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mercredi, 24 avril 2019

CE QUE ME DIT LA CATHÉDRALE (fin)

SUR CE QU'EST DEVENUE LA FRANCE

Suite et fin du post-scriptum.

Mais je ne suis cependant pas complètement américanisé, et certains brillants emblèmes du  rayonnement de la culture américaine n'ont jamais franchi mon seuil : d'abord, aussi incroyable que cela paraisse, je n'ai jamais mis les pieds dans un fast-food ; ensuite, je me refuse à laisser entrer chez moi jusqu'à l'ombre du moindre "objet connecté" ; enfin, aussi loin que ma mémoire remonte, je n'ai jamais prêté le moindre orteil de mon intérêt à tout ce qui s'appelle "super-héros", "Marvel" et compagnie. Ce sont des exemples.

Autant la potion magique confectionnée par Panoramix pour la tribu de Gaulois préférée des Français me fait sourire (ah, les molaires des Romains en suspension après les uppercuts magistraux d'Astérix !) parce que tout ça ne se prend pas très au sérieux (Astérix n'est pas un super-héros, il n'est une figure ni du Bien ni du Mal), autant les divers super-pouvoirs inventés par les scénaristes américains (attention, ne pas confondre Batman, Spiderman, Superman, Captain América, Silver Surfer et toute la kyrielle : chacun tient à sa spécialité) m'indiffèrent.

Cet imaginaire-là me laisse de marbre, à cause de l'insupportable bloc de sérieux dans lequel tous ces personnages sont pris. Le fait que ce soit le support d'une propagande de bas étage n'y est pas pour rien. L'engouement de beaucoup de Français pour ce genre est révélateur d'une migration des mentalités du pays hors de nos terroirs. Et puis, j'ai vu un certain nombre de mauvais, très mauvais, exécrables films américains, et même de "navets au carré" (je me rappelle avoir payé ma place et être resté atterré au visionnage de Porky's).

En revanche, je connais un peu (je ne suis pas un "connaisseur", mais j'ai beaucoup fréquenté les salles "Art et essai") le cinéma français, et je garde de pas mal de films le souvenir d'images fortes. Les vieux Gabin (Pépé le Moko, Le Jour se lève, Gueule d'amour, La Belle équipe, La Grande illusion, etc.), Les Visiteurs du soir (Alain Cuny enchaîné américanisation de la france,france américanisée,consumérisme,mcdonald,jazz,musique de jazz,la revue nègre,joséphine baker,jim crow,racisme,ségrégation raciale,guerre de sécession,nordistes,sudistes,milton mezz mezzrow,mezzrow la rage de vivre,bix beiderbecke,louis armstrong,frères lumière,lyon,régis debray,debray civilisation,le chanteur de jazz,john ford,le massacre de fort apache,john ford rio grande,lford la charge héroïque,la dernière séance eddy mitchell,58 minutes pour vivre,jean gabin,pépé le moko,le jour se lève,la belle équipe,les visiteurs du soir,alain cuny,claude chabrol,bertrand tavernier,voyage à travers le cinéma français,sarkozy,nypd,otan,de gaulle,abkhazie,ossétie du sud,géorgie,crimée,vladimir poutine,géopolitique,géostratégie,ukraineappelant "Anne", "Dominique et Gilles", Jules Berry en diable furieux à la fin, ...), il y en aurait tant que je préfère renvoyer aux films, par exemple, de Bertrand Tavernier, en particulier à son merveilleux Voyage à travers le cinéma français, véritable déclaration d'amour, et à l'argumentation serrée. Je reconnais donc la qualité, mais je sais aussi où se trouve la "force de frappe". En terme de proportions, la France est bien lilliputienne par rapport au Gulliver américain. La France a quelque chose à dire, mais sa voix ne "porte" pas.

Côté télévision, pourquoi les Français se sont-ils agglutinés pendant des années autour du feuilleton télévisé "JR" ? Comment se fait-il qu'ont fleuri à la télévision française des émissions dont le concept a été inventé par les Américains (toute la télé-réalité vient de là), avec une audience incroyable ? Où est né le concept de "série télévisée" (bon, c'est un avatar du "feuilleton" bien de chez nous, mais) ? Ce n'est pas pour rien qu'a émergé le concept de "soft power". Bon, tout le monde s'y est mis, mais c'est comme dans la boxe : il y a plein de catégories, et on sait qui est l'indéboulonnable champion toutes catégories. Et on est bien obligé de reconnaître que la grande majorité des Français est américano-centrée.

Autant de preuves que les Français ont commencé depuis longtemps à voir le monde avec des yeux américains. Inutile d'évoquer la cascade des innovations technologiques que nous devons à leur industrie et dont nous ne saurions nous passer, moi compris, si j'excepte quelques menues babioles, et qui sont devenues le paysage quotidien hors duquel nous ne saurions pas vivre.

Et si on se tourne vers le champ géopolitique, comment ne pas admettre, là encore, que l'Europe vit depuis plus d'un demi-siècle à l'abri du "parapluie américain" et que la France a fait partie intégrante de l'OTAN, bien à l'abri, comme une sorte de protectorat américain ? De Gaulle a eu la stature pour tenir tête et s'en retirer, mais il a suffi, quelques décennies plus tard, d'un petit bousilleur du nom de Sarkozy, lui-même très américano-centré (trottant dans Central Park vêtu d'un T-shirt NYPD entouré de ses gardes du corps), pour voir la France rentrer au bercail sans contrepartie, "pieds nus, en chemise et la corde au cou". Politiquement, la France et l'Europe sont indissolublement liés à l'Amérique, comme un vassal à son suzerain

Et pas besoin d'être un géopoliticien professionnel : c'est bien à la stratégie américaine que nous devons certains événements qui se sont produits à l'est de l'Europe depuis une dizaine d'années. En serions-nous là si les USA n'avaient pas poussé à la roue pour que l'OTAN accueille en son sein la Géorgie (pour l'empêcher, Poutine lui a soustrait par la force l'Abkhazie et l'Ossétie du sud) ? S'ils n'avaient pas été pour quelque chose dans la demande de l'Ukraine d'adhérer à l'Union européenne, voire à l'OTAN, provoquant d'une certaine manière la main-mise de la Russie de Poutine sur la Crimée et la poussée "sécessionniste" dans le Donbass ? Et je comprends Poutine : comment tolérer qu'une menace armée puisse venir camper à proximité de sa frontière ? Et l'Europe est restée impuissante : elle a suivi Oncle Sam.

Les Russes auraient-ils réagi par la violence s'ils n'avaient perçu dans la stratégie américaine une volonté d'encerclement plus étroit de leur pays (voir les pays baltes) ? Et sous l'influence de quel allié puissant l'Europe a-t-elle intégré en procédure accélérée des anciens du Pacte de Varsovie dans l'Union Européenne ? Qu'a fait l'Europe, France comprise ? Elle a obtempéré à l'ordre des choses américain. Vivre avec l'idée qu'il faut toujours se méfier de la Russie, faire de Poutine un méchant diable et non pas un partenaire possible, voilà bien un exemple où l'Europe et la France ont adopté sans discuter le point de vue américain (voir l'assentiment des Européens aux sanctions voulues par les Américains, qui n'ont aucune envie de voir sur ce terrain une Europe indépendante, alors même qu'elle a besoin du gaz russe).

Ce n'est donc pas par les seuls produits de consommation et par nos façons de les consommer que nous sommes devenus américains (j'aurais pu évoquer l'apparition des fast-foods – White Tower, autour de 1928, il me semble – et bien d'autres trouvailles qui ont mis à mal les traditions alimentaires françaises, au moins autant que leur dévastation par les pratiques de la grande distribution, concept lui-même importé des USA). L'américanisation de nos divertissements, de nos existences matérielles et de nos orientations géostratégiques ne sont que de tout petits aperçus d'une vassalisation beaucoup plus vaste de l'Europe par la grande "puissance industrielle".

Mais je n'ai pas envie de m'attarder aujourd'hui sur les dégâts commis sur les mentalités françaises et européennes par les multiples inventions intellectuelles et sociétales sorties du ventre de la "nouvelle idéologie américaine" :

— "politiquement correct" au motif que toute minorité a le droit qu'on ne lui "manque pas de respect" et qu'on n'attente pas à sa "dignité" (frontières entre "communautés" de plus en plus jalousement gardées, archipellisation (Jérôme Fourquet) des sociétés) ;

— l'organisation des dites minorités en vue d'influer à leur profit sur l'organisation de la société tout entière grâce à des lois obtenues par "lobbying" ;

— les ravages des "gender studies", fondées par Judith Butler, elles-même inspirées principalement par deux "déconstructeurs" bien français : Michel Foucault et Jacques Derrida ("déconstruire", c'est s'acharner à prouver qu'aucune institution humaine ou convention sociale n'est "naturelle", ce qu'on sait depuis la naissance de la première société, mais ça permet à chaque particularisme, voire chaque individu qui se juge brimé de crier à l'injustice et de déclarer fièrement à la face de l'ordre existant : « De quel droit  ? », de se proclamer victime, de demander compensation et de contraindre la collectivité tout entière à satisfaire sa demande de faveur particulière, sous prétexte d' "égalité") ; 

— la transposition abusive en France de la question noire telle qu'elle se pose exclusivement dans les Etats d'Amérique du fait de la traite négrière transatlantique, et de façon particulièrement aiguë aux Etats-Unis (bizarrement, l'histoire de l'esclavage des noirs par les noirs – qui persiste – et par les arabes fait beaucoup moins de bruit) ;

— importation de l'individualisme le plus effréné en lieu et place de la "vieille" société française, où le rôle de l'Etat est prépondérant pour assurer la cohésion du corps social, etc. Notre président Emmanuel Macron est lui-même tout imprégné de l'idéologie américaine, avec sa conception purement managériale de l'Etat et de l'administration. Une idée "française" ne peut exister comme objet spécifique que si elle est la base d'un projet collectif largement mobilisateur. On en est loin. 

En un mot : l'Amérique s'est insinuée dans tout ce qui conditionne et produit nos façons de voir le monde, et c'est tout notre mode de vie qui a été modifié en profondeur par les importations massives de tout ce qui est américain, marchandise concrète et autres. Au point que je ne suis pas sûr qu'on puisse encore parler de "civilisation européenne". En revanche, si l'on peut parler de "civilisation américaine", je me demande si on ne doit pas l'attribuer à sa seule "puissance de feu" dans tous les domaines (militaire, financier, culturel, idéologique, ...).

Nos yeux, nos oreilles, nos cerveaux, nos pays eux-mêmes, sont, depuis la fin de la guerre, plongés dans un bain d'Amérique. Non, il n'y a pas de "petit village gaulois qui résiste encore et toujours à l'envahisseur" : nous sommes devenus américains, exactement comme les Gaulois sont devenus romains, la puissance romaine a simplement été remplacée par la puissance américaine. Si la civilisation est inséparable de la puissance (ça se discute), alors nous vivons dans la civilisation américaine. Pourquoi, après tout, serait-il si difficile de reconnaître, à la suite de Régis Debray, que "nous sommes devenus américains" ? On a le droit de s'en accommoder, et hocher la tête avec résignation, mais c'est un fait et une réalité.

Bon, assez causé pour aujourd'hui.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 23 avril 2019

CE QUE ME DIT LA CATHÉDRALE

SUR CE QU'EST DEVENUE LA FRANCE

Post-Scriptum.

En guise de réponse sur l'américanisation de la France, de ses mœurs et de son esprit.

Un lecteur bien intentionné me fait remarquer qu'à son avis, l'américanisation de la France dont je parle concerne exclusivement, dit-il, "le consumérisme". Je me permets d'être en complet désaccord avec cette estimation, que je trouve à la fois indulgente pour nos "amis" américains et erronée. Je suis parti autant de convictions anciennes que d'une lecture récente. Je pense depuis très longtemps que toute la culture qui s'exprime sur le territoire national est très largement et en profondeur inspirée de ce qui se passe outre-Atlantique, et ce depuis fort longtemps.

C'est la culture américaine sous toutes ses formes qui est devenue un produit d'exportation massif et puissant, au point de s'être universalisée jusqu'à faire pendant un temps du burger McDo une sorte d'étalon monétaire permettant de comparer les pays. Tous les pays du monde sont, chacun à sa manière, affectés par la culture américaine. La seule culture universelle aujourd'hui est la culture américaine. C'est pour notre malheur, mais c'est comme ça. 

Pour ne prendre que l'exemple du jazz, cela remonte aux années 1920. Le jazz a débarqué en France avec les Américains en 1917. Les années qui ont suivi la guerre ont vu se déclarer un véritable engouement pour cette musique, par exemple autour de ce qui s'appelait alors la "revue nègre", dont le clou du spectacle s'appelait Joséphine Baker. C'était à la fois le jazz et la culture des noirs américains qui motivait l'intérêt croissant des Français, pour lesquels tout cela était d'une nouveauté radicale.

Mais le jazz à Paris n'avait pas la même place qu'à New York, où il était frappé du stigmate "coloured" : les Français, au contraire des noirs américains, ignoraient ce que voulait dire "Jim Crow", base de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Certains ont beau dire, il n'y a jamais eu de ségrégation raciale de ce genre sur le territoire français. Demandez aux nombreux jazzmen noirs américains pourquoi ils ont adoré venir jouer dans les clubs et les caves parisiens.

C'est sûr, l'histoire des noirs dans les deux pays n'a strictement rien à voir, même si des agités du bocal n'auront jamais fini de dénoncer l'esprit arrogant et colonialiste de la France. Inutile de nier l'histoire du colonialisme à l'européenne, mais il est foncièrement différent de l'esclavagisme aux Etats-Unis et de la ségrégation qui a suivi. Les états du Nord et du Sud se sont même livré une guerre sans merci à cause de ça. Il n'y a jamais eu en France de guerre entre Françaçis à cause de l'esclavage, ni de place réservée aux blancs dans les bus ou de robinet d'eau réservé aux noirs.

Cela dit, le jazz est bien une musique américaine, et il a conquis sans coup férir l'Europe, qui l'a accueilli avec enthousiasme. Et je n'ai pas peur de dire qu'à cet égard, je me sens moi aussi un peu américain : après avoir lu, au milieu des années 1960 (j'étais ado), en version "poche" achetée en gare de Perrache avant de partir pour l'Allemagne, La Rage de vivre, où "Mezz" Mezzrow (aidé du journaliste Bernard Wolfe) raconte son existence souvent bien malmenée, mais passionnante, je me suis littéralement jeté sur les disques signés par les innombrables noms qui apparaissent dans le livre (à commencer par le génial Bix Beiderbecke et sa bande de bras-cassés alcooliques, Bessie Smith, Louis Armstrong, Jimmy Noone, je n'en finirais pas, je les reconnaissais presque tous à l'oreille). Le jazz a fait ma conquête. On peut dire qu'avec le jazz, l'Europe s'est américanisée. Et moi avec.

On pourrait dire la même chose à propos du cinéma. Bon, oui, c'est vrai, il y a un vrai cinéma français. Je dirai que c'est normal : les frères Lumière sont bel et bien de France (et même de Lyon), mais quelle est la place de celle-ci dans le monde ? Vers quels pays vont les principales recettes ? Et surtout, vers quels films vont en priorité une majorité de Français, en dehors des belles surprises (de succès et de finance) ? Pas besoin de répondre, je suppose.

Même sur le plan industriel : voici ce qu'écrit Régis Debray dans l'irréfutable Civilisation (Gallimard, 2017, sous-titre : "Comment nous sommes devenus américains" !) : « 1925, la Metro Goldwyn Mayer rachète les parts du Crédit Commercial de France de la société Gaumont. Confirmation du transfert de l'usine à rêves de Paris vers Hollywood. » (p.86). En 1926, le monopole de fabrication du film vierge est abandonné par Pathé à Kodak. Et en 1927, le producteur américain du Chanteur de jazz, premier film parlant de l'histoire, déclare : « Si cela marche, le monde entier parlera anglais ».

Il ne croyait pas si bien dire, et voyait clairement le cinéma américain comme un instrument au service de la puissance, ce qu'il est devenu. Conclusion : dès les années 1930, la puissance des capacités de production a changé de continent. Le tableau de la France américaine par Régis Debray est absolument imparable. Je ne suis pas un fanatique du monsieur et de ses œuvres, mais franchement, il ne dit pas beaucoup de bêtises. C'est plutôt l'attitude qui m'agace, la posture adoptée par le personnage. Je lui reprocherais volontiers l'espèce de consentement à la faillite, mais aussi la position de surplomb absolu qu'il adopte, en vieux sage venu de Sirius, qui voit les choses de façon tellement globale qu'elle s'en trouve a priori incontestable, comme si son point de vue avait trouvé un moyen de ne jamais être pris en défaut. J'imagine que la base de son attitude est : "On ne va pas contre l'histoire". Son dernier chapitre ne s'intitule-t-il pas "Pourquoi les "décadences" sont-elles aimables et indispensables ?". Passons.

Moi-même, je dois avouer que je revois avec plaisir, de loin en loin, la trilogie de John Ford sur la cavalerie américaine (Le Massacre de Fort-Apache, Rio Grande, La Charge héroïque, c'est un exemple parmi beaucoup d'autres) et je regardais volontiers La Dernière séance, la mémorable émission télé d'Eddie Mitchell consacrée au cinéma américain. A cet égard, que je le veuille ou non, je suis américanisé.

Et cela alors même que je reconnais crûment ce cinéma comme rouleau compresseur de la propagande américaine (je me rappelle, dans 58 minutes pour vivre – eh oui, j'ai vu ça, j'avoue – une réplique du pilote qui vient, après moult péripéties, de poser son Boeing en catastrophe : « C'est un vrai char d'assaut, cet avion américain », je suis à peu près sûr que ce n'est pas la citation exacte, mais c'est l'ambiance). Le problème, c'est que c'est très bien fait, parce que tout est conçu avec maîtrise pour produire un effet précis : c'est un cinéma efficace, un cinéma de professionnels. Alors que même certains films français de bonne qualité ne sont pas toujours exempts de couleurs "franchouillardes".

Demain, suite et fin du "post-scriptum".

dimanche, 21 avril 2019

CE QUE ME DIT LA CATHÉDRALE 2

SUR CE QU'EST DEVENUE LA FRANCE

L'incendie de Notre-Dame – tout le monde ignore s'il a une cause "technique", due à la maladresse d'un ouvrier, à l'incurie des responsables ou à des investissements insuffisants dans l'entretien, ou s'il est dû à un malveillant – n'est sans doute pas du même ordre que les attentats (car dépourvu de conséquences humaines ou géopolitiques), mais le résultat est le même : le monde entier a pleuré. Peut-être parce que, à chaque fois, l'événement a à voir avec quelque chose qui relève du sacré ?

J'ai entendu Alain Lamassoure dire que lorsque la nouvelle a été connue au Parlement européen, il a vu pleurer des vieux briscards de la politique (des Suédois, etc.). Je doute qu'en pays musulman, les réactions populaires soient les mêmes : les touristes saoudiens osent-ils seulement pénétrer dans nos églises ? Idem en pays bouddhiste, hindouiste ou autre (excepté pour les touristes). L'émotion universelle a peut-être, précisément, en dehors du côté spectaculaire de l'incendie, une composante touristique. Mais ce n'est ni la seule, ni, probablement, la principale.

Cette émotion a des causes plus profondes, je dirais même des racines. Et elle touche à ce que représente dans le monde l'histoire de la France. On peut se demander par exemple comment il se fait que la Marseillaise soit, à ce que je sache, le seul hymne national que la plupart des populations du monde connaissent (je me rappelle avoir entendu il y a longtemps une version pour le moins "originale" par un orchestre d'autochtones péruviens ou boliviens, c'était pour accueillir je ne sais plus quel président). Je dirais volontiers que les représentations que les peuples du monde se font de la France ont quelque chose d'unique, quelque chose qui touche, je crois, à l'universel. Il est indubitable que le rayonnement, disons culturel (pour faire simple et général), de la France est unique. 

Mais – car tout ce raisonnement est fait pour finir sur un "mais" – cette France est celle du passé : le monde entier a pleuré sur une France qui n'existe plus. La France ne rayonne plus que par son passé. Ce que je trouve curieux, de l'attentat contre Charlie Hebdo à Notre-Dame de Paris en passant par le Bataclan, c'est qu'il faut des catastrophes pour que les Français se souviennent qu'ils sont Français – et non pas des ersatz de produits américains, ayant abdiqué la dignité du citoyen pour adopter la défroque du consommateur – et manifestent de façon unanime (disons au moins une unanimité relative). Je veux dire qu'il faut qu'ils pleurent pour se retrouver ensemble. Et cette France-là se souvient alors de son passé – évidemment révolu. Il faut l'émotion et le drame pour réunir les Français (bougies, messages, fleurs, "marches blanches", ...).

Ce qui rassemble aujourd'hui les Français, ce sont les cimetières, les hôpitaux et les musées (aujourd'hui Notre-Dame est un monument historique avant d'être un édifice religieux). Pas de quoi se réjouir. Les Français sont très forts aujourd'hui pour compatir, pour se lamenter et pour se plaindre. Tout ce qui ressemble à une victime attire la sympathie et, dans certains cas, vous n'avez pas intérêt à ne pas pleurer avec les pleureuses. Dès qu'il s'agit de verser des larmes, tout le monde répond présent (enfin, pas tout à fait). Mais dès qu'un illuminé demande « Qu'est-ce qu'on pourrait bâtir ensemble ? », c'est la volée des moineaux qui s'éparpillent aux quatre coins de l'horizon.

Probablement parce que chacun dans son coin s'est fait une idée personnelle de l'édifice, une idée incompatible avec celles des autres. Il y a sans doute une responsabilité dans le fait qu'enseigner "l'Histoire de France" fait hurler beaucoup d'historiens et d'enseignants à l'hérésie "scientifique". Les enthousiastes de la modernité se félicitent de ce que la France soit aussi "multiple" et "diverse". Ils ne se rendent pas compte que cette France-là est trop tiraillée par des forces contradictoires pour espérer former une entité unifiée autour du panache de laquelle l'unanimité se ferait. Il faut être Henri IV pour proclamer : tous ensemble, derrière moi. Si chaque petit chef peut prétendre représenter l'unité ("tous ensemble, mais derrière moi"), devinez ce qu'elle devient, l'unité (regardez la gauche française).

