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mardi, 30 juin 2020

UN RAZ-DE-MARÉE ÉCOLOGISTE, VRAIMENT ?

ÇA RESTE A VOIR.

Le monde vibrionnant des éditorialistes, commentateurs, politologues, sondeurs de l'IFOP, politistes ou "enseignants à Sciences Po" (Paris, évidemment : on y compte environ 1.100 "profs à Sciences-Po") frétille d'avoir ressenti jusque sur leurs doigts de pied hypersensibles la "Grande Vague Verte", et se met à tirer des plans mirifiques sur la comète de la Grande Prise de Conscience des populations face à l'urgence du réchauffement climatique.

Les gens, nous dit-on à propos de la prise des grandes villes (Lyon, Strasbourg, Bordeaux, ...) par des candidats écologistes, ont désormais assimilé la nécessité pressante de lutter pour garder à la planète Terre une atmosphère encore vivable pour l'humanité (ce que les paresseux du bulbe persistent à appeler "sauver la planète", alors que la planète, elle s'en bat l’œil, du sort de l'humanité, parce que la planète, elle s'en sortira toujours, quel que soit son état bio-physico-chimique).

S'il y avait effectivement une prise de conscience générale, j'en serais ravi, convaincu moi-même que la poursuite des méthodes actuelles de prédation sur tous nos milieux naturels mène la dite humanité à sa disparition. Mais d'une part je n'en suis pas si sûr, et d'autre part je crois nécessaire de doucher les enthousiasmes prématurés que ces victoires municipales de valeureux guerriers de la biodiversité et de la défense de l'environnement ont suscités.

Oh je ne suis pas un grand analyste. Je me contente de regarder les chiffres. En l'occurrence, à l'occasion des élections municipales, je me suis amusé à recompter les voix obtenues par chaque candidat à la mairie de Lyon, non par rapport aux "suffrages exprimés", mais par rapport au nombre des inscrits, calculs que les journaux ne mettent presque jamais en évidence, les non-votants (alias les abstentionnistes) étant considérés a priori comme des non-citoyens, qui n'ont qu'à fermer leur gueule. Je persiste à penser que, en toute démocratie, l'abstention devrait inciter penseurs et responsables à s'interroger sur le sens de tout ça.

Or, comme on le sait, jamais l'abstention n'a été aussi forte, depuis 1958, à des élections municipales, encensées par la gent journalistique comme étant restée la plus populaire, le maire étant demeuré le seul responsable politique "à portée de baffe" (mais Gérard Collomb s'était mis depuis longtemps hors de portée des baffes).

Et pourtant, ce serait diablement intéressant de se demander par combien d'électeurs inscrits ont été finalement élus les édiles qui gouvernent nos villes. Je veux dire que le raisonnement par rapport aux inscrits – et non pas seulement aux suffrages exprimés – fait surgir la question de la légitimité des élus à gouverner. Sur le papier et selon la loi, les résultats étant ce qu'ils sont, Grégory Doucet sera le prochain maire de Lyon. Mais sa base est mince.

En ce qui concerne Lyon, je ne dissimulerai pas ma joie de voir sévèrement blackboulé une vieux politicard rompu à toutes les manœuvres qui, pour rester au pouvoir, s'est prêté à toutes les compromissions avec les pouvoirs économiques, et qui a fini par s'embrouiller complètement dans les fidélités à ses nombreux idéaux "humanistes", au point de ne plus savoir à quel Nord (Mallarmé, évidemment) se fier. Apprendre que dimanche soir, avant d'oser se montrer, Gérard Collomb a pleuré dans son bureau ajoute un grain de sel à ma jubilation.

Ma joie s'accompagne cependant d'un constat qui se charge de la modérer. Car quand je regarde les chiffres, je relativise le succès des écologistes. On me dit que Lyon a été submergé par une vague "verte" ? Qu'en est-il exactement ? Oh, le succès de Grégory Doucet ne fait aucun doute si l'on s'en tient aux "suffrages exprimés".

Mais regardons ce succès à l'aune des citoyens inscrits sur les listes électorales. Vous savez par quelle proportion d''inscrits monsieur Grégory Doucet sera élu au premier Conseil Municipal de samedi prochain ? Je vous le dis tout net : 22% des inscrits (et la maire du VIII° arrondissement, 14,18 % des inscrits). Bon, c'est sûr la petite majorité obtenue dans les urnes donne légalement les mains libre à Grégory Doucet (ville de Lyon) et à Bruno Bernard (Lyon Métropole). Mais difficile dans ces conditions de parler de raz-de-marée.

22 % !

Ça me fait de la peine de refroidir les enthousiasmes militants, mais je crois quand même qu'il est urgent de ne pas s'emballer et de rester attentif à l'action des équipes maintenant au pouvoir. Pour l'écologie, il va falloir attendre un peu que le gros du peuple s'y mette, et pas par défaut. Maintenant qu'ils sont au pouvoir, on pourra enfin juger sur pièces.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 29 mai 2020

PHILIPPE MANIÈRE ET LA MALADIE

LA MALADIE A-T-ELLE UN SENS ?

« Moi je suis très très dubitatif sur le concept même de "monde d’après". Je trouve que tout ça n’a strictement aucun sens. Ce qui nous est arrivé, c’est un fait exogène. Il y a eu une épidémie venue de Chine, il y a eu une transmission à l’homme d’un virus animal. C’est accidentel, ça ne signifie rien. C’est une parenthèse extrêmement fâcheuse, désagréable et spectaculaire. [Exemples de ravages épidémiques à Marseille puis Venise.] Tout ça n’a pas de sens, une maladie n’a pas de sens. Et quand quelque chose comme ça arrive à l’humanité, eh bien après on reconstruit, mais on ne cherche pas à se demander ce qu’on a pu faire, quel péché on a pu commettre, autrefois contre Dieu, aujourd’hui la Nature. »

Voilà ce qu’a déclaré (mot pour mot, je m'en porte garant – et on peut vérifier en cliquant ci-dessous) monsieur Philippe Manière au début de sa réponse à une question de la meneuse de jeu, Emilie Aubry, sur ce que pourrait être "le monde d'après". Ce qui s'appelle "positiver". Cela se passait dimanche 24 mai 2020, dans l’émission L’Esprit public sur France Culture. On trouve ce morceau en réécoute sur le site de la chaîne et à la page de l’émission à partir de 21’10"

J'ai déjà dit (le 30 janvier 2019) combien je regrette le temps où l'émission, produite par Philippe Meyer, rayonnait comme une réjouissante réunion d'intelligences. Ce temps n'est plus : Emilie Aubry est une brave tâcheronne, mais s'il faut attendre des lumières de Madâââme Christine Ockrent, il va falloir se montrer très très patient. Gérard Courtois est un bon journaliste, mais. Quant à Philippe Manière, c'est de ses propos qu'il est question ici.

J’ignore ce que Philippe Manière pense de Michel Houellebecq en général, mais en l’occurrence il se montre entièrement d’accord avec lui quand celui-ci déclare sur France Inter : « Nous ne nous réveillerons pas dans un monde nouveau » (voir ici au 6 mai dernier). Je soutiens moi-même cette idée depuis le début du confinement, je l’ai assez dit ici : j’ai tellement lu et entendu s’exprimer toutes sortes de rêveurs impénitents qui ont saisi l’occasion du confinement pour donner libre cours à leur espoir en un monde enfin corrigé, à leur inventivité conceptuelle et à leur verve onirique, voire fantasmatique, que j’ai fini par les écouter en riant comme un bossu, et parfois à gorge déployée.

Sur ce point précis donc, j’approuve Philippe Manière. Certes, je n’aime guère que la raison sociale de son entreprise (il est entrepreneur) contienne l’expression « Vae solis », qui fait référence au célèbre « Vae victis » (Malheur aux vaincus) que Brennus l'impitoyable avait lancé aux Romains lors du paiement de la rançon (vers – 390). « Malheur aux gens seuls », proclame fièrement monsieur Manière, de façon assez peu sympathique. Il y a un peu d'arrogance dans cette raison sociale, comme chez son initiateur d'ailleurs. 

Je pense que monsieur Manière, dans l’ensemble, se moque de paraître ou d’être sympathique : c’est un marchand d’idées, il vend du conseil, de la finance, du business. Il a du bagou et des convictions fortes. Il vend de la communication. Le monde auquel il se réfère est définitivement acquis et validé : c’est la trajectoire fluide et ascensionnelle de l’humanité vers davantage de bonheur et de prospérité grâce aux bienfaits de la société capitaliste. C’est notre moderne Pangloss : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Monsieur Manière appartient à l'espèce triomphante des vainqueurs de la mondialisation.

Mais si j’avais à comparer monsieur Manière, il me viendrait, je crois, l’image d’une pomme. Pas n’importe quelle pomme : celle qui ne s’est pas aperçue qu’un ver a commencé à lui bouffer la chair au-dedans. Philippe Manière, dans ses convictions fortes, n’est pas effleuré par le doute ou les questions existentielles. Il est un adepte, un militant : son credo, c’est le libre-échange. Il souhaite la « libération des forces vives de la nation ». Il attend la dérégulation comme on attend le messie. Hélas la chair de ses certitudes ne résiste pas au ver qui le grignote avec lenteur, logique et méthode.

Le ver ? Il en nie jusqu’à l’existence : « C’est accidentel, ça ne signifie rien. », « Une maladie n’a pas de sens ». Il a même lourdement insisté en se disant passablement « énervé » par ceux qui soutiennent le contraire. 

J’aime à penser que de telles phrases auraient interdit à Philippe Manière (au cas improbable où l’éventualité se serait présentée) de s'asseoir à la table animée par Philippe Meyer quand ce haut représentant de la culture et de la citoyenneté tenait le gouvernail de L'Esprit public, belle émission de France Culture, avant d'être jeté dehors par on ne sait quelle éminence grise. Car c’est le genre de propos qui révèle la cécité de certaines élites "néo-", "ultra-" "libérales" sur les effets mortifères de certaines politiques économiques fondées sur la recherche exclusive de la croissance, du profit et de la prospérité apparente. Avec Philippe Meyer, on n'était pas si obtus.

« Ce qui nous est arrivé, c’est un fait exogène. » Ah bon ? Exogène, vraiment ? Alors une maladie n’a pas de sens, vraiment ? Un accident ne signifie rien, vraiment ? De prime abord, je dirais volontiers que la joue de pareilles affirmations appelle la gifle : je pense d’emblée au pharmacien Homais de Madame Bovary : « … le type du demi-savant qui, croyant tout connaître, s’imagine capable de tout expliquer, et dont la suffisance ne peut cacher la sottise qu’aux naïfs » (René Dumesnil). A y regarder de plus près, j’ajouterai que c’est tout simplement faux.

Car une maladie, comme n’importe quel accident, a indéniablement quelque chose à nous dire sur l’époque où nous vivons. Une maladie n'est jamais "exogène" (je comprends ça comme "parachuté de la planète Mars"). L’épidémie d’obésité dans certains pays ne dit-elle rien sur les inégalités entre riches et pauvres ? L’épidémie du sida n’a-t-elle rien à nous dire sur le rapport que notre "modernité" entretient avec le sexe ? L'épidémie des maladies chroniques (cancer, etc.) n'est-elle pas le signe que le moteur même de notre civilisation produit de graves nuisances dans son industrie chimique et ses gaz de combustion (voir les études de Réseau Environnement Santé) ? 

Sans faire de la maladie une « métaphore » (Susan Sontag, La Maladie comme métaphore, 1978) éminemment signifiante dans la prévalence de certaines maladies dans certaines époques ou certaines régions, le coronavirus n’a-t-il rien à nous dire sur l’absurdité des obsessions économiques du monde actuel, et en particulier l’extension illimitée des échanges commerciaux et des transports qui en découlent ? Quand l'industrie laitière aura-t-elle quelques égards pour le yaourt qui fait parfois 10.000 km avant d'atterrir sur notre table (mon fournisseur est déjà infiniment plus raisonnable, ce qui veut dire que c'est possible) ?

L’humanité n’a certes pas péché contre Dieu, mais n’a-t-elle pas "péché" (ce mot !) contre la nature ? C’est là un cas typique de dénégation du réel. Dénégation des effets de l’action humaine sur la biodiversité, sur le climat, sur les forêts, sur les océans, sur l’innocuité perdue de notre environnement alimentaire ou respiratoire, etc. Bref : ce que nous faisons n’a pas de conséquences et l’humanité est innocente des dégâts qu’elle inflige à la nature. C'est Philippe Manière qui l'affirme. Alléluia !

Je caricature sûrement la pensée de monsieur Philippe Manière qui, vu ses honorables états de service, possède des talents qui le rendent a priori accessible à la pensée complexe et nuancée, moi-même n’étant guère familier de la nuance. Je réagis simplement à de vrais propos qui ont été vraiment tenus sur France Culture un dimanche matin, juste après la messe catholique. 

En proférant cette énormité : « ... une maladie n'a pas de sens », Philippe Manière m'a fait sortir de mes gonds : comment peut-on prêter un micro de France Culture à un marchand capable de proférer de telles inepties ? Comment Emilie Aubry peut-elle considérer ce monsieur comme un penseur digne de l'antenne ?

Je crois que Philippe Meyer a fondé une association intitulée "Le Nouvel Esprit public" : il est scandaleux qu'une telle manifestation de la courtoisie de notre esprit démocratique ne soit pas portée par la principale des radios culturelles françaises. Sandrine Treiner, directrice de France Culture, faites-vous le grand honneur de rendre la production de L'Esprit public à son inventeur : Philippe Meyer. 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 27 mai 2020

CE QUE ME DIT LE CORONAVIRUS

1

A QUOI PASSIONS-NOUS NOTRE TEMPS ?

Pour ajouter ma goutte d’eau à l’océan des commentaires dans lequel se sont baignés les amateurs d’information pendant toute la durée du confinement, je voudrais livrer ici quelques observations simples sur ce que nous apprend le séisme qui a ébranlé le monde et continue de lui envoyer ses « répliques » dans les côtes à coups de masques, de gel hydroalcoolique, de gestes-barrières et de distance physique. Je préviens tout de suite que je ne parlerai pas de tout ce qui tourne autour du système de santé français, le sujet méritant à lui tout seul d'être traité en longueur et à part.

Je noterai d’abord que le confinement a plongé la population des braves gens dans la stupeur, l’hébétude et la sidération. La vie s’est réduite à l’accomplissement des quelques gestes premiers qui consistent seulement à la faire perdurer dans son être. Soudain s’est imposé à tous l’abandon brutal de la « vie normale » et des « petites habitudes » dont les fioritures bigarrées font, sans même qu’on ait à y penser, le charme ou le poids des jours qui passent.

Chacun a dû se replier sur ses besoins primordiaux : dormir, manger, boire, déféquer. Ni plus ni moins que des nouveau-nés. Et chacun a pu se demander, face au long déroulement des heures, comment il s’y prenait, d’habitude, pour ne pas s’apercevoir que le temps passe lentement quand on ne fait rien, que c’est d’abord de la durée, et que la durée semble interminable quand elle n’est pas interrompue par des actions, même anodines ou futiles en apparence.

Chacun a ainsi été mis en face de la grave question de savoir à quoi servent vraiment toutes ces actions dont il remplissait la durée dont il disposait avant de se voir enfermé chez lui et réduit à l'inaction.

Et là … c'est la bouteille à l'encre.

2

PRENDRE CONSCIENCE DES INTERDÉPENDANCES.

J’exagère à peine si je dis maintenant que tout le monde a entonné avec enthousiasme et reconnaissance le cantique de la solidarité. Les initiatives se sont multipliées pour fournir aux soignants, aux pompiers, aux éboueurs, que sais-je, des pizzas, des kebabs, des gâteaux, des croissants, des masques, des visières … et autres utilités, nutritives ou protectrices. A part que les SDF ont été un peu oubliés, ce n’était qu’un mot d’ordre dans tous les cœurs altruistes : SO-LI-DA-RI-TÉ. Ce fut le grand refrain médiatique de ces deux mois. Si l'on excepte un peu de délation à l'encontre de quelques citoyens trop peu disciplinés, c’est en soi admirable.

Cela dit, je me permets de rappeler que si la "solidarité" manifestée envers les autres est une éminente qualité morale, que le PLI définit ainsi : « Sentiment qui pousse les hommes à s’accorder une aide mutuelle », cette définition n’arrive qu’en deuxième position. Car la première définition contient un terme crucial : « Dépendance mutuelle entre les hommes ». « Dépendance », voilà le grand mot lâché.

Ce qu’a fait éclater en pleine lumière la crise du coronavirus et l’arrêt de « toute activité non essentielle » (en français : la vie économique), c’est précisément l’omniprésente « interdépendance » qui gouverne, si l’on regarde les choses froidement, TOUTES les relations que nous entretenons avec les hommes et avec les choses, et que les choses entretiennent entre elles ("choses" étant pris au sens le plus large d' "existant").

Les écologistes scientifiques appellent cela un "écosystème" : l'équilibre qui s'établit entre la vie animale, la vie végétale et la vie minérale, sur la base d'un réseau d'interdépendances (allo Gilles Boeuf ?). Dans un écosystème, il est faux de parler de "solidarité" : le prédateur serait donc solidaire de sa proie ? Il est bien plus juste de parler de réseau de dépendances mutuelles. Un écosystème est seulement un réseau d'interdépendances (proie/prédateur, aliment/déchet, etc.).

Oui, ah que nous sommes fiers d’être autonomes, libres et indépendants ! Ce faisant, chacun d'entre nous oublie volontiers qu'il est pris dans un inextricable dédale d'interdépendances plus ou moins croisées. Plutôt que de vanter la « solidarité » à longueur des refrains de bonne volonté altruiste et des bonnes intentions optimistes, j'aimerais qu'on ouvre les yeux sur la simple réalité de fait de toutes nos « interdépendances ».

Ah que nous sommes arrogants avec nos désirs ! Ah que nous sommes prêts à défendre bec et ongle la possibilité que la démocratie nous laisse de les réaliser à notre guise. « A mon seul désir », cet étendard énigmatique visible sur la tapisserie de La Dame à la licorne, est devenu le sempiternel refrain de l’individu, « De quel droit ? » étant le cri proféré spontanément à la moindre évocation d’éventuelles limites à poser à ce désir. N'a-t-on pas entendu hurler tout ce que la France compte de « LGBT » quand l'examen de la loi PMA pour toutes les femmes promise par Emmanuel Macron a été "reporté" à une date ultérieure ?

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« Faire société », c’est précisément tisser un réseau de dépendances mutuelles qui prouvent à chaque instant que non, chacun de nous ne se suffit pas à lui-même, et que l'accomplissement de nos désirs dépend de quelqu'un qui ne dépend pas de nous. Nous avons besoin du boulanger, nous avons besoin du paysan, nous avons besoin de l’ouvrier de l’atelier d’emboutissage des tôles de notre voiture, nous avons besoin du technicien qui nous donne la lumière quand nous appuyons sur le bouton, etc., etc., etc. 

Tous les objets qui nous entourent, et dont nous usons sans nous poser aucune question tant leur usage nous est devenu naturel, ont été fabriqués par quelqu’un qui sait faire ça que nous ne savons pas faire. Ne parlons pas de la machine à laver, du four à micro-ondes, de la télévision, de la dernière PlayStation ou du SmartPhone, que le pékin moyen est totalement infoutu de remettre en état quand ça tombe en panne. Et ne me demandez pas la liste des fournisseurs qui sont intervenus quand votre voiture flambant neuve vient de sortir de la chaîne d'assemblage.

Quant à l’immense chaîne de travail qui aboutit à la construction d’un Airbus, d’un porte-conteneurs ou d’un immeuble d’habitation, pas besoin d’être un spécialiste pour concevoir la cascade des dépendances étroites dont aucun maillon ne doit faire défaut sous peine de panne générale. Et l’on peut étendre l’image à la société dans son ensemble, dont personne au monde n’est en mesure de comprendre l’indémêlable écheveau des interdépendances qui permettent à l’énorme machine d’avancer. 

Ce que le coronavirus nous a obligés à voir en direct pendant les deux mois de confinement, c’est que notre société est tellement « développée » qu’elle est devenue effroyablement complexe. Or plus c'est complexe, plus c'est fragile. Car qu’est-ce que c’est, la complexité ? J’appellerai ça, précisément, un enchevêtrement de relations de dépendance. Autrement dit, rien d’autre qu’un SYSTÈME. Nul individu, aussi doué soit-il, ne tient les leviers de commande d'une telle machine. Nul individu n'est en mesure de peser sur la trajectoire : le système qui organise notre monde est globalement aveugle. Et ce qui est sûr, c'est qu'il avance, quelque fort que retentissent les cris d'alarme des scientifiques du GIEC.

Dans un système, TOUS les éléments sont solidaires les uns des autres, c’est-à-dire que chaque élément dépend de tous les autres, et que le bon fonctionnement de l’ensemble dépend du bon fonctionnement de chacun, quoique l’ensemble tolère un certain taux d’exclusion et de dysfonctionnement. Plus un système est complexe, plus il est vulnérable à la moindre panne. Vous imaginez la cascade des catastrophes qui se produiraient si l'électricité venait à manquer ? Quand on parle de "biodiversité", on ne parle de rien d'autre que de complexité des interdépendances.

Ce que les Français (pas seulement) ont touché du doigt pendant le confinement, c’est que la grosse machine-société dans laquelle ils sont embarqués est d’une grande fragilité, d’une extrême vulnérabilité du fait même de sa complexité invraisemblable. Que, comme l'affirme le titre du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « tout peut s'effondrer ». Que toute la vie d’une telle collectivité ait pu être mise en panne aussi brutalement sur une durée appréciable, on comprend que la population ait été traumatisée : elle a touché du doigt la possibilité que nos constructions humaines sont peut-être passées pas très loin de la destruction. C’est peut-être la raison pour laquelle ils n’ont eu rien de plus pressé que de reprendre le cours de leur vie d’avant. En croisant les doigts et en se disant in petto « pourvu que ça dure ».

