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vendredi, 09 octobre 2015

LA LAÏCITÉ ? ELLE EST MORTE !

Ah, la loi de 1905 ! Ah, la séparation des Eglises et de l’Etat ! C’était le bon temps ! « Il est toujours joli, le temps passé, une fois qu’ils ont cassé leur pipe », chante Georges Brassens. Il a bien raison. 

Ça a commencé en 1989, dans je ne sais plus quel collège de la région parisienne, quand deux collégiennes ont prétendu assister aux cours coiffées de ce qui est devenu par la suite « le voile islamique », et que le principal le leur a interdit. 

Certains diront que la remise en question de la laïcité « à la française » remonte à 1947, c’est-à-dire à la création de l’Etat d’Israël dans un territoire qui, depuis, n’a plus connu la paix. C’était d’une part un conflit entre juifs et musulmans, et à l’époque de la traction avant, la France était uniquement peuplée de gens à la peau blanche. 

Cela a bien changé. D’une part, la guerre continue en Palestine et n’est pas près de finir, et d’autre part la peau moyenne de la population dite française a commencé à tirer vers le bistre et, dans certains endroits (Gagny, 93), l’usager du métro croirait débarquer à Bamako. Par le fait même, la France a importé des gens habités d’une religion étrangère à l’Europe, si l’on excepte quelques ilots balkaniques (et encore : en matière d'islam "modéré", les Bosniaques s'y connaissent mieux que personne).

 Résultat de toutes les évolutions, la France n’est plus un pays laïc. Je n’exagère pas : jamais les religions n’ont occupé autant de surface dans les journaux et de temps sur toutes les antennes. L’espace public subit objectivement une occupation dont la France déchristianisée n’a plus rien à faire depuis 1905. 

En 1883, c’est bien ainsi qu’Ernest Renan envisageait la question. Ainsi, il écrit, dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse : « La croyance ou l’opinion des uns ne saurait être une chaîne pour les autres. Tant qu’il y a eu des masses croyantes, c’est-à-dire des opinions presque universellement professées dans une nation, la liberté de recherche et de discussion n’a pas été possible. Un poids colossal de stupidité a écrasé l’esprit humain. L’effroyable aventure du moyen âge, cette interruption de mille ans dans l’histoire de la civilisation, vient moins des barbares que du triomphe de l’esprit dogmatique chez les masses.

         Or c’est là un état de choses qui prend fin de notre temps, et on ne doit pas s’étonner qu’il en résulte quelque ébranlement. Il n’y a plus de masses croyantes ; une très grande partie du peuple n’admet plus le surnaturel, et on entrevoit le jour où les croyances de ce genre disparaîtront dans les foules, de la même manière que la croyance aux farfadets et aux revenants a disparu. Même, si nous devons traverser, comme cela est très probable, une réaction catholique momentanée, on ne verra pas le peuple retourner à l’église. La religion est irrévocablement devenue une affaire de goût personnel. Or les croyances ne sont dangereuses que quand elles se présentent avec une sorte d’unanimité ou comme le fait d’une majorité indéniable. Devenues individuelles, elles sont la chose du monde la plus légitime, et l’on n’a dès lors qu’à pratiquer envers elles le respect qu’elles n’ont pas toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyées ». 

Je passe sur l’ « interruption de mille ans » : Renan n’avait pas lu Pour en finir avec le moyen âge, de Régine Pernoud (1977). 

Pour le reste, le fait que les médias ne cessent de nous harceler de questions religieuses et en particulier, de façon obsessionnelle, de refrains musulmans, rend l’air ambiant tout à fait irrespirable. Cette omniprésence du débat autour de la place de l’islam en France, pour un esprit imprégné de laïcité, est carrément insupportable. La concurrence victimaire que juifs et musulmans se livrent sur le territoire national (islamophobes contre antisémites) est carrément obscène. 

Et les Edwy Plenel (auteur de Pour les musulmans) qui jouent les Docteur Folamour de l’idéologie dominante aveuglent tout simplement l’opinion publique sur ce qui est en train de se passer : l’enterrement honteux et en toute petite pompe de la loi de 1905. Ce qui se passe n’est pas une évolution : c’est une révolution. Un bouleversement de l’identité française et européenne.

Tant que la croyance des musulmans qui vivent en France ne se réduira pas à la sphère purement individuelle, tant que les musulmans, en tant que tels, ne se seront pas rendus complètement invisibles dans le paysage, comme le sont les catholiques et les protestants (et les juifs à un moindre degré) la France devrait se considérer comme agressée. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 01 octobre 2015

SIMENON : QUELQUES MAIGRET

Je viens de me taper une série de Maigret et, pour parler franchement, je fatigue. Je finis par trouver que les décors, les personnages, l’atmosphère, les histoires elles-mêmes sont recouverts d’une couche de poussière (« L’homme n’est que poussière, d’où l’importance du plumeau », disait Alexandre Vialatte). Somme toute, une littérature vieillotte, des romans en pantoufle. Quand je dis « une série », ça veut dire une petite vingtaine. 

Eh bien tout compte fait, je me dis que ce commissaire, je l’ai assez vu, et qu’il commence à m’ennuyer. C’est sûr, c’est bien huilé, tout est rangé au cordeau, les pipes sur le bureau, le haricot de mouton de Mme Maigret pour midi, les repas réguliers et alternés du couple chez les Pardon, le juge Coméliau, le jeune Lapointe, le solide Janvier, la brasserie Dauphine, les petites voitures noires de la PJ dans la cour, etc... 

Je vais vous dire, si les romans estampillés « Maigret » étaient un bistrot, c’en serait un réservé aux seuls habitués, éclairé par une lumière blafarde : au bar, les accoudés marchent au p'tit blanc en échangeant leurs banalités quotidiennes ; au fond à droite, les retraités assis à leur table attitrée, jouent sans joie à la belote avec des cartes trop fatiguées. Les Maigret sont les romans de la routine. Seul change, d’un livre à l’autre, la classe sociale, le milieu professionnel, éventuellement le dispositif narratif (Une Confidence de Maigret, où le commissaire raconte au docteur Pardon la façon dont il avait abordé une certaine affaire, mais tout ça est laborieux). 

* Maigret et le clochard (Noland (Vaud), mai 1962) 

Les deux bonnes idées de cet épisode, c’est de faire un clochard d’un ancien médecin doué, mais trop altruiste et, qui plus est, mal marié (son épouse a fait un héritage fabuleux, qui lui permet de se propulser dans les plus hautes sphères de la société), et de laisser sciemment (pour un motif mal explicité : de vagues considérations sur le partage de la culpabilité par la victime et son bourreau) échapper le coupable de l’agression. Cela se passe dans le milieu des mariniers, que Simenon affectionne. 

* Maigret et le Fantôme (Noland (Vaud), juin 1963) 

C’est une histoire de grand banditisme et de trafic de fausses œuvres d’art, soigneusement camouflée sous la banalité des aventures de l’inspecteur Lognon, plus connu sous le sobriquet d’ « Inspecteur Malgracieux », qui s’est malheureusement trouvé sur la trajectoire d’une balle de gros calibre. Rassurons-nous, Lognon survit. Il aura même (enfin !) son nom dans le journal et tout le mérite d’avoir déniché l’affaire. Mais aussi qu’est-ce qui lui a pris, de mener tout seul une telle enquête ? Qu’est-ce qui lui a pris de squatter le logement d’une jeune femme pour surveiller la maison d’en face ? Qu’est-ce que ça donne du boulot à Maigret. Mais celui-ci ne lui en veut pas. Après lecture, le titre devient capillotracté.

* Maigret se défend (Epalinges (Vaud), juillet 1964) 

Ah voilà un Maigret qui nous sort de la routine. Convoqué chez le préfet, Jules Maigret se voit signifier qu’il est soupçonné d’avoir attenté à la pudeur d’une jeune fille. Pas n’importe quelle jeune fille : la propre fille d’un député connu, et le préfet est dans ses petits souliers. Appelé par elle en urgence chez lui, au milieu de la nuit, le commissaire s’est efforcé de lui venir en aide au mieux, et voilà que la donzelle le dénonce par écrit, dans une déposition en bonne et due forme : au cours de la nuit, il aurait eu à son égard des gestes odieux, sans toutefois aller jusqu’à abuser d’elle. 

Le lecteur se dit évidemment que c’est tout sauf plausible. On voit mal le bonhomme se lancer dans le détournement de mineure. Maigret, lui, y voit une machination montée par quelqu’un qui a intérêt à le voir sorti du circuit, sans doute à cause de son flair et de son obstination. Il trouvera la personne en question, qui avait réussi à circonvenir la demoiselle, voire à la suborner. 

Ce qui est curieux, c’est que le récit se poursuivra et s’achèvera sans donner aucune nouvelle de la fille, dont il se désintéresse totalement. Une bonne idée, donc, mais inaboutie, voire sabotée, faute d’approfondissement technique. De même que Serge Gainsbourg est un chansonnier flemmard, qui regorge d’idées qu’il ne développe pas, Simenon est un romancier paresseux. 

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Agenda de Georges Simenon.

Ça n'était pas lié à une incapacité. C'était indissociable d'une méthode tout à fait concertée. Quand on se programme sciemment les sept jours d'une semaine d'octobre 1966 pour écrire Le Chat (cf. Gabin-Signoret), on sait très concrètement qu'on n'écrit pas pour l'éternité.

Voilà ce que je dis, moi.

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Petit additif qui n'a rien à voir : Mme Morano déclare : « La France est un pays de race blanche ». Aussitôt dit, « Grand branle-bas dans Landerneau » (Georges Brassens, "A l'ombre du cœur de ma mie"). Il paraît que la dame est coutumière de bourdes grossières et de provocations qui ne le sont pas moins. Mais quand même, sans abonder dans la provoc, il est clair qu'elle n'a pas complètement tort. J'en veux pour preuve le terme injurieux que j'ai entendu plusieurs fois utilisé par des jeunes à la peau plus ou moins foncée : 

« Espèce de Fromage Blanc ! ».

Voir du racisme dans l'arrière-pensée de Nadine Morano n'est pas à exclure, mais ça ne doit pas aveugler sur le racisme très habituel et banalisé qu'on trouve dans des populations que les bonnes âmes appellent, la main sur le cœur, à ne pas « stigmatiser ».

jeudi, 30 juillet 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

 

littérature,alexandre vialatte,chroniques de la montagne,chroniques des grands micmacs,ferny bessons,éditions fayardC’est l’été. Il est temps de rouvrir les Chroniques de Vialatte. Et pour commencer, Chroniques des grands micmacs, amoureusement choisies par Ferny Besson (Fayard, 1989, je suppose que Ferny, c'est plus glamour que la Fernande qu'a chantée Georges Brassens). Première leçon : l’art du paragraphe. 

« Chronique des grands progrès et des mauvais conseils. 

Quand le soleil, il n’y a pas si longtemps, se levait sur l’océan indien, il éclairait un petit bateau commandé par Henry de Monfreid, alors âgé de quelque quatre-vingts ans. Le petit mousse en avait soixante-dix. C’était un vieillard madécasse. Monfreid l’avait choisi lui-même. Ce septuagénaire maritime était sourd comme un pot. Il n’entendait pas le vent. C’était d’ailleurs sans importance. Il n’eût su dire, de toute façon, d’où il venait, ignorant toute géographie, toute marine et tout point cardinal. Il ne distinguait pas entre le nord et le sud. Peut-être savait-il faire la soupe. La tempête s’empara de tout ça, le lança à dix mètres de haut, le rattrapa au creux de la vague, le renvoya aux cieux, le battit, le pétrit, le roula, le massa, le secoua, le boxa, l’étira et le rasa. Sur quoi les ténèbres tombèrent. Au bout de huit jours, quand le soleil revint, le petit mousse n’avait rien entendu, et le bateau continuait sa course sur la vaste étendue des mers.»

Qu'est-ce que vous dites de ça ? Et pour lier avec l'idée qui va suivre, Vialatte soigne la transition : 

«C’est ce qui prouve qu’il n’y a plus de vieillards. Les journaux confirment la chose. Le vieillard d’aujourd’hui ne connaît plus sa force. »

Alexandre Vialatte, La Montagne, 10 décembre 1967.

Plus loin, dans le même article, on trouve cette phrase magnifique, après l’évocation de Sabor V, un robot qui sait tout faire, y compris se gratter l’omoplate, boire et fumer : « Bref, s’il n’y avait pas l’homme, ce serait un grand progrès ». Tout est dit.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 16 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : GOLO & FRANK

FEUILLETON GREC

L'Europe institutionnelle, l'Europe des Traités est, face à la Grèce, en train de faire du plagiat. Le trio allemand Schäuble-Gabriel-Merkel, la folie guerrière en moins (quoique ...), est une réplique du trio néo-conservateur de sinistre mémoire, Bush-Cheney-Rumsfeld (n'oublions pas Wolfowitz), à qui nous devons le chaos actuel au moyen Orient. Il est à craindre que la folie bureaucratique de Schäuble-Gabriel-Merkel aboutisse, en Grèce et en Europe, au même genre d'instabilité généralisée, avec tous les risques que cela comporte. Même l'ultralibéral FMI supplie les instances européennes d'annuler une partie de la dette grecque, c'est dire ! C'est au trio allemand que nous devrons les conséquences de ce fanatisme. Apprêtons-nous à dire : « Merci pour tout ! ». Je voudrais savoir en quoi la privatisation à tout va des biens publics grecs doit être considérée comme LE remède miracle.

Ne pas oublier que la marque Merkel fabrique des fusils de chasse.

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En peinture, en musique, on dira la même chose : à côté des Everest qui ont nom Rembrandt ou Delacroix, il y a, par exemple, le sympathique Monticelli, le peintre marseillais. Dans la bande dessinée, et je regrette qu’ils n’aient pas davantage produit, j’ai un penchant pour un tandem qui a fait parler de lui dans les années 1980 : celui qui tient le crayon s’appelle Golo, la plume est tenue par Frank. 

Pour la couleur du récit, on reste résolument dans le noir, le crade. Peu de chose permet de différencier le voyou du flic. Tout se passe entre les appétits de pouvoir et d’argent et les bas-fonds plus ou moins glauques (Brassens dirait « interlopes », quoiqu’il chante : « … et non dans un chou, comme ces gens plus ou moins louches »). Il y a des prolos, des arabes, des putes, des travestis, des mauvais garçons, des drogués, bref : une faune peu reluisante. 

Pour le dessin, le trait ressemble au contenu : il est sale à souhait, bien qu’il faille le rattacher à l’école de la ligne claire. Les contrastes sont accusés. Les traits des personnages sont découpés à la hache, au risque parfois de tomber dans la caricature des caractérologies de l’ancien temps, vous savez, Louis XVI décrit comme NENAS, traduction « Non Emotif, Non Actif, Secondaire », et toutes les salades du même acabit. 

Par exemple, l’un des deux tueurs, dans Les Noces d’argot, un gras chauve balourd, s’il est doté d’un psychisme rudimentaire, ça ne l’empêche pas d’être un vrai méchant, même s’il se trouve sous la coupe du petit teigneux qui mène la chasse. Il y a aussi des allumés prêts à tout pour obéir au chef de je ne sais plus quelle Eglise universelle, mais qui se font dégommer par les précédents. Il y a aussi un bâton sur lequel est gravée une formule secrète : « Aura clausa patent » (L’or ouvre ce qui est fermé). L’histoire avait commencé à paraître dans Charlie mensuel. 

Mais que Golo et Frank me pardonnent : ma préférence ne va pas aux trois épisodes des Noces d’argot (Dargaud éditeur, that’s a joke ?). Ils n’avaient qu’à ne pas commettre deux chefs d’œuvre : Ballades pour un voyou (1983) et La Variante du dragon (1989, d’abord publié dans la revue A Suivre). 

Le premier raconte une arnaque à l’assurance, montée par Jeannot (qui sort de taule) et sa petite bande. L’idée qui rend le livre mémorable a été de truffer le récit d’évocations de chansons populaires qui parlent de la débine, des voyous, de la prostitution, de la révolte, de l’amour, etc. Le scénario se paie le luxe de rester à l’arrière-plan. L’avant-scène est occupé par les personnages, je devrais dire les « figures », voire les trognes, les trombines, les caractères, tous typés de façon presque brutale. 

