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mercredi, 17 avril 2019

PHILOSOPHIE

LA LOI DES FORMES DE LA VIE.

« L'esprit emprunte à la matière les perceptions d'où il tire sa nourriture, et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté. »

Henri Bergson, dernière phrase (extraordinaire formule synthétique qui résume une problématique démesurée) de "Résumé et conclusion" de Matière et mémoire (1896), cité par Jean-Luc Godard, le lundi 15 avril 2019, dans la (ce jour-là, entendons-nous bien) formidable émission La Grande table produite par Olivia Gesbert sur France Culture, entre 12 h. et 13 h. 30. Et l'auditeur a l'impression que Godard sort cette phrase, à l'impro, par cœur et sans avoir révisé. Chapeau l'artiste. C'est effectivement une des idées essentielles qui m'est restée de ma lecture des quatre grands ouvrages de Bergson, qui dit que "l'élan vital" est un donné (un fait qui caractérise la chose nommée "la vie"), et qu'il traverse par la force expansive qui le meut la matière inerte, qui le dote d'un corps physique animé ipso facto du battement d'un cœur (ce n'est pas comme ça qu'il le dit). La diversité des formes corporelles des organismes vivants découle, d'après Bergson, de la diversité des matières qu'il a traversées, et dont les deux pôles, du moins dans mon souvenir, sont concrétisés dans le règne, d'une part, des fourmis, d'autre part, des abeilles. Je peux me tromper. Quoi qu'il en soit, cette manière d'imaginer l'origine des formes du vivant m'avait semblé assez judicieuse.

mercredi, 20 mars 2019

J'AI LU SÉROTONINE 4

HR 2019 SEROTONINE.jpgPour rappel : J'ai lu Sérotonine 1 et J'ai lu Sérotonine 2.

Considérations d'un lecteur ordinaire (fin).

Camille entre dans la vie du narrateur à la page 161 du roman. Elle est citée dès la page 11, mais ne fait réellement irruption dans le paysage qu’au moment où Florent se la remémore : chargé par sa hiérarchie de promouvoir les fromages de Normandie (camembert, livarot, pont-l’évêque), une mission "pour du beurre" en réalité, il est amené à servir de tuteur, lui qui vient d'Agro, à une jeune stagiaire de l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort, qu’il vient attendre à sa descente de train, à la gare de Caen.

En l’attendant, il est atteint d’ « un cas de précognition bizarre » : dans une curieuse juxtaposition, il remarque les herbes et les fleurs jaunes qui poussent entre les rails (« végétation spontanée en milieu urbain »), dans le même temps qu’il aperçoit le « centre commercial "Les bords de l’Orne" ». En quoi est-ce bizarre ? en quoi une précognition ? se demande le lecteur. Toujours est-il qu'il s'attend à quelque chose d'au moins inhabituel.

Je remarque au passage un point du style de Michel Houellebecq, qui se débrouille toujours pour éteindre toute velléité d’élan sentimental ou lyrique, en posant à côté de l’ébauche de celui-ci une notation triviale. Une sorte de « romantisme refusé », qui induit une lecture déceptive (probable origine des nombreuses critiques du style, souvent jugé "plat", de Houellebecq). Sa conception, peut-être, du « roman sentimental » qu’il annonçait explicitement dans les médias en 2015, après Soumission. Ce sont peut-être ces impuretés qui font dénoncer à beaucoup de gens en général, et à Antoine Compagnon en particulier, cette « langue plate et instrumentale » (Le Monde, 4 janvier 2019), qui ne se demandent même pas si cet effet produit par la lecture n'est pas exactement celui que l'auteur voulait provoquer. Comme quoi on peut être professeur au Collège de France et connaître des pannes de courant. 

« Lorsqu’elle me dit après un temps très long, dans lequel cependant n’existait aucune gêne (elle me regardait, je la regardais, c’était absolument tout), mais lorsqu’elle me dit, peut-être dix minutes plus tard : "Je suis Camille", le train était déjà reparti en destination de Bayeux, puis de Carentan et Valognes, son terminus était en gare de Cherbourg » (p.162). Economie des moyens, surtout ne pas trop en dire, affubler l’événement sentimental de défroques banales pour qu’il passe inaperçu : Houellebecq semble s’être demandé comment renouveler la scène du coup de foudre. Il enchaîne : « Enormément de choses, à ce stade, étaient déjà dites, déterminées, et, comme l’aurait dit mon père dans son jargon notarial, "actées" » (ibid., toujours ces impuretés).

Labrouste se perd alors dans des considérations bassement terriennes sur l’installation de Camille à Caen pour le temps de son stage. La réponse de Camille vaut son pesant de surprise émerveillée : « Elle me jeta un regard bizarre, difficile à interpréter, mélange d’incompréhension et d’une sorte de compassion ; plus tard elle m’expliqua qu’elle s’était demandé pourquoi je me fatiguais à ces justifications laborieuses, alors qu’il était évident que nous allions vivre ensemble » (p.163). Elle au moins elle sait. La messe est dite : Camille est la femme de sa vie. Ou du moins elle aurait dû le rester, s’il avait su. S’il avait pu.

Tout en étant incapable d'en tirer la seule conclusion logique (l'engagement définitif dans la vie à deux), il perçoit bien ce qu’il représente aux yeux de cette étudiante de dix-neuf ans : « … et j’étais bouleversé, chaque fois que je lisais dans son regard posé sur moi la gravité, la profondeur de son engagement – une gravité, une profondeur dont j’aurais été bien incapable à l’âge de dix-neuf ans » (p.179). Il sait aussi que cet amour qui a quelque chose d’absolu le comble. L’un de leurs « rites » est de dîner le vendredi soir à la brasserie Mollard : « Il me semble qu’à chaque fois j’ai pris des bulots mayonnaise et un homard Thermidor, et qu’à chaque fois j’ai trouvé ça bon, je n’ai jamais éprouvé le besoin, ni même le désir d’explorer le reste de la carte » (p.178, les bulots et le homard n'étant là que pour signifier qu'il ne demande rien de mieux à la vie que d'être là, avec cette femme-là).

C'est là que le livre atteint son point culminant (on est exactement à la moitié), la suite sera une longue pente descendante. Le grand amour : « Je ne crois pas me tromper en comparant l'amour à une sorte de "rêve à deux" » (p.165) ; « J’étais heureux, jamais je n’avais été aussi heureux, et jamais plus je ne devais l’être autant » (p.172) ; « … seuls face à face, pendant quelques mois nous avions constitué l’un pour l’autre le reste du monde … » (p.173) ; «  … et il me paraît insensé aujourd’hui de me dire que la source de son bonheur, c’est moi » (ibid.). Pour dire le vrai, cet amour le dépasse. De leurs moments de bonheur, il garde seulement deux photos, dont une prise dans la nature, quand elle s’occupe de lui, agenouillée : « … je n’ai plus jamais eu l’occasion de voir une telle représentation du don » (p.174). Et il suffit qu'elle vienne vivre avec lui pour qu'il se rende compte que seule cette femme sait faire de la maison qu'il occupe un lieu vraiment habitable.

Oui, mais c’est lui qui n’est pas à la hauteur. On a compris : Sérotonine est un roman d’amour, mais un roman de la déception, voire du paradis perdu. Pas la déception de l’amour, mais de constater l’impossibilité de l'amour dans ce monde-là. Et là, ce n'est plus seulement l’individu Florent-Claude Labrouste qui est responsable : c’est la société : « … j’avais bien compris, déjà à cette époque, que le monde social était une machine à détruire l’amour » (p.173). Je n’ai pas envie de peser les autopsies respectives de ce qui, dans Sérotonine, relève de l’individu, de la société et de la civilisation, je crois que, dans l’entreprise de Houellebecq, tout cela forme un tout, et je n’ai guère de goût pour le médico-légal. Il faut ici considérer l’individu comme une métaphore (plutôt une métonymie, d'ailleurs, si je me souviens bien, peut-être même une synecdoque, allez savoir).

Ce qui est sûr, c’est que le narrateur de Sérotonine s’inscrit dans une problématique qui dépasse la dimension individuelle de Florent-Claude Labrouste, cet être finalement sans consistance et baladé par les circonstances : « Plus personne ne sera heureux en Occident, pensa-t-elle », p.102 ; « …une civilisation meurt juste par lassitude … », p.159 ; « La France, et peut-être l’Occident tout entier, était sans doute en train de régresser au "stade oral" », p.323. L’individu est peut-être libre, au moins en partie, et peut espérer se construire lui-même s’il en a la force et la volonté, mais il ne pourra s’abstraire du cadre dans lequel il a grandi et qui l’a au moins en partie fabriqué : la société, la civilisation.

Je crois que Florent-Claude Labrouste, dans l’esprit de Michel Houellebecq, est la figure quintessentielle de ce pauvre individu de sexe masculin que produit à la chaîne la civilisation occidentale. Il est à l’image de cette civilisation : impuissant à faire que la vie des gens soit guidée par la puissance de l’amour. Ce dont le héros ne se remet pas. C'est le docteur Azote, une trouvaille romanesque d'une force extraordinaire, qui lui déclare : « J'ai l'impression que vous êtes tout simplement en train de mourir de chagrin » (p.316). Il faut entendre tous les propos que tient ce médecin carrément atypique au pauvre narrateur livré aux aléas du destin. On pourrait presque lire Sérotonine juste pour le docteur Azote (pas vrai, bien sûr, mais).

Aymeric (l'héritier aristocrate et paysan qui se suicide devant les caméras de la télévision) non plus ne se remet pas de l'échec de son couple, ni du sort réservé à la paysannerie française par « les standards européens » (« … et l’Union européenne elle aussi avait été une grosse salope, avec cette histoire de quotas laitiers … », p.259). Seules les femmes maintiennent un semblant de mémoire de l'espèce humaine : « ... enfin elles faisaient plus qu'honnêtement leur travail d'érotisation de la vie, elles étaient là mais c'est moi qui n'étais plus là, ni pour elles ni pour personne, et qui n'envisageais plus de l'être » (p.324).

Les individus sont les jouets de « mécanismes aveugles dans l'histoire qui se fait » (Jaime Semprun), impuissants à prendre en main la trajectoire de leur vie et incapables de s’engager durablement quand l’amour se présente, comme la civilisation occidentale qui leur sert de cadre et de destin est impuissante à donner naissance à un monde conduit par la force de l’amour, c’est-à-dire à donner à l’existence des individus un autre sens que la "fonction sociale" qu'ils sont sommés d'assurer. Une civilisation qui a dévoré « le sens de la vie », la vidant de toute raison d'être. Une civilisation qui, avec l'aide indéfectible des sciences humaines, vidange la substance vivante des individus dans la grande machine à produire du pouvoir et du profit.

Une civilisation qui a, grâce à la grande marchandisation de tout, réduit l'amour véritable à une simple « activité sexuelle ».

Et ce genre de système porte un qualificatif infamant, que je dédaigne ici de prononcer.

Voilà ce que je dis, moi.

Notes : 1 - Petite remarque à l'auteur : la carabine Steyr Mannlicher HS50, dans la position du tireur couché, ne repose pas sur un « trépied » comme indiqué p.232, mais sur un bipied.

2 - Autre petite remarque, à propos d'une « édition intégrale du marquis de Sade » (p.281) : je doute que les "fioritures dorées" figurent sur la "tranche", comme indiqué : ce genre de décor se trouve plutôt sur le "dos" du livre.

3 - J'aime bien le « J'aimerais mieux pas » de la page 309, simple et rapide clin d’œil au "I would prefer not to", d'un héros bien connu de la littérature (le Bartleby d'Herman Melville).

mardi, 19 mars 2019

J'AI LU SÉROTONINE 3

littérature,littérature française,michel houellebecq,sérotonine,stendhal armance,impuissance sexuelle,florent-claude labrouste,monique canto-sperber la fin des libertésPour rappel : J'ai lu Sérotonine 1 et J'ai lu Sérotonine 2.

Considérations d’un lecteur ordinaire. 

Jean-Luc Porquet a beau consentir à Michel Houellebecq, dans Le Canard enchaîné du 2 janvier, qu’avec Sérotonine il « parvient à saisir un peu de la vérité du monde », et convenir qu’il a raison, parlant des agriculteurs, au sujet du « plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle », il n’a pas, mais vraiment pas du tout aimé le roman, « oubliable et lugubre ». Je lui laisse son opinion. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que Houellebecq veuille qu’on aime Sérotonine, sans doute se contente-t-il d’être satisfait d’en vendre un maximum d’exemplaires.

Je ne suis même pas sûr qu’il veuille en général se faire aimer, lui, et après tout ça le regarde. Pour ma part, je ne suis pas sûr d’ « aimer » Sérotonine : je me contente de le trouver d’une effroyable justesse dans le regard qu’il porte sur le monde actuel. Je ne me demande même pas ce que ça vaut en tant que littérature. Car Sérotonine est, selon moi, comme Armance de Stendhal, le roman de l’impuissance (« Les effets secondaires indésirables les plus fréquemment observés du Captorix étaient des nausées, la disparition de la libido, l’impuissance.

         Je n’avais jamais souffert de nausées », p.12 ; « Qu’est-ce que nous pouvons, tous autant que nous sommes, à quoi que ce soit ? », p.326), et pas seulement de celle de l’individu Florent-Claude Labrouste, narrateur et personnage principal, qui a été incapable de donner à sa vie quelque inflexion de ce soit. C’est aussi l’échec d’une société, voire d’une civilisation, dont plus personne n'est en mesure de dire où va l'humanité, l'entière humanité désormais embarquée dans un seul navire. Qui est capable de donner au monde actuel quelque inflexion que ce soit ? Quel capitaine pour donner le cap ?

Totalement infirme de la volonté, le narrateur a lâché les rênes, et laisse le hasard guider son existence (« Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots », dit Rimbaud). Il annonce très vite la couleur, et de la façon la plus précise, raison pour laquelle je cite tout le passage : « Mais je n’ai rien fait, j’ai continué à me laisser appeler par ce dégoûtant prénom Florent-Claude,  tout ce que j’ai obtenu de certaines femmes (de Camille et de Kate précisément, mais j’y reviendrai, j’y reviendrai), c’est qu’elles se limitent à Florent, de la société en général je n’ai rien obtenu, sur ce point comme sur tous les autres, je me suis laissé ballotter par les circonstances, j’ai fait preuve de mon incapacité à reprendre ma vie en main, la virilité qui semblait se dégager de mon visage carré aux arêtes franches, de mes traits burinés n’était en réalité qu’un leurre, une arnaque pure et simple – dont, il est vrai, je n’étais pas responsable, Dieu avait disposé de moi mais je n’étais, je n’étais en réalité, je n’avais jamais été qu’un inconsistante lopette, et j’avais déjà quarante-six ans maintenant, je n’avais jamais été capable de contrôler ma propre vie, bref il paraissait très vraisemblable que la seconde partie de mon existence ne serait, à l’image de la première, qu’un flasque et douloureux effondrement » (p.11-12). Le « programme » du roman est explicite dès le début : on ne peut pas dire que le romancier dore la pilule au lecteur.

Le personnage du narrateur est donc dans un laisser-aller fatal. On fera une exception au sujet de Yuzu, la Japonaise pornographique et maniaque du maquillage (elle passe six heures par jour à s’appliquer dix-huit sortes d’enduits : « Elle était comme d’habitude impitoyablement maquillée … », p.24) qui partage sa vie au début du livre : pour une fois, il prend une grande décision. Après avoir brièvement envisagé de la défenestrer ou de la trucider au cours d’une de ces partouzes canines dont elle est friande, mais pesé les conséquences légales, il prend le parti de la laisser tomber, purement et simplement, et de disparaître sans laisser d’adresse, en la laissant se dépatouiller quand il faudrait payer le loyer.

Il n’a pas grand-chose à emporter : « J’avais préparé ma valise dès la veille, je n’avais plus rien à faire avant mon départ. Il était un peu triste de constater que je n’avais aucun souvenir personnel à emmener : aucune lettre, aucune photo ni même aucun livre, tout cela tenait sur mon Macbook Air, un mince parallélépipède d’aluminium brossé, mon passé pesait 1100 grammes » (p.79). J’imagine qu’un smartphone d’élite peut faire mieux que ça en termes de poids. 

Disparaître, en France, n’est pas interdit : « … l’abandon de famille, en France, ne constitue pas un délit. (…) Il était stupéfiant que, dans un pays où les libertés individuelles avaient d’année en année tendance à se restreindre, la législation ait conservé celle-ci, fondamentale, et même plus fondamentale à mes yeux, et philosophiquement plus troublante, que le suicide » (p.59). D’accord en ce qui concerne la restriction des libertés individuelles (voir La Fin des libertés, de Monique Canto-Sperber, qui vient de paraître). Ne doutons pas que la lacune juridique du droit français sera bientôt comblée.

Il prend donc le droit de disparaître (voir Disparaître de soi, de David Le Breton, aux éditions Métailié, où la chose est décrite comme un fait de civilisation), c'est d'ailleurs la morale définitive qu'il semble tirer de toute son existence : « De mon côté, avant de franchir la porte, je m'excusai du dérangement, et au moment où je prononçais ces mots banals je compris que c'était à cela, maintenant, qu'allait se résumer ma vie : m'excuser du dérangement » (p.327).

L’impuissance dont parle Sérotonine est donc celle d’un personnage. Mais l’impuissance sexuelle dont souffre le narrateur dans le présent de l’action se double d’une autre impuissance, et bien plus grave. Celle-ci n’est plus d’ordre médical, mais moral, sur le plan individuel, mais aussi, on le verra, anthropologique. Florent-Claude Labrouste, n’a jamais été en effet capable de faire face au véritable amour quand les circonstances l’ont mis en présence, d’abord de Kate, qui l’écrase de son intelligence mais qu’il laisse un jour en larmes, sur un quai de gare pour rentrer en France.

Ensuite de Camille, la femme de sa vie, la plus belle histoire de ses amours qui, par la faute de sa faiblesse de caractère, finira bêtement et tristement. Au fond, il ne s'engage jamais complètement dans ce qu'il fait. Il est très bien payé, comme contractuel au ministère de l’Agriculture, en tant qu’ancien d’Agro, mais en même temps qu’il quitte Yuzu, il disparaît aussi sans problème du paysage de son employeur, alors même que son supérieur juge ses rapports clairs et intéressants (« vous êtes un de nos meilleurs experts », p.61), en racontant des salades sur fond de concurrence mondialisée des compétences : « En somme, vous passez à l’ennemi … » (ibid.).

De même, il foire un jour sa grande aventure avec Camille, quand il tombe nez à nez avec elle en sortant de l’hôtel main dans la main avec une femme (Tam) qu’il a croisée dans le cadre professionnel et qui ne compte guère dans son existence. Un malheur, mais révélateur de sa trajectoire personnelle, livrée aux occasions qui se présentent et à l’improvisation d’un temps présent sans mémoire et sans projet.

Voilà ce que je dis, moi.

Suitetfin demain.

samedi, 02 mars 2019

J'AI LU SÉROTONINE 2

2 – Le livre.

(voir billet du 12 février)

Ce que je retiens de la lecture de Sérotonine.

Drôle de lecture, quand même. Pensez, après avoir refermé le livre de Michel Houellebecq, un jour où je furetais dans les rayons de la librairie Vivement dimanche, je suis tombé sur un petit ouvrage de David Le Breton que j’ai acheté aussitôt.

Et cela au seul motif qu’il s’intitule Disparaître de soi (Métailié, 2015). Rendez-vous compte : exactement les mots que j’avais écrits au crayon à la lecture de Sérotonine en face de cette phrase : « Je parvenais à me brosser les dents, ça c’était encore possible, mais j’envisageais avec une franche répugnance la perspective de prendre une douche ou un bain, j’aurais aimé en réalité ne plus avoir de corps, la perspective d’avoir un corps, de devoir y consacrer attentions et soins, m’était de plus en plus insupportable … » (p.92). En fait j’avais souligné "j’aurais aimé ne plus avoir de corps" avant d’inscrire la formule dans la marge.

Pour terminer sur la circonstance, j’ai lu le livre de Le Breton, et j’ai compris pourquoi les sciences humaines en général et la sociologie en particulier souffrent d’une infirmité génétique irrémédiable par rapport à la littérature : l’universitaire produit un livre de tâcheron qui commence par une compilation laborieuse de cas pris généralement dans la littérature (ici le Bartleby d'Herman Melville, Robert Walser, Fernando Pessoa, etc.) et se rapportant au thème que l’auteur s’est choisi, cas dont il fait consciencieusement l’autopsie de façon finalement médico-légale, et où il arrive à lâcher une énormité en faisant de la disparition de soi « une expression radicale de liberté » (p.49 et sans explication). Est-ce que l'impossibilité de se plier à l'observance d'un code est pour autant une expression radicale de liberté ? J'en doute fort, au moins ça se discute.

Heureusement, la suite évite de me faire trop regretter mon achat : l'auteur associe de façon plus convaincante des "faits sociaux" typiques de notre époque, qui montrent le vampirisme effréné d'un système qui vise à vider l'individu de sa substance personnelle (et je ne pense pas seulement à la commercialisation des données personnelles par les "GAFA"). Reste que la littérature est seule à être en mesure de réaliser l'unité du savoir humain. Et que la "disparition de soi" dont la société actuelle nous parle n'est pas l'expression d'un choix, mais l'effet d'un puissant processus de civilisation. Elle nous l'impose.

Sérotonine s’oppose au Disparaître de soi de Le Breton un peu comme les physiciens opposent matière et antimatière. Oui, le bonhomme que met en scène Houellebecq est vide et nul (« …enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet », p.181), il est dans une profonde dépression, dans un état de déréliction pitoyable, il se laisse aller, il ne croit plus en rien, il n’a même plus de désir.

Mais l’étonnant, c’est que dans ce récit d'une déconfiture morale, psychologique et humaine, le romancier parvient à donner à son personnage de Florent-Claude Labrouste, en en faisant une sorte d’anti-Vautrin (le personnage de Balzac est tout en force redoutable, même quand il se fait coffrer par un flic, alors que Sérotonine raconte un naufrage de la première à la dernière page), une existence littéraire spectaculaire et puissante. L'effet de présence est étonnant. Pas à la portée de la première Christine Angot venue.