Même en l'absence de "réseaux sociaux", nous sommes tous étroitement interconnectés. Nous sommes tous étroitement interdépendants, même si nous ne voulons pas le savoir. Même si nous ne nous sentons pas solidaires. Ce qui est sûr, c'est que « nous autres, sociétés "modernes", savons désormais que nous sommes destructibles ».

Vous étiez arrogant ? J'en suis fort aise. Eh bien tremblez, maintenant.

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Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 02 mai 2020

« JE VOUS L'AVAIS BIEN DIT, SKRONYONYO ! »

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*****

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La revue "Le Un" du mercredi 29 avril dernier : « Et maintenant on change quoi ? ». Mais on ne change rien, mon bon monsieur ! Qu'allez-vous imaginer ?

***

Mais non, voyons, malgré le titre que j'ai trouvé, je n'ai nullement l'intention de faire la leçon à qui que ce soit. Je me permets juste de constater. Et de m'effrayer. Ce qui me terrasse dans cette crise dite « du coronavirus », c’est qu’on savait. On savait tout. On savait tout depuis très longtemps. On ne savait pas quand, on ne savait pas par où ça arriverait, mais on savait que ça arriverait. Depuis combien de décennies les lanceurs d’alerte font-ils retentir le tocsin ? Je suis sûr que des "collapsologues" comme Yves Cochet et Pablo Servigne jubileraient d'avoir eu raison si vite si l'actuel coup de Trafalgar mondial ne les laissait pas hébétés comme je l'ai été.

Où l'on constate que l'ennemi public n°1 de notre civilisation a trouvé sans hésiter le défaut de la cuirasse : plus elle ressemble au Colosse de Rhodes, plus le marbre de ses pieds se transforme en sable. On avait tout prévu, TOUT, sauf ... Depuis, tous les Grands Manitous de la planète se demandent comment on doit apprendre à se préparer pour prévoir l'imprévisible. Prévoir l'imprévisible ? Ah les sinistres comiques !!! Les guignols ! Le phénomène "gilets jaunes" était un sacré coup de semonce, monsieur Macron ! Descendez de votre perchoir, monsieur Macron ! Ouvrez les oreilles, monsieur Macron ! Prenez des décisions justes, monsieur Macron !

Ce dont je suis sûr, c’est que depuis l’ouverture du présent blog le 25 mars 2011, les billets publiés ici par votre serviteur n’ont pas cessé de pleuvoir concernant l’écologie, la protection de la biodiversité ou de l’environnement ; mais aussi la dénonciation de la logique ultralibérale, de la colonisation de toute la sphère économique par des malades et des aveugles lancés dans une course effrénée vers l’abîme, de l’empoisonnement des sols, de l’air, de l’eau et des hommes par une industrie chimique démesurée, de l’industrialisation à outrance des moyens de nourrir l’humanité, etc., etc., etc…

Ce qui me terrifie, c’est aussi qu’en un clin d’œil (disons du jour au lendemain) tous les pays industrialisés et l’ensemble de leurs populations ont pu abandonner leur criminelle insouciance pour renoncer brutalement et sans hésiter à tout ce qui n’était pas rigoureusement indispensable à la préservation de la vie. Brutalement convertis au survivalisme le plus caricatural (des stocks d'huile, de sucre et de PQ, mais la télé et les réseaux sociaux pour se "tenir au courant" : on sait jamais). On fait le dos rond en attendant que les choses se calment, mais il ne faudrait pas que ça tarde trop, les "jours meilleurs".

Alors je suis parti à la pêche dans les sables mouvants où se sont engloutis aussitôt écrits tous les billets que j'ai pondus sur le sujet depuis le début. Je n'ai pas eu à chercher bien profond. Je n'ai eu aucun mal à réunir quelques paragraphes où tentait de se dire une vérité explosive qui, depuis, nous a pété à la gueule : la façon dont l'humanité vit aujourd'hui nous entraîne collectivement vers la mort. Je n'ai pas voulu surcharger la barque. Et je n'ai pas sélectionné les plus significatifs.

Nous venons d'entendre de nombreux appels pressants à fonder un système économique mondial qui soit viable pour tous, moins inégalitaire et plus respectueux de l'environnement. Il était temps. Je rappellerai seulement qu'au cours de la crise financière de 2007-2009, nous avions déjà entendu vociférer tous les vertueux de la dernière heure convertis à la sagesse économique (Sarkozy ?) appelant à la régulation de la finance folle, et qu'on a hélas vu ce qu'il en est resté quand la fièvre est retombée. 

Je propose ici une petite piqûre de rappel, oh, presque rien, juste de quoi se souvenir que nous n'ignorons rien de l'enfer qui nous pend au nez et que nous fabriquons consciencieusement, jour après jour, de toutes pièces. Rassurez-vous, c'est à peine quelques pets de lapin sur une pente verglacée : c'est sans douleur. Autrement dit : c'est à pleurer.

***

16 novembre 2017

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Célèbre "une" du journal Le Monde du 14 novembre 2017. Célèbre et déjà aux oubliettes.

7 février 2018.

Le monde va-t-il bien ? Le monde va-t-il mal ? Le débat fait rage (un de plus, dira-t-on, voir au 2 février). Les uns ne voient, selon les autres, que le côté heureux des choses, sont heureux du monde dans lequel ils vivent et disent pis que pendre de Michel Houellebecq. Les autres souffrent, selon les uns, d’une sinistrose chronique aiguë, trouvent inquiétant tout ce qui arrive et sont allergiques à Michel Serres, le « ravi de la crèche » qui s’émerveille du génie et de l’inventivité de l’espèce humaine. [Au vu des circonstances, qui a raison, à votre avis ?]

23 mars 2018

Ils [les écologistes] rassemblent donc informations et documents, mais c'est pour en faire quoi ? Ils ne savent pas toujours bien. On trouve une documentations copieuse, mais éparse en provenance des forêts qui disparaissent ; des glaces du grand nord qui fondent plus vite que leur ombre, menaçant de submersion tout ce qui vit à proximité du littoral ; des eaux de surface des océans qui s’acidifient et se peuplent de continents de plastique ; de l’air que nous respirons dans les villes, qui améliore sans cesse le rendement de la mortalité humaine prématurée ; des camps d'extermination des insectes ouverts en plein air par les tenants de l'agriculture industrielle et productiviste ... j’arrête l’énumération. 

24 mars 2018

A part ça, aucun voyageur du train fou qui nous emporte ne pourra dire que le signal d’alarme était en panne : les sentinelles font leur boulot et ne cessent d’actionner la sirène. Ce qui inquiète, c’est plutôt qu’il n’y a pire sourd que celui qui refuse d’entendre, et que le signal d’alarme donne massivement l’impression de pisser dans un violon des Danaïdes, ce qui est, on l'admettra, peu convenable. 

25 mars 2018

Quel avenir ce tableau sommaire des préoccupations écologiques laisse-t-il entrevoir pour la planète ? J’ai envie de dire que, s’il y a une indéniable prise de conscience au sein de la communauté scientifique et parmi un certain nombre de voix en mesure de résonner dans les médias (je n'ai pas dit : en mesure de faire bouger les choses), le rapport des forces en présence et la lenteur pesante de l'évolution des consciences (ne parlons pas des intérêts en jeu, qui font résolument barrage) laissent mal augurer de nos lendemains.  

4 septembre 2018 (en rapport avec la "une" du Monde reproduite ci-dessus).

Les cris d'alarme se suivent et se ressemblent. Parions qu’ils figureront un jour en bonne place dans la série "Ronds dans l'eau". Les appels ont une efficacité – on le constate tous les jours – de plus en plus nulle. Non, je le reconnais, je ne suis pas optimiste. Le pire, c'est que je crois que j'ai raison.

Il n'y a rien de plus urgent que de changer tout le système, mais rien ne sera fait : les USA quitteront les accords de Paris, Nicolas Hulot prendra acte de sa complète impuissance à influer sur le cours des choses et quittera spectaculairement le gouvernement d'Emmanuel Macron.

Il n'y a en effet rien de plus urgent. Je dirai même que c'est la seule et unique urgence qui devrait mobiliser toutes les énergies (renouvelables). C'est peut-être infiniment vrai, mais les chars d'assaut de la politique (lieu des rivalités de pouvoir) et de l'économie (lieu privilégié de l'exercice de la rapacité) – les vrais pouvoirs – ne s'en laisseront pas conter : « Les affaires sont les affaires ».

Sans compter que les populations qui bénéficient d'un mode de vie confortable (moi compris) refusent toute perspective de régression matérielle. Et que les populations qui n'en bénéficient pas encore ont la volonté farouche d'y parvenir à leur tour.»

***

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"Notre humanité délire." Tu l'as dit, bouffi ! Extrait de la une du "Un" ci-dessus.

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La crise du coronavirus me met en rage : on sait tout, on a maintenant la preuve que nos façons de procéder avec le monde qui nous entoure sont guidées par la folie, et on ne fera rien, sinon serrer encore la vis à ceux qui ont le moins de pouvoir.

Je dois avouer que je n'ai moi-même pas très envie de changer de mode de vie. Les gens, à la Croix-Rousse, se sont déjà remis à se répandre dans les rues comme aux plus beaux jours de l'insouciance. La population dans son ensemble ne voit pas comment on pourrait faire autrement qu'avant. Qui accepterait plus qu'hier de se voir imposer des limites à ses désirs ? Et toutes les forces existantes n'attendent que le moment de reprendre leur existence comme avant. Le monde entier attend de pouvoir retrouver une

VIE NORMALE.

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Au fond, je vais vous dire :

le présent blog ne sert strictement à rien.

Dit autrement : on ne convainc que les convaincus.

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« Plus de fric pour le service public ». Il y en a qui ne doutent de rien.

Les individus qui ne sont pas d'accord sont rigoureusement impuissants face au système dont ils ont perçu l'aberration fondatrice. 

La crise actuelle me renvoie à mon quasi-néant.

mercredi, 12 février 2020

HOMMAGE A UN DESSINATEUR SURDOUÉ

Pierre Fournier est mort en février 1973, au moment où paraissait le numéro 4 de sa mémorable revue La Gueule ouverte, l'ancêtre de tout ce qui se fait aujourd'hui en matière de revue d'écologie et de militantisme antinucléaire (si tant est que ça existe encore).

Fournier a fait une grosse connerie en mourant brutalement : il n'a pas été remplacé, et La Gueule ouverte, après ça, n'a plus été la même. Le bateau a certes couru sur son erre grâce à tout le matériel qu'il avait accumulé, mais a vite zigzagué.

A la barre, une équipe hétérogène où les contradictions n'ont pas tardé à le disputer à l'amateurisme. La Gueule ouverte a fini par se dissoudre dans Combat non-violent et une petite secte basée à La Clayette (71), devenant un gloubiboulga de plus en plus informe, évanescent, illisible.

Je vois dans cette histoire le modèle sur lequel s'est calquée l'histoire des partis verts en France. D'un côté, les « politiques », partisans de l'accès au pouvoir et de la participation éventuelle à un gouvernement ; de l'autre, les « khmers verts », adeptes de l'action radicale à tout prix.

D'un côté, vous reconnaissez Nicolas Hulot (ou Voynet, ou Lalonde ou n'importe qui), qui a passé son temps à avaler des couleuvres. De l'autre, vous identifiez sans mal les "zadistes" de Notre-Dame-des-Landes. Entre ces deux extrêmes, toutes sortes de variantes, de nuances, de visages et d'initiatives courageuses ou foutraques. 

La conclusion que j'en tire ? Elle n'est pas gaie : un demi-siècle après la mort de Pierre Fournier, où en est la cause écologique ? Oui, elle a un bon créneau médiatique, mais j'ai dans l'ensemble envie de dire : pendant l'écologie, la destruction continue. Un demi-siècle !!!

Pour la raison que c'est le système économique tout entier qui refuse la prise en compte de la problématique écologiste. C'est le capitalisme industriel qui détruit la nature. La seule véritable écologie, si elle existait, serait radicalement anticapitaliste (voir mes billets des 14 et 15 juin 2019). 

En attendant, je reste baba devant les dessins de Fournier : tout me semble admirable. Ci-dessous, quelques échantillons.

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Dessin exécuté par Fournier à l'âge de 15 ans. Le trait acéré est déjà là.

mercredi, 08 janvier 2020

2020 : TOUT FLAMBE !

Voici ce qu'on peut lire en page 16 du journal Le Monde daté 7 janvier 2020.

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Et voici ce qu'on peut lire en page 15.

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En 2020, nous sommes prévenus, TOUT FLAMBE.

Le recto et le verso d'une médaille qui, sans avoir une existence officielle, constitue la signature d'une époque suicidaire. Le paragraphe que je préfère, dans cet article signé Isabelle Dellerba, c'est celui qui clôt l'avant-dernière colonne : 

« "Ce n'est pas un feu de brousse, mais une bombe atomique. Il cause un enfer, des dévastations indescriptibles", déclarait, samedi 4 janvier, sur la radio ABC, Andrew Constance, ministre des transports de l'Etat de Nouvelle-Galles du Sud, qui a défendu lui aussi sa propriété contre les braises. Les incendies sont tellement gigantesques qu'ils créent des nuages. Ceux-ci provoquent à leur tour des orages et des éclairs qui peuvent déclencher de nouveaux brasiers ».

L'époque a inventé l'incendie irréversible, celui qui crée de façon autonome les conditions de son indéfinie prolongation. Et je pense à cette observation d'un climatologue : si l'humanité ne parvient pas à contenir le réchauffement climatique sous la barre des 2,5°C, un seuil sera alors franchi, qui mettra le phénomène hors de contrôle. Autrement dit, si l'humanité ne devient pas raisonnable, on ne sait pas où s'arrêtera le processus de réchauffement, ni à quelle vitesse il se déroulera.

Observons que toute la partie Sud-Est de l'Australie est, comme par hasard, la plus peuplée et la plus urbanisée. Je ne sais pas dans quelle mesure est vraie l'idée que les forêts natives de ces régions ont été remplacées par des forêts d'eucalyptus, beaucoup plus rentables, mais infiniment plus inflammables.

Ce dont je suis sûr, en revanche, c'est que l'action de l'homme sur la nature est à l'origine de la catastrophe qui touche l'Australie.

Et je ne parle pas de l'obsession charbonnique du gouvernement qui, pour développer cette filière, envisage sans sourciller d'un sourcil de favoriser une industrie minière qui menace l'existence de la célèbre et fragile "Barrière de Corail".

Note : je signale qu'on trouve dans le journal Le Progrès la confirmation du fait que les températures à Lyon se sont, en un siècle, élevées de plus de 3°C. Alors je me demande, s'agissant de l'objectif mondial d'une augmentation maximum de 2,5°C, dans quel conte de fées les gens "au courant" ont l'intention de tenir le petit petit peuple.

Quand les gens qui tiennent les manettes cesseront-ils de mentir ?

dimanche, 01 décembre 2019

LA GUEULE OUVERTE DE GÉBÉ

Dans La Gueule ouverte, à laquelle il a donné quelques pages, Gébé pouvait être un auteur de science-fiction presque pédagogique, quoique catastrophiste. 

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Ça, c'est la dernière page du n°4 de La Gueule ouverte : après le cataclysme, l'humanité s'est réfugiée dans "Les Cavernes d'acier" (cf. Isaac Asimov, l'inventeur des "trois lois de la robotique"). Des voyages "touristiques" sont organisés pour le dépaysement, le plaisir et l'effroi des citadins du futur. Gébé était un vrai militant de la défense de l'environnement.

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Ça, c'est la dernière page du n°2 de La Gueule ouverte. Gébé aime bien construire du "narratif" à partir d'une idée qui nous semble improbable. Ici, sa "pendule rationnelle" pousse le "rationnel" (à la sauce Gébé) dans ses derniers retranchements. Le rationnel en ressort tortillonné à mort, vampirisé, irrespirable.

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Dans la dernière page du n°5 de La Gueule ouverte, Gébé imagine un drôle de printemps : « Voici le printemps, mettez vos masques ». Les deux gars annoncent à leur mère qu'ils "vont au muguet". « Attention à pas vous faire trocuter », se contente de répondre la mère.  Arrivés à l'emplacement supposé du Bois de Chaville, ils creusent à la pioche pour récupérer deux beaux fossiles de muguet. Mais au retour, le deuxième se fait "trocuter". Qu'est-ce qu'on rigole !

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Dans le n°10 de La Gueule ouverte, Gébé imagine le plaidoyer du P.-D. G. d'une entreprise qui a pollué la Garonne (22 tonnes de poissons morts). Le discours est caricaturé, on s'en  doute, mais pas tant que ça, finalement : la mauvaise foi du patron est intacte. Et si la secrétaire fictive, à la fin, annonce au bonhomme que "des gens" viennent pour le pendre, c'est juste Gébé qui rêve. Le nom de Ceyrac est celui du patron du C.N.P.F. (le MEDEF de l'époque).

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Note : désolé pour la lisibilité des textes dessinés, mais La Gueule ouverte étant imprimée dans un format improbable, j'ai déjà dû m'y prendre à deux fois pour scanner les pages. Faire mieux aurait été trop "gourmand".

dimanche, 24 novembre 2019

UN POISON EST UN POISON

LA SCANDALEUSE, L'INSUPPORTABLE CHARGE DE LA CHARGE DE LA PREUVE : UN POISON EST UN POISON.

Un des trucs les plus ahurissants, dans les « questions de société » tournant autour des problèmes d’environnement, est la sommation qui est faite aux défenseurs de l’environnement d’apporter la preuve juridique, donc la preuve scientifique, que c’est bien LE produit qu’ils incriminent qui est à l’origine de la grave maladie qui touche le technicien agricole qui a été payé pour le répandre.

En toute logique un peu humaniste, on attendrait plutôt que ce soit à l'inventeur de substances chimiques potentiellement dangereuses que devrait incomber l'obligation d'apporter la preuve scientifique (j'insiste : scientifique) que son produit n'a pas d'effets indésirables en dehors de son action sur la "cible" visée, en particulier qu'il ne représente pas une nuisance pour le reste de l'environnement ou une menace pour la santé des humains.

La logique et le simple bon sens, avant toute recherche de causalité entre un produit donné et une maladie contractée à son contact, commanderaient qu'on exige du producteur de chimie une preuve d'innocuité de son produit pour tout ce qui n'est pas la cible visée. Il faut imposer la charge de la charge (si si !) de la preuve à l'auteur du mal, selon le principe "pollueur-payeur". Oui, je sais, dire ça, c'est rêver tout debout.

Car j'ai tout faux : dans notre système où tout est fait pour favoriser le développement industriel, c'est à la victime potentielle ou éventuelle du produit mis sur le marché de prouver scientifiquement la nocivité de celui-ci et le lien de cause à effet qui existe entre celui-ci et la maladie dont il souffre. Un vrai scandale. Cette logique soi-disant juridique, c’est le comble du cynisme, de la perversion intellectuelle et de la mauvaise foi : celui qui fabrique le poison sait que c’est un poison.

Alors bien sûr, il vous affirme que, attention, c’est un bon poison, tout à fait capable d’éviter au cultivateur de courber l’échine pour arracher les mauvaises herbes ou de monter la garde devant ses champs le fusil à la main pour en interdire l’accès aux insectes ravageurs. Moi je dis : un poison est un poison.

On aura beau enrober la réalité de toutes les chamarrures les plus rutilantes, je reste accroché à ce truisme comme un morpion à son poil : un poison est un poison. Quoi, me réplique le chimiste, mais vous n’avez rien compris : ce n’est pas un poison destiné à exterminer les humains. Merci bien, que je lui rétorque, mais pouvez-vous fournir la preuve qu’il tue ce qu’il doit tuer à l’exclusion de tout autre être vivant ? Vous avez peut-être entendu parler de Marie-Monique Robin, qui a écrit Notre Poison quotidien (La Découverte-Arte éditions, 2011-2013). Voici ce qu’elle affirme : « Les pesticides ratent largement leur cible, mais n’épargnent pas l’homme » (p.113).

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Le livre de Marie-Monique Robin vous dit tout.

Alors là, le chimiste est un peu embêté pour répondre : il faut savoir ce qu’on veut. Vous voulez nourrir les humains ? C’est que le chimiste sait ce qu’il a fabriqué : il n’a aucune envie qu’on lui rappelle le chaudron du diable d’où sont sortis tous ces charmants produits qu’on regroupe aujourd’hui sous le nom de « pesticides ». Ce que le chimiste n’aime pas trop qu’on rappelle, c’est que toutes ses belles inventions « agricoles » proviennent d’une seule et même matrice : les gaz de combat.

Et il faut rendre à César, je veux dire à Fritz Haber, la paternité de ces petits joyaux qui ont vu le jour au cours de la guerre de 1914-1918 : « Le 22 avril 1915, l’armée allemande lâche 146 tonnes de gaz à Ypres (Belgique) sous la direction du scientifique, qui n’hésite pas à se déplacer sur le front pour superviser les attaques chimiques. C’est lui qui a organisé l’installation secrète des 5.000 fûts de chlore, sur une distance de six kilomètres, et ordonné qu’on ouvre les robinets, à 5 heures du matin. » (Marie-Monique Robin, p.37). C’était pousser bien loin le patriotisme et la conscience professionnelle.