Car je suis frappé par le fait qu'aussitôt qu'on parle de projets, de construction collective, dès qu'il s'agit de se projeter dans l'avenir, d'envisager un futur commun, c'est la foire d'empoigne, comme si c'était devenu impossible. La population semble prête à en venir aux mains, et les responsables considèrent le "sens de l'Etat" comme une vieillerie. Il n'y a plus de vision proprement politique d'une nation qui n'est finalement plus gouvernée par des hommes de stature authentiquement politique qui aient « une certaine idée de la France » (suivez mon regard), mais gérée par une armée d'administrateurs (impeccablement formés) et d'experts-comptables (puissance de Bercy sur les orientations budgétaires). Ce genre de chef est d'avance hors d'état de concevoir et de proposer un projet politique. Qui aujourd'hui s'est fait « une certaine idée de la France » ?

J'en conclus que ce qui unit encore les Français tient exclusivement à ce qu'a été – et n'est plus – la France, et qu'il est devenu rigoureusement impossible pour ceux qui vivent aujourd'hui sur le territoire de se concevoir comme un corps collectif doté d'une âme collective et tourné vers l'accomplissement d'une œuvre commune. A la moindre évocation des problèmes de l'éducation, de comment s'y prendre pour éduquer et de ce qu'il faut enseigner aux jeunes Français, tout le monde sort les poignards. Même chose dans bien des domaines. Le corps et l'âme de la France ressemblent à Osiris démembré et éparpillé aux quatre coins du monde, mais il n'y a aucune Isis assez aimante pour partir sur les chemins, rassembler les morceaux et redonner vie. La France n'est pas divisée : elle est éparpillée.

Quand on demande aux Français ce qu'ils veulent pour demain, il suffit d'écouter les revendications (leur seule raison de manifester au départ étant la difficulté à finir le mois, ce n'est qu'ensuite que les revendications les plus diverses sont venues se greffer) des gilets jaunes : ils veulent tout et son contraire, ça part dans tous les sens. Et je ne parle même pas des diverses parties de la société qui ne sont pas gilet jaune.

Et je ne parle surtout pas des revendications des différents groupes de pression et d'influence (ce qu'on appelle les "minorités"), qui réclament des mesures pour protéger et favoriser leur particularisme, et qui interdisent à quiconque de les critiquer ou de se moquer (certaines blagues impliquant les femmes ou les homosexuels il n'y a pas si longtemps sont carrément inimaginables, et je ne parle pas des couvertures du Charlie Hebdo de la grande époque - 1969-1982), sous peine de correctionnelle. Impossible aujourd'hui d'aboutir à un accord qui ressemble à un consensus majoritaire sur ce qu'il faut que la France devienne en tant qu'entité, identité, nation.

On a l'impression qu'un policier sommeille dans beaucoup de Français (juifs, femmes, musulmans, homosexuels, noirs – le CRAN a fait censurer une pièce d'Eschyle au prétexte que les acteurs portaient un masque qui signifiait leur origine africaine, étant entendu que les blancs, forcément néocolonialistes, n'ont pas le droit de parler de problèmes impliquant des noirs –, etc., la liste est interminable).

On a l'impression que la société française, comme aux Etats-Unis, est devenue une terrible société de surveillance réciproque des uns par les autres, avec des cahiers des charges détaillant les modalités des relations entre eux : vous n'avez pas le droit de ceci, je vous interdis cela, sinon je porte plainte.

On a l'impression que les Français n'ont plus aucune envie de vivre ensemble (je veux dire : tous ensemble), et qu'ils ne se reconnaissent les uns les autres (et encore : pas tous) que dans le malheur, quand il devient impensable de ne pas éprouver de la compassion pour les victimes (d'attentats) ou pour un édifice datant de huit siècles. Pour le reste, c'est "circulez, y a rien à voir".

J'ai bien peur que si l'on se demandait qui, parmi tous les Français, éprouve aujourd'hui, en dehors des drames qui touchent le pays et émeuvent le monde, quelque chose qui ressemble à un sentiment d'appartenance, voire un "sentiment national", le résultat ne manquerait pas de désoler ceux qui ressentent encore un sentiment de cet ordre.

Elle est loin, l'époque où Pierre Daninos, dans Le Jacassin (1962), pouvait évoquer un "oncle" qui, tous les 14 juillet, au défilé militaire sur les Champs-Elysées, se débrouillait pour se trouver derrière un monsieur qui gardait son chapeau au moment où le drapeau passait devant lui et, d'un geste de la main, faire voler le couvre-chef du mauvais patriote pour lui lancer d'une voix forte et courroucée : « On se découvre devant le drapeau, monsieur ! ». Et encore, Daninos se moquait gentiment de ce qui apparaissait déjà comme une lubie.

Non, la France est vraiment devenue une "collection d'individus" (conception, soit dit en passant, importée de l'Amérique protestante et individualiste et de l'Angleterre de Margaret Thatcher), et a perdu la mémoire de tout ce qui faisait d'elle une "société", et tout ça est pris dans le maelström de la compétition économique mondiale féroce qui ôte à tout le monde le temps et la possibilité de penser à autres chose qu'aux moyens de survivre. La France est devenue une collection d'individus plus ou moins américanisés (le plus souvent sans le savoir : quoi de plus naturel pour les jeunes Français que d'adopter tout ce qui s'invente de l'autre côté de l'eau – voir les files d'attente devant les boutiques Apple quand un nouveau produit est lancé ?), qui se sont en gros débarrassés de l'héritage proprement national, assimilé à des antiquités poussiéreuses, voire à des ruines (le mot n'est d'ailleurs pas faux).

L'entité qui a porté le beau nom de France a-t-elle encore la possibilité de s'envisager telle dans l'avenir ? J'en doute, tant le processus d'américanisation de nos vies semble définitif (et irréversible comme tout ce qui s'inscrit dans le temps de l'histoire). Il n'y a désormais plus de place pour un quelconque "Grand Récit National". Jérôme Fourquet, dans son ouvrage le plus récent (L'Archipel français, Seuil, 2019) a raison quand il parle de l' "archipellisation" de la France. Un processus qui ressemble de plus en plus à la structure de la société américaine (la différence, c'est l'importance du drapeau américain pour les citoyens d'outre-Atlantique). Et la recette du mortier qui ferait tenir ensemble tous les morceaux semble définitivement perdue.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 20 avril 2019

CE QUE ME DIT LA CATHÉDRALE 1

SUR CE QU'EST DEVENUE LA FRANCE

Avant l'incendie de la cathédrale de Paris, il y avait eu l'attentat contre l'équipe de Charlie Hebdo, puis le massacre du Bataclan et des terrasses de café. Mais il m'a fait penser aussi à ce qui est arrivé aux "Twin Towers" le 11 septembre 2001. Le lien n'est pas évident (contrairement aux attentats, l'incendie de Notre-Dame n'aura aucune conséquence sur la marche du monde), c'est le moins qu'on puisse dire, puisque, en l'état actuel des choses, c'est plutôt la thèse accidentelle qui est privilégiée, mais l'événement m'a inspiré quelques réflexions qui m'incitent à le contextualiser autrement que bien des commentateurs.

Ben Laden avait apporté au monde la preuve que, même quand on est l'acteur le plus puissant de la mondialisation marchande, il faut s'attendre à recevoir le boomerang de son action dans la figure. « Nous sommes tous américains », s'était hâté de s'exclamer Jean-Marie Colombani dans le journal Le Monde, dans un éditorial mémorable. Je suis obligé d'avouer que, pour ma part, quand j'ai entendu la nouvelle à la radio, j'avais sauté de joie : enfin, m'étais-je dit, voilà l'arrogance américaine justement châtiée.

Michel Sardou a eu beau chanter : « Si les Ricains n'étaient pas là », je persiste à penser que si l'Amérique a reconstruit l'Europe après la guerre, c'est qu'elle avait de bonnes raisons pour ça : la guerre froide qui n'allait pas tarder à se déclarer contre l'U.R.S.S. Pour contrer le nouvel ennemi, l'Amérique a donc acheté l'Europe (le fameux "plan Marshall", du nom d'un général de l'armée américaine) pour des raisons militaires, mais aussi commerciales. Elle y a carrément mis le paquet (173 milliards en dollars 2019).

Au passage, je fais remarquer que les prêts aux pays européens étaient conditionnés à des achats aux Etats-Unis par les mêmes pays, et pour un montant équivalent, de toutes les fournitures nécessaires à cette reconstruction (source : encyclopédie en ligne). L'Amérique protestante ne fait rien pour rien : elle attend toujours quelque chose en échange, et n'oublie jamais où se trouve son intérêt. S'en est suivie une situation nouvelle : l'Europe est devenue une province américaine.

Le suzerain se trouvait de l'autre côté de l'Atlantique, et le vassal était européen. L'Europe est devenue une sorte de franchise de la marque "Amérique", et le client privilégié, presque forcé, de tout ce que ce fournisseur exclusif pouvait produire en termes de marchandises, de divertissement, de représentations du monde et même de mode de vie. Il faut avouer que tous ces biens et manières de voir et de se divertir étaient accueillis le plus souvent avec enthousiasme. L'acculturation des vieux peuples européens s'est produite dans la joie et la bonne humeur : tout ce qui était tradition est devenu ringard, archaïque, obsolète.

Et l'Europe, malgré toutes les déclarations d'indépendance et les affirmations d'autonomie (et malgré la résistance de De Gaulle, bien solitaire il est vrai), est toujours aujourd'hui, dans presque tous les domaines, en état de vassalité, soumise à son suzerain (son "allié") d'outre-Atlantique. Et parmi les nombreux facteurs qui empêchent l'Union Européenne de s'édifier en entité politique unifiée et autonome, il faut compter avec le fait que ce projet hérisse l'Amérique, qui ne veut à aucun prix d'une puissance autonome qui pourrait rivaliser avec elle. Et ce ne sont pas les coups de force récents de Donald Trump qui convaincront du contraire. 

De toute façon, si les Français se montrent sourcilleux sur la question de l'autonomie, tout en faisant semblant de ne pas s'apercevoir que tout ce qui est américain sera prochainement "français" (produits, pensée, mode de vie, idéologie – par exemple la façon de considérer les "minorités", à commencer par les noirs, qui, en Amérique, avaient de vraies raisons, eux, de se révolter, puis sont venus les homosexuels, etc. –, ..., voir à ce sujet l'excellent livre de Régis Debray, Civilisation, Gallimard, 2017), les autres Européens, à commencer par les anciens pays satellites de la puissance communiste (mais aussi Allemands, Italiens, Anglais, pays scandinaves, ...), ne veulent à aucun prix d'une Europe comme entité unifiée et réellement indépendante. En attendant, un tas de groupes d'influence et de pression se dépêchent d'importer les trouvailles sociétales faites dans les officines minoritaires des Etats-Unis pour faire valoir de nouveaux "droits".

Pour ce qui est des Etats européens, l'état de vassalité ne pose aucun problème et leur convient à merveille, tant qu'ils peuvent faire des affaires et consommer à leur guise (j'ai vu rouler sur les routes scandinaves surtout des voitures de marque Chrysler ou Chevrolet, et des Volvo de temps en temps, c'était il n'y a pas tout à fait vingt ans). Une majorité des nations européennes sont d'accord pour ne rien faire qui puisse déplaire au parrain américain (la Pologne s'est bien gardée d'acheter pour son aviation militaire des avions de conception et de fabrication européenne). Et au sujet des "Trente Glorieuses", dont les Européens se souviennent avec un rien de nostalgie, qui ont vu croître formidablement la prospérité sur tout la partie occidentale du continent, et dont on nous rebat les oreilles à répétition pour s'extasier sur les "beautés de la construction européenne", elles sont pour une large part dues à la "générosité" sans pareille (soigneusement rétribuée) de "l'ami américain" après la Libération.

Tout cela pour arriver à Notre-Dame de Paris et à l'incendie qui l'a ravagée, catastrophe qui a bouleversé le monde entier (enfin, je voudrais savoir à quelle température est montée l'émotion populaire au Malawi). Mais quel est le rapport avec ce qui précède, se demande le lecteur ? Je vais essayer de m'expliquer. Si le 11 septembre a produit un tel choc à l'époque, c'est qu'il manifestait le surgissement totalement imprévu d'un ennemi venu d'ailleurs, quasiment de nulle part. C'est ce qui fait le lien entre cet événement au retentissement mondial et les deux attentats de 2015 en France : un ennemi venu d'ailleurs, à nous qui ne sommes en guerre contre personne (enfin, il ne faudrait pas chercher la petite bête).

Charlie Hebdo et le Bataclan ont eu un retentissement analogue à celui des "Twin towers", mais à un degré ahurissant si on le rapporte aux dimensions mondiales des deux Etats : la France, sur le ring, est une lilliputienne face au champion toutes catégories que sont les USA. La sidération qui a saisi le monde a quelque chose d'incompréhensible pour moi quand je pense à la différence de taille et de puissance. Ce qui me frappe, c'est la disproportion flagrante entre les deux pays, à laquelle s'oppose l'intensité à peu près comparable de l'émotion provoquée par les événements.

De toute évidence, la France a quelque chose de très spécial à dire à la face du monde, quelque chose qui dépasse de loin son importance dans le "concert des nations". Quand des habitants d'Oulan Bator, capitale de la Mongolie, allument des bougies pour dire "Je suis Charlie", j'en reste sur le cul ! Même stupeur au moment du Bataclan, cet attentat indiscriminé dont les victimes ne sont pas tuées à cause de ce qu'elles font ou de ce qu'elles sont (d'origine française, européenne ou arabe, tout le monde a pu constater que peu importait : c'était un attentat "en gros" et pas "en détail") : elles ont eu le tort de se distraire de façon "impure" (haram).

Ce qui m'a secoué en 2015, c'est la réaction du monde entier au malheur qui frappait la France. Le retentissement mondial des événements m'a appris que la France occupait dans le monde une place éminente, que je crois mal analysée. Quand on parle du rayonnement universel de la culture européenne, beaucoup se gaussent, et quelques-uns se dressent sur leurs ergots anticolonialistes. La vérité, c'est que l'Europe a dominé le monde, mais aussi façonné l'Amérique, qui a ensuite façonné le monde en le dominant de toute la hauteur de sa puissance économique. L'Europe est à l'origine de la civilisation actuelle du monde entier, l'Amérique en est l'excroissance marchande et fanatique (voir l'action de multiples sectes protestantes partout dans le monde). Cela explique que les événements qui se produisent en France résonnent à l'échelle planétaire. Et la place de la France dans cet ensemble est tout à fait particulière.

A suivre demain.

jeudi, 18 avril 2019

POURQUOI J'ÉCOUTE FRANCE CULTURE ...

... ET FRANCE MUSIQUE

Il paraît que la chaîne France Culture est écoutée par 1.527.000 personnes, selon les calculs les plus récents de Médiamétrie. Cette raison sociale d'une entreprise qui mesure les audiences des chaînes, signe bien une des folies de l'époque, qui consiste à évaluer en temps réel les effets des actions humaines. Il faut, selon cet impératif (importé d'Amérique), fixer des objectifs chiffrés précis à tout ce que nous faisons. Cela permet à l'évaluateur (le juge des travaux finis) de vous dire que si, à 90% des objectifs remplis, vous avez le satisfecit de l'employeur, à 20%, vous êtes un raté, vous n'avez pas votre Rolex à 50 ans, et vous ne méritez pas de faire partie de la glorieuse équipe qui permet à l'entreprise qui a la bonté de vous employer de faire la course en tête des profits boursiers.

Le chiffre de Médiamétrie, que je trouve plutôt réconfortant, constitue paraît-il, la plus spectaculaire progression des chaînes radiophoniques. Pourquoi est-ce que j'écoute assez assidûment cette radio ? D'abord la publicité. J'ai cessé depuis des décennies de me brancher sur Europe 1 (il est préhistorique, le temps où l'on pouvait entendre à la file trois chansons, et sans interruption s'il vous plaît) et RTL. Je laisse de côté toutes les autres chaînes radio, locales, thématiques, mercantiles.

Toutes ces chaînes sont absolument insupportables, d'abord par le temps consacré à la publicité, cette déjection qui enrobe ses excréments dans un emballage rutilant, scintillant et resplendissant. Il me semble que le financement par la publicité de presque tous les organes chargés de nous faire parvenir les faits et le sens du monde (les "informations") est le signe le plus sûr que nous sommes en train, comme des rats, de quitter le navire de la civilisation : l'idée seule qu'un produit ou une marchandise soit soudain doté de l'être et de la dignité d'une personne, mais aussi d'un pouvoir (le caractère impérieux du commandement permanent : « Achetez, nom de dieu, ou il vous en cuira »), par la seule magie des mots et des images, est inconciliable avec l'idée que je me fais de la vie normale.

Ensuite à cause du saucissonnage de ces émissions en "séquences" qui vous étourdissent à force de sautiller d'un sujet à l'autre, je veux dire en tranches de plus en plus fines destinées à estourbir l'auditeur et à l'empêcher de zapper, à l'image des clips vidéo qui ne comportent presque pas de plans de plus de deux secondes. La norme médiatique est aujourd'hui au sautillement permanent : pas possible d'avoir un plan fixe, et ne parlons pas du "plan-séquence". A cet égard, la "matinale" de France Culture est un peu exaspérante, à cause de la multitude des intervenants (mais multitude très modérée quand on regarde la concurrence). Autre motif d'exaspération : l'obsessionnelle rengaine qui consiste à rappeler à la fin de chaque séquence qu'on peut la réécouter sur le site internet de la station. Le saucissonnage, voilà donc une des trois raisons pour lesquelles j'ai laissé tomber France Inter, il y a lurette.

La deuxième raison, c'est le ton sur lequel se déroulent un grand nombre d'émissions : la bonne humeur de commande, la gaieté sur ordre, les éclats de rires forcés à toutes les niaiseries considérées comme de l'humour, et plus généralement le règne odieux des humoristes dans l'audiovisuel. Je suis stupéfait de ce que le rire puisse figurer comme item obligatoire dans le cahier des charges de tant d'émissions. Si vraiment les producteurs se sentent contraints par les enquêtes marketing de répondre à une demande pressante des populations, je suis très inquiet au sujet de l'état moral et intellectuel de celles-ci. Tout cela fait donc de la plupart des canaux audiovisuels (et médiatiques en général) quelque chose d'infréquentable.

La troisième raison est évidemment l'invasion de la chaîne publique (France Inter) par la diarrhée publicitaire (ah, les "mentions légales" débitées à toute allure en fin de message !), cette défécation qui empuantit toute parole humaine de sa souillure, à l'image de ces créatures dégoûtantes de la mythologie antique (leur nom m'échappe) qui venaient déposer leurs "matières" dans les assiettes des convives. La publicité me rend la réalité carrément immangeable. On ne dira jamais assez la dimension polluante de la publicité. On ne dira jamais assez combien la publicité transforme le "temps de cerveau humain disponible" (Patrick Le Lay) en merde puante, juste digne de la chasse d'eau. Et je prends toujours très au sérieux le slogan plus que demi-séculaire de l'inoubliable Hara Kiri, qui énonce une vérité profonde.

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A dire vrai, les séquences d' "auto-promotion" qui parsèment l'antenne de France Culture me fatiguent. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel reste la possibilité pour l'auditeur de fixer son attention dans la durée sur un thème précis : écouter des gens qui vous apprennent des choses, voilà ce que j'attends des radios que j'écoute, qu'il s'agisse de mots ou de sons musicaux (c'est-à-dire France Culture et France Musique). On n'est pas assailli par une armée de petites crottes, comme autant de balles de mitraillette. On peut se poser sur des plages un peu tranquilles et pas trop peuplées.

Et je garde bien entendu la liberté de tourner le bouton quand j'en ai assez. 

Interpellation : comment, vous ne parlez à aucun moment dans votre billet de la télévision. Réponse : ah bon ? Il y a quelque chose à dire de la télévision ?

lundi, 15 avril 2019

LES NUISANCES DE L'INTELLIGENCE

Note ajoutée le 15 avril : Un exemple frappant de l'effet délétère induit par l'usage intempestif des "sciences" humaines se trouve dans l'évolution de l'enseignement de l'histoire de France à l'école, au collège et au lycée. Les inventeurs de l'enseignement de l'Histoire de France, au XIX° siècle, avaient pour ambition de susciter dans la jeunesse l'émergence d'un véritable sentiment national : leur projet n'était pas "scientifique" mais clairement politique, inséparable d'une volonté patriotique.

Pour eux, l'enseignement, sans repousser la vérité historique établie scientifiquement, réservait l'étude de celle-ci aux âges de la maturité, où le citoyen devient capable d'un discernement autonome. Ils se disaient avec raison que le savoir établi sur des bases "scientifiques" n'est authentiquement accessible qu'à des esprits déjà formés : le gamin de 10 ans, de 15 ans aime bien qu'on lui raconte des histoires. La science viendra plus tard, se disait-on. Le savoir, dans les premiers temps, n'a besoin que de bons raconteurs d'histoires. Cette façon raisonnable de faire ajournait l'exercice des convictions (politiques, morales ou autres) à un temps où l'homme était jugé en état de juger en toute indépendance. En attendant, il fallait, pensait-on, fixer de la façon la plus solide des points de repère dans le temps (histoire chronologique) et dans l'espace (géographie).

L'école et le lycée étaient là pour faire de tous les enfants de futurs citoyens disposant d'un solide socle de références communes. Voilà le formidable moyen que les concepteurs de cette école républicaine avaient trouvé pour aboutir à l'unification des esprits dans la nation française. Leur projet était exactement le "Grand Récit National" dont toutes sortes de commentateurs médiatiques déplorent aujourd'hui la perte irrémédiable. Il s'agissait d'abord pour eux de fabriquer du commun.

Malheureusement, plus aucun historien un peu "lancé" ne veut entendre parler de "Roman National" : vous n'allez pas revenir à "nos ancêtres les Gaulois", quand même ! Aujourd'hui, tous les responsables politiques rêvent de fabriquer du commun. Le problème, c'est que chacun de ces responsables voudrait que la seule fabrique du commun qui soit unanimement reconnue soit celle dont il a donné la définition et les contours précis ("ralliez-vous à mon panache").

