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mardi, 18 septembre 2018

LE FLÉAU DE LA PLAINE D'ALSACE ...

... ET LE BIENFAIT DE L'AGRICULTURE PRODUCTIVISTE.

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Ça n'est pas fait pour nous nourrir, mais il paraît que c'est ça qui rapporte. Et tant pis pour les nappes phréatiques. Et tant mieux pour la chimie agricole.

jeudi, 13 septembre 2018

FABRICE NICOLINO ...

...EN GUERRE CONTRE LES PESTICIDES.

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J'ai entendu l'interview de Fabrice Nicolino par Guillaume Erner sur France Culture, dans laquelle il a défendu avec force et éloquence la cause de la vie. Cette fois, il a décidé de partir en guerre frontale contre la folie qui consiste à injecter des poisons dans les sols et dans les plantes, avant leur absorption consciencieuse par les humains dans leur assiette.

Je suis d'accord avec lui à 100% (seul le footballeur est assez crâneur pour affirmer qu'il est à 300% avant le match, après, c'est une autre affaire).

Discutant mercredi au marché du soir sur la petite place de la Croix-Rousse avec une apicultrice qui a 25 ruches sur le plateau du Jura (toute petite exploitation, une région a priori à l'écart des grands épandages de poisons, et donc à l'abri de leurs nuisances), j'ai appris en effet qu'elle n'était pas trop malheureuse. Pensez, elle n'a perdu "que" 30% de son cheptel l'an dernier. Bon, c'est vrai que dans certains endroits, ce sont 80% des abeilles qui ont été exterminées : elle peut donc s'estimer heureuse. Je ne parle pas de l'anéantissement des insectes qui s'écrasaient en masse sur nos pare-brise il y a quarante ans, et qui aujourd'hui les laissent immaculés. Je ne parle pas des masses de nos passereaux (et en particulier les fringilles, ces petits oiseaux qui peuplaient les haies) qui ont d'ores et déjà disparu ou sont en voie de disparition.

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Je n'ai pas besoin de lire l'ouvrage que Fabrice Nicolino et François Veillerette viennent de  consacrer au problème (éditions Les Liens qui Libèrent) pour savoir que parmi les urgences environnementales, il n'y a pas que le réchauffement climatique du fait du rejet aberrant de tous les gaz à effet de serre (nous consommons et détruisons – c'est la même chose – tellement d'énergie !), il y a aussi – et tout aussi immédiate – l'urgence de la menace d'empoisonnement par toutes sortes de pesticides de synthèse qui s'accumulent partout depuis un demi-siècle, avec des effets très largement méconnus par les savants.

En effet, la méthodologie qu'ils appliquent dans leurs études isole soigneusement chaque substance pour mesurer séparément son éventuelle toxicité. Ils n'ont aucune idée de ce qui se passe dans la réalité, quand deux ou plusieurs de ces molécules se rencontrent. Ils ignorent tout de la trilogie :

1 -  Que produisent leurs interactions (que Nicolino appelle "effet cocktail") ? 

2 - Quels effets ont les très faibles doses (allusion à la maxime de Paracelse qui s'est imposée comme une vérité absolue : « C'est la dose qui fait le poison ») ?

3 - De quelle manière varie l'effet de ces produits en fonction de la durée d'exposition

Ce que dit Fabrice Nicolino est d'une grande justesse : de toute façon, ce n'est plus la peine du tout de discuter avec les défenseurs de l'industrie chimique. Tout a été dit et répété. Ce n'est même pas la peine d'exiger que les chimistes fassent la preuve de l'innocuité de leurs produits avant qu'ils soient mis dans le commerce. Tout le monde sait parfaitement qu'un poison est un poison, et qu'il reste poison tout le temps de son existence. Il faut maintenant imposer l'arrêt de cette folie.

Je ne lirai pas le bouquin, étant – depuis quelques dizaines d'années – intimement convaincu que l'humanité creuse sa tombe en confiant la sécurité de son alimentation à l'industrie chimique : autant s'en remettre au bourreau ou au fossoyeur pour assurer sa bonne santé. En revanche, j'ai acheté le dernier numéro de Charlie Hebdo, spécialement consacré au lancement de la campagne contre les pesticides, où Nicolino intervient abondamment. Et là, je me permets une parenthèse, pour m'incliner devant le cercueil de Charlie Hebdo (†), autrefois hebdomadaire effervescent et incandescent, qui a fait mes délices il y a très longtemps. Je suis désolé de le dire, mais je suis stupéfait de la LAIDEUR qui se dégage aujourd'hui de Charlie Hebdo.