Trois camps s’affrontent, dont deux sont liés : la bande de blousons noirs aux insignes nazis qui tient les murs du café « Chez Riton », à qui il arrive de « travailler » pour Frankel, un juif antipathique dont la vitrine – le restaurant « Mittel Europa » – dissimule des affaires louches. Il « mouche à la pèlerine », c’est-à-dire qu’il est « protégé » par la commissaire Castagne, Marie-Aurore de son prénom. Drôle de couple, qui se livre à l’occasion à des jeux sado-maso, où la commissaire tient le fouet. Et elle chante la Marseillaise au moment où son doigt déclenche l’orgasme. 

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Boris, le yiddish, quand il se fâche vraiment.

Face à la bande de loubards et aux flics « ripoux », la bande de copains réunie autour de Jeannot. Il y a sa copine Babet, Vlad, qui trouve le coup à faire, et puis surtout, il y a Boris, juif de même origine que Frankel, qu’il fait chanter à l’occasion, parce qu’il en sait long sur lui. Il vous taille un faux diamant plus vrai que le vrai. Et il a la rancune aussi tenace que le culot. Ce personnage est la vraie trouvaille de ce récit, qui finit par une petite scène de guerre urbaine, où Boris tire sur les flics, avant de se jeter du toit de l’immeuble. 

GOLO VARIANTE.jpgL’idée géniale qui dirige l’action dans La Variante du dragon (qui fait allusion à la « défense sicilienne », pour les connaisseurs) est d'organiser le récit sur le modèle d'une partie d'échecs. Pas n’importe laquelle : celle disputée au 16ème siècle par un certain Paolo Boï, qui a, paraît-il, gagné pas mal d’argent grâce à sa maîtrise du jeu d’échecs. Une partie où il aurait joué, dit-on, contre le diable, à cause d’un coup incompréhensible, qui donne la victoire à celui qui se croyait vaincu. 

Sainte-Croix est la tête pensante et le financier d’un vaste réseau de trafic d’héroïne. A son service, le commissaire Sissa est l’ordonnateur exécutif de la chose. D’autres personnages importants gravitent autour de ces deux-là : Won Ton Charlie, qui représente les fournisseurs de came, Andréani, Catherine, Chérif, Bigaille, Tonton et Tonton, Fianchetto. A GOLO4.jpgnoter que Golo a donné à Sainte-Croix la belle gueule de crapaud difforme de Jean-Paul Sartre, quand il finissait sa vie en grenouille tombée accidentellement du bénitier. De tels détails réjouissent le cœur de l'homme. 

Tous ces jolis cocos ont un gros souci : un petit malin s’est glissé dans le réseau et détourne à son profit toute la came, et le pognon qui va avec. Ce petit malin s’appelle Vétiver, parce qu’il a l’habitude de se parfumer à cette essence : « … un mec qui se fait des couilles en or … avec une idée, mais brillante ! ». 

Là-dessus, quinze ans après avoir quitté la place, débarque son ancienne connaissance, Evereste Puig, qui a purgé quelque part une peine dans un bagne pour on ne saura trop quelle raison, et qui a besoin de se refaire une santé. L’avantage, c’est qu’il y est devenu redoutable aux échecs. Malheureusement, il va tomber raide dingue amoureux de Catherine, face à qui il a été obligé de coucher son roi. 

Entre la drogue et les drogués, l’histoire navigue violemment d’un meurtre à l’autre, au rythme où pions et pièces se font prendre au cours de la partie. Tout est crade et impitoyable dans ce chaudron. L’histoire finit dans un bain de mort, où les moins mauvais s’en sortent. 

C'est presque une morale. Pas tout à fait quand même. 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 29 juin 2015

SIMULATRICE, UN MÉTIER MÉCONNU

Ce métier, c'est "simulatrice d'orgasme".

 

"Puisque ces mystères nous échappent,

feignons d'en être les organisateurs." (Jean Cocteau)

 

« Quatre-vingt-quinze fois sur cent,

La femme s’emmerde en baisant,

Qu’elle le taise ou le confesse,

C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses.

Les pauvres bougres convaincus

Du contraire sont des cocus.

A l’heure de l’œuvre de chair,

Elle est souvent triste peuchère.

S’il n’entend le cœur qui bat,

Le corps non plus ne bronche pas ». 

Eh oui, c'est bien le refrain de la chanson de Tonton Georges. Au passage, et ça me fait de la peine, il faut que je signale que, si l’on n’a aucun reproche à faire à cet amoureux de la langue française, il lui est arrivé de faillir. Et c’est précisément dans cette chanson (au disque, car à la télé, il se corrige). Qu’est-ce qui lui a pris de prononcer ce « » fatal ? Il chante en effet : 

« C’est à seule fin que son partenaire

Se croie-t-un amant extraordinaire ». 

"Croire" est un verbe du troisième groupe, Tonton Georges. A la troisième personne du singulier du subjonctif présent, il faut dire "croie", Tonton Georges. Et vous le savez mieux que tout un tas de gougnafiers d’aujourd’hui. Vous commîtes ce qu’on appelle un « cuir » (cf. : « Tonton, vous vous comportâtes comme un mufle achevé, rustre fieffé, un homme du commun »). Et celui-ci traîne dans votre disque pour l’éternité ! 

Enfin, je dirai comme le pape Clément VII pardonnant à Benvenuto Cellini à la fin de l’opéra de Berlioz : « A-tout-pé-ché--miséricor-de ». Brassens a dû s’en vouloir quand il s’est rendu compte de sa bévue. Mais revenons à nos moutons, et au message principal de la chanson : la femme simule (« Les encore, les c’est bon, les continue, Qu’elle crie pour simuler qu’elle monte aux nues »). 

Et si elle simule le plaisir, c’est qu’elle ne l’éprouve pas. De mystérieux mécanismes l’empêchent de s’éclater. Les causes sont sûrement multiples. De doctes experts et d’érudits spécialistes se sont emparés du problème. On les appelle psy-quelque chose, mais aussi « sexologues ». Notons ici que l’inventivité des sciences dites humaines (je me gausse) ne connaît pas de bornes. 

Ainsi, les gens vont consulter des hommes de l’art pour s’entendre dire ce qui ne va pas chez eux. Pour apprendre qu’ils ne sont pas normaux. Il semblerait aujourd’hui que les gens cherchent des conducteurs de vies (malheureux, il faut dire « coach »). C’est sûrement mieux qu’autrefois, où ils cherchaient des directeurs de conscience. Le progrès est indéniable, n’est-ce pas. 

Drôle de confessionnal quand même. Qui en dit long sur le poids réel des normes sociales. Je note que les normes continuent à peser lourdement, alors même qu'on s'ingénie à nous faire croire complaisamment que d'indéniables progrès « sociétaux » les ont poussées constamment vers les ténèbres, les faisant valdinguer toujours plus haut, et dans un régime de libertés sans limites : les normes s’envoient en l’air, nous serine-t-on. Ça dépend lesquelles, rétorqué-je.

Digression (inspirée parATTENTAT CARRERO BLANCO.jpg l’expression précédente) : je pense à ce graffiti, sur un mur de Lyon, qui avait célébré l’attentat qui avait coûté la vie à un proche et fidèle du dictateur espagnol : « Et hop ! Franco plus haut que Carrero Blanco ». Il faut dire que l’ETA n’y était pas allé de main morte sur les explosifs : la voiture avait été projetée par-dessus le pâté de maisons, sautant à 35 mètres de hauteur. Alors oui, ça s'appelle bien s'envoyer en l'air. Hélas pour l'auteur du graffiti, Franco est mort tuyauté de partout. Fin de la digression. 

Revenons à l'orgasme simulé. Résultat du poids des normes et de l’exigence de conformité : on se sent coupable. Du coup, on a besoin de soulager sa conscience. Comme il n’y a plus de curés, il faut payer un spécialiste. Le marché se porte à merveille, merci. Merci la civilisation : les gens en sont à hésiter entre le psy et le marchand d’esclaves sexuels. 

D’un côté, on va vous expliquer votre vie de a à z. De l’autre, on va vous convaincre que le cul, c’est l’avenir. Le monde est un hypermarché pour les choses du sexe : on a l'embarras du choix. Exemple tout récent dans un organe de presse. Je ne lis pas les magazines féminins aussi intensément que Michel Houellebecq, qui dit quelque part y trouver une source insurpassable de documentation. Il m’arrive juste de feuilleter le supplément du dimanche du journal Le Progrès, en l’occurrence le « Fémina » du 21 juin, article intitulé : « Orgasme, pourquoi les femmes simulent-elles ? ». Le supplément de la PQR est rarement aussi chaud. C'est qu'avant l'été, la plage et tout ce qui va avec, une petite révision ne peut pas faire de mal.

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L’intervention est signée d’une éminente psychiatre diplômée ès-orgasme : Mireille Bonierbale. Rien qu’à voir sa photo, au moins encourageante, la femme inquiète comprend qu’elle peut lui confier sans retenue tous les problèmes qui la retiennent au moment de faire le pas qui la sépare de l'orgasme : on sent bien que rien de voluptueux ne lui est étranger. Sur l’orgasme féminin, elle sait tout, et le reste, ça se voit. Elle est présentée comme « psychiatre, éminente pionnière de la sexologie française », c’est dire. Nul ne doute de sa compétence, si elle se comporte aussi bien au lit qu'à table.

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Selon la docte dame, l’explication de la « simulation orgasmique » (du grec ὀργάω (orgaô), être plein de sève) tient à quatre causes : 1 – l’altruisme bien connu des êtres de sexe féminin (eh oui, même les psychiatres de pointe véhiculent des stéréotypes) ; 2 – la peur de passer pour une « peine-à-jouir » ou pire, une frigide (ce que la psychiatre euphémise diplomatiquement : « pour préserver son image ») ; 3 – pour que l’autre en finisse au plus vite (madame est passée tout près mais, ou alors elle s’ennuie, etc.) ; 4 – pour que la réalité vienne suppléer la fiction (c’est bien connu, à force de faire semblant, certains acteurs finissent par éprouver les passions propres au personnage). On est content d'en avoir appris autant en si peu de temps.

Et puis, au sortir de ce parcours, on est heureux pour les dames, en pensant aux 95 % de Brassens, d’apprendre que Tonton Georges exagère honteusement. C’est un rapport scientifique qui nous l’apprend : le rapport Hite, paru en 1972, qui fixe à 44 % la proportion des femmes qui simulent l’orgasme. En plus, la correction du texte ne poserait aucun problème pour le compte des syllabes. Allez, reprenez après moi : « Quarante-quatre fois sur cent, la femme ... ».

Il y a fort à parier que le taux de simulatrices bondit dans chacune des séquences qu’on trouve sur les sites porno, que c'en est pathétique, en même temps que cinématographiquement mauvais. Il y eut dans le temps une exception : un cinéaste intello (Jean-François Davy). Dans je ne sais plus lequel de ses mauvais films (Exhibition ?), une actrice (Claudine Beccarie ?) a un orgasme authentique sous l'œil de la caméra. C'est vrai que la scène était belle. Il n'y a pas à dire : on préfère l'original à la copie (comme dirait JMLP). Et la vérité à la simulation. Ou alors une bonne comédienne, à qui il arriverait tout d'un coup de se prendre au jeu.

Dans un monde de simulateurs en tout genre (d'ambiance spatiale, de vol, d'appareil photo, de conduite automobile, ...), ça laisse une chance aux vrais amoureux. Je veux évidemment parler de ceux des « bancs publics ». 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : A propos de "peine-à-jouir", y aura-t-il une âme charitable pour m'indiquer où, dans l'œuvre du grand Reiser, se trouve la planche qui met en scène un maire au nom ciselé au burin du ridicule (que j'ai oublié, est-ce que ce serait "Masochiste" ?), qui doit marier une demoiselle de patronyme "Peine-à-jouir" à un jeune homme qui s'appelle quant à lui "Ejaculation-Précoce" ? Merci d'avance.

vendredi, 26 juin 2015

L'ISLAM NE PEUT AIMER LA FRANCE

1/2 

J’ai entendu récemment le philosophe Jacques Rancière proférer une belle connerie. Plus énorme que sa célébrité dans le milieu de son milieu. C’est à propos de l’islam (eh oui, encore !). Il disait en substance qu’il n’est pas du tout sûr que le « voile » (tchador, niqab, burka, etc.) ait une signification religieuse. Eh, tête de pomme, si toutes les filles et les jacques rancière,philosophe,philosophie,tchador,niqab,burka,religion,fanatisme,france,europe,baptême de clovis,catholique,catholicisme,edwy plenel,emmanuel todd,qui est charlie ?,empire ottoman,sublime porte,bosphore,turquie,chateaubriand,mémoires d'outre-tombe,bataille de poitiers,charles martel,bataille de lépante,croisades,l'enlèvement au sérail,l'italienne à alger,lyon,canut,nizier du puitspelu,littré de la grand-côte,laïcité,guerre de bosnie,serbie,milosevic,allah,islam,musulman,tintin,tintin au pays de l'or noir,dupont dupond,cfcm,conseil français du culte musulman,nicolas sarkozy,carla bruni,georges brassens,le pluriel brassens,boualem sansal,gouverner au nomd'allahfemmes (sans parler de la façon dont les hommes en parlent) qui se baladent en cachant leurs cheveux, voire leur visage et leurs mains, te disent que c’est à cause de leur croyance religieuse qu’elles s’habillent ainsi, qu’est-ce que tu leur réponds, gros plouc ? Et ça se prétend philosophe … Il paraît même qu'il fait autorité. Un comble.

L’islam n’a pas fini d’emmerder la France, et plus généralement l’Europe, vieux continent catholique depuis 1500 ans (Clovis). Allez, disons « continent chrétien » pour ne pas vexer les protestants, bien qu'ils aient fait beaucoup de mal au continent. Les défenseurs opiniâtres des musulmans en France (Edwy Plenel, Emmanuel Todd, ...) devraient se souvenir que, historiquement, l'hostilité a toujours existé entre islam et chrétienté. Il y a là du révisionnisme. De l'aveuglement. Voire du négationnisme.

L’islam ottoman a bien tenté, mais en vain, de s’emparer de ce continent : il a laissé des traces de son passage dans quelques pays balkaniques, mais à part le petit orteil qu’il a gardé sur la rive européenne du Bosphore, il a été prié de décamper. Je dis tant mieux. Et je suis modéré : Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre-tombe, implore l'armée du tsar de basculer les Turcs dans le Bosphore.

Je cite pour mémoire quelques hostilités historiques : Poitiers, croisades, Lépante, siège de Vienne et autres pirateries barbaresques devenues des œuvres musicales, comme L’Enlèvement au sérail ou L’Italienne à Alger. L’histoire montre « à regonfle » (comme on disait à Lyon quand on y parlait « yonnais ») que la tradition européenne n’a que faire de l’islam. Il y a incompatibilité. Et qu'on ne me parle pas d'apprentissage de la laïcité : il faudrait encore quelques centaines d'années. Même pas sûr que ça suffirait.

L’islam qui a subsisté en Europe a mis du vin dans son Coran, comme on l’a vu lors de la guerre de Bosnie, où les musulmans du cru se foutaient allègrement de la gueule des brigadistes venus, au nom d'Allah, les soutenir contre la Serbie de Milosevic, et trinquaient au whisky pendant que les autres se prosternaient sur leurs tapis de prière cinq fois par jour. 

ALLAH AKBAR.jpg

Hergé était sûrement islamophobe.

Déjà qu'il était raciste (voir Tintin au Congo).

Alors y a-t-il un « islam de France » ? La réponse, absolument formelle, est « Non » ! Pas parce que la France refuse les musulmans, mais à cause de la façon même dont la religion musulmane est organisée. Car il faut que cela se sache : l’islam, par nature et dès l'origine, n’est pas organisé. Le CFCM (Conseil Français du culte musulman) est une aberration venue par ébullition intempestive dans l’un des "cinq cerveaux" de Nicolas Sarkozy (dixit Carla Bruni quand elle était "présidente"). 