A cet égard, l'enseignement "à la carte" (l'uniformité des programme est une fantaisie, tant est grande la diversité des mises en œuvre), est le meilleur moyen de renvoyer chaque individu à du particulier. Or fabriquer du commun, ce n'est sûrement pas des scientifiques que cela peut venir : c'est une tâche essentielle du Politique. Or le Politique a externalisé depuis longtemps cette tâche nationale essentielle à l'Université (théoriquement plus incontestable, parce que plus "scientifique", tu parles), à ses débats, à ses bisbilles et à ses luttes d'influence intellectuelle sur l'air du temps (en même temps que sur les budgets de recherche : qui paie ?).

Il a délégué inconsidérément ce qui dépendait exclusivement de l'autorité de l'Etat à des mouvements incontrôlables : introduire le débat et la contestation dans la fabrique du commun (car le commun, ça se fabrique) c'est programmer l'échec de l'entreprise. Toutfinit par tirer à hue et à dia, comme on le constate tous les jours, et dernièrement avec la crise des gilets jaunes et le "Grand Débat National". Le politique a démissionné. Il ne faut pas chercher ailleurs les causes de l'état de délabrement actuel de la conscience nationale. Et ce ne sont pas les larmes de crocodiles versées par les politiciens (et autres) en la matière qui me convaincront du contraire.

La déliquescence actuelle du sentiment national dans la jeunesse française (au sens large) résulte clairement de l'intrusion des "scientifiques" dans les programmes scolaires. Des dégâts analogues ont été commis dans l'enseignement des mathématiques à une époque (les "mathématiques modernes") ou du français, au moment du "boum" des recherches universitaires en linguistique, inspirées par les travaux de Ferdinand de Saussure (Ruwet, Jakobson, Troubetzkoï, Hjelmslev, Martinet, Ullmann, et j'en ai encore plein en réserve, ayant un peu fréquenté la chose). 

En imposant, d'une part, aux enseignants d'inclure dans leur enseignement les dernières avancées des recherches universitaires, et d'autre part en focalisant l'attention de tous ses acteurs sur les méthodes pédagogiques plutôt que sur les contenus, le système scolaire français s'est débarrassé de ses missions primordiales : apprendre aux enfants à lire, écrire et compter, leur inculquer des rudiments d'éléments concernant leurs origines et ce qui ressemble à un sentiment d'appartenance à une communauté nationale, etc. La Commission Nationale des Programmes est devenue un champ de bataille.

Avant de parler de restaurer le "socle commun", il aurait fallu commencer par ne pas le détruire, en ne cessant d'ébranler la structure de l'édifice éducatif par la folie de réformes successives, innombrables et contradictoires. Aujourd'hui, plus aucune voix et plus aucune autorité ne détient la Vérité sur l'Education Nationale, qui est devenue un espace d'affrontement pour tous les conflits qui secouent la société dans son ensemble. Plus personne, en dehors d'exceptions héroïques, ne sait ce que veut dire "former l'esprit des enfants". 

Il ne faut pas s'étonner de la pulvérisation de la population en une multitude de tribus qui fonctionnent en circuit fermé et ne communiquent plus avec les autres. Il ne faut pas s'étonner que la seule survivance de ce qui fut une société est aujourd'hui une entité purement administrative et de plus en plus désincarnée.

Bon, on me dira que je suis injuste et caricatural et que je véhicule des stéréotypes qui font se hérisser l'épiderme des spécialistes. Ce n'est peut-être pas complètement faux. Mais j'aimerais bien qu'on arrête d'exonérer, sous prétexte qu'il s'agit de "recherche scientifique", les sciences humaines de tout effet social. Pour preuve, n'est-ce pas une grande sociologue (Irène Théry) qui a présidé la commission mise en place par François Hollande pour l'instauration du mariage homosexuel ?

On ne peut pas contester le fait que, en l'occurrence, la sociologue en question ne s'est pas contentée de mener des recherches "scientifiques", mais s'est comportée en véritable acteur social, et même en militante fervente, et que la sociologie a été utilisée par les promoteurs de ce "mariage" comme une arme de destruction d'un état des choses, ouvrant une forme larvée de guerre civile. Alors, neutres, les "sciences" humaines ? Mon œil.

Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Irène Théry (et ils sont loin d'être les seuls) : autant de preuves que les spécialistes des "sciences" humaines sont aussi et surtout des militants de causes, et que leur projet ne se contente plus de décrire la réalité, mais bel et bien de transformer la société conformément à des convictions particulières, et en faveur de groupes particuliers. Autant de gens qui tendent tous leurs efforts à fonder leur foi particulière dans une vérité particulière sur un socle de "rationalisation" (défroques méthodologiques exigées par l'Université, seule théoriquement habilitée à valider un "savoir") qui transforme cette croyance en savoir irréfutable, capable de s'imposer ensuite comme une Vérité universelle. Du moins dans les pays occidentaux.

La vérité de la situation, en réalité, est pire que ce que dénoncent les pessimistes. L'époque actuelle se caractérise par la disparition du politique comme mode de guidage des sociétés modernes, au profit des autres autorités en la matière, qui sont l'économie et les idéologies, ces dernières déguisées en "sciences humaines". La vérité de l'époque, c'est que les gens ne peuvent plus ce qu'ils veulent et que, de toutes les manières possibles, ils sont dépossédés de leur propre vie.

Et les sciences humaines, mises à toutes les sauces et instrumentalisées par les puissants du jour, ont leur part de responsabilité dans le désastre. Il y a aujourd'hui, dans le champ des "sciences" humaines, une lutte féroce pour la conquête du pouvoir culturel. Et je crains fort que tout ce qui relève du particulier n'ait d'ores et déjà le dessus, que l'intérêt général ait été tué dans le combat, et que la victime principale de ce combat ne s'appelle le BIEN COMMUN.

Les sectes protestantes ont gagné.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 14 avril 2019

LES NUISANCES DE L'INTELLIGENCE

A raccrocher latéralement à la série "Je hais les sciences humaines".

J'ai encore entendu hier matin les belles fadaises qui se colportent complaisamment dans les milieux intellos (je n'ai pas dit "intellectuels"). La plus comique en est sans doute une que l'on ne cesse d'entendre dans toutes les bouches autorisées (autorisées par qui ?), qu'il s'agisse de politiciens multirécidivistes, d'hommes de théâtre multilingues (Emmanuel de Marcy-Mota, invité hier sur France Culture), de journalistes multimédias, de politologues multidisciplinaires (Stéphane Rozès), de sociologues multicartes, d'historiens multicolores et autres psychosociologues multiculturels.  

La fadaise (faribole + calembredaine = marrade bien carrée) en question est la suivante : il faut reconstruire un Grand Récit (aux Français pour leur raconter l'unité de la France, aux Européens pour leur raconter l'unité de l'Europe, à l'humanité pour lui raconter l'unité de l'espèce humaine, ...). Il faut restaurer un Grand Mythe. Il faut réécrire une Grande Fiction. Dans quel but indubitablement noble ? Pour susciter une Grande Adhésion Collective des populations, pour "refaire société" et restaurer le "vivre-ensemble". Il faut ressusciter des attitudes mentales favorisant la vie dans des collectivités harmonieuses. Il faut rétablir l'harmonie perdue.

Mais mon pote, espèce de tête de pomme, tu n'as pas vu qu'il y a contradiction dans les termes ? Tu crois vraiment qu'on peut ainsi marier objet de savoir et objet de croyance jusqu'à ce qu'ils ne fassent "qu'un seul corps" ? Le simple fait que tu l'appelles toi-même "Grand Récit" prouve que c'est impossible : du haut de quelle chaire de commentateur-observateur extérieur ordonnes-tu aux responsables ce qu'ils ont à faire (et en passant : quel mépris pour le bon peuple, ce tas de gogos que tu vois juste bons à gober des boniments) ?

Tu ne sais donc pas qu'un mythe qui se sait mythe n'est qu'une poudre de perlin-pimpin ? Qu'un récit de fiction qui se présente en costume de fiction ressemble comme deux gouttes d'eau à un conte pour enfants qui fait passer un bon moment mais que personne de sérieux ne prend au sérieux ? Qu'un rite dont la raison profonde est dévoilée au grand jour est voué à l'échec ? Ce n'est pas du "Grand Récit", même "crédible", qu'il faut : c'est de la Vérité. 

Va réviser ton René Girard et sa théorie du bouc émissaire, pour qui la crucifixion de Jésus-Christ est le premier exemple de rituel primitif qui échoue pour cause de connaissance : « Nous avons tué un innocent ! », s'exclame la foule. Il n'y a plus de bouc émissaire si tout le monde sait la vérité sur le rôle qu'il joue. Le rite n'accomplit son rôle de pacification et d'unification du groupe que si ceux qui l'accomplissent ne savent pas pourquoi ils font ça comme ça et pas autrement. Pour avoir des rites efficaces, il faut être ignorant.

Nous sommes trop intelligents pour croire encore en quoi que ce soit : nous avons fait du savoir une idole. Le Savoir est devenu l'objet de notre croyance. Magnifique paradoxe qui rend l'équation insoluble. Il n'y a plus de "Vérité" à quoi attacher quelque chose qui ressemble à des certitudes. Il est même probable que l'effort infatigable et méticuleux des sciences humaines pour accéder aux racines authentiques qui fondent les sociétés soit pour quelque chose dans l'impossibilité d'établir quelque certitude que ce soit, puisqu'il n'y a de vérités que de croyances. Même les sciences dures, les sciences exactes, je veux dire les "vraies sciences", en dehors de "l'eau bout à 100°Celsius à 0 mètre", hésitent à proclamer : « Ceci est la Vérité ».

Plus la société se connaît, moins elle comprend ce qu'elle fait là. Plus elle explore ses fondements, plus elle sape ses fondements. Car tout, dans ce qui fait société, est arbitraire, convention, artifice. Tout ce qui fait société découle de l'art de la fabrication. C'est exactement la raison pour laquelle je n'éprouve que de l'aversion pour l'œuvre de gens comme Pierre Bourdieu ou Simone de Beauvoir : on peut dire, à propos de tout ce qu'a fait l'humanité depuis ses origines : « On ne naît pas humain, on le devient ». On peut d'ailleurs affirmer que, pour cela, il faut légalement 18 ans, du moins en France.

Aucune société n'est naturellement légitime, parce qu'aucune ne détient ni n'est fondée sur la Vérité. Chercher, comme ce fut la démarche de Michel Foucault, à dévoiler la Vérité pour fonder la légitimité d'une organisation sociale (gestion de la folie, de la délinquance, de l'anormalité, ...), c'est vouloir débarrasser le squelette qui fait la vraie vie de la société de toute la chair qui lui permet d'être, de vivre, de se mouvoir et d'aimer. En réalité, je me demande si le Graal de Michel Foucault ne fut pas d'apporter la preuve que toutes les institutions humaines sont arbitraires. Je pense qu'il ne faut pas être trop intelligent pour en convenir : les institutions humaines, société par société, culture par culture, civilisation par civilisation, sont évidemment le résultat complexe de conventions, de tradition, d'histoire, de localisation dans l'espace, de contexte environnemental, etc. Aucune société n'a des fondements naturels, toute organisation sociale découle des conditions artificielles qui l'ont constituée. Toutes les sociétés sont de ce fait arbitraires.

Je reviens à mon sujet. Il est vital pour le mythe qu'il soit objet de croyance aveugle et même de foi pour avoir des chances de remplir sa fonction qui est d'assurer l'unité du corps social. Il est mortel pour lui de se savoir croyance. Le fait pour un mythe, pour un rite social, pour n'importe quelle fiction de devenir un objet de savoir est le plus sûr moyen de le rendre totalement inopérant dans sa fonction concrète qui est de pacifier et d'unifier le corps social. Nous sommes devenus trop intelligents (et trop bêtes) pour "faire société". Savoir tout ça nous a ôté l'envie de "faire corps".

Toute la démarche intellectuelle des sciences humaines vise à opérer le grand dévoilement de toutes les sortes de mécanismes qui ont servi de base à l'édification des sociétés. Cette seule ambition, qui fait du seul savoir l'ambition suprême, rend précisément obsolète tout ce qui ressemble à une croyance. L'intelligence rationnelle telle qu'on la voit à l'œuvre dans les sciences humaines agit comme un dissolvant miracle, comme un décapant surpuissant de tout ce qui était susceptible, dans les sociétés, de susciter l'adhésion de tous à un projet commun.

L'intelligence science-humaniste a détruit les conditions de l'avènement de toute collectivité homogène. Pour qu'il y ait un mythe efficace, un Grand Récit qui soit opératoire, il faut une autorité surplombante (religion, idéologie ou autre). Or il n'y a plus d'autorité surplombante. Car pour qu'il y ait une autorité surplombante à même de fédérer des peuples entiers, il n'y a que deux moyens : l'ignorance (sociétés primitives) ou l'assujettissement (la Chine populaire). Nous ne voulons aujourd'hui ni de l'une ni de l'autre.

Alors on me dira qu'il n'y a pas que ça pour expliquer le morcellement, la fragmentation des sociétés modernes en communautés fermées et jalouses de leurs "droits", et qu'il ne faudrait pas oublier la mise en compétition de tous contre tous sous la férule de l'économie triomphante et de la marchandisation de tout, la montée de l'individualisme, la réalisation de soi comme idéal ultime, et patati et patata.

Je suis bien d'accord, mais voilà ce que je dis, moi.

samedi, 30 mars 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

ÉPISODE 3 

Pour rappel : épisode 1 et épisode 2

Le lecteur qui tombe sur le titre provocateur que j’ai donné à cette série de petits billets s’est peut-être tapé la tempe du bout de l’index en se disant que le gars capable de formuler une telle énormité n’est pas bien dans sa tête. J’avoue que les apparences au moins sont contre moi : comment peut-on oser douter de la légitimité de l’énorme somme des savoirs accumulés en psychologie, en histoire, en économie, en sociologie, bref dans toutes les disciplines que la modernité à regroupées sous le noble nom générique de « Sciences Humaines » ?

Certains esprits facétieux pourraient prétendre que c’est justement du fait de l’accumulation de ces savoirs multiples que la question se pose de savoir à quoi tout ça peut bien servir, ou a bien pu servir ? Et c’est peut-être bien là, en effet, que le bât blesse les pauvres flancs du baudet lourdement lesté de tant de connaissances, et qui n’en peut mais.

En observant de loin l’histoire humaine, on peut se dire que les populations des sociétés modernes continuent à agir, manger, dormir, penser, rêver, désirer, consommer, aller au cinéma ou à l’hôpital, souffrir, mourir, bref, elles font comme toutes les autres populations précédentes depuis la nuit des temps : elles vivent leur vie.

Oui certes, on peut dire qu’elles continuent, mais avec une différence finalement énorme : elles vivent toute leur pauvre existence sous l’œil de caméras vigilantes qui scrutent et enregistrent à tout moment le moindre de leurs gestes, de leurs mots, de leurs amours, de leurs pets de travers. Jamais aucune population humaine n’avait comme celle d’aujourd’hui été auscultée et palpée dans ses recoins les plus secrets.

Sciences humaines : la grande angoisse.

Tout se passe comme si la société, angoissée à l’idée de ne plus rien comprendre à ce qu’elle est devenue et à ce qui se passe dans ses profondeurs, se livrait en permanence à une énorme auto-analyse. Comme si elle se passait elle-même, à tout moment, à la moulinette. Jamais la question « Qui suis-je ? » ne semble avoir été aussi cruciale. Jamais aucune société n’avait été aussi peu assurée de la validité des principes qui la fondent, des règles qui l’organisent, des questions et des croyances qui la traversent. Plus la société s’est complexifiée, plus elle a vu des abîmes de perplexité s’ouvrir sous ses pas.

Il est d’ailleurs probable que le développement extraordinaire de l’ensemble des disciplines universitaires regroupées sous l’appellation de « sciences humaines » soit l’indicateur de la montée de cette angoisse de tout un système social qui a perdu toute certitude au sujet de sa légitimité : sous les coups des sciences humaines, tous ses fondements ont été remis en question, au point que tout ce qui servait de solide point de repère autrefois est devenu intolérable figure de l’arbitraire. Le pouvoir de dissolution des sciences humaines sur les critères de jugement s’est révélé redoutablement efficace.

Les sciences humaines ont contribué à scier la branche sur laquelle notre civilisation était assise. Une civilisation si rationnelle qu'elle a mis toutes ses croyances à la torture jusqu'à ce qu'elles avouent que oui, elles ne sont pas des Vérités absolues et intangibles, mais de simples croyances, presque des superstitions, et forcément des illusions. Or considérer toute croyance comme pure illusion est déjà une opération intellectuelle abusive : à ce compte-là, quelle connaissance, en dehors d'un intégrisme religieux des faits bruts, pourrait échapper à l'accusation ? 

Et les sciences humaines se sont révélées impuissantes à substituer des savoirs "scientifiques" (je mets des guillemets parce que justement) aux croyances ainsi disqualifiées, sans se rendre compte que vouloir en finir avec toutes les croyances revient à vouloir liquider le désir et la volonté de vivre ensemble. C'est ce que les intellos d'aujourd'hui présentent comme la nécessité d'un « Grand Récit » : revendication bizarre de fusionner savoir et croyance, c'est-à-dire dans l'espoir de fabriquer un jour un être qui soit à la fois un croyant fervent et un "sachant" déterminé, autrement dit un intellectuel adepte d'une croyance : la quadrature du cercle. Comment pourrais-je, par exemple, défendre l'idée patriotique d'un « roman national » capable de fédérer tout un peuple, tout en me prétendant un "sachant", puisque je sais que ce type de « Grand Récit » est une pure fiction à visée politique ? Comment se forme, à la base, un quelconque "sentiment national" ? Ce qui est sûr, c'est que ce ne sont pas les "sciences humaines" qui sont en mesure de répondre à la question.

Cela prouve au passage qu'aucune société au monde ne saurait être constituée sur des bases purement rationnelles et scientifiques, et que toutes ont un besoin vital de croire en quelque chose. Il faut un mythe fondateur, et qui fonctionne vraiment comme mythe, c'est-à-dire qui repose exclusivement sur la croyance, et non sur sa désignation comme telle, qui en tue la force agissante. Ce que rendent impossible l'intellectualisation de tout et la conceptualisation universitaire des données de l'existence humaine. En disqualifiant par principe toute croyance en tant que croyance, la civilisation à prétention scientifique s'est privée de la source d'énergie inépuisable que représente l'envie de vivre. Bon, je sais, l'envie de vivre, ça ne fait pas très rationnel.

La psychologie au service des marchands.

Tout ce qui forme et constitue, jour après jour, la vie ordinaire des gens est ainsi minutieusement interrogé, méthodiquement enregistré, méticuleusement comptabilisé, puis érigé au rang de « fait social » digne d’être étudié. Rien n’échappe à cette moulinette : rien ce qui se passe à l’intérieur des individus, et rien non plus de leurs attitudes et les comportements qui leur sont propres quand ils sont « en société ». Tout est soigneusement disséqué, puis interprété, avant de devenir moyen d’action après une suite plus ou moins sophistiquée d’opérations de transformation.

 Car ce qui est sûr, c’est que, contrairement à ce qu’un vain peuple pense, les sciences humaines servent. J’en veux pour preuve l’usage vorace qui est fait des découvertes de la psychologie et de la psychanalyse par l’industrie publicitaire depuis les années 1920 pour vendre aux gens l’effigie de leurs propres désirs sous forme de biens consommables, c’est-à-dire depuis les premiers travaux de Walter Lippmann (auteur de la jolie formule « comment fabriquer du consentement ») et Edward Bernays, doublement neveu de Sigmund Freud, par sa mère (Anna Freud, épouse Bernays) et par la sœur de son père (Martha Bernays, épouse Freud).

Ce dernier, on ne le sait pas assez, a participé à la campagne de propagande qui a ouvert la voie à l’entrée en guerre des Etats-Unis de Wilson en 1917 aux côtés des Britanniques et des Français. Son premier grand fait d’armes fut la campagne publicitaire menée, je crois, en 1928, pour le cigarettier Lucky Strike, dont il a doublé la clientèle potentielle en envoyant une cohorte de femmes fumer dans la rue sous l’œil des caméras, en présentant la chose comme une liberté conquise et comme l’exercice d’un droit.

Quand on voit la place centrale occupée par la publicité dans l’économie capitaliste aujourd’hui, on est mis en face d’une vérité massive : elle a permis le développement monstrueux de moyens et de techniques d’investigation de l’âme humaine, qui n’a désormais plus rien à cacher au marchand qui s’est mis en tête de convaincre les gens qu’ils ne sauraient être heureux sans avoir acheté le produit qu’il a à vendre. Débusquer les sources des motivations, des envies ou des opinions est un métier reconnu, aux contours et aux caractéristiques bien délimités.

Aucun marché ne saurait s’ouvrir à présent sans une méticuleuse préparation. Que cela s’appelle « enquête marketing » ou « sondage d’opinion », la finalité est la même : anticiper et provoquer la réaction favorable du public à la « mise sur le marché » d’un nouveau bien ou d’une idée innovante. On en est même arrivé au point que les populations sont désormais dans l’attente de ce que le marché va prochainement offrir de nouveau : c’est du marché que viendra le salut.

Grâce aux acquis de la psychologie et de la psychanalyse, la manipulation mentale est ainsi devenue un moyen de gouvernement des masses, et un moyen d’une efficacité sans pareille. C’est bien grâce à la psychologie et aux immersions profondes qu’elle a permises dans les tréfonds de l’âme humaine, que la publicité à retourné les spécificités des humains contre les humains eux-mêmes. Ce n’est pas pour rien qu’Edward Bernays parlait, dans son ouvrage Propaganda, de « gouvernement invisible ».

On l’a compris : la psychologie a fourni à un pouvoir les moyens de s’introduire dans la conscience des gens pour en extraire les moyens d’agir sur leurs comportements. La psychologie s’est transformée, entre les mains des gens de pouvoir, en instrument de gouvernement des hommes, et pas seulement dans le domaine de la marchandise dont il est question ci-dessus. Il suffit de se souvenir de l’usage frénétique fait du sondage d’opinion sous la présidence Sarkozy pour s’en convaincre : obsession narcissique en même temps qu’enquête marketing, le sondage lui permettait autant à conforter son image dans le miroir qu’à produire et offrir aux Français des idées conformes à leurs demandes telles qu’elles y apparaissaient, dans l'espoir de capter leur adhésion.