C’est peut-être ce qui défrise les ennemis de Houellebecq : il élève un superbe monument à la Négation. Il s'en prend aux raisons de vivre (aux "valeurs") communément admises par la communauté des croyants, je veux dire les idolâtres du "Progrès". Les œuvres de Houellebecq, en commettant cette infraction, illustrent assez bien ce que Philippe Muray désigne comme l’enfer des bonnes intentions porté par la modernité, qui est l’évacuation pathologique du tragique inhérent à l’existence humaine : la négativité, autrement dit le Mal. Ce qui se prétend moderne et progressiste aujourd’hui a juste balayé sous le tapis rutilant du "Progrès" (= l’empire du Bien selon Muray) la poussière de sa propre négativité. Et réprime sans pitié tout ce qui met le doigt dessus pour le désigner comme telle.

Et le paysage de ce désastre d’une civilisation (« Plus personne ne sera heureux en Occident, pensa-t-elle », p.102 ; « …une civilisation meurt juste par lassitude … », p.159 ; « La France, et peut-être l’Occident tout entier, était sans doute en train de régresser au "stade oral" », p.323) défile devant le lecteur avec la clarté de l’évidence, dans une narration qui coule sans heurt, avec une régularité, une fluidité qui rendent le récit incontestable et sa « vérité » d’autant plus tangible. J’avais eu la même impression à la lecture de Soumission : une coulée irrésistible. Il y a là un savoir-faire d’autant plus redoutable que les caractéristiques du personnage du narrateur rendent bien compliqué le processus d’identification, ce ressort habituel du romanesque qui donne au lecteur l’impression de se trouver dans l’action.

Houellebecq a trouvé là un moyen « non-brechtien » de pratiquer la « distanciation » : il faut le faire ! Brecht, pour cela, n'hésitait devant aucune grossièreté intellectuelle : il montrait les rouages de la machine théâtrale au sein même de l’action théâtrale : cela suffisait, pensait-il, pour que le spectateur se sente moins « dans l’histoire » que dans une salle bien concrète, où il ne devait jamais perdre de vue qu’un acteur est un acteur, et non le personnage qu’il joue. Tout ça parce que le public ne devait jamais perdre de vue la problématique sociale de l’œuvre et son lien avec la réalité économique et politique : c'était du théâtre militant. Houellebecq n'est pas un militant : il regarde le monde. Il a cessé d'avoir envie de le changer. C'est du réalisme.

Le lecteur accompagne donc Florent-Claude Labrouste dans son naufrage, décrit comme une sorte de mécanique fatale, et auquel le personnage et le lecteur assistent impuissants. Sérotonine est peut-être (entre antres) le roman de l’impuissance : « … je compris que le monde ne faisait pas partie des choses que je pouvais changer … », p.182 ; « … décidément on ne peut rien à la vie des gens, me disais-je, ni l’amitié ni la compassion ni la psychologie ni l’intelligence des situations ne sont d’une utilité quelconque … », p.222-3 ; « Qu’est-ce que nous pouvons, tous autant que nous sommes, à quoi que ce soit ? », p.326. On conçoit que cette litanie des aveux heurte de plein fouet la morale de la volonté inculquée par la tradition chrétienne, selon laquelle « quand on veut on peut », socle d’une conviction du pouvoir de la volonté (= de la liberté) individuelle partagée par toute une civilisation.

L’impuissance masculine du héros, dans l’Armance de Stendhal (le « babilanisme »), est une exception, un cas particulier, elle a quelque chose d’accidentel et d’infâme. Florent-Claude Labrouste subit certes cette impuissance sexuelle (quoique de nature médicamenteuse, induite par le Captorix, cet antidépresseur qui réduit à néant la libido), mais c’est aussi celle, beaucoup plus générale, de « l’homme occidental » (p.87) : les femmes quant à elles (attention : seulement quand elles sont jeunes et fraîches) maintiennent éveillé l’instinct de reproduction et continuent à faire « plus qu’honnêtement leur travail d’érotisation de la vie » (p.323). Et au-delà même de la défaite des hommes, l’impuissance dont parle Houellebecq est aussi celle de la civilisation occidentale.

La civilisation de l'Occident règne sur le monde, et le roman de Houellebecq met précisément le doigt là où ça fait le plus mal : si cette civilisation finit, c'est le monde qui finit.

Voilà ce que je dis, moi.

A suivre, prochainement.

mardi, 12 février 2019

J'AI LU SÉROTONINE 1

1 - La toile de fond.

J’ai donc lu Sérotonine de Michel Houellebecq. Je me garderai de faire l’éloge de l’auteur et de son roman. Je me garderai aussi de raconter l’histoire qu’on y trouve, au demeurant assez mince, où le scénario ressemble assez à l’idée qu’on se fait d'une « marche au supplice », mais dans un état proche de l'hébétude (je crois que c'est dans Ennemis publics (2008) qu'on trouve ce mot sous la plume de l'auteur pour qualifier sa propre attitude). Aujourd'hui, je me contenterai de dire, aussi directement que possible, les réflexions que m’inspire la lecture de ce livre.

Ce n’est pas forcément facile. D’abord la question du style. Bien des « gens autorisés » lui reprochent sa platitude, sans se rendre compte que cette platitude correspond en tout point au projet littéraire : un style volontairement décharné au milieu et famélique sur les bords, sans belles phrases, sans substance charnue, l’image exacte du « moi » de Florent-Claude Labrouste, le protagoniste. De toute façon, Houellebecq a répondu par avance à toute critique de son style dans sa Lettre à Lakis Proguidis (1997) : « Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : "La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire." ». « Quelque chose à dire » ! Pour ça, on peut lui faire confiance.

Ce projet, quel est-il ? Je ne suis pas dans la tête de celui qui l’a conçu et réalisé, mais il ne me semble pas absurde de le formuler ainsi : « Description méticuleuse de la loque intérieure que la civilisation occidentale, matérialiste et consommationniste, a faite de l’individu ». Une loque intérieure, le sac vide de la peau de Saint Barthélémy, qui fut écorché, comme on sait. Voilà l'individu occidental tel que Houellebecq nous le montre, à travers le personnage de Florent-Claude Labrouste.

MICHEL ANGE ST BARTH.jpg

Visible sur le mur du fond de la Sixtine.

Je n’ai pas réussi à retrouver dans quel texte Houellebecq émet explicitement cette idée de l'inanité infligée par la civilisation technique à l'individu moderne, mais il me semble bien que. Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, à la lecture de Sérotonine, j’ai retrouvé l’impression produite par Extension du domaine de la lutte, où le personnage, éprouvant la liquéfaction de ses raisons de vivre, fait face à ce vide.

Comment s’y est prise notre civilisation pour aboutir à ce paysage intérieur dévasté ? C’est la question cruciale que posent les romans de Houellebecq en général, et celui-ci en particulier.

J’essaie de comprendre depuis longtemps comment cette civilisation, qui a façonné le monde d'aujourd'hui de façon ineffaçable (non, pas de jugement de valeur : un fait), a pu aboutir à cette façon de désastre humain. C'est sûr, notre romancier est loin d’être le premier ni le seul à faire ce constat. Mais il est certainement le seul à donner à celui-ci une forme littéraire aussi achevée, aussi pertinente.

Oui, comment en est-on arrivé là ? A cette question, du point de vue qui est le mien au fond de mon terrier, je réponds qu’il y a d’abord la production des objets, renforcée plus tard par leur promotion, au moyen de la publicité, cette arme de décervelage massif : la marchandise s’est imposée en tant que « bien » dans nos représentations du monde, disant au « moi » de l'individu : "Ôte-toi de là que j'm'y mette". Houellebecq le dit : « ... la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir » (Approches du désarroi, 1992). Comment fonctionne l'image publicitaire ? C'est tout simple : en conduisant l'énergie du désir vers un objet marchand. Le désir humain réduit à la marchandise. De ce point de vue, tout ce qui est humain est transformé en marchandise.  

De « moyen » qu’elle était, la marchandise, élevée à la dignité de « fin » par la publicité, a acquis, grâce à celle-ci, une aura, un surcroît de dignité, une intensité d'« être » supplémentaire, quoique fantomatique. Elle a progressivement gagné du terrain dans nos imaginaires, occupant de plus en plus de place dans nos désirs, les dirigeant toujours davantage vers le monde des objets et se substituant à d’autres désirs, qui venaient auparavant de l’intérieur. La publicité est même devenue un objet d’étude à part entière, jusqu’au sein de l’université, c’est vous dire que la moisissure a gagné le centre du cerveau. 

Et puis sont arrivés les moyens de communication de masse. Après le téléphone, première intrusion du monde extérieur dans l'univers domestique et première « connexion », il y eut d’abord la radio, dont l’écoute, dans le premier 20ème siècle, nous est presque présentée comme religieuse, la famille réunie communiant autour du « poste ».

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C’est précisément contre l’irruption de la radio dans le cercle familial que s’insurge violemment le philosophe Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme, au motif qu’elle capte toute l’énergie d’attention que son absence permettait de consacrer à ses proches. Elle capte l’oreille de l’auditeur, c’est-à-dire qu’elle le rend captif et le détourne de sa propre existence. Le chant des sirènes, quoi.

La radio est, selon Anders, un intrus, un parasite, une interférence qui s’interpose indûment comme un écran entre les personnes qui vivent sous le même toit, induisant une forme de relâchement dans leurs relations. Il n’a pas complètement tort, même si l’appareil en question s’est fondu dans le paysage avec le temps, au point que tout le monde vit avec et que son absence paraît presque inconvenante.

Quant à la télévision, c'est pire, car si l’effet de la radio n’est pas niable, mais somme toute limité, l’évidence est encore plus éclatante s’agissant du petit écran, et son effet encore plus dévastateur : la fascination produite sur les gens présents dans la pièce est telle que les regards sont irrésistiblement attirés par l’image animée, et plus personne ne s’adresse à son voisin. Bon, c’est vrai, je me rappelle des soirées chez M. Bachelard, à Tence, quand la télé était encore rare (et en NB) : l’ambiance était souvent déchaînée lors des premiers Interville (Guy Lux, Léon Zitrone, Simone Garnier).

Même chose pour le Tournoi des 5 nations regardé en famille et commenté par Roger Couderc (« Allez les petits ! ») ou, en 1990, au camping de Mamaia, sur la Mer Noire, où cinquante personnes et plus se rassemblaient le soir venu devant la lucarne allumée. Cela ne change rien au diagnostic : la télé impose son ordre aux individus, comme la flamme attire les phalènes, faisant de chaque téléspectateur une solitude à côté des autres solitudes. La télé emporte dans son nulle part, morceau par morceau, la vie intérieure de l'individu, pour la remplacer par une foule innombrable de fantômes. L'individu moderne est habité par des fantômes qui, dans le miroir, ont tellement pris son aspect qu'il les prend pour lui-même.

Le stade provisoirement ultime de ce processus de dépossession de soi par les moyens de communication de masse est évidemment atteint par le déferlement récent du smartphone sur le pauvre monde. Chacun emporte avec lui, dans tous ses mouvements, sa radio, sa télé, son téléphone, sa machine à écrire. Et sous ce volume restreint et maniable, il emporte tout son « moi », qu'il a « externalisé » (essayez de l'en priver, pour voir !). Et beaucoup d’utilisateurs tiennent ce « moi » à la main en toute circonstance, prêts à répondre dans l’instant au moindre stimulus. Le plus renversant dans l'affaire, c'est l'ahurissant degré de consentement des individus à la chose, au motif diabolique que « ça peut rendre bien des services ». L'innovation technologique, c'est Ève tendant la pomme à Adam. C'est Faust tenté par Méphisto. 

Par-dessus tout ça, la faculté de se connecter avec la planète entière dès qu’on le veut : grâce à cet outil, l’individu ressemble à l’araignée qui, au centre de sa toile, semble exercer un pouvoir absolu sur son entourage immédiat (fût-il au bout du monde), sauf que si ça lui donne l’impression de vivre intensément l’instant présent (ne rien manquer de ce qui se dit, se sait, se raconte, ...), il n’a jamais été aussi réellement seul.

Pas de plus flagrante image de solitude que celle de passagers du bus ou du métro concentrés sur ce qui se passe sur leurs écrans personnels : l’individu est réduit à lui seul, et les autres, bien concrets dans leur chair et leurs os, bien palpitants de vie, ont disparu. Le smartphone a réinventé l’onanisme social, cette "délectation morose". Comment une quelconque société digne de ce nom pourrait-elle survivre en tant que société dans ce contexte ? Un jour viendra peut-être (on peut rêver) où les individus se rendront compte que, loin d'être des araignées au centre de leur toile, ils sont la mouche qui vient se prendre dans les filets tissés par d'autres gourmands arthropodes.

Ainsi, étape après étape, la civilisation technique a trouvé des moyens de plus en plus sophistiqués de s'introduire dans la conscience, dans la mémoire, dans les affects, dans les goûts, dans les choix des individus, pour remplacer ce qui tenait autrefois à leur "personnalité propre" par une personnalité d'emprunt, largement virtuelle, largement fabriquée par une instance extérieure, et beaucoup plus docile aux exigences du système. Et avec le siphonnage des données personnelles par facebook et consort, le système n'a pas fini de vider l'individu de son « moi ». Houellebecq le dit (Approches du désarroi) : « Les techniques d'apprentissage du changement popularisées par les ateliers "New Age" se donnent pour objectif de créer des individus indéfiniment mutables, débarrassés de toute rigidité intellectuelle ou émotionnelle ». Les gens ne savent plus où se trouve leur désir : ils ont perdu la source d'eux-mêmes.

C’est cette invasion progressive du moi par des sollicitations extérieures, dotées de toutes les apparences de la proximité, de la vie et de la familiarité, qui fait dire à Georges Bernanos (je crois bien que c’est dans La France contre les robots, 1944) que la civilisation technique est « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » : dépossédé de lui-même, l’individu ne s’appartient plus, il appartient corps et âme à toutes les réquisitions qui ne cessent de le convoquer hors de lui, en provenance du monde extérieur (fil twitter, facebook, telegram, instagram, amstramgram, …). Il ne peut plus être dans l’action : il est paralysé dans la réaction à ce qui vient du dehors.

Le moi individuel s’en trouve fragmenté en autant de petits bouts que de sollicitations reçues. Car le pire, c’est que ces petits bouts, en s’accumulant, ont fini par former une foule fantomatique qui s’agite à l’intérieur et qui, en le remplissant d’artefacts, lui a refaçonné un « moi » presque complet (et constamment renouvelé par un flux permanent, parfois obsessionnel), un « moi » exogène sur lequel l’individu a de moins en moins de prise (et je ne parle pas de la relation au temps : il peut oublier son texto d'il y a dix minutes, seul le « réseau » n’oubliera rien de ce qu’il y a laissé). Dans ces conditions, peut-on encore parler de volonté ? De libre-arbitre ? Dans l’expression du « désir », impossible de savoir quelle est la part du « moi » authentique et la part de propagande ingurgitée. C'est peut-être pour ça que Michel Houellebecq se méfie du désir : « Si l'on considère que le désir est mauvais, ce qui est mon cas ... » (Entretien avec Christian Authier, 2002).

C’est si vrai que la crise des gilets jaunes a mis en lumière l’illusion de susciter une relation humaine au moyen de « l’ouverture » électronique sur le monde : combien de fois n’a-t-on pas entendu parler, au cours des reportages sur les ronds-points, d’une forme neuve de « socialisation », certains allant même jusqu’à déclarer qu’ils avaient trouvé une espèce de « famille » ? Preuve que la vraie socialisation passe par la relation interpersonnelle directe. Un « réseau », ça vous bombarde de propagandes diverses ou d’éructations haineuses : c’est bon pour fixer des rendez-vous, pas pour se faire d’improbables « amis ».

Alors Houellebecq, dans tout ça ? Eh bien selon moi, avec Sérotonine, on est en plein dans ce paysage, perdu au milieu de nulle part, seul. La plus forte impression d’ensemble qui se dégage du livre est vraiment le sentiment d’une solitude irréparable et définitive, une solitude dense, massive et compacte, qui s’épaissit à mesure que le moi du personnage se met à flotter et à se diluer dans l’air, de plus en plus évanescent. Je connais peu d'écrivains capables de traduire en littérature avec une telle justesse le sort commun fait par le monde réel à l'individu ordinaire. Il faut beaucoup de compassion envers l'espèce humaine pour donner une forme littéraire aussi accomplie au désespoir. Je peux me tromper, mais je persiste à penser que Michel Houellebecq appartient à cette espèce d'hommes qui ont nourri un espoir infini dans l'avenir de l'humanité, et qui se sont cassé le nez sur la réalité. Peut-être son ambition est-elle de traduire en littérature l'absolu de la DÉCEPTION.

Tel est, selon moi, le paysage humain qui sert de territoire aux personnages de Michel Houellebecq, et en l’occurrence à Florent-Claude Labrouste. 

Tout ça pour dire à quel point Sérotonine parle du monde tel qu'il est, et à quel point il entre en résonance avec l'idée que je m'en fais.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : Prochainement, quelque chose de plus consistant sur le livre lui-même.

lundi, 21 janvier 2019

HOUELLEBECQ

HOUELLEBECQ POÈTE

Pour illustrer la « platitude » que bien des gens reprochent au style de l'écrivain, je me penche aujourd'hui sur son écriture poétique qui fut son premier moyen d'expression littéraire. S'il y a "platitude", elle est réfléchie, voulue, intentionnelle, et plutôt deux fois qu'une. C'est une "platitude" clairement théorisée par Michel Houellebecq. Mais commençons par le poème censé expliquer le titre "La possibilité d'une île". 

 

« Ma vie, ma vie, ma très ancienne

Mon premier vœu mal refermé

Mon premier amour infirmé,

Il a fallu que tu reviennes.

 

Il a fallu que je connaisse

Ce que la vie a de meilleur,

Quand deux corps jouent de leur bonheur

Et sans fin s’unissent et renaissent.

 

Entré en dépendance entière,

Je sais le tremblement de l’être

L’hésitation à disparaître,

Le soleil qui frappe en lisière

 

Et l’amour, où tout est facile,

Où tout est donné dans l’instant ;

Il existe au milieu du temps

La possibilité d’une île ».

 

Il flotte encore dans ce texte, qui figure à la page 433 de La Possibilité d'une île, un arôme d'effusion personnelle et un zeste d'effluve de sentiment, certes teintés d'ironie, mais. A ce titre, il n'illustre guère, la "théorie du style" qui figure à la page 451 du même roman. Attention : « Dans la rédaction de leurs consignes, ils [les "Sept Fondateurs" de la néo-humanité] se reconnaissent d'ailleurs comme principale source d'inspiration stylistique, plus que toute autre production littéraire humaine, "le mode d'emploi des appareils électroménagers de taille et de complexité moyennes, en particulier celui du magnétoscope JVC HR-DV3S/MS" ». Attention, disais-je, on n'est pas dans Lamartine ou Musset. Pas de lyrisme, pas d'épanchement sentimental, pas de "musique avant toute chose" (Verlaine).

Ailleurs (Lettre à Lakis Proguidis, dans Interventions 2, où il faut bien dire que j'ai parfois l'impression qu'il se paie ma tête), Houellebecq dénonce : « Au contraire, de prime abord, la poésie paraît encore plus gravement contaminée par cette idée stupide que la littérature est un travail sur la langue ayant pour objet de produire une écriture ». De quoi décoiffer René Char, Paul Valéry, Louis Aragon, Guillaume Apollinaire, Paul Eluard et beaucoup d'autres. 

Bon, il est vrai que, toujours dans Interventions 2, on trouve de la musique dans "Opera Bianca", spectacle ("installation", ça fait tout de suite plus digne) très contemporain (1997 au Centre Pompidou). Mais pas n'importe quelle musique. Les sculptures de Gilles Touyard se mêlent au texte de Houellebecq, sur fond de "musique" du compositeur Brice Pauset. Or il faut savoir que Brice Pauset, dont je ne connais pas toutes les productions, applique scrupuleusement le principe énoncé dans La Possibilité d'une île, au moins dans une pièce où il place un micro à la sortie d'un aspirateur. Je ne suis pas encore tout à fait remis du traumatisme (bien que Pierre Schaeffer, Luigi Nono et Takemitsu Toru soient passés avant). On appelle ça "musique contemporaine". Verlaine ne s'attendait sans doute pas à de telles applications paradoxales de son vers célébrissime.

Rassurons-nous, les exemples ne manquent pas de textes de Houellebecq lui-même, écrits avec le souci de se conformer scrupuleusement à sa théorie de la page 451. Par exemple, un poème paru dans Configuration du dernier rivage (Flammarion, 2013).

 

« J'ai pour seul compagnon un compteur électrique,

Toutes les vingt minutes il émet des bruits secs

Et son fonctionnement précis et mécanique

Me console un p'tit peu de mes récents échecs.

 

Dans mes jeunes années j'avais un dictaphone

Et j'aimais répéter d'une voix ironique

Des poèmes touchants, sensibles et narcissiques

Dans le cœur rassurant de ses deux microphones.

 

Adolescent naïf, connaissant peu le monde,

J'aimais à m'entourer de machines parfaites

Dont le mode d'emploi, plein de phrases profondes,

Rendait mon cœur content, ma vie riche et complète.

 

Jamais la compagnie d'un être humanoïde

N'avait troublé mes nuits ; tout allait pour le mieux

Et je m'organisais la vie d'un petit vieux

Méditatif et doux, gentil mais très lucide.»

 

On voit que Houellebecq s'accroche aux alexandrins, même si plusieurs sont approximatifs. Et pour finir, un poème tiré de Le Sens du combat (1996), intitulé "Chômage".

 

« Je traverse la ville dont je n'attends plus rien

Au milieu d'êtres humains toujours renouvelés

Je le connais pas cœur, ce métro aérien ;

Il s'écoule des jours sans que je puisse parler.

 

Oh ! ces après-midi, revenant du chômage

Repensant au loyer, méditation morose,

On a beau ne pas vivre, on prend quand même de l'âge

Et rien ne change à rien, ni l'été, ni les choses.

 

Au bout de quelques mois on passe en fin de droits

Et l'automne revient, lent comme une gangrène ;

L'argent devient la seule idée, la seule loi,

On est vraiment tout seul. Et on traîne, et on traîne ...