Non content d’avoir procuré aux militaires allemands de quoi éliminer sans effort leurs ennemis, il a théorisé l’action de ces substances, en établissant une équation, connue sous le nom de « loi de Haber » : « Pour chaque gaz de combat, la quantité C présente dans un mètre cube d’air est exprimée en milligrammes et multipliée par le temps T exprimé en minutes qui est nécessaire pour obtenir un effet létal sur l’animal expérimental inhalant cet air. Plus le produit C x T est petit, plus la toxicité du gaz de combat est grande » (id., p.39).

A noter que l’académie Nobel n’hésite pas à remettre en 1920 son prix de chimie à Fritz Haber, au titre de l’année 1918 « pour la synthèse de l’ammoniac à partir de ses éléments », ce qui suscite, selon M.-M. Robin, un « tollé dans la communauté scientifique internationale », outrée de voir récompensé un criminel de guerre.

Quoi qu’il en soit, le monsieur reste connu pour avoir, après la guerre, voué son énergie à venir en aide aux pauvres cultivateurs, confrontés à des ennemis implacables dans leur effort de production d’aliments pour les vivants : les herbes folles et les insectes ravageurs. Le sinistre Zyklon B lui-même est au départ un insecticide (breveté par Walter Heerdt, ancien collaborateur de Haber).

Pour retracer l’historique de la façon dont l’industrie chimique a imposé sa marque de fabrique à toute l’agriculture, je renvoie au livre absolument indispensable de Marie-Monique Robin. Je ne veux retenir ici que deux points : 1 – l’origine des pesticides agricoles est à chercher dans les gaz de combat inventés par l’industrie chimique allemande à partir de 1914 ; 2 – les pesticides agricoles ont été inventés à la base par un CRIMINEL DE GUERRE. Il faudrait que cela soit inscrit sur tous les bidons des saloperies que les agriculteurs actuels, de gré ou de force, répandent sur leurs cultures : CECI EST UN GAZ DE COMBAT INVENTÉ PAR UN CRIMINEL (vous verriez le succès sur les bidons de glyphosate).

La question suivante concerne les modalités d’arrivée dans les circuits commerciaux de ces substances dont tout le monde sait qu’elles sont faites pour tuer, en général de façon indiscriminée. Parce qu’il en faut, théoriquement, des autorisations officielles, pour mettre sur le marché des produits destinés à tuer. C’est sûr que la machine industrielle de la chimie dispose d’outils de persuasion sur les autorités politiques et administratives avec lesquels les sciences médicales ne sont pas en mesure de rivaliser. D’abord il faut du fric pour mener des études sérieuses et incontestables. Ensuite, il faut avoir laissé au temps le temps de produire ses effets sur les organismes vivants pour qu'on puisse éventuellement les mesurer. Enfin, il faut que quelqu'un ait eu l'envie, l'énergie et les appuis nécessaires pour s'engager dans la voie pénale s'il estime avoir été physiquement lésé.

De leur côté, les autorités politiques et administratives ne s’opposeront jamais à des innovations présentées comme apportant un progrès décisif dans les moyens de nourrir des masses de plus en plus massives de populations. D’une part, elles voient ce qu'elles considèrent peut-être comme l’intérêt général, de l’autre elles supputent les atouts nationaux dans la grande compétition économique internationale, où il serait stupide de se priver de cartes maîtresses. Elles se répètent peut-être ce vieux dicton : « Un petit mal pour un grand bien ». C’est pour ces deux raisons que les autorités autorisent.

Il y a, je crois, une dizaine d’années, on a parlé au sein des instances européennes de régulation d’un projet qui portait le doux nom de REACH. L’affaire consistait à établir une « carte d’identité » pour chacune des cent mille (100.000) molécules chimiques qu’on peut trouver sur le marché, histoire de mettre un peu d’ordre dans le merdier, je veux dire de classer les molécules en fonction de leur innocuité ou de leur nocivité sur la qualité de l’environnement et sur la santé humaine.

L’intention était belle et bonne : on allait enfin y voir un peu clair et savoir à quoi s’en tenir ! On allait enfin pouvoir se fier à une grille d'évaluation de l'efficacité de toutes ces molécules en libre circulation, à commencer par leur toxicité et leur éventuelle nocivité en dehors du cercle prescrit de leurs applications. Résultat de l'accouchement de la montagne promise : un souriceau malingre.

C’est là qu’intervient la puissance de feu de l’industrie chimique, en matière d’influence et d’entrisme dans les circuits administratifs et politiques européens qui mènent à la décision : interdire ou autoriser ? Et c’est là que la lâcheté des circuits administratifs et politiques va se donner libre cours : c’est vrai qu’il faut penser à la bonne santé des populations qui nous ont élus ("nous ne pensons qu'à ça"), mais d’un autre côté, si l’industrie est en bonne santé et si les affaires marchent, c’est aussi bon pour notre pays, serinent-ils la main sur le cœur.

Alors ? C'est ce qu’on appelle un « dilemme ». D’autant que les industriels ne manquent pas d’ « arguments » sonnants et trébuchants (ça dépend du niveau de responsabilité : « Une petite salle des fêtes ? », « Un terrain de sport ? », etc., difficile de refuser : c’est pour vos électeurs, donc tout bénef pour vous).

Ensuite ? C’est le problème de tous les vendeurs au porte-à-porte : savoir se présenter, trouver les mots, persuader. En français : habiller la chose réelle d’un costume impeccable pour la rendre présentable. Et si ça ne suffit pas, un chouïa d’intimidation, un doigt de chantage, un zeste de manœuvres en coulisse, et le tour est joué.

En l’occurrence, l’argument-massue consiste en une formule imparable et bien connue du temps du Général : moi ou le chaos ! Les paysans français le clament à tous les vents : sans glyphosate, on court à la catastrophe ! Et dans les circuits administratifs et politiques, en France et en Europe, ça marche ! Il n'est pas impossible que ce soit vrai, mais tout est dans la conception générale de l'agriculture (à taille industrielle ou humaine ?) et dans l'idée que l'on se fait de l'alimentation humaine.

A la fin des fins, qu’est-ce qui reste ? La réponse est brutale et sans ambiguïté : il reste les poisons. IL RESTE LES POISONS. La chose fait d'ailleurs les titres régulièrement dans les bulletins d'information : dernièrement, on a vu que 100% des volontaires ayant participé à une étude ont des urines parfumées au glyphosate (et qu'en est-il dans les cheveux ? Dans le sang ? Dans les glandes ? Dans l'intestin ? etc.).

Tout le travail de l’agriculture industrielle et de la chimie qui l’alimente consiste en ceci : faire admettre à la « société » un empoisonnement général, au prétexte que les doses sont infinitésimales. Autrement dit, il faut que les populations acceptent de se laisser empoisonner à petites doses si elles veulent continuer à manger.  Tout le reste est littérature. Aucune civilisation avant la nôtre n'avait autant, je crois, fondé son existence sur la consommation universelle de poisons. Notre civilisation a innové en inventant l'empoisonnement général consenti

Car pour les autorités et les industriels de la chimie, y a un « seuil d’admissibilité psychologique ». Les populations y étaient déjà prêtes, shootées à toutes sortes d'objets, de produits concrets et virtuels et de substances plus ou moins volatiles. Sachant cela, le concept a été vendu (efficacement) par l’industrie chimique aux responsables administratifs et aux décideurs politiques sous l’appellation flatteuse de « Dose Journalière Acceptable » (ou D.J.A. : les curieux peuvent trouver la preuve de l’imposture en lisant le chapitre 12 de Notre Poison quotidien de Marie-Monique Robin, pp.235-259). Mais les vigilants ont beau dire ça aux populations, celles-ci s'en foutent : il leur faut leur dose journalière (D.J.A.) de poison. Ce n'est pas pour rien qu'une nouvelle discipline a pris de l'ampleur au point que le mot s'est banalisé : l'addictologie (cannabis, casino, jeux vidéo, alcool, etc.).

Extension floue du dogme bien commode hérité de Paracelse « Seule la dose fait le poison », la D.J.A. a le gros défaut de faire abstraction de trois facteurs que les chimistes trouvent bien embêtants et qu’ils s’efforcent de glisser sous le tapis : 1 – l’action des très faibles doses (par exemple du Bisphénol A : M.-M. Robin, chapitre 18) ; 2 – le moment et la durée de l’exposition (femmes enceintes, techniciens agricoles, …) ; 3 – les interactions entre substances, dont la seule étude serait en soi un casse-tête méthodologique pour les scientifiques (on appelle aussi ces interactions « l’effet cocktail »).

Moralité : non seulement les industriels font tout pour mentir (minimiser et déguiser les risques qu’ils font courir à la santé des gens), mais en plus, ils gardent le silence le plus religieux sur les « menus détails » qui constituent autant de trous dans le tissu de la connaissance scientifique. Et ce sont ces imposteurs, appuyés en cela avec enthousiasme ou résignation par tous les responsables et décideurs, qui exigent de leurs accusateurs qu’ils fournissent une preuve irréfutable du lien de causalité entre leur produit et le cancer apparu vingt ans après chez le technicien agricole qui l’a consciencieusement répandu pendant toute la durée.

J’en conclus, avec maintenant pas mal de gens, qu’il y a dans cette façon de procéder quelque chose qui s'apparente au crime contre l’humanité. Mais un crime contre l'humanité commis avec le consentement des victimes.

Il faut trouver le moyen de criminaliser l'empoisonnement des sols et des populations par une industrie chimique innocentée avant tout examen de sa responsabilité. Un beau procès de Nuremberg en perspective. Dans combien de siècles ? Et combien d'accusés ?

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 12 novembre 2019

LA TERRE COMME UNE USINE 2

LA TERRE COMME UNE USINE.

Le projet d'Edgar Pisani, célèbre ministre de De Gaulle ? Envoyer un gros bulldozer pour tout araser et pour transformer la campagne française en usine à produire des aliments. La terre comme une usine : voilà l'essence du projet. C’est aussi simple que ça.

Et quels que soient les discours des présidents, quelques sympathiques que soient les Salons de l'Agriculture, quels que soient les résultats des Grenelle de l'environnement ou des Etats Généraux de l'alimentation, année après année, on le voit se réaliser, le projet de Pisani, comme une mécanique bien huilée poussée par un moteur en parfait état alimenté par un carburant performant. Quoi qu'il arrive, la logique industrielle étend son emprise, inexorablement. Parce que c'est elle qui est au cœur de tout le système. C'est elle, le moteur.

Il paraîtrait que Pisani ait fini par éprouver quelques remords. Trop tard !

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Christin et Mézières, dans Bienvenue sur Alflolol (Valérian n°4, Dargaud, 1982), ne sont finalement pas tant que ça dans la science-fiction (c'est de la bande dessinée). Comparer avec ci-dessous la production bien actuelle des tomates bio en Andalousie (c'est une vraie photo publiée dans Le Monde le 3 septembre 2019).

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Edgar Pisani ! Encore un qui ne s’est pas remis de son voyage aux USA (je parlais récemment des maires Pradel et Degraeve de retour de Los Angeles pleins de projets en béton pour leur ville) et qui, sans se poser de questions sur l’adaptabilité du système, a utilisé son pouvoir politique pour obliger l’agriculture à s’industrialiser – que dis-je : à devenir une industrie ! La mécanisation à outrance comme solution miracle ! Et à la cravache !

Pour cela, il faut de très grandes surfaces (remembrement, destruction des haies, ...), de très grosses machines qui coûtent très cher, donc de très gros emprunts (en français : un très gros endettement auprès du Crédit Agricole). Pour l'élevage bovin, la France traîne heureusement un peu la patte (la "ferme des 1.000 vaches" fait débat, alors qu'ailleurs - Chine, Canada, etc. - on parle d'établissements de 10.000 bovins, voire plus). Big is beautiful. Ne parlons plus de « fermes », mais d' « entreprises à vocation agricole » (on peut remplacer "agricole" par "nutritionnelle", biberonneuse", etc.). Hors du gigantisme, point de salut.

Je laisse la parole à Michel Houellebecq (ex-ingénieur Agro) : « Je connaissais parfaitement cet élevage, c'était un élevage énorme, plus de trois cent mille poules, qui exportait ses œufs jusqu'au Canada et en Arabie Saoudite, mais surtout il avait une réputation infecte, une des pires de France, toutes les visites avaient conclu à un avis négatif sur l'établissement : dans des hangars éclairés en hauteur par de puissants halogènes, des milliers de poules tentaient de survivre, serrées à se toucher, il n'y avait pas de cage c'était un "élevage au sol", elles étaient déplumées, décharnées, leur épiderme irrité et infesté de poux rouges, elles vivaient au milieu des cadavres en décomposition de leur congénères, passaient chaque seconde de leur brève existence – au maximum un an – à caqueter de terreur » (Sérotonine, p.160).

Pour couronner le tout, il faut une « organisation » qui englobe tout le personnel employé sur les terres agricoles. Ce sera la FNSEA, seul interlocuteur du gouvernement en matière agricole, sorte d’Etat dans l’Etat, qui fait la pluie et le beau temps, qui négocie avec le ministère de puissance à puissance, qui envoie à l’occasion un commando dévaster impunément les bureaux de la ministre de l’écologie (il me semble que c'était Voynet). Et qui est capable dernièrement d'organiser une manif de tracteur pour protester contre l' "agribashing" (encore une trouvaille de journaliste, je parie !) dont souffrent les agriculteurs. Situation absurde et rocambolesque quand on regarde l'évolution sur le long terme : qui a voulu cette industrie agricole ?

On comprend bien que les paysans de l’ancienne France aient fini par disparaître : pris entre 1 - les mâchoires de l’étau politique d’un ministère qui propageait une vision totalitaire de l’agriculture du futur ; mais aussi 2 - entre les mâchoires de l’étau financier du Crédit agricole qui prêtait en masse pour inonder de machines les exploitations agricoles et pour tenir les exploitants dans le nœud coulant de leurs dettes ; et enfin 3 - entre les mâchoires de l’étau d’un « syndicat » monopolistique regroupant désormais des « entreprises agricoles », où les gros chefs d'entreprise pouvaient dicter leur loi aux petits.

Dans cette histoire de gigantismes juxtaposés (et soigneusement coordonnés), j'ai failli oublier 4 - le gigantisme de la distribution qui, soi-disant dans l'intérêt du consommateur, tire vers le plus bas possible ses prix d'achat aux producteurs, pour mieux les asphyxier et leur faire rendre gorge. Ce système répond à l'exigence capitaliste : produire en masse et au plus bas prix possible. 

Je n'ai pas développé ici le côté "tout-chimique" impliqué par le choix de l'agriculture industrielle : la chimie est le corollaire forcé de l'option industrielle. Pour lutter contre les infestations de nuisibles qui font baisser les rendements à l'hectare, il est parfaitement logique de recourir à tous les poisons inventés par l'industrie chimique, cette frangine de l'industrie agricole. Et pour empêcher les rendements à l'hectare de baisser du fait de la raréfaction des nutriments naturels, il est parfaitement logique de recourir à tous les « intrants » providentiellement fournis par la même frangine. Quitte, comme le montrent les travaux de Claude et Lydia Bourguignon, à transformer le sol des terres agricoles en matière totalement inerte et stérile.

Alors dans ce paysage dominé par « du mécanique plaqué sur du vivant » (pardon, Bergson, pour le détournement, mais pour le coup, l'expression est à prendre au sens propre), dominé par le productivisme, par le quantitatif, par la standardisation, quelle place pour la bonne bouffe ? Oh c'est sûr, dans les discours, elle occupe une très belle place : Macron organise en grand tralala des "Etats Généraux de l'Alimentation" où les plus belles intentions s'étalent et font le spectacle. Résultat des courses ? Une guirlande multicolore de pets de lapin : Seigny Joan, le fou de Rabelais (Tiers Livre, 37), fait tinter la pièce du faquin pour payer « au son de son argent »,  la fumée du rôtisseur, au parfum de laquelle le faquin avait mangé son pain.

Le problème ne change pas. On a beau tourner autour en poussant des cris incantatoires et déchirants, c'est toujours le même. Je le formulerai ainsi : les initiatives individuelles, aussi nombreuses, courageuses et opiniâtres qu'elles soient, peuvent-elles infléchir la trajectoire globale d'une masse d'éléments étroitement interdépendants, et solidement organisés en SYSTÈME ? Je réponds clairement "non". En dehors de la satisfaction de pouvoir se dire qu'on est dans le vrai, on en reste aux pets de lapin.

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Reiser 1976.

Prenons la biodiversité alimentaire : elle existe, oui, mais à quel prix ? Êtes-vous prêts à payer 3,85€ le délicieux pain de "petit épeautre" plein de qualités diverses (on trouve ça chez Caclin) ? Combien de variétés de pommes, il y a soixante ans ? Essayez de trouver des pommes "Calville" sur les marchés lyonnais, vous savez, ces excellentes pommes jaunes pleines de bourrelets sur le cul. Même chose pour tous les légumes et fruits.

Demandons-nous ce qui entraîne l'uniformisation des modes de vie, l'uniformisation des comportements, l'uniformisation des habitudes, l'uniformisation de l'alimentation. Certains appelleront ça la "mondialisation". Pas faux, mais la mondialisation est elle-même le résultat d'un processus plus vaste et plus ancien : l'industrialisation. Qu'est-ce que c'est, en réalité, la "grande distribution" ?

C'est la logique industrielle appliquée au principe du magasin de vente : automatisation des tâches, standardisation des produits, etc. Votre magasin de proximité s'agrandit, se rationalise, s'uniformise : vous y êtes presque. Nous sommes les fruits de cette logique industrielle, c'est elle qui nous a façonnés, corps et esprit, jusqu'à nous apparaître comme une évidence, comme une autre nature. C'est de la production industrielle que notre vie dépend, comme celle du drogué dépend de son dealer.

Or entre la logique écologique et la logique industrielle, il n'y a pas d'entente possible. C'est rigoureusement incompatible. A l'ère industrielle, il y a les gentils "gestes" qu'on peut faire (bientôt les pots de yaourt dans la poubelle jaune : quel progrès!), pour se donner bonne conscience. Il y a les petites intentions louables qui nous font "trier nos déchets". Qu'est-ce que ça change à l'essentiel ? Et ça pèse quoi, le "zéro déchet" ?

Bravo à toutes les petites fourmis qui s'activent pour "vivre autrement" et de façon plus proche de la nature, mais je ne vois pas bien comment nous pourrions renier cet état de fait et changer de SYSTÈME.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 11 novembre 2019

LA TERRE COMME UNE USINE 1

« Ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan social secret. » Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019. 

La seule erreur de Michel Houellebecq, dans le constat des dégâts que son dernier roman Sérotonine dresse au sujet de l'agriculture, c'est l'expression "en ce moment". Phèdre (Racine) dirait : « Mon mal vient de plus loin » : un plan social, oui, mais un tsunami étalé sur cinquante ans. L'agriculture à la française (je précise) a été sciemment détruite par des crânes d’œufs lauréats des grandes écoles depuis que les grandes écoles font la loi en France.

Car il suffit de rappeler que le nombre des paysans (agriculteurs, exploitants agricoles, etc.) est passé de 4.000.000 dans les années 1960 à 400.000 aujourd’hui. On pourrait l’appeler aussi « extermination d’une population ». La brutalité avec laquelle le monde agricole a été massacré en un demi-siècle n’a d’égale que d’autres brutalités, que l’on a pourtant généralement coutume de considérer comme bien pires, parce que plus visibles. L'invisibilité, voilà bien le problème de l'extinction de l'agriculture à la française. Le système productiviste a inventé l'extermination en douceur (un suicide par jour, dit-on). 

Bon, disons-le tout de suite : ce n’est pas la nostalgie qui m’inspire ici. Oui, j’ai passé de merveilleux moments chez le père Pic, à Tence (Haute-Loire) : voir poser le joug sur la nuque des bœufs (il y en avait souvent un qui avançait de biais) et passer le timon dans l’œil du joug, il me laissait seulement passer la goupille dans son orifice pour fixer l’attelage, et faire semblant de guider celui-ci en maniant une longue trique et en poussant des cris imités de par là-bas. Et puis l’énorme pain hebdomadaire que monsieur Pic cuisait dans le four en pierre, devant la ferme, avec deux petites miches qu’il avait bourrées de raisins secs à destination des deux galapiats qui venaient passer leurs journées de vacances dans sa ferme, et qu’il laissait jouer aux paysans.

Et puis c’est juste à côté, chez Joseph et Marie (je n’ai jamais su quel était leur nom de famille, mais c’était bien leurs prénoms), que j’ai appris à traire les vaches. Ils en avaient six, il faisait chaud dans l’étable, je buvais leur lait « bourru » et, monté dans la grange, je faisais, à la fourche, tomber dans leur râtelier leur ration de foin. Je ne sais pas si je saurais encore tirer sur les pis comme il convient. De toute façon, qui trait encore les vaches à la main ? Il y avait de la tendresse : je vois encore Joseph assis sur son « boute-à-cul », les mains au travail et la tête posée avec l’épaule contre le ventre tiède.

Tout ça est vrai, mais je ne peux pas dire que c’était le bon temps : c’est juste une expérience inoubliable, gravée sur mon disque dur jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce que je ne voyais pas, moi le petit citadin en vacances, c’était la dureté de toutes ces tâches qui me semblaient agréables ; c’était la dureté du métier de paysan, que je n’ai fait qu’effleurer dans l’insouciance, comme un jeu un peu plus sérieux, un jeu comme "pour de vrai". Bon, j'avoue que quand on m'a mis la fourche en main pour monter les bottes de la charrette à la grange, j'ai été rendu à mon pauvre état de novice : je n'étais pas encore taillé pour ça. 