Car la psychologie, ou plutôt son instrumentalisation par le système marchand,  n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’utilisation que la société « moderne » fait des sciences humaines. Il y a aussi, entre autres, la sociologie.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 13 mars 2019

POURQUOI DES GILETS JAUNES ?

C'est Marie (de Montpellier) qui parle : 

« Je n'allais pas sur les points de blocage, mais après l'intervention de Macron, j'ai pleuré.

– Pourquoi ?

– J'ai pensé à mes enfants. C'est bientôt Noël, et je vais leur offrir quoi ? Ils ne me réclament pas des Game Boy, des téléphones à 600€, des choses impossibles, même des livres, même un bon petit dîner, je n'ai pas de quoi. Je fais des boulots qui sont toujours précaires, et ça se termine au Secours Populaire à la fin du mois. J'ai écouté Macron, et j'ai bien compris : rien ne va changer. Rien ne va changer...

– Si, cent euros de plus pour les smicards.

– Mais je ne la touche pas, la prime d'activité ! Le Smic, je ne connais pas. Le dernier métier que j'ai fait, c'est auxiliaire de vie sociale, parce que j'ai un diplôme d'animatrice pour personnes âgées. Tu commences à 8 heures du matin chez madame Machin, tu termines à 8 heures du soir chez madame Truc, tu manges un casse-croûte dans ta voiture, et tu reçois ton chèque. 800€. Tu as une certaine responsabilité, tu t'occupes de personnes, tu évites les accidents, que les vieux s'étouffent, qu'ils chutent... 800€. On m'avait parlé d'un CDI, on m'avait dit : "Ça emploie, ça embauche", mais au bout de deux mois, c'était un autre son de cloche : "Les gens sont contents de vous, y a pas de problème, mais par contre les collègues vont revenir de maladie. On peut vous garder un peu quand même. Trois heures par semaine". Donc tu refuses, ça me ferait combien ? 130€ par mois. Et tu te retrouves sans RSA, il faut refaire ta demande, plus de Caf non plus, tu cumules les dettes. Sur mon bureau, il n'y a que des factures. Priorité, le loyer, les prélèvements de gaz, d'électricité. Pour la cantine ou les impôts, tant pis, je me dis : qu'est-ce que tu veux qu'ils me fassent ? 

– Et pour la bouffe, les habits, tu te débrouilles comment ?

– Les fringues, c'est très cher, heureusement y a la Croix-Rouge à côté. Mais ma gamine de seize ans, elle ne le voit pas comme ça. Elle a envie de bling-bling. Même si, avec l'histoire des Gilets jaunes, elle change, elle réfléchit.

– Elle a envie de mettre un gilet jaune, elle aussi ?

– Pas trop. Ou alors, il faudrait un logo Nike dessus, un gilet customisé, très cintré...

– Mais pourquoi tu as pleuré, lundi ?

– Je suis blessée par son arrogance. Au moins, les autres, ils avaient un peu un côté humain. Là j'ai l'impression d'avoir une espèce de robot, préprogrammé. Je ne comprends pas son but. Pourquoi on va toujours vers l'intérêt financier, vers l'argent ? ».

Voilà pourquoi des gilets jaunes.

Voilà ce qu'elle dit, Marie, de Montpellier, à Emmanuel Macron : « J'y arrive plus. Faites quelque chose pour que je puisse m'en sortir, vous qui avez le pouvoir, à ce qu'on dit ».

Et vous savez ce qu'il lui répond, Emmanuel Macron ? « Vous n'y arrivez plus ? Je vous invite à mon "Grand Débat National". Vous pourrez y exposer vos revendications et avoir au moins une attitude constructive, plutôt que de passer votre temps à vous plaindre. Soyez une "force de proposition" ».

Parce qu'elle a des revendications, Marie de Montpellier, en dehors de celle d'avoir le droit de vivre décemment de son travail ? Elle a envie d'être "constructive", dans la situation où elle est ? Elle s'occupe de "politique", Marie ? Elle a des idées, Marie, sur le fonctionnement de la démocratie directe ? Sur le "référendum d'initiative citoyenne" ? Des propositions à faire sur l'organisation de la société ? Et surtout, elle ne se plaint pas, Marie : elle constate que c'est dur et elle trouve Macron arrogant.

Mais de qui te moques-tu, Manu ? Tu vois pas qu'elle n'en peut plus, Marie, tout simplement ? Que le bout du rouleau n'est pas loin ? Mais à qui crois-tu t'adresser, quand tu parles ?

Je précise que j'ai évacué du propos initial toute la narration qui accompagne cette interview. Sousgilets jaunes,françois ruffin,journal fakir,emmanuel macron,france,société,politique,lycée la providence,ce pays que tu ne connais pas,la france insoumise,jean-luc mélenchon,élection présidentielle,la france d'en bas,la france d'en haut le titre "Monsieur le Président", ce témoignage, poignant mais finalement banal tant il peut être partagé par une foule de gens, figure dans le dernier numéro paru de la revue Fakir (n°88, janvier-avril 2019), dont le rédacteur en chef est François Ruffin, journaliste et député La France insoumise, auteur par ailleurs du film Merci patron ! Un personnage atypique et décalé si l'on veut, insupportable par certains côtés, mais pour l'instant fidèle à quelques idées basiques, c'est-à-dire fondamentales, sur la justice sociale.

gilets jaunes,françois ruffin,journal fakir,emmanuel macron,france,société,politique,lycée la providence,ce pays que tu ne connais pas,la france insoumise,jean-luc mélenchon,élection présidentielle,la france d'en bas,la france d'en hautLes mots de Marie introduisent la publication de "bonnes feuilles" du livre de Ruffin Ce Pays que tu ne connais pas (Les Arènes, 2019), dans lequel il s'adresse à Emmanuel Macron, son ancien condisciple au lycée jésuite "La Providence" d'Amiens, pour lui rappeler les raisons qui en font un homme complètement déconnecté des réalités de la "France d'en bas". Je lirai peut-être le bouquin, qui m'a l'air bien instructif : ce que j'en ai lu dans ce numéro de Fakir livre un aperçu sommaire du premier de la classe, le jeune séducteur, condescendant, péremptoire et parfois bluffeur, que la France a élu en 2017, mais sous un jour qui fait descendre la statue de son piédestal.

Quand on lit le témoignage de Marie, on comprend pourquoi les gilets jaunes ne tiennent pas à devenir un parti politique, pourquoi les vrais gilets jaunes d'origine n'ont pas l'intention de se présenter aux élections européennes, pourquoi ils ne forment pas un "mouvement" (malgré les tentatives de récupération les plus crapuleuses, dont Le Pen et compagnie), pourquoi, dans l'ensemble, on entend dans leurs rangs les revendications les plus hétéroclites et les plus fantaisistes qui sont venues se greffer sur celles qui les ont poussés sur les ronds-points.

Marie de Montpellier nous dit précisément la vérité de la France d'en bas, celle que l'arrogance de la France d'en haut ignore superbement, celle de masses de gens qui se débattent dans les tribulations bien réelles du quotidien et des fins de mois difficiles. Voilà ce qu'elle nous dit, Marie de Montpellier : la dictature actuelle de l'économie écrase et appauvrit le plus grand nombre. C'est pas compliqué.

La seule et unique revendication des gilets jaunes de la première heure ? Un appel aux "responsables", non pas pour qu'ils causent au sujet des "desiderata des gilets jaunes", mais pour qu'ils agissent sur la situation qui rend leur vie intenable. Non, c'est pas compliqué : « Donnez du vrai travail ! Donnez du vrai salaire ! Rendez la vraie vie possible ! Faites quelque chose pour améliorer la vraie situation ! ».

Dans la même situation que Marie de Montpellier, ils sont aujourd'hui neuf millions. Voilà la vérité que les casseurs s'efforcent de bousiller, semaine après semaine.

Neuf millions de gilets jaunes potentiels. Neuf millions de Marie de Montpellier !

Merci Fakir ! Merci François Ruffin ! Vive le gilet jaune ! Vive Marie de Montpellier ! Tiens bon, Marie !

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 09 mars 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

ÉPISODE 2

(voir épisode 1, le 27 février)

Je hais les sciences humaines, je l’ai dit, mais, comme j’espère qu’on l’a compris dans mon premier billet, c’est moins en elles-mêmes qu’à cause de l’usage effréné qui en est fait par la société en général et par les acteurs de la communication de masse en particulier, qui transforment ainsi le savoir universitaire en outil de propagande et de bourrage de crâne.

Il suffit de se retourner sur les bientôt quatre mois de « crise des gilets jaunes » pour voir à quels excès mène le recours massif des journalistes aux sociologues (est-ce la « France périphérique » ? la ruralité contre les métropoles ? les élites mondialisées contre les populations enracinées ?), aux historiens (est-ce une insurrection ? une jacquerie ? une révolution ?), aux philosophes et autres "science-humanistes".

Aujourd’hui, si plus personne n’a une compréhension claire et homogène de l’événement et de la situation, c’est tout bénéfice pour Emmanuel Macron, qui se frotte les mains (parfois pas trop discrètement, quand il traite les manifestants de « complices » des casseurs), grâce au Niagara de discours et d’interprétations qui a submergé les antennes et qui fait que toutes les interprétations, même les plus malveillantes, sont devenues possibles : si tout peut être dit, plus rien n'est vrai, et le poisson, méticuleusement "noyé", est mort. Ce rideau de fumée-là est diablement efficace. 

Soit dit en passant, quand même, on reste ahuri devant la violence, non seulement des casseurs, non seulement des policiers (vous avez dit LBD ?), mais aussi des juges qui ont vu passer les interpellés (la plupart "primo-délinquants" et "inconnus des services de police") en comparution immédiate et les ont durement assaisonnés, sans doute sur consigne du ministère (voir la circulaire publiée récemment).

Revenons à nos moutons. Je disais donc que je ne hais pas les sciences humaines en elles-mêmes. La preuve, c'est que j'ai lu, au cours de ma vie, un nombre appréciable d’ouvrages savants qui m’ont marqué, quelques-uns particulièrement, au point que je les considère, encore aujourd'hui, comme des points de repère sur une trajectoire. Les visiteurs de ce blog l'auront peut-être perçu au fil du temps. Pour les curieux, je cite quelques-unes de mes lectures un peu récentes le 4 juin 2016

Cela dit, il n’empêche que je vois dans l’extension et l'expansion du champ d’intervention des sciences humaines l’origine d’effets pervers non négligeables, qui tiennent à l’usage immodéré que la société en fait. Car au motif que « rien de ce qui est humain ne leur est étranger », elles ont introduit les ventouses de leurs tentacules jusque dans les plus infimes interstices de ce qui constitue la vie des gens ordinaires et l'ensemble des structures qui servent de cadre à leur vie sociale, pour nous expliquer leurs significations et nous dire d'un ton péremptoire pour quelles raisons valables il faut admettre ou dénoncer. 

Je ne crois pas dire de bêtise en affirmant qu’aucune société avant la nôtre ne s’est observée elle-même avec tant d’attention, et même de voyeurisme (et même de fatuité). L’inflation extraordinaire des connaissances autocentrées, souvent microscopiques, aboutit à un curieux résultat. On constate que plus la société se connaît, moins elle se comprend, et moins elle sait pour quoi et pourquoi elle existe. Plus les sciences humaines décrivent et expliquent les faits humains dans leurs moindres détails, plus le sens de tout ça devient inaccessible, nébuleux et confus.

Dans ce brouillard, rien de plus facile pour des « fake news » que de paraître vraisemblables, ouvrant un boulevard aux thèses complotistes. La société est comme un grand corps vivant, étendu sur un marbre d'autopsie, bardé de toutes sortes d'instruments intrusifs, sondes, électrodes, thermomètres, palpeurs, anémomètres, baromètres, stigmomètres, tensiomètres, autant d’instruments de mesures qui la dissèquent à tout instant « in vivo », à chaud, en « temps réel ».

Grâce aux innovations techniques, même les individus passent beaucoup de temps à s’observer, s’ausculter, mesurer leurs capacités, s’inquiéter du nombre de leurs pas quotidiens, de leurs pulsations cardiaques à l'effort, de leur VO²max et qui, à cette fin, connectent leur corps à des banques de données, via des appareils sophistiqués, pour savoir où se situer sur l’échelle des êtres vivants. Chacun est ici invité à s’évaluer en termes de performances, tout en s'exposant à des cupidités dont il n'a même pas idée (collecte et commercialisation des données personnelles).

La société n’a plus le temps de vivre : avec les sciences humaines, elle veut aussi se regarder vivre. Elle veut être à la fois le technicien preneur d'images et le comédien qui s'agite devant l'objectif. Elle s'interroge en permanence avec angoisse sur le bien-fondé des options qu'elle met en œuvre. Elle vit sous l’œil vigilant de caméras introspectives impitoyables, et ne cesse de faire des « selfies » (disons des autoportraits grandeur nature) : le moindre fait, le moindre agissement est immédiatement étiqueté dans une catégorie précise, et placé dans un compartiment prévu à cet effet, pour s’inscrire dans une « série » permettant à l’observateur patenté d’en fixer la signification et d’en suivre l’évolution. 

On tient d'incroyables comptabilités. On quantifie les suicides, la délinquance, etc. ; il y a des gens qui sont payés pour suivre dans les médias les chiffres des temps de parole respectifs des hommes et des femmes, des blancs, des noirs et des basanés, qui mesurent la "visibilité" des noirs ou des arabes (ça s'appelle la "diversité"), et pour alerter la société sur l'"injustice" que constitueraient d'éventuelles "sous-représentations" ; il y a aussi, dans la foulée, des gens qui voudraient donner à l'INSEE assez d'autorité pour sélectionner le personnel médiatique, au moyen de "quotas", pour qu'il "reflète" exactement la composition de la population française. Bientôt, si ce n'est pas déjà fait, ce seront les statisticiens qui exerceront le pouvoir, et la société sera gouvernée selon la règle des "échantillons représentatifs". Ce sera le règne des comptables.

Avec les sciences humaines, la société est devenue Narcisse. La culture du narcissisme (titre d’un ouvrage essentiel de l’Américain Christopher Lasch) ne s’est pas contentée de placer chaque individu devant un miroir, elle a gagné l’ensemble du corps social : comme Narcisse, la société se perd dans son propre reflet, qu’elle n’arrive évidemment jamais à saisir. Pour une raison évidente : le personnage d’Ovide, dans Les Métamorphoses, tend les mains vers cet « autre » qui n’en est pas un, et ce faisant, agite la surface de l’eau, si bien que ce n’est plus un reflet qu’il aperçoit, mais une infinité de fragments du reflet. Il ne sait plus auquel de ces fragments s'adresse son amour.

Le miroir a éclaté en mille morceaux, pulvérisant à la fois l'unité du visage de Narcisse et l’unité du corps social en autant de vérités parcellaires et mouvantes, dont aucune ne peut prétendre détenir une quelconque Vérité globale, incontestable et durable. La société s’est ici décomposée, comme l’a montré en son temps le débat sur l’identité française, chaque morceau du miroir tirant en quelque sorte la couverture à lui. A cet égard, on pourrait dire que les sciences humaines, ou du moins leur présence sociale médiatisée, participent au processus de morcellement de la nation : chacune y découpe un champ du savoir bien délimité qu’elle laboure consciencieusement, avec méthode, indépendamment de ses congénères. L'ensemble (je veux dire l'intérêt général) ? Tout le monde s'en fout. C'est le particulier qui a pris les commandes.

Le problème des sciences humaines, à ce stade, ce n'est pas chacune des disciplines prises isolément, bien sûr : c'est l'effet de masse et le rôle que cette masse joue dans l'évolution de la société, car il est indéniable qu'elles sont devenues un acteur à part entière de la fabrication de la société. Leur finalité de départ était "la connaissance de l'homme", détachée par principe de tout objectif concret. Elles voulaient être utiles, mais en tant que "recherche fondamentale", je veux dire désintéressée, gratuite, comme on oppose "recherche fondamentale" et "recherche appliquée". Pur savoir universitaire à la destination indéterminée, bien catalogué et rangé en ligne sur des rayons spécialisés, réservés à la catégorie des rats de bibliothèque passionnés. Cette belle idée (le définitif "gnôthi séauton" : connais-toi toi-même) a été pervertie.

En plus de leur finalité traditionnelle d'érudition, les sciences humaines sont devenues des instruments entre diverses sortes de mains. Les mains principales sont celles des militants associatifs et celles des responsables économiques et politiques, qui se sont tous rappelé, à un moment donné, le vieux dicton : « Savoir c'est pouvoir ». Des tas de gens se sont dit qu'ils avaient un moyen d'"améliorer la société", à condition que ce fût en leur faveur. Il y a plus de militantisme de combat que de curiosité "scientifique" dans l'usage que certains groupes font des sciences humaines.

Voilà, ce sera le thème de l'épisode 3, à paraître prochainement.

mercredi, 27 février 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

Tiens, oui, au fait, je parlais de la haine. On verra ici qu'il n'y a pas que la tyrolienne (voir 25 février).

ÉPISODE 1

Oui, je hais les sciences humaines, mais pour quelques raisons précises que je vais m'efforcer de détailler ici. La première est leur omniprésence dans l’espace médiatique généraliste : pas un bulletin d’information où le journaliste n’invite pas un spécialiste, un chercheur, un expert d’un des sujets abordés pour tenter d’éclairer le pauvre monde qui écoute, à l’autre bout du poste, à l'affût de ses doctes analyses. A force, il y a saturation.

A croire que le journaliste ne se suffit plus à lui-même, puisqu’il ressent le besoin irrépressible de faire intervenir quelqu’un d’un peu plus qualifié que lui. A croire que la demande est forte et que l’Université (ou quelle que soit l’officine pourvoyeuse, tant les "think tanks" fleurissent en ribambelles) est devenue un indispensable auxiliaire de presse.

A croire aussi que le monde est devenu à ce point nébuleux, indéchiffrable et incompréhensible qu’il est nécessaire d’ajouter des lumières à l’information sur les faits : dans ce monde gouverné par la médiatisation, l’auditeur appartient à la catégorie méprisable des « non-comprenants » (Guy Bedos). Aujourd’hui c’est le sociologue qui s’y colle, demain ce sera l’historien, et puis le philosophe, et puis l’économiste, et puis le politiste, et puis, et puis …

Tous ces braves gens qui ont le nez au ras de l'histoire qui se fait (sont-ils payés pour intervenir ?) vous expliquent comment vous devez comprendre les faits dont le journaliste vient de rendre compte. On me dira que tous ces braves gens apportent leur contribution au nécessaire "débat démocratique". Alors là, je pouffe : en réalité, ils se précipitent sur l'actualité comme des vautours, et leurs commentaires "à chaud" se perdent dans les sables. 

Pour quelqu’un qui s’intéresse à ce qui se passe dans le monde et suit l’actualité avec une certaine constance, l’effet produit par cette inflation de gens supposés savoir est aux antipodes des attentes. Car j’ai l’impression que plus on cherche à éclairer ma lanterne, plus mon esprit s’embrouille, assiégé qu’il est par la multiplicité des savoirs et des points de vue : sans parler du narcissisme de l’expert (flatté d'être invité par un micro ou une caméra) ou des contradictions éventuelles qui opposent les grilles de lecture et les interprétations, aucun de ces savants spécialistes ne semble s’interroger sur l’effet de brouillage global du sens produit par la concurrence féroce entre les spécialités (sans même parler de la rivalité entre "écoles" à l'intérieur d'une même discipline) : quel sens se dégage de l'ensemble de ces savoirs juxtaposés ? Qui nous dira ce que cette juxtaposition permet de dégager comme signification d'ensemble ? Personne, malgré tout ce qu'on peut me dire de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ou ce qu'on veut. 

La raison en est que chaque savant intervenant dans sa spécialité est comme le type en blouse blanche qui rend compte de ce qui s’est passé dans les éprouvettes de son laboratoire : il ignore ce qui s’est passé dans celles du labo voisin. C’est ainsi qu’il ne faut pas demander à la biologie cellulaire d’intervenir en biologie moléculaire, en biochimie ou en microbiologie. Plus le spécialiste se spécialise, plus son champ d’investigation devient « pointu » (cela veut dire plus il pénètre dans le précis, plus le champ se rétrécit), et moins il peut se prononcer sur le champ voisin à cause de ses œillères : chacun opère exclusivement dans le compartiment qu’il occupe, aucun ne détient une vérité commune.

L'espace des sciences humaines est aujourd'hui le résultat d'un découpage à la petite scie du savoir humain, qui fait penser à l'obsession de Percival Bartlebooth, le personnage principal de La Vie mode d'emploi de Georges Perec, qui ne vit que pour l'entreprise désespérée qui consiste à peindre 500 aquarelles dans le monde entier, à les faire fixer sur autant de supports de bois qu'il demande à Gaspard Winckler de découper artistement en 750 pièces, pour passer le reste de sa vie à reconstituer les images ainsi décomposées. Il finira terrassé par une crise cardiaque au moment où la dernière pièce du puzzle (en forme de W) refusera d'entrer dans la dernière loge disponible (en forme de X).  

Au cours du temps, le monde de la connaissance s’est fragmenté en territoires de plus en plus nombreux, de plus en plus étroits et de plus en plus jalousement gardés (on appelle ça la "rigueur scientifique"). Il s’ensuit de cette évolution – mais ça, on le savait depuis quelques siècles (Pic de la Mirandole, 1463-1494, l’homme qui savait tout), ça n’a fait que s’aggraver au point de devenir ridicule – une pulvérisation à l’infini du paysage du savoir en options de toutes sortes. Impossible de reconstituer l'homogénéité, donc la signification de ce puzzle-là.

On ne s’aperçoit pas assez que l’unité du savoir est intimement liée à l’unité de la personne qui sait et de la société dans laquelle elle s’insère : si plus personne ne peut tout savoir, le monde de la connaissance devient un puzzle infernal, et la société se craquelle. L'exemple de Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, illustre ce morcellement : le gâteau de l'histoire de France découpé en 122 parts (= chapitres) confiées à 122 "spécialistes". Belle image d'une France définitivement démembrée. Image aussi de l'individu qui a définitivement perdu le sentiment de sa propre unité. 