L’islam, en réalité, a quelque chose à voir avec les groupuscules trotskistes. Il obéit aux lois de scissiparité et de la dialectique maoïste réunies : « Un se divise en deux ». Quand des trotskistes se retrouvaient à cinq, ils se remémoraient et se fredonnaient (en chantant faux) la chanson de Brassens : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on Est plus de quatre, on est une bande de cons ». Le destin du musulman, tout comme celui du trotskiste, est de mourir seul. La division cellulaire est la loi organique des groupuscules trotskiste et de l’islam. 

SANSAL BOUALEM GOUVERNER.jpgJ’exagère ? J'abuse ? Je galèje ? Bien sûr, mais il faut bien s’amuser. Plus sérieusement, au sujet de l’islam, lisez Gouverner au nom d’Allah, de Boualem Sansal (Gallimard, 2013). Vous trouverez une liste (sûrement incomplète) des courants, au nombre de quatre : 1 – Le sunnisme ; 2 – Le chiisme ; 3 – Le soufisme ; 4 – Le kharidjisme. Je ne suis même pas sûr qu’un autre connaisseur proposerait le même découpage. Faisons comme si. 

Parce que là où ça se complique, c’est quand ça se subdivise. Rien que pour le sunnisme, il existe « quatre grands rites ». Il faut savoir que les « dignitaires de ces rites se vouent une inimitié fraternelle ». Sansal ajoute : « Ces rites sont : le malékisme, le hanafisme, le chafiisme, le hanbalisme, chaque rite s’étant lui-même scindé en plusieurs branches et rameaux ». N'en jetez plus. Ecoutons le président Mao : « Un se divise en deux ». 

Chantons après lui : ainsi soit-il. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 14 juin 2015

HONORÉ SOIT DEBUSSY 3

Eh oui, il y a un supplément.

C'est que j'ai eu la surprise de trouver dans Le Monde daté "dimanche 14-lundi 15 juin 2015" le compte rendu qu'a fait Marie-Aude Roux, la chroniqueuse musicale du journal, du spectacle donné en ce moment à l'opéra de Lyon : Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck et Debussy. 

PELLEAS HONORE 14 06 2015.jpg

Je n’irai donc pas voir cette version de Pelléas et Mélisande. On l’avait compris, je pense : j’ai décidé de ne plus être utilisé comme cobaye par des expérimentateurs foutraques qui s’acharnent à produire de l’OGM culturel sur les scènes d’opéra, qui n'attend que son José Bové pour être fauché. Le boycott est peut-être moralement condamnable, mais il arrive qu'il soit une nécessité. Le Pelléas et Mélisande de Christophe Honoré est dans ce cas. 

Le rapport entre ce que voit et ce qu'entend le spectateur d'opéra, autrement dit le plaisir qu'il en tirera, relève de la même alchimie qui fait qu'une chanson s'inscrira comme par magie dans les mémoires (Douce France, de Trénet, Les copains d'abord, de Brassens, ...), ou au contraire n'arrivera pas à y planter le plus petit bout de racine.

Pareil à l'opéra : pour atteindre le point d'équilibre entre la mise en musique et la mise en image, aucune recette. Cela tient du miracle. Il va de soi que la mise en scène peut vous gâcher la fête (il m'est arrivé plusieurs fois de partir avant la fin). Mais aussi qu'une mauvaise exécution musicale ne rattrapera jamais les qualités d'une mise en scène réussie. Prima la musica : qu'on le veuille ou non, le metteur en scène devrait se préoccuper avant tout de ne pas nuire.

La chroniqueuse du Monde, qui a assisté au spectacle, se tire de ce guêpier d’une façon on ne peut plus ambiguë. Sans oser l’ironie franche, elle laisse entendre qu’elle a pris quelque plaisir à ce flingage en règle de la machine théatro-musicale mise au point par les auteurs (Debussy-Maeterlinck, prononcer Mâter). J'ai l'impression que ce plaisir est à chercher dans l'exécution musicale. Car le commentaire de la mise en scène est, pour le moins, mi-pique-mi-lame. 

Disons-le : Marie-Aude Roux, même si elle y voit « une beauté singulière », ne goûte guère les fumisteries dont Christophe Honoré a pensé que le chef d’œuvre avait d’urgence besoin pour prendre un sens tout à fait « actuel ». C’est étrange, si l’on y réfléchit, cette frénésie de replacer dans notre actualité faisandée les œuvres du passé, même le plus lointain, même le plus improbable (comme est Pelléas). J’attends monsieur Christophe Honoré dans une adaptation post-industrielle, voire post-atomique, des Perses d’Eschyle. Je suis curieux de voir ce que ça donnerait. 

Golaud est devenu un « patron mafieux ». Mélisande ne mourra pas dans son lit, d’un mal mystérieux, mais « noyée pierres dans les poches dans une mer létale ». Marie-Aude Roux parle d’une « partie de jambes en l’air » (voir photo avant-hier), en lieu et place de la scène de la tour (vous savez, « mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour … »). Le vieil Arkel devient « un grelottant Arkel parkinsonien » à tendance pédophile. L’enfant Yniold devient un adolescent « encapuchonné » qui se coiffe d’une des perruques (!) de Mélisande et qui aguiche le grand-père Arkel, mais « esquive » ses « caresses incestueuses ». Je dis : très fort, Christophe Honoré, pour voir tout ça en filigrane dans le livret de Maeterlinck. 

Pour résumer le travail de Christophe Honoré, M.-A. Roux écrit : « Christophe Honoré a balayé le monde symboliste de Maeterlinck pour un no man’s land peuplé de fantasmes. La voûte des étoiles ne tombera pas sur les amants extasiés au moment suprême du baiser, mais dans la mort ouverte par le fer de Golaud au flanc sacrificiel de Pelléas ». Je laisse à la rédactrice la responsabilité de sa prose fleurie et chantournée. Mais je note qu'elle évite de formuler un jugement explicite.

Il reste, à la fin des fins, que, de ce drame perdu dans un espace et un temps aussi vagues que ceux des contes de fées, un metteur en scène capricieux a cru bon de faire un drame « d’enfants terribles et pervers au fin fond de ce qui pourrait être l’ex-Yougoslavie … ». Pourquoi pas ? Ça ou autre chose, de toute façon … 

N’importe quoi pourvu que ça fasse de la mousse. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : puisqu'on en est à causer musique, je signale, quoique dans un tout autre genre, toujours dans Le Monde, mais daté du 13 juin, le somptueux hommage, plein d'humanité, rendu sur une page entière par Francis Marmande à Ornette Coleman, mort le 11 juin.

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Je n'oublierai jamais, pour mon compte personnel, l'effet qu'avait produit à mes oreilles, il y a bien longtemps, l'écoute du premier morceau de Change of the century, Ramblin' (cliquez pour 6'38"), pour l'étourdissant duo de son saxophone avec la trompette de poche de Don Cherry.

lundi, 08 juin 2015

L'ASPECT DES CHOSES

« Sur cent femmes, il existe au moins une bonne demi-douzaine de créatures faibles qui, dans cette grande secousse, reviennent peut-être pour toujours à leurs maris, en véritables chattes échaudées craignant désormais l’eau froide. Cependant cette scène est un véritable alexipharmaque dont les doses doivent être tempérées par des mains prudentes » (c'est moi qui italique).  

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, Deuxième partie (Des moyens de défense à l’intérieur et à l’extérieur), Méditation XXII (Des péripéties).

La "scène" dont parle l'auteur est celle, superbe et implacable, mais généreuse, que le mari vient de faire à son épouse, après avoir, dans un geste d'une grande noblesse dédaigneuse, chassé du placard où il se cachait et de son domicile, le « célibataire » qui tenait compagnie à celle-ci. D'où la recommandation au sujet du dosage. Il faut préciser que si le mari s'était absenté (l'étourdi !), c'était parce que, ayant acquis quelque certitude sur son "infortune" (chantant sûrement ces mots de Georges Brassens : « Eh oui, je suis cocu, j'ai du cerf sur la tête »), il avait programmé avec soin le moment fracassant de son retour. Et la « bonne demi-douzaine » (sur cent) de femmes ainsi dûment reconquises laisse à penser comment Balzac jaugeait l'efficacité d'un tel procédé. La plupart des femmes, dans son esprit, ont un goût inextinguible pour « l'eau froide », comme sa biographie tend à le prouver.

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EST-CE QUE ÇA PREND LA TÊTE ?

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mardi, 02 juin 2015

DÉTAILS 5

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"Est-ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne ?

Ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ?"

Claude Nougaro.

Mais Tonton Georges n'est pas d'accord. Il verrait plutôt une "Corne d'aurochs".

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mercredi, 27 mai 2015

À PROPOS DU PANTHÉON

Que vous inspire la « panthéonisation » de ces quatre grands résistants, grands républicains, Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Jean Zay, Pierre Brossolette ? 

Total respect à la mémoire de ces personnes, à ce qu'elles ont été, à ce qu'elles ont fait. 

Sur la cérémonie en elle-même, excusez-moi, mais j’entends, quelque part au fond du jardin secret, une rengaine têtue, une chansonnette obstinée : 

« Pauvres rois, pharaons ! Pauvre Napoléon !

Pauvres grands disparus gisant au Panthéon !

Pauvres cendres de conséquence !

Vous envierez un peu l’éternel estivant

Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,

Qui passe sa mort en vacances ».

 

Excusez-moi, mais la perspective d'entendre François Hollande prononcer un « discours solennel », ça ne passe pas. Désolé, je ferme les écoutilles à double tour.

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vendredi, 15 mai 2015

IL Y A DU TOTALITAIRE ...

... DANS LA STATISTIQUE

1/2 

A quoi servent les statistiques ? Est-ce seulement ce merveilleux outil de connaissance, qui permet de mettre en lumière des aspects de la réalité inaccessibles à la simple perception individuelle ? Faits sociaux, situations politiques, données économiques, recherches scientifiques, les statistiques font partie intégrante de notre monde, dans tous les domaines qui concernent (de très près ou de très loin) notre vie quotidienne.

Non, elles ne sont pas seulement un outil de connaissance : elles sont aussi un outil de gouvernement. Un outil qui peut se révéler terrible à l'usage. Il en est d'ailleurs ainsi pour les sciences humaines : inutile sans doute de s'appesantir sur l'utilisation des avancées dans la connaissance du psychisme humain par la publicité, par la propagande et par toutes les techniques de manipulation mentale. Vous vous rendez compte : sans Sigmund Freud, pas de Scientologie. Pas d'agressions Coca-Cola par panneaux 4 m. x 3. Pas de surréalisme. « Que la vie serait belle en toute circonstance Si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (Tonton Georges a toujours raison).

Les statistiques sont donc entrées dans les mœurs. Il faudrait même dire : « Dans les têtes », tant chacun a désormais intériorisé la notion abstraite de « catégorie de la population », dans laquelle, à force de bourrage de crâne, il tend aujourd’hui à se ranger spontanément, sans qu’un seul flic lui en ait seulement intimé l’ordre. 

Qu’il le veuille ou non, chacun a désormais une connaissance statistique de lui-même. Chacun est prié de s'éprouver non plus à partir de ses confrontations concrètes à des réalités contondantes ou suaves, mais par le médium infaillible des chiffres élaborés par des experts dont la science le dépasse de trop loin. Chacun est prié d'acquérir une connaissance objective de lui-même. Les statistiques portent le négationnisme de la subjectivité. C'est en cela qu'elles sont porteuses du germe totalitaire.

Chaque jour, journalistes, économistes, politiciens, « experts » et « spécialistes » produisent à qui mieux-mieux, à destination de tous les individus, l’inépuisable spectacle des statistiques dans le fatras desquelles tous ces "sachants" leur intiment l’ordre de trouver leur place. Les statistiques sont la nouvelle figure de la « collectivité », de la « société ». Si ça se trouve, vous appartenez à des catégories dont vous ne soupçonnez même pas l'existence. On vous définit sans vous demander votre avis. On vous assigne une identité dont vous n'avez nulle idée.

La statistique est par nature l’action de compartimenter les comportements humains en les rangeant successivement dans toutes sortes de cases soigneusement étiquetées en un nombre incalculable de catégories abstraites. La statistique a quelque chose à voir avec la dissection : il s’agit de segmenter un corps pour en étudier de plus près chacun des segments. 

Evidemment, comme dans toute dissection, on n’étudie valablement que quelque chose qui fut vivant, mais qui ne l’est plus. Sinon, ça s’appelle un supplice. Premier effet des statistiques : elles font de populations de chair, d’os et d’existences concrètes des abstractions pures et simples. Autrement dit, une population statistique est une humanité chiffrée, comme l’énonce clairement le titre d’Alain Supiot, sur le blog de Paul Jorion : La Gouvernance par les nombres. L’humanité accède enfin à l’existence numérique, seule collectivité sociale aux yeux du statisticien. 

Définitions : « 1 – Etude méthodique des faits sociaux, par des procédés numériques (classements, dénombrements, inventaires chiffrés, recensements, tableaux …). 2 – Ensemble de techniques d’interprétation mathématique appliquées à des phénomènes pour lesquels une étude exhaustive de tous les facteurs est impossible, à cause de leur grand nombre ou de leur complexité ». 

Historique : « Statistique : n. f. et adj. est un emprunt (1771 selon F. e. w.) au latin moderne statisticus "relatif à l’Etat" (1672), formé à partir de l’italien "statistica" (1663), dérivé de "statista" (homme d’Etat), lui-même de "stato", du latin classique "status" ». 

La statistique établit donc des catégories. Ça a des aspects éventuellement rigolos : on peut être « contribuable » et « automobiliste », « électeur » et « pêcheur à la ligne » (on peut s'amuser longtemps à juxtaposer les carpes et les lapins) ; on est rangé par sexe, par appartenance professionnelle, par âge, par situation géographique, que sais-je. On n’en finirait pas. Ce sont les « critères ». Le résultat de tout ça, c’est qu’on a fini par réaliser ce que Voltaire dit de l’homme vu par Micromégas : un amas d’atomes. Voilà, la statistique atomise l’humanité : vous appartenez sans le savoir à mille huit cent quatre-vingt-douze catégories de la population suivant le critère qui est retenu contre vous. 

Première fonction selon moi de la statistique : quantifier à l'infini en subdivisant à l'infini. Etablir des nombres. La statistique instaure le règne des comptables sur le corps social et réduit la vie sociale à une gestion bureaucratique. Elle établit une dichotomie rigoureuse entre sujet et objet, étant entendu que, pour le statisticien, personne n'est une personne, vu qu'il n'y a que des objets.  

Elle vous apprend qu’au 1er janvier 2015, la France comptait 32.126.316 hommes et 34.191.678 femmes. Soit dit en passant, on voit que la statistique établit clairement que la génétique se moque éperdument de la parité entre les sexes et de l'égalité hommes-femmes. 

On en pense ce qu'on veut. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 10 mai 2015

LES MECS, C'EST TOUS DES CONS !

I - 1 - Je ne sais plus pour quelle banque est faite cette publicité (France Inter), où l’on entend un fils faire la leçon à son père, juste parce qu’il n’est pas assez malin pour s’être rendu client, avec armes et bagages, de cette même banque. Le père croit que son fils lui manque de respect et le prend pour un vieux con, et quand il comprend l’histoire de la banque, il s’exclame soulagé : « Ah, j’aime mieux ça ». On comprend le message : les hommes sont lourds, épais, lents à la comprenette.

2 - Je ne sais plus pour quelle compagnie d’assurance-retraite est cette publicité (France Inter), où une femme tanne son mari pour qu’il s’abonne ici plutôt que là, et le pauvre mec, qui ne sait plus où il a mis les papiers, quand elle lui dit qu’on ne trouve les documents que « sur son "espace personnel" », en ligne, il se justifie pauvrement : « Ah, tu vois bien que j’oublie pas tout ». On comprend le message : les femmes sont subtiles et à la page. Les hommes ? Des benêts, des balourds, des empotés, des étourdis.

3 - Toujours sur France Inter, au moment de Pâques, publicité pour des chocolats. Pépé raconte au gamin l’histoire des cloches. « Mais non pépé, c’est pas ça l’histoire ». Suit le nom de la marque : « Et en plus c’est toi qui vas courir » (au magasin, évidemment). On comprend le verdict : les hommes sont des dinosaures, et les enfants leur font la leçon. Au passage, on entend aussi  le cri de guerre : à la poubelle les traditions et les histoires d'autrefois.