 

Les autres continuent leur danse existentielle,

Vous êtes protégé par un mur transparent ;

L'hiver est revenu. Leur vie semble réelle.

Peut-être, quelque part, l'avenir vous attend. »

 

Voilà ce que c'est, le style de Michel Houellebecq, en poésie. J'espère qu'on admettra que le "style" de l'auteur, ou plutôt le refus d'un certain "style" en poésie (sous-entendu de clichés plus ou moins sentimentaux et lyriques), relève d'un choix stylistique absolument délibéré : une poésie du refus du "poétique" (peut-être ce qu'il entend par "travail sur la langue ayant pour objet de produire une écriture"). Tout au moins refus de ce que certaines conventions traditionnelles ont fait du poétique. Comme si la banalité volontaire de ces poèmes était faite pour décourager le lecteur, et qu'il n'ait aucune envie de les apprendre par cœur ou de se les réciter à mi-voix. C'est sans doute fait pour ça.

Dans la même Lettre à Lakis Proguidis, Houellebecq ajoute : « Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : "La première - et pratiquement la seule - condition d'un bon style, c'est d'avoir quelque chose à dire." Avec sa brutalité caractéristique, cette phrase peut aider. Par exemple, au cours d'une conversation littéraire, lorsque le mot d'"écriture" est prononcé, on sait que c'est le moment de se détendre un peu. De regarder autour de soi, de commander une nouvelle bière ». 

Je peux me tromper, mais si j'osais une hypothèse, ce serait d'imaginer que Houellebecq, pour parvenir à cette fin, a adopté, dans sa poésie et ses romans, une stratégie de la déception. Cela irait bien dans le sens d'une autre remarque qu'il glisse je ne sais plus où : le désir est mauvais (parce que l'homme sans désir ne souffre d'aucune frustration). Mais après tout, ce n'est peut-être pas une stratégie : on ne peut lui dénier une certaine constance dans l'attitude.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 20 janvier 2019

HOUELLEBECQ

Je termine aujourd'hui ma "grande révision" des romans de Michel Houellebecq. Voici celui par lequel je suis finalement entré dans cette œuvre, unique dans la littérature française d'aujourd'hui. Des quatre billets d'origine (17 au 20 août 2011), j'ai fait un seul, trop long certes, mais dont j'ai éliminé énormément de graisse superflue. Il reste peut-être quelques bourrelets.

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Une amie avait prêté à H. La Carte et le territoire, le petit dernier de l’auteur controversé. Le livre était là, sur la table, inoccupé, il s’ennuyait. Je l’ai ouvert – avec réticence. Autant l’avouer : je craignais le pire. Eh bien tenez-vous bien, je n’ai pas regretté. Franchement, c’est une heureuse surprise. J’ai donc lu récemment La Carte et le territoire. J’ai trouvé ce livre réjouissant. 

L’action se passe aujourd’hui, ou peu s’en faut : il ne faut pas compter sur une reconstitution historique. Et l’époque, on entend la détestation. On sent que le narrateur ne peut pas la sentir. Et pour moi, ça tombe bien, c’est une attitude que non seulement je comprends, mais que je partage. Ce qui est vraiment bien, c’est que Michel Houellebecq, non seulement ne dit jamais « je » comme dans ces pseudo-romans que sont les soi-disant « auto-fictions », mais encore met en scène un personnage qui s’appelle Michel Houellebecq, qui meurt atrocement, soit dit en passant, dans la troisième partie. 

Le personnage principal, c’est l’artiste Jed Martin, fils de l’architecte Jean-Pierre Martin, à la riche et belle carrière d’architecte, qui a pris sa retraite, un jour. Le roman commence sur l’impossibilité de finir le tableau dont le sujet consiste en Jeff Koons et Damien Hirst, les deux artistes les plus chers du marché de l’art contemporain. Déjà, cette impossibilité de finir un pareil tableau me rend le livre sympathique. Ça ne suffit pas, mais ça aide. D’autant que le futur tableau s’intitule « Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art ». 

Damien Hirst a réalisé l’œuvre d’art la plus chère de tous les temps, avec un véritable crâne humain recouvert de (environ) 8000 diamants authentiques. Il a, par cette « invention », gagné son bras de fer avec Jeff Koons. Ce dernier a dû chercher longtemps le moyen de se replacer au sommet du podium mais, apparemment, il n’a pas trouvé. Moralité : l’argent a eu la peau du sexe (cheval de bataille de Koons autour de 1992, voir la série de photos kitsch où Koons exhibe in vivo son membre à l'œuvre dans la Cicciolina extatique). 

Dit autrement : la marchandise a triomphé de la morale, puisque pour « heurter les sensibilités », exhiber une copulation in vivo est dépassé : il faut maintenant des diamants, et des diamants comme s’il en pleuvait. Et ça ne heurte même plus personne. C’est sans doute ce dont Michel Houellebecq est convaincu, au moins apparemment, car ce tableau, que Jed Martin finira d’ailleurs par détruire, symbolise l’escroquerie cynique et arrogante que constituent désormais, d'une part la gratuité obscène, voire pornographique (et je ne parle pas forcément de sexe), de certains "gestes artistiques" contemporains (Koons vs Hirst), d'autre part l’étalage sans vergogne des montagnes de fric (Arnaud vs Pinault) sous le nez même de ceux que l’ultralibéralisme racle jusqu’à l’os.

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Koons et Pinault : deux hommes d'affaires. 

"La carte et le territoire" est une expression qu’on rencontre deux ou trois fois dans les Essais de Philippe Muray (Les Belles Lettres, 2010), ainsi que dans Festivus festivus (Fayard, 2005, p.389) : « La fameuse distinction de la carte et du territoire était encore rassurante : c'était la distinction du réel et de l'imaginaire ; mais il n'y a plus de territoire, et c'est le peuple de la carte qui s'exprime. Sans drôlerie, comme de juste. Sans imagination. Ou qui ne s'exprime pas du tout, d'ailleurs ». Cela ouvre comme un horizon, une sorte de profondeur de champ, sur notre monde désormais entièrement artificialisé. 

Jed Martin a été photographe avant de virer peintre. Il a commencé par « trois cents photos de quincaillerie », avec « écrous, boulons et clefs à molette », tout ça en « lumière neutre », sur « fond de velours gris moyen ». Puis il a l’illumination, un jour où, sur une aire d’autoroute, son père lui demande d’acheter la carte Michelin du département. Ils sont dans la Creuse. Le passage vaut, comme on dit dans le Guide Michelin, le détour. 

« Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion que cette carte Michelin au 150.000ème de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. » C’est le coup de foudre. On ne comprend pas bien, mais le roman, c’est aussi ça. 

Donc Jed Martin est tombé amoureux des cartes Michelin. Il se fait une sorte de nom avec ses photos de cartes. Le titre de son exposition est d’ailleurs : « La carte est plus intéressante que le territoire ». Cela tombe bien : la Compagnie Financière Michelin est intéressée par cette mise en valeur inattendue. Et puis c'est l'occasion pour lui de tomber un peu amoureux d’Olga. Bref, je ne vais pas vous le refaire. Le premier thème du livre, c’est d’abord l’état du monde, pas brillant, on l’a vu. 

Le deuxième thème, c’est le monde de l’esthétique, ou plutôt le monde de la beauté. Le père est architecte : la beauté qu’il élabore reste lestée par l’ « utile », le fonctionnel, le monde concret. Il conçoit des stations balnéaires. Il peut y avoir de l’art dans l’architecture, mais par principe, ça n’encourage pas l’oiseau à déployer ses ailes, ou alors il s’agit d’un oiseau attaché au sol, trop lourd pour voler, en quelque sorte. D’ailleurs le père ne se gêne pas pour qualifier de « totalitaires » les élucubrations urbanistiques de Le Corbusier, sorte d'Albert Speer des démocraties, au sujet de Paris ou Rio de Janeiro. 

Jed, quant à lui, est un artiste. Il part de ses « objets de quincaillerie », dont l’exposition forme un « hommage au travail humain ». Il prend ensuite de l’altitude, avec les cartes Michelin, pour regarder le monde d’en haut, avec tout le sens conféré par les dessins, les formes, et puis surtout les noms. 

Puis il devient peintre, avec des tableaux qui représentent le monde, ou plutôt qui essaient de dégager une signification du spectacle du monde. Les titres disent quelque chose : « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », « Aimée, escort-girl », « L’architecte Jean-Pierre Martin quittant la direction de son entreprise ». 

Wong Fu Xin, un essayiste chinois qui a travaillé sur le peintre, le voit « désireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps ». Le roman, à travers le personnage de Jed Martin, parle bien du monde. Et il en dit quelque chose, qui a quelque chose à voir avec l’étriqué qui enserre l’humanité depuis que l’économique (pour ne pas dire le financier) est seul aux manettes. 

« Je veux rendre compte du monde… Je veux simplement rendre compte du monde ». C’est ce que répète Jed Martin qui, ayant pris de l’âge et marqué le monde de l’art de son empreinte, est interviewé pour la revue Art press. Pour dire, la dernière partie de son œuvre consistera, le matin, à poser son caméscope, à cadrer, par exemple « une branche de hêtre agitée par le vent », ou « une touffe d’herbe, le sommet d’un buisson d’orties, ou une surface de terre meuble et détrempée entre deux flaques ». Il déclenche, et vient récupérer son matériel le soir ou le lendemain. Il en tire par montage des « œuvres », « qui constituent sans nul doute la tentative la plus aboutie, dans l’art occidental, pour représenter le point de vue végétal sur le monde ». Le point de vue végétal sur le monde : cette trouvaille m’enchante. 

Il y aura aussi ces composants électroniques, qu’il asperge d’acide sulfurique pour « accélérer le processus de décomposition ». A la suite d’un long travail qu’il est inutile de détailler, il aboutit à de « longs plans hypnotiques où les objets industriels semblent se noyer, progressivement submergés par la prolifération des couches végétales ». 

Il fera subir un sort analogue à des photographies laissées à « la dégradation naturelle », puis à des « figurines jouets, représentations schématiques d’êtres humains ». On aura constaté que la place de l’homme, dans tout ça, est si réduite qu’elle a pour ainsi dire disparu.

Un autre thème apparaît au début de la troisième partie. Enfin, pas un « thème » : on change de roman, du moins en apparence. On était dans la « littérature », on entre dans le polar. L’écrivain Michel Houellebecq et son chien sont retrouvés, enfin, quand je dis « retrouvés », c’est beaucoup dire, car il n’y a plus que leurs têtes qui trônent sur des fauteuils, par la police, éparpillés aux quatre coins de la pièce, pas exactement « façon puzzle », comme dit Bernard Blier dans un des films français les plus célèbres de tous les temps. La façon dont les restes sont disposés évoque les toiles de Jackson Pollock, « mais un Pollock qui aurait travaillé presque en monochrome ». 

L’assassinat a duré à peu près sept heures, selon les enquêteurs. Cette scène de crime m’a fait penser à Un Lieu incertain de Fred Vargas, où on lit : « Comme si le corps avait éclaté ». La police patauge, au sens propre, jusqu’à ce que Jed Martin fasse part à Jasselin, le policier, de la disparition du tableau « Michel Houellebecq écrivain » dont il lui avait fait cadeau. 

Il y a des idées marrantes, dans cette troisième partie. Par exemple, l’auteur pensait-il à François Bégaudeau en créant un « brigadier Bégaudeau » qui face à la scène de crime se met à osciller sur lui-même : « il fallait juste aller le coucher c’est tout, dans un lit d’hôpital ou même chez lui, mais avec des tranquillisants forts » ? Par exemple, pensait-il à la « trilogie marseillaise » de Jean-Claude Izzo, en faisant boire à ses flics du whisky Lagavulin, comme celui que préfère Fabio Montale ? « Il est impossible d'envisager un travail de police sérieux sans une réserve d'alcool de bonne qualité (...) ».

« L’affaire est résolue », s’écrie Jasselin quand Jed Martin estime la valeur de son tableau à 900.000 euros. Il faut dire que l’exposition organisée par Franz a fait du peintre un homme très riche, qui peut acheter du jour au lendemain un vaste domaine. Trois ans plus tard, quand l’assassin est retrouvé (mort), le tableau est estimé à 12.000.000. Jed Martin est devenu une « valeur ». Il peut tout se permettre. 

Le dernier pan de ce livre que je voudrais retenir, c’est la relation au père, qui quadrille pour ainsi dire le roman. Et c’est un des beaux aspects du livre. Le père intervient comme une ponctuation. Le mot « intervient » est d’ailleurs impropre : disons qu’il est là, présent à intervalles réguliers, tous les 25 décembre pour être précis, c’est le jour de l’année où ils prennent un repas en commun, et un repas de fête, qui plus est. En général, ce n’est pas très gai. Mais ce n’est pas lugubre non plus. L’événement est présenté comme allant de soi : le fils passe avec son père le réveillon de Noël. C’est tout simple, ça ne se discute pas. 

C’est d’ailleurs intéressant, cette relation entre le fils et son père, car la mère est à peu près absente, simplement mentionnée comme un souvenir, mais un souvenir anodin. On apprend qu’à la vérité, elle s’est suicidée au cyanure. Cette absence de la mère change de l’habituelle dégoulinade de maternite aiguë dont sont atteints bon nombre de nos contemporains. 

Jed Martin est étonné quand son père déclare, au cours de leur premier repas du roman, « dans une brasserie de l’avenue Bosquet appelée Chez Papa », avoir lu deux romans de Michel Houellebecq : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société. ». C’est vrai qu’ « il y a une petite bibliothèque à la maison de retraite ». Il a donc du temps pour lire. 

Le deuxième repas qu’ils partagent se passe chez le fils. D’abord en silence, au point que Jed s’assoupit. Et puis soudain : « Jed se figea. Ça y est, se dit-il. Ça y est, nous y voilà ; après des années, il va parler. » Cela ne viendra pas tout de suite, mais le père se met à parler. De lui, de son histoire, du choix de l’architecture, de l’organisation sociale, de la mère et de William Morris, le peintre d’un seul tableau (La Reine Guenièvre), de genre préraphaélite. Aussi architecte. Une belle scène, économe de moyens. Jean-Pierre Martin est malade, il le sait. Cette conversation lui tient donc lieu de testament, de chaîne de transmission, avant sa disparition prochaine. Et le fils recueille ce legs avec une grande attention. 

Eh bien voilà. C’est La Carte et le territoire, écrit par Michel Houellebecq, écrivain. 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 19 janvier 2019

HOUELLEBECQ

Je continue ma grande révision des romans de Michel Houelebecq. Aujourd’hui, La Possibilité d’une île. Je précise que j'ai largement taillé dans les billets parus ici en trois morceaux copieux du 6 au 8 avril 2015. Je me suis aussi permis quelques modifications.

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De droite à gauche : quatrième de couverture, dos et couv' de La Possibilité d'une île, photo de Michel Houellebecq.

Si les projecteurs se sont braqués sur Michel Houellebecq, la personne de l’auteur n’y est pour rien, mais bien ses livres. Que la personne, ensuite, se soit prise au jeu, c’est possible. Je le dis nettement : de cela, je me fous éperdument. Toujours est-il que j’ai lu, avec un intérêt constant et soutenu, cinq romans, en faisant fi de leur ordre de parution.

Un sixième roman manquait à mon tableau de chasse : La Possibilité d’une île (2005). Dix ans après parution [treize aujourd'hui], j'ai corrigé cet oubli. C’est un gros livre (près de 500 pages). Je n’ai pas été déçu. D’une certaine façon, il est annoncé dès Les Particules …, et certains de ses passages annoncent étonnamment Soumission. On se rappelle que les travaux du savant Michel Djerzinski, à la fin des Particules …, rendent possible le clonage reproductif des humains. 

Le « dispositif narratif » dépayse tout d’abord le lecteur : qui est Daniel24 ? Sur quoi fait-il un « commentaire » ? Et puis qui est ce Daniel1, qui semble contredire le titre de la 1ère partie ? Cela surprend, mais on s’y fait vite. Le livre est ambitieux, peut-être plus difficile d’accès, à cause tant du dit dispositif faisant alterner le « récit de vie » de Daniel1 et le « commentaire » de Daniel24 (puis Daniel25), que du thème ici exploré, qui tourne autour de la déception amère que procure l’existence humaine et de la quête d’immortalité qu’elle suscite : l’existence humaine est étroitement bornée, et le désir est infini.

On ne tarde pas à comprendre que Daniel24, plus tard Daniel25, est l’exacte réplique, à deux millénaires de distance, de Daniel1 : le clonage imaginé par Djerzinski dans les Particules … a permis la création d’une nouvelle espèce, les « néo-humains », qui n’a rien à voir avec l’ancienne humanité, dont les survivants de la grande extermination sont très vite retournés à l’état sauvage, primitif, rudimentaire. 

Daniel1 a fait fortune en faisant le clown : les sketches comiques et scénarios, dont il faisait le clou de ses spectacles et de ses films avec un succès retentissant, portaient des titres comme « Broute-moi la bande de Gaza », « Deux mouches plus tard », « Le combat des minuscules », « On préfère les partouzeuses palestiniennes », et d’autres tout aussi suggestifs. Plus il provoquait, plus le succès grandissait.

Le choix du métier d'humoriste pour son personnage n'est certainement pas dû au hasard. Rien de mieux qu'un « humoriste professionnel » pour mettre en scène l'avilissement de toute une civilisation par l'usage purement anesthésiant et manipulatoire qu'elle fait du rire, qui était, disait-on, le "propre de l'homme" (Rabelais). Je pense au rôle purement instrumental que les médias de masse assignent aujourd’hui à l'hilarité. Rien de plus lugubre que ces fantoches insupportables, payés pour déclencher les rires, toujours mécaniques et forcés, même quand ils ne sont pas enregistrés. Et pour rire de quoi, le plus souvent ? De quelques fantoches qui tournent en boucle sur les écrans et réseaux sociaux, et qui n'ont d'existence que virtuelle, éphémère et ectoplasmique.

Car avec les titres ci-dessus, Houellebecq met sur la scène romanesque une provocation à l’état pur, qui ricoche curieusement sur l’état actuel du comique médiatique entretenu à heure fixe par un tas de sinistres individus qui sévissent sur les plateaux pour « animer » des émissions et faire rire un public d’avance acquis à « la cause du rire ». 

Le rire est désormais un produit de consommation de masse, quelque part entre le politique, le social et le médical. Daniel1 est finalement un cynique exacerbé : « Finalement, le plus grand bénéfice du métier d'humoriste, et plus généralement de l'attitude humoristique dans la vie, c'est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l'approbation générale » (p. 23). J’applaudis vivement au mot "abjection". Le choix de l'humoriste comme personnage principal relève à mon sens, de la part de l'auteur, d'une démarche profondément morale. J'imagine que cette seule idée suffit à expliquer la haine dont les livres et la personne de l'auteur font l'objet.

Daniel1, dans le genre, se présente comme un désespéré fataliste, même si tout le monde lui reconnaît un talent indéniable. Sa « philosophie », le comique de profession, est simple : « Ma carrière n’avait pas été un échec, commercialement du moins : si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric : mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie » (p. 164). Et de l’argent, il en a gagné plus que sa dose (quarante-deux millions d’euros). Quant à la joie, elle est comme le temps perdu : elle ne se rattrape jamais.

Quoi qu’il en soit, Daniel1, par honnêteté, et de moins en moins motivé par la création de ses spectacles, jusqu'à n'en plus rien avoir à foutre, se pose la question existentielle : tout ça vaut-il la peine de se donner encore la peine ? S’il a du mal à s’y résoudre, il finit par répondre, après avoir descendu la pente, un « non » aussi franc que décisif et désespéré.

Heureusement, si l’on peut dire, il a fait entre-temps la connaissance de Patrick, le grand-prêtre (le « Prophète ») de la secte baptisée Eglise Elohimite, grossier décalque de la secte raëlienne de Claude Vorilhon, le fada qui a rencontré, dit-il, les extra-terrestres sur un volcan d'Auvergne.

On a déjà rencontré les raëliens dans Lanzarote (2002). Dominique Noguez l’évoque dans son bouquin (Houellebecq, en fait, Fayard, 2003) : l’auteur s’est un peu frité avec Raphaël Sorin, directeur de je ne sais quoi chez Flammarion, qui, ne voulant prendre aucun risque juridique, voire judiciaire, réclamait un nom fictif. Il paraît que Houellebecq avait envisagé de la rebaptiser en secte des "Raphaëliens", pour se venger. 

Les Elohim ? Ce sont ces entités qui ont créé l'humanité : ils ont décidé de reprendre contact avec elle parce qu'elle est arrivée à un stade satisfaisant de développement technique. Le sort tomba sur Claude Vorilhon, par eux renommé Raël. Je n'ai pas vérifié dans les fichiers de l'INPI si la marque était libre de droit, mais j'imagine que Raphaël Sorin craignait un grabuge en correctionnelle.

Raël et ses fidèles ne prétendent à rien de moins que d’acquérir l’immortalité : vous adhérez à l’Eglise, on prélève et on stocke votre ADN, et l’on attend que les biotechnologies aient rendu possible le clonage de votre personne. Alors, c'est promis, vous ressusciterez.

Qui plus est, vous ressusciterez à un âge où l'on est débarrassé de tout ce qui encombre la vie des hommes (parents, éducation, scolarité, puberté, apprentissage sexuel, tout ça) entre zéro et vingt ans. Et ainsi indéfiniment, jusqu'à l'achèvement des temps, puisqu'on peut recommencer indéfiniment. Une variante non chrétienne de la vie éternelle, quoi. C'est la raison pour laquelle les adeptes élohimites n'ont aucune répugnance à se suicider le moment venu. 

C’est ce que fera Daniel1 pour finir. Mais en attendant, sa célébrité en fait un VIP, que le « Prophète » se fait un plaisir et un honneur (en plus d’un argument de propagande) d’inviter, d’abord en Herzégovine, puis à Lanzarote, une île des Canaries au climat favorisé. L’occasion rêvée pour observer de l’intérieur le fonctionnement d’une secte, avec ses adeptes fascinés et béats devant le charisme du « Prophète », entouré de ses lieutenants, que le visiteur rebaptise « Flic » et « Savant », l’un chargé de tout ce qui est organisation, l’autre de tout ce qui touche à la recherche en génétique, et dont le laboratoire, dans ce domaine, n’a pas de rival dans le monde. 