L’univers actuel de la connaissance est devenu un gigantesque hypermarché dans les rayons duquel l’amateur n’a qu’à circuler et pousser son chariot pour le remplir des marchandises qu’il préfère : tel yaourt de sociologie, tel pot de moutarde d’histoire, tel paquet de sucre d'économie orthodoxe, telle friandise de politologie, etc. Le savoir est devenu une marchandise comme une autre, et les chercheurs, les intellos, les travailleurs du ciboulot sont devenus de vulgaires producteurs de matière grise, sur un marché obéissant comme tout le monde à la loi de l’offre et de la demande, sachant que le sommet de l’offre est lié à la « notoriété » du producteur (c’est lui qui est en tête de la page Google, grâce au nombre de « requêtes »).

La réalité de ce système, c’est que plus personne n’est en mesure de comprendre la logique du fonctionnement global du dit système. La réalité, c’est que tous les intellos de toutes les chapelles science-humanistes courent comme des fous après la réalité du monde tel que le fabriquent les véritables acteurs, qui se moquent des théories et des concepts, parce que leur seule préoccupation demeure le pouvoir, la puissance et la richesse, ainsi que l’accroissement indéfini de ceux-ci. La vérité du système, c'est que plus aucun des éminents innombrables spécialistes qui nous font la leçon tout au long de France Culture n'est en mesure de nous dire ce que signifie le monde actuel dans sa globalité. Les intellos ont rejoint les politique dans l'impuissance à agir sur le réel.

Les science-humanistes viennent sur les lieux du crime après qu’il a eu lieu, pour constater le décès et procéder à l’autopsie du cadavre pour tenter d’en déterminer les causes. Non contents d’être les virgules dans le texte de l’histoire qui s’écrit, les science-humanistes de tout poil font les avantageux dès que l’oreille d’un micro ou l’œil d’une caméra leur offre sa tribune. Pris individuellement, ils peuvent être risibles ou passionnants, mais pris collectivement, aussi sérieux, sagaces et pertinents soient-ils, ils ne sont, dans l’histoire qui se fait, que des jean-foutre.

Les sciences humaines, telles que le monde actuel en a l’usage, n’aident plus à comprendre celui-ci : elles produisent des lumières tellement aveuglantes et éclatées qu’elles contribuent à son inintelligibilité. Chacun des intellos qui envahissent en troupes serrées les plateaux de radio-télé et les pages "Débats" de Libération, du Figaro ou du Monde vient en réalité chercher son « quart d'heure de célébrité » (Andy Warhol). Ils n'ont pas conscience qu'ils travaillent activement (sans en avoir conscience) à rebâtir un monument que la Bible a rendu célébrissime : la Tour de Babel. 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : ce n'est pas un sociologue, mais bien l'écrivain Michel Houellebecq qui parle du "plan social" d'une envergure jamais vue, à propos de l'agriculture paysanne et de sa disparition programmée sous le rouleau-compresseur ultralibéral qui généralise l'industrialisation des métiers agricoles et le productivisme à outrance (mariage totalitaire du machinisme et de la chimie). Ici le sociologue ne sert à rien. Peut-être bien que Houellebecq ne sert pas non plus à grand-chose, mais au moins, il est moins chiant.

Moralité : seule la littérature est en mesure de réaliser l'unité du savoir.

jeudi, 21 février 2019

EMPREINTE 4

EMPREINTE3.jpg

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Dans l'actualité.

Deux parutions du moment font particulièrement mal aux institutions officielles de l'Eglise catholique : le film de François Ozon (Grâce à Dieu) et le livre de Frédéric Martel (Sodoma). 

S'agissant du film, où les noms des victimes sont modifiés, mais où figurent les vrais noms des protagonistes diocésains (ça se passe à Lyon), je ne pensais pas, le 12 janvier dernier, être aussi près de la vérité en évoquant ironiquement ici le rôle d' « agence de recrutement de pervers sexuels » que jouerait l'Eglise catholique.

Comme le mal est mondialement partagé (Allemagne, Irlande, Chili, Etats-Unis, etc.), on se demande s'il n'y a pas lieu de généraliser la perversion à tout ce qui se présente comme "clergé catholique" ("catholique" veut dire "universel"). L'habileté du cinéaste est de s'être contenté, pour le scénario et les dialogues du film, du "verbatim" publié jour après jour dans la presse au fur et à mesure du développement de l'affaire Preynat : la justice n'a rien pu trouver à y redire, et le film est en salle.

Le livre de Frédéric Martel, quant à lui, ouvre la porte d'un sacré placard jusque-là secret : de la crème du haut clergé qui administre l'Eglise catholique mondiale au Vatican, jusqu'au curé "de base", le plus petit Etat du monde (594 habitants) présente la plus forte concentration d'homosexuels. Mieux que San Francisco !

Bon, Martel déconne quand il attribue l'extrême raréfaction des prêtres au fait que les homosexuels disposent aujourd'hui de bien d'autres moyens que la prêtrise pour trouver des "âmes sœurs" (l'efficacité de leur propagande suffit à entretenir la "visibilité" d'une minorité qui est à l'origine des lois qui l'arrangent) : la déchristianisation ne date certainement pas de la dépénalisation de l'homosexualité, et tous les curés ne sont pas forcément homosexuels (j'en ai connu d'excellents, et il y en a même qui se marient avec des femmes !).

Le livre du monsieur, qui se revendique homo (si j'ai bien compris), est le fruit d'une enquête de quatre ans en "immersion" dans les eaux troubles du Vatican. C'est dire le sérieux et le fouillé de la documentation. A sa seule lecture, Henri Tincq, l'intègre ancien chroniqueur religieux au journal Le Monde, en est resté baba-sur-le-cul-comme-deux-ronds-de-flan : à l'entendre l'autre jour aux "Matins" de France Culture, il est tombé de la lune ! Cela se peut-il ? Je n'ai pas de réponse. Le livre de Frédéric Martel s'appuie de toute évidence sur la réalité : Mgr Luigi Ventura, nonce apostolique du pape, ne vient-il pas de faire parler de lui en mettant la main aux fesses d'un employé de la mairie de Paris en pleine cérémonie ?

Quoi qu'il en soit, quoi qu'il arrive, tout ça ressemble à un furieux symptôme : non seulement l'Eglise catholique a un problème avec le sexe, ça on le savait (célibat des prêtres, culte de la chasteté, de l'abstinence, interdiction du préservatif : une négation de l'humanité, quoi), mais le sexe est aujourd'hui, au sein de l'institution, une splendide tumeur cancéreuse qui contamine tout ce qu'elle touche. Et la conclusion qu'on en tire, c'est que l'Eglise est dans un état avancé de décomposition : ça commence à sentir la charogne. L'Eglise catholique pue par où elle a péché !

Avec elle, c'est une clé de voûte de notre civilisation qui, en se descellant, voit s'effondrer sur elle-même une cathédrale. Fin de règne. Un bon sujet pour les "collapsologues" (étude "scientifique" des effondrements chère à Pablo Servigne).

Mais il y a d'autres clés de voûte et d'autres cathédrales. Quelle sera la prochaine à s'effondrer ?

De profundis morpionibus ! 

« A l'exception des plus trapus ! »

mercredi, 20 février 2019

EMPREINTE 3

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Dans l'actualité.

L'agression dont Alain Finkielkraut a été l'objet samedi dernier donne une image enfin réaliste de ce qu'est, sous son masque pacifique et "modéré", "l'islam de France". Cette image fait froid dans le dos.

Les cris de haine de ce salafiste ont montré le vrai visage de ce soi-disant "islam de France" : derrière la bonhomie tranquille des braves pépères, inoffensifs retraités qui bavardent sur les bancs de la place de la Croix-Rousse, il faudrait que nos "responsables" politiques acceptent enfin d'apercevoir les silhouettes noires et barbues (et barbares) qui se démènent, infatigables et invisibles, et dont les femmes en robes de bure terne et en cagoule qui se répandent dans les rues ne sont que l'affiche de propagande.

Le salafiste parisien a beau se déguiser en gilet jaune (rien de plus facile en effet), il suffit d'un peu de lucidité pour se rendre compte que lui et ses comparses (combien de divisions ?) sont à l'offensive. Le but de l'offensive ? Guère de doutes là-dessus : le salafiste qui rugit sa haine de Finkielkraut l'a crié : « La France est à nous ! ». Les salafistes ont recyclé un slogan qui courait en mai 1968 au sein d'un groupuscule rétrospectivement ridicule (Was Wir Wollen), mais aussi prémonitoire : « Ce que nous voulons : TOUT ». Ce salafisme-là a des visées totalitaires.

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dimanche, 17 février 2019

CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Il n'y a guère, dans l'actualité, de sujets aussi cruciaux que l'atteinte globale faite aux conditions de vie (et bientôt de survie) des humains. Sachons gré au journal Le Monde de porter un regard attentif à la question. Le phénomène des "gilets jaunes" a attiré l'attention de tous sur les conditions économiques de plus en plus difficiles faites aux travailleurs qui, bien que salariés, ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois (je tiens pour négligeables les récupérations politicailleuses tentées par toutes sortes de gens peu recommandables). Mais il n'y a pas que l'économie dans la vie, il y a les conditions qui sont faites à la vie en tant que telle à la surface de la Terre. Et là aussi, ça urge.

On nous raconte en long et en large que 30% des oiseaux des champs ont disparu du paysage. Et personne ne s'affole. On nous raconte à loisir que les pesticides, fongicides et autres herbicides sont mauvais pour la nature (enfin, ce qu'il en reste) et pour l'homme. Et personne ne s'affole. On a appris l'an dernier que si les pare-brise des automobiles étaient quasiment immaculés après un voyage, c'est parce que, depuis les années 1970, le tiers des populations d'insectes a été effacé de la surface de la Terre. Et ça ne fait pas une vaguelette à la surface du marigot.

Je croyais béatement que cette catastrophe se passait seulement en Europe, comptant sur le reste du monde pour corriger les mauvais penchants d'une civilisation "sûre d'elle-même et dominatrice". Depuis la lecture de l'article du Monde daté 14 février, je suis rassuré (façon de parler) : il n'y a pas que l'Europe. Puisse l'article signé Clémentine Thiberge, orné d'une superbe photo (signée Brian Boom) de "monarques" qui butinent une fleur d'asclépiade, faire au moins une vaguelette. L'offensive insecticide des industriels de l'agrochimie contre la vie ne se contente pas du confetti européen : il lui fallait un champ de bataille à la mesure des appétits démesurés de toute la filière qu'on appelle pudiquement "phytosanitaire", dont la gourmandise des actionnaires est connue de tous. 

Il leur fallait bien la totalité des terres cultivables : « Cette crise [bah, se dit-on, une de plus ou de moins] est mondiale. Des effondrements de populations d'insectes ont été observés partout sur la planète. A Porto Rico par exemple, où une publication récente a révélé une chute de 98% des espèces terrestres depuis trente-cinq ans ». A mon avis, si les autorités de Porto-Rico sont soucieuses des habitants, elles devraient au moins se poser des questions.

Le cas des réserves naturelles d'Allemagne ("seulement" 75% de perte) est déjà répertorié. S'il n'y a plus d'insectes, combien de petites mains faudra-t-il rémunérer pour aller polliniser l'ensemble des plantes dont l'humanité se sert pour se nourrir ? Vous vous rendez compte de ce boulot de con ? Sans compter tout le travail accompli, par exemple, par les bousiers (les "terrestres") pour recycler les matières organiques : qui le fera à leur place ?

La vérité, c'est que tout le monde sait ce qui nous attend à échéance, tout le monde est au courant de la catastrophe qui se profile à l'horizon. Alors que jusqu'à récemment, on supposait que les insectes seraient, quoi qu'il arrive, les derniers survivants aux champignons atomiques. Et pas dans un millénaire : c'est dans cent ans que la totalité des insectes aura disparu. « Leur taux d'extinction est huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux et des reptiles. » Tout le monde sait, mais ça continue. Au passage, je trouve divertissant le fait que, pendant que de savants nutritionnistes nous recommandent chaudement une alimentation à base d'insectes (Dieu m'en garde, s'il existe), la supposée ressource alimentaire que constituent les insectes est en train de disparaître. Si la sombre prévision s'accomplit, je ne vois pas comment l'humanité pourra un jour se gaver d'entomo-protéines. 

L'étude australienne qui établit les faits n'a rien d'une plaisanterie. Comme souvent aujourd'hui, s'agissant du changement climatique et des milliers de savants qui se penchent sur le phénomène, l'équipe a procédé à une compilation. Elle a examiné les résultats de « 73 études de long terme publiées au cours des quarante dernières années, et jusqu'à cent cinquante ans pour certaines d'entre elles ». 

La conclusion a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête d'un crâne d’œuf. Ainsi, Francisco Sanchez-Bayo, l'auteur principal de l'étude, déclare : « Avec la diminution des insectes, on observe un effet boule de neige. Leurs prédateurs meurent petit à petit de faim. On voit déjà certaines espèces de grenouilles et d'oiseaux disparaître. Ensuite viendra le tour des prédateurs des oiseaux et ainsi de suite jusqu'à bouleverser la totalité de la biodiversité ». Magnifique raison de chanter sous la pluie acide et de prendre un bon bain de round-up®.

Vient la question obligatoire, quand on a constaté le crime (les faits) et qu'on a bien analysé le mobile (les causes) : que faut-il faire ? La réponse, désarmante d'optimisme béat et de confiance dans le bon vouloir de tous les acteurs, se trouve dans la bouche de Jean-Claude Streito, chercheur à l'INRA, un homme sérieux a priori : « La replantation de haies, la mise en place de bandes enherbées, la plantation de zones fleuries et tout ce qui diversifie les espèces végétales dans le temps et dans l'espace sera favorable au retour de la diversité des insectes ». Il faudrait arrêter de rêver, monsieur le chercheur.

Non, il est temps à présent de mettre en accusation les criminels. Il est temps que la collectivité humaine se rende compte qu'il n'y a pas que le Zyklon B pour tuer, et que les moyens chimiques pour arriver à ce résultat sont massivement employés dans l'agriculture mondiale. Même si leurs effets sont moins brutaux, moins spectaculaires, plus diffus et surtout totalement indiscriminés (ils ne visent pas une cible particulière).

Les jeunes Européens (la Suédoise Greta Thunberg) qui manifestent ou qui se mettent en grève pour le climat montrent une voie possible : interpeller les gouvernements, si besoin les attaquer en justice pour leur inaction dans la question des gaz à effet de serre. Mais ça ne suffira pas. Ce ne sont pas les initiatives qui manquent et de beaucoup d'endroits viennent les appels à "faire quelque chose". Les "marches pour le climat", le samedi (comme les gilets jaunes, tiens) ; la campagne "Nous voulons des coquelicots" contre les pesticides, initiée par Fabrice Nicolino, le premier vendredi de chaque mois. Incontestablement, ça bouge, et c'est à la base que ça se produit. Il y a peut-être de quoi espérer.

Mais il ne faut pas se faire d'illusion : toutes les mauvaises volontés décidées à maintenir coûte que coûte le système en l'état sont déjà fortement liguées pour qu'aucun empêcheur de danser en rond ne vienne poser ses sabots crottés en travers de la route de leurs profits. Et puis en face, et c'est plus problématique, toutes ces bonnes volontés qui se font entendre ont-elles réfléchi à ce qu'elles perdront si, par la plus incroyable des chances, leur combat triomphe ? Est-ce qu'elles seraient aussi exubérantes, si elles savaient ce qui les attend au bout de cette éventualité (improbable, il est vrai) ?

Il faudra bien qu'elles se fassent une raison et abandonnent beaucoup des objets dont il leur paraît aujourd'hui impensable de se passer, à commencer par le smartphone, si gourmand de "terres rares" (lanthane et compagnie), dont l'extraction et l'éventuel recyclage polluent comme elles ne l'imaginent sans doute pas (le prix caché des apparents "progrès" dus à l'innovation technique est exorbitant : que feraient les gens conscients des enjeux s'ils savaient ce que coûte un iPhone en réalité, en termes de climat ?). Et ce premier abandon serait suivi de beaucoup d'autres. Le retour à plus de "sobriété" et de "frugalité" forcément sera très douloureux pour tous ceux qui sont nés dans un monde où "consommer" se présente comme le boulevard qui mène à l'avenir radieux.

Il reste qu'il y a bien, s'agissant du climat ou des pesticides, "crime contre l'humanité" (concept inventé par Hersch Lauterpacht, voir Retour à Lemberg, chef d'œuvre signé Philippe Sands). Je ne suis pas juriste, mais il me semble que les faits sont suffisamment établis, ainsi que leurs causes. Intenter une action en justice contre un gouvernement, pourquoi pas ? Bon, pendant le procès des politiques, les vrais grands méchants loups ont tout le temps de faire une petite sieste en ricanant et en aiguisant leurs canines. Ils ont raison, les politiques leur servent de paravent, ils ne risquent pas grand-chose.

Le procès contre Monsanto qui s'est tenu à La Haye en 2016 se rapproche des vrais auteurs du crime. Monsanto y a été condamné (on n'attendait pas autre chose). Le problème, c'est que le procès était fictif. Voilà le hic : comment sortir du "symbolique" et entrer dans le "dur", dans le "pour de vrai" ? A quand le procès grandeur "nature" ? A quand la condamnation effective et contraignante des coupables pour "crime contre l'humanité" ? Il ne s'agit que de faire condamner de grands criminels. Cela devrait pouvoir se faire, non ?

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 08 février 2019

CAPITALISME ET FÉMINISME ...

... OU : LE FÉMINISME AU SERVICE DU CAPITALISME.

En inventant la "domination masculine", Pierre Bourdieu a bien mérité du capitalisme pour l'immense service qu'il lui a rendu : il a détourné le regard de l'opinion publique et des chercheurs de l'Université (sociologues, historiens, psychologues, ...) des rapports sociaux (entre classes) vers les rapports sociétaux (entre catégories identitaires de population : les "communautés").

Le principe de la chose, ovationné par les riches et les puissants, n'est autre que le très ancien et efficace "DIVISER POUR RÉGNER" : quand il y a des bisbilles dans le ménage, le propriétaire peut dormir tranquille, augmenter les loyers, reporter à plus tard les travaux dans l'immeuble. Certes, le mouvement féministe était tombé dans le panneau bien avant que Bourdieu voie le jour et ne l'avaient pas attendu pour déclarer : « L'homme, voilà l'ennemi ! », mais Bourdieu, avec ses attaques contre la "citadelle masculine", est bien un excellent valet du capitalisme et une des malédictions du corps social.

Les féministes les plus intransigeantes, les plus militantes, les plus acharnées – je veux dire : les plus aveugles et les plus bornées –, vous brossent complaisamment le tableau de la marche irrésistible des femmes vers l'égalité avec les hommes. Elles se félicitent bruyamment de ce que les femmes se soient ouvert, à la force du poignet, les portes du monde du travail et puissent "faire carrière", sur l'air de "on va leur montrer de quoi on est capables !". Comme le dit excellemment Alexandre Vialatte dans Le Spectacle du monde : « De conquête en conquête, elle en est arrivée à avoir le droit de travailler Quatre-vingt-dix heures par semaine ».

Au point qu'on entend dans les médias les mieux intentionnés et quelle que soit la rubrique (cinéma, bande dessinée, postes à responsabilité, etc.) ce refrain sempiternel et comminatoire : « Où sont les femmes ? ». Ce qui me troue le fondement de la comprenette, c'est que ces fanatiques considèrent la maternité comme une injustice, voire une malédiction (sans doute ce que Camille Froidevaux-Metterie appelle "les diktats de la nature").

Elles étaient "la moitié du ciel" de Mao Tsé Toung ? Elles veulent la moitié des places. Simple question d'arithmétique : on veut des quotas partout ! Des "panels" ! Des "échantillons représentatifs" ! La méthode des sondages appliquée à toute la vie sociale ! Quelle niaiserie !

Obsédées par la "visibilité" médiatique et le rang social, elles ont fait triompher l'évidence de ce que tout le monde considère depuis longtemps comme un droit : travailler. Drôle de "droit", mais enfin. Quelle avancée, en effet ! Bon, il est vrai qu'elles dénoncent vaillamment, année après année, la scandaleuse disparité qu'on observe entre les salaires masculins et les salaires féminins. Encore un bastion à prendre ! Le combat féministe ne doit s'arrêter sous aucun prétexte.

Elles n'ont pas pensé à une chose. Certes, "à travail égal salaire égal". Cette revendication parfaitement légitime devrait d'ailleurs être devenue la règle depuis lurette. J'observe seulement la mine réjouie de monsieur Capitalisme, vous savez, le bonhomme bien nourri à cigare et haut-de-forme. Quelle aubaine, se dit-il, cet afflux de main d'œuvre sur le marché du travail. Quelle aubaine, je vais pouvoir serrer la vis aux salaires. Et si je vous annonce les salaires que je paierai aux Bangladais, vous allez prendre peur à cause du remboursement de votre pavillon de banlieue. La pression salariale ? D'abord sur les hommes, puis sur les femmes, aujourd'hui sur les Bangladais : l'alignement sur le plus bas, on appelle ça "enchères inversées". Réjouissons-nous : la femme européenne vaut plus qu'un Bangladais. Nous avons la cote.

Ben oui quoi, la loi de l'offre et de la demande. Plus un bien est commun et en grand nombre, plus son prix est bas, c'est mécanique. Pour les personnes, c'est la même chose : plus il y a foule, plus le prix de chacun tend vers zéro. Plus il y a de demandeurs d'emploi, plus les personnes ne valent rien, et plus je suis à mon aise pour "modérer" leurs exigences (en français : pour casser les salaires). C'est mécanique.

L'arrivée en masse des femmes sur le "marché" du travail (aujourd'hui des Bangladais et autres pauvres du monde), à cet égard, est ce que les patrons pouvaient rêver de mieux : la compétition des mains d'œuvre entre elles. Et avec la mondialisation, la guerre fait rage, et touche tout le monde, y compris les hommes. Mécaniquement, le prix du travail baisse drastiquement, mais pas parce que ce sont des femmes : c'est le nombre qui compte. C'est la guerre de tous contre tous. Et ce n'est pas un hasard si les professions socialement moins valorisées (enseignement, médecine, couture, etc.) sont celles où l'on observe une féminisation galopante : ça permet à l'employeur de dépenser moins. 