Cette dureté de la vie paysanne, je l’ai éprouvée beaucoup plus tard quand, étant à la croisée des chemins et n’ayant qu’une vue brumeuse sur mon avenir, j’ai prêté la main quelque temps à Georges R., lui-même fils de paysan, qui élevait dans une commune proche de Lyon une quinzaine de vaches (pour le lait) et qui cultivait quelques hectares pour le maraîchage. Je me souviens en particulier du jour où nous avons attaqué en même temps deux rangs de haricots et où le gars, ancien "polio" pourtant, m'avait « semé sur place » : manifestement, je n’étais pas fait pour un métier de la terre, mon rendement était pitoyable. C'est en  arrachant des rangées d'oignons que j'ai répondu à la question existentielle.

Ce qui fait agir le paysan s'appelle Nécessité (le mot Ἀνάγκη, gravé dans un coin obscur de Notre-Dame de Paris, chez Victor Hugo). Georges était capable d’abattre en été ses quinze heures de boulot. Cette énergie quasi-désespérée, il la puisait dans la simple nécessité imposée par le rythme des bestiaux et par le rythme de la germination. Quand les vaches ont la mamelle pleine, y a pas : il faut traire, sinon vous allez les entendre. Quand les haricots, quand les oignons mûrissent, y a pas : il faut y aller, sans se poser de question, sinon vous perdez tout. Le boulot des paysans, il est là : c'est la nature qui dicte sa loi et qui impose sa nécessité.

J’ai su que ce n’était pas pour moi : pour cultiver les sols, pour élever des animaux, il faut s’éreinter, il faut se donner un mal de chien, il ne faut pas compter les heures, il ne faut pas compter sa peine, il ne faut pas compter sur d’éventuelles vacances pour « décompresser », et en plus, il ne faut pas trop compter ce qui tombe dans le porte-monnaie à la fin du mois. Qui serait assez fou pour mettre le doigt dans cet engrenage infernal ?

La FNSEA n’a pas complètement tort avec sa campagne de communication : les métiers de la terre sont largement ignorés (elle dit « mal aimés ») par une population de citadins et dans un pays qui a vu fondre comme neige au soleil les effectifs. Sans remonter à 1930 (et pour cause), j’ai connu à Frontonas (Isère) l’époque où les paysans étaient omniprésents dans la vie du village.

J’entends encore ces hommes du nord-Dauphiné, durs et drus, trapus et solides, occupant en demi-cercle le banc de pierre du chœur de l’église, jusque derrière l’autel, chanter – en latin, s’il vous plaît – le « Credo » et le « Gloria » en alternance avec les femmes, placées quant à elles sur les premiers bancs de bois, à droite dans la nef. Je vois encore, à la sortie de la messe leur groupe compact se diriger doucement vers le café de la place pour siffler quelques apéros – en chœur, s’il vous plaît. C’est encore eux qui formaient l’essentiel du conseil municipal : la vie du village, kermesse comprise, c'étaient les paysans.

Ils formaient ainsi pour le reste de la population (encore peu urbanisée) un paysage familier, quotidien. C’étaient eux, le « tissu social ». C'étaient eux, la base du "vivre-ensemble". Depuis, avec des effectifs divisés par 10 en cinquante ans, ils ont disparu. Qui connaît encore, qui fréquente encore des paysans, en dehors de ceux qui viennent vendre leur production sur les marchés des villes ? La vie dans les villages ne tourne plus autour de sa population paysanne, encore heureux quand il y reste une exploitation agricole.

Bizarrement, dans le même temps, la production agricole a augmenté démesurément. L’économiste ordinaire est content, saute sur sa chaise comme un cabri et s’extasie : quel bond spectaculaire de la productivité des travailleurs !!! Mais à quel prix, lui réplique le citoyen ordinaire !

A quel prix ? C’est vite vu. Mettons tout de suite de côté la vieille agriculture de type familial, l’agriculture biologique, la permaculture et toutes les variantes nouvelles de l’agriculture à taille humaine : on en a très vite fait le tour. Le poids de ces façons de produire des aliments est négligeable par rapport au total. Je ne connais pas les chiffres exacts, mais il ne me semble pas que la tendance de fond de l’agriculture française ait beaucoup changé depuis le grand projet du ministre Edgar Pisani du temps de De Gaulle.

A suivre.

lundi, 04 novembre 2019

MORT DE "LA GUEULE OUVERTE"

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Il y a encore des barbus sur la gauche (j'ai "recadré" la photo). J'ai cru reconnaître Gébé, assis à droite de Fournier, mais j'ai un doute. Photo parue en page 3 du n° 5 de La Gueule ouverte. Mon avis personnel sur la "nécro" en trois pages : j'aimais bien les romans SF de Jean-Pierre Andrevon. J'avais oublié qu'il avait tenu une rubrique dans La G.O. Mais à lire le texte, on comprend assez bien qu'il ne comptait pas parmi les plus proches de Fournier, que le propos flotte avec sympathie, mais que l'essentiel n'est pas là. Il ne paie pas de mine, le gars Fournier, mais pour le caractère, il devait être plutôt "entier".

J’ai arrêté d’acheter La Gueule ouverte après le n°24. Je veux dire que j’ai quand même tenu pas mal de temps après la mort de Fournier, non ? J’ai acheté, je ne sais pourquoi, deux n°13 (que j'ai toujours), mais aussi plusieurs n°1 – à vrai dire le numéro qui avait décidé que j’étais décidément de ce côté ensoleillé de la rue (« On the sunny side of the street », pour ceux qui connaissent le jeune Louis Armstrong). Malheureusement, vous savez ce que c’est, les amis viennent, s’en vont, on prête (« ça s’appelle revient, hein, j’y tiens ! »), et puis voilà, on se rend compte, quarante ans après, que M. Chourave ou Mme Filoute était passé par là.

Mais « j’ai arrêté », ça veut aussi dire que j’ai arrêté d’acheter La Gueule ouverte, cette belle revue qu’après tout, comme un certain nombre d’autres en France, je devais attendre comme on attend un espoir pour demain. Et d’après ses débuts, ça promettait de péter le feu. Bon, j’ai oublié le sommaire du n°1. Je pourrais peut-être le trouver par les moyens immatériels (mon œil !) que permettent les communications modernes, mais j’ai la flemme.

Au vu du sommaire du n°2 (décembre 1972), je dois bien reconnaître que m’ont repris les petits titillements qui m’avaient fait tiquer à l’époque. J’ai été surpris quand je suis retombé sur l'article « Terres libérées, où ça ? » (p.4-11), où Pierre Fournier parle de nouvelles formes de vie dans des communautés rurales organisées selon un mode assez libertaire. Cela commence même par une espèce de charte compliquée (d'autres diront "subtile") d'organisation de la vie en commun sur des bases plutôt libertaires mais non sans règles précises : j'ai du mal à m'y retrouver.

Il voulait aussi que les relations entre individus ne reposent pas sur le volontarisme, l'altruisme et les sentiments humanitaires, mais soient organisées par les nécessités matérielles du quotidien. D'accord sur ce point, mais je suis convaincu qu'on ne fabrique pas une communauté humaine in abstracto. Je n’ai jamais cru à la possibilité et à la durabilité de telles micro-sociétés. Et disons-le, je n’y ai jamais eu aucune appétence. Combien existent encore aujourd’hui ?

Mais il y a à côté de ça « A propos, qu’est-ce que c’est, la nature ? », sorte d’éditorial signé par le Professeur Mollo-Mollo. Or, sous ce pseudo burlesque, se cache l’éminent Philippe Lebreton, précurseur, après René Dumont, de l’écologie politique en France. Le bonhomme en sait long, il en veut, et il ne garde pas les deux pieds dans la même chaussure. L'article est surmonté d'une photo marrante qui ne fait de mal à personne.

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La passagère a belle allure. Aujourd'hui, Monsieur Seguin roule en D.S.

Dans son texte, il pose pour finir, comme s’il craignait de dire des gros mots, cette question qui me laisse, quant à moi, pantois, quarante-sept ans après : « La tolérance d’homme à homme que nous commençons à juger normale, le respect de "l’autre", ne devrions-nous pas les étendre aussi à la nature, cette colonisée par excellence ? ». Quelle prudence ! Faut-il donc malgré tout que les mentalités aient fait un bond spectaculaire pour qu'une telle circonlocution oratoire, emberlificotée dans la formulation, me paraisse aujourd'hui d'une timidité coupable ?? N'en savions-nous alors pas assez pour être beaucoup plus affirmatif ??

Qu'est-ce que je relève encore ? Ah oui, un article fort de Bernard Charbonneau, « Roissy en enfer ». Charbonneau, c’est le copain de Jacques Ellul, vrai penseur pour le coup du « système technicien » et de ses effets délétères sur les structures mêmes des sociétés humaines. Le plus étonnant, dans cet article, c’est l’état de stupéfaction proche de la sidération où le plonge l'annonce de l’installation d’un grand aéroport (Roissy) au nord de Paris (« un cratère plein de décibels de vingt-six kilomètres sur trente-sept »). Il n’arrive pas à comprendre que des responsables censés être sensés aient pu prendre sérieusement une décision aussi folle. Là encore, le nombre des années, quel coup de distance dans la figure : il faudrait que les habitants actuels de Roissy (et environs) lisent ce texte. 

Bon, je ne vais pas inventorier ce n°2. Dans le désordre, il y a un « Roland » qui parle intelligemment de ce qu’est un vrai bon blé ; il y a un très bon papier sur le projet de barrage à Naussac (Lozère) ; un autre très net sur la future centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly, avec des photos parlantes de ce qu’était un paysage rural à l’époque (on voit même des haies – si si !) ; deux pages de remplissage avec les dessins de Willem ("Gaston Talon") ; un compte rendu du congrès de « Nature et Progrès » à Versailles ; quatre pages sur les problématiques liées à la fondation des Parcs Naturels en France ; un bel article sur l’état de la mer Méditerranée en 1972 (qu’en est-il aujourd’hui ?) ; un article un peu bizarre et compliqué sur les radios et la détection des cancers ; j’arrête là. Ah non, j’ai failli oublier Gébé, Reiser et Cabu !

Bilan et résultat des courses : la revue voulue intensément par Pierre Fournier, a vu le jour, et finalement démarré dans la douleur, à grand renfort d’énergie, de fluide, de volonté et d’acharnement. Une belle revue qui démarrait sur les chapeaux de roues dans le dur, dans le riche, dans le lourd et dans le solide, pour dire « merde » à l’époque, avec quelques petits bémols touchant ce qu’on appelle aujourd’hui le « vivre-ensemble ».

Sans être au courant des réalités de terrain de l’époque, il me semble que la vie de Pierre Fournier n’était pas un long fleuve tranquille (cf. encyclopédie en ligne, qui ne regorge pas de détails). Avant même la confection du n°4, c’est son cœur à lui qui lui a dit "merde"(autour de 35 ans). Le Monde signale sa disparition. Ce que l’équipe lui reconnaît aussitôt, c’est « courage », « inconscience », et surtout, à mes yeux « cohérence », (n°5). Je crois me rappeler que Delfeil de Ton a des mots sympas à son égard dans sa Véritable histoire d’Hara Kiri, mais aussi un regard un peu surpris par l’apparence (à moins que ce ne soit Denis Robert dans Mohicans ?). 

Problème : le bateau vient à peine d’être mis à l’eau que le capitaine passe par-dessus bord et se noie, qu’est-ce qu’on devient ? Premier réflexe, et c’est classique : « On continue ! » (belle façon en passant de confirmer que personne n’est indispensable). Et c’est tout à fait vrai pendant un certain nombre de mois : c’est que le portefeuille d’articles, de dessins, de photos, de documents, etc. devait être bien garni à ce moment et qu’au moins une ébauche de réseau d’informateurs et de collaborateurs avait pu être constituée.

Mais je le dis comme je le pense : la mort de Pierre Fournier annonce la disparition de la première grande revue du combat écologique en France. Le canard décapité continue un temps, mais pas tant que ça. Pierre Fournier mort, La Gueule ouverte a presque tout de suite commencé à partir en quenouille, c'est ma conviction.

J’ignore tout de la cuisine interne qui s’est mise en place progressivement, et je veux encore plus ignorer l’histoire des rapports de forces au sein de l’équipe de direction, mais c’est indéniable : quelque chose d’important changeait. Comme si les joysticks du pouvoir (qui brûlaient les mains de Fournier) commençaient à prendre le pli de manipulations différentes pour aller dans d’autres directions.

Un curieux amateurisme semble s’être glissé dans les méthodes de travail : ainsi, dans le n°20 (juin 1974), sous la plume de Danielle (la compagne de Fournier, je crois) : « … nous avons essayé de digérer un texte en anglais d’Illich. (…) Christiane (…) et moi espérons n’avoir pas fait de contresens quant au fond ». Bravo pour la sincérité, mais ! Et les sujets s’avancent vers toutes sortes d’horizons nouveaux : les questions de pouvoir dans le couple, la critique du plein-emploi, la remise en cause de la médecine, etc. Le MLF prend une grande place dans certains numéros. L’homosexualité commence à pointer son nez.

Un symptôme révélateur : les éditions du Square (Bernier - en fait Choron - étant Dir. de la publication) après le n°22 (1974), refilent l'édition de La Gueule ouverte aux Presse de la Bûcherie (Michel Levêque Dir. de publication). De toute évidence, il y a incompatibilité des équipes. La Gueule ouverte se replie à La Clayette (Saône-et-Loire), avec une belle page de titre barbue et rigolarde pour la revue, dessinée par Cabu. J'ai un peu croisé la route (peu de temps) de quelques membres de cette sorte de "communauté" pour le moins informelle, mais avec le temps, j'ai presque tout oublié de ces temps qui, pour moi, sont une figure du n'importe quoi. Il n'en reste que mes vieux numéros de La G.O.

Visiblement, ça commence à tirer à hue et à dia, et le sac se fait trop petit pour la diversité des nouvelles causes à défendre. Le fourre-tout n'est pas loin. Et ça me fait penser à ce qui s'est passé lors de plus récents mouvements éphémères (Anonymous, Occupy, Indignés, Nuit debout, Gilets jaunes, Extinction-Rébellion, etc, ...) : quand j'entends des responsables médiatiques, disons, ... de La France insoumise (suivez mon regard), appeler de leurs vœux une "convergence des luttes", je me dis : "toujours le même merdier".

Ach, convergence des luttes, très bon, très pur, s'exclame le tovaritch convaincu ! Ah bon ? Convergence des luttes, susurre le sceptique ?

En fait, la trajectoire de La Gueule ouverte a commencé à errer sitôt après la mort de Fournier : il y avait là une sombre prémonition. Au lieu d'exiger un certificat d'écologie à ceux qui voulaient entrer dans la revue, la nouvelle équipe a fait de La Gueule ouverte une auberge espagnole : chacun apportait son manger (à l'instant où j'écris ça, j'entends à la radio "le droit à la sensibilité"). Le résultat ? Finie la cohérence chère au cœur de Pierre Fournier, bienvenue à la divergence des luttes.

Car ce qui m'apparaît en plein dans les phares, c'est que chacune des boutiques (officines, groupes, clans, sectes, ...) qui se disent "en lutte" ne se soucie guère des revendications qui ne sont pas les siennes, et se soucie encore moins de définir un objectif capable d'unifier tous les particularismes. Elle est là, la divergence des luttes. Eh, François Ruffin, t'auras beau lancer tes appels incantatoires, tant que chacun aura sa petite boussole dans son coin ...

Toutes ces voix discordantes appellent au "rassemblement", à condition que ce soit sous le drapeau qu'elles portent, à l'exclusion de tous les autres drapeaux. Moralité : vous mettez toutes les luttes dans un sac : elle s'étripent. Eh oui, les luttes divergent quand il n'y a plus de but commun. Et l'écologie, alors là pardon, mais comme but commun, ça se posait là. Je l'affirme : aujourd'hui, aucun but n'est plus commun (je veux dire "universel") que l'état du monde.

La gauche, après avoir fait des promesses marxistes en 1981, a tourné casaque en 1983, rejoignant les forces du marché en rase campagne avec armes et bagages, et en promettant d'aquareller de couleurs "sociales", "morales", "sociétales" aux indispensables réformes. La voilà, la divergence irréconciliable des luttes : les particularismes des regards que les individus portent sur leur propre vie et sur les problématiques qu'ils se donnent.

La nouvelle gauche, celle de Mitterrand et toute la suite, a établi ce nouveau dogme : « Puisque nous ne pouvons pas changer les choses (le système, les forces du marché, le capitalisme, ...), changeons la façon dont les gens voient les choses. Déjà, ils ne regarderont pas les mêmes choses. Il est là, notre marché des idées. »

Et dans tout ça, où est-elle passée, l'ardente conviction écologique d'un Pierre Fournier ?

C'est une excellente question, et je vous remercie de l'avoir posée.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 03 novembre 2019

L'ART DE CABU

J'ai donc rouvert mes vieux numéros de La Gueule ouverte.

Enchanté d'une part de ces retrouvailles avec de vieux compagnons de route qui ont eu le tort de dénoncer le crime écologique quelques dizaines d'années avant que les corps sociaux et politiques (on attend les corps économiques) acceptent d'inscrire dans leurs agendas la simple notion d'urgence écologique.

Désolé d'autre part au spectacle de l'incroyable méli-mélo de pensées, de tendances, de courants, qui ont commencé à envahir la revue de Pierre Fournier après la mort de ce dernier juste avant le n°5, pour donner de l'audience à leur voix, jusqu'à faire de la revue une cacophonie de plus en plus inaudible.

Pierre Fournier était peut-être un rêveur, mais c'était d'abord un type sérieux, qui ne faisait pas appel à des plaisantins (Philippe Lebreton, alias Professeur Mollo-Mollo, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, ...). Lui parti, ça n'a pas tardé à devenir n'importe quoi. Je dirai pourquoi à mon avis, la gauche d'aujourd'hui est dans les choux pour très longtemps.

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D'accord, Cabu appuie sur l'antithèse (lavoir à l'ancienne, et avec des lavandières (mon œil ! ça doit être un souvenir) contre les immeubles en béton et verre), mais dites-moi qu'il a tort. Bon, il ne faut pas oublier la règle d'or de Le Corbusier ("les trois fonctions") et on pourrait lui reprocher des solutions de facilité, mais sa "rue de la Marne", ci-dessus à gauche, avec son alignement interminable de banques, je ne trouve pas ça très seyant.

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Noter la dame du premier (et le langage tenu par l'édile).

Ce n'est pas une histoire de nostalgie, du genre « Sauvons nos lavoirs qui ne servent plus à personne ». Ce n'est pas une question d'image : il s'agit de lieux de vie. La question qu'il faut se poser, c'est : « Mais qu'est que vous mettez à la place ? » Moi qui suis heureux d'habiter la Croix-Rousse, je suis effaré par ce qu'on voit du train quand on approche de Paris (disons à partir de Maisons-Alfort) : peut-on sincèrement éprouver du plaisir du plaisir à habiter là ? Bon, je me fais peut-être des idées.

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Regardez ce fignolé, ce cousu-main. Et ce type n'a jamais tâté de la pointe-sèche ? Du burin ? De l'eau-forte ? Et il n'a jamais eu envie de sortir du dessin de presse ? J'ai du mal à le croire. Bilal et Druillet sont bien sortis, eux, de la bande dessinée pour aller vers l'art artistique ....

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Commentaire de Cabu  faisant parler le maire (ou un responsable) : « L'héritage culturel de notre cité sera préservé, et même il sera mis en valeur. Je m'y emploie : par exemple, j'ai entrepris des fouilles archéologiques dans mon jardin ... je n'ai rien trouvé, alors j'en ai fait une piscine ».

Dites, vous n'avez pas l'impression d'avoir déjà entendu ça (le gag en moins) un certain nombre de fois ? Je ne parle pas ici des mots, mais du langage tenu par ceux qui sont "aux affaires", quand ils en arrivent à des « décisions qu'ils ne prennent pas de gaieté de cœur ». J'ai l'impression d'entendre Gérard Collomb, maire de Lyon, justifier dans ce langage fait pour apitoyer, la vente de l'Hôtel-Dieu de Lyon à des grands groupes.

Vous les entendez ? « Cette décision me déchire le cœur, mais il est de mon devoir de la prendre. » C'est le raisonnement "TINA" cher à Madame Thatcher : « There Is No Alternative ».

Jésus avait chassé les marchands du temps (Jean 2, 13-16 ; Matthieu 21, 12-13). Gérard Collomb a vendu le temple aux marchands. C'est juste un constat.

Certains oracles nous prédisent pour bientôt la société égalitaire ? Si c'est vrai, alors, comme on dit à Lyon, « ON Y VA TOUT DROIT COMME DES BUGNES ». Et pour montrer à quoi ressemble ce "TOUT DROIT"-là, voici une vraie bugne de chez nous comme les faisait ma grand-mère.

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Avec les réserves dont je dispose, je pourrais continuer longtemps à tresser et tresser des couronnes à Cabu, dont le prodigieux art graphique me tient compagnie depuis le lycée (qui n'était pas encore mixte, son grand Duduche, lui, avait la fille du proviseur, moi j'avais la fille du concierge, qu'on voyait tous les midis à la sortie à côté de son gros père en blouse grise nous regarder défiler). Mais il y a bien d'autres sujets intéressants autour de nous. Alors .........à bientôt, Cabu.

samedi, 02 novembre 2019

L'ART DE CABU

En rouvrant les vieux numéros de La Gueule ouverte, cette revue sensationnelle inventée par un mec, foutraque sur les bords et un peu dément au milieu, je me suis bien entendu extasié (le mot n'est pas trop fort) sur les pages des trois Grands Maîtres issus de la bande d'Hara Kiri, Charlie et autres aventures pas tristes (si, quand même). C'étaient Gébé, Reiser et Cabu. Wolinski aussi a donné des dessins à La G.O., mais toujours du "vite fait sur le gaz", jamais de page complète. Ce n'est pas pour ça que c'est moins bien : simplement, ce n'est pas le même travail. Oui, c'est vrai, il y avait aussi Willem.

