29.02.2012
N'OUBLIEZ PAS LA BOUGIE DU SAPEUR
Nous sommes le 29 février. Le n° 9 de La Bougie du sapeur est sorti. N'oubliez pas de vous procurer un numéro forcément "collector" de cette revue quadriennale qui rend hommage au vaillant et facétieux Sapeur Camember, né un certain 29 février 1844 à Gleux-lès-Lure (Saône-Supérieure), des amours légitimes d'Anatole Camember, cultivateur, et de Polymnie Cancoyotte, son épouse. Voici la physionomie du n° 8, paru le 29 février 2008.

La biographie de François-Baptiste-Ephraïm Camember a été méticuleusement retracée et, disons-le, magnifiée par CHRISTOPHE, alias GEORGES COLOMB de son nom de baptême, lui-même né en 1856 à Lure (Haute-Saône), et qui ne fut pas que facétieux, puisqu'il intégra brillamment l'Ecole Normale Supérieure et sera professeur à la Sorbonne.
Longue vie à La Bougie du sapeur.
Voilà ce que je dis, moi.
Sans faute, à demain les OGM. Il n'y a pas que ça dans la vie, n'est-ce pas ?
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14.02.2012
DES STROPHES MIRACULEUSES
Ça fait bien longtemps, et même plus que ça, que les poètes ont cessé d’écrire des strophes. On peut le regretter. Et si on le peut, c’est peut-être qu’on le doit. Mais on ne va pas contre l’histoire, paraît-il. Ils écrivent des poèmes, soit, c’est vrai. Mais ce n’est pas la même chose. D’abord, c’est plus difficile à apprendre par cœur.
On ne le dira jamais assez, c’est bon de savoir des poèmes par cœur, c’est agréable, ça réchauffe, ça fait du bien. Je me sens un tout petit peu moins bien, depuis que je ne peux plus me réciter le Bateau ivre en entier. Parfaitement, les vingt-cinq strophes. C’est à Madame LAMOTHE que je dois d’avoir découvert pour mon compte ce chef d’œuvre.
Dans l’enthousiasme du moment, je les avais fait entrer en moi, les cent vers. On me dira ce qu’on voudra, je me sentais plus fort et surtout plus joyeux, comment dire, plus débordant, quand je marchais dans les rues, portant la plénitude de ce fardeau imperceptible. Je retrouve cependant cette impression en me récitant, en me contentant, devrais-je dire, de réciter aujourd’hui les cinq ou six premières strophes. On ne dira jamais assez combien la strophe est nécessaire au poème.
J’ai beaucoup lu les poètes. On peut le dire, il y a très peu de poèmes parfaits. Avec le temps, mon goût, disons même ma prédilection, a isolé, dans la forêt poétique, le fût d’un chêne pédonculé, à cause de l’histoire que son écorce ouvragée et crevassée dessine sans la dévoiler ; l’entrelacs des branches torturées d’un sophora, à cause des serpents musculeux qu’elles immobilisent au-dessus de ma tête ; la couronne seigneuriale d’un tremble majestueux, à cause de l’univers d’oiseaux invisibles qu’il suscite et protège. Les poèmes parfaits sont peu nombreux, peut-être rarissimes. Ce sont, pour moi, toujours, des poèmes courts. Les poèmes parfaits, peut-être, n’existent pas.
Je ne veux pas toujours tout le poème. Il n’y a pas forcément besoin de tout le poème. Une strophe suffit parfois. Je veux rendre ici hommage aux strophes inoubliables. Elles sont peu nombreuses.
« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit,
Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,
Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »

Voilà une strophe parfaite. Vous avez reconnu le début du Voyage. Un miracle. La magie. Un mystère. BAUDELAIRE aurait pu arrêter là. Mais non, il avait quelque chose à dire, sur le voyage, sur l’ailleurs, sur le désir d’autre part. Malheureusement, il l’a écrit. Heureusement, il y a les deux dernières strophes, qui font oublier le laïus qui précède :
« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,
Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau ! »
L’effet que font sur moi ces deux petites strophes est rigoureusement hors de proportion avec leur dimension modeste. Bon, me direz-vous, ce n’est pas une raison pour cracher sur le dernier poème des Fleurs du Mal ! Je sais, mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi, j’ai le sentiment qu’on se perd dans les péripéties, que le poète se veut démonstratif, que ça tourne au discours, à l’éloquence. Je n’y peux rien, ça me casse les effets.
Je sais, vous allez me répliquer qu’il faut bien tout ce cheminement pour arriver aux deux strophes finales. C’est certain, j’ai tort, mais voilà, c’est comme ça. Je picore, je reconnais, un vers par-ci, un vers par-là, comme « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! », par exemple, mais on perd alors la strophe.
Dans l’ensemble, on se perd dans les détails, dans le pittoresque, dans l'argumentation, dans le tableau de genre, dans la morale même (le « péché »). Alors qu’il me semble que la quintessence du poème est logée dans les trois strophes que j’ai citées. Pardon, CHARLES BAUDELAIRE.
C’est un peu le même problème que j’ai avec La Complainte du Mal-Aimé, du grand GUILLAUME APOLLINAIRE. Entendons-nous bien, je ne dis pas que l’ensemble est moche ou raté ou je ne sais quoi, mais, à cause peut-être de la perfection absolue d’une seule strophe, allez, je vais jusqu’à deux, tout le reste en devient un peu terne, surtout que le poète donne, disons pour être gentil, dans le « baroque » : « Ta mère fit un pet foireux, Et tu naquis de sa colique ». Mais je soupçonne le poète, quand ces deux vers sont tombés sur le papier, d'avoir bien rigolé.

La première et la moindre de ces strophes, qui m’amène aux portes béates et béantes du plaisir poétique, la voici :
« Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes »
Strophe miraculeuse d’évocation musicale et de contemplation statique. Disons que c’est parfait, et n’en parlons plus. APOLLINAIRE ne devait pas en être mécontent, puisqu’il la replace à la fin.
C’est parfait, donc, mais il y a encore mieux, mesdames et messieurs. Au-delà du principe de plaisir, a écrit un certain SIGMUND F. Sans doute ne pensait-il pas, son porte-plume à la main, à cette autre strophe du même poème, car je dirais volontiers qu'au-delà du plaisir (je n'en connais pas le "principe"), peut-être, après tout, qu'il y a quelque chose qu'on pourrait appeler la joie.
« Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses »
Je ne sais pas vous, mais je ne vois pas comment il est possible de faire mieux. Je veux dire, plus hautement heureux. A mon avis, cela vaut la plainte de la reine de Carthage à la fin de Didon et Enée, de HENRY PURCELL. Comme disait VICTOR HUGO (à propos de SHAKESPEARE, si je me souviens bien) : « Dans un pareil chef d’œuvre, monsieur, j’entre chapeau bas » (je cite en substance). Eh bien moi aussi, cher Victor.
Voilà ce que je dis moi.
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12.02.2012
MALLARME, POETE, AVERS ET REVERS
STEPHANE MALLARMÉ, c’est entendu, c’est le poète symboliste, c’est l’hermétisme, c’est l’amphigouri inintelligible. Réservé à la délectation solitaire de quelque esthète vaguement efféminé, prenant une pose avantageuse, ne portant comme vêtement qu'un fume-cigarettes épouvantablement long entre deux doigts alanguis, devant sa psyché, autour de minuit si possible, pour se déclamer à lui-même le sonnet en X, cet étrange objet sonore dont tout le monde a peut-être entendu parler :
« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.»
Et voilà le travail, mesdames et messieurs, avec le triple saut périlleux arrière ! C’est-y pas bien enroulé ? On peut applaudir. Pour ceux qui n'ont rien compris, le beau chat tigré que vous voyez ici attend vos langues que vous avez déjà commencé à lui donner, merci pour lui, il en est friand.
Je ne vais pas me donner le ridicule de tenter l’exégèse de ce texte que certains considèrent comme une simple facétie ô combien raffinée de son auteur. En tout cas, on ne saurait nier qu’en même temps qu’une prouesse, il y a là, subtil certes, un jeu.

ON NE LE DIRAIT PAS, POURTANT, AVEC SON AIR BONHOMME
On est dans l’abstraction au carré, voire au cube, une abstraction qui se donne le plaisir d’enfermer le commentateur dans son cercle vicieux, et voulu. Quant à moi, je comparerais volontiers ce poème aux boutons de ceinture (en ivoire, en buis ou en corne) qui donnaient l’occasion aux sculpteurs japonais de déployer leur ébouriffante virtuosité de geste, et qu’on appelle netsukes, dont on admire un exemplaire ci-dessous.