Dans un tout autre domaine, c'est le même mécanisme (conquérir des travailleurs – à payer moins –, ou des consommateurs – à rançonner davantage) qui a permis au cigarettier Lucky Strike, à la fin des années 1920, de doubler en peu de temps sa clientèle potentielle, en envoyant des femmes fumer ostensiblement des cigarettes sous l’œil des caméras pendant une parade nationale. L'idée était d'Edward Bernays (lire son Propaganda). Le capitalisme est aussi enchanté de ce que les femmes "travaillent" (en entreprise) que de ce qu'elles achètent (en magasin). L'arrivée des femmes qui consomment sur le marché est aussi profitable à monsieur Capitalisme que l'arrivée des travailleuses dans les entreprises. 

J'ai connu en d'autres temps (années 1960) la situation d'une famille nombreuse (7 enfants) qui ne roulait pas sur l'or par la profession du père, mais qui a pu occuper un magnifique appartement de 300 m² à Lyon, simplement parce que les allocations familiales étaient suffisantes pour joindre les deux bouts et inciter la femme à "rester à la maison". Mais pour les "alloc", c'étaient les années de vaches grasses. Et c'est sûr, les loyers n'étaient pas encore devenus, pour les propriétaires, la superbe rente de situation qu'ils sont devenus aujourd'hui. Tiens vous, classe moyenne d'aujourd'hui, essayez donc de faire vivre votre famille avec un seul salaire, pour voir. 

L'autre outil de monsieur Capitalisme (cigare et haut-de-forme) pour contrer la revendication sociale (la seule révolutionnaire) fut l'innovation technique, présentée comme dotée d'un potentiel infini de développement. Quand il fallait manœuvrer un aiguillage d'ancienne génération, une musculature "appropriée" était exigée. Aujourd'hui, la technique a fait du basculement du lourd levier métallique un simple bouton à presser. Même chose dans le domaine des poids lourds, où il fallait autrefois des biscotos d'athlète pour tourner le volant du 10 tonnes Berliet : la direction assistée a fait ce miracle. 

L'accès des femmes au monde du travail salarié est donc le résultat d'une double volonté capitaliste : faire baisser le salaire individuel et rendre les tâches physiquement accessibles à des personnes théoriquement plus faibles, donc jugées moins "productives" et moins "exigeantes". Ce qu'on n'appelle plus aujourd'hui les "Arts ménagers" est emblématique du slogan qui appelait à "libérer la femme" de son « immémoriale assignation domestique » (splendide ineptie de Camille Froidevaux-Metterie) : plus le monde domestique est gouverné par des boutons (c'est tellement simple, mais il faut quand même charger, et décharger la machine, et on n'a pas forcément fini), plus la femme est "libérée". Alors, Madame, qu'est-ce qu'on dit à Monsieur Capitalisme ?

Une conséquence sûrement vénielle de cette participation massive des femmes aux tâches productives du pays est qu'il est tombé deux salaires au lieu d'un dans la famille à la fin du mois. En apparence, c'est tout bénéfice. Et en effet, dans les classes moyennes, on a pu améliorer nettement le confort de la maison et la qualité du mode de vie. Mais qu'est-ce qu'on observe, au bout de quelques décennies de ce régime ? C'est que, tendanciellement, le pouvoir d'achat du couple a régressé ou, au mieux, stagné, comme le montrent de multiples témoignages de gilets jaunes. Je l'ai dit : combien de familles peuvent vivre aujourd'hui avec une seul salaire ? Soit dit en passant, c'est à l'aspect hétéroclite du phénomène des gilets jaunes que l'on mesure l'état de délabrement et d'obsolescence des "structures intermédiaires" (syndicats, ex-partis traditionnels et autres).

Monsieur Capitalisme s'est dit que, puisque monsieur, madame et les enfants vivaient bien, il était inutile de pousser la locomotive des salaires. Oh, soyons-en sûr, ça s'est fait très progressivement, de façon imperceptible. Mais un beau jour il suffit d'une "modeste" taxe supplémentaire sur un carburant pour que la situation réelle d'une masse de gens éclate au grand jour, fasse sauter le couvercle de la cocotte, et lance la couleur jaune en masse sur la voie publique, là où personne n'attendait un tel refus, puissant et massif, même si le corps social qui le porte est hétéroclite. Aux échelons inférieurs de la société, il y a bien une homogénéité des conditions de vie, en direction d'une précarité de plus en plus partagée.

Comme quoi les conquêtes obtenues par les luttes pour "l'émancipation féminine" ne sont pas sans quelques effets pervers, quand on observe la situation sous un certain angle. Comme quoi les militantes féministes, surtout les plus exaltées (voir mon billet du 3 février), servent, sûrement sans l'avoir voulu, les projets de monsieur Capitalisme, en occupant le devant de la scène, en faisant, en quelque sorte, diversion. Car elles éloignent ainsi de lui le danger combien plus menaçant que fait peser lui le combat d'une masse de gens pour une société plus juste, une société qui redistribue les richesses de façon plus équitable, et qui empêche les vampires de confisquer à leur seul profit le surplus des richesses produites. 

Ce qui me réjouit le plus dans le phénomène "gilets jaunes", c'est précisément que la justice sociale et la répartition des richesses jouent de nouveau les premiers rôles. Je ne suis pas hostile à un certain féminisme, à condition de ne pas mettre la charrue devant les bœufs et de ne pas inverser l'ordre des priorités : la meilleure méthode est celle qui va du général au particulier, ce que la visibilité tout à fait excessive et disproportionnée de quelques "minorités" (suivez mon regard) a tendance à faire oublier.

Les minorités ne se battent que pour elles-mêmes. Les minorités se plaignent du sort qui leur est fait à elles. Les minorités s'étalent en victimes aux yeux de tous. Les minorités sont par nature égoïstes, fermées sur elles-mêmes. Les minorités n'ont aucune idée de ce qu'est l'intérêt général. Les minorités se foutent éperdument de la République. Les minorités ainsi conçues (à l'américaine) sont de simples nuisances.

Quand la justice pour tous aura été instaurée, il sera temps alors de s'occuper des finitions.

Voilà ce que je dis, moi. 

Note : mon analyse n'a certes pas la rigueur d'un travail universitaire évalué par les pairs, mais à mon avis, l'intuition qui lui sert de fil rouge n'est pas si éloignée que ça de la réalité qu'elle est censée décrire.

dimanche, 03 février 2019

D'UN CRÉTINISME FÉMINISTE

OH LA BELLE BOUSE !

Nous parlons donc de la "Nuit des idées", la grande brasserie où toutes les élucubrations sont admises, et même suscitées, à partir d'un certain degré d'imbibition. La plus manifestement imbibée des interventions dans le dossier paru dans Le Monde du 31 janvier est celle de Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, paraît-il. Madame est une féministe, et ce n'est rien de le dire : il faut lire cette prose pour comprendre à quel degré de décomposition sont arrivées certaines élites intellectuelles dans les pays riches. Décomposition découlant peut-être de la circulation consanguine des idées dans le cercle fermé des élites parisiennes, et l'on sait ce que le "Crétin des Alpes" doit à la consanguinité (voir Le Médecin de village, de Balzac).

Si elle se contentait d'être professeur (non, je ne mets pas de "e") de science politique, je me contenterais de m'assoupir et de somnoler au son de sa musique. Mais elle est également « chargée de mission égalité-diversité à l'université de Reims ». Alors là pardon, mais ça sent très fort, ce machin-là, et vous savez quoi ? Ça fleure bon l'air du temps, le poncif exigé de tout ce qui se prétend "moderne", bref : le nouveau stéréotype (inavoué comme tel, bien sûr) installé en lieu et place des vieux "stéréotypes", violemment dénoncés. La même odeur faisandée (et policière par ailleurs) que tout ce qui proclame avancer sur le chemin triomphal du Progrès indéfini.

Elle commence par un historique de la « condition féminine », où se succèdent les triomphes du féminisme, un historique qui prouve l'inéluctabilité de la marche des femmes vers la disparition de l'injustice que l'humanité masculine leur fait subir depuis 30.000 ans (au fait, c'est quand, "l'aube de l'humanité" ?), du fait de la "domination masculine" (le titre fameux de Bourdieu sonne comme une forfaiture). Dogme selon lequel l'homme, dès les temps préhistoriques, se serait approprié le corps des femmes, les maintenant dans une odieuse sujétion.  Et l'on entend le chapelet des refrains habituels : « immémoriale assignation domestique », « bastions masculins de l'économie et de la politique », « mécanismes par lesquels la domination masculine se perpétue ». Rien que du classique, en Bourdieu dans le texte. 

Elle formule alors une phrase qui constitue selon moi un point culminant de la sottise qui sort à jet continu d'un certain féminisme. Après avoir noté que « les facteurs d'oppression sont pour beaucoup multiples » [?], elle se lance : « Reste qu'il faut pouvoir le repérer [quoi ? ce n'est pas clair], la condition féminine au présent est inédite au point d'annoncer une mutation anthropologique : nous sommes entraînés dans un mouvement de désexualisation des rôles privés et des fonctions sociales qui fait signe vers l'avènement d'un individu générique affranchi des diktats de la nature comme des injonctions de la culture ».

Oh la belle déjection bovinoïde ! Oh l'incroyable théorie de la liberté humaine qui transparaît en filigrane ! Oh la belle conception de la nature ("diktats") et de la "culture" ("injonctions") ! Oh la belle vision de l'individu libéré de tout lien, flottant dans le liquide amniotique de son propre moi et de ses perspectives d'accomplissement personnel ! Je remarque juste que la "mutation anthropologique" a encore quelques siècles devant elle pour gagner la Terre entière. Et l'on peut remplacer sans problème "individu générique" par "individu interchangeable". Sûrement un indéniable "progrès", dans l'esprit de la dame.

Allez, encore quelques fleurs poussées sur ce "compost" (pour être gentil) : « la parentalité n'est plus l'exclusive des couples hétérosexuels » ; « tout individu, quels que soient son sexe, son genre ou sa sexualité, doit se voire reconnaître la légitimité de son désir d'enfant » ; « il s'agit de la [la sexualité] désinsérer de son cadre hétéronormé et d'en finir avec les normes viriles qui la caractérisent pour repenser la rencontre des corps au prisme de la liberté et de l'égalité ». Si j'ai bien compris, le fait pour l'individu de désirer avoir un enfant lui ouvre ipso facto un droit. Et par ailleurs, la dame semble être atteinte d'hétérophobie obsessionnelle. Mais qu'attend le législateur pour mettre fin à cette intolérance et rendre justice aux gens normaux ? Et j'ai la curieuse impression que la dame fait du rapport à la sexualité un critère central.

Maintenant le bouquet final : « Elle [la bataille de l'intime] montre en tout cas, et c'est sans doute le plus difficile à saisir, que la désexualisation n'est pas synonyme de désincarnation : elle ne fera pas de nous des anthropes asexués. La mutation à l'œuvre replace tout au contraire le corps au cœur de nos vies. Simplement, ce n'est plus au prisme binaire des sexes et des genres qu'il faut penser, mais dans les termes inédits de la singularité sexuée et de la fluidité genrée. Il nous reste donc à réfléchir aux conditions nouvelles dans lesquelles s'expriment, au présent, nos existences incarnées ».

Désexualisation, désincarnation, "fluidité genrée", mais où va-t-elle chercher tout ça ? Certains esprits mal tournés pourraient se demander s'il n'y a pas là une tendance à l'onanisme ou à la sodomisation des diptères. Voilà de la confiture de crâne ! Je souhaite bien du courage à celui qui se lancera dans une explication du texte. Et je note l'exaltation incantatoire qui anime son auteur, qui me fait penser – toute proportion gardée – aux envolées lyriques de tous les "philanthropes" qui ont projeté de fabriquer des "hommes nouveaux" et qui ont fait du 20ème siècle un bain de sang.

La remarque qui me vient, après ce festival conceptuel, est que la dame est résolument hermétique à ce qui se passe tout en bas de chez elle, très loin, dans les couches modestes de la société : il faut être singulièrement nanti pour se lancer dans ces acrobaties intellectuelles. Le plus étonnant est d'ailleurs qu'elle l'avoue : « Il va de soi que ces évolutions concernent avant tout les classes les plus favorisées ». "Il va de soi", bien entendu et de toute évidence. Je voudrais voir la dame développer ses théories au comptoir du Café de la Crèche, pour assister au spectacle. Je l'imagine enivrée de ses discours, et je comprends tout de suite qu'elle et ses semblables vivent bien à l'abri du vulgum pecus, dans leur bocal intellectuel. 

Et je me dis que si toutes les élites politiques, économiques et intellectuelles du pays sont dans cet état de décomposition, le phénomène des "gilets jaunes" devient immédiatement logique, évident, aveuglant : protégées par les remparts de la citadelle sociale où elles se reproduisent, ces élites échafaudent des représentations autonomes, libérées de la contrainte d'une quelconque réalité concrète. A ceci près que ces représentations finissent par façonner les nouvelles réalités qui s'imposeront « pour leur bien » aux masses ignorantes, de gré ou de force. Emmanuel Macron (le pouvoir), Carlos Ghosn (l'argent), Camille Froidevaux-Metterie (le savoir) : un trio qui illustre à merveille la méconnaissance, l'indifférence et le mépris d'une caste de nantis pour les gens ordinaires.

Pour Macron, Ghosn et Froidevaux-Metterie, ce sont les élites qui guident le peuple. Cette écœurante saloperie aujourd'hui saute aux yeux. Ce "Progrès"-là, franchement, non merci.

Voilà, c'est la "Nuit des idées" : des mots, des discours, du langage, des "énoncés performatifs" pour sauver le monde ? Même question à propos du "Grand Débat National". Croyez-vous sincèrement que ces parlotes vont changer quelque chose à la situation concrète qui a provoqué la crise des gilets jaunes ? 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : la première fois que j'ai entendu l'extravagance selon laquelle la domination masculine remonte à la préhistoire, c'est dans la bouche de Michelle Perrot, bouche ô combien oraculaire de la cause des femmes. Il n'est venu à l'esprit de personne de répliquer que s'il en est ainsi, c'est qu'il y a peut-être une raison objective. Mais non : l'idéologie est la plus forte, on n'en démord pas, on tient à ses lunettes hallucinatoires et à sa grille de lecture définitive. Un fois pour toutes, l'homme est dominateur, un point c'est tout.

samedi, 02 février 2019

NUIT DES IDÉES ...

... A QUOI ÇA SERT ?

Il n'y a pas que le "Grand Débat National" dans la vie. En France, quand il n'y a plus de débat, il y a encore du débat. La "Nuit des idées", on ne le sait pas assez, est une invention française. C'est une marmite où l'on met à bouillir les plus belles cervelles du pays pour « débattre des grands défis de notre temps » (Le Monde). Sûr que ça va aider l'humanité à les relever, les grands défis ! J'entendais récemment un journaliste s'exclamer : « Mais où sont les intellectuels ? ». Il parlait de la "crise des gilets jaunes" (autre invention bien française). Je réponds : ils sont partout, les intellectuels. Impossible d'ouvrir un bulletin d'information sans tomber sur un "échantillon représentatif" de chapelles universitaires (sociologue, historien, philosophe, économiste, ...). Si ce ne sont pas des intellectuels, qu'est-ce qu'il lui faut, au journaliste ? Si l'on n'y prend pas garde, c'est la noyade ! Surtout qu'à partir d'un certain stade, c'est tout le monde qui devient intellectuel.

C'est sûr, il y a pléthore. Des intellos comme s'il en pleuvait. N'en jetez plus, la cour est pleine. C'en est au point que tous ces discours plus savants les uns que les autres, qui jettent sur le monde actuel les filets à mailles serrées de leurs concepts et de leurs grilles de lecture pour en rapporter des "significations", s'ajoutent, se juxtaposent, se contredisent ou s'annulent. Résultat des courses ? Un BROUILLARD épais, opaque où le pauvre monde n'a aucune chance de s'y retrouver, et où les "chercheurs" eux-mêmes errent sans boussole, ne sachant plus au bout de quel chemin se trouve Rome, à force de panneaux directionnels contradictoires. Le monde actuel, quand on écoute les discours des intellos, je vais vous dire : il est paumé de chez paumé.

Tenez, si on lit Le Monde daté 31 janvier, on trouve, pour amorcer la pompe de la "Nuit des idées", un quatuor d'interventions qui donne une petite idée du monstre qui sortira de la manifestation officielle. Faisons une exception pour Hannah Arendt, appelée à la rescousse alors qu'elle ne nous parle plus que par livres interposés (elle est morte en 1975), aussi pertinent que soit le rappel. Mais le reste est gratiné. On trouve un article de François Hartog, historien, doctement intitulé « Le présent n'est pas le même pour tous ». Tu l'as dit, bouffi ! Il dissèque en effet le mot "présent", il le découpe en ses plus petits éléments, et il conclut de tout ça qu'il y a un « présent présentiste ». Fallait y penser, non ?  Sûr que le concept va aider l'humanité à survivre. Bon, j'admets que j'exagère.

Je passe à Philippe Descola, anthropologue. Il dit, quant à lui, au moins une chose amusante (pas besoin de savoir à propos de quoi) : « C'est un problème de temporalité. C'est comme les trains qui circulent à des vitesses différentes. Comme on croise des trains qui roulent plus lentement, on a l'impression qu'ils sont à l'arrêt, mais c'est une illusion ». Ce qui est rigolo ici, c'est "on croise" : en réalité, dès que votre train est à vitesse de croisière, vous savez que quand il croise un autre train, celui-ci disparaît du paysage en un clin d’œil, avant même que vous ayez pris conscience du choc. Je n'en veux pour preuve (attention : a contrario) que ce qui arrive aux Dupondt à la fin de Tintin au pays de l'or noir (p.55), quand Tintin, lancé à toute vitesse au volant de la voiture de l'émir à la poursuite de Müller, laisse sur place la Jeep qui roule pépère, au point que le passager moustachu croit être à l'arrêt. Et voilà ce que ça donne.

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Il est évident que les deux véhicules ne se croisent pas, mais vont dans le même sens. Mettons cela sur le compte de l'étourderie : ça arrive à tout le monde. 

Cela dit, Descola montre que pour ce qui est du diagnostic et de l'analyse des causes, beaucoup d'intellectuels disposent d'outils impeccables, et que c'est la catégorie "solutions" qui fait le maillon le plus chétif de la chaîne du raisonnement. Car il pose par ailleurs un regard assez lucide sur le temps présent et la catastrophe qui nous guette : « Je ne sais pas si on pourra l'éviter », répond-il à Nicolas Truong. Bien dit. Qui peut supporter l'absence d'espoir ? Même si la formule de Descola ne ferme pas la porte, ça ne l'empêche pas de proposer plus loin une "solution", mais de l'ordre du miraculeux : « Ce phénomène de privatisation s'est mis en place avec le mouvement des enclosures à la fin du Moyen Age et n'a cessé de croître. Pour le stopper, il faut une révolution mentale ». Ah, "Il faut", la clé qui ouvre toutes les serrures, même celles qui n'existent pas, a donc encore frappé ! La solution au problème ? "Une révolution mentale" : voyons, monsieur Descola, est-ce bien sérieux ? On mesure ici l'infinitésimale probabilité que l'espoir de Descola soit exaucé. Y croit-il lui-même ?

Après une telle entrée en matière, la "Nuit des idées" est bien partie pour participer puissamment à l'inflation de blabla qui nous submerge, et que le "Grand Débat National" cher à Emmanuel Macron a déjà commencé à alimenter en abondance. Le brouillard n'est pas près de se dissiper. Je dirai même que plus on produit du débat (du discours) sur les choses, plus le brouillard s'épaissit. Ce n'est certainement pas débattre qu'il faut, si l'humanité veut sortir de la nasse où le capitalisme ultralibéral l'a ligotée, c'est agir : ce n'est pas le "débat démocratique" qui peut quoi que ce soit contre les forces actuellement agissantes. C'est une très hypothétique "force" capable de faire reculer ces dernières. La question est : « Qui, dans les sphères de décision, est en état d'agir ? ». Je pense avoir la réponse.

Promis, demain je vous donne à renifler de près l'odoriférante, la somptueuse, la plantureuse bouse qui clôt le dossier.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 30 janvier 2019

OÙ EST PASSÉ "L'ESPRIT PUBLIC" ?

"L'esprit public" était une belle émission de France Culture, du temps qu'elle était cornaquée par le talentueux Philippe Meyer. Bon, on pouvait trouver ceci ou cela à redire aux propos pleins de componction de François Bujon de Lestang, l'ancien ambassadeur, sorte de M. de Norpois d'aujourd'hui, ou à ceux, éminemment centristes, de Jean-Louis Bourlanges, politicien "modéré". C'étaient des gens de bonne compagnie, qu'on imagine bien à la table d'un bon restaurant, en train d'apprécier plats et vins en regardant le monde. J'ai regretté l'éjection de cette émission, dont je ne connais pas la raison. Pour tout dire, j'ai regretté qu'on cloue le bec à ce commentaire de l'actualité par – qu'on le veuille ou non – de fins observateurs qui savaient en définitive de quoi ils parlaient, quels que fussent leurs engagements par ailleurs.

L'émission qui a détrôné cette intelligence propose, je dois dire, quelque chose de beaucoup plus rudimentaire. Emilie Aubry, que Philippe Meyer a probablement autorisée à garder le titre, n'a certainement pas la même "envergure" intellectuelle : elle se dépatouille comme elle peut en face de gens invités sur des critères flous, et qui ne sont plus là "pour affinités personnelles" (c'était indéniable, et diablement intéressant chez Meyer), mais pour répondre aux questions de l'animatrice, qui s'efforce de construire à sa petite façon un "ordre du débat", en interrompant tel ou tel à l'occasion, ce dont Meyer se faisait un honneur de s'interdire. Le paysage n'est pas le même. Je dis tout de suite que je n'ai rien contre Emilie Aubry : elle fait ce qu'elle peut, elle a des excuses, sans doute n'a-t-elle pas le même bagage. Je suppose qu'elle n'est que journaliste et, au surplus, qu'elle n'a pas lu Alexandre Vialatte. Constatons les dégâts de l'éviction sauvage de Philippe Meyer (après celle de Bourlanges) : "L'esprit public" a disparu corps et biens, seule l'étiquette est restée à la surface.