Gébé, Reiser et Cabu intervenaient là pour aider un copain qui démarrait un truc absolument nouveau. Je dis "Grands Maîtres" et je le maintiens : ils n'ont pas été remplacés. L'époque ne le mérite peut-être pas. Pourtant ce ne sont pas les raisons qui manquent : ce sont les talents. Libé a beau avoir dégotté Mathieu Sapin, il s'en faut de beaucoup pour que le compte y soit. Et je jette un œil apitoyé sur ce qu'est devenu Charlie Hebdo.

Gébé, dans la forme et la narration plutôt cérébrales qui lui appartenaient, tâchait de vous prendre la main pour vous emmener par des moyens compliqués ("subtils", "détournés" si vous voulez) à partager le regard extrêmement pessimiste (je dirais même "tragique") qu'il portait sur le monde et les insectes qui s'y démènent. Attention, je ne fais pas de Gébé une "intello" : il nous mettait sous le nez, dans ses dessins tellement tactiles, charnels et d'une liberté intense, les terribles significations des vies que le système nous fait mener à sa guise. Un incorrigible utopiste par ailleurs. Mais Gébé mériterait largement un billet à lui tout seul (j'ai largement de quoi).

Reiser, lui, dans un style résolument populo, volontiers vulgaire, voire grossier, vous racontait la main sur l'épaule et l'autre tenant le verre, plein de blagues crados à la fin desquelles vous aviez le plan d'un bel accumulateur de chaleur solaire presque gratuit. Bon, d'accord, les fûts remplis d'eau et peints en noir, ça a tendance à jurer avec votre intérieur Louis XV, mais vous vous consolez en vous disant qu'à Versailles en hiver, tout le monde pétait de froid.

Les pages de Cabu, elles, étaient comme un condensé de reportage. Je ne sais pas comment il procédait concrètement, mais j'en vois deux façons : la première, assez classique et linéaire, raconte les choses en image et dans l'ordre, organisées en bandes horizontales séparées par un trait plus ou moins épais et droit ; la seconde, la plus personnelle, consistait à accumuler les croquis comme des instantanés photographiques qu'il casait ensuite sur sa page en fonction de l'inspiration. Au lecteur de se démerder, devait-il se dire.

J'imagine que le commentaire (la "légende") venait ensuite, au fur et à mesure et simultanément (essayez, pour voir) : son trait est déjà un commentaire. Le résultat ? Une synthèse saisissante d'une situation, avec tous les acteurs en présence, avec tous les conflits entre les intérêts des uns et des autres, et tout ça en frappant fort sa cible en plein dans le mille. Cabu percute.

S'il avait été musicien de jazz, il aurait tenu la batterie ou même la grosse caisse. Dans l'armée (!!!!!!!!!!!!!!!!!! mais je trouve l'idée marrante quand même) il aurait été tireur d'élite. Je n'apprendrai à personne que Cabu, dès le départ, avait choisi son camp, et qu'il se permettait avec une parfaite bonne conscience (et parfois avec une mauvaise foi absolue et réjouissante) de taper sur l'adversaire, qu'il soit militaire ("adjudant Kronenbourg"), "beauf", banquier, politicien, bétonneur, etc.

Je me propose ici de parcourir, sur deux ou trois jours, quelques-unes des pages qu'il avait données à La Gueule ouverte. D'abord en planche entière, pour donner une idée du travail de mise en page, mais scindée en deux à cause du format ; ensuite en regardant à la loupe quelques détails particulièrement savoureux, ou significatifs, ou forts, ou même tout simplement beaux, pourquoi pas ? Je ne sais pas du tout si ces pages ont paru en albums : j'imagine que les éditeurs n'ont pas fini de creuser le filon.

En l'absence de n°1, et après le n°13 (voir hier), je continue avec le n°2 (novembre 1972), qui inaugure semble-t-il (le commentaire commence par "Je vais vous raconter ...") la rubrique MUT-MUT, consacrée à la folie de modernisation (comprendre "bétonnisation") à tout prix qui a saisi Jean Degraeve, le maire de Chalons-sur-Marne, ville natale de Cabu, qui évoque par exemple la bêtise fondamentale de l'idée de "La Pénétrante".

Ce maire n'était pas le seul à avoir été halluciné par un voyage à Los Angeles. "Nous au village [Lyon] aussi l'on a" des bétonneurs en chef : après son Los Angeles à lui, Louis Pradel s'est empressé de poser sur l'extraordinaire espace du Cours de Verdun (un potentiel de Central Park à l'échelle de Lyon) une citadelle de béton (Pradel se vantait de vouer un culte au béton) à l'intérieur de laquelle TOUT devait passer : l'autoroute (et son corollaire le tunnel infernal), les voitures, les camions, les piétons, les transports publics urbains, aujourd'hui le tram (les trains, c'était déjà fait). Une muraille de Chine entre le nord et le sud de la presqu'île. Revenons à Chalons-sur-Marne et à Cabu.

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Cette mise en page irrégulière et bourrée jusqu'à la gueule, c'est une invitation à la balade, à la flânerie.

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Un titre qui n'a l'air de rien.

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Une entrée en matière qui n'engage à rien.

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Tout le monde a l'air d'être d'accord pour dire que la ville est en pleine mutation, non ? Jean Degraeve (le maire) est le plus à gauche, mais c'est uniquement dû à la mise en page (en fait il est élu UDR, les gaullistes de l'époque).

Et puis l'art de Cabu vous saute à la figure : un dessin superbe, une réalité atroce, ça vaut largement le choc des photos. Cabu avait un don, capable de faire d'un croquis une gravure de collection. Malheureusement, le petit format joue ici le rôle de tue-l'amour.

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Dans la rue, avant la destruction, on passait devant (en partant de la gauche) le Café des Oiseaux, le Grand Bazar de la Marne, Mon Restaurant, le Garage Gauthier, et puis, tout à droite, le théâtre, dont la municipalité a soi-disant (dixit Cabu) fait numéroter chaque pierre de la façade pour la reconstruire ailleurs (tiens, oui, au fait, où ça en est, cette affaire ?).

Moralité : l'écologie humaine est d'abord faite d'architecture et d'urbanisme. L'écologie, c'est comme la mélodie dans la musique : c'est le visage de quelqu'un.

jeudi, 31 octobre 2019

L'ART DE CABU

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Cabu par lui-même. Dessin publié par Le Canard enchaîné le 14 janvier 2015. Janvier 2015, ça vous dit quelque chose ?

***

QU'UNE CHOSE SOIT D'ABORD BIEN ENTENDUE :

POUR MOI, en plus d'être un reporter accompli, CABU EST UN ARTISTE !

Me replongeant dans ma collection des premiers numéros de La Gueule ouverte, je suis (re)tombé sur la série que Cabu avait publiée dans les sept ou huit premiers numéros. J'ai veillé comme une vestale sur cette relique d'un temps où l'on pouvait encore espérer que les hauts responsables politiques et économiques avaient assez de bon sens pour arrêter le massacre. On est fondé à se dire aujourd'hui qu'il était alors encore temps d'agir. C'étaient les temps héroïques si vous voulez, bien que je n'aie jamais aperçu à l'époque la moindre silhouette de l'ombre d'un héros. 

bande dessinée,la gueule ouverte,lyon,chalons-sur-marne,jean degraeve maire de chalons sur marne,louis pradel maire de lyonIl me reste 23 numéros sur les 24 alors achetés, dont deux fois le n°13 avec une femme à poil en couverture : on me dira ce qu'on voudra, mais j'avais déjà trouvé l'image d'un goût très douteux, et aggravé par les légendes qui se voudraient "clin d’œil". J'ai acheté plusieurs fois le n°1 : je ne sais pourquoi il a persisté dans l'absence. C'est dommage : c'était un saisissant profil de bébé au trait par Maître Pierre Fournier (mort avant la parution du n°5) en personne, qui savait diablement dessiner.

On ne peut pas "stricto sensu" prétendre que la Gueule ouverte était une revue de BD, certes non. Seulement il se trouve que trois grands maîtres donnaient à Fournier une page entière, parfois deux, dans ce qui était alors un mensuel. J'ai nommé Gébé, Jean-Marc Reiser et Cabu.

Les pages de Gébé étaient, disons, les plus ... cérébrales. Celles de Reiser décrivaient au lecteur, en long et en large, les bienfaits de l'énergie solaire ainsi que quelques idées toutes bêtes et toutes simples pour la mettre en œuvre dans sa propre maison. En plus et comme d'habitude, Reiser poussait le plus loin possible le bouchon de la drôlerie

Cabu avait intitulé sa série "Mut-Mut" : il croquait avec précision et percussion les mutations de Chalons-sur-Marne sous les coups du bétonneur, modernisateur (en réalité : le destructeur) Jean Degraeve, maire de la ville. Bon, ça n'avait pas grand-chose d'original : nous, à Lyon, nous avions Louis Pradel, et la taille de la ville lui donnait des moyens de destruction bien supérieurs. J'ai publié ici deux billets rendant compte du reportage assez pointu que Cabu avait consacré à notre belle ville dans La France des beaufs (2 et 3 mars 2016).

Ci-dessous, les "dégâts" de la "modernisation" à la Jean Degraeve sur la gare de Chalons (La Gueule ouverte, n°13, nov.1973).

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Il y a même, tout en haut, un cavalier qui fait du jumping  sur le passage à niveau.

Le voilà, l'art de Cabu. D'un certain côté, ça me fait penser à Dubout : un dessin de dimension humaine, mais avec toutes sortes d'exemplaires de l'humanité vaillante, vacillante, variante et débordante. En un mot : ça grouille de vies. Survoler un pareil dessin, c'est n'avoir rien compris et gâcher la marchandise. Je regrette que le format du blog ne permette pas de rendre à Cabu la justice qui lui est due.

Les quatre petits bouts d'image grossies (disons quatre saynètes) qu'on voit ci-dessous viennent tous du bord haut gauche du dessin. Il aurait fallu donner le même coup de projecteur sur chaque partie : le "pal" installé dans la salle d'attente pour dissuader les voyageurs, la fille du chef de gare donnant son corps à un militaire dans l'espoir de faire classer la ligne comme "stratégique", l'employé SNCF qui a transformé le ballast entre les rails en jardin potager, le député du coin posant l'oreille sur un rail dans l'espoir de communiquer avec le directeur de la SNCF, etc..

Il faut avoir de meilleurs yeux ici que dans le format original : La Gueule ouverte avait, aux origines, un format invraisemblable, incompatible avec le format A4, impossible donc à reproduire de façon confortable. Oui, je sais que Charlie Hebdo, c'est pareil : on doit couper pour partager, et c'est un crime de couper. Décidément, l'équipe (Hara Kiri, Charlie et compagnie) n'était pas aux normes. 

Dans l'ensemble du dessin, je compte plus de vingt de ces saynètes, plus ou moins marrantes ou scandaleuses, plus ou moins déchirantes ou poilantes, plus ou moins politiques aussi. Cabu bourre son dessin de la foule de ces petits croquis qu'il avait l'art d'exécuter « de chic » (comme on ne dit plus). Cela fait, si je compte bien, plus de vingt véritables trouvailles, je dirais "vingt regards" si l'expression n'était pas déjà prise par un grand maître de la musique du vingtième siècle (Messiaen, évidemment). 

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Mais Cabu, avec toute la tendresse naturelle qui est la sienne, peut être, quand il s'y met, d'une férocité et d'une violence sans limite, comme le montre l'insecte humain dessiné ci-dessous, paru dans le n°23 de La Gueule ouverte en septembre 1974, inspiré par les propos entendus dans une conférence "mondiale" sur la surpopulation, tenue à Bucarest. Suivent quelques images piquées dans les mêmes circonstances. 

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Pour la férocité, Cabu n'a rien à envier à Reiser.

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mardi, 29 octobre 2019

FASCISME ECONOMIQUE ...

... J'ENFONCE LE CLOU.

(voir ici au 26 octobre)

***

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C’ÉTAIT EN 1974 (sauf les incrustations),

IL Y A QUARANTE-CINQ ANS.

La préoccupation proprement écologique qui a imprégné les années 1970 se doublait de préoccupations beaucoup plus vastes et essentielles, je veux dire de préoccupations entièrement politiques, sociales, sociétales, psychologiques, mentales, intellectuelles, etc.

Et bien entendu de préoccupations économiques, l'économie étant alors déjà devenue la moderne dictature qui met les milliards de vies de l'humanité en coupe réglée. Et c'était avant la financiarisation de l'économie, avant la numérisation de tout, avant le processus de Grande Privatisation de Tout, avant la robotisation, avant l'Intelligence Artificielle, avant ..., avant ..., etc.

Les "écologistes" de l'époque, vous savez, ces rêveurs impénitents incapables de tenir compte des "réalités", avaient parfaitement compris que les grandes compagnies multinationales ("transnationales" si vous voulez) avaient déjà pris le dessus sur les forces politiques nationales et internationales (ONU, etc.). Les capitaines d'industrie étaient déjà plus puissants que des chefs d'Etat, même si ça ne sautait pas encore aux yeux.

Les mêmes écologistes avaient compris que celui qui fabrique la structure dans les cellules de laquelle vit l'humanité de la Terre et qui en détient les clés exerce de fait la fonction de Maître du monde. Et la structure efficace, je veux dire celle qui a des effets sur la réalité, ne se trouvait déjà plus dans la politique, mais dans les forces économiques. 

Pierre Fournier qui, en compagnie de quelques-uns, a fondé La Gueule ouverte en 1972, avait parfaitement compris que l'ordre anti-écologique (l'économie capitaliste triomphante) qui était en train de s'installer était aussi un ordre politique, un ordre qui, parlant au nom de la liberté (liberté d'entreprendre, liberté des échanges commerciaux, liberté d'embaucher, d'exploiter, de licencier), rendait inimaginables la dissidence, la sécession et la révolte.

Autrement dit : tuait dans l’œuf l'idée même et le désir de liberté (je parle de la vraie liberté, qui est celle du vrai courage : la liberté de dire non, quelles que soient les conséquences pour soi-même – je pense par exemple à Liu Xiao Bô).

La seule et unique perspective offerte aux hommes aujourd'hui, c'est la compétition sauvage et sans pitié. Individus, entreprises, populations, Etats se retrouvent broyés dans l'engrenage de cette machine. C'est ça, le fascisme économique.

L'ordre économique qui règne aujourd'hui sur le monde, et qui le mène à sa perte, est désormais une entité surhumaine, inatteignable et toute-puissante. Une entité qui exerce un pouvoir que tous les mots disponibles peuvent critiquer, attaquer ou dénoncer, mais que nul acte venu de foules globalement assujetties n'est en mesure d'ébranler.

***

Ce que j'avais ajouté le 27/10.

J'ai omis de préciser que le dessin de Gébé figurait en "une" du n°16 de La Gueule ouverte (février 1974) sous le titre suivant, que je trouve évocateur, et tout à fait dans l'optique où je l'ai présenté. Les GAFA dont on parle aujourd'hui sont encore plus puissants qu'à l'époque, puisqu'ils échappent totalement à l'autorité des Etats (mais l'Etat américain se félicite de la chose).

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Derrière les puissants de l'économie, le régime politique.

***

Et pour enfoncer le clou de cette vision des choses, voici la une de juin 1974 par le grand Cabu. Pour un Sivens ou un Notre-Dame-des-Landes, combien de triangles de Gonesse, de GCO de Strasbourg, "Anneau des Sciences" à la Métropole de Lyon ? J'en passe et des meilleurs.

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Ajout du 29/10.

Et ci-dessous un autre aspect du n°16 de La Gueule ouverte de février 1974 (toujours Cabu, évidemment).

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Dans cette espèce de bibendum Michelin, on reconnaît le Pompidou de la fin, dopé à la cortisone et aux multinationales. Ajouter aux marques présentes Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Twitter, etc.

Tout est là, tout est clair, on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas.

samedi, 26 octobre 2019

GÉBÉ TOUJOURS ACTUEL

DES "FÜHRER" COMME S'IL EN PLEUVAIT.

Nous n'avons plus besoin d'Hitler. Nous n'avons plus besoin de nous faire peur avec l'épouvantail historique inventeur des chambres à gaz. Nous n'avons plus besoin de nous convaincre qu'Hitler était un monstre, c'est-à-dire qu'il n'avait rien à voir avec l'humanité normale. En un mot : qu'il n'appartenait pas à l'espèce humaine. Nous savons qu'Hitler était un homme ordinaire, tout comme vous et moi.

L'ordre fondé par Hitler n'est pas sans quelque ressemblance, en effet, avec l'ordre du monde tel qu'il est aujourd'hui. La différence, énorme et mince tout à la fois, c'est que l'ordre actuel a reçu l'adhésion générale, certes davantage de fait que de volonté, des foules ordinaires.

Ils sont une minorité insignifiante, les gens qui doutent radicalement de la légitimité de cet ordre.  Chaque jour, par nos gestes, nos choix, nos comportements, nous consentons à l'ordre tel qu'il est façonné. Comment exprimer de façon non dérisoire la légitimité de notre doute ?

Prenez l'eugénisme : quand c'était une pratique du régime nazi, c'était tellement horrible que c'était un crime contre l'humanité ; aujourd'hui, où l'on empêche de naître les futurs trisomiques et autres mal formés, c'est une conquête des progrès de la médecine.

Voici ce que dessinait Georges Blondeaux, alias Gébé, dans La Gueule ouverte n°16 (cela devait être en 1974, le grand Pierre Fournier, fondateur de la revue, était déjà mort). Il dénonçait l'emprise des méga-entreprises qui faisaient régner leur ordre économique sur le monde. Les populations ordinaires menaient leur vie ordinaire, déjà encadrées par cet ordre. Bien obligées.

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C'étaient déjà les maîtres du monde. Des Führer comme s'il en pleuvait. Les méga-entreprises du dessin original ne s'occupaient (impérieusement) que de prospérer, de vendre et de dégager de grosses marges bénéficiaires pour distribuer de gros dividendes à leurs actionnaires. 

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Chaque fois que je fais un geste par l'intermédiaire de ces modernes "Führer", je vote pour lui : c'est lui qui me "guide".

La situation n'a pas changé : elle est simplement beaucoup plus inquiétante. Car les méga-entreprises ici présentes ont simplement ajouté leurs activités aux précédentes, qui continuent à prospérer comme autrefois. Elles obéissent à la même logique d'accumulation capitaliste.

Mais en plus, elles ont pris possession des cerveaux. Il y a eu intrusion : ce sont les activités ordinaires des populations (ce qu'elles disent aux intimes, ce qu'elles pensent, et pas seulement ce qu'elles achètent, ...) qui constituent le gisement inépuisable des profits.

On avait déjà à faire au conditionnement établi du consommateur ordinaire. On a maintenant à faire à l'intrusion des calculs économiques dans les replis les plus secrets de l'âme individuelle. 

Utiliser les services de ces géants économiques, c'est remplir les poches des nouveaux "Führer".

***

Gébé était un bon copain de Gotlib qui, dans sa Rubrique-à-brac, avait donné sa bobine à son commissaire Bougret. Quant à son nom (Georges Blondeaux), il l'avait donné à son criminel patenté, qui avait furieusement, pour sa part, la gueule de René Goscinny.

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***

Note (27 octobre) : j'ai omis de préciser que le dessin de Gébé figurait en "une" du n°16 de La Gueule ouverte (février 1974) sous le titre suivant, que je trouve évocateur, et tout à fait dans l'optique où je l'ai présenté. Les GAFA dont on parle aujourd'hui sont encore plus puissants qu'à l'époque, puisqu'ils échappent totalement à l'autorité des Etats (mais l'Etat américain se félicite de la chose).

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Et pour enfoncer le clou de cette vision des choses, voici la une de juin 1974 par le grand Cabu.

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GÉBÉ TOUJOURS ACTUEL

DES "FÜHRER" COMME S'IL EN PLEUVAIT.

Nous n'avons plus besoin d'Hitler. Nous n'avons plus besoin de nous faire peur avec l'épouvantail historique inventeur des chambres à gaz. Nous n'avons plus besoin de nous convaincre qu'Hitler était un monstre, c'est-à-dire qu'il n'avait rien à voir avec l'humanité normale. En un mot : qu'il n'appartenait pas à l'espèce humaine. Nous savons qu'Hitler était un homme ordinaire, tout comme vous et moi.

L'ordre fondé par Hitler n'est pas sans quelque ressemblance, en effet, avec l'ordre du monde tel qu'il est aujourd'hui. La différence, énorme et mince tout à la fois, c'est que l'ordre actuel a reçu l'adhésion générale, certes davantage de fait que de volonté, des foules ordinaires.

Ils sont une minorité insignifiante, les gens qui doutent radicalement de la légitimité de cet ordre.  Chaque jour, par nos gestes, nos choix, nos comportements, nous consentons à l'ordre tel qu'il est façonné. Comment exprimer de façon non dérisoire la légitimité de notre doute ?

Prenez l'eugénisme : quand c'était une pratique du régime nazi, c'était tellement horrible que c'était un crime contre l'humanité ; aujourd'hui, où l'on empêche de naître les futurs trisomiques et autres mal formés, c'est une conquête des progrès de la médecine.

Voici ce que dessinait Georges Blondeaux, alias Gébé, dans La Gueule ouverte n°16 (cela devait être en 1974, le grand Pierre Fournier, fondateur de la revue, était déjà mort). Il dénonçait l'emprise des méga-entreprises qui faisaient régner leur ordre économique sur le monde. Les populations ordinaires menaient leur vie ordinaire, déjà encadrées par cet ordre. Bien obligées.