OBSERVONS LA FINESSE DES DETAILS ET LA GRANDE PURETE DES LIGNES
Laissons ce diamant noir à son silence hautain, après avoir signalé qu’un autre, qui fut un temps poète symboliste, le nommé ALFRED JARRY, a rendu un hommage appuyé à STEPHANE MALLARMÉ, en lui consacrant, dans ses célèbres et méconnus Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, le chapitre « De l’île de Ptyx », qui commence ainsi : « L’île de Ptyx est d’un seul bloc de la pierre de ce nom, laquelle est inestimable, car on ne l’a vue que dans cette île, qu’elle compose entièrement » (III, 19).
MALLARMÉ n’était pas, quoi qu’un vain peuple en pense, campé dans sa citadelle des sommets poétiques. Sait-on assez, par exemple, qu’il donnait aussi du travail au facteur, non seulement parce qu’il écrivait à diverses personnes, mais par sa façon toute personnelle, sur l’enveloppe, de rédiger leurs adresses ?
Ecrit-il à JORIS KARL HUYSMANS (A Rebours, Là-bas, …) ? Cela donne :
« Rue (as-tu peur) de Sèvres onze
Subtil séjour où rappliqua
Satan tout haut traité de gonze
Par Huÿsmans qu’il nomme J. K. »
A ODILON REDON ?
« A la caresse de Redon
Stryge n’offre ton humérus
Ainsi qu’un succinct édredon
Vingt-sept rue, ô Nuit ! de Fleurus. »
A EDGARD DEGAS ?
« Rue, au 23, Ballu J’exprime
Sitôt Juin à Monsieur Degas
La satisfaction qu’il rime
Avec la fleur des syringas. »
Peut-être les facteurs recevaient-ils une formation spéciale pour ce genre de correspondance, lointain précurseur de ce que quelques prétentieux nommèrent, dans les années 1950, le « mail art », ou « art postal » ?
De même, l’habitude qu’il a d’offrir des fruits glacés (ou autres présents) au nouvel an, lui donne mainte occasion de jeux savants :
« Sous un hiver qui neige, neige,
Rêvant d’Edens quand vous passez !
Pourquoi, Madame Madier, n’ai-je
A donner que des fruits glacés… »
« Je ne crois pas qu’une brouette
D’espoirs, de vœux, de fleurs enfin
Verse à vos pieds ce que souhaite
Notre cœur, Madame Dauphin. »
« Eva, princesse ou métayère
Allumeuse du divin feu
En y posant cette théière
Saura le modérer un peu. »
Soyons sincère, n’aimerait-on pas brocher de tels bibelots en l’honneur d’une correspondante ? Et celle-ci ne devait-elle pas goûter l’offrande de ces petits mots ciselés ? Je voudrais terminer ce petit hommage à l’impeccable artiste que fut STEPHANE MALLARMÉ en recopiant pour vous un sonnet tellement discret qu’il échappe aux yeux pourtant les mieux avertis, et qui semble (au premier rabord) détonner, dans une production généralement considérée comme le comble du raffinement :
« Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,
Parce que d’un lit grand comme une sacristie,
Il voit sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,
Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :
Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte ! »

LE PORTRAIT DU GRAND HOMME PAR EDOUARD MANET
Je pense à « Philistins », de JEAN RICHEPIN, mis en musique par GEORGES BRASSENS : « Philistins, épiciers, pendant que vous caressiez vos femmes, en pensant aux petits que vos grossiers appétits engendrent, vous pensiez : ils seront menton rasé, ventre rond, notaires, mais pour bien vous punir, un jour vous voyez venir sur terre, des enfants non voulus, qui deviennent chevelus poètes ».
Il était de bon ton, en ces temps reculés, de brocarder le « bourgeois », son épaisseur, sa bassesse culturelle foncière, son matérialisme à tout crin, sa surdité affichée pour tout ce qui vous avait des airs spirituels. Ces époques obscures sont évidemment, désormais, révolues. N’avons-nous pas, pour remplacer avantageusement le « bourgeois », le nouveau héros de nos villes modernes : le BO-BO ?
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans LITTERATURE, POESIE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : stéphane mallarmé, poésie, littérature, art, artiste, sonnet en x, alfred jarry, faustroll, huysmans, odilon redon, edgar degas, jean richepin, georges brassens, philistins, bobo, bourgeois bohème, netsuke