Synthèse : Il y en a d’autres, des publicités qui présentent les hommes comme des couennes, des nouilles, des buses. L’air du temps est imprégné. C’est très à la mode, le « male-bashing » (les mâles méritent une bonne dérouillée ; « male / female », l'anglais n'a pas de nos petites pudeurs langagières, je m'engouffre dans la brèche). Qu'est-ce que nous prenons, mes frères ! Si la publicité véhicule ces clichés, c'est que le "créneau" est "porteur". Je veux dire : la société est réceptive. Demandeuse.

II - Et en plus, quand ils ne sont pas plombés du bulbe, les hommes sont d'immondes salauds. Le 5 mai, Libération fait sa « H-une » sur le thème du harcèlement des journalistes femelles par les politiciens mâles. Il paraît qu’on appelle ça « sexisme ». Il paraît que le sexisme, eh bien c'est pas bien du tout ! C'est même très vilain. « La morale de cette histoire, C'est que les hommes sont des cochons ». Des cochons sexistes !

C’est  Libération qui le dit, dans un dossier de cinq pages complètes (mais avec photos grand format) ! Si j'ai bien compris, le sexisme, ça consiste à considérer les personnes de l'autre sexe comme étant de l'autre sexe. Dites-moi si je me trompe. Soit dit en passant, les féministes les plus enragées contre « l'ordre masculin » ne se privent pas de manifester un sexisme à l'état aigu. Il va de soi que ce sexisme-là est sanctifié. Il y a le sexisme HDL et le sexisme LDL. Le sexisme, c'est comme le cholestérol : il y a le bon et le mauvais.

Faut-il être un mâle niais, arriéré, demeuré (pléonasmes aux yeux de certaines) pour adhérer au mauvais sexisme ! Soyons modernes, nous clame la clameur. Etonnamment, le Manifeste des 40 journalistes femelles prend soin de préciser que c'est Françoise Giroud qui a inventé LA "Journaliste Politique", mieux à même, selon elle, de tirer les vers du nez de ces mâles qui font carrière en politique, grâce à son charme et aux efforts qu'elle fera pour soigner son apparence. Il fallait appâter le poisson.

C'est donc Giroud qui a inventé l'argument de la séduction dans les rapports entre journalistes et personnel politique (plusieurs de ces rencontres ont fini devant monsieur le maire - ou plus directement dans un lit). Moi je dis : qui s'y frotte s'y pique. Moi je dis : fallait pas y aller ! Car cette incitation à développer « ad libido » (pardon) tous les moyens de valoriser leur féminité ne les empêche pas aujourd'hui de hurler : 

2015 5 mai.jpg

Le gros titre en une de Libé, le 5 mai.

Autrement dit, elles sortent la matraque du policier, parce que  le truc de la séduction est d'une merveilleuse efficacité. Autrement dit : on veut le beurre (professionnel, journaliste, si possible un scoop qui rapporte gros, dont la célèbre « petite phrase » est le modèle de base sacramentel) et l'argent du beurre (le mec, j'en fais ce que je veux, c'est moi qui commande). On fait les coquettes. On joue les Célimène, mais des Célimène punitives.

Pauvres hommes politiques : un certain Tantale, dans un mythe célèbre, avait connu pareil supplice. Avouez qu'il y a du sadisme dans l'attitude féminine. Avec cette histoire de devenir des appâts en faisant miroiter leurs appas, tout en refusant les effets totalement prévisibles de leur manège (c'est même fait pour ça), les femmes journalistes gagnent sur les deux tableaux. 

Très fort, très habile, très à la mode, et très pervers, en ces temps policiers : tout prendre sans rien donner. C'est peut-être ça, l'avant-garde du « combat pour les femmes » : se servir du désir masculin pour arriver à ses fins. Sauf qu'utiliser son corps pour gagner sa vie professionnellement, ça porte un nom, sur les trottoirs.

Je signalerai juste qu'une prostituée de métier, elle, paie vraiment de sa personne.  Et qu'il y a des chances pour que ce soient les mêmes effarouchées à la vertu outragée qui veulent, légalement, « pénaliser le client » et « éradiquer la prostitution ». Mot d'ordre et horizon de la démarche : chasser du corps du mâle le démon de la nature humaine (cf. L'Exorciste). On me dira qu'il n'y a pas de nature humaine. Moi je dis : ben si !

A ce propos, Caroline Eliacheff, le mercredi 29 avril, commençait sa chronique sur France Culture par une dénonciation du harcèlement sexuel : « 100 % des femmes ont été harcelées dans les transports en commun ». Je m’attendais déjà au pire. Caroline Eliacheff m’a très vite rassuré : bien qu’elle soit « présentable » (mon copain Yves dit : « Pas fatigante à regarder » ; mon collègue Alain, lui, disait plus subtilement : « Elle est "gentille" »), elle affirme n’avoir jamais été « harcelée ». J’aime mieux ça. C’est une femme raisonnable. 

Tout repose en effet sur la définition du mot « harcèlement ». Pour les féministes, le harcèlement commence, semble-t-il, au moment où un homme regarde une femme et lui fait comprendre qu’il la trouve jolie. C'est souvent primaire, reconnaissons-le. Mais que cela soit bien entendu, une fois pour toutes : c’est intolérable. Le gonze qui manifeste un intérêt pour une gonzesse, c’est un « lourd ». Un « macho ». Bref : un agresseur, qui a le tort de ne pas se crever les yeux au passage d’une jolie femme. Brassens est plus normal. Disons plus humain : « Mais faut dire que je m'étais crevé les yeux En regardant de trop près son corsage ».

Qu'on se le dise : de nos jours, le regard d'un homme sur une femme qui passe devant lui est en soi un agression, tout simplement. Pas pour toutes les femmes cependant : Libération du 6 mai mentionne, avec des pincettes et en se bouchant le nez (on est "degôche", n'est-ce pas), l'incongruité que constitue Sophie de Menthon (ci-dessous).

2015 6 MAI.jpg

Qui est choqué ? Qui la dame a-t-elle fait hurler ? Devinez.

 

Ah, on me susurre que la main accompagne souvent le regard ? On va dire que l’homme est un primate (ce qu’il est, en toute vérité zoologique, comme la femme), un rustaud, un mal-dégrossi, à équidistance du singe, du "Crétin des Alpes" et du paysan du Danube. Tout ça pour dire que c'est un anormal. Je ne crois pas me tromper beaucoup en voyant la Correctionnelle pas loin derrière. L’ « envie de pénal » a encore frappé. Reviens, Philippe Muray ! 

CRETIN DES ALPES.jpg

Le "Crétin des Alpes".

Balzac en parle dans Le Médecin de campagne. Le docteur Bénassis s'en tire avec une déportation en bonne et due forme. Les féministes pourraient s'en inspirer, non ? Qu'est-ce qu'elles attendent ?

 

Selon la Publicité et les Féministes, l’air du temps est catégorique.

Au choix : les mecs sont des cons, ou bien des salauds. 

Et pourquoi pas les deux ? Façon "cumul des mandats" ? Ça aurait au moins un petit air "socialiste", non ?

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 30 avril 2015

L'ETAT FOUT LE CAMP ...

... MAIS LE POLICIER PROSPÈRE.

3/3 

Je ne veux voir qu’une tête. Je ne veux entendre qu’une parole. Jusqu’à récemment, prononcer l’expression « génocide des Arméniens » conduisait un Turc direct au tribunal et en prison. Il paraît que ce n’est plus le cas, grâce à l’écrivain Ohran Pamuk. C'est encore mal vu, mais ce n'est plus un crime. La justice turque n’a rien compris apparemment au mouvement actuel de l’histoire : elle fait tout à l’envers. Elle n’a pas compris qu’il faut réprimer la parole en amont, à coups de lois transformant opinions et mots en délits ou crimes, et promettant prison et amendes à tous les nouveaux déviants. En espérant que ça empêchera les gens de penser "mal". 

Eliminer les nuisibles, fabriquer l'homme nouveau : je crois vaguement me souvenir que c’était le rêve de quelques délicieux « Führer » qui ont ébloui le 20ème siècle des splendeurs de leurs exploits. Façonner ceux qui restent de façon qu’ils soient exempts de tout apport exogène, de toute excentricité allogène, en somme une race certifiée « 100 % pur porc ». Et puis surtout placer les militants du Bien aux postes névralgiques : les postes de commande.

Mais qu’il s’agisse des négateurs de « l'Empire du Bien » (Philippe Muray) ou de Michel Houellebecq, le problème ne cesse pas de se porter sur le « rapport à l’autre que moi ». Celui qui pense déviant, c'est toujours l'autre que moi, à condition que "moi" soit au pouvoir. Sauf qu'aujourd'hui, c'est Michel Foucault qui est au pouvoir. Enfin, pas lui : ses adeptes confits en dévotion anti-étatique et anti-normative. Ce sont eux qui tiennent les rênes de la loi : la tolérance aux déviances sera totale. De même que l'intolérance aux subversifs qui osent encore poser le mot « déviance » sur certains comportements.

Les « philosophes de la déconstruction » (Foucault, Derrida, Deleuze, pour faire vite) sont les penseurs de la déconstruction de la société en tant tant qu'ensemble structuré. Poussés par l'idéologie, ils n'ont rien compris à l'essence de la socialité : accepter des limites aux droits de l'individu.

A force de soutenir qu'on n'est déviant (Foucault et les fous, Foucault et les prisonniers, Foucault et les anormaux, ...) qu'à cause de l'arbitraire de l'ordre établi, on constate qu'il suffit d'arriver au pouvoir pour inverser la nature de la déviance. Si Michel Foucault, grand militant de la réhabilitation de la déviance dans sa dignité pleine et entière, n'était pas mort du sida trop tôt, nul doute qu'il aurait été ministre pour instaurer la dénonciation de la nouvelle déviance comme moyen de gouvernement.

Mais ce n'était que partie remise : ses descendants ont accompli la chose. Et ce sont ceux qui soutiennent qu'il existe des déviances dans les comportements qui sont alors eux-mêmes considérés comme déviants. Dans le fond, tout dépend si on est au pouvoir ou pas.

Les nouveaux déviants, les indésirables d'aujourd'hui, les nuisibles qui persistent à voir du Mal dans le nouvel « Empire du Bien », ne sont plus dans le même camp : il est tacitement convenu qu'il faut être « progressiste ». Il faut être, comme Laurent Joffrin, du côté de ceux à qui les « conservateurs » et autres « Nouveaux réactionnaires » donnent envie de vomir.  Le seul moyen d'y voir clair, c'est de se demander qui, à un moment donné, est détenteur du pouvoir. Je veux dire : qui est en mesure de décréter urbi et orbi ce qui est le seul Bien, le seul « Vrai Bien » admissible. Rétrospectivement, c'est instructif.

L’homme social a besoin de normes, c’est incontestable, je le dis à l'encontre de l’air du temps. Le problème, c'est que, dès qu'il y a "norme", il y a "écart" par rapport à la norme. C'est forcé. La déviance n'est jamais loin. D'où l'exécration générale de la notion de norme (ah, ces quatre doigts qui font les "guillemets" quand on ose, à l'oral, prononcer le mot !). Pourtant, je dirai que la socialité consiste essentiellement dans l'établissement d'une norme.

Les normes, après tout, ne sont rien d’autre que des limites chargées de contenir le moi des individus, dont les propensions totalitaires ne sont jamais à exclure. L'enfant tout-puissant n'est jamais complètement enfoui sous l'adulte d'apparence modeste. La norme est un régulateur social. Un frein à la folie. Il est invraisemblable que la notion de norme soit aujourd'hui à ce point la pestiférée de l'esprit.

Quand la norme se dissout (quand elle prolifère comme un cancer), la société suit aussitôt le mouvement de dissolution. Jean-Pierre Le Goff le dit : « déliaison ». L’appel à la « tolérance », l’interdiction de « l’intolérance » ne sont que des jambes de bois qui n’empêcheront jamais l’humanité de boiter (si possible « des deux pieds », comme dit Tonton Georges). Quel que soit le régime politique. L'humanité boite dans son essence. Tristan Tzara le résume magnifiquement dans son titre L'Homme approximatif.

Le Mal est inarrachable. J'ai fini par m'en convaincre : Jean-Jacques Rousseau a dangereusement tort. L'homme n'est pas "né bon". Il n'est pas non plus "né mauvais". L'homme devient ce qu'en fait la civilisation. Quand il naît, il n'est pas encore. Il deviendra, complexe assemblage de Bien et de Mal.

Jésus le dit dans la « Parabole du bon grain et de l'ivraie » : « Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson ». Je ne suis pas théologien, mais je vois dans cette parabole un éloge de la fonction civilisatrice de la société. Aucun homme n'est mauvais d'avance, tout simplement parce que le Mal en lui est indétectable jusqu'à ce qu'il ait mûri. Voilà pourquoi Sarkozy est un imbécile, à vouloir détecter dès trois ans la dangerosité potentielle du futur adulte : « Il n'y a rien à faire, le mal naît en même temps que nous » (Roberto Saviano, Extra pure, 2013). 

Les guignols politiques, assis sur le couvercle de la marmite où le Mal bouillonne et prospère, interdisent le Mal par décret, pour complaire à leurs clients électoraux. Ou plutôt, ce n'est pas le Mal qu'ils visent en soi (sur lequel ils sont impuissants), c'est la parole de ceux qui le voient, l'analysent, en parlent. La police et les tribunaux contre les paroles, plutôt que l'action sur les choses.

Ce qui se passe ? Comme l’Etat s’est coupé les mains pour surtout ne pas agir sur la réalité économique, comme il est de plus en plus incapable de parer à la débâcle concrète qui détruit le travail productif et la production de richesses, il a orienté son action sur ceux qui ne peuvent pas contester sa légitimité. Il a rabattu ses crocs, avec férocité, sur la sphère sociétale, les symboles, les « représentations » et les révolutions morales et idéologiques à tout va.

Puisque le politique est désormais impuissant à changer le monde concret, il a entrepris de changer les esprits, en leur injectant de force, dès le berceau, les « éléments de langage » qui leur feront voir la réalité de façon conforme à la grille de lecture officielle, à la ligne du parti unique, le parti bien-pensant. 

Puisque la réalité économique lui échappe et part en quenouille, l’Etat se rabat sur les mœurs et les opinions. Le formatage des êtres à la nouvelle doxa, au moyen d'un propagande massive. Il ne faut pas lutter contre le désastre concret et de plus en plus certain auquel les transnationales, industriels, traders, financiers vouent la planète : il faut lutter contre le racisme et l’intolérance, il faut lutter contre le Front National. Cherchez l’erreur. Le mensonge s'est installé à demeure au pouvoir. 

Car ceux qui font semblant de parler de cette réalité concrète, et qui noient le poisson et l’asphyxient en le plongeant dans toutes sortes de fumées qui font diversion et détournent l’attention de l’essentiel, sont seulement des MENTEURS. 

Je serais à la place du législateur ou du punisseur, qu’il s’appelle Caroline Fourest, Laurent Joffrin ou Edwy Plenel, je commencerais par me demander de quel côté elle est, la HAINE. Et de quel côté les PHOBIES. Proclamer sa haine de la haine, en même temps que ça évite de s’occuper concrètement des problèmes (désindustrialisation, travail, logement, …), n’est pas sans effets. 

La haine de certaines haines désignées comme telles (prenez un mot désignant une minorité, et faites-en une "phobie", vous aurez un motif passible de la correctionnelle), travaille sans le savoir à instaurer, sous une surveillance policière de plus en plus méticuleuse, la haine comme norme suprême de la relation sociale (inséparable de l’appel au « vivre-ensemble » et à la « tolérance », pendant obligé de sa double injonction paradoxale). 

Quand le législateur se confond avec le justicier érigé en chevalier blanc, le pauvre monde a du mouron à se faire. A plus forte raison quand l’Etat, avec la complicité active de ses « serviteurs », se défile et s’écrase, pour mieux s'effacer et donner le pouvoir aux groupes de pression (filières professionnelles, entreprises, lobbies, compartiments étanches multiples appelés « minorités », …).

Disons-le, quand il devient le jouet, le pantin, la marionnette de toutes sortes de groupes influents qui grenouillent autour de tous ceux qui décident et ont la signature, qui obtiennent le vote de lois destinées à satisfaire leurs « justes revendications ». 