Dimanche 27 janvier 2019, l'animatrice réunissait Gérard Courtois, du Monde, Aurélie Filipetti, qui dirige aujourd'hui une ONG (Oxfam France), Philippe Manière, présenté sans plus de précision comme "essayiste", ce qui veut tout – donc rien – dire (économiste, si j'ai bien compris), et Christine Ockrent, journaliste (et compagne de Bernard Kouchner, ancien médecin, ancien politicien, ancien ministre soi-disant de gauche débauché par Sarkozy, et ancien porteur de sac de riz sur une plage de Somalie). Un panel très "télégénique", comme on voit. Un beau "plateau", quoique globalement de "seconde zone" en termes de notoriété. Je ne vais pas résumer ce qui s'est dit. Je veux juste apporter mon grain de sel, et dire comment je perçois les propos de ces gens qui s'autorisent à parler dans le poste pour commenter ce qui se passe en France et dans le monde.

J'ai apprécié, parmi les interventions de Philippe Manière, globalement libéral, celle qu'il a consacrée au pur scandale que constitue la désindustrialisation de la France depuis quarante et quelques années. A mes yeux, ce scandale s'appelle un crime : pour aller vite, les dirigeants d'entreprises, pour obéir à la logique de rentabilité imposée par les actionnaires et pour mettre à profit l'aubaine qu'a constituée la libre circulation des capitaux (Reagan-Thatcher), ont "délocalisé", c'est-à-dire ont vidé la France de son tissu industriel. Les responsables politiques, convaincus qu'il fallait faire de la France un pays sans usines (sur fond de doctrine de "division internationale du travail"), n'ont rien fait pour s'opposer à cette véritable saignée : la puissance industrielle du pays a été vendue à la Chine (pas que, mais passons). Philippe Manière a parfaitement raison de dénoncer ce qui restera comme une sorte de suicide économique.

La seule intervention que j'ai retenue du mesuré Gérard Courtois se situe au début, quand il signale la véritable fracture qui existe entre la "France d'en haut" et la "France d'en bas", et souligne le grand écart auquel se livre Emmanuel Macron, en réunissant d'une part le "gotha" des patrons à Versailles, pour d'autre part, aux antipodes, accomplir ses performances sportives devant des centaines de maires ruraux de Normandie puis du sud-ouest. Courtois voit là une contradiction, pour mon compte, j'y vois plutôt une stratégie de communication tous azimuts : celui qui se voit en locomotive affiche l'ambition d'accrocher tous les wagons, du "up" au "bottom". De toute façon, Macron n'a pas vraiment compris ce qui se passe tout en bas de chez lui : même quand il "va au contact", quand il regarde le peuple, c'est au télescope.

Ce qui est intéressant à noter, c'est la réaction de Christine Ockrent (qu'est-ce qu'elle fait là ? j'ai du mal à la voir à la table de Philippe Meyer) au "grand écart" perçu par Courtois : d'abord, elle ne supporte pas les "lamentations" montées du peuple en direction des responsables. Je ne sais plus lequel des invités a lancé la formule, effectivement paradoxale, "foutez-nous la paix et prenez-nous en charge" (affirmation de liberté et demande de maternage). Mais le plus beau vient ensuite, quand elle nie le "grand écart" et qu'elle fait l'éloge des "entrepreneurs", au motif que ceux qui créent des emplois ce sont les patrons des grandes entreprises, souvent des multinationales, et que « c'est cette économie-là qui crée des emplois » (texto). Effarant. Mais sur quelle planète tu vis, Christine ? Tu n'as pas remarqué, au contraire, que c'est précisément cette économie qui ne crée pas de travail, mais des profits indécents (pas l'emploi, mais le CAC 40) et qui ne fait rien pour réduire le chômage de masse ? Et tu as le culot de commenter les gilets jaunes ? Décidément, le dessus du panier journalistique, c'est bien le dessus du panier tout court, qui promène son arrogance et sa suffisance sous les projecteurs, mais surtout hors de portée du "populo".

Et quand Aurélie Filippetti, très justement, place la racine du mal dans l'économie "ultralibérale", Ockrent tente de l'interrompre (je cite mot pour mot) : « Ah dès qu'on brandit cet adjectif on a tout réglé ! ». Je comprends tout de suite à quel genre de râtelier vous trouvez votre pitance, madame : nous n'avons pas les même gamelles, si je peux parodier une publicité célèbre. Christine Ockrent est clairement une journaliste "de classe". Tous ses propos transpirent le mépris pour le peuple et son souci exclusif de vivre parmi les "gens importants" que sa "qualité" mérite, diantre, fi donc, palsambleu, manants passez au large ! Heureusement, elle n'arrivera pas à empêcher Filippetti de développer son point de vue, beaucoup plus lucide et conforme à la réalité économique et sociale du monde actuel.

Je dois reconnaître cependant qu'elle (je parle de C.O.) n'a pas tort en soulignant, dans la population, « la surévaluation de ce que peut faire le politique » (elle a sans doute constaté et mesuré l'"efficacité" de Kouchner quand il était ministre, en pensant à l'incroyable complexité actuelle du processus qui mène à la décision et, pire encore, à son exécution effective). Mais j'ajouterai, madame Ockrent, que c'est précisément ce qu'on leur reproche, aux politiques, et que le délire général qui a saisi le monde tient précisément au fait qu'ils ont capitulé devant la logique économique, en la laissant s'engouffrer dans le "gouvernement des hommes".

Le politique est relégué au rang de serviteur docile du véritable pouvoir qui l'a supplanté, ce qui fait de l'action politique un sous-produit de la logique comptable et gestionnaire (la "gouvernance par les nombres", chère à Alain Supiot, celle qui fait des populations de vagues abstractions statistiques). Les politiques brassent beaucoup d'air et de mots sur le devant de la scène, pendant que, bien à l'abri de ces rideaux de fumée, d'autres acteurs, jour après jour, fabriquent méthodiquement la réalité réelle.

Emilie Aubry a certainement de la "bonne volonté", mais "L'Esprit public" d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec "L'esprit public" d'hier. N'est pas Philippe Meyer qui veut.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 05 janvier 2019

GILET JAUNE : QU'EST-CE QUE C'EST ?

ACTUALITÉ

Non, les gilets jaunes ne sont pas un "mouvement", comme se complaisent à le répéter les commentateurs routiniers. Si c'était un mouvement, il y aurait une espèce d'organisation, un semblant d'organigramme, une forme de hiérarchie. Les journalistes, les commentateurs, le gouvernement attendent de pouvoir discuter avec des délégués du "mouvement", des représentants représentatifs, de pouvoir les interviewer pour qu'ils expliquent leurs "revendications". Les commentateurs, avec les "gilets jaunes", sont devant un fait brut qu'aucune de leurs savantes grilles de lecture ne leur permet de comprendre.

Non, il n'y a pas de revendications, il n'y a pas de représentants, il n'y a pas de porte-parole. Tout simplement parce que, quand il y a un déluge de parole, il n'y a pas de parole. Il ne peut y avoir de "délégués", de "représentants", de "porte-parole" que des "auto-proclamés". On le constate quand on écoute ce qui se dit ici et là. Ici, on veut un "RIC" (référendum d'initiative citoyenne"), là, on veut le renversement du gouvernement, ailleurs, on peste contre les migrants, etc. Tout ça n'a aucun sens.

Tenez, j'étais ce matin rue de la "Ré" (c'est à Lyon), et j'ai vu passer la "manif" : une voiture "Police" devant, deux fourgons "Police" derrière, entre les deux une cinquantaine de "manifestants" précédés par le porteur d'un drapeau français de toute petite taille, lui-même précédé d'une dame un peu exaltée portant une petit drapeau breton. Le gars qui tenait le mégaphone s'égosillait. En particulier, je l'ai entendu vociférer : « Monsieur Macron est un dictateur » (texto). Ma foi, quand on en est là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle, en espérant que celui qui tient le pinceau aura la force de s'y accrocher. [Ajouté dimanche soir : bon, il semblerait que la vraie manif "gilet jaune" a eu lieu l'après-midi, 1300 personnes : dont acte.]

Aborder le phénomène "gilet jaune" sous l'angle classique (j'allais dire "routinier") du "mouvement social" est le signe, selon moi, que l'on refuse de comprendre ce qui se passe. J'entendais hier soir Brice Couturier (vous savez, ce type de France Culture qui dégaine tous les jours ses "penseurs" et ses "think tanks" dans son "Tour du monde des idées"), asséner comme une vérité péremptoire sa thèse risible du "complot rouge-brun". C'est farcesque.

Que des fachos s'efforcent de récupérer à leur profit la négativité exprimée par les gilets jaunes, rien de plus évident. De l'autre côté, Mélanchon, "fasciné" par un pseudo-meneur jouant les martyrs, déploie la même énergie. Pour un complot rouge-brun, je le trouve un peu mou du croupion. Mais j'attends quand même de voir le score que fera le "rassemblement" national aux élections européennes.

Je vais vous dire comment je vois la chose : pour moi, le phénomène "gilet jaune" est le fait d'une "collection d'individus" (vous savez, l'expression de Thatcher, qui disait ainsi ignorer ce qu'est une "société"). Cette expression n'a pour moi rien de désobligeant : elle s'efforce de traduire une réalité sociale, où l'individu se rassemble avec d'autres individus qu'il ne connaît pas, et pour des raisons extrêmement variées. Le gilet jaune cristallise un sentiment intime à chacun, où il serait infiniment vain de chercher un "principe unificateur".

Une collection d'individus, ça dit bien ce que ça veut dire : ça n'a pas de forme, ça n'a qu'un contenu évanescent, virtuel, sans consistance. Une collection d'individus qui, faute de pouvoir analyser clairement et exactement leur propre situation, attribuent à leurs difficultés les origines les plus diverses, les plus fantaisistes, voire les plus injustes et les plus niaises. Il s'agit, je crois, d'une collection d'individus qui forment la base modeste de la société, individus dont le seul message unanime est :

« JE N'EN PEUX PLUS ».

Le gilet jaune est à l'origine la réaction de gens tout à fait ordinaires à une situation de plus en plus intenable, à l'évolution de plus en plus invivable d'un système dont ils subissent les conséquences. Quand on a de plus en plus de mal à finir le mois, on est face à une nécessité. C'est-à-dire qu'on est face à un mur : le mur des conditions matérielles d'existence, qui deviennent de plus en plus difficiles, sous l'impact d'un système aux fragrances totalitaires, qui voit dans la destruction du bien public (du bien commun, de tout ce qui fait précisément "société"), la seule solution pour "fluidifier" les échanges économiques. 

S'il y a autant d'abstentionnistes aux élections aujourd'hui, c'est que la base modeste de la société souffre de plus en plus des effets de l'ultralibéralisme. Si le gilet jaune est le signe de quelque chose, c'est le signe que la base modeste de la société souffre de plus en plus des effets de l'ultralibéralisme. Le pouvoir en place est pris au dépourvu. Il demande au gilet jaune : « Que voulez-vous ? », et le gilet jaune répond – quoique de façon parfois bien confuse : « Que vous cessiez de me rendre la vie difficile et compliquée ».

Le gestionnaire-comptable de l'Etat ne comprend pas cette réponse. Et pourtant c'est à cause de lui qu'on a évacué du paysage tout ce qui ressemble à un "service public" (hôpitaux, maternités, bureaux de poste, tribunaux, ....). Et c'est ainsi qu'on affaiblit l'Etat, que l'on promeut les ruineux PPP (partenariats public-privé), et que Lyon délègue à Vivendi la gestion de l'eau et à Suez le ramassage des ordures (délégations de services publics). 

Voilà ce que dit le gilet jaune : je n'en peux plus du système qui me rend la vie de plus en plus compliquée, de plus en plus étroite et serrée. Je n'en peux plus de l'élimination du paysage de tout ce qui éloigne et épuise le collectif, pour transférer le tout entre les griffes des rapaces. Je n'en peux plus de la montée des injustices.

On n'en peut plus de la Grande Privatisation de Tout. On n'en peut plus de la grande marchandisation de tout. On n'en peut plus de la grande rentabilisation de tout. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 20 décembre 2018

PRISE DE CONSCIENCE ?

EN FAIT, L'ÉCOLOGIE EST UNE POTICHE.

Vraiment ? Vous y croyez, vous, à ce qu'on raconte ? Selon Le Monde (daté 18 décembre, suite à la "COP 24" de Katovice), il faudrait croire que les populations sont convaincues qu'il est indispensable de procéder à la désormais fameuse "transition écologique" et que, si ça coince, c'est la faute aux "politiques", aux gouvernements, aux Etats : « Le philosophe Dominique Bourg souligne la distorsion entre la prise de conscience des populations et l'inertie politique » (ce n'est pas Le Monde qui parle, c'est juste annoncé en une, mais c'est renforcé par l'éditorial, qui dénonce la pusillanimité des Etats). Ma foi, je suis comme les Normands de Goscinny et Uderzo.

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Pour ce qui est des gouvernants, je crois que c'est incontestable : sans même parler de la Pologne, de la Chine ou de l'Inde encharbonnées, de Donald Trump ou de Bolsonaro, pour dire en quelle considération notre président tient la cause de l'écologie, il a suffi d'un problème de politique intérieure (non négligeable, c'est certain) pour qu'Emmanuel Macron, sacré champion de la cause écologique (mais c'était avant la démission de monsieur Hulot), envoie à Katovice un sous-fifre avec mission de représenter la France, et encore, pas pendant toute la durée de la conférence. Avec la "déception" générale à l'arrivée (n'en déplaise à madame Sylvie Goulard).

Mais je me dis que si les gouvernants se permettent cette grande désinvolture à l'égard du climat, c'est certes parce que leurs pays sont engagés dans la grande compétition économique mondiale (les producteurs de pétrole ne tiennent pas à voir se tarir la manne procurée par l'or noir), mais c'est sans doute aussi parce que, politiquement, ils auraient du mal à "vendre" l'argument écologique à leurs populations, plus soucieuses – et on les comprend ! – de préserver ou d'améliorer leurs conditions matérielles d'existence que de sauvegarder la nature.

Prenons les gilets jaunes : qu'est-ce qui a mis le feu à la sainte-barbe du navire France ?

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C'est la taxe dite "écologique" sur les carburants. C'est vrai qu'il faut faire payer les émissions de CO2 par ceux qui les fabriquent, mais il fallait être totalement ignorant, inconscient et irresponsable pour déguiser en argument écologique une vulgaire taxe envoyée dans les gencives de populations déjà mises en difficulté par ce que les nécessités quotidiennes et les dépenses contraintes leur coûtent chaque mois. Macron aurait voulu griller la cause écologique dans l'esprit des populations qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Pas la peine de rappeler le sort finalement fait à l' "écotaxe" de notre Ségolène nationale. Politiquement, l'écologie est bien une "potiche" avec une plante verte pour faire joli dans le décor, mais tellement recollée, raccommodée et rafistolée que plus personne n'est prêt à parier un kopeck sur son avenir. De profundis, l'écologie "politique". L'écologie n'a aucune chance si elle se fait parti politique, elle en garde quelques-unes si elle se fait SOCIÉTÉ.

Car la vérité de l'urgence écologique est là. Jean Jouzel, ancien président du GIEC, cet organe qui rassemble les résultats des recherches de je ne sais plus combien de climatologues, laissait percer son inquiétude, à la clôture de la "COP 24". Il faut impérativement, selon lui, faire en sorte que le climat ne se réchauffe pas de plus d'1,5° dans les années à venir, sous peine d'irréversibilité catastrophique du processus. Pour cela, il faut réduire la production de gaz à effet de serre. Pour cela, la plupart des gens pensent qu'il faudrait se tourner vers les énergies renouvelables. 

Voilà qui est bien parlé, disent certains, mais d'abord, avez-vous pensé à l'empreinte carbone laissée par la fabrication d'un panneau photovoltaïque ? Par l'usinage des énormes pièces métalliques des éoliennes ? Ensuite, est-ce qu'il n'y a pas mieux à faire qu'à s'obstiner à produire (et consommer) toujours plus d'énergie ? Les responsables continuent à seriner que, pour faire disparaître le chômage, il faut toujours plus de croissance : lâcher tous les freins au "dynamisme de l'économie". 

C'est précisément là que rien ne va plus. Les optimistes ont beau faire des sourires à la "croissance verte", cette idée a priori pas si folle apparaîtra tôt ou tard pour ce qu'elle est : une fumisterie. Car la croissance, ça signifie toujours plus d'énergie pour produire toujours davantage de biens. Or, qui dit "énergie" et "production" dit prédation des ressources en énergies et en matières premières : le serpent se mord la queue. Le mécanisme reste à l'œuvre.

Il ne faut pas se faire d'illusion : l'humanité actuelle est revenue à l'époque préhistorique lointaine où chaque clan de néandertaliens ou de sapiens survivait de pêche, de chasse et de cueillette. Voilà ce qu'on appelle "économie de prédation". Aujourd'hui, notre système  (économie de production-consommation) a rejoint la préhistorique économie de prédation , en mille fois pire. Car ce qui était viable quand un tout petit nombre d'humains prenait à la nature ce qu'il lui fallait pour assurer sa pérennité (et pas plus, faute de savoir le conserver et le stocker) est devenu un fléau, quand sept (bientôt neuf) milliards d'humains pratiquent la prédation à grande échelle en dépassant outrageusement les limites du nécessaire, un fléau qui est une vraie menace pour la survie de l'espèce.

On lit ici ou là, on entend aussi de plus en plus souvent des slogans du genre : "Faites quelque chose pour la planète !". Mais elle s'en tamponne, la planète : ce n'est pas elle qui est menacée, c'est l'ensemble des mammifères bipèdes qui s'agitent dessus. "Gaia" (Isabelle Stengers et quelques autres) est totalement indifférente à ce qui peut leur arriver. Elle en a vu bien d'autres, et, quand l'humanité aura disparu de sa surface, elle continuera son existence, ni plus ni moins que comme avant, jusqu'à son absorption dans la "géante rouge" que sera devenu le soleil, dans quelques milliards d'années. S'il y a une solution à trouver, ce n'est pas pour elle : c'est pour nous. Ce qui nous paraît nécessaire et suffisant, à nous autres pays riches, est décidément trop : nous sommes non seulement en train de vider notre garde-manger, mais aussi de le détruire, le garde-manger.

Et la solution, elle n'est certainement pas dans l'innovation : elle est dans le renoncement. Ce que tout le monde appelle "transition écologique" (je mets les guillemets), ça va dans le sens de l'innovation. Ce qui veut dire que ceux qui soutiennent cette perspective ne contestent rien du modèle économique en vigueur, qui est précisément cet insatiable prédateur et accapareur qui est la cause de tout le mal, sous l'apparence séduisante et menteuse du confort, de l'abondance et de la facilité. Et ça veut dire qu'ils n'ont rien compris au phénomène actuel. Pour eux, c'est un modèle incontestable et toujours valide. Cela veut dire qu'ils en sont restés au bon vieux schéma qui consiste à "aller de l'avant" (c'est l'industrie triomphante, c'est Renault-Billancourt, ou c'est le poilu en pantalon rouge qui part à l'assaut sous les balles).

« Ciel ! ce sont les machines,

Les machines divines,

Qui nous crient "en avant"

En langue de savant. »

Guy Béart, Le Grand chambardement (1968).

Alors le renoncement, maintenant. Pour donner une chance à l'humanité de survivre encore quelques centaines d'années (?), elle est là, la solution : renoncer aux facilités. Je veux de la lumière : j'appuie sur un bouton, et la lumière est. Je veux laver ma chemise : j'appuie sur un bouton, et ma chemise est propre. Je veux laver mon assiette : j'appuie sur un bouton, et mon assiette m'est rendue nickel. J'ai un peu froid chez moi : j'appuie sur un bouton, et l'atmosphère se fait agréable et tempérée. J'ai un peu trop chaud en été : j'appuie sur un bouton, et une fraîcheur de bon aloi s'installe. Je dois impérativement aller de Lyon à Molinet ou Strasbourg en voiture : j'actionne le démarreur (une variante du bouton), et j'arrive bientôt à destination. 

Voilà exactement la raison pour laquelle nous autres humains (« Frères humains qui après nous vivez, N'ayez le cœur contre nous endurci »), nous épuisons les ressources qui nous permettent aujourd'hui de vivre agréablement, mais plus pour longtemps. Voilà en réalité à quoi il faut convaincre les populations qu'elles devront renoncer si elles tiennent vraiment à ce que la vie humaine reste envisageable sur terre et à ce que leurs lointains descendants puissent continuer à ne pas avoir très envie de mourir, vu les conditions de vie. Il faut leur dire qu'elles n'ont pas fini d'en baver ! On comprend devant quel mur politique sont placés les responsables : convaincre je ne sais combien de milliards de citoyens de renoncer aux avantages matériels dont ils bénéficient déjà (pays "avancés"), ou dont ils rêvent et se sont fait un programme d'existence (les autres pays, encore plus de milliards de personnes).

Mais qui est prêt à renoncer aux commodités que l'épanouissement économique (et géopolitique) de l'Occident lui a finalement procurées, le plus souvent après d'âpres luttes sociales ? Moi-même, je n'ai guère de sympathie pour cette perspective, bien que (parce que) je sois loin d'être le plus gros prédateur. On fait briller de mille feux l'euphémisme de la "transition écologique" pour ne pas effaroucher les populations.

Comment celles-ci prendront-elles des discours de vérité quand on leur annoncera qu'il faut se serrer la ceinture ? Quand on leur expliquera qu'en réalité, la seule vraie "transition écologique" consiste en un appauvrissement généralisé ? Quand on leur dira que, pour que les générations à venir aient une chance de survivre, il va falloir qu'elles vivent avec moins de confort ? On vient d'en avoir un petit échantillon sur les ronds-points du territoire français à cause d'une petite taxe sur les carburants. Parce qu'on ne sortira pas de cette autre vérité : chaque mois, il faut arriver à la fin du mois.

Alors on pourrait se tourner vers les plus authentiques, les plus gros, les plus gras prédateurs, non ? Bêtement, on a envie de se dire qu'elle est là, la solution. J'imagine le scénario. Là non plus, ce ne sera pas facile, et d'autant plus difficile, compliqué, voire insurmontable que là, il s'agit de s'attaquer au siège du vrai pouvoir. S'attaquer aux populations, ça pose déjà problème. Alors s'attaquer aux puissants, on comprend très vite quelle sera l'issue de la bataille.