Inutile de dire que le « Prophète » use de son charisme pour grouper autour de lui un certain nombre de « fiancées » plus accortes et avenantes les unes que les autres et toujours disposées à lui prêter l’orifice qu’il souhaite honorer. Il ne se gêne pas pour autant, à l'occasion, quand il trouve une adepte particulièrement à son goût, pour aller pêcher dans le cheptel féminin et offrir son lit à une autre heureuse élue. Celle-ci, flattée, met son corps à sa disposition, pendant que son compagnon ressent cela comme un honneur. Sauf quand le compagnon est un Italien particulièrement amoureux, jaloux et irascible. Du coup, le cours des choses s’accélère brutalement. 

Mais je ne veux pas résumer l’action du livre. Qu’on sache simplement que Daniel1, s’il a amassé grâce à ses talents de provocateur une fortune confortable, finit par n’éprouver dans sa vie privée que des déconvenues. D’abord pleinement heureux ("heureux" voulant dire pour Daniel1 "sexuellement  épanoui") avec Isabelle, qui « bosse dans des magazines féminins » (p. 33) et qu’il a épousée, la répétition émoussant le sensation, il se lasse. Ils se quittent courtoisement : elle se contente de sept millions d’euros. On n’est pas plus raisonnable.

Il est vrai que les quarante-sept ans qu’il affiche au compteur commencent à peser.  Mais incapable de se faire à l’idée de la déréliction sexuelle qui accompagne la venue de l’âge, il repique, comme Isabelle l'avait prédit, avec une jeunette « libérée » de vingt ans, Esther, splendide femelle un peu droguée et partouzarde, un peu actrice, qui lui donne un plaisir fou, très douée au lit, mais avec laquelle Daniel1 fait l’expérience terrible et douloureuse de l’amour absolu quand il n’est pas payé de retour.  

Les réflexions sur l’âge se situent non loin du centre de gravité du roman. Il va de soi que la grande affaire du sexe masculin est le bonheur par le plus grand épanouissement sexuel possible. Que les personnes les plus aptes à le procurer sont les jeunes et jolies filles, si possible pleines d'appétit de plaisir et armées de l'irremplaçable minijupe (jeunes filles qui se réduisent quand les hommes prennent de l'âge à des seins et à des touffes offerts à la vue sur la plage – mais assortis de l’impérieux "Pas touche !". T’es plus dans le coup, pépé. Je précise que tout ça est dans le livre).  

C’est vrai que la sève masculine s’assèche et raréfie avec le temps, mais surtout, et surtout plus vite que chez les hommes, la peau féminine ne tarde pas à ressembler à une étoffe tout juste bonne pour la friperie, à la pelure d'une pomme qui a passé l'hiver au frais sur sa claie, et la chair féminine, avant même les quarante, a tendance à gondoler, à se boursoufler et ramollir, à obéir de plus en plus fatalement à la loi de la gravitation. Ce constat irréfutable à de quoi, il est vrai, froisser quelques amours-propres. 

Comme le dit ailleurs l’auteur, le culte de la beauté, qui entraîne le culte de la jeunesse, a quelque chose de totalitaire, voire d'un peu nazi. La force de Houellebecq romancier est dans l'impavidité avec laquelle, à partir d'une donnée, il déroule jusqu'à son point ultime la chaîne inéluctable des causes et des conséquences. Houellebecq s'étonne de la pusillanimité de ceux qui, élaborant un raisonnement, sont pris de panique devant la conclusion à laquelle la simple logique les conduit. Cela peut-être qui heurte les sensibilités en haut lieu. 

La civilisation occidentale, en faisant de la beauté corporelle un idéal inatteignable dans la longue durée (« Cueillez les roses de la vie » quand il est temps, après c'est foutu), a condamné l’humanité à la compétition impitoyable, à la tristesse et à la dépression. Avouons qu’il y a des perspectives plus gaies. 

Comme le disent les personnages de Houellebecq : il ne fait pas bon vieillir dans ce monde. Plus l'être humain avance en âge, plus il est en butte au Mal et à la souffrance. A lire les journaux, on ne saurait lui donner tout à fait tort. Voilà, pourrait-on presque dire, à quoi se résume le traité d'anthropologie (mâtinée de philosophie) dont Michel Houellebecq a fait un roman. Et les bien-pensants, ça, ils n'aiment vraiment pas. Finalement, ils détestent qu'on leur dise la vérité sur eux-mêmes. 

On a le Balzac qu’on mérite. 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 18 janvier 2019

HOUELLEBECQ

Aujourd'hui, c'est un billet écrit en janvier 2015 que je sers une deuxième fois. Plusieurs scandales en un seul : les assassinats à Charlie Hebdo (Cabu, Wolinski, Maris, ...) le jour de la "une" avec Houellebecq au moment de la parution de Soumission, où l'auteur racontait l'arrivée tranquille, fluide, pacifique et finalement logique d'un musulman au pouvoir suprême en France. Et puis le cirque médiatique, l'étripage national autour de la présence de plus en plus pesante de l'islam en France, la honte supposée infligée à la France par un auteur qui cultive la provocation, l'intolérance, qui nuit au "vivre ensemble", qui refuse de "faire société", bref : tout le fumier sur lequel prospère la "gôche sociétale", qui n'est rien d'autre que la gauche ultralibérale.

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J’ai interrompu ma relecture de Moby Dick pour cause de Houellebecq. C'est qu'il y avait urgence. Soumission venait de paraître. Il fallait s’en occuper toutes affaires cessantes. Je l’ai acheté le mardi 6 janvier en fin d’après-midi. Vingt et un euros. 

 

Que dire ? D’abord l’impression générale qu’il me laisse. Une impression d’harmonie, aussi bizarre que ça puisse paraître. L’auteur serait peut-être surpris de l’assertion, à cause des désordres physiques, parfois peu ragoûtants, qui affectent François, protagoniste et narrateur. Mais aussi de la singulière disharmonie dont il souffre dans le domaine affectif. Disons amoureux. Précisons : sexuel (mais pas que).

 

En fait, ce que je trouve littérairement admirable, c’est que tout le récit semble couler de source. Si des événements se produisent, et même des ruptures (mort de la mère, mort du père, arrivée d’un musulman à l’Elysée), c’est sans heurt. Quand le personnage, voulant fuir loin de la capitale, arrive dans une station service de l’autoroute, le carnage a déjà eu lieu. Le point d'origine de la conception en assure la parfaite cohérence. Comme si, dans son regard, rien n’échappait au sentiment de l’évidence : ah, oui, c’est comme ça, donc ce n’est pas autrement. Ah bon, il y a une flaque de sang. Pour qu'un roman produise cet effet, il faut être passé maître dans l'art d'écrire. Il faut avoir tout prévu en amont. Houellebecq est un grand romancier. Soumission est une vraie prouesse littéraire.

 

Ainsi avance la narration, pas pressée, mais jamais s’attardant en route, dans le flux régulier d’un propos qui ne cesse d’avancer à son rythme tranquille. C’est un livre dont les rouages baignent dans l’huile. Le grand art de ce romancier, non, de cet auteur (de « auctor », celui qui augmente le monde, traduction libre), c’est de peindre l’accomplissement de l’islamisation de la France comme un avènement logique. Fluide comme le cours naturel des choses.

 

Si je peux me permettre ce rapprochement incongru, Houellebecq s'exprime sur le même ton qu'Albert Camus dans L'Etranger : le ton d'hébétude de quelqu'un qui regarde sa vie comme s'il n'y participait pas. Et puis comparez les deux chutes : Houellebecq, à mon avis, avec sa fin en forme de conversion à l'Islam parce que François y trouve son intérêt dans la promesse de chair fraîche, fait un anti-L'Etranger bien plus pertinent et fort que le bouquin de Kamel Daoud (Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014), que je n'ai pas lu, mais que j'ai entendu causer dans le poste (France Culture pour être précis).

 

Le « sociologue » Eric Fassin peut bien tartiner ses fadaises idéologiques et ses analyses de coupeur de cheveux en vingt-trois (en appelant ça "appliquer la grille sociologique à la littérature"), venues du multiculturalisme, obligatoire pour tenir le crachoir dans l’émission de Tewfik Hakem « Un autre jour est possible », à 6h tous les matins sur France Culture. Il peut bien dénoncer l’idéologie régressive de Michel Houellebecq.

 

Les bactéries projetées par ses postillons haineux (eux-mêmes bourrés d'idéologie) sur les bonnettes des micros de la chaîne nationale ne pollueront pas mes oreilles au point de les empêcher de renvoyer cet histrion minable vers les ténèbres de la bêtise et de l’ignorance, les plus terribles, celles qui se donnent le masque de l’intelligence, des lumières, de la culture et de l’autorité.

 

Eric Fassin et ses semblables ne supportent pas que cet écrivain, le seul à ma connaissance à proposer un regard aussi aiguisé sur le monde actuel, le fasse avec un tel talent. Ni que ses livres, par le succès qu'ils connaissent, entrent à ce point en résonance avec les préoccupations des « vrais gens », celles dont Eric Fassin ne veut à aucun prix entendre parler, je veux parler des nouvelles figures du Mal. Contrairement à ce dont Eric Fassin rêve et à ce qu'il prétend, ce n'est pas Eric Fassin qui révèle le sens des choses. Pour une raison simple : soit il n'a rien compris à ce qui se passe, soit il ment. Peut-être les deux.

 

Car il faudrait que ça se sache : livre après livre, Michel Houellebecq apporte le témoignage, la certitude et la preuve que le monde actuel, dans ses composantes les plus terrifiantes à terme, porteur de destruction, part en morceaux, pulvérisant l'humanité en toute tranquillité, en toute bonne conscience. Son œil impitoyable est le seul réaliste. Il n’est pas pessimiste. Il regarde le monde comme il va. Comme il est en train de finir. Désenchanté serait plus exact. Désespéré peut-être. Nostalgique aussi d’une époque où le sens de la vie découlait de son mode d’être, et où celle-ci allait en quelque sorte de soi. A une époque maintenant révolue.

 

Dans la « vraie vie » selon Houellebecq, le relativisme et la neutralisation des valeurs reste une hérésie. C’est cela, je crois, que tous les penseurs de l’altruisme mondialisé, tous les batteurs d’estrades médiatiques et de coulpes-quand-ce-n'est-pas-la-leur, tous les descendants repentants, tous les porteurs de grands sentiments humanistes ne lui pardonneront jamais.

 

J’appelle la « science humaine » d’Eric Fassin une bouse de vache, quoique la bouse de vache offre une matière nettement plus utile (engrais, combustible, matériau de construction) que l'œuvre du faussaire Eric Fassin, cet idéologue charognard qui tente de s'engraisser sur ce qu'il regrette de n'être pas encore le cadavre de Michel Houellebecq. Et qui travaille d'arrache-pied pour que les foules restent soigneusement aveugles sur l'état catastrophique du monde et des sociétés qu' "on" est en train de nous fabriquer. 

 

Pauvre Christine Angot, vraiment, qui rejoint Le Clézio dans le camp des glapisseurs moralistes du consensus. Dans ce consensus-là, je vois une forme de déni de réalité, presque de négationnisme. Comme si tout ce petit monde bloquait à tout prix la soupape du couvercle de la cocotte-minute sur laquelle ils sont assis. Personne ne semble supporter que la littérature de Houellebec soit une littérature du dissensus, qui met le doigt là où la France a le plus mal.

 

Mais pauvres pommes, ai-je envie de rétorquer, avez-vous compris la fripouillerie ou l'inconscience de ceux qui prêchent le consensus et se cramponnent à ce qui reste des « valeurs » de la civilisation, en croisant les doigts dans l'espoir absurde que leurs objurgations et leurs supplications arrêteront le processus qui l'a mise en lambeaux ?

 

Et même si ça peut sembler outrancier, j’appelle Soumission de Michel Houellebecq un formidable roman de la grande littérature française. Balzacien pour la hauteur et la profondeur de vue, et la précision et la justesse de la peinture. La guerre qui se livre par ailleurs, ce n'est pas lui qui l'a voulue.

 

Oui : balzacien. A cet égard, dans le paysage français, Houellebecq est sans rival. Il est trop loin devant pour se faire rattraper.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 17 janvier 2019

HOUELLEBECQ

Je recycle aujourd'hui, en une seule fois, deux billets écrits en 2011 sur deux livres de Michel Houellebecq, au moment où je venais enfin de comprendre, grâce à La Carte et le territoire, l'importance de ses romans. Pourquoi "importance" ? Après tout ce temps, je crois y voir une figuration assez exacte de ce qui achemine la civilisation occidentale vers sa déchéance actuelle et sa destruction prochaine. Le système communiste a implosé, comme on sait, c'est-à-dire qu'il s'est effondré de l'intérieur, sous le poids de sa propre sénilité. Et je me demande si le même destin ne guette pas le système capitaliste, aujourd'hui encore tout fringant et triomphant, mais travaillé de l'intérieur par des forces que nul n'est capable de comprendre dans leur globalité et leurs interactions. J'ai beaucoup élagué tout ce qui m'est apparu superflu à la relecture (digressions, etc). J'ai laissé tout le reste. Je dois reconnaître que je n'ai guère développé le commentaire sur Plateforme. Un signe ? Mais de quoi ?

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J’ai mis beaucoup de temps avant d’ouvrir un livre de Michel Houellebecq. Ce qui me repoussait, je crois l’avoir dit ici, c’est la controverse : il y a quelque chose de si futilement médiatique dans la présence éphémère du parfum de quelques noms dans l’air du temps, que je tenais celui-ci pour tout à fait artificiel, voire carrément illusoire, comme c’est le cas de la plupart des effervescences télévisuelles. Je suis devenu excessivement méfiant. En l’occurrence, j’avais tort. 

J’ai donc commencé la lecture de Michel Houellebecq quand son dernier roman, La Carte et le territoire, fut placé, un peu par hasard, à proximité immédiate de ma main. J’ai dit grand bien du livre dans ce blog. J’en ai maintenant accroché deux autres à mon tableau de chasse : Les Particules élémentaires et Plateforme. Conclusion, vous allez me demander ? Voilà : je ne sais pas si on a à faire à un « grand » écrivain, je ne sais pas si ce sont des « chefs d’œuvre », comme les critiques patentés en décèlent à foison au fil des semaines. Je veux juste dire que ce sont des livres qui se situent au centre du paysage, pour qui espère comprendre quelque chose à la marche du monde actuel.  

Donc, je ne sais pas si Michel Houellebecq est le digne successeur de Balzac et Proust. Ce que je sais, c’est qu’il travaille sur le monde qu’il a sous les yeux, qu’il dit quelque chose du monde tel qu’il est, et qu’il développe sur celui-ci un point de vue, une analyse, une proposition d’éclairage précise, une grille de lecture, si l’on veut. 

C’est un romancier qui a pris position par rapport à la « civilisation occidentale », et qui a ceci de bien, s’il parle de lui, de le faire à distance respectable, hors de portée de tir de son propre nombril (malgré les apparences) et des ravages courants que celui-ci commet dans les rangs des « écrivains » français.  

On peut trouver le point de vue développé par Michel Houellebecq d’une noirceur exécrable : pour résumer, grâce à la civilisation actuelle, exportée par l’Europe, moulinée avec la sauce techniquante, massifiante et consommante de l’Amérique triomphante, le monde actuel court à sa perte et, d’une certaine façon, est déjà perdu.  

L’auteur met-il pour autant ses pas dans ceux de Philippe Muray, comme je l’ai suggéré ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que Philippe Muray a développé dès les années 1980 un regard analogue sur la réalité, d’une acuité de plus en plus grande, et un regard de plus en plus pessimiste.  

Avant lui, plusieurs auteurs se sont inquiétés de l’évolution de notre monde : Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme), Lewis Mumford (Les Transformations de l’homme), Hannah Arendt (La Crise de la culture), Christopher Lasch (La Culture du narcissisme), Jacques Ellul (Le Système technicienLe Bluff technologique), Guy Debord (La Société du spectacle), et quelques autres. 

Pardon pour l’étalage, mais c’est parce qu’il y a un peu de tous ces regards dans les romans de Michel Houellebecq, tout au moins les trois que j’ai lus (publiés en 1998, 2001 et 2010, ce qui révèle quand même une certaine constance). La « patte » de Philippe Muray, c’est l’attention portée à un aspect particulier de la crise moderne : l’humanité est devenue peu à peu superflue, submergée par des objets techniques, des gadgets qui sont devenus pour elle si « naturels », mais en même temps si dominateurs, qu’elle est progressivement devenue une vulgaire prothèse de ses propres inventions. Philippe Muray le synthétise dans la notion de fête, dans l’abolition de tout ce qui permettait la différenciation (en particulier entre les sexes), dans le nivellement de toutes les « valeurs », et dans l'instauration unilatérale du règne de la positivité en tout, autrement dit de l'Empire du Bien (un des titres des Essais, éd. Les Belles lettres, 1991). 

Les Particules élémentaires est un roman qui raconte quelle histoire, en fin de compte ? Janine Ceccaldi, une fille aux capacités intellectuelles hors du commun, épouse Serge Clément, qui entrevoit déjà (on est dans les années 1950) les immenses possibilités de la chirurgie esthétique. Puis elle rencontre Marc Djerzinski, homme talentueux qui œuvre dans le cinéma. Elle divorce pour l’épouser. De ces deux unions naîtront deux demi-frères : Bruno Clément et Michel Djerzinski.  

Il y a donc l’histoire de Janine en pointillé. L’histoire d’Annabelle, qui a failli vivre une « belle histoire d’amour » avec Michel. L’histoire des ratages de Bruno qui, en compagnie de Christiane ou sans elle, hantera divers lieux où il espère connaître quelque aventure sexuelle.  

A travers le personnage un peu pathétique de Janine, la mère, qui se fait appeler Jane, se formule une description somme toute caustique de l’ère baba-cool : délaissant les deux pères de ses enfants (et ses deux enfants par la même occasion), elle suit un genre de gourou, Francesco Di Meola, qui, s’étant fait pas mal d’argent,  abandonne la Californie et Big Sur, où il a rencontré les dieux et les diables de la contre-culture, y compris l’imposteur Carlos Castaneda, celui qui était entiché de son sorcier yaqui, Don Juan Matus, dont il vendit les bobards à des millions d’exemplaires (mais ça, ce n’est pas dans le livre de Michel Houellebecq). Di Meola achète une propriété en Provence.  

Janine-Jane (la mère) a baigné dans le jus contre-culturel, mais ce jus a tourné, ou alors il a aigri. Le bilan de son existence est « nettement plus catastrophique ». Et la mère des deux frangins aura une triste fin, dans une maison du village de Saorge, où vivent encore quelques illuminés post-soixante-huitards, dont « Hippie-le-Gris » et « Hippie-le-Noir », que Bruno appelle Ducon.  

La scène est curieuse. Bruno est sous traitement de lithium pour raisons psychiatriques. 

« Michel observa la créature brunâtre, tassée au fond de son lit, qui les suivit du regard alors qu’ils pénétraient dans la pièce. » Quant à Bruno, tout ce qu’il arrive à dire : « Tu n’es qu’une vieille pute… émit-il d’un ton didactique. Tu mérites de crever. ». « T’as voulu être incinérée ? Poursuivit Bruno avec verve. A la bonne heure, tu seras incinérée. Je mettrai ce qui restera de toi dans un pot, et tous les matins, au réveil, je pisserai sur tes cendres. »  

Il y a souvent des problèmes, chez Michel Houellebecq, avec la transmission et avec la filiation. Un moment vaguement hallucinant, où Bruno se met à entonner à pleine voix "Elle va mourir la mamma", tout en insultant à qui mieux-mieux les hippies qui, d'après le testament maternel, vont hériter de la maison.  

Face à Bruno, qui débloque sévèrement, le littéraire raté et hors du coup, Michel Houellebecq fait de Michel, en dehors d’un errant affectif quasiment indifférent à tout ce qui est humain, un biologiste à la pointe du « progrès », disons-le, une sorte de génie : son « testament » de chercheur s’intitule Prolégomènes à la réplication parfaite. Michel ne veut pas être emmerdé par les tribulations humaines ordinaires. Peut-être est-ce ce qui guide ses recherches.  

Car ce testament s'avère porteur de tout l'avenir scientifique de l'humanité. Chacune de ses propositions révolutionnaires en sera plus tard dûment et scientifiquement prouvée. Autrement dit, le point culminant de son travail ouvre la voie à l’admission du clonage humain comme fondement institutionnel de l’humanité, ce qui débarrasse l'ancienne humanité (la nôtre) de tout le poids sentimental qui l'écrase.  

Le livre évoque, depuis un moment du futur, l’extinction de la vieille race humaine. « On est même surpris de voir avec quelle douceur, quelle résignation, et peut-être quel secret soulagement les humains ont consenti à leur propre disparition. » [16 janvier : cela me fait penser à Soumission et à l'évidence tranquille avec laquelle l'islam s'impose en France en 2022.]  On perçoit en positif cette post-humanité, qui adresse in fine sa gratitude à l’humanité archaïque : « Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, sut mettre ce dépassement en pratique ». 

On est alors quelque part, dans ce regard rétrospectif, à la fin du 21ème siècle. Et la post-humanité rend alors hommage à l’humanité (la nôtre), qui fut si défectueuse, mais si touchante aussi. Glaçant, et très fort. Quand on ferme le livre, on se prend à espérer que c’est de la science-fiction. Mais ce n’est pas sûr.  

La Carte et le territoire offrait une perspective analogue sur la disparition programmée de l’humanité, à travers l’œuvre en mouvement de Jed Martin, présenté comme un grand artiste de son temps. Plateforme nous plonge dans la décadence sexuelle de l'Occident en général et de l’Europe vieillissante en particulier. Le personnage principal, qui se nomme là encore Michel, est un obscur fonctionnaire aux Affaires Culturelles, un statut social négligeable. Au début du livre, Michel, qui vient de perdre son père, participe à un voyage organisé en Thaïlande. Il passe bien sûr par des « salons de massage ». Valérie fait partie du groupe, un groupe triste, hétérogène, et bête, avec ça !  