La privatisation de tout ce qui était encore il y a peu le « Bien Commun » et le « Service Public », ajoutée au devenir policier du « Vivre ensemble », voilà un modèle de société auquel n’avaient pensé ni les humanistes de la Renaissance, ni les philosophes des Lumières. 

C’est curieux, les paradoxes de l’histoire : je ne sais plus si c’est Marx ou Lénine qui assignait pour but ultime au communisme l’extinction de l’Etat. L’Etat ? Il est en train de s’éteindre, ou plutôt de crever, mais sous les coups de l’ennemi juré du communisme, depuis les débuts de celui-ci. J’ai nommé le Capitalisme. 

Et ce n'est pas drôle.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : tout cela est long, lourd, touffu, j'en conviens. Indigeste. La faute aux relectures successives, aux ajouts et retouches opérés, et à la flemme d'y mettre de l'ordre.

mardi, 28 avril 2015

L'ETAT FOUT LE CAMP ...

... MAIS LE POLICIER PROSPÈRE.

1/3 

François Sureau déclarait dernièrement : « Ce qui reste de l’Etat s’en va par pans entiers » (citation approximative). Venant d’un si grand connaisseur du droit et du fonctionnement de l’Etat, j’ai tendance à accorder un certain crédit à ce propos. D’autant qu’il corrobore les bribes d’analyse que mes faibles moyens me permettent tant bien que mal de conduire, aidé par quelques lectures. 

L’Etat, en France, fout le camp à toute vitesse. Il se débarrasse le plus vite possible de ses meubles, dont l'entretien lui revient trop cher, paraît-il. Les rats qui sont aux commandes quittent le navire national. La puissance publique vend les bijoux de famille (immeubles prestigieux, autoroutes, …) aux investisseurs privés.

L'Etat se déleste de tout ce qui faisait le « Bien commun », que ses « serviteurs » se font fort et s'enorgueillissent (quand ils sont en public) de défendre, alors même qu’ils le bradent effrontément, en toute impunité. Et en même temps, le chroniqueur Philippe Manière peut déclarer : « Les finances publiques font eau de toute part » (ce matin même sur France Culture). Je renonce à comprendre.

Tiens, un exemple à propos de défense : le ministre ad hoc, Jean-Yves Le Drian, insiste beaucoup en ce moment pour obtenir que des investisseurs achètent le matériel militaire que l’armée française leur louerait ensuite (voir Libération, 20 avril, p. 14-15). La juriste Mireille Delmas-Marty souligne les risques que fait courir la sous-traitance (« externalisation », faut-il dire) des forces publiques (police et armée) à des sociétés privées, qu’elle qualifie d’érosion du monopole d’Etat. 

Pas seulement en France : voir les sales histoires liées à la présence des mercenaires de l’armée privée Blackwater en Irak. Plusieurs pays sont en train de privatiser, au moins partiellement, leur police et leur armée. La mode est à l’abandon de souveraineté. Au nom de quels intérêts ? Devinez.

L’Etat français se « désengage » (euphémisme), comme s’en plaignaient dernièrement et financièrement, parmi beaucoup d’autres, les maires ruraux auprès de Marylise Lebranchu, ministre de quelque chose. Les dotations à Radio-France, les subventions aux théâtres, aux festivals, aux associations maigrissent à vue d’œil. Plus grave et plus globalement, les « transferts de moyens » n’ont jamais suivi les « transferts de compétences » voulus par la régionalisation. Les impôts locaux augmentent. Qu’ont-ils fait du fric ? Que font-ils du fric ? Qui siphonne l'argent public ?

Le refrain destiné à enrober la réalité de plus en plus squelettique ? « L’Etat n’a plus les moyens. » Traduit en français : l’Etat a capitulé face au « Marché ». Il renonce à protéger les citoyens, à réguler les flux. Or quand l’Etat se délite, à plus ou moins long terme, on aboutit à des situations comme celle que connaît en ce moment la Libye, suite à la lumineuse intervention de Sarkozy (avec Cameron), sur la suggestion lumineuse du « Phare de l'Occident », un certain BHL. Bernard-Henri Lévy ! En personne ! V'rendez compte ? « Mon prince on a les phares du temps jadis qu'on peut. » Pardon, Tonton Georges. Les optimistes diront que la France n’en est pas là. Je veux bien, mais. 

C’est donc très mauvais signe. Ça veut dire qu’on va vers un monde dominé par les forces du « Marché », de plus en plus tout-puissant, impérieux, tyrannique. Les populations n’ont qu’à bien se tenir et se préparer au pire. On va vers un monde entièrement privatisé, d’où la notion de « Bien public » aura totalement disparu, un monde bientôt contraint de se plier à l’exigence de rentabilité maximum.

On pressurera le rentable, pour installer des robinets en or massif à la baignoire, et on jettera le non rentable à la poubelle et aux bidonvilles. Ce n’est pas pour rien que Nicolas Sarkozy a donné libre essor aux PPP (Partenariats Public / Privé), ces machines destinées à siphonner pour très longtemps les finances publiques (bail emphytéotique ou autre). 

Dans ce monde que je vois venir (en croisant les doigts dans l’espoir que je suis un âne, bête à manger du foin, que j’ai tort et que je me trompe du tout au tout, mais), quelques monstres trouveront tous les moyens pour que la population, une fois rentabilisée, soit aussi de plus en plus surveillée, pour empêcher les opposants de s’opposer et les récalcitrants de récalcitrer. 

Car, presque paradoxalement, la société que nous prépare « ce qui reste de l’Etat » a de plus en plus nettement, clairement, arrogamment un profil policier. Je suis en train d’achever la lecture du très austère mais très costaud livre de Mireille Delmas-Marty, Liberté et sûreté dans un monde dangereux (Seuil, 2010), où elle pointe, dans un vocabulaire à la précision scalpelliforme et avec une rigueur intellectuelle de juriste consommée, les dérives sécuritaires des législations dans les pays démocratiques depuis le 11 septembre 2001 (en réalité depuis plus longtemps). En plein débat sur la « loi renseignement », cette lecture ne pouvait pas mieux tomber. 

Voilà ce que je dis, moi. 

lundi, 20 avril 2015

QUAND HOUELLEBECQ INTERVIENT

2009 INTERVENTIONS 2.jpgJe n’ai pas tout compris dans la méthode de publication, réédition, distribution et redistribution des textes que Michel Houellebecq a donnés à droite et à gauche depuis que ses écrits sont publiés (1988, je crois, pour des poèmes en revue). Toujours est-il et quoi qu’il en soit, je viens de lire Interventions 2 (Flammarion, 2009). On dira que je fais une fixation. 

Je ne rejette pas a priori l’hypothèse de la pathologie, mais que voulez-vous, quand vous mettez le pied dans un patelin où, à votre grand étonnement, vous avez soudain l’impression de rentrer à la maison tellement c’est comme ça que vous vous racontiez l’histoire et que vous vous peigniez le paysage, vous avez envie de vous arrêter là, et d’en savoir un peu plus long, ne serait-ce que pour vérifier que vous ne rêvez pas. 

Il se trouve simplement que j’ai découvert en 2011, avec La Carte et le territoire, un écrivain qui surpasse de très loin le niveau du vulgum pecus littéraire français. Et que j’ai eu envie de creuser la question. Je dois dire qu’en creusant, je n’ai pas été déçu des matières que ma rivelaine amenait au jour, à mesure que j’avançais dans le filon. 

Interventions 2 est ce qu’on appelle un « recueil ». Forcément, il y a « à boire et à manger » : des textes de longueurs, de natures, de genres et de thématiques différents, qui ont été demandés à l’auteur entre 1992 et 2008. Sans compter l’avant-propos, il s’ouvre et se ferme sur des règlements de comptes. Le premier (« Jacques Prévert est un con ») n’a pas besoin d’explication. Le titre annonce la couleur et se suffit à lui-même. 

En revanche, le titre « Coupes de sol », qui clôt l'ouvrage, reste énigmatique tant qu’on ne sait pas que Houellebecq est sorti de la même « Agro » que  Robbe-Grillet, et que la « coupe de sol » est une des bases, paraît-il, de l’enseignement agronomique. Cela n’empêche pas le condisciple à retardement d’infliger une bonne avoinée littéraire à son prédécesseur : non, Houellebecq n'aime pas le pape du "Nouveau Roman". Je le comprends.

C’est que Houellebecq a fait des choix (il ne le dirait peut-être pas comme ça : des choix qui se sont imposés ou qu’il n’a pu refuser de faire, il a une conception pessimiste de la liberté humaine), il a pris position, ce qui l’autorise à porter des jugements.

Si certains trouveront ceux-ci péremptoires et injustes, c’est qu’ils ont l’esprit « errant et sans patrie » de ceux qui, prenant tout ce qui vient au motif qu’il ne faut rejeter ou exclure rien ni personne, s’interdisent de porter quelque jugement que ce soit sur qui ou quoi que ce soit, mais attention : en interdisant absolument à quiconque de ne pas être d’accord avec eux, sous peine de correctionnelle. Pour eux, affirmer des choix et porter des jugements, c'est forcément être facho. Si tout au moins choix et jugements osent s'écarter de leur ligne.

Je veux parler de tous les obsédés du consensus moral, tous les flics tolérantistes qui peuplent la gauche raplapla, dépourvus de ce moyen de jugement qui permet de distinguer le bon et le mauvais, le juste et l’injuste, le beau et le laid, – ce moyen qu’on appelait un CRITÈRE, à l’époque où les « valeurs » étaient encore des échelles, qui permettaient de placer êtres, choses, langages, systèmes, œuvres d’art à des altitudes différentes. Cette époque ténébreuse et heureusement révolue, où l’on avait encore l’infernal culot d’appeler un chat un chat. 

Je laisse Robbe-Grillet aux amateurs, s’il y en a encore. Je m’arrête sur Prévert, le poète préféré des enseignants masochistes qui aiment se faire flageller en faisant apprendre « Le Cancre » à leurs élèves multiculturels : « Il dit oui avec la tête, mais il dit non avec le cœur, il dit oui à ce qu’il aime, il dit non au professeur, et gnagnagna et gnagnagna ». Prévert illustre à merveille la niaiserie irréversible qui a saisi la société française au moment où elle a commencé à sacraliser « le monde merveilleux de l’enfance ». 

Houellebecq met le monsieur dans le même sac que Vian, Brassens et Boby Lapointe (qu’il écrit « Bobby », l’ignorant), dont il trouve les jeux de mots stupides. Tant pis, c’est son droit. Question de génération sans doute. Vian, je le lui laisse assez volontiers, mais Brassens et Lapointe, je ne suis pas d’accord : ils ont poussé leur rhizome trop loin dans mon oreille pour que je puisse seulement songer à en arracher la moindre radicelle. S’agissant de Brassens et Lapointe, je perds tout esprit critique. 

Jacques Prévert souffre, aux yeux de Houellebecq d’un certain nombre de tares. Certes et hélas, « il a quelque chose à dire », « Malheureusement, ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans borne ». Il enfonce le clou : «  Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire ; c’est-à-dire, fondamentalement, un imbécile ». Il n’a pas tort. Pour terminer : « Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse ». J’avoue que ces quatre pages m'ont fait un bien fou. Un fier encouragement à poursuivre la lecture. 

Le propre d’un recueil, c’est d’être d’un intérêt inégal. C’est dans sa nature. Certains textes (critique cinéma, critique art, critique poésie, …) ne me disent guère. C’est le cas, en particulier d’ « Opera Bianca », suite de courts textes destinés à accompagner l’ « installation mobile et sonore conçue par le sculpteur Gilles Touyard ».

Je ne connais pas les œuvres de Gilles Touyard, mais en apprenant que « la musique est due à Brice Pauset », c’est plus fort que moi, je ferme toutes les écoutilles. Peut-être à cause du traumatisme que constitue  la production sonore (je n'ai pas dit la « musique ») de ce monsieur, tout fier de reproduire, par exemple, les sons enregistrés d'un aspirateur en fonctionnement.  

D’autres retiennent sans effort mon attention. C’est le cas d’un article daté de 1992 (« Approches du désarroi »), un vrai petit chef d’œuvre synthétique et analytique sur l'époque que nous vivons, dont je conseille vivement la lecture. C’est aussi le cas de « Philippe Muray en 2002 ». C’est encore le cas d’un entretien avec des gars de Paris-Match. Quelques autres. 

La loi du genre, quoi. 

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 16 avril 2015

ENNEMIS PUBLICS 3 (MH et BH)

3/4 

2008 ENNEMIS PUBLICS.jpgBon, maintenant que j’ai bien répandu mon fumier, qu’est-ce qui reste des propos que BHL tient à son correspondant ? Je suis obligé de le dire : de mon point de vue, pas grand-chose. Quelques vagues accès de sincérité, mmoui, peut-être. Quant à soutenir qu'« il y a eu un vrai travail de parole » (p. 306) et que « Le parti adverse, le mien, va peut-être en profiter, foncer dans la brèche que j'ai ouverte et voir dans ces aveux la confirmation de ses pires suspicions » (p. 313), on n'y est pas du tout. Mais, monsieur Lévy, soyons sérieux : quel travail de parole ? quelle brèche ? quels aveux (pour les aveux, voir la conclusion du billet d'hier) ? 

Beaucoup de vantardises fiérotes, ça c’est sûr. Que ce soit dans le café voisin (le Twickenham) de l’éditeur Grasset (où il a son bureau de directeur littéraire, j’imagine) ou à propos du village d’Esbly, il faut que nul n’en ignore : BHL aura été un homme "couvert de femmes". Cette fois ce n’est plus Sartre ou Malraux (quoique …), c’est carrément Chateaubriand : il lui suffit d’apparaître pour qu’elles lui tombent dessous (je suis assez content de la formule, servez-vous). 

C’est MH qui cite le nom de la commune où les parents de BH avaient une maison, revendue à cause de la « cancérisation » par Disneyland. Réaction de BH : « Mon Dieu, Esbly ! ». Aussi sec, je vous jure que c'est vrai, il nous fait le coup de la madeleine (sur l'air de "J'avais totalement oublié", "Mon dieu quelle émotion !") !

Et c'est parti pour nous tartiner l’histoire de l’épouse-caissière du boucher surnommé « le cocu », cette femme qui payait de sa personne dans l’initiation sexuelle des jeunes mâles du coin. « Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut » (Georges Brassens). Pourquoi pas, après tout, la bouchère d'Esbly ? D'autant que Houellebecq réplique finement, dans la lettre qui suit, que c'est BHL lui-même qui a parlé de la commune dans un de ses livres. Simplement, il avait "oublié". 

Houellebecq est peut-être moins intelligent que BHL, mais il n’est pas le moins subtil des deux. Il raisonne peut-être de façon plus "stratégique" que le philosophe. Il y a un côté « américain » chez BHL, je veux dire « banque de données », je-collecte-tout-on-triera-après (le syndrome NSA, "grandes oreilles", etc.), qui est à peu près absent de l’univers houellebecquien. Houellebecq voit venir de loin. Bernard-Henri Lévy a du mal à voir le monde tel qu’il est, je veux dire à le comprendre : son personnage, qui remplit son paysage, fait écran. 

Si l'épisode du "Journal intime" qu'il tient et de sa peur qu'il finisse sur les rayons de l'IMEC (archives de l'édition contemporaine) vire au comique, je suppose que c'est involontairement. Ça commence p. 310, « au bar de l'hôtel Excelsior, à Venise, avec Olivier Corpet, le patron de l'IMEC ». Ça ne pouvait évidemment pas se situer à l'hôtel de la Gare de Gleux-les-Lure, la bourgade qui vit naître le sapeur Camember, un inoubliable 29 février. Ah, Venise !...

Quand Corpet lui soutient que, quelque précaution qu'il prenne, testamentaire ou autre, son Journal atterrira tôt ou tard dans ses collections, il va passer un temps fou « à fabriquer une usine à gaz, à mon avis unique en son genre » pour s'assurer "ante mortem" qu'il n'en sera rien. Et pourquoi tout ce cirque ? Parce que ce Journal « mirifique », « de vingt et quelques mille pages », pas moins, est « plein de secrets plus explosifs les uns que les autres » !! Farpaitement ! On s'en doutait un peu, BH, que ton importance intrinsèque t'a introduit dans le secret des dieux, et que tu te retiens de tout dire, parce que sans ça !