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C'étaient déjà les maîtres du monde. Des Führer comme s'il en pleuvait. Les méga-entreprises du dessin original ne s'occupaient (impérieusement) que de prospérer, de vendre et de dégager de grosses marges bénéficiaires pour distribuer de gros dividendes à leurs actionnaires. 

GUEULE OUVERTE.jpg

Chaque fois que je fais un geste par l'intermédiaire de ces modernes "Führer", je vote pour lui : c'est lui qui me "guide".

La situation n'a pas changé : elle est simplement beaucoup plus inquiétante. Car les méga-entreprises ici présentes ont simplement ajouté leurs activités aux précédentes, qui continuent à prospérer comme autrefois. Elles obéissent à la même logique d'accumulation capitaliste.

Mais en plus, elles ont pris possession des cerveaux. Il y a eu intrusion : ce sont les activités ordinaires des populations (ce qu'elles disent aux intimes, ce qu'elles pensent, et pas seulement ce qu'elles achètent, ...) qui constituent le gisement inépuisable des profits.

On avait déjà à faire au conditionnement établi du consommateur ordinaire. On a maintenant à faire à l'intrusion des calculs économiques dans les replis les plus secrets de l'âme individuelle. 

Utiliser les services de ces géants économiques, c'est remplir les poches des nouveaux "Führer".

***

Gébé était un bon copain de Gotlib qui, dans sa Rubrique-à-brac, avait donné sa bobine à son commissaire Bougret. Quant à son nom (Georges Blondeaux), il l'avait donné à son criminel patenté, qui avait furieusement, pour sa part, la gueule de René Goscinny.

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Note (27 octobre) : j'ai omis de préciser que le dessin de Gébé figurait en "une" du n°16 de La Gueule ouverte (février 1974) sous le titre suivant, que je trouve évocateur, et tout à fait dans l'optique où je l'ai présenté. Les GAFA dont on parle aujourd'hui sont encore plus puissants qu'à l'époque, puisqu'ils échappent totalement à l'autorité des Etats (mais l'Etat américain se félicite de la chose).

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mercredi, 09 octobre 2019

ECOLOGIE ? VIVA LA MUERTE !

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Jamais la lecture d’un livre ne m’avait mis dans un tel état de colère. Jamais, je crois, je n’avais autant bouilli de rage du fait de ce que je lisais. Je m’empresse d’ajouter que Stéphane Foucart, son auteur, n’y est pour rien : au contraire, son livre est un impeccable acte d'accusation contre tout ce qui tourne autour de l'industrie chimique appliquée à l'agriculture.

Ce qui est un peu désespérant, c'est le mal de chien que se donne l'auteur pour établir la vérité des faits, et pour réfuter avec patience, précaution et méthode les pseudo-arguments de gens qui ne sont rien d'autre que des ennemis de la vie : à quoi sert de faire du "fact-checking" et de disséquer les mensonges quand ceux-ci tiennent le haut du pavé ? Que peut un livre contre les puissances négatives ?

Foucart est loin d’être un inconnu pour les lecteurs du Monde avides d’informations sur l’état physiologique de la planète : il dirige la rubrique où atterrissent toutes les informations sur le réchauffement climatique, la déforestation, la fonte des glaciers, bref : la rubrique « Environnement ». On ne dira jamais assez de bien de cette partie du journal Le Monde : voilà du vrai journalisme !

Dans Et le Monde devint silencieux (Seuil, 2019, le titre rend hommage à Printemps silencieux, livre fondateur du combat écologique de Rachel Carson, paru je crois en 1962 – bientôt soixante ans !!), Stéphane Foucart décrit minutieusement le mécanisme d’un véritable crime contre l’humanité qui se commet impunément depuis les années 1990 dans le monde entier.

L’arme du crime porte un nom difficile : « néonicotinoïdes », souvent apocopé dans le livre en « néonics ». Il s’agit d’un ensemble de molécules mises sur le marché (1993 en France) pour éradiquer définitivement les ennemis désignés des agriculteurs et des récoltes : les insectes ravageurs. C'est nouveau : leur effet principal n'est pas directement létal (= mortel), mais "sublétal" : l'insecte est amoindri (immunité, activité, etc.), mais le résultat est finalement le même.

Ces produits portent des noms imprononçables : imidaclopride, thiaméthoxame, clothianidine, sulfoxaflor, etc. Le fipronil, quant à lui, s’il est un phénylpyrazole (encyclopédie en ligne), appartient à la même bande de tueurs à gages (c'est exactement ça). Cette mafia d’exécuteurs est dirigée par des parrains dont la raison d’être s’appelle l’agrochimie : Bayer, Syngenta, Dow, Monsanto, BASF et quelques autres.

Cette « confrérie » de gens sûrement désintéressés, qui n'est pas loin de monopoliser la production des semences (voir la réglementation européenne des semences), a une seule loi : se rendre indispensable au monde, et devenir son fournisseur exclusif, pour garantir sa mirobolante rente annuelle, celle des royalties énormes qui leur sont versées par le monde en échange de leurs trouvailles « scientifiques » (qualificatif obligé, mais je mets quand même des guillemets), dont quelques noms figurent ci-dessus. Et la planète est disciplinée : tout le monde s'y est mis.

La grande trouvaille que toutes ces entités industrielles ont couvée et fait éclore, et qui a envahi les terres cultivables du monde entier, c’est l’enrobage : chaque graine, au lieu d’être semée comme autrefois pour être aspergée ensuite de divers produits nécessitant le port d'un scaphandre de cosmonaute pour celui qui les répand, est enrobée d’une coque aux vives couleurs, destinée à faire d’elle, quand elle se développera, une plante dont toutes les parties seront toxiques pour les insectes (mais pas que, comme on va le voir). On appelle ça un « insecticide systémique ». On a inventé la plante insecticide ! Fallait y penser.

Le problème, c’est que s’il s’en prend effectivement aux ravageurs, cet insecticide est incapable de les distinguer des non-ravageurs, et que tous les insectes qui s’y frottent, s’y piquent de façon irréversible, quelque bonnes que soient leurs intentions : les effets sont tout à fait indiscriminés. Ce qui veut dire que tout le monde y passe, y compris et surtout la vaste peuplade des pollinisateurs, au milieu desquels on trouve les abeilles de ruche, les abeilles solitaires, les papillons et les bourdons (ceux qui fécondent les reines).

Les études scientifiques dont Stéphane Foucart rend compte mettent en évidence le caractère infinitésimal des doses de produit qui suffisent pour perturber le système de repères des insectes, avec pour point final la mort, parfois en tas, mettant à mal le dogme de Paracelse : « C’est la dose qui fait le poison ». Ainsi, les scientifiques des grandes sociétés agrochimiques se sont montrés excellents dans la recherche de moyens d’extermination de la vermine (tiens, l'expression me rappelle quelque chose). Comme disait une publicité pour lessive il y a quelques décennies : « Touti rikiki, mais maouss costaud ! ».

Le plus étonnant, c’est que le monde fait aujourd’hui mine de s’étonner, et même de se scandaliser (enfin, pas trop quand même) du fait qu’un insecticide accomplisse la tâche pour laquelle il a été fabriqué : tuer les insectes. Il faut savoir ce qu’on veut.

Ce qui me met dans une colère noire, à la lecture du livre de Foucart, c’est d’abord le cynisme des firmes et des « scientifiques » à leur service face aux effets dévastateurs de leurs produits. Le plus scandaleux, c’est l’aplomb avec lequel, non seulement elles mentent, mais se débrouillent par-dessus le marché pour donner à leurs mensonges l’air, le parfum et le goût de la vérité. Le culot des chimistes de l'agriculture va jusqu'à financer généreusement des organisations de défense de l'environnement (p.264). 

Ce qui me met aussi en colère, ce sont les trésors de patience, de méthode, de recherche, d’argumentation qu’est obligé de dépenser Stéphane Foucart, à la suite des scientifiques réellement attachés à la manifestation de la vérité, pour démonter le mécanisme des « vérités alternatives » que voudrait imposer l’industrie agrochimique et pour défaire minutieusement les nœuds dont elle a embrouillé l’approche du problème.

J'enrage des précautions de Sioux que Foucart est obligé de prendre pour n'être pas pris en flagrant délit d'erreur, de négligence ou d'oubli par des bandits sans scrupule. Quelle énergie gaspillée dans le démêlage des écheveaux emberlificotés à dessein et à plaisir par les firmes industrielles !!! Les premiers abusés, bien sûr, c’est le public en général, mais aussi, pas loin derrière, les décideurs en dernière instance, pour le coup supposés s’être fait une opinion sur des bases solides avant d'apposer leur signature au bas d'un décret.

Les criminels ont développé pour cela des stratégies qui ont quelque chose de diabolique. La première est d’admettre que leurs produits ont peut-être des effets néfastes, mais de noyer cette cause possible dans un océan d’autres causes éventuelles (« causalités alternatives »). Je n'énumère pas, mais les chimistes ont en particulier désigné à la vindicte les ravages que fait dans les ruches une bestiole nommée « varroa », parasite effectivement peu sympathique, mais dont les dégâts sont loin de suffire à expliquer l’ampleur du désastre. Cela s'appelle "faire diversion".

La deuxième stratégie est tout aussi maligne. Elle consiste à constater, comme tout le monde, qu’il y a un problème, mais qu’en l’état actuel des connaissances dûment établies, on n’en sait pas assez pour trancher dans un sens ou dans l’autre. Il faut continuer la recherche, inlassablement (sous-entendu : interminablement). Il faut faire des efforts pour parvenir bientôt (?) à une certitude incontestable.

Encore un gros mensonge : les malfaiteurs s’efforcent en réalité, dans des articles qui ont toutes les apparences du sérieux, d’asséner benoîtement leurs vérités en occultant les dizaines ou les centaines d’études plus récentes parues dans des « revues à comité de lecture » qui prouvent à coup sûr que les coupables sont les néonicotinoïdes : « Les ressources de l'industrie des pesticides, sa capacité à générer de la controverse et à pénétrer le débat public pour créer le doute sont sans limites » (p.283).

La troisième stratégie, qui me met encore plus en rogne, prend pour cible les instances administratives et les cercles de la décision, qui ont en théorie le pouvoir (et le devoir) de réglementer les mises sur le marché, et d’interdire éventuellement tout ce qui est susceptible de nuire à la santé des hommes et à la qualité de leurs aliments et de leur environnement. Le seul message des industriels : entretenir le doute (voir Naomi Oreskes et Erik Conway, Les Marchands de doute, Le Pommier, 2012, commenté ici même en février 2012 ; à noter que, sauf erreur de ma part, Foucart ne mentionne nulle part ce livre important : c'est bizarre). Rien n'est sûr, faut voir, ptêt ben qu'oui, p'têt ben qu'non.

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Administrateurs et politiciens sont obligés, pour les questions où ils sont incompétents, de s’en remettre à des connaisseurs, des professionnels, des spécialistes, bref, des experts. L’essentiel se passe alors au sein de comités (commissions, agences, cellules, etc.) chargés de rassembler une documentation complète et des informations sûres, puis de transmettre aux autorités le dossier, assorti d’un avis supposé autorisé. L'art des industriels consiste ici à introduire leurs affidés dans les instances officielles pour orienter les décisions. A cet égard, ils sont d'une remarquable efficacité.

Car il se passe quelque chose d’étrange dans la circulation des personnes qui composent ce comité : on appelle ça les « portes tournantes ». Telle spécialiste (le nom importe peu) reconnue par tous ses pairs dans sa discipline, après avoir travaillé pour telle grande firme, est désignée pour diriger le comité en question. avant de continuer sa belle carrière au sein d'une autre multinationale qui produit les insecticides en question. Comme par hasard, le rapport rendu au commanditaire n’est pas défavorable aux « néonics ». Que croyez-vous qu’il arrive ? L’interdiction attendra. Comment qu'on torde la chose, cela s'appelle être juge et partie (ou "conflit d'intérêts", ou "manger à deux râteliers" si vous voulez).

L'interdiction attendra d’autant plus longtemps que le comité en question suggère de « continuer la recherche ». On n’en sait jamais assez, n’est-ce pas. « More research », voilà une litanie qui permet aux industriels de la chimie agricole de gagner de précieuses années et de diffuser en abondance leurs produits de par le monde, quitte à rendre leur usage irréversible.

Dernier argument des chimistes : réfuter les expériences des scientifiques extérieurs aux entreprises sur les effets de leurs produits, au motif qu’elles se déroulent à l’abri des conditions réelles, derrière les murs des laboratoires, et non « en plein champ ». Or, et Foucart le sait, c’est là que le bât blesse. Comment en effet conduire un protocole expérimental en toute rigueur dans un environnement où abondent les interactions, les facteurs adventices, les données inanalysables ? C’est horriblement difficile : « "obtenir des preuves en situation réelle" signifie en réalité, bien souvent, "ne pas pouvoir obtenir de preuves" » (p.239).

Moi, je connais le seul moyen de contrer cette stratégie, mais je sais aussi qu’il est totalement utopique : ce serait d’inverser la charge de la preuve. Exiger des marchands de poisons qu’ils démontrent scientifiquement, avant de les mettre sur le marché, l’innocuité de leurs substances pour les populations, pour les sols, pour les insectes pollinisateurs – et pour les oiseaux. Ce n’est pas pour demain la veille. Et pourtant, il est incompréhensible qu'il soit plus facile de faire circuler dans la nature 100.000 (cent mille !!!) molécules chimiques que d'en interdire quelques-unes (projet REACH savamment torpillé).

Vous avez dit "Oiseaux" ? Après avoir méticuleusement exploré les raisons pour lesquelles les pare-brise de nos voitures sont encore transparents après des centaines de kilomètres, Stéphane Foucart complète le tableau avec un aperçu sur la conséquence logique de la disparition des insectes : la disparition des oiseaux. Cette conséquence est tellement évidente (les oiseaux de nos campagnes se nourrissent pour une bonne part d’insectes et de graines) qu’on devrait pouvoir se passer de la décrire. Mais les dégâts sont réels, et prouvés : l'assassin de la vie n'est pas un individu ou une entreprise, fût-elle de dimension mondiale. C'est un système : celui sur la base duquel tout notre mode de vie s'est édifié (pour faire court : industrialisation de tout).

Un espoir cependant. Certaines machines administratives sont particulièrement lourdes à mouvoir. Tout ce qui est institutionnel est, on l'a vu, susceptible d'être infiltré par des agents de l'agro-industrie. C'est pour contourner l'obstacle qu'un groupe de volontaires se met en place en 2010 : le Task Force on Systemic Pesticides, TFSP. D'abord une dizaine, le collectif s'étoffe, se structure et se propose d'inventorier tout le savoir sûr accumulé sur les néonicotinoïdes.

Deux personnes seulement connaissent la liste des membres : tout le monde sait la puissance de feu, d'intimidation, voire de terreur de l'industrie : « L'ampleur de l'influence des firmes sur les organismes de recherche ou d'expertise, nationaux ou internationaux, voire sur les grandes ONG de conservation de la nature, donne toute sa valeur à la TFSP » (p.268). Ces travaux (qu'il faut bien qualifier de militants, tant ils se déroulent en milieu hostile, pour ne pas dire guerrier : il faut avoir le courage bien accroché), quand ils sont publiés, suscitent des levées de boucliers, des accusations,  des insinuations, des manœuvres douteuses, des campagnes malveillantes. On voit clairement qui est aux manettes.

Je le disais, le livre de Stéphane Foucart est un acte d'accusation. L'essai est irréfutable : sur les effets des "néonics", sur l'hallucinante guerre livrée par les firmes agrochimiques à la vérité scientifique et à la vie sur terre, sur l'exténuante lutte des gens honnêtes pour donner force de loi à la vérité scientifique, l'accumulation des données factuelles est telle qu'il est impossible de douter.

Et tout ça pour quel bénéfice agricole en fin de compte ? Le titre du dernier chapitre le laisse entrevoir : "Un mal inutile" (on est loin du petit conte scabreux de Voltaire : Un Petit mal pour un grand bien).

L'incroyable, l'inadmissible, le scandaleux, c'est que nous voilà un quart de siècle (1994) après les premières alertes sur les néonicotinoïdes par des apiculteurs français, et qu'une foule de décideurs en sont encore à pinailler sur les solutions, et même sur le diagnostic. Combien de claques faudra-t-il leur envoyer dans la figure avant qu'ils consentent à montrer un peu de courage ? Comment faire rendre gorge à des ennemis du genre humain qui ont fait des paysans des complices de leur crime ?

Je serais Greta Thunberg, j'aurais des sanglots dans la voix, et ça me ferait pleurer en public à la tribune de l'ONU. Bon, peut-être qu'elle devrait, mais étant au four du réchauffement climatique, elle ne peut pas être aussi au moulin de l'empoisonnement chimique. Il se trouve, heureusement, que je ne suis pas cette détestable comédienne (elle ose lancer : « How dare you ? You have stolen my dreams ! », et puis quoi encore ? On croit rêver.) qui se fait applaudir par les gens qu'elle vient d'accuser. 

Avec mon optimisme légendaire, je me mets dans la peau de M. Monsanto-Bayer-Syngenta, et je pose la question stalinoïde et stalinoïforme : « Stéphane Foucart, combien de divisions ? ».

J'ai, hélas, la réponse.

Voilà ce que je dis, moi.

Note 1 : sur la prévision (qui n'est pas une prédiction) de la manifestation de l'effet de serre du fait des activités humaines, voir les terribles pages 19 et suivantes de Stéphane Foucart : « Dans les années 1980, toute la connaissance sur le réchauffement n'était certes pas réunie. Mais toute la connaissance nécessaire pour agir était là » (p.20). « L'échec de la lutte contre le changement climatique, c'est l'échec d'une médecine qui craint plus l'erreur de diagnostic que la mort du patient » p.22).

Note 2 : sur le programme du livre : « ... les firmes agrochimiques exercent aujourd'hui, directement ou non, une influence sur le financement de la recherche, sur l'expertise, sur la construction des normes réglementaires, sur la structuration du savoir au sein de sociétés savantes, des universités et des organismes de recherche publics. Et même sur les organismes de défense de la nature » (p. 25). On est tout de suite fixé, même si certaines turpitudes (c'est tout le contenu du livre) dépassent l'entendement.

mardi, 24 septembre 2019

LA CAUSE ÉCOLOGISTE RIDICULISÉE ...

... PAR SES PROPRES MILITANTS.

S’agissant d’écologie, je suis terrifié. Il y a bien des raisons pour que l’affolement me gagne, mais la dernière n’est pas la moins bonne. Je vous explique. Je traitais ici même, le 24 juillet dernier, la petite Greta Thunberg de clown. Le 22 septembre, j’ai non seulement récidivé, mais aggravé mon cas, en m’apitoyant sur la santé mentale et la maturité affective du rédacteur en chef du journal Le Progrès, qui avait laissé passer ce titre de « une » surréaliste : « Les enfants au secours du monde ».

J’intitulais mon billet : « L’écologie devient une farce ». Je me disais que la cause écologique, en se popularisant au point d’accaparer l’attention des journaux, l’œil des radios, l’oreille des télévisions, le trou du cul des réseaux sociaux et même le neurone que des partis politiques en déroute mettent en commun aux moments de crise, faute de ressources propres, – que la cause écologique, disais-je, tout en entrant dans les discussions des familles réunies autour de la table, risquait de se muer en un grand n’importe quoi. Comme aime à le dire Alexandre Vialatte : « même une chatte n'y reconnaîtrait pas ses petits ». C’est en train de devenir chose faite.

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Pauvre climat ! Cela s'appelle "lui faire sa fête".

J’en veux pour preuve le titre et la photo qui annoncent l’article du Progrès du dimanche 22 septembre où Marie Redortier (qui a pris la photo ci-dessus) rend compte de la « marche pour le climat » qui a eu lieu la veille à Lyon. Le titre d’abord : un slogan sans doute piqué sur une banderole du défilé ou un slogan vaillamment scandé au mégaphone : « Macron, si t’es champion, arrête la pollution ! ». Je vous le dis en face : je suis terrassé par l’épaisseur de la bêtise de l’injonction. Le meilleur moyen d'empêcher de prendre la cause écologique au sérieux. Il faut en finir avec la dérision. Macron doit bien rigoler à ce spectacle, et se dire qu'il n'y a rien à craindre de toutes les manifs de bouffons. Avec les gilets jaunes, c'est une autre paire de manche (il envoie un peu plus de policiers).

Cette bêtise me fait penser à un sketch ancien de Raymond Devos : « Dieu ! Si tu existes, envoie-moi un signe ! ». Sauf qu’ici, je n’arrive pas, même à la jumelle, à voir le bout de la queue d’un poil d’oreille de l’humour propre à maître Devos. Quel geste magique l’auteur du slogan attend-il de Macron ? Mystère. Il veut que Macron marche sur les eaux ? Sur les mains ? Sur la tête ?

On me dira : c’est le propre d’une « manifestation bon enfant ». Je répondrai : « Est-ce que ça enlève quoi que ce soit à la connerie de la chose ? Y en a marre des manifs "bon enfant" ». Il faut de l’humour ? Mais ceux qui sont en face, vous croyez qu’ils en ont, de l’humour ? On me dira : « Il faut bien de la com', c'est pour les journaux, c'est pour la télé ». Je répondrai : « Faire de l'écologie un objet de com', ça revient à la fusiller ». 

Quoi qu'en dise Edward Bernays (Propaganda, éd. La Découverte, disponible et pas cher), ce n'est pas par une « stratégie de com' » qu'on convaincra les masses de cesser d'être consommatrices. Et je suis franchement d'accord avec moi (c'est mon opinion et je la partage, disent les Dupondt) : tout ce qui est bon pour la croissance est ruineux pour la nature (la preuve est faite), et tout ce qui est bon pour la nature est ruineux pour la croissance, donc mauvais pour l'économie, détestable pour le travail et haïssable pour l'emploi. En quelle langue faut-il l'écrire ? L'économie capitaliste est l'ennemie radicale de la préservation de la nature. J'ajoute que malheureusement ce sont l'économie capitaliste, le travail capitaliste, l'emploi capitaliste qui gouvernent le monde et qui tiennent l'humanité à la gorge. Quel prix faudra-t-il payer pour les mettre à bas ?