Revenu à Paris, il démarre une relation vraiment amoureuse avec Valérie, qui travaille dans une entreprise de tourisme, sous la direction de Jean-Yves. Lui et Valérie, professionnellement, sont complémentaires. Ils gagnent confortablement leur vie. Une opportunité les propulse à la tête des villages Eldorador.  

C’est dans un village de Cuba que Michel suggère à Jean-Yves, pour rétablir la situation de la société, de faire de ses villages des destinations pour un tourisme, disons … « de charme ». Tout se goupille à merveille, et l’entreprise est florissante, mais ces salauds d’islamistes feront tout capoter, avec à la clé l’insurrection de tout le féminisme français contre l’esclavage dégradant et le tourisme sexuel.   

C’est sûr, l’humanité de Michel Houellebecq n’est pas belle à voir. Au fond, autant vaut qu’elle disparaisse, n’est-ce pas ? J'ai l'impression que les romans de Michel Houellebecq sont des applications romanesques pratiques de la pensée de Günther Anders (L'obsolescence de l'homme), de Hannah Arendt et de Guy Debord. Et le pire, c'est que ces romans paraissent être à peine de la science-fiction. Ce sont, et c'est Philippe Muray qui le dit à propos des Particules élémentaires, des romans de la fin. Très juste.

mercredi, 16 janvier 2019

HOUELLEBECQ

En attendant de trouver une plage de temps suffisante pour déguster Sérotonine, je remets sur le tapis le petit billet que j'avais écrit (13 novembre 2011) sur le premier roman de Michel Houellebecq. Il n'est pas trop bavard, contrairement à d'autres billets de la même époque, où je me laissais aller trop souvent à diverses considérations oiseuses, digressions et remarques parenthétiques superflues.

Pour répondre à bien des remarques de "critiques" littéraires (sic) touchant la manière d'écrire de Michel Houellebecq et à tous ceux qui dénoncent et déplorent la platitude et la pauvreté du style dans ses livres, je répondrai juste que, si on a lu les poèmes de l'auteur, on a forcément compris qu'il a fait un choix stylistique bien clair : il cultive avec amour la platitude du style comme d'autres les orchidées. Le style de Houellebecq se situe à la hauteur exacte de son intention littéraire et morale. Le style de Michel Houellebecq épouse à merveille les contours de son projet en littérature.   

HR 1994 EXTENSION.jpg

Le titre exact du livre est Extension du Domaine de la lutte. L’auteur s’appelle Michel Houellebecq. Il me semble avoir déjà parlé de lui. Petit livre. Qui fait vraiment dans le modeste : cent quatre-vingts pages, un argument terne. C’est son premier roman, publié en 1994.   

Comme dans Plateforme, c’est un narrateur qui est censé tenir la plume. Et le narrateur, à la fin, décide d’en finir. Il a trente ans. Il roule en Peugeot 104, dont il perd les clés. Ça fait deux ans qu’il n’a pas couché. Il vomit facilement après plusieurs vodkas. Il est cadre moyen, analyste-programmeur dans une société qui lui donne une façade d’existence sociale objectivement acceptable. Et totalement insipide. 

C’est un livre sur l’envie de vivre. Ce qu’on appelle, dans les C.V., la « motivation ». En fait, c’est la motivation qui est terne. L’envie de vivre est faible. C’est un livre sur le ratage. Mais un ratage mal caractérisé, et pas grandiose du tout : le ratage ordinaire, quotidien, le ratage de tout le monde et de tout le temps, quoi. Une sorte de routine du ratage dont le narrateur a fait son principal vêtement de sortie dans le monde. 

Une des pistes qui s’offrirait au narrateur, s’il en éprouvait un début d’envie, ce serait l’écriture. Mais l’écriture d’avance désabusée : « Ce choix autobiographique n’en est pas réellement un : de toute façon, je n’ai pas d’autre issue. Si je n’écris pas ce que j’ai vu je souffrirai autant – et peut-être un peu plus. Un peu seulement, j’y insiste. L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme ». 

Ce chapitre 3 pourrait être considéré comme une sorte de « théorie littéraire ». Caractérisée par un rejet dégoûté de la psychologie. De l’anecdote. Et une préférence marquée pour le constat sec. Mais soigneusement sélectionné. Une littérature qui évite de prendre le lecteur par les sentiments. Ici, impossible en effet de s’identifier à cet être falot qui a du mal à exister à ses propres yeux. C’est l’avantage de cette narration neutre et distanciée. 

C’est un roman sur le monde modérément et normalement chiant qui est le nôtre. Un monde et des individus face auxquels il est difficile d’éprouver. On dirait parfois un monde qui parodie l’époque où il y eut vraiment de la vie à l’intérieur des gens. Le narrateur : « Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas ». Exactement ce que dit la Valérie de Plateforme. 

Le tableau ici n’est pas aussi précis, ni aussi poussé que dans les romans ultérieurs, mais la froideur et le peu d’intérêt sont à l’œuvre. L’univers où évolue le narrateur est défini de façon floue : une entreprise informatique comme il en existe sans doute des milliers. C’est fou ce qu’il y a de « un peu », dans ce livre. 

Houellebecq s’attaquera ensuite à beaucoup plus net et consistant (l’industrie touristique, la recherche en génétique, la création artistique). Ici, il dessine dans ses grandes lignes ce qui deviendra sa « marque de fabrique » (désolé du cliché, mais c’est ça). 

Bref, le premier roman d’un véritable auteur. 

Voilà ce que je dis moi.

mardi, 15 janvier 2019

HOUELLEBECQ

Ou : comment Houellebecq affole les boussoles des gens les plus savants.

HR 2019 SEROTONINE.jpg

Oui : une belle ânerie.

Je n'ai pas retenu le nom de la personne qui a prononcé cette phrase (voir ci-dessous), mais c'était sur France Culture, vendredi 11. J'ai écouté le début d'une émission Du grain à moudre, consacrée aux commentaires sur des livres tout juste parus. Le livre de Michel Houellebecq faisait partie du lot. Tous ces braves gens s'en donnaient à cœur joie pour éviter d'éreinter Sérotonine. Etant entendu, sans doute, que ce n'est plus possible, sous peine de passer pour le dernier des Mohicans. Ils ont donc fait chauffer leurs intellects à feu vif (je ne sais pas à quelle température) pour contourner la difficulté et pour fournir du commentaire qui, tout en débinant l'objet du débat, ait l'air d'être un peu pensé, voire intelligent et profond. Parmi toutes les remarques soigneusement pesées déversées par les personnes présentes, voici la phrase que j'ai retenue  :

« Michel Houellebecq n'a pas un regard sur le monde et sur la société : il met en forme le discours que la France tient sur elle-même. » (presque textuellement, en tout cas l'essentiel est là)

Cette phrase résume à elle seule, selon moi, les souffrances que le phénomène Houellebecq inflige à l'armée des doctes hexagonaux qui, humiliés par le succès international des ouvrages du monsieur, dépensent des trésors d'imagination pour en réduire la portée littéraire et intellectuelle. Puisqu'on ne peut pas s'en prendre frontalement à la vision "pessimiste" qui se dégage de ses livres, efforçons-nous de relativiser la chose et, pour tout dire, de la minimiser. N'affichons pas d'emblée notre haine de l'événement que constitue en soi désormais la parution d'un "roman-de-Houellebecq", et faisons-lui payer cher le fait qu'il nous oblige à parler de lui. C'est incroyable, le nombre de gens qui ne pardonnent pas à Houellebecq d'être ce qu'il est.

Que signifie la phrase ci-dessus, en définitive ? Elle signifie que les lunettes de celui qui l'a prononcée sont fabriquées pour faire Houellebecq plus petit que ce qu'une foule de niais irresponsables prétendent qu'il est. S'il ne fait que mettre en forme l'air et la rumeur du temps, vous parlez d'un "grand écrivain" ! Dénier à Houellebecq tout "regard sur le monde", c'est le ramener à des hauteurs plus humaines, plus à portée de nous autres, nains, médiocres et lilliputiens.

La subtilité malveillante, le venin astucieux et le fiel malin déployés dans cette phrase me paraissent illustrer à merveille le marécage dans lequel pataugent les savantasses français, universitaires ou non, qui proposent à longueur de médias analyses complexes, considérations documentées et raisonnements chantournés supposés nous permettre de "penser le monde", et dont la plupart, tout compte fait, se contentent de bonimenter du concept pour justifier leur salaire et leur utilité.  

Je n'en veux pour preuve que l'ingéniosité déployée par tous les débatteurs lus et entendus depuis deux mois à propos des "gilets jaunes", pour en appeler à la "responsabilité républicaine" et au "dialogue constructif". Ils se tortillent le croupion de la cervelle pour éviter de nommer le Mal qui ronge l'âme et le corps des sociétés occidentales, et qui s'appelle injustice, accaparement des richesses par un tout petit nombre, privatisation et marchandisation de tout, abandon des masses par des élites de plus en plus intelligentes et conscientes de l'être. Ces élites sont finalement de plus en plus bornées et retranchées dans des univers de mots, de signes, de représentations abstraites, pendant que les gens ordinaires se cognent de plus en plus fort, et se font de plus en plus mal sur le granit de la réalité concrète que les gens qui tiennent les manettes leur fabriquent jour après jour.

Je ne sais pas si c'est le même quidam qui, dans le feu de la conversation, a traité Plateforme de "roman de gare complètement raté", mais si c'est lui, je me contenterai de dire qu'il cumule. Tiens, ça me donnerait presque envie de republier l'intégralité des billets que j'ai consacrés à Houellebecq depuis 2011.

1 - La Carte et le territoire ....

2 - La Carte et le territoire ...

3 - La Carte et le territoire ...

4 - La Carte et le territoire ...

5 - Philippe Muray chez Michel Houellebecq ...

Je précise que je n'ai pas encore ouvert Sérotonine, et pour une raison bête : pas le temps. Pour lire, j'ai besoin de me poser dans un coin tranquille jusqu'à consommation complète. Ce que je peux déjà dire, c'est que les six autres romans de l'auteur me paraissent toujours ce que j'ai lu de plus captivant dans tout ce qui se pare des plumes de la littérature dans la France d'aujourd'hui. 

lundi, 29 octobre 2018

UN PEU DE BERNANOS

Message à tous les caritatifs, à tous les humanitaires, à tous les altruistes, à toutes les grandes âmes qui font profession de se porter au secours des misérables du monde entier et des victimes de toutes les calamités, qu'elles soient naturelles ou causées par les activités humaines.

« Les misérables n'ont jamais été aimés pour eux-mêmes. Les meilleurs ne les souffrent ou ne les tolèrent que par pitié. Par la pitié, ils les excluent de l'amour. Car la réciprocité est la loi de l'amour. Il n'est pas de réciprocité possible à la pitié. »

Merci, à l'occasion, à celui qui me dira de quel ouvrage sont tirées ces quelques lignes.

 

 

samedi, 06 octobre 2018

LES 31 DÉCEMBRE DE FRÉDÉRIC BEUTTER

LA FRANCE D'AUTREFOIS (2)

1881 : Demain Samedi dans mon ancien magasin après petite soirée chez Mme Herzberg, les enfants reçoivent de jolis cadeaux de tous côtés.

          L’année qui vient de finir en somme n’a pas été mauvaise pour nous, tous les nôtres ayant été conservés en bonne santé et les enfants ayant été bien sages. Au magasin, les affaires n’ont pas été brillantes, le nouveau rayon d’Orient me donne beaucoup de souci, mais enfin espérons que la nouvelle année nous soit aussi propice que l’ancienne. J’ai fait une petite spéculation à la bourse qui m’a rapporté 12 à 15.000 Frs par le Crédit Provincial.

1882 : Les Vincent viennent passer la soirée chez nous mais une forte migraine me force de me coucher de bonne heure, je souffre aussi beaucoup d’un eczéma à la main droite et je finis tristement l’année, d’autant plus que les affaires vont très mal et que nous craignons une bien mauvaise année pour 1883 Dieu merci tous les nôtres vont bien et les enfants sont sages, espérons que le Bon Dieu nous les conserve ainsi pour 1883 – Mort de Gambetta.

1883 : Point d’arbre de Noël ni fête de jour de l’An que nous passons très tranquillement, faisant les visites de famille qui ne m’amusent pas beaucoup.

       En somme 1883 n’a pas été mauvaise pour nous tous les nôtres étant en bonne santé et les garçons très sages à l’école, les affaires ont été très difficiles mais toujours été occupé, puisse l’année 1884 nous être aussi favorable.

1884 : Nous finissons bien tranquillement cette année qui a été mauvaise pour les affaires nous forçant à réduire les frais le plus possible, nous renvoyons Mr Sallebach et Mr Fournier qui nous quitte également, j’ai eu des correspondances très pénibles avec Weigert à ce sujet, mais en dehors des soucis d’affaires, l’année a été bonne pour les santés. Fred est dans les 7 premiers de sa classe et reçoit demain sa 1ère redingote, Pierre est 5ème et reçoit demain son premier pantalon long et uniforme, Charley sait presque lire nous avons donc lieu de remercier Dieu de nous avoir conservés en bonne santé espérons que la nouvelle année nous soit aussi favorable.

1885 : Nous passons la soirée bien gentiment avec Auguste et nous avons à remercier Dieu d’avoir conservé tous les nôtres en bonne santé pendant cette année.

1886 : Nous passons la soirée très tranquillement, les Gonon, à la suite d’un potin nous ayant un peu négligés. Fred s’est décidé à se préparer à Polytechnique, Dieu veuille qu’il réussisse. L’année 1886 n’a pas été mauvaise pour nous, tout le monde s’est bien porté et au magasin j’ai été bien occupé Dieu veuille qu’il en soit de même avec la nouvelle année.

1887 : Nous finissons l’année bien tranquillement avec les Vincent.

1888 : Charles ayant pris la rougeole, Sophie ne peut le quitter et nous faisons les visites de jour de l’An avec Fred et Pierre.

           Nous avons à remercier Dieu de toutes les grâces de cette année, beaucoup de travail, la santé et surtout le mariage si heureux de Hortense [sa fille et mon arrière-grand-mère].

1889 : Fred va mieux, ce soir nous avons le Dr Blanc à souper puis les Bodoy avec lesquels nous passons la soirée jusqu’à minuit.

         L’année 1889 a été bonne pour nous, ce dont je remercie le Bon Dieu, et j’espère que 1890 sera aussi heureux.

1890 : Nous passons la soirée avec le Dr Blanc et Lieutenant Parrin, ami de Frédéric et nous disons adieu à l’ancienne année avec reconnaissance envers Dieu pour nous avoir tous conservés en bonne santé et donné le petit-fils Léon [mon grand-oncle, alias Bibolet, alias Topé] que Pierre et Charles sont allés voir hier.

1891 : Mme Alex va mieux, ce matin jour de mes comptes de fin de mois et c[illisible] de Weigert qui me demande d’aller le voir à cause d’une réclamation injuste sur les comptes de Liebmann, ce voyage à Lyon me contrarie beaucoup, quoique j’y trouve Pierre et Charles chez Hortense tous en bonne santé, je ramène Pierre et Charles avec moi, ils avaient passé 3 jours à Lyon pendants lesquels Pierre m’a téléphoné tous les jours au bureau.

      L’année 1891 a été bonne pour nous comme santé mais très mauvaise comme affaires qui pour la 1ère fois ne me donne rien à mettre de côté, et l’engagement avec la maison a été prolongé jusqu’à fin 1892, et Dieu veuille que d’ici là les affaires deviennent meilleures et qu’au mois de Mars Hortense nous donne une gentille petite fille [ce sera mon grand-père Frédéric, le médecin].

1892 : Ce soir je reçois un excellent bulletin du Directeur de l’Ecole de Commerce qui nous fait bien plaisir pour Pierre qui est venu passer les fêtes avec nous. Nous passons la soirée bien tranquillement en nous souhaitant une bonne nouvelle année qui s’annonce sous des auspices bien tristes à cause des troubles politiques et le scandale de Panama et pour moi la réduction de mon appointement à [de ?] 6.000 Frs. Mais tous les miens se portent bien et les enfants sont sages, donc, à la grâce de Dieu.

1893 : Je me couche de bonne heure et dis adieu à la vieille année qui, pour moi, a été mauvaise, mais bonne comme santé.

1894 : Nous finissons l’année bien tranquillement. Nous sommes tourmentés par Pierre dont la paupière gauche se ferme ce qui m’inquiète. Les autres santés allant bien, nous n’avons pas à nous plaindre quoique je n’aie pas réussi à trouver une position et Mr Savoye se retirant des affaires je suis obligé de quitter en Mars mon joli bureau et de me caser ailleurs.

1895 : Ce soir nous soupons chez les Harmet et finissons gaiement l’année à laquelle nous devons ce brillant mariage de Fred [avec Marie Harmet] et le succès de Charles au Bachot si je pouvais trouver du travail, tout serait parfait, car tous les nôtres sont en bonne santé.

1896 : Nous passons la soirée tranquillement chez nous après avoir souhaiter la bonne année à Fred et Marie et aux Harmet.

        Que l’année nouvelle nous permette de caser Pierre et nous apporte un bébé bien portant chez Fred, c’est là mon plus grand désir.

1897 : A cause de ma mauvaise position je finis l’année tristement tout en remerciant Dieu de nous avoir conservés en bonne santé.

1898 : A la suite d’une nouvelle scène avec Pierre, l’année finit tristement pour moi. Heureusement il me demande pardon ; ce qui rétablit nos rapports.

1899 : Depuis 15 jours nous avons les 2 grèves des passementiers et des mineurs qui arrêtent complètement les affaires. L’année finit donc tristement mais tous les nôtres sont Dieu merci en bonne santé.

1900 : Maman et Charles vont à la messe de minuit.

1903 : Pierre part à 1 heure 40 pour Château Renard [où réside sa fiancée] nous finissons donc l’année seuls. Dieu veuille bénir cette nouvelle union.

1904 : Depuis 8 jours nous attendons un 5ème bébé chez Fred, le soir après avoir fait quelques visites avec Charles nous soupons chez les Vincent le 1er Janvier avec les Harmet Pierre et Paulin.

             Dieu veuille que Hortense au lit depuis 4 mois se rétablisse en 1905.

1905 : Comme Pierre faute de capitaux est forcé de liquider son commerce et de chercher une autre situation l’année finit tristement pour nous, espérons que 1906 qui s’ouvre sous des auspices très inquiétants nous garde tous en bonne santé, et nous préserve de tout malheur.

1906 : Hortense toujours malade et Pierre sans place, nous finissons l’année tristement.

1907 : Nous finissons tristement la fin d’année dans laquelle nous avons perdu notre chère  Hortense mon indisposition durant toujours espérons que 1908 soit meilleure.

1908 : Nous finissons tranquillement l’année qui nous a bien éprouvés par la maladie de moi Maman et Fred et m’a forcé de me retirer des affaires [il a 81 ans, et il regrette d'être obligé de cesser de travailler].

 

[Frédéric Beutter meurt le 12 août 1909 : pour lui il n'y aura pas de 31 décembre cette année-là].

Il va de soi, j'espère, que je n'ai pas modifié une virgule du texte que j'ai transcrit avec émotion.

vendredi, 05 octobre 2018

LES 31 DÉCEMBRE DE FRÉDÉRIC BEUTTER

LA FRANCE D'AUTREFOIS*

Voilà, ça y est : j'ai achevé hier la transcription du tapuscrit (198 pages 21x27, 2° ou 3° carbone sur une vieille machine à écrire, 144 pages au format A4) du Journal du Grand-Père maternel de mon Grand-Père maternel, FRÉDÉRIC BEUTTER. Au fil de ses jours et de ses années, je me suis pris d'attachement pour cette personne particulière et celles qui l'ont entourée. Curieusement, ce citoyen allemand naturalisé français (qui arbore en 1870 une citoyenneté suisse !), que je vois d'un genre plutôt rigide, a relevé tous les jours dans un carnet qui ne le quittait jamais, à partir de sa vingtième année, ce qu'il jugeait bon à retenir. Il va de soi que j'aimerais bien mettre un jour le nez dans le manuscrit original.

Frédéric Beutter, je ne l'idéalise certes pas : il ne devait pas être drôle tous les jours. Mais enfin, ce fut un père énergique et actif, attentif et aimant et, à l'occasion d'agapes amicales ou familiales, un très bon compagnon, qui se montrait parfaitement en mesure de manger et surtout de boire autant que les autres et, en de certaines circonstances particulières, de se prendre un « plumet colossal » (selon ses mots), quoique toujours capable de rentrer chez lui par ses propres moyens.

Frédéric Beutter naît le 9 juin 1827 à Constance (Allemagne). J'ai rassemblé ici toutes les annotations qui figurent au long de son Journal, mais seulement à la date du 31 décembre. Il met du temps, on le verra, à considérer le dernier jour de l'année comme digne d'être célébré puisque, à une exception près (au tout début), il commence à évoquer la date de façon spécifique après son mariage avec Sophie Paliard (il a 32 ans en 1860). 

* Référence au livre de Jean-Pierre Le Goff : La France d'hier, Stock, 2018 (qui lui-même se référait à Stefan Zweig : Le Monde d'hier).

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LES 31 DÉCEMBRE DE FRÉDÉRIC BEUTTER

1849 : Je passe la soirée au café Lauser avec Zahn, Fisher, ce dernier à ma grande joie me  propose de nous tutoyer.

1863 : Ma femme se fâche sérieusement contre moi de ce que j’ai fait part à Mme Friedmann de sa grossesse, cette dernière journée de l’année finit très tristement pour moi et, contre mon habitude, je me couche sans attendre comme autrefois Minuit. J’ai arrêté mes comptes aujourd’hui et je vois à ma grande déception que mes dépenses de cette année ont encore dépassé Fr 6.000, malgré la plus stricte économie, comme ma position dans la maison A & S sans contrat est très précaire, je suis très inquiet de ce que la nouvelle année me réserve… Puissé-je me tromper.

1865 : Nous passons la soirée très gaiement avec Henri et sa famille après avoir fait comme d’habitude un très joli arbre de Noël.

1866 : Aujourd’hui après souper, nous avons Henri et sa femme, Mr et Mme Mees pour finir dignement l’année, nous passons assez bien la soirée ensemble et à minuit nous buvons du champagne à la santé du père, à Constance et de tous ceux que nous aimons.