A part ça, tout va bien : la COP 24 se termine en pet de lapin ; la production de gaz à effet de serre a battu son propre record l'an dernier ; et sur 577 députés, 491 étaient absents le 30 mai 2018, jour où a été rejetée l'interdiction du glyphosate (il n'y a pas que le climat, il y a aussi la chimie) par l'Assemblée Nationale. Et l'on n'a jamais autant parlé d'environnement, d'écologie, de "gestes pour la planète". 

Si j'étais linguiste, je m'inspirerais du célèbre titre de John Langshaw Austin, Quand Dire c'est faire. Il mettait en évidence les caractéristiques des "énoncés performatifs", ces mots qui déclenchent une action. J'appellerais l'antithèse radicale entre discours écologique et réalité de la lutte pour l'environnement un énoncé contre-performatif : l'environnement, c'est comme l'amour, plus on en parle, moins on le fait. Allez, ne parlons plus de l'environnement, du changement climatique, de l'urgence écologique : laissons advenir ce qui doit advenir.

Non, ce n'est pas une bonne nouvelle.

Voilà ce que je dis, moi. 

samedi, 15 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE

Je prie le lecteur éventuel de m'excuser : je republie ce billet quelques jours après. Je sais : ça ne se fait pas. Mais il se trouve qu'entre-temps j'ai procédé à des ajouts conséquents. Je me suis demandé s'il ne faudrait pas le répartir sur deux jours, parce que ça commence à faire un peu long (2508 mots), mais bon, c'est au lecteur éventuel de voir et de dire. Je me suis efforcé de faire apparaître les additions en bleu, mais étant revenu souvent pour corriger, enlever ou ajouter, je n'ai plus une idée très nette de l'état originel de ce texte, n'en ayant pas conservé le "princeps". Il est donc probable que j'en ai oublié. Bon, est-ce que c'est grave, docteur ?

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur. Et il y a un Raminagrobis qui est en train de ronronner près du poêle en s'affûtant tranquillement les griffes dans l'attente des élections européennes : le "Rassemblement National".

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées que Macron a poussé à la démission en clamant en public : « C'est moi le chef ! », et qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement". Et pour cela, dit-il, « il faut aussi aimer les gens qu'on commande ». De Villiers aurait voulu donner un coup de poing dans la figure à quelqu'un (suivez mon regard), il ne s'y serait pas pris autrement : coup pour coup.


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules, la rigueur morale et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est Jean-Dominique Merchet ou Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. Le Graal d'Emmanuel Macron, ressemble à un paradis, mais c'est un Eden réservé au plein épanouissement entrepreneurial. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le désormais exorbitant droit de travailler, et d'être un peu (à peine) rémunéré pour cela, le critère étant le salaire minimum garanti au Bangla-Desh, les travailleurs du monde entier étant appelés à admettre cette nouvelle réalité des rapports sociaux – je veux dire : à se serrer toujours plus la ceinture. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable. Vive le Bangla-Desh libre !

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimés en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "MAJORITÉ SILENCIEUSE" : des gens "sans voix" qui se font entendre, aucune théorie ne l'a prévu ou théorisé. Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. Je me demande si, parmi les gilets jaunes qui occupent les ronds-points et les péages, on ne trouve pas bon nombre de ceux qui ont renoncé à s'exprimer par la voie des urnes, parce qu'ils ont le sentiment que, de toute façon, c'est plié d'avance et que ça ne sert à rien. Je crois qu'ils ont raison : les types au pouvoir, aujourd'hui, ils sont tous pareils.

Dans le fond, ce qui se passe aujourd'hui nous rappelle que Macron a été porté au pouvoir par l'immense espoir d'un authentique changement dans la façon de faire de la politique et de diriger le pays. Ce qui se passe aujourd'hui traduit, je crois, le sentiment des Français de s'être une fois de plus fait rouler dans la farine : rien n'a changé dans les mœurs politiques françaises. Et cela signifie que Macron est un encore plus gros menteur que Chirac, Sarkozy, Hollande et compagnie. Et qu'il n'est certainement pas un "meneur d'hommes".

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour récent autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. La demande serait au moins à prendre en considération, non ?

Il y a peut-être aussi un appel aux responsables politiques (les responsables économiques sont définitivement inatteignables en l'absence de lois et règlements capables de limiter leur pouvoir) pour qu'ils prennent enfin les moyens d'être moins impuissants à agir sur le réel, dans le dur de la vie concrète des gens. Quand on est chargé de faire la loi, il s'agit de se donner les moyens de la faire appliquer envers et contre tout. Je ne suis pas sûr que la majorité parlementaire actuelle en ait la volonté (je crois même que c'est le contraire, à voir sa composition sociologique). Et je me dis que, même si elle en avait la volonté, elle serait épouvantablement entravée pour faire passer celle-ci de la virtualité conceptuelle dans la réalité sonnante et trébuchante.

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens en "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral. C'est la mécanique implacable du système économique à la sauce ultralibérale qui a produit le gilet jaune.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait pour changer le système ? Et là, c'est loin d'être gagné.

lundi, 10 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE !

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur.

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement".


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est à Jean-Dominique Merchet ou à Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le droit de travailler. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable.

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimées en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "Majorité silencieuse". Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. 

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. 

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens du "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait ? Et là, c'est loin d'être gagné.

Ajouté le 11 décembre : et ce n'est pas le propos tenu hier soir par le président qui va me faire changer d'avis.

jeudi, 22 novembre 2018

LES BEAUTÉS CACHÉES ...

... DU CAPITALISME.

Ou : "QUAND L'ACTIONNAIRE GOUVERNE LE MONDE".

Dans la série : "Des nouvelles de l'état du monde" (n°69).

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On a tout dit de Donald Trump, Docteur Folamour du capitalisme américain, éléphant dans le magasin de porcelaine de la géopolitique mondiale. Je ne vais donc pas l'invectiver, d'abord parce qu'il adore ça et que ça le fait rire, que ça le renforce et que ça confirme ses électeurs dans leur choix ("si on nous attaque, c'est qu'on nous en veut de réussir, ça veut dire qu'on a raison contre tout le monde"), ensuite et par conséquent que je n'ai pas envie de perdre mon temps. Je préfère me contenter d'évoquer la réforme fiscale qu'il a mise en place depuis son arrivée spectaculaire au pouvoir.

Je ne suis pas fiscaliste, je ne peux que m'informer de choses et d'autres, et de temps en temps par la lecture du journal Le Monde, (eh oui, je sais, je ne devrais pas, mais c'est entre plusieurs autres sources, car je m'efforce de "recouper"). Et je suis tombé dernièrement sur une "chronique" lumineuse à force de pédagogie et de clarté. Une chronique signée Stéphane Lauer, dans le numéro daté du 20 novembre. Je savais déjà un peu tout ça, mais là, j'ai vraiment eu l'impression de comprendre ce qui se passe dans le panier de crabes de la nouvelle économie, je veux dire celle qui fait de la satisfaction de l'actionnaire une priorité quasi-totalitaire. J'avais déjà évoqué cette "beauté cachée" du capitalisme actuel le 20 mai de cette année ("L'actionnaire gouverne le monde", à lire ici, où l'on verra qu'il est déjà question de Carlos Ghosn).

Alors la réforme fiscale de l'Oncle Picsou américain (bien réel, hélas : pique-sous, et il ne se trompe pas de poche, il aime seulement les plus que riches) ? Très simple : vous diminuez les impôts. Mais attention, vous ne la jouez pas "petits bras", vous n'y allez pas à la petite cuillère : au char d'assaut. On ne fait pas dans l'étriqué : le programme, c'est une réduction de 1.500 milliards de dollars sur 10 ans. Autant de moins dans le sac du budget de l'Etat américain. J'avoue que j'ai du mal avec les grands nombres, mais ça m'impressionne quand même. 

Bon, c'est vrai, ce n'est pas complètement irrationnel dans le principe, et l'intention peut sembler louable. Mais c'est aussi très hypothétique, car ça revient à placer son espoir de réussite dans les bonnes intentions de tout un tas d'acteurs économiques, puisqu'on attend d'eux qu'ils développent l'investissement, qu'ils augmentent les salaires et qu'ils favorisent assez la croissance pour qu'à l'arrivée le budget trouve un nouvel équilibre grâce aux « recettes fiscales additionnelles », « les multinationales acceptant de rapatrier leur trésorerie sur le sol américain ». Limpide, mon cher Watson !

Mais à l'arrivée qu'est-ce qu'on trouve, en réalité ? Stéphane Lauer appelle ça un "sugar rush", injection du genre "qui-donne-un-coup-de-fouet-momentané", mais dont l'effet ne dure pas. En français, je propose de traduire par "effet d'aubaine". Car ce qui se passe, c'est que les entreprises, n'ayant pas des perspectives de rentabilité assez "attrayantes" (j'imagine qu'au-dessous de 15%, le taux de profit – "résultat net" – est jugé insuffisant), n'ont pas construit les usines attendues, modernisé leurs machines, ou embauché du monde.

Alors qu'est-ce qu'elles ont fait de cette trésorerie "améliorée" ? Je cite Stéphane Lauer : « les entreprises préfèrent utiliser leurs ressources financières pour rémunérer leurs actionnaires ». Vous avez bien lu : "rémunérer leurs actionnaires". Et comment cela se passe-t-il ? Elles rachètent en Bourse leurs propres actions et, sitôt rachetées, les détruisent (Lauer dit "annulent"), ce qui diminue évidemment leur nombre et fait automatiquement monter la valeur de chaque action restante (« le profit étant réparti sur un périmètre plus restreint » ; traduction : "le gâteau est toujours le même, mais on a éliminé pas mal de convives"). C'est de l'arithmétique. Demandez-vous pourquoi Wall Street s'est rarement aussi bien porté que depuis l'avènement de Donald Trump.

L'actionnaire, lui, en redemande. Pensez, 28% d'augmentation de ses revenus attendus cette année (1.300 milliards, selon les calculs de Goldman Sachs) : « Apple, Microsoft, Cisco, Alphabet (Google) et Oracle ont ainsi consacré 115 milliards de dollars pour racheter leurs propres actions depuis le 1er janvier ». L'auteur ajoute que Bush (George W.) avait fait la même chose en 2004, avec le même résultat. 

En face de l'actionnaire, il y a tous les autres (ceux qui n'ont pas, ou si peu). Selon une officine (Tax Policy Center), la classe moyenne y gagne royalement 76 dollars par mois du fait de la baisse d'impôt. Attention, c'est une moyenne. Quant au travailleur, réjouissons-nous : les entreprises ont consenti (mais sous forme de prime) à orienter vers sa poche un "pactole" correspondant à  « 7% de ce qu'elles ont empoché ». Pendant ce temps, l'actionnaire, ce mal-aimé, ce malmené, a dû se contenter de 57% (cinquante-sept pour cent). Une misère ! On lui fait confiance pour clamer à l'injustice qui lui est faite : être obligé de partager ! Et avec des petits, des malpropres !

Et pendant ce temps, qu'est-ce qu'il fait, le budget de l'Etat américain ? Rassurons-nous, ne nous dit pas Stéphane Lauer : « Alors que l'économie américaine est en quasi-surchauffe, les comptes publics se dégradent à une vitesse vertigineuse ». Résultat : les USA, qui avaient emprunté 546 milliards de dollars en 2017, emprunteront en 2018 la modeste somme de 1.300 milliards. Après avoir constaté un peu plus haut que : « Une telle dérive est totalement inédite en période de prospérité », l'auteur ajoute, avec une sorte d'effarement inquiet : « Du jamais vu depuis la crise financière de 2008 ».

"Totalement inédite", "Du jamais vu"... « Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ! », disait Baudelaire. Il est pas beau, le "monde meilleur" ?

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 02 novembre 2018

CLIMAT : L’ACTUALITÉ ENFONCE LE CLOU

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°68).

Et puis voilà, c'est au tour du vénérable et renommé WWF de tirer la sonnette d'alarme : d'après l'ONG "militante" (c'est ce qu'on dit), ce sont 40% des vertébrés qui ont d'ores et déjà disparu de la surface de la Terre depuis les années 1970. Je me dis juste qu'ils ont mis un sacré bout de temps à s'en apercevoir : l'information figurait en toutes lettres (en plus grave) dans le célèbre article du Monde (vous vous rappelez, 15.000 scientifiques, etc.) daté du 14 novembre 2017 !

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Cinquante semaines pour assimiler la chose, il faut le faire. Un cri d'alarme qui laisse définitivement rêveur sur l'efficacité supposée des cris d'alarme. On se dit en effet qu'il ne sert à rien de crier si c'est juste pour occuper un créneau d'information parmi la multitude des créneaux d'information. Un clou chasse l'autre.

***

Et puis c'est au tour de l'OMS de dénoncer la surmortalité des enfants du fait de la pollution : 600.000 par an. Je me souviens en effet des trajets forcés le long de l'avenue du Châter à Francheville à pousser la poussette sous la gueule des énormes pots d'échappement des poids lourds interdits de tunnel de Fourvière, et qui empruntaient cet itinéraire de déviation. Rien d'étonnant à ce que les enfants soient les premières victimes. Les gaz d'échappement des moteurs de camions, je crois que c'est à Sobibor que les nazis s'en servaient : il ne fallait pas longtemps, dans le fourgon spécialement branché, pour obtenir le résultat attendu.

Bon, on se dit qu'à l'air libre, les vents dispersent mieux les miasmes que dans ces atmosphères confinées. On se rassure comme on peut : comme dit Günther Anders, l'humanité n'a plus besoin de Hitler pour s'autodétruire : « Bref, le monde des instruments nous met au pas d'une façon plus dictatoriale, plus irrésistible et plus inévitable que la terreur ou la supposée vision du monde d'un dictateur ne pourrait jamais le faire, n'a jamais pu le faire. Aujourd'hui, Hitler et Staline sont inutiles » (L'Obsolescence de l'homme, II, éditions Fario, 2011, p.204, chapitre "L'obsolescence du conformisme, 1958").

Je n'invente rien et ce n'est pas moi qui le dis : aujourd'hui, Hitler et Staline sont inutiles. La folie technique qui saisit plus que jamais l'humanité a pris le relais pour faire le même job. Sous l’œil vigilant du Comité d'Ethique. Moi, ça fait longtemps que je suis convaincu qu'Hitler et Staline ne sont pas des monstres ou des aberrations rendues possibles dans des systèmes devenus fous. Je suis au contraire convaincu qu'Hitler et Staline sont des aboutissements logiques, qu'ils ont été produits par une conjonction de facteurs où l'appétit de pouvoir et la puissance technique jouent les premiers rôles.

Et que notre "morale" moralisatrice a inscrit dans ses "valeurs sacrées" bien des "trouvailles" de l'un et de l'autre, mais qu'elle les a habillées (nommées) autrement, pour pouvoir continuer à condamner ces épouvantails comme figures de l'horreur absolue (une preuve flagrante dans l'eugénisme, que la médecine actuelle pratique sans états d'âme : combien d'anormaux arrivent aujourd'hui à terme ? Je pose juste la question.).

Et cela permet de comprendre pourquoi sont arrivés au pouvoir, à la demande du corps électoral, plusieurs Hitler au petit pied (Bolsonaro étant le dernier en date) désireux de se débarrasser au plus tôt des garanties qu'offre l'état de droit. Le "populisme" porté démocratiquement au pouvoir est un aboutissement logique : ce qu'on appelle "populisme" est lui aussi le produit d'une conjonction de facteurs au centre desquels on peut placer le mépris de toutes les élites pour le "peuple" concret et la tyrannie exercée par l'économie triomphante.

***

Et puis c'est au tour de France Culture de dénoncer l'action des lobbies, mardi 30 octobre, dans l'émission "La grande table" (animée par l'implacable douceur d'Olivia Gesbert avec ses questions doucereuses et très exactement conformes à l'air du temps). Stéphane Horel, "journaliste indépendante d'investigation et documentariste" vient de publier Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie (La Découverte, 2018, après Happycratie, de je ne sais plus qui, ça devient une mode. Lobbytomie, le titre est sans doute choisi par l'éditeur : je ne dis pas bravo, je préfère le sérieux à l'expression choc).

La dame a eu une grosse demi-heure pour exposer en détail une petite partie des petites et grosses ignominies que les "groupes de pression" commettent – en usant de moyens considérables – dans la discrétion feutrée des couloirs, des antichambres et des cabinets pour qu'aucun dommage ne soit causé aux énormes profits des grosses et très grosses entreprises. Quelles que soient les conséquences sur l'air, l'eau et les sols, et accessoirement la santé des populations.

Je reprocherai juste à madame Horel de ne pas citer une seule fois le nom de Naomi Oreskes qui, avec Erik Conway, avait publié en 2012 une bible irremplaçable, au titre limpide quant à lui, sur le même sujet : Les Marchands de doute, qui jetait une lumière crue, entre bien d'autres réalités scandaleuses, sur les pratiques douteuses de certains "scientifiques" capables de vendre (cher) leur signature pour entretenir la controverse, même sur des questions recueillant un large consensus de la communauté scientifique sérieuse. Le doute profite à l'empoisonneur. Et entretenir sciemment le doute contre toute évidence pour éviter ou retarder les décisions désagréables est un métier à temps plein et grassement payé.

N'a-t-on pas entendu très récemment (ces derniers jours) le nouveau ministre de l'agriculture demander à tous les opposants au glyphosate d'apporter la preuve de la nocivité des pesticides ? Pensez-vous qu'il oserait demander aux industriels de la chimie agricole, avant d'autoriser leurs produits, de prouver leur innocuité ? Que nenni, voyons ! Ne rêvons pas.

***

Quoi qu'il en soit, depuis quelque temps, les choses s'accélèrent et tout le monde semble s'y mettre. Tout au moins en France. D'un côté, je me dis que c'est plutôt bon signe ("coquelicots", "marches pour le climat", ...). D'un autre côté ...

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jeudi, 01 novembre 2018

CLIMAT : CESSER D’ESPÉRER

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°67).

« Ce n'est donc pas parce qu'elle est une découverte de la physique — même si elle l'est aussi — que l'énergie nucléaire est le symbole de la troisième révolution industrielle, mais parce que son effet possible ou réel est de nature métaphysique, ce qu'on ne peut dire d'aucun autre effet antérieur ayant une cause humaine. Je qualifie de "métaphysique" et non d'"épochal" l'effet de l'énergie nucléaire parce que l'adjectif "épochal" suppose encore comme une évidence la continuation de l'histoire et l'avènement de nouvelles époques, une supposition qui ne nous est justement plus permise à nous, hommes d'aujourd'hui. L'époque des changements d'époque est passée depuis 1945. Nous ne vivons plus à présent une époque de transition précédant d'autres époques, mais un "délai" tout au long duquel notre être ne sera plus qu'un "être-juste-encore". L'obsolescence d'Ernst Bloch, qui s'est opposé au simple fait de prendre en compte l'événement Hiroshima, a consisté dans sa croyance — aboutissant presque à une forme d'indolence — selon laquelle nous continuons à vivre dans un "pas-encore", c'est-à-dire dans une "pré-histoire" précédant l'authenticité. Il n'a pas eu le courage de cesser d'espérer [c'est moi qui souligne], ne serait-ce qu'un moment. Peu importe qu'elle se termine maintenant ou qu'elle dure encore, notre époque est et restera la dernière, parce que la dangereuse situation dans laquelle nous nous somme mis avec notre spectaculaire produit, qui est devenu le signe de Caïn de notre existence, ne peut plus prendre fin — si ce n'est pas l'avènement de la fin elle-même.

                 Cette troisième révolution est donc la dernière. »

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Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme, II, Editions Fario, 2011, p. 20-21.

Introduction : les trois révolutions industrielles, 1979.

Note : Ernst Bloch est un philosophe allemand, défenseur de la notion d'utopie, dont l'oeuvre principale est la somme intitulée Le Principe espérance. Mais Ernst Bloch n'avait pas la même grille de lecture que Günther Anders : le concept de "honte prométhéenne" (l'homme invente un objet prodigieux qui produit l'humiliation "métaphysique" de son inventeur) est totalement étranger à ce qui anime Ernst Bloch, indéfectible optimiste. Moralité : la négation du Mal conduit inexorablement à la catastrophe.

***

Le texte cité ci-dessus a donc été publié en 1979 (il y aura quarante ans dans pas longtemps). D'accord, la citation peut indisposer à cause de son ton vaguement prophétique. D'accord, Günther Anders fait de l'atome une quasi-transcendance qui peut aujourd'hui sembler excessive. D'accord, insouciants et heureux dans notre confort, nous laissons ronronner les centrales nucléaires comme un bon gros chat, nous chevauchons l'énergie atomique (« Nous faisons cuire des œufs au plat sur le soleil », s'exclame un témoin de Tchernobyl dans La Supplication (p.186) de Svetlana Alexievitch) et nous vivons tranquillement à proximité de ses usines de production, alors que se sont produits les "accidents" de Fukushima, Tchernobyl, Three Mile Island, Windscale, en attendant mieux.

Mais ajoutez à l'énergie nucléaire les déforestations massives. Ajoutez le changement climatique bientôt irréversible. Ajoutez la tyrannie technique que l'économie toute-puissante fait régner sur la marche du monde. Ajoutez la pollution de l'air que nous respirons, de l'eau que nous buvons et des aliments que nous ingurgitons par des milliers de substances chimiques de synthèse incontrôlées. Alors peut-être admettrez-vous, avec Günther Anders, que notre époque est vraiment la dernière. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, il n'y eut un tel cumul de facteurs de destruction.

C'est la situation produite par cette conjonction de facteurs qui FORCERA l'humanité à changer de mode de vie. Et il y aura des pleurs et des grincements de dents. Et probablement du sang.

Note : un commentateur récent (anonyme) me reproche de dire du mal des gens qui s'efforcent de "rendre le monde un peu plus vivable" (ce sont ses mots). D'abord, je ne dis pas du mal des personnes, mais je ne supporte plus les discours lénifiants et consolateurs qui ne font qu'anesthésier la vigilance. Ensuite, je n'ai rien contre les bonnes intentions et les bonnes volontés, je m'insurge seulement contre l'aveuglement de ceux qui refusent de voir que le monde se rend de jour en jour plus invivable, et que ce n'est pas le "bon cœur" des populations qui le sauvera (vous savez, le vieux refrain : « Si tous les gars du monde devenaient de bons copains et marchaient la main dans la main, le bonheur serait pour demain »). 

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