Je l'ai dit il y a quelque temps : l'écologie est par nature anticapitaliste. Comment convaincre les masses laborieuses des pays riches que la croissance – qui leur donne de l'emploi, de l'argent, du confort, une vie meilleure –, c'est bon pour l'emploi (et encore), mais horriblement mauvais pour la nature, la planète et la santé ? Comment les persuader d'adopter l'écologie qui, si l'humanité se décide à l'accomplir, vouera l'humanité à plus de travail (ben oui!), moins de confort et plus d'insécurité ? Comment leur fera-t-on admettre que, plus elles conformeront leurs pratiques quotidiennes à des normes inspirées de la nature, plus la croissance démographique des populations de la planète les obligera à se retreindre en tout, pour que l'existence de l'humanité globale soit préservée ?

Après le titre, la photo. Ce qui crève le cœur, l’écran, les yeux (et en passant, le plafond de la stupidité), c’est évidemment le nez rouge, dont se sont affublés les joyeux drilles qui disent qu'ils « luttent contre le réchauffement climatique ». Je ne savais pas qu’il fallait un nez rouge pour faire baisser la température. Et j’étais à au moins cinq kilomètres et demi (une petite heure de marche) de penser que quelqu’un prendrait à ce point mon idée de « clown » au pied de la lettre.

Le coquelicot, vous savez, celui que Fabrice Nicolino a lancé en même temps que sa campagne contre les pesticides, le coquelicot a beau être une belle idée, ça ne l’a pas empêché de faire un énorme flop médiatique. Alors vous pensez, un nez rouge !!!!!! C’est pire que la cravate de travers de l’orateur enflammé ou du candidat qui se laisse interviewer en gros plan avec une tache de jaune d’œuf sur sa chemise ou un reste de laitue sur une incisive. Et ces clowns ne font rire personne. Et eux-mêmes font semblant, comme tous les clowns.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 22 septembre 2019

L'ECOLOGIE DEVIENT UNE FARCE

Une farce qui ne me fait pas rire.

Si la population du monde soucieuse de son avenir voulait démontrer qu'en réalité elle n'en a rien à foutre, la "une" du Progrès du vendredi 20 septembre 2019 en apporterait, sinon une preuve irréfutable, du moins un témoignage probant. L'air du temps, il est là : la vérité sort de la bouche des enfants. Les adultes sont disqualifiés d'office, les enfants sont portés au pinacle. Le spectacle de cette grappe de "grandes personnes" agrippées aux nattes pas si blondes du petit clown suédois qui fait la leçon au monde entier me laisse stupéfait.

Regardez-les tous : ils sont armés d'appareils à la pointe du progrès technique (en haut, sauf erreur, un capteur de sons sophistiqué) pour enregistrer la présence et le message d'une petite marionnette céleste venue ici-bas prêcher la bonne parole. A en lire son gros titre de "une", le journal Le Progrès n'est pas le dernier des groupies à s'agenouiller devant l'idole : où le rédac'chef est-il allé chercher une telle ânerie ? J'en suis encore tout baba déconfit.

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Un monde qui se prosterne devant un enfant ne fait que s'accrocher au pinceau pendant que la dure réalité enlève l'échelle. Pour gage de leur bonne foi, la première chose à demander aux extasiés de la petite Greta Thunberg serait de jeter leurs smartphones, ces magasins de terres rares tellement difficiles à seulement recycler vu la complexité de leur fabrication.

Plus généralement, il faudrait leur demander desquels des éléments de confort domestique que leur a vendus – au prix de leur travail – notre flambant progrès technique ils seraient prêts à se priver : c'est à ce genre de sacrifices qu'on pourrait mesurer la sincérité et l'authenticité de leur engagement contre le réchauffement climatique.

Qu'en est-il des centaines de milliers, peut-être des millions de gens qui participent aux si sympathiques "marches pour le climat" à travers le monde ? Ils ne font que gesticuler. Se rendent-ils seulement compte des conséquences qu'auraient sur leur mode de vie les décisions qu'ils somment à grands cris de prendre les gouvernants et dirigeants de la planète ?

Il y a de fortes chances pour que, si ces puissants prenaient les seules décisions qui s'imposent logiquement, tous ces "marcheurs" se lanceraient aussitôt dans des insurrections violentes contre cette agression caractérisée (voir l'origine des gilets jaunes). Ce qu'ils disent en réalité, c'est quelque chose du genre : « Faites quelque chose, mais surtout sans toucher à notre mode de vie ». C'est demander tout et le contraire de tout, puisque c'est précisément le mode de vie à l'occidentale, c'est tout le mode de vie des pays riches – et que tous les autres pays nous envient et tentent d'acquérir – qui est à l'origine du désastre écologique.

La seule manière de ne pas épuiser les ressources est de les laisser là où elles sont. La seule lutte contre le réchauffement climatique (je ne parle pas des divers empoisonnements dont nous gratifie l'industrie chimique) suppose que l'humanité cesse de se servir dans le patrimoine vivant comme si c'était un garde-manger américain. Que l'humanité cesse de marcher à la production d'énergie et au moteur. Que l'humanité retourne à l'état d'humilité qui était le sien avant les révolutions industrielles. Qui serait d'accord pour aller à de telles extrémités ?

Même moi, qui crois être un peu lucide, je ne tiens pas du tout à me passer de mon frigo, de mon lave-linge et de mon lave-vaisselle. Je tiens à la lumière que j'allume le soir en rentrant, à l'eau potable (y compris dans la chasse d'eau) qui coule quand j'ouvre le robinet. Je tiens à l'eau chaude (à volonté) de ma douche. Je tiens à ma voiture, si peu que j'en fasse usage. Je n'ai aucune envie d'aller m'établir au Malawi (capitale Lilongwe), pays privé de tous ces avantages.

Et je ne crois pas être très différent de tout un chacun. Comme les hommes ordinaires, j'aime l'écologie tant qu'elle reste un ornement, une valeur ajoutée, une couleur à embellir le paysage et une saveur à mieux goûter les aliments. Mais je ne veux en aucun cas que ma vie entière devienne écologique. La dépendance est trop forte, et la conversion serait trop brutale. Je sais que le monde est de plus en plus invivable, mais c'est mon monde et j'y tiens. L'échéance est inéluctable. Tout ce que j'espère, c'est que l'humanité trouve le moyen de la retarder le plus possible.

Le nœud du problème :

JE SAIS, MAIS JE NE VEUX PAS.

Voilà l'impasse. 

***

Résultat du sondage internet quotidien du Progrès au sujet de Greta Thunberg, paru le 21 septembre 2019.

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Je le sais bien, que ce genre de sondage est hautement fantaisiste, mais du coup je me sens moins seul (8063,06 personnes sont d'accord avec moi au sujet de la petite suédoise).

mercredi, 04 septembre 2019

TRIOMPHE DE L'ECOLOGIE MARCHANDE

Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. (Chirac)

L'Amazonie est sur tous les écrans : pas la peine d'insister.

Ci-dessous, le triomphe de l'écologie marchande : un choc !

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Ce paysage d'hallucination figure sur une photo parue dans Le Monde daté 3 septembre 2019 : on aperçoit encore le village de Calahonda (Andalousie), mais « encerclé par des centaines de serres, allouées notamment à la culture de tomates » (c'est la légende de l'image).

Dans la province d'Almeria, ce sont 3.300 hectares de terres qui sont ainsi couverts par les bâches des serres où sont produites les "tomates bio" qu'on trouve toute l'année chez « Carrefour, Auchan, Leclerc, Lidl, Monoprix, Franprix » (je cite). Mais il faut dire que la surface en "bio" ne fait que 10% de la surface bâchée totale : imaginez, pour le coup, un vrai océan de plastique, et plus un seul mètre-carré de vraie terre à l'air libre.

Ce sont 108.566 tonnes de "bio" qui sont sorties des serres d'Almeria en 2018. Et je ne parle pas des conditions de travail des esclaves généralement noirs ou le plus souvent marocains qui œuvrent dans ces lieux inhospitaliers. Le journaliste (Stéphane Mandard) n'a pas pu en savoir plus sur ce point. Et je ne parle pas des caravanes de camions qu'il faut pour acheminer cette production vers l'Europe friande de légumes espagnols. Vive le bilan carbone ! Vive le commerce ! Vive la nature ! Vive l'écologie ! Vive le "bio" !

Ci-dessous, par contraste violent, l'écologie citoyenne, croix-roussienne et totalement imaginaire : les gars qui font ça doivent rêver d'une ZAD encore plus intraitable que Notre-Dame-des-Landes. Ils ont inventé la "révolte en pot de fleur". Certains appellent ça "manifester". Leur slogan : « On-vaa-gaa-gner ! On-vaa-gaa-gner ! ».

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Photo prise le 3 septembre 2019, rue de Cuire : la dérision à l'état le plus pur.

La photo du haut nous confirme que, quand les mots s'affranchissent de toute réalité (c'est en bas), la réalité cavale déjà, loin devant et à toute blinde, inarrêtable. Même Gilles Boeuf, dans ses prêches inspirés, ne cesse de répéter "il faut, il faut, il faut".

La vraie, la seule question est :

COMMENT ON FAIT ?

Qui peut encore y croire ?

lundi, 29 juillet 2019

VIALATTE ET GRETA THUNBERG

Antonin Magne a déclaré : « Il fait chaud » en arrivant au sommet de j'ignore quelle étape du Tour de France de j'ignore quelle année (années 1930). L'affirmation audacieuse n'était pas tombée sous la plume d'un sourd. Alexandre Vialatte n'est pas sourd. Il répercute le scoop dès le 25 février 1968 dans sa chronique hebdomadaire de La Montagne. Comme il le dit dans la première phrase de la même chronique : « L'homme s'est, de tout temps, intéressé à l'homme ». Il ajoute, un peu plus loin : « Il sait comment le coureur Robic ouvre le robinet de sa baignoire, se savonne, se rince et s'essuie, et qu'au sommet de la fameuse côte qui décidait de la énième étape, Antonin Magne a dit très nettement : "Il fait chaud". » Nous y voilà.

Dubouillon, dans son compte rendu dessiné de la semaine du journal Le Progrès (dimanche 28 juillet) a donc pris le relais d'Alexandre Vialatte pour répercuter auprès du grand public les paroles qui marquent une époque. Il les met cette fois dans la bouche de Greta Thunberg. J'ai parlé ces jours-ci (voir mon billet du 24 juillet) de cet épisode farcesque de notre vie politique : une gamine en tresses invitée à faire la leçon aux élus chargés de rédiger les lois de la république, voilà qui ne manque pas de piquant. J'imagine que les députés de gauche qui sont à l'origine de l'affaire (je crois) n'attendaient qu'une occasion pour faire un coup médiatique fumant. 

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Plutôt bien vu, je trouve.

Le regard de Dubouillon, un Lyonnais bien de chez nous, me semble pertinent : dans l'hémicycle, les uns applaudissent, les autres commentent au moyen de paroles profondes. Eh oui, mon bon monsieur : la vérité sort de la bouche des enfants. J'en conclus : « Les enfants au pouvoir ». Il est cependant à craindre que l'éventuelle exécution de ce mot d'ordre risque de se terminer de la même façon que le séjour des enfants dans l'île de Sa Majesté des mouches, de William Golding (qui avertissait les dévots de la royauté de l'enfance : les enfants sont capables de tout, et même du pire).

Question subsidiaire : la jeune Suédoise, qui exige que les journalistes qui veulent enregistrer ses prophéties s'acheminent jusqu'à Stockholm en empruntant le chemin de fer (authentique), dispose-t-elle ou non d'un smartphone ? 

***

On aura compris que ce billet, ainsi que son titre, est dû à une simple coïncidence.

mercredi, 24 juillet 2019

GRETA THUNBERG, CLOWN.

Pour mettre les deux pieds, les deux mains dans la farce écologiste, regardez Greta Thunberg, écoutez Greta Thunberg, caressez Greta Thunberg dans le sens du poil. Tout le monde en est gaga.

Aurélien Barrau, astrophysicien de son état et défenseur du climat, est tombé raide dingue de la petite morveuse. Il l’a dit bien fort sur l’antenne de France Culture le mardi 23 juillet (citation textuelle, copiée sur le site) : « Je crois réellement que ceux qui nous dirigent n'ont absolument pas compris l'ampleur du problème. Ils sont totalement à côté de la plaque. Ils pensent que de petits ajustements, de petits gestes, de petites choses pourront venir à bout du problème alors que nous sommes face à une crise existentielle majeure. Les quelques députés frondeurs devraient comprendre que la science, le sérieux, la raison sont précisément du côté de Greta. Je trouve leur attitude scandaleuse et même indigne. On sait depuis 40 ans que nous sommes dans une situation critique. Tous ceux qui s'y intéressent le savent. 15 000 scientifiques ont alerté sur la gravité de situation. Rien n'a été fait. Les experts internationaux alertent, rien n'est fait, et là, ils s'indignent du fait qu'une jeune femme vienne précisément relayer ce message ?! Soyons bien clairs, la Science est du côté de Greta.» Sur l'irresponsabilité des responsables, le monsieur frappe au cœur de la cible de la vérité. Mais au sujet de la messagère, pour un scientifique, je le trouve un tantinet fébrile, au spectacle des tresses blondes.

Faut-il que l'humanité soit devenue bien infirme de l'intelligence et du caractère pour placer dans une gamine de 16 ans ses derniers espoirs de freiner le changement climatique ! Greta Thunberg a été invitée à faire la leçon à nos élites politiques, à tancer d’importance les plus hauts dirigeants de la planète, et à leur donner la fessée s’ils ne font rien pour calmer les ardeurs du climat terrestre.

Vous savez ce qu’ils en pensent, de Greta Thunberg, les plus hauts dirigeants de la planète ? Je ne le dis pas, ça risquerait de choquer les âmes sensibles, les cœurs altruistes et les esprits des écologistes les plus tièdes. Je note que les députés ont écouté la harangue d'une militante écolo pure et dure (vegan), juste avant de voter un accord international (le CETA) qui promet bien des gaz à effet de serre et autres joyeusetés.

Qu’est-ce qu’elle vient leur dire, aux grands de ce monde, la petite suédoise ? Que le réchauffement climatique, c’est pas bien et qu’il faut qu’ils se décident à faire quelque chose contre, parce que ça commence à urger. – C’est tout ? – Oui, c’est tout. – Et c’est pour ça que vous me réveillez ? – Oui, c’est pour ça. – Ben vous ne manquez pas de culot ! – Ah non, quand même, pas tout à fait : elle dit aussi que les vieux méprisent assez la jeunesse pour lui léguer une planète en aussi mauvais état. – Ah ben ça, si nos propres parents n'avaient pas commencé à la saloper, on n'en serait pas là ! Et les parents de nos parents, et ainsi de suite : c'est pas moi qui l'ai inventé, le système. Moi, je n'ai fait que mettre mes pas dans leurs pas.

Parlons sérieusement. Je ne sais pas qui pilote ce petit missile adolescent et j’ignore tout des vraies cibles qui sont dans son collimateur. Ce que je sais, c’est que Greta Thunberg est juste un petit clown qui a été propulsé sur le devant de la scène pour amuser la galerie. Je ne plaisante qu'à peine, regardez pourquoi ça s'étripe en place publique : on a complètement oublié le réchauffement climatique pour s'extasier sur le cas d'une jeune fille assez crâne pour garder la langue bien pendue en présence des sommités de ce monde. Le messager occupe toute la scène, et le message a disparu corps et bien. L'époque a réussi à fabriquer une icône consacrée, objet de la vénération ou de l'aversion des foules. Ce n'est plus "pour ou contre le réchauffement climatique", c'est "pour ou contre Greta Thunberg".

Car ça sert à quoi, de sermonner les puissants pour qu’ils fassent quelque chose si on ne dit pas en même temps aux gens ordinaires, aux jeunes si empressés, aux populations laborieuses les sacrifices que leur coûteront bien concrètement les mesures qu’ils somment les dits puissants de prendre urgemment ? Comme si ces mesures ne devaient avoir des effets que loin de chez eux. Comme si le changement climatique, ils n'y étaient pas en plein dedans. Comme si, en fin de compte, ils regardaient un film, bien installés dans un fauteuil.

Moi, je me dis que les gens ne se rendent pas compte. Beaucoup de responsables politiques ne demanderaient pas mieux, je crois, dans leur for intérieur, que d’agir fortement en faveur de la modération climatique. Mais que penseraient les foules qui plébiscitent Greta Thunberg si elles avaient conscience des conséquences très concrètes pour elles des mesures - exigées un peu inconsidérément ?

Qu’est-ce qui empêche les dirigeants d'agir ? Oui, pourquoi les responsables politiques de bonne volonté (il y en a, ça existe sûrement) ne se lancent-ils pas dans la course aux économies d’énergie, dans la construction à outrance de villes à énergie positive ? Pourquoi donnent-ils cette impression d’immobilisme dont les accusent les accusateurs, les jeunes, Aurélien Barreau l’astrophysicien, Nicolas Hulot et les mânes de René Dumont ?

Ce qui les empêche ? C’est visible à l’œil nu, et même de nuit dans le brouillard. Les responsables politiques, en réalité, sont cernés : vous aurez beau les cravacher, ils ne peuvent pas grand-chose. Greta Thunberg et ses thuriféraires ignorent (ou font semblant d'ignorer) quels sont les éléments qui précèdent et conditionnent une décision politique, surtout quand elle touche un domaine crucial comme celui des conditions de vie. C'est tout un calcul millimétré, la question principale étant : « Est-ce que ma décision suscitera l'adhésion générale ? ». Et c'est précisément là que le bât blesse l'animal politique.

D’un côté, vous avez toute l’industrie, je veux dire la machine à produire et à vendre, l'économie. On a du mal, citoyen ordinaire, à se représenter l’invraisemblable puissance de cette machine qui sert, au moins en partie, à générer les profits dont se gavent les plus riches. Je n’examine même pas l’hypothèse qui ferait de nos brillants élus des complices de l’opulence des hautes classes sociales.

De l’autre côté, vous avez les populations, l’ensemble des gens qui travaillent, des gens qui chôment, des gens qui râlent, etc. Mais surtout, vous avez la masse des électeurs qui attendent un boulot, qui voudraient gagner plus, qui achèteraient bien une maison ; la masse de ceux qui voudraient travailler moins longtemps parce que travailler, ça use ; la masse des consommateurs qui voudraient pouvoir consommer davantage pour améliorer leur confort, se rendre la vie plus facile et satisfaire quelques petites envies.

Vous avez le problème en main : susciter l'adhésion. Qu'est-ce qui est politiquement possible ? De quelque côté qu’il regarde, le responsable politique est ligoté. D’un côté, il voit les gens, peu nombreux, qui ont financé ses campagnes, qui ont facilité son accession au pouvoir et qui attendent un juste retour sur investissement. De l’autre, vous avez la masse de ceux qui détiennent l’autre clé de cette accession au pouvoir, indispensable en démocratie : le bulletin de vote.

On ne voit pas le candidat cracher dans la main qui lui tend les billets de banque pour tenir sa réunion électorale dans cette salle qui coûte un prix fou. Mais on ne voit pas davantage le candidat à n’importe quelle élection cracher dans la gueule de ceux dont il réclame le suffrage : « C'est vous les coupables ! Pour ralentir le réchauffement climatique, il va falloir que vous rangiez la voiture au garage définitivement ; fini le lavage en machine ; fini le smartphone ; fini les voyages en avion : il va falloir vous serrer sacrément la ceinture. Il va falloir revenir à la bougie ». Avec ce genre de promesse électorale, le gars passe aux oubliettes pour quelques siècles. Alors même que c’est la pure, la seule, l’unique vérité, il se taira parce qu'il sait que s'il le dit, il a soixante millions de gilets jaunes dans la rue le lendemain. Les gens adulent la messagère, mais ils maudissent le message.

Ce que le responsable politique ne peut dire ni aux populations, ni à ses bailleurs de fonds, c’est qu’il faut en finir le plus vite possible avec la folie industrielle de la production à tout va. Ce qu’il ne peut pas dire, c’est que le réchauffement climatique, nous le devons au système productiviste industriel, celui-là même qui est à l’origine de la prospérité apparente des pays riches, et au fait que tous les jours, fidèlement, des millions de militants du système (vous et moi) mettent volontairement du carburant dans la machine. Tous les consommateurs sont des militants du système.

Alors tous les gens qui n’ont à la bouche que le nom de Greta Thunberg, cette « Jeanne d’Arc du climat », me font hurler de rire et de rage. Je leur dis : « Mais laissez-la donc tranquille, cette môme. Elle n’a pas mérité la tyrannie qui pèse maintenant sur ses épaules ». Tout le monde qui lui emboîte le pas sans se demander quels intérêts elle sert fait semblant de croire que les « hommes politiques » de la Terre entière sont des populations différentes de celles qui les portent au pouvoir. Mais non mon pote, les gens qui sont au pouvoir sont l’émanation directe des gens qui n'y sont pas. Que faut-il se raconter comme histoire pour croire que, tout d’un coup, les hommes politiques détiendraient un pouvoir venu d’ailleurs ? 