       Ainsi finit pour nous cette année 1866, très importante pour nous à cause de mon changement de position, même assez bonne si le Bon Dieu ne nous avait pas enlevé notre chère petite Fanny [morte âgée d'un an].

1867 : Ce matin, à mon plus grand bonheur, je reçois une bonne lettre du père de Constance, qui Dieu merci continue à aller un peu mieux. Nous passons la soirée tranquillement avec les Mees et disons adieu à l’année 1867 qui après tout ne nous a pas été défavorable puisque nous et tous les nôtres nous ont été conservés en bonne santé ; que le Bon Dieu nous accorde la même faveur pour la nouvelle année 1868.

1868 : Nous passons la soirée chez les Mees, avec les Fiedmann et souhaitons la bonne venue à la nouvelle année. Quant à l’ancienne nous la quittons sans regrets, car par la mort de notre pauvre père, de Jules, par la perte de ma position, elle a été la plus malheureuse de ma vie entière.

1869 : Nous avons les Mees, nous faisons de la musique jusqu’à minuit où nous disons adieu à l’année ; nous nous embrassons en nous souhaitant une bonne nouvelle année, que le Bon Dieu nous protège et nous donne un enfant bien portant.

1870 : A cause des temps tristes dans lesquels nous vivons, nous n’avons pas fait d’arbre de Noël, ni de souper ce soir ; et c’est tout seul que nous attendons le coup de minuit ; espérons que la nouvelle année soit meilleure que l’ancienne et que le Bon Dieu nous préserve tous de tout malheur.

1871 : Joseph vient souper avec nous mais s’en va avant minuit, nous restons donc tous les deux à attendre ce moment et saluons la nouvelle année ; puisse-t-elle être aussi bonne pour nous que celle que nous quittons et pendant laquelle le Bon Dieu nous a tous conservés en bonne santé.

1872 : Comme nous n’avons malheureusement plus d’amis pour passer cette soirée nous restons tout seuls, Hortense étant invitée chez Mme de Mirandol ; malgré moi cela me rend triste, d’autant plus que depuis quelques jours nous n’avons absolument rien à faire au magasin et il y a des moments où je regrette d’avoir quitté ma position chez F. Vogel et Cie, malgré tous les désagréments avec Appold. Enfin, espérons que cela change et que surtout la nouvelle année nous donne un enfant bien portant, et que ma chère Sophie passe très bien ce terrible moment ; pour le moment toutes les santés vont bien, j’ai donc encore à remercier le Bon Dieu de nous avoir protégés pendant l’année qui vient de s’écouler.

1873 : Avant-hier je reçois la visite de Mr Peterson avec qui j’allais à Grenoble hier, en route je lui fais part de mes ennuis causés par l’inaction et le séjour prolongé de Glackmeyer. Ce soir nous allons dîner chez Boell où nous passons la soirée assez agréablement jusqu’à minuit lorsque tout le monde se souhaite la bonne nouvelle année.

       L’ancienne année n’a pas été bonne pour nous ayant perdu notre cher petit Léon [mort en bas âge] et les affaires étant toujours très mauvaises et moi presque toujours inoccupé ce qui me rend malheureux.

        Mais Sophie, Hortense et Frédéric vont très bien et les enfants grandissent et nous font tous les jours plus de plaisir. Donc nous n’avons pas trop à nous plaindre et seulement à espérer que la nouvelle année ne soit pas moins bonne pour nous que l’ancienne.

        Depuis environ un mois Sophie croit être de nouveau enceinte, que Dieu la protège et nous accorde la joie de recevoir un enfant bien portant et que tout se passe bien.

1874 : Depuis plusieurs jours nous avons un froid excessif mais Dieu merci tous les nôtres vont bien et nous finissons donc l’année tranquillement mais bien heureux et contents. Dieu veuille nous protéger en 1875 comme en 1874.

1875 : Je reçois ce matin une très jolie lettre de Caton [sœur de F.B.] et de ses enfants qui me fait plus de plaisir que depuis ma brouille avec Charles, je suis sans nouvelles de ma famille. Le soir nous restons seuls et je me couche de bonne heure en disant adieu à l’année 1875 qui sous le rapport des affaires de l’agrément n’a pas été bien bonne pour nous, mais Dieu merci tous les miens vont bien ce qui est l’essentiel, espérons qu’en 1876 cela reste de même et que nos enfants continuent à être sages comme jusqu’à présent.

1876 : Aujourd’hui Dimanche nous recevons des lettres de partout, St-Etienne, Sens, Constance, Feldkirch, après midi nous faisons des visites et comme Joseph et sa femme sont venus nous voir quelques fois ces temps-ci, je leur fais une visite de jour de l’An, pour la 1ère fois depuis 2 ans, ce qui paraît faire beaucoup de plaisir à Joseph.

       Le soir nous trinquons avec les amis Valayer et puis nous nous couchons tranquillement, en faisant adieu à l’année 1876 qui, comme santés, chose essentielle, nous a été favorable, seulement comme affaires elle a été désastreuse pour moi puisse la nouvelle année être meilleure.

1877 : Hier Dimanche, Fred était très fatigué, pendant que j’étais allé à St-Genis avec Hortense, heureusement la nuit a été meilleure et ce matin il va mieux et Pierre se lève, le temps est très mauvais et l’année finit bien tristement pour moi ; Dieu veuille que 1878 nous soit plus propice et que je trouve une position convenable car je crains bien qu’il ne soit pas possible de relever l’affaire C.W. Cie.

          Chamberlin part ce soir pour Nice, il ne peut rien faire avec nous, je l’accompagne à la gare et reviens à Minuit souhaiter la bonne année à ma chère femme et à nos chers enfants que Dieu nous les conserve aussi sages qu’ils ont été jusqu’à présent.

1878 : Nous avons Klipfel et Sallenbach à souper et finissons la soirée ensemble jusqu’à minuit.

           Nous voilà donc à la fin de cette année, pendant laquelle j’ai perdu toute ma fortune chez Wichelmann et forcé de tâcher de la refaire, j’ai dû quitter cette belle ville de Lyon pour revenir à St-Etienne, le berceau de ma carrière commerciale. Quoique ma nouvelle position m’assure le pain, j’ai toujours le regret d’avoir quitté Lyon. Enfin que ce soit pour le bonheur des miens et que le Bon Dieu me les conserve en bonne santé et aussi sages qu’ils le sont en ce moment.

1879 : Ce soir, nous avons Sallenbach, Klipfel et Maurer à souper et passons la soirée très gaiement.

         Après tout nous avons à remercier le Bon Dieu de l’année 1879 pendant laquelle nous avons eu beaucoup de joies avec nos enfants et le bonheur de recevoir Charles qui va très bien, puisse l’année 1880 nous être aussi favorable. Et me donner un peu plus de satisfaction dans mes affaires commerciales.

1880 : Heureusement après une explication avec Victor et une bonne visite au père Félix et Juju nos rapports avec la famille se rétablissent, nous passons la soirée chez nous bien tranquillement et avons lieu de ne pas trop nous plaindre de l’année 1880, à l’exception de la mort de Fanny [autre sœur de Frédéric] et du mauvais état des affaires, espérons que dans l’année 1881 cela aille mieux et que nos enfants continuent à nous faire autant de joie que par le passé.

A suivre demain.

mercredi, 03 octobre 2018

FRÉDÉRIC BEUTTER JUNIOR SE MARIE ...

1895

[UN "BRILLANT" MARIAGE]

6 mars : Aujourd’hui Melle Verneret vient proposer à Maman un mariage pour Fred avec Melle Mirk et une dot de 10.000 Frs comme elle a été légitimée à 9 ans nous n’y donnons pas suite, mais activons nos démarches auprès des Harmet.

25 mars : Mr de Castelnau fait venir Fred chez lui et lui propose un superbe mariage. Fred dit qu’il ne se prononcera pas avant d’être fixé sur ses vues sur Melle Harmet, M. de C. l’approuve et lui promet son concours.

27 avril : Aujourd’hui Mr Harmet m’ayant donné rendez-vous sur la place St-Charles je l’emmène au bureau où il me demande, en cas, que l’idée de marier nos enfants se réalisait, combien je lui donnerais pour cadeaux et mise en ménage je lui réponds que dans ma position actuelle, je ne pourrais pas lui donner plus de 10.000 Frs plus 3.000 Frs de rente viagère et qu’il désirerait garder comme inaliénables les propriétés qu’il a achetées et qui ne devront pas figurer sur le contrat, je lui ai répondu que nous nous en rapportions à lui pour cela et que Fred ne tiendrait pas à toucher le capital mais il n’est pas de cet avis, enfin il demande à ce que rien ne soit changé à nos rapports actuels avant fin Mai lorsqu’il donnera sa réponse définitive. 

20 avril : Mr. De Castelnau ayant informé Fred de ce que Mr Harmet lui avait dit qu’il pourrait maintenant agir comme il l’entendrait Maman et moi allons prier M. de C. de faire la demande ce qu’il promet de faire en quelques jours.

21 mai : Mr Harmet m’ayant donné rendez-vous sur la place Marengo me dit de venir avec Maman demain faire la demande officielle.

22 mai : A 2 heures Maman et moi allons chez Mr Harmet et sommes reçus à bras ouverts Melle charmante dit gentiment oui à notre demande après quoi nous nous embrassons tous bien heureux de ce bonheur inespéré. Fred est invité à déjeuner pour demain et envoie le soir même son 1er bouquet, j’annonce la nouvelle à Mme Alexandre et David félicité chaudement.

23 mai : J’écris à Joseph Henri Léon Valayer à midi Fred bien ému va chez les Harmet et porte une belle bague de fiançailles il est reçu très chaudement et part pour Lyon inviter   Félix et Hortense au dîner chez M.H. pour demain soir où nous serons présents tous à leur famille, il revient à 1 heure du matin bien content.

24 mai : J’écris à mes frères et sœurs et reçois des félicitations partout.

25 mai : Ce soir grand dîner de fiançailles chez Mme Harmet et présentation à la famille, Félix et Hortense arrivent à 6 heures assistent au dîner avec tante Maria et partent à 10 heures. Accueil charmant et cordial nous sommes tous enchantés de notre gentille future belle-fille.

29 mai : Ce soir Mr Mme Melle Harmet viennent pour la 1ère fois souper à la maison.

2 juin : Fred va passer 2 jours de fête chez les Harmet à Flévieux et Vienne.

6 juin : Aujourd’hui Fred reçoit un beau bronze (Vulcain forgeant une flèche) offert avec une lettre par une 100aine de ses ouvriers. Le soir Mr Harmet vient souper à la maison.

10 juin : Ce soir Mr Mme Melle Harmet viennent souper à la maison.

13 juin : Ce soir Fred présente sa corbeille de mariage se montant à près de 10.000 Frs et payée par la dot que je lui ai constituée.

22 juin : Ce soir Fred donne son dîner de garçon chez Faure pour les garçons d’honneur et tous les chefs de service de l’usine qui lui offrent un beau bronze.

30 juin : Ce soir à 5 heures lecture et signature du contrat chez Mr Harmet devant le notaire Mr Balaÿ, Félix Hortense, nous tous et le Cel Rivoire y assistent, tout se passe bien quoique Mme Harmet soit bien triste. Après dîner soirée très gaie malgré la forte chaleur.

1 juillet : Ce soir 5 heures mariage civil avec Mr de Castelnau et Dr Blanc pour témoins de Fred et Cel Rivoire et Marducci ceux de Melle Harmet, le soir Mr Mme Melle Harmet viennent souper chez nous.

2 juillet : Temps superbe à 10 heures ½ nous nous rendons chez les Harmet avec Fred très ému en quittant son foyer paternel, la mariée est ravissante et suivie d’un brillant cortège à l’Eglise St-Charles remplie de l’élite de la Société de St-Etienne à notre entrée la musique de l’usine joue, puis l’abbé Gisclon, après un beau sermon nous touchant aux larmes, bénit le jeune couple, ensuite chant de Mme Bouton et Mme Tardif et solo de Violon par Beau devin, cérémonie magnifique et ensuite défilé à la sacristie à 1 heure dîner de 100 couverts chez Duprés avec les beaux toasts du Cel Lucien Rivoire Léon et Mme de Castelnau, je bois à la santé des chanteurs garçons et demoiselles d’honneur gaieté générale, à 9 heures ½ ouverture du bal par le quadrille d’honneur des grands-parents et les nouveaux mariés qui sont tout radieux et restent jusqu’à 2 heures puis rentrent chez Mr Harmet pour partir en voyage de noces demain matin, fête magnifique, assistance nombreuse toilettes superbes.

         Joseph et sa fille Louise sa sœur et son frère sont de la fête dans la journée nous recevons plusieurs dépêches entre autres de Feldkirch, Maman était très belle dans la robe de satin noir tissée par Pierre [son fils] et rentre avec Pierre et Charles à 5 heures du matin moi j’étais rentré à 3 heures.

3 juillet : Fred et Marie partent par le 1er train pour Genève d’où dans la journée Mme Harmet reçoit une bonne dépêche.

31 décembre : Ce soir nous soupons chez les Harmet et finissons gaiement l’année à laquelle nous devons ce brillant mariage de Fred et le succès de Charles au Bachot si je pouvais trouver du travail, tout serait parfait, car tous les nôtres sont en bonne santé.

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Note : J'ai ici éliminé des notes du Journal de Frédéric Beutter tout ce qui ne concerne pas directement la vie et la trajectoire professionnelle de son fils Frédéric ainsi que les rapports entre père et fils. Il faut signaler que je respecte scrupuleusement l'orthographe et la ponctuation (quand il y en a) telles qu'elles figurent dans le tapuscrit en ma possession. Je n'ai corrigé que les coquilles évidentes. Les données factuelles et nominales (malgré les errements de l'orthographe du tapuscrit en particulier sur les noms propres) sont exactement confirmées par celles qui figurent dans les remarquables travaux généalogiques de Mr Alain Teyssier, d'Annonay.

Je n'ai pas l'honneur de connaître ce monsieur, ce que je sais c'est qu'il n'a cessé d'enrichir l'arbre familial "Paliard", à partir du tronc (Pierre François Paliard, mort avant 1742, qui avait épousé Jeanne Claudine Chagrot, et il y a un Claude Antoine Paliard né en 1722, quelque part du côté du lac de Saint-Point, Doubs, côté Malbuisson), au moyen de branches, branchettes, rameaux, ramilles et ramillons, dont l'ensemble touffu, mais à la méthode impeccablement rigoureuse, impressionne, au point de sembler, au premier abord, impénétrable comme le pire des ronciers (abondance de Félix Léon Maurice Henri et quelques autres à chaque génération et dans chaque branche — au nombre respectable de 48 au fil de plus de deux siècles !! On imagine avec peine la distance de papier qu'il faudrait pour faire figurer la totalité de l'extension horizontale de cette famille dans la génération actuelle) : je commence à peine à me faire une idée de la structure principale.

mardi, 02 octobre 2018

FRÉDÉRIC BEUTTER JUNIOR SE MARIE ...

... ET FAIT CARRIÈRE.

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Frédéric junior, le futur.

1870-1922

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Marie Clotilde Harmet, la promise.

1873-1958

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Frédéric senior.

1827-1909

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Henri Guillaume Harmet, le père de la demoiselle.

1844-1926

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EXTRAITS DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER.

1893

17 juillet : Ce matin Fred est agréé par Mr Cholat comme Ingénieur aux Aciéries de St-Etienne  pour y rentrer le 1er Août, cette bonne nouvelle nous comble de joie, car nous y voyons l’avenir de notre cher fils assuré avec le bonheur de le garder près de nous.

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L'usine où Frédéric (Fred) a son bureau.

29 juillet : Aujourd’hui Fred met pour la 1ère fois son joli uniforme des Mines et assiste le soir  au banquet d’adieu.

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Un nommé Auguste Courriol, promotion 1896-1899, en uniforme.

31 juillet : Aujourd’hui Fred entre comme Ingénieur aux Aciéries de St-Etienne Dieu veuille qu’il réussisse à y faire son chemin comme il le mérite. Au classement définitif [de l'Ecole des Mines] il sort 4ème sur 23 élèves.

25 août : Aujourd’hui Fred reçoit de Mr Harmet l’assurance qu’il serait payé à partir du 1er  courant à raison de 1.500 Frs l’an plus une prime de 3 Frs par plaque reçue ce qui vaut environ 2.500/2.700 Frs l’an superbe.

31 août : Aujourd’hui Fred touche ses 1ers appointements 125 Frs par mois (plus une prime sur les plaques reçues).

8 octobre : Aujourd’hui Fred rentre à son poste à l’usine et Pierre à l’Ecole de Commerce de Lyon.

1894

15 mars : Fred se trouvant fatigué va voir le Dr Blanc qui lui dit qu’il a une sistite [sic] – inflammation de la vessie. Espérons que cela ne soit pas trop sérieux. Depuis 15 jours pas une seule lettre quel ennui.

18 mars : Aujourd’hui Dimanche scène pénible avec Fred qui me reproche de fumer en passant par sa chambre et me dit que plus tard il me défendrait de fumer chez lui. Inouï.

28 mars : Après une bonne journée d’hier étant sorti et probablement resté dehors trop longtemps, il reprend le soir ses douleurs à la vessie très fort et passe une bien mauvaise nuit. Ce matin le Dr Blanc lui prescrit un repos absolu au lit et me dit que cela pourrait bien durer assez longtemps ce qui nous effraye, j’en préviens Mr Harmet qui me dit de le soigner avant tout et de ne pas le laisser se préoccuper de sa position.

29 mars : Après une bien mauvaise nuit souffrant d’atroces douleurs au ventre Fred se calme à midi et passe

30 mars : une bonne nuit espérons que cela continue.

9 avril : Aujourd’hui Fred reprend son service à l’usine.

18 avril : Ce matin Fred va mieux et retourne à l’usine.

25 juin : Ce matin à 1 heure Fred ayant passé la journée à Lyon pour voir l’Exposition nous apporte la toute nouvelle de l’assassinat de Carnot par un Italien tout le monde est bouleversé et inquiet sur l’avenir.

7 septembre : Ce soir Fred me fait encore une scène au souper il me reproche de les empêcher de s’amuser [Fred a 24 ans] à la maison où ils s’embêtent comme des rats morts et cela dans un moment où je fais tout mon possible pour qu’ils ne souffrent pas de ma perte de position.

8 octobre : Aujourd’hui Fred est nommé chef de service aux Forges en remplacement de Mr Verdreau, renvoyé.

23 octobre : Aujourd’hui Pierre va à Lyon recevoir son diplôme.

         Ce soir Mr Harmet informe Fred qu’à partir du 1er Novembre ses appointements seraient élevés à 300 Frs par mois, augmentés dans le courant de l’année ce qui nous comble de joie.

1 novembre : Après la visite au cimetière Fred va à Lyon annoncer cette bonne nouvelle.

20 décembre : Aujourd’hui Mr Harmet prévient Fred qu’à partir du 1er Janvier ses appointements seraient élevés à 400 Frs par mois, donc position superbe.

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Prochain épisode : un brillant mariage.

lundi, 01 octobre 2018

ÇA Y EST, MON GRAND-PÈRE EST NÉ

EXTRAIT DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER.

ANNÉE 1892

03 17 : Ce matin ayant reçu une dépêche de Félix annonçant l’accouchement imminent de Hortense, maman part pour Lyon à midi et le soir à 4 heures je reçois une seconde dépêche de Félix me disant que Hortense était heureusement accouchée d’un gros garçon (avant l’arrivée de Maman) et que tout allait bien ce dont nous sommes très contents quoique Hortense eût désiré une petite fille.

03 18 : Ce soir Maman revient de Lyon, bien contente. Hortense a beaucoup souffert et était seule avec son mari et sa belle-mère, mais à 10 heures du matin tout était fini, et maintenant Hortense va aussi bien que possible et le garçon est superbe.

03 20 : Aujourd’hui dimanche, par un temps splendide, nous partons tous pour Lyon, après la messe, déjeuner excellent chez Léon [père de Félix, grand-père du nouveau-né], puis nous allons chez Hortense qui va aussi bien que possible et nous témoigne beaucoup de gratitude pour nos beaux cadeaux, médaille et chaîne et un porte feuille de Fred pour le nouveau-né qui est superbe de santé, un chronomètre pour Félix et des jouets pour Bibolet qui va très bien. 

A 4 heures, baptême à l’église de la paroisse, je suis parrain avec Marianne pour marraine et le petit est baptisé, Frédéric Pierre Joseph, après la cérémonie, nous prenons congé de Hortense et allons dîner chez les Valayer où nous passons une excellente soirée heureux de voir nos enfants réunis [142] de nouveau pour la 1ère fois depuis notre départ de Lyon, les enfants s’amusent beaucoup et nous regrettons seulement l’absence de M. Valayer parti hier pour Crest à 10 heures du soir nous partons à pied et revenons par le dernier train et arrivons à 1 h ½ du matin bien contents de cette belle journée.

1969 GRAND-PERE DERNIERE PHOTO.jpg

Entre le premier moment de sa vie et la dernière photo – éminemment chargée pour moi – de Frédéric Paliard vivant (été 1969, il est mort en septembre), il s'est écoulé 77 ans.

Note : Marianne Paliard (née Milliet) est l'épouse de Jacques Léon Paliard : ce sont les grands parents qui sont parrain et marraine. "Bibolet" est le surnom (inexplicable) de Léon Paliard, futur chanoine et futur fondateur du Grand Séminaire de Hanoï (Vietnam). Je l'ai plutôt connu avec son surnom "Topé" (tout aussi inexplicable). Celui de Frédéric était "Frisco", et celui de Pierre, le dernier fils d'Hortense et Félix (mon parrain que nous appelions "Oncle Pierre de Marseille"), "Pazo". 

dimanche, 30 septembre 2018

FRÉDÉRIC BEUTTER MARIE SA FILLE

EXTRAIT DU JOURNAL DE FREDERIC BEUTTER.

1888

12 16 : Aujourd’hui la tante Maria nous demande notre chère Hortense en mariage avec Félix Paliard qui a fini ses études de médecin, notre bonheur de cette demande n’est troublé que par la crainte que Hortense nous quitte pour aller habiter Lyon, car sans cela, nous n’aurions pas pu espérer mieux pour ce cher enfant.