Pour ce qui est du style, je ne sais pas si c’est à Chateaubriand qu’il faut penser, j’ai du mal à faire le lien. Monsieur Lévy écrit par exemple : « … quand on a été ces jeunes gens orageux, frères en apocalypse et en pyromanie … » (p. 279). Désolé, cette enflure verbale me fait penser à Eloge des voleurs de feu, d’un certain Dominique de Villepin. Le lyrisme est souvent ridicule. Sinon, il est volontiers grotesque.

Désolé, ça n’a tout de même pas la gueule de « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René sur les rivages d’une autre vie … ». Je m'étonne presque que BHL n'ait pas senti « le vent sifflant dans [sa] chevelure », qu'il a pourtant abondante (peut-être à dessein ?). N'est pas Chateaubriand qui veut. J’ai constamment l’impression qu’ « il se la joue ». BHL mauvais imitateur. Peut-être parce qu'il rêve d'imiter tous les grands noms de la littérature et de la philosophie (sans compter les autres) ?

Sa plume sème aussi, ici ou là, des citations cachées, réservées sans doute à l'élite des initiés. Ainsi, p. 243 : « … le jour où on verra clair dans leur communauté inavouable, … » (un titre du très classieux, très chic et très « fashion » Maurice Blanchot) et, juste en dessous : « … des mouchards, des charognards plaqués sur du vivant … » (réminiscence assez niaise d'Henri Bergson, dans Le Rire). 

Pour avoir besoin, à tout moment, de s’en référer à des autorités, on se demande finalement si BHL, le "philosophe" autoproclamé, arrive seulement à la cheville de ceux qui inventent des concepts ou des catégories de la pensée, ceux qu'on appelle, pour le coup, des philosophes. Tout compte fait, il ne semble pas. Il s’est beaucoup démené, il a beaucoup fait, mais qu'a-t-il fait bien ? Il fut peut-être un élève brillantissime, tant mieux pour lui, mais il faut un jour cesser d'être "scolaire". Un jour, il faut choisir, mais choisir, c'est éliminer.

Il frise parfois l’odieux. On trouve par exemple, p. 223 : « Je pense à tous les anonymes qui m’écrivent quand mes livres paraissent, ou que je passe à la radio et à la télé … ». Je ne sais pas vous, mais moi, il y a un mot qui ne passe pas. Le même mot écœurant que les journalistes emploient dans les événements dramatiques, les grands enterrements : c’est le mot « anonymes ». Mais si, ça vous dit sûrement quelque chose, « la foule des anonymes ». Ho BH, tu sais ce qu’il te dit, l’ « anonyme » ? Anonyme mon c..., dirait Zazie ! Moi, je serais plus grossier.

Alors au tour de Houellebecq, à présent. Je crois bien que c’est lui qui déclare : « Nous avons les mêmes ennemis ». Oui, c’est bien possible. Mais, cher monsieur Houellebecq, avec une différence de taille, me semble-t-il : pas pour les mêmes raisons. Je dirais même : pour des raisons opposées. Si BHL a joué les phalènes pour se placer dans la lumière des projecteurs, s’il a fait exprès pourrait-on dire, Houellebecq n’a pas cherché les feux de la rampe : ce sont ses livres, à commencer par le premier, Extension …, qui ont produit l’effet qu’on connaît (sans parler des Particules élémentaires). Ça lui est tombé dessus. C'est du moins ce que je suis enclin à croire.

On me dira qu’il s’est vite habitué. Sans doute, il n'a pas refusé. Je note cependant que son succès et le scandale qui est allé avec n’ont pas dévié d’un centimètre la trajectoire qu’il a imprimée dès le départ à sa production romanesque. Je reste persuadé qu’avant publication de son premier roman, il n’avait pas prévu qu’il déclencherait le schproum qui accompagne désormais chaque parution, et qu'il a alors pris en pleine figure. Ça ne lui a sans doute pas fait de bien, comme s'en inquiète Sollers, cité dans le livre de Dominique Noguez (cf. 3-4 avril).

Cela n’empêche pas Houellebecq de tomber dans la complaisance : « Tout ça pour vous dire, cher Bernard-Henri, que je n’ai aucun mal à vous croire quand vous me dites n’avoir nullement prémédité votre célébrité. J’y ai d’autant moins de mal que je n’ai pour ma part à peu près rien prémédité de ma vie (ou, plus exactement, que tout ce que j’ai prémédité a échoué) » (p. 269). J’espère pour lui qu’il fait semblant. Autant je crois à peu près à la sincérité de MH, autant je doute de celle de BH, que je crois constamment et résolument insincère. On me dira sûrement que je suis de parti pris. Ce n’est pas tout à fait impossible, mais. 

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 09 avril 2015

UNE PETITE GUEULE BIEN SYMPATHIQUE

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Je ne me lasse pas de l’infinie variété des façons qu'invente sans cesse la lumière pour traverser ce simple objet en verre, sorti de la fabrique Kosta Boda, que quelqu’un que j’aime m’a offert il y a quelques années.

Moralité du jour : « Les amoureux du Bien Public avaient des p'tites gueules bien sympathiques ». Requiescant in pace.

Merci Tonton Georges. Et avec mes excuses.

LES AMOUREUX DU "BIEN PUBLIC"

Le bien public coûte trop cher. Le bien commun est devenu hors de prix. L’Etat n’a plus les moyens. Ce qui « faisait société » se délite de plus en plus vite. Tout ce qui fait l’existence humaine doit rapporter. Cracher du cash. A qui ? A ceux qui réclament du 12 % de rendement annuel. Faut-il les appeler des investisseurs ? Des spéculateurs ? Des requins ? Des vautours ? La réponse à toutes ces questions : privatisons. 

Je ne donnerais pas cher de la peau de Radio France. Si le petit copain et grand protégé de l'onctueux Frédéric Mitterrand, a été mis à sa tête, c’est précisément pour faire ce qui a déclenché la grève. Une grève qui a ouvert en grand les robinets musicaux sur les chaînes de la radio (publique pour combien de temps encore ?). 

La première idée de Mathieu Gallet, quand il est arrivé, était paraît-il de vendre les murs de la « Maison Ronde », pour pouvoir les louer. C’est curieux, au même moment le ministère de la Défense envisageait de vendre des matériels militaires à des investisseurs, qui seraient en quelque sorte devenus des bailleurs de l’armée française. 

L’Etat vend à tour de bras des bâtiments prestigieux pour qu’ils soient transformés en hôtels de grand luxe ou en logements somptueux. Gérard Collomb, merdelyon, a vendu l’Hôtel-Dieu avec sa façade et son dôme de Soufflot. 

D’une main, les « autorités » en charge du bien public, du « vivre ensemble » et autres vieilles lunes passées de mode, font argent de tout, bradent, bazardent, soldent, liquident, alors qu’ils posent l’autre sur leur cœur chaque fois qu’il faut lancer des incantations appelant à « refaire société », à « se rassembler ».  

Il se passe avec Radio France ce qui se passe ailleurs depuis quelques dizaines d’années : la Grande Privatisation de Tout. Les Etats défèquent du Bien Commun comme s’ils avaient la colique. L’Etat français mettra combien de temps à tirer la chasse d'eau sur France Inter, France Culture et France Musique ?

J'ai l'impression d'entendre l'ultra-libérale Fleur Pellerin, vous savez, cette fan de l'accord de libre-échange transatlantique TAFTA, murmurer : « Le plus tôt sera le mieux ».

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 01 avril 2015

LAURENT JOFFRIN, GRAND MALADE ...

… OU BLAIREAU ACCOMPLI ? 

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Nous en étions restés à Laurent Joffrin, s'exclamant, devant le spectacle du monde qui est le nôtre, tel le Santon appelé le "Ravi" : « Mon Dieu, que ce monde est beau ! », après avoir lu le livre de Dominique Nora, Lettres à mes parents sur le monde de demain.

Tout y passe : Joffrin attend impatiemment l’arrivée dans nos assiettes de « légumes hors-sol et de viande de synthèse » et, cela va de soi, « des légumes et des fruits meilleurs, des viandes plus saines ». Il rêve des biotechnologies qui « allongeront comme jamais la vie humaine ». 

Pour vaincre les conséquences dégradantes des accidents, malformations et handicaps, il accueillera avec une ferveur dévote « l’art de la prothèse, et le développement des cellules artificielles », à même de « transformer la vie des blessés et des paralytiques ». 

Pour vaincre la pénibilité, la dangerosité et la monotonie du travail, on multipliera les robots. L’Internet mondialisé suscitera une « économie du partage ». Bref, contemplant les Professeurs Nimbus et autres savants fous, Joffrin s'extasie devant cette Terre Promise : « Tout est bon chez elle, y a rien à jeter » (pardon, tonton Georges, de te citer ici). Alléluïa ! Gloria ! Venividivici, vocifère le technolâtre !

Comme d'autres grands malades, Laurent Joffrin voit dans la technique la seule solution aux problèmes engendrés par la technique. Seule solution aux problèmes : multiplier les sources de problèmes, ça tombe sous le sens, n'est-ce pas. Il écrit ces phrases proprement ahurissantes : « Les problèmes créés par la technique peuvent se résoudre non par son recul, mais par son avancée. Comme les philosophes des Lumières avaient appuyé sur la science et la raison leur programme moral et politique, les démiurges californiens conjuguent solidarité et individualisme, science-fiction et utopie conviviale ». On appelle ça "Avoir la Foi". D'ailleurs, c'est une forme de religion. Mais moi, je sais juste qu'une machine ne peut s'arrêter que lorsqu'elle n'est plus alimentée en carburant. Le pire est de plus en plus sûr.

Si vous avez comme moi relevé le mot « démiurge », je vous cite ce qu’en dit le « Robert historique » : « En français, le mot est relevé une première fois chez Rabelais sous la forme Demiourgon, proprement "le Travailleur", pour désigner le Diable ». Maintenant, si quelqu’un peut le signaler à monsieur Joffrin … C'est d'ailleurs ce que fait dire le prémonitoire Goethe à son "Second Faust" : un appel à la toute-puissance de la technique, personnifiée par Méphistophélès. 

« Mon Dieu, que ce monde est beau ! », répète le Ravi. Ce monde que Joffrin appelle de tous ses vœux. Je lui dédie, parmi les Béatitudes (Matthieu, 5, 3-12), celle qui vient en premier : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux ». Joffrin-le-Béat, je vous dis. 

On connaît le même processus dans le domaine des addictions aux drogues dures : la "dépendance" vous accroche, ensuite l’"accoutumance" vous oblige  à augmenter les doses. Tout cela porte un nom : la fuite en avant. D’autres diraient : conduite suicidaire. En gros, puisque nos actions et solutions ont échoué, accélérons le rythme de ces mêmes actions et solutions. 

Mais là où Joffrin s’oppose frontalement à Houellebecq, c’est dans la certitude émise par ce dernier en 1998 dans un entretien avec Frédéric Martel : « J’annonce en un sens la fin de la civilisation occidentale » (cité dans Houellebecq, en fait, de Dominique Noguez, p. 247). 

L’utopie envisagée par l’écrivain ne va pas sans une rupture radicale, du genre catastrophique : elle va de pair avec la destruction du modèle civilisationnel actuel, et son pur et simple remplacement par un nouveau. Laurent Joffrin, lui, voit dans cette évolution une merveilleuse et harmonieuse continuité historique : « Mon Dieu, que ce monde est beau ! », dit cette autorité morale de la nouvelle bien-pensance. Une bien-pensance tatillonne, doctrinaire, dogmatique, sectaire, et pour tout dire, policière. 

Car c'est un Ravi d'une espèce nouvelle : l'espèce haineuse. J'ai en effet rapporté il n'y a guère (le 23 mars) le rôle de censeur impitoyable qu'il joua à l'égard de Laurent Obertone chez Alain Finkielkraut, et le mensonge qu'il étala ensuite à ce propos dans Libération en "rendant compte" de son livre La France Big Brother. 

Laurent Joffrin, ce petit flic, que sa position sociale avantageuse (méritée par une aisance et un savoir-faire indéniables dans le genre petit-chef) dote d’un pouvoir de nuisance, laisse ici éclater la niaiserie flamboyante et l’arriération intellectuelle de tous ces thuriféraires à la petite semaine d’un système à bout de souffle qui proclament : « Puisque nous nous sommes trompés, allons jusqu’au bout : entraînons le monde dans notre chute et psalmodions, à la façon de Néron au moment de mourir : "Qualis artifex pereo" ». Un grand malade, je vous dis !  

La peste soit de ces nuisibles !  

Voilà ce que je dis, moi.  

jeudi, 26 mars 2015

BERTRAND REDONNET, AUTEUR

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La place qu’occupe Bertrand dans la fratrie est une place à part. Au milieu de ces « manards » que sont ses frères, futurs artisans, ouvriers ou paysans, il fait figure d’ « intello », il passe du temps à lire et à écrire. L’auteur consacre des pages parfois ferventes aux relations étroites qu’il entretient et cultive avec ces deux activités, et rend hommage à l’instituteur qui lui a montré « le chemin à suivre » et qui lui permet, en se retournant sur son parcours d’affirmer : « … J’ai toujours eu l’impression de n’obéir qu’à moi-même » (p. 89). Autrement dit : c'est à l'école qu'on apprend la liberté individuelle : bel éloge de l'école d'avant l'effondrement.

 

Bertrand Redonnet retrace quelques scènes de cette vie campagnarde d’avant la mécanisation de l’agriculture et des hommes qui la font (le cochon, le repas familial, les relations avec les voisins, l’entraide au moment des travaux). Il évoque surtout cette vie de liberté en contact direct avec les éléments et la nature, avec ses côtés aventureux à l’occasion, avec ses bambées dans les chemins, ses grimpées aux arbres, bref, l’enfance insouciante et banale de tous ceux qui ont eu la chance de connaître ce monde et qui ont du mal à considérer la modernisation autrement que comme un saccage. 

 

Pas de nostalgie pour autant : constater que les conditions d’existence se sont appauvries, enlaidies et compliquées, ça ne se réduit pas à regretter « le bon vieux temps ». Déplorer l’état de la réalité qui nous est faite n’a rien à voir avec le refrain : « C’était mieux avant ». Tout dépend de l’attitude. Celle de l’auteur fait une bonne place à la réflexion sur le monde comme il va mal. La colère face à ce que les hommes du présent font du monde et de l'humanité ne se réduit pas à la nostalgie pour le paradis perdu, l'enfance, le temps passé.

 

Certains épisodes retiennent l’attention, drôles ou plus dramatiques. Les frères qui se fabriquent un radeau "insubmersible" pour naviguer sur la rivière voisine ; l’auteur qui se fait prendre par les gendarmes avec la boîte d’allumettes dans la poche, après qu’une meule de foin a brûlé, acte qui plonge la mère dans la honte et fait passer le gamin pour dangereux auprès de tout le monde ; le séjour au pensionnat, avec la première autorisation de sortie accordée le jour de la Toussaint, qui donne son titre au livre (p. 71). 

 

Là où l’auteur établit une sorte de cousinage avec le lecteur que je suis, c’est dans la référence à Georges Brassens, constante, souvent signalée comme telle, mais souvent aussi plus indirecte et souterraine, au travers de citations plus ou moins explicites, mais pas toujours. La première, par exemple : « Il est à la fois aurore et crépuscule et son hymen avec les ténèbres lui est promis dès le premier souffle » (p. 16). Ceux qui ne connaissent pas « Oncle Archibald » n’y verront que du feu (« Et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptême »). 

 

On trouve encore « Erreur on ne peut plus funeste » (L’orage, p. 24) ; « un arbre " nullement de métier" » (Le grand chêne, p. 43) ; « j’abandonnai la partie, mais "sur le chemin du Ciel ne feignis plus jamais de faire un pas" » (Le mécréant, p. 69) ; « Le cœur serré, j’espère que le croque mort qui t’a emporté a eu l’infinie bonté de te conduire à travers Ciel, au Père éternel ou ailleurs » (L’auvergnat, p. 78, bel hommage au frère mort, qui m’a touché pour une raison personnelle voisine) ; « ... et je n'en souffre pas avec trop de rigueur » (La tondue, p. 178) ; « champ de navets » (Le vieux Léon, p. 140).