C'en est au point que je crains fort que le fait de confier la défense d'une cause comme celle des pesticides à une revue aussi moche revienne à la saboter purement et simplement (la cause). J'espère que Nicolino a mesuré les risques. Et je suis désolé de le dire, mais je crois que le côté repoussant de la chose incombe à tout ce que la revue compte comme dessinateurs, dont aucun n'arrive au bas de la cheville des grands anciens. La double page centrale est juste répugnante. On me dira que c'est le but de la manœuvre ? Certes.

Mais pour le dessinateur de presse, il s'agit, quoi qu'on en pense, en même temps qu'il veut faire ressentir le plus fort possible le répugnant de la chose qu'il veut dénoncer, de susciter l'adhésion la plus complète possible de ses lecteurs à la cause qu'il entend défendre (en général grâce au rire, donc à la virtuosité de son trait et à l'ingéniosité de son approche). Je ne doute pas de la force de la conviction des dessinateurs actuels de Charlie Hebdo, en revanche, je doute de leur capacité à susciter la même conviction chez le lecteur par le dessin qu'ils proposent. Or cela s'obtient – les jeunes rueurs dans les brancards ne le savent pas assez – par le travail et l'acquisition d'un style personnel.

Mais on ne ressuscitera pas Cabu (†), Gébé (†), Reiser (†), Fournier (†) ou Wolinski (†), qui possédaient à merveille ce qu'on appelle un style. Un STYLE, c'est-à-dire, dans leur cas, le génie d'une forme mise au service d'un esprit. On peut aussi appeler ça le TALENT. Par conséquent, je ne comprends absolument pas comment il se fait que les responsables de la revue laissent la médiocrité des dessins s'étaler grassement sur une telle surface de papier. Pour ce qui est du "visuel", le Charlie Hebdo d'aujourd'hui est encombré de petits tâcherons, autant d'infâmes barbouilleurs qui se contentent d'éjaculer la purulence de leurs humeurs mauvaises, et qui ne sont même pas drôles.

Seul le vieux Willem, vieux copain de Choron, tire encore son épingle du jeu. De profundis donc, et fermons la parenthèse.

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Pour revenir à l'appel de Nicolino, oui, j'ai signé l'appel des 100 (ce qui m'a rappelé cet autre "Appel des cent" étourdiment signé en 1974, et qui m'avait valu de finir mon service militaire bien au frais dans un bataillon de chasseurs alpins). Celui d'aujourd'hui s'intitule "Nous voulons des coquelicots". Car c'est vrai, j'ai imprimé dans ma mémoire tellement de champs de blé ornés du bleu des bleuets et du rouge des coquelicots que la disparition de ces couleurs dans les cultures me donne juste envie de prendre le deuil. "Nous voulons des coquelicots" : je ne sais pas si ce titre peut "percuter". Cela m'est égal : j'y vais.


Cette vidéo, par les choix de mise en forme, a quelque chose d'horripilant, à commencer par la publicité inaugurale (on est chez L'OBS, hélas, je veux dire la gauche-bouse-de-vache, la "bullshit-gôche"), mais tant pis, il faut passer là-dessus : l'essentiel est dans le contenu.

Vas-y, Nicolino, fais péter : tu as la tchatche de Mélanchon, sans éprouver l'ivresse de l'orateur. Alors fonce dans le tas. Je te suis, et apparemment, je ne suis pas tout seul.

Je suis prêt à y croire (même si, comme Saint Thomas, j'ai besoin d'avoir vu pour croire).

mardi, 11 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT

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Décidément, c'est devenu une mode. C'est très "tendance". Ceux qui ont fait le plus fort, ce sont les 15.000 scientifiques qui ont signé l'appel de novembre 2017 dans Le Monde. Contre les inégalités, en décembre de la même année, les 100 économistes ont aussi tapé dur : s'agissant d'économie, trouver 100 spécialistes pour signer le même texte n'était pas un mince affaire (on est plus habitué aux célèbres disputes sur France Inter entre Bernard Maris (†) et Jean-Marc Sylvestre le vendredi matin, ou aux cacophonies du samedi matin sur France culture dans l'émission de Dominique Rousset).