12 25 : Aujourd’hui Marianne et Félix viennent remettre la bague de fiançailles à Hortense et nous passons une bonne journée ensemble, nous recevons des félicitations de tous côtés.

12 31 : Charles ayant pris la rougeole, Sophie ne peut le quitter et nous faisons les visites de jour de l’An avec Fred et Pierre.

           Nous avons à remercier Dieu de toutes les grâces de cette année, beaucoup de travail, la santé et surtout le mariage si heureux de Hortense.

1889

01 01 : Après nos visites nous soupons chez Vincent ; tout le monde me félicite du mariage de Hortense.

01 21 : Hortense Fred et la tante Maria partent avec moi pour Lyon pour voir les Léon qui nous reçoivent avec beaucoup d’enthousiasme, nous passons une bonne soirée avec eux et revenons par le dernier train bien contents, Sophie ne pouvait pas quitter Charles qui est en convalescence de la rougeole.

04 08 : Depuis 3 mois Félix vient voir Hortense toues les semaines ; ils reçoivent beaucoup de cadeaux de la famille, Antonin, Peyre, Daeniker, Delporte, Berthollet. Aujourd’hui paraît au Mémorial l’annonce de leur mariage.

04 17 : Aujourd’hui pour récompenser Fred de sa bonne place je l’amène à Lyon entendre « Sigurd » [d’Ernest Reyer] nous y trouvons son professeur Billies.

04 20 : Henri par une simple carte refuse notre invitation à la noce.

04 23 : Ce matin nous assistons tous à la messe par l’abbé Jeune et servie par Fred, Félix arrivé hier et Hortense communient ensemble ce qui nous donne une émotion bien douce.

04 24 : Ce soir mariage civil de notre chère fille Hortense avec Félix Paliard assistés de leurs parents oncles et tante Maurice Général Sapy [?] Léon Paliard Mr Berthollet témoins, l’adjoint (Mr Roux) fait un joli petit discours faisant mes éloges et ceux des deux familles. Ensuite nous signons le contrat (Me Germain). Je donne 20.000 Frs de dot comptant plus le trousseau. Après le mariage nous dînons tous ensemble à l’hôtel de France (sauf Léon Berthollet).

04 25 : Par un temps incertain, mais se levant un peu, je vais chercher les Valayer et Joseph (vêtu comme un pauvre) à la gare, puis à 11 h 15 nous rendons à l’église St-Charles superbement décorée de fleurs et remplie d’une assistance très nombreuse ; Maurice (violon) Fred (Harmonium) jouent les morceaux religieux composés par Léon d’une manière superbe, l’abbé Morel, cousin de Félix qui lit la messe fait une très jolie   allocution. [123] Après cette magnifique cérémonie où Hortense est ravissante dans sa toilette de mariée, tout le monde se presse dans la sacristie, après nous nous rendons directement à l’Hôtel de France où la table est dressée pour 65 couverts parmi lesquels Dr Lépine Gayet Alexandre Guillaume J.Gerin, Berthollet, Burty, le dîner est excellent et très gai pendant lequel nous recevons des dépêches de Feldkirch, Ario, Meran, Constance, Freiburg et Daeniker, on fait beaucoup de toasts et après le dîner on monte au 1er où on commence à danser tandis que les jeunes mariés partent pour Lyon à 8 heures. Je leur dis adieu à la gare où j’avais accompagné les Valayer et rentre chez moi tout de suite après.

04 26 : Aujourd’hui le Mémorial parle de notre cérémonie d’hier et à midi arrive James Gill avec qui je reste à mon grand regret occupé pendant plusieurs jours.

04 28 : Je pars avec Gill pour St-Bonnet le Château, hier en rentrant à la maison je trouve Sophie toute seule à table, ce qui nous attriste beaucoup pauvre femme ; nous recevons de bonnes nouvelles des mariés qui partent pour Marseille, Nice.

05 01 : Nous souhaitons la fête à Fred à qui revient en grande partie le succès de cette superbe cérémonie.

05 23 : Ce soir à 6 heures juste un mois après leur départ Félix et Hortense reviennent en excellente santé et enchantés de leur voyage de noces.

Note : Depuis le début de cette série "Journal de Frédéric Beutter" (le grand-père maternel de mon grand-père maternel), je respecte scrupuleusement l'orthographe et la ponctuation telles qu'elles apparaissent dans le tapuscrit complet du Journal. Le "Fred" qui joue de l'harmonium est le fils de Frédéric. Le "Léon" dont parle cet extrait (le grand-père paternel de mon grand-père maternel) s'appelle Jacques Léon Paliard.

PALIARD JACQUES LEON ET SA FEMME.jpg

Pour la pose, Marianne fait semblant de tricoter.

PALIARD J.jpg

Jacques Léon Paliard et Marianne, son épouse, née Milliet.

Toute une époque dans ces photos (non datées, lui est mort en 1907, elle en 1908).

Il est le père du marié. On le présente de la façon suivante à sa place dans l'arbre généalogique familial : « Auteur compositeur, musicien, poète, élu membre de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, négociant, caissier à Lyon, receveur des hospices civils de Lyon ». N'en jetez plus.

samedi, 29 septembre 2018

FRÉDÉRIC BEUTTER SE MARIE EN 1861

EXTRAIT DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER.

1861

04 07 : Aujourd’hui jour de la cavalcade, où toute la famille Paliard est venue à mon magasin je forme la résolution de demander en mariage Mlle Sophie Paliard, et j’en informe le soir même Madame Friedmann et la prie de faire les démarches nécessaires pour cela.

04 10 : Ce soir je parle de ce projet à mon ami Félix au magasin qui me témoigne beaucoup de satisfaction et me promet son concours de frère. [8]

08 23 : Je reçois par Madame Friedmann la réponse de Mr et Mme Paliard, que ma demande est acceptée et le Dimanche 1er septembre a lieu la présentation. Je suis en compagnie de Mr et Mme Friedmann. Le mariage est fixé au 24 Septembre mais est renvoyé de 8 jours à cause de mes papiers qui se font attendre.  

09 03 : Voyage à Lyon accompagné de Mme Paliard, Mle Sophie, Félix, Mme Friedmann pour acheter les cadeaux de noce et une partie du mobilier.

09 10 : Je loue un gentil petit appartement 5 place Mi-Carême chez Mr Crépet au 3ème à 1.000 Fr l’an sans compter les réparations.

09 26 : Enfin arrivent mes papiers de Constance [lieu de naissance de Frédéric].

09 28 : Aujourd’hui nous signons le contrat de mariage devant Mr Merley le notaire.

09 30 : A cinq heures du soir nous allons à la mairie pour le mariage civil. Mes témoins sont Mr et Mme Friedmann, mon frère Henri, Alexandre Lan et Gonon. J’épouse donc pour mon grand bonheur Mademoiselle Sophie Paliard née le 18 février 1839 de Mr Jules Paliard fabricant d’armes et Mme Hortense du Colombier sa femme.

10 01 : A dix heures du matin nous allons à l’église Saint-Louis pour la Bénédiction Nuptiale Mr Fraisse, Merley m’avait offert sa voiture de Gala ; je donne le bras à Mme Friedmann et Sophie donne le bras à son  père. Toute l’église est remplie de monde et à notre grande surprise, nous y trouvons tout l’orchestre du théâtre sous la direction de Mr Sivarts. Ils jouent pendant toute la cérémonie, nous sommes bénis par Mr Langlois curé de Saint-Louis. Mr Wishermann est venu représenter la maison de Lyon. Après la cérémonie, je déjeune chez Mr Friedmann ; à 5 heures du soir, il y a un grand dîner chez le beau-père dans un grand atelier magnifiquement arrangé pour la fête, nous sommes soixante à table, et le dîner est fort gai ; Henri fait un toast bien gracieux au dessert, après le dîner nous passons au salon où nous dansons jusqu’à 1 heure du matin puis nous rentrons chez nous.

10 02 : Mr Friedmann vient nous voir à midi et nous emmène dîner chez lui. Malheureusement au dessert Félix vient nous dire tout effaré que la mère s’est fâchée de ce que nous ne soyons pas d’abord allés chez elle ; nous avons une scène des plus désagréables aux Gauds, dans laquelle ma chère Sophie se montre sublime de dévouement pour moi, ce soir il y a souper aux Gauds mais nous sommes tristes tous les deux et rentrons de bonne heure chez nous.

10 03 : A sept heures du matin nous partons de chez nous pour notre voyage de noces.

Note : Jules Paliard (la branche Paliard de Saint-Etienne) s'était associé à M. Vialletton pour fonder une entreprise où l'on fabriquait essentiellement des fusils de chasse.

frédéric beutter,saint-étienne

Fusil marqué "Paliard-Vialletton Frères A St Etienne".

L'orthographe des noms propres n'a pas changé (façon de parler) : hormis quelques certitudes, elle est toujours aussi aléatoire (Wishermann devient à l'occasion Wichelmann, voire Wickelmann).  Les Gauds sont la maison de famille du fabricant d'armes. Le voyage de noces fait l'objet d'un récit à part, beaucoup plus copieux que ce qui figure dans le Journal complet, mais je n'en suis pas encore là.

La "cavalcade" dont il est question au tout début est une fête de bienfaisance qui fut organisée à Saint-Etienne le 7 avril 1861, et fut baptisée "la grande cavalcade historique". J'ai vainement cherché des images de la chose.

vendredi, 28 septembre 2018

LA MORT DE JULES BEUTTER EN 1868

EXTRAIT DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER

ANNEE 1868.

03 15 : Notre petit Jules souffrait beaucoup de sa dentition depuis le 6 courant où il a eu sa 1ère dent, il a beaucoup d’humeur autour des oreilles mais nous ne nous en étions pas inquiétés, nous faisons un petit tour sur la promenade, et là il prend peut-être un peu froid, malgré tous les soins de la [sic] garantir.

03 17 : Nous faisons appeler Mr Chappet qui dit que ce ne sera rien, nous recommençons pourtant à être effrayés d’une grosseur très rouge qui se forme autour de son oreille et pour nous tranquilliser, je vais appeler [03 20] Mr Emery qui nous dit que le pauvre petit est atteint d’un hérésipèle [sic] très caractéristique à la tête, nous sommes donc de nouveau dans des angoisses terribles, à cause du danger d’un transport au cerveau ; Dieu veuille nous préserver de ce malheur terrible. [41]

03 22 : Jules est toujours très assoupi, et ne fait presque pas de mouvements pourtant cette nuit il a un peu dormi et tété avec assez d’appétit.

03 24 : Dieu merci il y a un léger mieux aujourd’hui, nous recevons la visite de Mr Chappet qui espère que nous ne sous soyons pas trompés en nous adressant à Mr Emery, tandis que nous sommes persuadés qu’en suivant ses ordonnances à lui, le pauvre petit ne serait plus là.

03 28 : Aujourd’hui Mr Schulthess m’annonce positivement qu’il n’avait pas l’intention de continuer et m’engage à chercher activement une autre position. Je m’adresse à Mr Mombrun qui me dit être toujours dans les mêmes dispositions à mon égard mais qu’il doit d’abord s’entendre avec son commanditaire.

03 30 : Ce matin je reçois une lettre de Mr Appold (à qui j’ai écrit hier) dans laquelle il me dit sous le sceau du secret le plus grand qu’il ne voulait plus de Schulthess, mais qu’il comptait toujours sur moi ; cette nouvelle me fait d’autant plus de plaisir que Mombrun ne donne pas signe de vie. Le petit Jules est guéri de l’érésypèle, mais prend un affreux abcès derrière l’oreille, qui le fait bien souffrir et qui nous inquiète beaucoup malgré les bons soins de Mr Emery qui au bout de 8 jours perce l’abcès avec beaucoup de difficultés car il était excessivement profond.

04 03 : Notre pauvre petit Jules s’affaiblit toujours davantage et a beaucoup de peine pour respirer, car pour notre grand désespoir il se forme un autre abcès sous le menton, qu’il est impossible de percer aujourd’hui.

4 07 : Après une nuit et une matinée assez tranquilles, notre pauvre petit Jules, cet enfant délicieux qui nous avait tant rendus fiers et heureux par sa bonne constitution et son bon caractère, nous est également ravi, il meurt dans les bras de sa pauvre maman, à 1 heure de l’après-midi, étouffé par le nouvel abcès. Que Dieu nous donne le courage nécessaire pour supporter ce nouveau malheur ; mais franchement c’en est trop ; nous recevons des preuves de sympathie de partout, mais cela ne peut nous consoler de l’irréparable perte que nous venons de subir.

04 08 : Ce soir à 4 heures a lieu l’enterrement de notre pauvre petit ange.

Note : Frédéric et Sophie Beutter auront donc vu trois de leurs enfants mourir en bas âge. Et je ne parle pas d'une fausse-couche qui a eu lieu en je ne sais plus quelle année. Au total, Sophie aura donc vécu huit grossesses et en aura vu quatre aboutir favorablement. De quoi sont morts les trois bébés ? Je ne suis pas médecin, mais il est probable qu'un bon antibiotique aurait été efficace. Promis, demain on passe à quelque chose de plus gai.

jeudi, 27 septembre 2018

LA MORT DE FANNY BEUTTER EN 1866

EXTRAIT DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER,

ANNEE 1866.

(Je rappelle que l'orthographe des noms propres n'est pas du tout garantie.)

05 15 : Au bout de 40 jours pendant lesquels la petite Fanny avait également la rougeole, de sorte que Sophie ne pouvait sortir un instant, les deux petites guérissent, la petite Fanny commence à mettre sa 1ère dent, ce qui la fatigue beaucoup. Depuis quelques jours, je souffre d’une forte diarrhée ce qui m’ennuie d’autant plus que c’est justement le moment où arrivent nos acheteurs, je fais une connaissance très [34] agréable avec Aschmann et je passe un dimanche avec lui à la campagne de Mr Schulthess, je monte souvent à Saint-Etienne où j’ai enfin la chance de sous-louer mon appartement moyennant une perte de 200 Frs par an à Mr Faberd.

J’ai fait ces jours-ci mon premier voyage à Grenoble, le chemin de fer qui y mène par Bourboing [sic, pour Bourgoin] est très pittoresque, la ville de Grenoble même tout à fait au pied de hautes montagnes, nous allons en fabrique où je suis partout bien reçu grâce à la présentation de Mr Raffin, notre homme de Grenoble.

06 18 : Je monte à Saint-Etienne et finis complètement notre déménagement du magasin.

Pendant ce mois nous avons dîné et soupé au parc, fait des promenades en barque sur le lac et nous nous trouvons tout à fait bien ici.

06 24 : Aujourd’hui par un temps magnifique mais excessivement chaud, nous faisons une ravissante promenade à Chasselay, nous y dînons très bien, passons tout l’après-midi au bois et revenons le soir tard, bien contents de cette belle journée.

06 26 : Aujourd’hui Pierre arrive à Lyon et s’installe dans ses nouvelles fonctions au magasin.

La petite Fanny a un peu la diarrhée et nous faisons appeler le médecin qui malheureusement ne peut venir que le surlendemain quand la pauvre petite a déjà la dysenterie au suprême degré ; elle fait beaucoup de sang et le médecin nous laisse peu d’espoir de pouvoir sauver cette pauvre petite qui depuis sa naissance a toujours été excessivement faible ; nous passons une semaine affreuse, tantôt espérant la sauver, tantôt craignant le contraire ; vendredi soir grâce aux remèdes violents, la dysenterie cesse mais la diarrhée continue, la faiblesse devient générale. Samedi soir, nous avons une lueur d’espoir le médecin la trouvant un peu mieux.

07 01 : Toute la journée mauvaise, à 3 heures ½ du soir nous essayons de lui donner un peu de soupe mais elle ne peut pas la garder, à 9 heures la pauvre Sophie n’en pouvant plus se couche, à 11 heures la pauvre petite commence à avoir les premiers signes d’un transport au cerveau, les yeux fixes et de temps en temps, elle pousse des cris affreux, aigus ; comme nous sommes tout seuls, je vais d’abord appeler l’épicière en bas puis le Docteur (à 1 heure lui n’y étant pas j’emmène son frère qui nous ordonne quelques calmants) : au bout d’un moment les cris cessent et l’agonie commence.

07 02 : Lundi à 8 heures et ½ du matin cette pauvre petite fillette que nous aimions tant s’envole vers le ciel ; que le bon Dieu nous préserve à jamais d’un pareil malheur et nous donne la force de le supporter avec courage. Je fais toutes les démarches avec Henri, le soir arrivent le père, Félix et Victor. Je suis vivement touché par cette grande attention et tends une bonne main de réconciliation à Félix, j’ai écrit ce matin au père, à Constance et à Fanny la marraine de notre chère ange. [35]

07 03 : Ce matin de bonne heure, la bonne Madame Friedmann arrive et aide Sophie à faire la petite dernière toilette de la chère Fanny, la pose ensuite avec Sophie dans son petit cercueil où elle est comme endormie et pas du tout changée, elle est entourée de fleurs et cela nous déchire l’âme lorsque nous l’embrassons pour la dernière fois. L’enterrement a lieu à 10 heures et est suivi de beaucoup de monde ; elle repose au cimetière de la Guillotière, malheureusement très loin de chez nous.

Note : Fanny était née le 9 mai 1865. Son père exerçait la profession d'une sorte de directeur commercial dans l'industrie textile (soies, rubans, etc.). Les chiffres en rose sont ceux des pages du tapuscrit (support fragile pas toujours lisible) que je me suis donné pour tâche de transcrire au propre.

mercredi, 26 septembre 2018

LA MORT DE LÉON BEUTTER EN 1873

EXTRAIT DU JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER,

le grand-père de mon grand-père.

Année 1873

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05 10 : Cette nuit, à 1 heure, nous sommes réveillés par la nourrice, le petit Léon ayant fait un accès de fièvre, je cours chez le Docteur Bondel qui le trouve sérieusement malade,   nous passons une nuit atroce ; aujourd’hui Dimanche le petit Léon est encore bien bas et nous craignons à tous les moments que ce ne soit fini avec lui ; heureusement les Veyrin et Valayer (aussi le Dt Maag) nous entourent et nous donnent du courage le Docteur Bondet revient le soir et trouve un léger mieux ; ce brave docteur nous   tranquillise, sans toutefois nous donner encore beaucoup d’espoir ; la nuit pourtant est assez calme, les mouvements nerveux diminuent et nous espérons ce matin qu’avec l’aide de Dieu …

05 12 : …nous conservions ce cher petit être.

05 13 : Léon continue à aller mieux, la fièvre cérébrale est tombée, seulement il est excessivement assoupi, ce qui nous inquiète beaucoup.

05 15 : Aujourd’hui Léon prend des crises de nerfs affreuses.

05 16 : Ce matin nous croyons tout fini, car après une nouvelle crise il refuse le sein, à midi en désespoir de cause on lui donne d’abord un peu de vin sucré ensuite sur l’avis du docteur un peu de Chartreuse et de l’eau, sur quoi il se remet à téter. Mme Figuier passe toute la journée et la nuit auprès de lui.

05 17 : La journée se passe assez calme, mais la nuit à partir de minuit est de nouveau très agitée.

05 18 : Les crises commencent le matin et dureront presque toute la journée et nous attendons d’un moment à l’autre son dernier soupir, d’autant plus que ce matin il refuse le sein, à 11 heures Mme Figuier arrive pour le veiller, et à partir de minuit les crises cessent et à 2 heures du matin il …

05 19 : …se remet à téter, malheureusement la nourrice après ces terribles secousses a un peu perdu son lait.

05 20 : Ce soir Léon est calme et passe une assez bonne nuit.

05 21 : Ce matin le docteur constate un mieux sensible et nous commençons à espérer, Dieu veuille que cela continue.

05 31 : Malheureusement cela ne devait pas durer car après des alternatives ter [69] ribles du mieux au pire le pauvre petit meurt aujourd’hui à midi après une agonie de 24 heures. La pauvre nourrice, une très brave femme est au désespoir et nous quitte ce soir pour retourner chez elle.

06 01 : Pentecôte – Aujourd’hui à 4 heures nous enterrons notre Léon et le soir le père vient nous voir, on nous témoigne beaucoup de sympathie.

******************************

Note : Je rappelle (voir un autre extrait au 9 septembre) que j'ai habillé de rose les numéros de pages du tapuscrit que j'ai en ma possession. J'ai déjà dit que l'orthographe des noms propres est pour le moins aléatoire. Frédéric Beutter et Sophie (née Paliard) verront trois de leurs enfants mourir en bas âge. Léon, mort à l'âge de deux mois, est le troisième, après une petite Fanny (née le 9 mai 1865, morte le 2 juillet 1866), et un petit Jules (6 mai 1867-7 avril 1868). Hortense, Frédéric, Pierre, Charles resteront, quant à eux, bien vivants. Hortense (1862-1907) est mon arrière-grand-mère.

dimanche, 09 septembre 2018

JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER

UN VOYAGE EN RUSSIE EN 1863.

Le texte transcrit ci-dessous est un extrait du Journal de Frédéric Beutter (1827-1909), le grand père de mon grand père Paliard. Frédéric Beutter, né à Constance, épousa en 1861 Sophie Paliard, fille de Jules Paliard, fabricant d'armes à Saint-Etienne, et de Hortense du Colombier. F. et S. eurent pour premier enfant une fille qu'ils appelèrent Hortense qui, plus tard, épousa Pierre Félix Elisé [sic] Paliard, son cousin et mon arrière-grand-père.

PALIARD VIALLETTON FUSIL.jpg

 Fusil de chasse à canons juxtaposés

sorti des ateliers Paliard et Vialetton.

Ce texte relate le voyage commercial que Frédéric Beutter fit en 1863 en Russie, pour le compte de la maison Appold et Schulthess, de Lyon. 

Ne disposant pas du manuscrit original, je donne ici le texte tel que le livre une version dactylographiée sur une vieille machine à écrire, en je ne sais pas quelle année et dans des circonstances que j'ignore, par une personne qui n'avait apparemment pas d'affinités avec l'orthographe des noms propres, surtout allemands (fluctuante et le plus souvent invérifiable). J'imagine que l'écriture manuscrite de l'auteur (d'origine germanique) y est pour quelque chose.