 

J’arrête là : je n’en finirais pas. J'ajoute quand même que Redonnet a écrit un Georges Brassens, poète érudit, ce qui explique la présence du chanteur dans le récit, en filigrane, mais aussi en personne, un peu partout. Disons-le : sans avoir étudié la question au même degré, je me suis trouvé en pays de connaissance. Comme l'auteur, je suis du genre à suer du Brassens par tous les pores de la mémoire.

 

Chacun des quinze chapitres qui composent le livre de Bertrand Redonnet est construit selon le principe musical du contrepoint (ou contre-chant, et pourquoi pas contrechamp), et se clôt sur un personnage récurrent : un lundi, jour de marché, un « colosse moustachu » fait irruption dans l'écurie où le gamin attend on ne sait trop quoi, et lui demande s’il a des cordes parce que, dit-il, il va acheter des volailles au marché. Je ne dirai rien de la façon dont s’achève cette série de quinze « flashes », juste du choc, efficace et brutal, qu’elle produit. 

 

La prose de Bertrand Redonnet est d’une belle simplicité, travaillée sans affectation, souvent poétique, et donne de la saveur à cette visite dans la campagne poitevine. L’auteur ne déteste pas les régionalismes qui lui reviennent : métives, détervirer, … même si je n’approuve pas des expressions comme « litornes aux abois » (p. 71) ou « des mouches et des taons vampirisés » (p. 50). Ce qui domine, c'est la prose ample. Je recommande les premiers chapitres, particulièrement inspirés.

 

A lire Le Silence des chrysanthèmes, je n’ai vraiment pas perdu mon temps. Merci, monsieur Redonnet. 

 

Voilà ce que je dis, moi.  

mercredi, 25 mars 2015

BERTRAND REDONNET, AUTEUR

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En même temps qu’elles faisaient paraître La Queue, de Roland Thévenet (voir ici même les 19 et 20 mars), les éditions du Bug publiaient, de Bertrand Redonnet, Le Silence des chrysanthèmes (site et blogs à visiter).

 

Le curieux de ces sorties simultanées, c’est qu’elles ne sont pas sans parenté thématique, même si le premier opte pour la fiction romanesque alors que le second offre un récit de vie. 

 

Dans l’un comme dans l’autre, ce qui porte l’inspiration a quelque chose à voir avec la filiation paternelle et les origines. Thème : quand le père commence à merder (ou disparaître). Dans le livre de Thévenet, le premier (et l’unique, finalement) père de Félix Sy est Guillaume, le prêtre qui a accepté d’en assumer la garde.

 

Le magnifique logo des éditions du Bug.

Je conseille en passant aux éditions du Bug, pour leurs futures parutions, de lui donner une visibilité digne de sa qualité esthétique (voir plus haut, et rendu méconnaissable dans l'agrandissement ci-dessous).

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Chez Redonnet, le père est le grand absent : « Nous sommes de la diaspora des orphelins et, loin de nous en dépiter, nous nous en nourrissons. J’ai ainsi eu des centaines de pères » (p. 88). Je m’incline en passant devant la superbe formule « la diaspora des orphelins » : Bertrand Redonnet montre à mainte reprise qu’il possède à l’état aigu le sens du poétique, mieux : du véridique. 

 

De même il dit ailleurs : « J’ai pourtant grandi sans épaules paternelles où déposer mes peurs ». Ça, c'est pour les peurs. Pour les pleurs, il faut l’épaule de la mère, à condition que celle-ci veuille bien les recevoir, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et pour en finir avec ce thème : « Œdipe facétieux, j’avais éliminé une absence en tuant un père en jupe ». 

 

Cela dit, on n’est pas forcé d’apprécier la référence à l’auteur de la théorie œdipienne, mais bon, qu’il soit entendu qu’on ne tue que rarement le père réel, même si beaucoup en ont rêvé. Il faut croire qu’on a besoin de lui, puisque ceux qui ne l’ont pas connu s'en inventent un capable de remplacer valablement la pièce manquante. Mais tout le monde sait que c'est peine perdue. Il reste que, dans Le Silence des chrysanthèmes, l’absence du père est omniprésente. On peut même dire : l’absence du père prend toute la place qu’il a laissée vacante en disparaissant. Et finit par vous éclater au visage.

 

Même si le lecteur comprend que le narrateur-auteur est exilé (il tient un blog d'ailleurs intitulé "L'exil des mots") en Pologne, non loin de la frontière orientale, l’essentiel se passe dans le Poitou profond, avant la « Grande Modernisation ». On est dans une ferme à l’ancienne. La mère, sans être présentée comme une « fille à tout le monde » (Brassens, La mauvaise herbe), a fait ses nombreux enfants (seulement des garçons, au nombre de sept) avec différents hommes.

 

Mais les enfants sont une matière éminemment plastique : ils sont les seuls à prendre la vie « comme elle vient ». C'est ensuite qu'il leur prend l'idée de la corriger, voire de la refaire. Pour eux, le monde ressemble à ce que leur font vivre leurs parents. Les problèmes commencent quand celui des enfants en diffère par trop.

 

Entre parenthèses, je me demande si l'avenir n'est pas en train de fabriquer des enfants qui seront, non plus "autres" que leurs parents, ce qui est, somme toute, la réalité historique depuis longtemps, mais qui leur seront de plus en plus "étrangers". Il n'y a pas de raison pour que le processus s'interrompe. A celui de l'origine et de la filiation, s'ajoute désormais le problème de la transmission. C'est logique.

Le monde des parents est en train de devenir, aux yeux des enfants, un paysage exotique, vaguement écœurant, dont ils sont en passe de préférer ignorer qu'il a pu exister. Osons le mot : qui est en train de perdre toute existence et toute validité à leurs yeux.

Et qu'on ne me dise pas « Il en a toujours été ainsi ». Ce faux argument n'est que le moyen pathétique (« Tout est dans tout et réciproquement. ») de tous ceux qui refusent de regarder en face ce que toutes les époques présentes ont toujours eu de fondamentalement spécifique, caractéristique, unique, original.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 19 mars 2015

ROLAND THÉVENET, AUTEUR

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THEVENET LA QUEUE.jpgJe viens de lire un roman fort intéressant. Son auteur s’appelle Roland Thévenet. Un livre qui claque, dès son titre : La Queue (éditions du Bug). Je ne dis pas ça parce que l’auteur est un ami ou parce qu’il m’a été donné d’assister, dans une petite mesure, à la conception, à l’élaboration et à la mise en place des éléments, mais parce que je le pense.

Disons-le tout de suite, ce livre est profondément actuel en même temps que totalement inactuel. Actuel, parce qu'il nous parle du monde d'aujourd'hui, tel que, sous nos yeux impuissants, il tourne mal. Inactuel, en ce qu'il célèbre (a contrario) des éléments vitaux d'une façon de vivre (pour faire vite : la campagne autrefois, mais pas seulement) et de références (catholiques, entre autres) que la modernité a rejetées dans les bas-fonds de la ringardise passéiste. 

Le projet de Roland Thévenet est ambitieux : au travers d'une fiction développée comme une grande métaphore, à l'aide de personnages et de situations adéquats, peindre le cloaque spirituel, moral, esthétique et marchand dans lequel baignent aujourd’hui le monde en général, l’Europe et la France en particulier, et la déréliction dans laquelle les dirigeants de tous horizons ont laissé glisser la civilisation d’un occident encore matériellement arrogant mais agonisant dans tout le reste, à commencer par l'utilité de soi dans le corps social et par, osons les grands mots, le « sens de la vie ». 

Le vieillard sur lequel s’ouvre la narration s’appelle Félix Sy. Il a bâti la fortune et la puissance de son empire sur la veulerie et le snobisme d’une humanité assez futile et inconséquente pour s’enticher de gadgets ridicules qu’une propagande bien orchestrée suffit à présenter sous les dehors du supplément d’âme nécessaire, définitif et insurpassable, à même de combler le désir éternellement frustré et renouvelé du consommateur-à-perpétuité. 

Le supplément d’âme, en l’occurrence, n’est autre que l’appendice caudal que la station debout a fait perdre à l’être humain au cours de l’évolution vers la bipédie, et dont Félix Sy a eu l’idée géniale de restituer l’ornement à son postérieur sous la forme d’un marqueur social de classe. Il y a là un régressisme réjouissant, dans lequel la planète entière a plongé avec délectation.

La queue dont il s’agit, elle existe sous de multiples formes, aspects, consistances, matériaux : les bureaux d’études du milliardaire en ont imaginé et dessiné une infinité de modèles, du plus prolétaire au plus surchargé de diamants. Les hommes comme les femmes s'accrochent ainsi, si j'ose dire, à la queue, au point d'en faire parfois collection, pour être en mesure de répondre à la diversité des sollicitations possibles, de la plus humble et intime à la plus officielle et sophistiquée.

Tranchons le mot : arborer sa queue en toute occasion et en tout lieu est devenu la norme universelle. La queue, grâce au génie de Félix Sy, s’est imposée comme le symbole suprême de la mondialisation marchande en régime capitaliste : inconcevable de sortir dans la rue (pour monsieur tout le monde) ou de se rendre en grande tenue à la réception mondaine la plus huppée sans exhiber sa queue. 

La première partie du livre raconte en quelques tableaux, de Bruxelles à New York en passant par Athènes, le vide existentiel, frénétiquement affairé, dans lequel évoluent les humains vibrionnaires et perdus du temps présent. Les enfants de Félix Sy ont pris le relais du patriarche à la tête de l’empire : Romain disjoncte et erre quelque part dans une Grèce déconfite et ruinée, Richard s’ennuie à New York, en compagnie de son amant Caïto. Quelque chose, dans la transmission des « valeurs », n’a pas fonctionné. 

Seule la bru de Félix Sy tient, envers et contre tout, la barre du navire familial. Anne-Laure a été assez avisée et habile pour se rendre indispensable. Elle est Commissaire Européen. C’est dire si sa vie est futile. Je vois quant à moi dans ce personnage de « maîtresse-femme » le centre névralgique de la problématique telle qu’elle se présente au début. L’araignée au centre de sa toile méticuleuse, à l’affût, veillant au grain, réactive, concrète, cerveau d’ « executive woman » (comme on ne dit plus). 

Le grain de sable, c’est la disparition de Félix Sy, le vieillard fondateur, à la veille d’une rétrospective promise au retentissement le plus international et universel qu’on ait jamais vu. « Grand branle-bas dans Landerneau » (tonton Georges B.). L’empire Sy tremblera-t-il sur ses bases ? 

Voilà pour la toile de fond. 

Voilà ce que je dis, moi. 

NOTE : dans la blogosphère, Roland Thévenet est connu sous le nom de Solko (voir dans les "blogs à visiter").

lundi, 19 janvier 2015

POUR WOLINSKI, ORATEUR PAR ECRIT

CABU, WOLINSKI, REISER ET LES AUTRES (3)

 

WOLINSKI, LE SCEPTICISME ÉCLAIRÉ

 

Non, je l'ai dit ici même (le 9 janvier), je ne suis pas Charlie. Je ne suis pas Cabu, ni Wolinski, ni aucun des autres. En dehors du deuil que je ressens après leur mort, je crois en revanche que ces meurtres, accomplis avec quel sang froid ..., sont d'une gravité sans précédent pour la France en tant que nation.

 

Et je penserais de même si je me disais qu'après tout, la disparition de la revue médiocre et basse de plafond qu'était devenu Charlie Hebdo ne serait pas un si grand drame. Raison de plus pour poursuivre la comparaison avec son vieux père, lui aussi hebdo, lui aussi Charlie, celui qui a défunté en 1981 faute de lecteurs.

 

Cabu, donc, a été assassiné. Wolinski a été assassiné. Je n’en reviens pas. Pour Wolinski en particulier, je crois qu’il serait resté incrédule si une voyante ou une diseuse de bonne aventure lui avait prédit qu’il mourrait pour ses idées, lui qui a publié aussi bien dans L’Humanité que dans Paris Match,

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sans compter les innombrables collaborations, ponctuelles ou durables.

 

Des idées, vraiment ? Georges Brassens le dit : « Mourir pour des idées, L'idée est excellente. Moi j'ai failli mourir de ne l'avoir pas eue ». Wolinski, au fond, regardait avec un recul et un scepticisme certains les affrontements proprement politiques.

 

Wolinski avait un cœur politique d'artichaut : il donnait une feuille dessinée à tout le monde (il devait connaître la chanson de Tonton Georges "Embrasse-les tous"). 

 

Et s'il avait des idées, il n'a sûrement jamais eu celle de mourir pour elles. Avait-il seulement des convictions ? Certainement et je n'en doute pas, au moins pour ce qui est de vivre joyeusement et entouré de jolies femmes. Pour les idées politiques, j'en doute avec force. Je peux me tromper : je ne le connaissais pas personnellement.

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Pour les collaborations, je me garde bien de mettre  Charlie Hebdo dans le même sac. On ne peut pas faire de Wolinski un simple collaborateur de Charlie Hebdo. Il a fait partie en effet de la grande équipe de Hara Kiri dès 1960 ; il a succédé à Gébé à la direction de Charlie, le fabuleux mensuel de bandes dessinées auquel il a donné une aura de gloire qui en fait un objet de collection bien connu des amateurs ;

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il a pris en charge Charlie Hebdo première manière (1970-1981) après la mort de De Gaulle et l’interruption brutale de l’hebdo Hara Kiri. Bref, c’est un pilier de la boutique qui a dû être bien étonné de mourir sous les balles de fanatiques.

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Mettons-nous d’accord, pour commencer : on me dira ce qu’on voudra, mais si Wolinski dessine, ce n’est certainement pas un dessinateur. Attention : ça ne l’empêche pas d’avoir un style de trait qui le rend immédiatement reconnaissable. Son truc à lui (comme à Cabu et Reiser), c’est d’être efficace.

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Ce qui compte, c’est l’effet produit. Et Wolinski, avec les moyens graphiques qui sont les siens, parvient avec une aisance stupéfiante à son but. Comment ? Il ne s'encombre d'aucun accessoire inutile. Il va droit à son but : le propos qu'il veut tenir. Son économie de moyens ne l’empêche pas d’obtenir une étonnante expressivité et de mettre dans ses schémas de personnages assez de signes distinctifs pour les caractériser.

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Est-ce qu'elle n'est pas géniale, cette formule ?

Son art à lui tient à autre chose que la virtuosité du trait. Wolinski, en dehors d’être l’érotomane accompli que tout le monde connaît, quand il ne fait pas l’éloge du cul des Cubaines, je veux dire quand il travaille pour un journal, il devient un très grand inventeur de situations.

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Wolinski est avant tout un maître de logique. Les raisonnements qu’il élabore autour des questions les plus diverses sont des enchaînements irrésistibles de propositions successives, qui aboutissent invariablement à des conclusions au moins paradoxales, souvent loufoques et pleines de bon sens. Quand on arrive au bout, on se pose la question, ahuri et stupéfait : « Mais comment a-t-il fait pour arriver là ? ».

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Du temps où j’achetais assidûment Charlie Hebdo, j’aimais énormément la page ou la colonne où il mettait face à face deux personnages assis devant un verre. Tout se passait dans les bulles.

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L’art de Wolinski, c’est d’abord des petits bijoux de textes ouvragés et découpés par un orfèvre en matière de raisonnement. Il élabore des suites de propositions qu’il raboute l’une à l’autre de manière que l’enchaînement paraisse évident, et en bout de course, il vous pulvérise une cible inattendue. Vous n’avez pas vu venir. Et là, vous dites : « Chapeau ! ».

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C’est ça que je retiens de Wolinski : son génie du discours construit, rationnel et raisonnable, mis au service de la mise à distance de tout ce qui est idéologie, doctrine, système ou théorie (les « – ismes »).

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La vie, l’amour, les femmes : ma foi, ce credo vaut tous les autres. Wolinski aurait pu être pataphysicien. Il l’était sûrement (tout le monde l’est). Peut-être même faisait-il partie de la toute petite élite des « pataphysiciens conscients ». 