Cher monsieur Aurélien Barrau, voulez-vous que je vous dise ce que je pense de votre dévotion enthousiaste envers la jeune Greta Thunberg ? Elle montre que, pour ce qui est du scientifique, vous avez tout compris. Mais que vous vous en preniez aux responsables politiques montre que vous n’avez rien compris aux réalités de la vie quotidienne des gens – qui sont aussi et surtout des électeurs aux yeux des politiques – qui ont quelque légitimité à désirer l’amélioration de leur sort, à refuser que la qualité de leur vie quotidienne régresse (il a suffit de 4 centimes de plus à la pompe pour fabriquer les gilets jaunes), et à exiger de leurs élus qu'ils fassent quelque chose pour cela.

Ils ne se rendent pas compte que le réchauffement climatique, ils le doivent à la somme des éléments de confort qui font le quotidien de leur cadre de vie ? Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont eux-mêmes la cause du problème que vous dénoncez ? La belle affaire : au lieu de vous en prendre niaisement à l’inaction des hommes politiques, dites-leur, vous, aux gens ordinaires, que c’est leur mode de vie de nababs qui fiche en l’air les conditions de l’existence de la vie sur la Terre. Vous verrez comment ils prennent le mot "nababs". Vous verrez ce qu'il en coûte de "désespérer Billancourt" (on disait ça dans les années 1970).

C'est nous tous, nous autres des pays riches (et puissants des pays pauvres), qui sommes coupables de ce qui arrive. Et les choses ne feront qu’empirer aussi longtemps que la masse des gens ne se convaincront pas que c’est leur mode de vie qui dégrade l’environnement. Aussi longtemps qu’ils se croiront innocents. Aussi longtemps qu'ils se croiront dispensés de tout effort pénible.  Croyez-vous sérieusement, monsieur Aurélien Barrau, qu’ils sont prêts à entendre ce genre de discours ?

Il est juste impossible aux responsables politiques (du moins ceux qui auraient une claire conscience des enjeux) de dire aux foules la vérité sur les mesures à prendre pour enrayer le réchauffement climatique : les foules veulent bien "faire un geste" pour la planète, mais elles ne veulent en aucun cas qu'on touche à leur mode de vie. Et ce ne sont pas les sommations culottées de Greta Thunberg aux dirigeants qui changeront quoi que ce soit aux données du problème.

Pour changer ça, il faudrait commencer par définir un idéal de vie qui ne se réduise pas au bonheur matériel. Et pour cela, il faudrait ... il faudrait ... il faudrait ... (je vous laisse meubler les points de suspension).

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 21 juillet 2019

MARRE, MARRE DES INFORMATIONS !

Juste deux points d’actualité et une remarque un peu plus générale pour dire que j’en ai marre des « informations », je veux dire que j'en ai ras la casquette de la façon guillerette, primesautière et scandaleuse dont les réalités du moment sont contées à la masse des spectateurs, je veux dire à la population, comme si l'on écoutait grand-maman, un soir d'hiver, au coin de la cheminée.

1 - Féminicide.

Cent vingt et une femmes (121) sont mortes en 2018 sous les coups de leur compagnon ou de leur ex-conjoint. C’est odieux, et les médias ont bien raison de déborder de ce nombre sordide et inadmissible. Mais ce faisant, j’observe qu’ils passent méticuleusement sous silence les vingt-huit hommes (28) qui, dans le même temps, sont passés de vie à trépas par les soins de leur compagne ou ex-conjointe.

Curieux, non ? Une fois de plus l’effet amplificateur de la résonance médiatique et des réseaux sociaux réunis focalisent toute l’attention des gens et des journalistes peu attentifs sur la saloperie masculine, et présentent l’ensemble des femmes comme des victimes.

Les réseaux sociaux et les groupes de militantes féministes nous avaient déjà fait le coup à l’époque de l’affaire Weinstein et du mouvement #metoo, où l’on avait assisté à un déferlement de haine à l’encontre des hommes, dans un combat « forces du Bien » contre « forces du Mal », dont George W. Bush nous avait pourtant donné un exemple dissuasif.

Voir les canaux réputés les plus sérieux d’information entrer activement dans ce jeu de massacre et répandre dans les esprits cette représentation dichotomique de l’humanité en deux camps ennemis a quelque chose de terrifiant. 

2 - François de Rugy.

Monsieur François de Rugy, ex-ministre de la « transition écologique » (dénomination toute de douceur, notons-le), a donc dû démissionner de son poste sous la pression de la vindicte populaire qui ne lui pardonne pas le faste de ses repas. Je n’ai rien contre cette démission, au contraire, mais je me dis que les journalistes d’investigation et les « réseaux sociaux » si avides de sensationnel feraient bien d’aller faire un tour dans les cuisines, mais surtout dans les caves de l'hôtel de Lassay, du Palais du Luxembourg, de l’Elysée, de l’hôtel de Brienne (Défense) et autres « palais de la République ».

Rugy s’est fait prendre les doigts dans les pinces du homard, et le problème est bien là : il est le seul à s’être fait prendre. La question qui se pose selon moi est : qu’est-ce qu’on mange et qu’est-ce qu’on boit tous les jours dans les « palais de la République » ? Question subsidiaire : qu’est-ce qui se passerait si les Français apprenaient un jour pour quelles sommes les plus hauts responsables de l’Etat mangent et boivent quotidiennement ? Ils verraient peut-être qu'ils se résignent à la tranche de jambon avec des nouilles à l'eau seulement quand il faut se reposer du caviar, et qu'ils ne boivent l'eau du robinet que parce que le Pétrus, ça commence à bien faire.

Répondre à ces questions, en dehors de quelques "effets sociaux" amusants, permettrait peut-être d’aborder le problème dans son ensemble, qui est, selon moi, le plus choquant : quelle nécessité fait que les plus hautes fonctions officielles s’accompagnent d'une telle magnificence protocolaire, entraînent des dépenses somptuaires dont les gilets jaunes n'ont absolument aucune idée quantitative, et motivent la consommation quotidienne des mets de la plus haute cuisine et des vins les plus coûteux ?

A l’époque où Laurent Fabius était au « perchoir » (Présidence de l’Assemblée nationale), je me souviens d’avoir lu un reportage sur l’approvisionnement des caves de l’hôtel de Lassay qui ferait passer les extravagances gastronomiques du ministre Rugy pour un tour au McDo. Les Français pourraient, s’ils étaient correctement informés de ces « détails » qui coûtent les yeux de la tête (Macron dirait « un pognon de dingue »), poser avec encore plus d’acuité la question à nos plus « éminents » responsables :

Messieurs, comment se fait-il que vous viviez comme des princes ?

3 - Journalistes porte-voix de Sa Majesté.

Je ne comprends pas que le moindre geste ou le moindre déplacement d'Emmanuel Macron fasse l'objet d'une note d'information dans les émissions radio-télé : j'aimerais qu'on m'explique en quoi le fait que le président ait visité l'usine de boulons de Noncourt sur le Rongeant (52) soit classé parmi les informations dignes d'être transmises aux oreilles des citoyens. J'en veux en particulier à ces journalistes peu scrupuleux qui font une place aux déclarations des hommes politiques, et même qui citent en long et en large les discours des plus hauts responsables, président compris.

Que je sache, une déclaration, un discours ne sont pas, et ne seront jamais des informations, mais des paquets-cadeaux emballés par les divers services de presse des gens importants, que les journalistes peu scrupuleux répercutent en croyant faire leur métier, alors qu'ils ne se font que les caisses de résonance de la machine à propagande des différents pouvoirs. Même remarque pour les nombreux groupes de pression sous le nez desquels les journalistes peu scrupuleux s'empressent de placer leurs micros parce que ça fera toujours du temps d'antenne occupé.

Messieurs les journalistes, si vous en valez encore la peine, laissez tomber les mots, les discours et les déclarations de Machin, de Truc et de Chose, et braquez vos lunettes sur leurs actes. Cessez de vous faire les petits propagandistes de tous ceux qui ont un intérêt quelconque à diffuser des "messages" et à ce qu'on parle d'eux. Braquez vos lunettes sur leurs actes, rendez-nous compte des faits, parlez-nous du monde tel qu'il se fabrique concrètement.

Conclusion.

Les informations qu'on nous sert à longueur d'antenne et de papier, j'en ai maintenant ma claque. Cela fait trop longtemps qu'on apprend aux journalistes à ne s'intéresser qu'à l'écume des choses, qu'à l'ectoplasme du monde réel (voir les travaux d'Alain Accardo et de ses amis, voir le - malgré tout - bon bouquin de François Rufin, désormais homme politique).  Comment un journaliste professionnel peut-il dire sans pouffer, comme je l'ai entendu un matin sur France Culture (matinale du 9 juillet dernier) : « Emmanuel Macron et Donald Trump se sont parlé au téléphone hier. » ? Comment ne se rend-il pas compte de l'inanité de la chose ?

Allez, messieurs les journalistes, mettez-vous au boulot sérieusement, cessez d'abreuver les gens de futilités, cessez de vous demander ce qu'ils pensent de ceci ou de cela (bêtise sans nom et mensonge de tous les sondages d'opinion) et suivez le conseil de Bruno Latour (France Culture, 17 juin 2019, 45' environ) : commencez enfin à décrire, dans le détail et concrètement, ce qu'il appelle "les conditions matérielles d'existence".

Bon, c'est vrai, il faudra vous donner un peu de mal, il faudra bosser dans le dur du monde réel, mais ça, pour le coup, ça vous intéressera davantage. Vous rendez-vous compte du plaisir que vous aurez à faire ce métier ? Vous rendez-vous compte que ce sera – enfin – de l'information ? Rappelez-vous : décrire les conditions matérielles d'existence des gens ordinaires ("La plume dans la plaie", vous vous rappelez ce qu'il disait, votre saint patron ?). Et dites-vous qu'en faisant cela, vous ne serez même pas communistes ! Vous serez juste des journalistes. Et vous ferez le plus noble des métiers.

***

Note : l'idée de ce billet, on peut sans doute l'imaginer, m'est venue à force d'entendre des niaiseries à longueur de bulletins d'informations. La goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres (phrase entendue un matin – 31 juillet 2018 – sur France Culture dans la bouche d'un intellectuel estampillé – Michel Bataillon), c'est le coup de téléphone entre Trump et Macron. Mais l'intention est là depuis beaucoup plus longtemps que cette circonstance anecdotique.

mercredi, 19 juin 2019

ROMAIN GARY : CHARGE D'ÂME

GARY ROMAIN CHARGE D'ÂME.jpgJe viens de lire un livre de Romain Gary, dont les « romans et récits » viennent d’entrer dans la Pléiade. Celui-ci n’y a pas été repris, peut-être avec raison. Le roman s’intitule Charge d’âme (Gallimard, 1977). Drôle de livre, en vérité, qui veillait sur un rayon oublié de ma bibliothèque. Honnêtement, je ne sais pas comment il est arrivé là. Je l’ai ouvert un peu par hasard. Drôle de livre : j’hésite entre la leçon, la fable et la farce. L’argument, si on le prend au pied de la lettre, est proprement abracadabrant, avec un petit air de démonstration didactique au début.

Marc Mathieu est la quintessence du physicien d’envergure einsteinienne, et il est reconnu comme tel par ses pairs : il passe son temps à chercher, et il trouve tellement qu’il constitue à lui tout seul la pointe avancée de toute la physique mondiale, l’explorateur ultime des confins du possible. Toute l’équipe du laboratoire où il travaille (le Cercle Erasme) est guidée par le « mot d’ordre » de Mao Tsé Toung : « L’énergie spirituelle doit être transformée en énergie matérielle » (p.39).

Marc Mathieu, ainsi que ses collaborateurs, prend cette phrase au pied de la lettre. Et bien que le savant ait un peu de mépris pour son collègue Chavez ("profiteur, exploiteur, applicateur" et un peu épais), c'est bien lui, Mathieu, malgré qu'il en ait, qui fera de ses recherches une réalité concrète, sur la base de : « ce qui peut être réalisé doit être réalisé » (p.133), où l'on reconnaît la philosophie intraitable de Günther Anders dans L'Obsolescence de l'homme. Déjà, page 60 : « On pouvait, à présent, et donc on devait aller plus loin » (Günther Anders : « –, on considère ce qui est possible comme absolument obligatoire, ce qui peut être fait comme devant absolument être fait », Editions Fario, p.17). La recherche fondamentale, la recherche pure ne travaille pas dans des abstractions définitives, et débouche toujours sur le monde réel, pour le meilleur et pour le pire. Jamais, dans toute l'histoire humaine, une grande découverte n'a été utilisée seulement pour le Bien : Satan est le complément nécessaire de Dieu.

Ici, il s’agit très concrètement de récupérer le souffle (« l’âme ») des gens au moment où ils meurent pour en faire le carburant révolutionnaire (« carburant avancé ») des moteurs et des machines. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Albert, le chauffeur du laboratoire qui, en mourant, vient alimenter, grâce à un dispositif spécial, le moteur de la voiture de fonction. Le pauvre Albert le fait d’abord à contrecœur (le moteur hoquette), puis il s’y fait, et le moteur tourne rond. Malheureusement, le dispositif n'est en mesure de capter les "âmes" que dans un rayon de soixante-quinze mètres.

Marc Mathieu est français, quoique guère patriote : tout le fruit de ses découvertes, il le transmet aussitôt aux Américains et aux Russes, alors en pleine guerre froide. Toutes sortes de services secrets gravitent autour de lui en permanence, à l’affût de la moindre velléité de choisir un camp plutôt qu’un autre. Certains de ses collègues ne l'aiment pas, tel le cynique Kaplan : « C'est le genre de démagogue qui passe son temps à protester contre les conséquences de ses propres découvertes » (p.236).

Mais un collègue de Mathieu était porteur de la même idée : « Valenti, quant à lui, se laissait aller à un désespoir lyrique et passait ses journées, comme la plupart des savants, à signer des manifestes de protestation contre les conséquences pratiques de ses propres découvertes » (p.91). Message adressé à l'hypocrisie des optimistes qui pensent, contre toute raison, que "la technique est neutre, tout dépend de l'utilisation qui en est faite". Je pense au mot de Bossuet : « Dieu méprise les hommes qui méprisent les effets dont ils chérissent les causes ».

Marc Mathieu vit en compagnie d’une femme, May, qui le comble physiquement, précisément parce que, pense-t-il, elle est restée une créature primitive, presque animale, incapable d’accéder aux sphères intellectuelles les plus subtiles, où il se meut quant à lui, avec aisance : « Mathieu s’était dit mille fois que s’il trouvait un jour une femme incapable de le comprendre, ils pourraient être vraiment heureux ensemble. Le bonheur à deux exige une qualité très rare d’ignorance, d’incompréhension réciproque, pour que l’image merveilleuse que chacun avait inventée de l’autre demeure intacte, comme aux premiers instants » (p.62). Sans même évoquer l’idée de l’amour, Gary en fournit une condition éblouissante, qui fait penser, quoique sur une tout autre toile de fond, aux relations entre les sexes dans l’univers houellebecquien.  

Au début de l’action, Marc Mathieu est sur la piste d’une énergie totalement nouvelle, de loin plus puissante et infiniment moins coûteuse que l’énergie nucléaire, dont il pressent qu’elle pourrait fournir l’arme absolue, une arme aux dimensions et aux effets quasi-divins, en même temps qu’une source d’énergie quasi-gratuite : l’âme des hommes.

Pour le moment, il bute sur une difficulté qui empêche de rendre la chose opérante : « Sur le tableau noir, les formules couraient dans tous les sens, mais c’était de l’art pour l’art, une pure jouissance esthétique. Elles ne menaient nulle part, n’ouvraient aucun chemin dans les terres vierges. Le souffle demeurait invisible. Le "craquage", c’est-à-dire la désintégration contrôlée indispensable à l’exploitation rationnelle, continuait à se dérober. La maudite unité refusait de se soumettre. Une sorte d’irréductibilité première, absolue. Il manquait une idée » (p.112).

Aussitôt que May, par peur ou scrupule, a rendu visite à l’ambassade américaine pour tenir les « alliés » au courant des dernières avancées, le colonel Starr est dépêché auprès du savant pour le sonder, le « conseiller », et s’il le faut, mais à la toute dernière extrémité, le tuer. Starr est un excellent espion, mais il est aussi et d’abord un tueur. Il arrivera à May, à l’occasion, d’aller voir aussi les Russes. On voit que les relations entre la femme et le savant ne sont pas évidentes, mais Marc Mathieu, tout entier absorbé dans la quête de son Graal, est bien au-delà des basses contingences terrestres.

Mais un jour, le colonel Starr vient le voir pour l’avertir que, s’il ne choisit pas à l’instant « le bon camp » (on devine lequel), il prend le risque d’être liquidé : son cerveau est devenu une menace pour l’équilibre mondial. Lui et ses supérieurs en sont convaincus : « Vous êtes parvenu à désintégrer le souffle, professeur ».

Il l’invite donc à continuer ses recherches en Californie, un avion est là qui attend. Le savant ose lui répondre : « A propos, pour votre information personnelle, colonel, j’ai fait mieux que désintégrer l’élément. "J’ai fait un pas au-delà" ». Après cette déclaration énigmatique et menaçante, Marc Mathieu et May disparaissent de la circulation, après avoir échappé à l’explosion d’une bombe, quelque part en Italie (le savant éloigne aussitôt la voiture, de crainte que l'âme de May soit "absorbée"). Où peuvent-ils bien avoir trouvé refuge, se demandent Américains et Russes ?

Leurs satellites-espions ne tardent pas à repérer l’étrange construction et la rapide extension d’une installation industrielle quelque part au nord de Tirana, dans « la vallée des Aigles ». Marc Mathieu a donc offert ses services à Imir Djuma, le terrible dictateur qui règne sur l’Albanie, qui a bien entendu accueilli le savant à bras ouverts. Mathieu a fait ce choix parce que la société albanaise est militarisée, disciplinée et formatée de la façon la plus pure, et que cette pureté est une condition expresse de la réussite de l’entreprise.

Ça n'empêche pas le savant de croiser le Christ, dans une scène de pure loufoquerie (« Evidemment que je vous connais. Avec vous et les autres ... Comment déjà ? Oppenheimer, Fermi, Niels Bohr, Sakharov, Teller ... Avec vous, c'est devenu scientifique. – Quoi ? Qu'est-ce qui est devenu scientifique ? – La Crucifixion. » (p.224-225). Mine de rien, Romain Gary lance une belle charge contre la science. Dans La Fête de l'insignifiance (Gallimard 2014), Milan Kundera place, me semble-t-il, une scène aussi loufoque sous une statue du jardin du Luxembourg, avec l'apparition de Staline et consort. 

Ici se met en place un jeu qui relève à la fois de la farce et de la géopolitique. L’auteur trouve le ton qu’il fallait pour nourrir l’échange des dirigeants les plus puissants de la planète (USA, URSS, Chine) : il y a de quoi rire. Mais eux ne rigolent pas : ils décident de mettre en place un commando multinational qui devra, grâce à une machine spéciale à transporter sur place, réduire à néant la menace de disparition totale que fait peser sur la population mondiale la mise en route des installations albanaises.

L’usine a commencé à fonctionner. Les Albanais ont construit à proximité toute une série d’asiles où le pays rassemble tous les vieillards, pour que leur mort ne soit pas inutile à la nation, mais vienne alimenter l’usine en énergie : à l’instant fatidique, un collecteur judicieusement placé transmet l’âme du défunt à l’accumulateur central.

Le récit de l’opération de commando proprement dite est digne du film d’action, mais une fois le but atteint, il part un peu dans tous les sens, et le passage de la frontière avec la Yougoslavie donne tant soit peu dans le baroque. May et Marc Mathieu y trouvent la mort, pour le plus grand bienfait du moteur qui se remet en marche pour mener les survivants en lieu sûr.

Au total, un livre qui se lit avec grand plaisir, mais à coup sûr pas le meilleur de Romain Gary. Peut-être l'argument est-il trop tiré par les cheveux. Prenons-le pour une fable, mais qui n’arrive pas à se prendre assez constamment au sérieux. L'idée centrale tourne autour de l’hybris humaine, cette folie qui consiste à vouloir toujours repousser les limites, au mépris même de toute raison : « Le génie scientifique sonnait le glas de la démocratie, parce que seul le génie pouvait contrôler le génie. Et cela voulait dire que les peuples étaient à la merci d'une élite » (p.264).

La déraison humaine est correctement synthétisée dans cette formule qu’on trouve à la toute fin de la première partie : « Si jamais le monde est détruit, ce sera par un créateur » (p.143). Là, Gary pense peut-être à la bombe H. Charge d'âme est précisément une charge, moins contre la science en elle-même (quoique ...) que contre la sacralité dont la modernité habille la recherche scientifique, et contre les dégâts que son usage inconsidéré risque de commettre : « En quelques minutes, toute la litanie écologique se déversa sur ses lèvres. L'empoisonnement chimique des fleuves, mers et océans, la destruction de la faune, la mort des grandes forêts, des sources d'oxygène, l'élévation de la température du globe par suite de l'activité industrielle, qui menaçait la vie sur terre ...» (p.123). On est en 1977 !!! Franchement, y a-t-il quelque chose à enlever ou à corriger ? Romain Gary, écologiste visionnaire !

Car le message est limpide, quelque chose comme "l’humanité, à force d’outrepasser son humble mesure finira par se détruire elle-même", mais rendu plus ou moins inoffensif par l’ironie qui affleure en bien des points (par exemple dans la discussion entre le président américain et le patron de l'URSS). Romain Gary est-il ici très sérieux ? Au moment de la publication, il n'a plus rien à démontrer (il se suicide trois ans après), et il semble ici se moquer de donner à son roman à thèse la cohérence d'une forme achevée.

Comme si Charge d'âme était un roman testamentaire.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une coquille marrante page 275 : « ... certains accumulateurs étaient utilisés comme tours de gué ; ... ».