Cette version étant parfois à la limite de la lisibilité (deuxième ou troisième carbone, pour ceux qui savent encore ce que ce fut), je me suis résolu à en retranscrire intégralement les 198 pages, augmentées des 7 pages du « Carnet Spécial » consacré par Frédéric Beutter à la relation plus détaillée de son voyage de noces. Voici quelques-unes de ces pages. Je tâche d'éclaircir quelques points par des références entre crochets. Les indications en rose indiquent les numéros des pages du tapuscrit. Je corrige les fautes d'orthographe manifestes. La ponctuation est laissée telle quelle.

A tort ou à raison, je considère un tel document comme exceptionnel et sa détention comme un privilège. Malgré le fait que Frédéric Beutter ne soit pas un écrivain (on s'en aperçoit vite), j'ai jugé bon d'inscrire ce billet dans la catégorie "Littérature". 

BEUTTER FREDERIC JAC FELICIEN 1827 1909.jpg

Frédéric Jacques Félicien Beutter (1827-1909).

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Henriette Sophie Beutter, née Paliard (1839-1922).

On est en 1863.

VOYAGE EN RUSSIE

01 25 : Aujourd’hui Dimanche, après avoir depuis quinze jours travaillé énormément pour préparer mes affaires, nous mangeons pour la dernière fois aux Gauds [lieu où habite sa belle-famille] ; après dîner j’arrange mes bagages, le soir nos amis Fiedmann [Friedmann ?] soupent avec nous et je vais à 10 heures un moment chez Fraisse & Merley faire un trio avec Mlle Marie et Truarts [Frédéric Beutter joue assez bien de l'alto].

01 26 : A 8 heures du matin, je prends congé de ma chère femme et de mon enfant et accompagné par l’ami Fiedmann jusqu’à la gare, je pars à 8 heures par un temps magnifique. Arrivé à Lyon, je suis très bien reçu pas ces Messieurs [Appold et Schulthess, toujours ainsi nommés] qui me remettent des colis de Lyon et Fr 1.000 espèces. Je pars de Lyon à 8 heures du soir et fais le trajet à Paris très agréablement avec Mr Ferdinand Balaÿ.

01 27 : Je descends au Grand-Hôtel, et je fais une visite à Holop, Gonon et Julien ; au café on me parle de la révolution en POLOGNE, ce qui m’inquiète un peu. Je déjeune avec Holop, dîne avec Julien, et lance une dépêche à ma chère fille Hortense, le soir je vais au Gymnase entendre Les Ganaches [pièce de Victorien Sardou].

01 28 : Je pars de PARIS par LIEGE et COLOGNE pour LIEPZIG [sic] où j’arrive le lendemain à 10 heures du matin.

01 29 : Je vais voir Kettenbeit, et ne réussis pas à arranger à l’amiable son différend avec la maison ; je dîne chez lui et le soir, j’assiste à un très beau concert au Gewonndhaus [sic, pour Gewandhaus].

01 30 : A 7 heures du matin je pars pour Berlin où j’arrive à 11 heures, je me fais promener en ville et au Thiergarden [sic], je suis enchanté de tous ces beaux monuments, rues, palais. Le soir j’assiste à un superbe ballet : « Elestra » [Electra oder die Sterne, musique de Peter Ludwig Hertel] où je vois danser Mr Faglioni [Taglioni] et je suis ravi de ces beaux décors et de ce superbe théâtre. Après le théâtre, je soupe à mon hôtel (de Rome) et je pars ensuite en prenant un billet jusqu’à EYDTKUHNEN [aujourd'hui Tchernychevskoïe, du côté de Kaliningrad]. [13]

01 31 : Je fais le trajet par la Prusse, très agréablement et admire en passant le beau pont de DIRSOHAU [Dirschau] où il faut quatre minutes de chemin de fer pour passer, nous arrivons très gaiement jusqu’à HALLOPUNEN quand le chef de Station prie tous les voyageurs pour la RUSSIE de descendre car la route de POLOGNE était coupée par les insurgés et qu’il était impossible d’aller plus loin vu que EYDTKUHENE était rempli de réfugiés, je lance une dépêche à Lyon et retourne à KONISBERG où je descends à l’hôtel Janssouri [Sanssouci].

02 01 : Comme je suis déjà allé plus de dix fois à la gare, pour savoir des nouvelles, et que personne ne peut ou ne veut … rien me dire j’écris une lettre désolée à la maison et à ma chère femme et suis au désespoir de ne pouvoir atteindre le but de mon voyage. Je jette les deux lettres à la boîte et j’apprends que demain on va de nouveau essayer de passer. Je reprends donc à ma grande joie mes deux lettres, grâce à l’obligeance de l’employé de poste, et je pars à nouveau à 3 heures pour EYDTKUNEN où j’arrive à 7 heures du soir, en route je fais connaissance avec notre expéditeur Mr Rosa, qui me présente à tous ses amis et nous passons la soirée très gaiement en chantant et buvant du champagne jusqu’à minuit.

02 02 : Nous partons d’EYDTKUHNEN à 10 heures du matin et passons la frontière RUSSE, drôle d’impression en voyant pour la première fois un « Cosaque ». Mr Rosa m’accompagne à WISBALLEN, me fait changer mon argent, fait visiter mes bagages et m’installe dans un beau wagon de 1ère classe, nous passons par la POLOGNE très inquiets, sommes souvent arrêtés pour laisser passer des convois de troupes, et arrivons sans obstacle sérieux à Saint-PETERSBOURG, rencontre d’un vieux bonhomme qui nous demande des nouvelles de la route et en échange nous conduit à l’hôtel Klée où je demande de suite s’il n’y a pas quelqu’un de Lyon, car je suis presque au fond de ma bourse. J’y trouve Mr Deger de PARIS qui m’accueille très bien et me dit qu’il part avec moi le lendemain pour MOSCOU.

02 04 : Nous partons à midi et faisons le trajet très agréablement en causant du passé et en nous racontant nos biographies ; le temps n’est pas très froid et ce n’est que depuis WILNA que j’ai trouvé de la neige ; nous arrivons le lendemain matin à 10 heures à Moscou où à ma grande joie je trouve l’ami Revel à la gare, qui m’emmène dans son traîneau. Après avoir été très gracieusement accueilli par Mme Revel, je lance une dépêche à ma chère femme pour lui annoncer mon heureuse arrivée.

02 06 : Le lendemain Mr Revel nous propose de nous tutoyauter [sic] ce que j’accepte de grand cœur. Il m’accompagne et me présente chez tous nos clients : Mrs Klein, Hadt, Schmahlmann, Schlesinger Frère, et grâce à lui, je suis reçu partout comme un vieil ami ; le soir après la besogne finie, il m’emmène au théâtre où je vois des ballets magnifiques (Mlle Debideff) dans un théâtre superbe, immense, d’où j’entends des Opéras très beaux et très bien exécutés ; après le théâtre nous allons d’habitude chez Mme Miller où nous faisons une promenade magnifique en Droike [sic] à KRILNER, en passant devant l’ancienne résidence de Napoléon 1er en 1812. [14]

02 08 : Aujourd’hui Dimanche à 10 heures Revel m’emmène au Kremlin, nous rentrons par la porte sacrée où tout le monde se découvre en passant, je suis très vivement affecté par l’aspect de ce vénérable Kremlin, avec ses murs crénelés, ses églises dorées ou bariolées, ses palais grandioses, son cachet oriental, et nous avons une vue magnifique sur toute l’immense ville de MOSCOU par un temps magnifique malgré le – 28° de froid. Aujourd’hui arrivent chez Revel ses deux belles-sœurs de NISOOHNI [probablement Nijni Novgorod] Mmes Mariokin et Poeteren avec lesquelles je deviens bientôt très intime, elles me brodent un bonnet et me remettent leurs photographies avant de partir. Je fais d’assez bonnes affaires malgré l’état calme de la vente, je m’amuse beaucoup et passe mon temps agréablement ; j’ai beaucoup de succès par mes chansonnettes et suis bien vu partout ; l’ami Revel me montre chaque jour quelque chose de nouveau, me mène prendre des bains Russes et me traite absolument comme si j’étais son fils ; pendant mon séjour je visite le Kremlin et les églises, où je suis étonné par les immenses richesses enfouies sur [sic] les vêtements sacerdotaux : perles, diamants, rubis, etc. J’assiste aussi une fois à un office religieux et je suis ravi par le parfait chant (quatre voix d’homme) qui résonne comme un orgue. Revel ne me laisse pas dépenser un centime, je loge chez lui comme si j’étais de la famille et il me fournit même des cigares excellents (50) ; après avoir passé trois semaines bien agréables et fait des affaires très satisfaisantes, je commence mes préparatifs de départ et reçois le 28 février de l’ami Paul Revel pour cadeau de noces un superbe manchon et collier en marthre [sic] pour Sophie ; ce magnifique cadeau après tant de bienfaits de sa part m’a ému jusqu’aux larmes et jamais je ne pourrai remercier assez ce brave ami de tout ce qu’il a fait pour moi.

3 01 : Après avoir laissé mes photographies à mes divers amis, clients et après avoir fait mes adieux partout, je pars de MOSCOU à midi par un temps magnifique accompagné à la gare  par Mr et Mme Revel  et Messieurs Blimberg et Edmhoff ; quoique je sois excessivement content de recommencer mon voyage pour rejoindre ma chère femme et Hortense et mes amis, mais la séparation de ces bons amis de MOSCOU m’attriste beaucoup et je dois leur promettre de revenir sans faute l’année prochaine ; j’arrive à Saint-PETERSBOURG le lendemain matin, et à mon grand plaisir j’entraîne une affaire pour Lyon, avec une très bonne maison, qui m’avait été indiquée par Revel ; dans l’après dîner je fais une magnifique promenade sur la rue magnifique de Newoky, aux îles Petrowsky, Elgina, etc. en passant la Newa en traîneau attelé de quatre rennes. Je passe devant le superbe palais impérial avec l’arc de triomphe en face, je visite la citadelle où je vois le tombeau de Nicolas, la maison de Pierre le Grand, et les statues de Pierre le Grand et Nicolas, je visite les superbes églises de Isaac Casansky, avec leurs magnifiques sculptures, riches autels, superbe colonnes en marbre vert Casankry et construits d’après le modèle de Saint-Pierre de Rome, j’y suis douloureusement affecté en y voyant des drapeaux Français pris en 1810-12 étalés sur les murs.

03 03 : Après avoir fait mes affaires et recommencé ma promenade dans la ville, que je trouve excessivement intéressante, j’assiste le soir à un très beau concert dirigé par Richard Wagner ; 130 excellents musiciens exécutent la Symphonie Héroïque de Ludwig van Beethoven et quelques très [15] beaux fragments de Tamhausur [sic, tout le monde devine] à la perfection, je suis enthousiasmé autant par le concert que la belle assemblée et la superbe salle ; j’y rencontre un capitaine qui connaît Saint-Etienne.

03 04 : Aujourd’hui veille du jour de ma fête par un temps splendide je pars de PETERSBOURG à Midi, nous passons WILNA, KOWNO, et toute la POLOGNE sans aucun obstacle grâce au déploiement formidable de troupes Russes, nous arrivons le lendemain soir en bonne santé à Wirballen et après à EYDTKUHNEN où je retrouve mes amis qui sont tous contents de me revoir. : le soir même j’arrive encore à KONISBERG au même hôtel Sanssouci  seulement cette fois très content et très heureux de mon beau voyage en RUSSIE.

lundi, 30 juillet 2018

UN GÉOGRAPHE HORS-NORME

LACOSTE YVES AVENTURES D'UN GEOGRAPHE.jpgYVES LACOSTE 

AVENTURES D’UN GÉOGRAPHE 

Equateurs, 2018 

Yves Lacoste est un géographe à la renommée solidement établie. Chaque fois que je l’ai entendu à la radio, j’ai été saisi par l’originalité de son propos. Je veux dire que je n’aurais jamais pensé à mettre en relation des faits appartenant à des domaines différents. Je me souviens par exemple qu’il avait opposé, en comparant l'Asie du sud-est et l'Afrique, deux sortes de tracés de frontières, suivant qu’ils étaient conçus par des officiers de marine ou par des officiers d’infanterie (on parle de l’époque coloniale), avec une prime à l’intelligence et à la pertinence accordée à la marine, alors que les « biffins » avaient tendance à tirer des lignes droites. Je n’ai pas cherché à savoir si l’idée était toujours opérationnelle : je m’étais contenté d’apprécier l’inattendu de la conception.

Je viens de lire Aventures d’un géographe, paru très récemment. Le livre se présente curieusement comme des « Mémoires ». Curieux, en soi, à cause du nombre de pages (330), mais aussi à cause du contenu, d’aspect beaucoup trop schématique (mais ça va avec) à mon goût. J’aurais aimé en particulier que l’auteur entre beaucoup plus dans les détails, s’agissant des problématiques envisagées.

Il concentre son récit autour de deux points qui constituent, pense-t-il avec raison, son principal apport à la discipline. D’abord, avoir arraché la « géopolitique » à l’acception qu’elle avait sous le régime nazi : « Je lui [Julien Gracq] répondis que les géographes allemands avaient proclamé de prétendues lois instituant la propriété des peuples germaniques sur certains territoires » (p.254). Ce que les nazis appelaient, je crois, le "Lebensraum" (espace vital). Ensuite, d’avoir fondé la revue Hérodote, devenue un outil indispensable dans l’exercice de la profession de géographe.

Je n’ai jamais fréquenté la revue, mais j’aurais lu avec beaucoup d’intérêt la narration circonstanciée de l’installation du mot « géopolitique » dans le langage des géographes, avec les aléas, les oppositions rencontrées, bref : les heurs et malheurs d’un concept qui, de mal famé qu’il était, est devenu d’un usage tellement courant que les journalistes l'invoquent souvent à tout bout de champ. Un volume de 600 pages ou davantage ne m’aurait pas fait peur. C’est dire que je reste (un peu, n'exagérons pas) sur ma faim.

Même remarque à propos de l'ouvrage – à léger parfum de scandale – par lequel il s’est fait un nom : La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Maspero, puis La Découverte) : « Et le petit livre bleu hérissa en effet la confrérie » (p.7). J'ai du mal à comprendre les raisons de cette réaction : ne parlait-on pas depuis longtemps de "cartes d'état-major" ? Or, si la carte est forcément géographique, qu'est-ce qu'un état-major, sinon le haut commandement militaire dirigeant des opérations, c'est-à-dire un acteur de l'histoire ? J’aurais aimé en savoir plus sur les raisons de l’hostilité déclarée des confrères géographes. Yves Lacoste préfère s’étendre sur le peu de considération dont jouissait la géographie dans la hiérarchie intellectuelle et son souci de participer à sa revalorisation : il voulait qu’on puisse le prendre au sérieux, et pour des motifs solides. Il avait bien raison, même si j’aurais été intéressé, par exemple, par un chapitre évoquant plus précisément la réception de l’ouvrage "scandaleux".

Si j’ai bien compris, la géopolitique, c’est précisément la mise en rapport des données de la géographie d’un territoire précis (question d'échelle : cela peut aller de quelques centaines de mètres à plusieurs centaines, voire milliers, de kilomètres) avec les événements qui se produisent sur ce territoire, conditionnés par ces données. La géopolitique traite des rapports de forces qui s'exercent sur un territoire. Dans le fond, la géopolitique, c’est vouloir expliquer la géographie par l’histoire, et envisager d’expliquer un certain nombre de faits de l’histoire par les données de la géographie. Il me semble qu’un certain Bismarck (1815-1898) avait déjà eu de telles idées, mais je ne suis pas spécialiste (est-il l'auteur de cette formule dont je crois me souvenir : « La seule chose qui ne change pas dans l'histoire, c'est la géographie » ?).

Et le duc de Saint-Simon, quand il commente certaines batailles perdues ou occasions manquées par l’un des bâtards de Louis XIV (le duc de Vendôme, je crois bien), ne manque pas de souligner, en plus de la paresse native de ce dernier, le peu d’à-propos avec lequel il choisissait et organisait le terrain de ses « exploits ». Et quand il relate les entreprises militaires (du début du printemps à la fin de l’automne, chaque année ou à peu près), il ne manque jamais de commenter l’intelligence ou la bêtise du général en chef dans la disposition des troupes en fonction du terrain, qu'il s'agisse de franchissement de fleuve, d'occupation d’une position dominante, de passage d’un défilé ou de défense d'une cité fortifiée, à l'exemple de celle, splendide, que le marquis de Boufflers conduit lors du siège de Lille, mené par le prince Eugène). Oui, la géographie est bien une constante des événements historiques.

Ce qui intéresse le spécialiste de géopolitique, ce sont les interactions entre la conformation d’un site et la façon dont se produisent les rapports entre les forces en présence ou l’affrontement des volontés et des intérêts. Cette préoccupation constante de l’auteur l’amène à conduire ses étudiants sur le terrain, dans la vallée de Chevreuse ou sur la Montagne de Reims : « En effet, il est interdit de planter de la vigne sur la totalité des versants de la Montagne de Reims. Il s’agit d’une décision du Comité interprofessionnel du vin de Champagne qui engendre d’énormes écarts de prix entre deux parcelles voisines, l’une plantée de vigne, l’autre où c’est interdit » (p.224). Voilà un exemple de passage où, n’étant pas géographe, j’ai du mal à comprendre les tenants et aboutissants du problème. Cette histoire de pente, de sable, de lignite et de prix du champagne me semble nébuleuse, faute de précision.

Dans un autre chapitre, en revanche, Yves Lacoste raconte comment il a été amené à intervenir au Vietnam, pendant la guerre et les bombardements américains : chapitre absolument passionnant. Je passe sur les aspects anecdotiques (croustillants : comment voyager en avion sans visa avec un billet offert en douce). Les Américains avaient imaginé de bombarder les digues qui contenaient les eaux du fleuve Rouge : « … j’écrivis un petit article très pédagogique expliquant que le fleuve coule au-dessus de la plaine du delta surpeuplée, et je l’avais envoyé au journal "Le Monde" » (p.180). Le journal publie l’article.

La suite est étonnante : les Nord-Vietnamiens ont immédiatement compris le parti qu’ils pouvaient tirer des compétences et du regard particulier du géographe, et le lui font savoir. Sautant allègrement par-dessus les formalités avec l'aide obligeante des soviétiques, il atterrit à Hanoï, il réclame et finit par obtenir les cartes, malgré le secret militaire, où figurent « les points qui ont été atteints » (p.182). On apprend que « la rupture d’une digue est plus probable si elle a été attaquée dans la partie concave du méandre, parce que c’est là que s’exerce surtout la pression du courant » (p.183). « Le réseau des digues du fleuve Rouge est l’un des plus complexe au monde et il faisait l’admiration de Pierre Gourou. Ces digues ont été construites en terre compactée par la mobilisation du peuple vietnamien au cours des siècles, de l’amont vers l’aval » (p.185). Pierre Gourou est l’auteur d’une thèse sur le fleuve Rouge.

Le plus fort de l’affaire montre que la géopolitique peut à l’occasion devenir un acteur dans un conflit, car la conclusion fut la suivante : « De retour à Paris, je me suis rendu au siège du "Monde" qui publia l’après-midi même la carte du delta du fleuve Rouge représentant les digues et les points bombardés, ainsi que mon commentaire. Des journaux du monde entier l’ont repris, même au Japon et aux Etats-Unis. Quelques jours plus tard, les bombardements américains sur les digues cessèrent » (p.186). On imagine sans peine la catastrophe humaine que le géographe a permis d’éviter. Yves Lacoste peut être fier : il a arrêté l’aviation américaine ! D'un autre côté, on pourrait souligner qu'il a mis clairement la géopolitique au service de l'un des belligérants, faisant fi de la sacro-sainte neutralité scientifique, mais bon.  

Un autre chapitre tout à fait intéressant raconte la rencontre de l’auteur avec Julien Gracq, lui-même professeur d’histoire et géographie. L’idée lui en est venue à la lecture du Rivage des Syrtes, ce roman somptueux qui a obtenu le prix Goncourt (refusé par Gracq), et dont la trame illustre bien la phrase de Voltaire : « L’homme est fait pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui ». Un jeune aristocrate, rouage du destin, provoque la fin catastrophique de son pays, la principauté vieillissante d’Orsenna, parce qu’il finit par ne plus supporter la vie étale, immobile et sans relief qu’il mène dans le poste où il a été affecté à sa demande.

Yves Lacoste écrit à Gracq pour lui dire qu’il lui semble qu’il a écrit un « roman géopolitique ». La rencontre a lieu chez le romancier. Il lui explique que le terme sert à « désigner toute rivalité de pouvoirs sur un territoire et confronter les arguments des uns et des autres » (p.254). « Dans ce roman, lui dis-je, vous vous attachez aux signes avant-coureurs du nouvel affrontement à venir entre le Farghestan mystérieux, voire mystique, et les grandes familles vieillissantes d’Orsenna » (ibid.).

Il va jusqu’à faire dessiner par un spécialiste la carte « en perspective cavalière » de la façon dont il se représente la disposition des lieux tels que Julien Gracq les a imaginés. « Désorienté » par une précision demandée par Lacoste, le romancier lui répond, « presque en s’excusant » : « Vous savez, j’ai seulement voulu faire un "tremblé géographique" » (p.255). Pour un lecteur assidu de Julien Gracq, voilà un chapitre qui ne manque pas d’intérêt, en ce qu’il lui procure une grille de lecture inédite.

Il faudrait encore faire un sort aux multiples centres d’intérêt sur lesquels Yves Lacoste a été amené à travailler : Ibn Khaldoun, la Haute-Volta, Cuba, voire mentionner les recherches de son épouse sur les Kabyles. Ce dernier point donne à l’auteur quelques occasions délectables de s’en prendre aux thèses de Pierre Bourdieu : mon dieu, une tache sur la statue ! Au total, un livre foisonnant d’aperçus d’une grande variété. Si j’avais une réserve à faire, ce serait donc à propos du nombre de pages, à mon avis insuffisant pour combler la curiosité du lecteur, frustré par l’évocation trop rapide de certains aspects du travail de ce géographe hors-norme.

Voilà ce que je dis, moi.