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Si ce n’est pas le cas, nul doute qu’il eût mérité d'être « élevé à la dignité » de Transcendant Satrape. A ne confondre en aucun cas, comme chacun est invité à le savoir, avec la fonction de Vice Curateur. Encore moins avec celle de Curateur Inamovible.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : cette série de Wolinski, c'est la page 2 du Charlie Hebdo n°90 du lundi 7 août 1972. La "Une" est de Reiser.

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lundi, 05 janvier 2015

LÉGION D’HONNEUR

 

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Petit additif aux propos tenus dans le billet d’hier.

Parmi ceux qui ont refusé de figurer parmi les heureux récipiendaires de la Légion d’Honneur, on relève, hélas, quelques noms que j’aurais crus ou voulus moins soucieux de se préserver de l’infamie en ruban rouge. Parce que je suis obligé d’éprouver le déplaisir de leur reconnaître le droit à une certaine estime de ma part. Parmi ces noms, je relève hélas celui de Brigitte Bardot, mais bon, on ne va pas tirer sur l’ambulance transportant la vieille dame. Surtout sachant cela.

 

Je suis plus marri d’avoir à reconnaître le mérite du refus à une clique de personnages dont la réputation, largement surfaite à mon sens, répand sur toute la culture française du 20ème siècle l’odeur nauséabonde de bien des aspects exécrables de la « modernité ». Je citerai ici les noms de Sartre et Beauvoir, évidemment, ainsi que celui de la plus anodine et anecdotique Geneviève de Fontenay. Je n’aime pas trop le prêcheur Léo Ferré, et son refus de la médaille est bien le minimum syndical que pouvait accomplir cet « anarchiste » autoproclamé.

 

Je mentionne à titre de curiosité la drôle de réponse faite par l’ancien ministre Hervé Morin à Christophe Forcari, journaliste à Libération : « … si j’appartenais au contingent de ceux à qui est attribuée la Légion d’honneur, je la refuserais. Je n’aime pas les décorations. J’ai vu trop de personnes passer mon bureau pour quémander le ruban rouge ». Ce qui confirme, en passant, mon expression d’hier sur le « troupeau des têtes courbées des moutons ». Mais son propos se clôt ainsi : « Pour autant, je ne pense pas qu’il faille revoir les conditions d’attribution ». Faut pas chercher à comprendre.

 

Non, j’aime à compter parmi les vrais « refuzniks » de la Légion d’Honneur, ceux dont l’acceptation m’aurait parue un parjure déshonorant, une tache indélébile sur le blason de leur honneur. Ils s’appellent Jacques Tardi et Thomas Piketty, dont j’ai parlé hier. En leur compagnie, du gratin. Sur le dessus du panier, évidemment, Georges Brassens.

 

Mais je suis heureux d’inscrire au tableau d’honneur des refusants de la Légion des gens aussi divers et prestigieux que Gustave Courbet, Marcel Aymé, Georges Bernanos, Guy de Maupassant, Emile Littré, Bourvil, Hector Berlioz, et, pourquoi pas, George Sand. Dans une sorte de deuxième cercle, j’inscrirais encore volontiers le philosophe Jacques Bouveresse, les écrivains Eugène Le Roy (Jacquou le croquant) et Bernard Clavel (quoique, ce dernier …), l’organiste Jean Guillou et, pourquoi pas, Philippe Séguin, au motif qu'il était souverainiste. Avec, mais juste pour l’anecdote, Jean-Marie Vianney, alias le curé d’Ars.

 

Maintenant, ce qui m’intéresse aussi, ce sont bien sûr les raisons de ces refus. On peut s’incliner devant celles qui poussent Annie Thébaud-Mony (directrice de recherche – cancer – à l’Inserm) : « J’ai été choquée d’être mise devant le fait accompli. Malgré trente ans d’activités scientifiques et citoyennes sur la santé au travail, ce n’était pas le type de reconnaissance auquel je m’attendais ». Elle aurait presque pu dire qu’elle s’était sentie « stigmatisée ».

 

J’aime aussi grandement les motifs de monsieur Henri Torre, ancien ministre de Messmer, dans la charrette duquel figuraient  les vieux chanteurs de variétés Stone et Charden (« Il y a du soleil sur la France ») et qui, pour cette raison, s’est fâché contre « la nomination de n’importe qui » : « Quand on voit que des Takieddine et compagnie l’ont obtenue, je m’excuse mais ce n’est pas mon monde à moi » (voir les « fripouilles » dont je parlais hier). Cher monsieur Torre, ce motif est tout à votre honneur, même si Stone et Charden ne sont pas à proprement parler des fripouilles.

 

La Légion d’Honneur ? D’abord, conduire sa vie comme il faut. Ensuite, ne rien faire pour mériter d'être décoré. Ensuite, surtout ne jamais la demander. Enfin, oui, à la rigueur : comme objet de collection, pour l'esthétique du geste et de la chose.

 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 28 novembre 2014

EMMANUEL CARRÈRE, LE ROITELET

Tout le monde connaît l'histoire : qui doit régner parmi les oiseaux ? On décide que celui qui volera le plus haut sera désigné roi. L'aigle sait que ce sera lui. Il n'a pas fait attention : un tout petit oiseau a trouvé judicieux de se jucher sur son dos et de se laisser transporter. Arrivé à son maximum, l'aigle triomphe. L'oiselet donne quelques coups d'aile, et peut alors crier "C'est moi le plus grand". L'assemblée accepte de récompenser l'astucieux : il sera nommé "roitelet".

 

Tout ça pour dire que j’ai essayé de lire Le Royaume, d’Emmanuel Carrère. C'est dire que je n’y suis pas arrivé. Je me suis forcé à aller au bout de la première partie (p. 142 quand même ! Sur un total de 630), et puis arrivé là, j’ai dit : « Je ne fais pas un pas de plus ! ». Trop fatigué. Exactement comme Haddock dans Tintin au Tibet à la page 43. 

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S'agissant du "Royaume" des cieux, j'aurais pu tout aussi bien me référer à Tonton Georges : « Mais sur le chemin du ciel, je ne ferai plus un pas. La foi viendra d'elle-même, ou elle ne viendra pas ».

 

Même pour les 140 pages lues, j’ai un certain mérite : je connais des gens qui prétendent l’avoir lu en entier, mais je sais de source sûre que c’est en sautant trois pages sur quatre. Là je vais vous dire : on comprend très vite que, si le monsieur ne se suffit pas à lui-même, c’est juste parce qu’il a besoin que les autres lui disent qu’il est beau, qu’il est grand, qu’il est le meilleur. Cet homme a un désespérant besoin qu'on lui dise qu'on l'aime. Et surtout qu'on le lui redise.

 

Le pire, c’est qu’il est épouvantablement sincère, affreusement conscient de son propre néant. Il expose, non, il confesse ses petites tares (mais pas ses gros vices, on a sa pudeur), son narcissisme. Mais en fait il ment : il ne confesse rien, il étale. Comme un catholique qui serait tout fiérot face au curé dans le confessionnal. Se gardant de présenter Le Royaume comme un roman, cet homme est, si je puis dire, monstrueusement honnête. Il met cartes sur table avant que la partie ait commencé. A croire que si la défaite portait un nom, elle s’appellerait Emmanuel Carrère. On ne joue pas au poker quand on ne sait pas bluffer. On est autorisé à ne pas aimer.

 

Pour bétonner la place de son moi et en faire une citadelle imprenable, il a décidé de jeter ses faiblesses d’être humain ordinaire à la face du lecteur. Sauf qu’il ne se considère pas comme un être humain ordinaire. Je veux dire que, comme il sait à quels reproches il prête le flanc, il préfère aller au-devant. Il n'attend pas : il coupe l’herbe sous le pied de tous ceux qui pourraient lui reprocher quelque chose. Il anticipe tout, il se frappe la poitrine avant que le confesseur le lui ait demandé. Au fond, s’il se mettait à exiger de lui-même une quelconque pénitence, ce serait surtout pour être sûr qu’aucune autorité morale extérieure à sa propre conscience ne la lui impose. Certains appellent ça le sentiment de toute-puissance. Est-ce la même chose que le complexe de Peter Pan ? Je n'en sais rien.

 

Voilà : cet homme est en béton. Il a trouvé le moyen idéal d’échapper à la critique et au jugement : il a fait la somme de tous les griefs d’autrui à son encontre, et puis tout simplement, il les a pris sur lui, sans mégotter, sans barguigner : le meilleur moyen de faire taire, ou plutôt de désarmer tout adversaire, aussi féroce soit-il. Il avoue avant la première question de l'interrogatoire. La lutte des mâles, chez les loups, s’achève quand l’un des deux se couche sur le dos, présente le ventre au plus fort, en signe de soumission. Et il est effectivement soumis une bonne fois pour toutes.

 

Chez Emmanuel Carrère, cela devient une simple tactique pour tourner la situation à son avantage et réduire à quia par avance l'éventuel contradicteur. Il vous répondra invariablement : « Je sais tout ça. J'ai dit tout ça. Vous ne m'apprenez rien ».  Mais c'est faire semblant de se coucher sur le dos et de présenter le ventre. Emmanuel Carrère est finalement un gros menteur. Au point qu'on se demande quelles grosses horreurs ses petits aveux dissimulent.

 

Sans y avoir pris garde, vous le retrouvez en chemise et la corde au cou, « pauvre pécheur », à vous laver les pieds quand vous sortez à peine de la douche, juste pour pouvoir clamer qu’il a fait contrition. Mais la vraie contrition ne se réduit pas au spectacle que le pauvre pécheur en donne. J’ai entendu dire que les psychanalystes ont un nom à mettre sur cette position. Sauf erreur (je ne suis pas spécialiste, je peux me tromper), ils appellent ça la « structure du pervers ».

 

Quelques pépites : « Il me faut toujours plus de gloire, occuper toujours plus de place dans la conscience d’autrui » (p. 39). Le gogo crédule et béat se dit : « Quelle admirable sincérité ! ». Il avoue même que l’écriture l’a conduit à commettre sa première mauvaise action : « Le don que j’ai pour écrire est à l’origine de la première mauvaise action dont j’ai le souvenir et, si j’y réfléchis, de beaucoup d’autres par la suite » (p. 116). Ah, pouvoir dire tout ingénument : le don que j’ai pour écrire ! La recette ? Il faut assaisonner d'une pincée de culpabilité avouée. Pas trop quand même.

 

Et visez ceci : « J’avais complètement oublié cette lettre, dont un brouillon se trouve dans mon premier cahier. Relue aujourd’hui, elle m’embarrasse. Elle aussi, je trouve qu’elle sonne faux. Cela ne veut pas dire que je n’étais pas sincère en l’écrivant – bien sûr, je l’étais –, mais j’ai du mal à croire que quelqu’un au fond de moi ne pensait pas ce que je pense maintenant etc. … » (p. 55). C'est sûr, il est toujours sincère.

 

Mais ce qui est pratique, avec cette sincérité de l'instant présent, c'est que l'instant d'après l'efface aussitôt. Au cours de la journée, vous pouvez être successivement dix mille fois sincère tout en ayant à chaque fois changé d'avis. Ce n'est plus du mensonge, qu'alliez-vous croire, simplement la mémoire vous joue des tours.  Cet homme, personne n’en doute, est d’une immense intelligence.

 

D’ailleurs, il le dit lui-même (évidemment) : « – et cela d’autant que je suis redoutablement intelligent. Qu’on ne se méprenne pas : je ne pèche pas par orgueil en disant cela. Au contraire, je l’entends en mauvaise part … » (p. 76). Qu’on se le dise, personne n’est en mesure de lui apprendre quoi que ce soit sur lui-même. La preuve, c’est qu’il sait déjà tout. Absolument de A à Z. Il a une telle lucidité, pensez ! Il a fait le tour de sa propre personne, du quatrième sous-sol jusqu’au dernier grenier. Il a fait l’inventaire exhaustif de son être. Et somme toute, il a beau dire, il n’est pas mécontent de son bilan existentiel. Son moi est confortable, il n'est pas mécontent d'habiter là.

 

Alors ses problèmes avec la foi, avec Jésus, sa « conversion », vous voulez que je vous dise ? Eh bien tant pis, je vous le dis quand même : rien à cirer ! En plus, c’est écrit au fil de la plume, un peu comme on écrit pour un blog. Et encore, il me semble avoir, de loin en loin, la chance de tomber sur une formulation que je me permets humblement de trouver heureuse. Non, dans Le Royaume, Emmanuel Carrère la joue stylistiquement modeste : plus modeste, il n’y a pas. Mais c'est encore un masque : l'auteur doit s'être dit qu'il était plus astucieux d'affubler son écriture d'un déguisement de pauvre.

 

Les tribulations d’Emmanuel Carrère avec le Christ, franchement, on comprend vite que si celui-ci s’était donné la peine de venir exprès pour Emmanuel Carrère, ça aurait peut-être marché. Mais voilà, pas de chance, il y avait les autres, tous les autres (on appelle ça l'humanité), tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être Emmanuel Carrère. Alors comme il fallait partager, il a laissé tomber.

 

Et les recours à la Sainte Ecriture sont tellement plats qu’il n’arrive pas à ne pas me faire croire qu’il n’y croit pas (oui, triple négation, je sais faire). Et puis pour un gars qui se dit pénétré de l’Evangile, franchement, écrire « sénévé » (p. 117), ça ne se fait pas. Moi-même je le sais, alors, si ce n’est pas une preuve. Je crois que c'est dans Mathieu. Bref.

 

On me dira sûrement que c’est l’effet recherché, mais dire de Jean le Baptiste (pas Jean-Baptiste, attention) : « Celui qui a ramassé l’amour selon le Christ dans cette formule fulgurante, presque inadmissible : " Il faut qu’il croisse et que, moi, je diminue " » (p. 77), non, monsieur, s’il y a quelque chose d’inadmissible, c’est ce « presque ». Cela ressemble à quoi, cette pusillanimité ?

 

Oui, monsieur, moi aussi, je suis tombé en arrêt, il y a bien longtemps, c’était au musée Unterlinden, devant le « retable d’Issenheim », et s’il me fallait dire la « fulgurance » que j’ai alors ressentie, devant (pour couronner tout le reste) cette phrase écrite rouge sur noir (« Illum oportet crescere, me autem minui »), j’aurais honte de m’être contenté de cet écrin verbal misérable. Grünewald heureusement s’est donné un peu plus de mal.

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Le peu que j’en ai perçu laisse donc apparaître un individu globalement désagréable et antipathique, à la « sincérité » pour le moins tortueuse et alambiquée. Mais la pose est tellement avantageuse, n'est-ce pas. Cette remarque éminemment subjective est due à ce qu’il ne fait rien pour ne pas apparaître, au cours de son récit, tout plein de lui-même et heureux de l’être. Il a beau dire qu’en telle occasion, il se dégoûte, il se débrouille là encore pour en faire un dégoût délectable. Un ragoût peu ragoûtant, en fin de compte. Un livre moins rebutant cependant qu'insipide et délavé.

 

Inutile de dire que j’ai abrégé l’épreuve. Je ne saurai pas si les trois autres parties ressemblent à ce petit verre d’eau tiède dans lequel le moi de l’auteur se noie avec délices. Tant pis pour lui.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Note : J'ai entendu l'auteur parler du Royaume. Il en parle admirablement, avec une éloquence saisissante. Eh bien méfiez-vous. Je vous conseille vivement de ne jamais vous précipiter sur le bouquin d'un auteur qui vous a parlé avec un enthousiasme volubile et communicatif du dernier livre qu'il a publié. Plus il parle bien, plus vous êtes sûr d'avoir affaire au bonimenteur qui  va vous placer l'aspirateur-miracle ou l'encyclopédie qui les remplace toutes.  Plus vous avez été séduit, plus vous serez déçu. Comment Rabelais parlerait-il de son Pantagruel ? Proust de La Recherche ? Vous les imaginez en « tournée de promo » ? 

 

Seule partie marrante, dans cette gabegie de paroles purement verbales, c'est l'histoire avec une certaine Jamie, une Américaine post-hippie qui en fait voir de toutes les couleurs à ce couple avec enfants si plein de bonnes intentions. Au moins, le lecteur passe enfin un bon moment. Dommage même que Jamie disparaisse si vite de la circulation : elle n'a pas le temps de venger le lecteur de l'effort qu'il a fait.