L'appel récent de 200 personnalités "culturelles" pour le climat, en revanche, a fait un trou dans l'eau très vite refermé. Les cris d'alarme se suivent et se ressemblent : les mots ne sont décidément pas des actes. Les discours ne peuvent remplacer la volonté concrète d'agir sur les choses. Or, ceux qui peuvent agir (en théorie) sur les choses sont les gens qui sont au pouvoir (oligarchies gouvernementales et chefs d'entreprises géantes, qui fonctionnent par échanges de services). 

Le sort de l'environnement est indissolublement lié aux gens qui détiennent les divers vrais leviers du pouvoir. L'avenir de la planète dépend pour l'essentiel de ces gestionnaires de haut vol et de ces décisionnaires qui n'ont, le plus souvent, qu'un seul but dans la vie : rester à leur poste et accroître leur pouvoir et leur richesse.

Alors sachant cela, quel sort la réalité réelle du monde réservera-t-elle au SOS de 700 scientifiques publié par Libération samedi 8 septembre sur une "une" incendiée ? Ira-t-il rejoindre à la poubelle les nombreux cris d'alarme que poussent les écologistes depuis quarante et quelques années ? Ou la fréquence inédite des appels à laquelle on assiste depuis quelque temps est-elle le signe que les consciences sont en train de s'ouvrir à l'inquiétante réalité à venir ?

En effet, Le Monde vient de consacrer en une semaine une série de dossiers fouillés à quelques sites rendus définitivement inhabitables par l'homme ; le monde "culturel" s'est mis à frissonner d'horreur ; Libé se met à pointer le doigt sur l'indifférence générale aux catastrophes qui se produisent déjà ; une frange de la population (10.000 personnes à Lyon) est capable de consacrer son samedi après-midi à manifester son inquiétude.

Cela commence à faire beaucoup en très peu de temps. Est-ce une coïncidence, un simple effet de mode ou, plus sérieusement, le signe d'un mouvement progressif des consciences ? Je n'ai pas de boule de cristal pour le dire. Je me contente de noter la curieuse concentration de ces manifestations dans un temps très court. En tout cas une course est lancée. Qui va gagner ? Est-ce que ce seront les forces démesurées de l'ordre économique et politique établi ? Autrement dit, est-ce que ce seront les élites gouvernementales au pouvoir et les dirigeants d'entreprises géantes plus puissantes que les Etats puissants ? Ou bien la "vox populi" garde-t-elle quelques chances ?

Sachant qu'il s'agit d'une course de vitesse (et ça va de plus en plus vite) et mesurant les gabarits respectifs des deux compétiteurs, j'ai malheureusement peu d'espoir. Parce que, supposons juste qu'un jour une majorité de Français, et même – rêvons un peu – d'Européens seront convaincus de la nécessité de réduire drastiquement la voilure de leur mode de vie. A partir de là, comment s'y prendra-t-on pour convaincre les Africains du Malawi ou du Niger (populations parmi les plus pauvres du monde), les Chinois, les Turcs, les Boliviens, les Indiens ? 

La réponse est déjà dans la question. 

lundi, 10 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT ?

J'avoue que j'ai été carrément bluffé. Moi qui broie du noir chaque fois que je pense à la folie écologique qui mène l'humanité à sa perte, quand on a annoncé de grandes "marches pour le climat", je me suis dit que ce n'était pas la peine d'aller faire de la figuration place des Terreaux en compagnie de trois pelés et un tondu soucieux des conditions d'existence qui seront faites à l'homme demain (dont on commence à avoir une idée de plus en plus précise et présente).

Et puis voilà ce que je trouve dans Le Progrès d'hier :

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J'ai retrouvé l'impression qu'avait produite la manifestation du 11 janvier 2015, après les assassinats de Charlie Hebdo. Le nombre n'est pas comparable, c'est entendu.

Mais qui s'attendait à une telle affluence ? En tout cas pas moi. L'effet de surprise est complet. Allons, ai-je envie de me dire, tout n'est peut-être pas perdu. Oui, là, je l'avoue, mon pessimisme en a pris un coup.

Maintenant pas d'affolement : on a vu les suites de cette énorme manif qui a vu les carpes et les lapins se serrer les coudes et marcher main dans la main (Mahmoud Abbas à côté de Benjamin Nétaniahou, et tous ces chefs d'Etat, comiques à force d'hypocrisie, marchant pour la défense d'un journal qui vomissait toutes les religions). On me dit : "La société civile fait entendre sa voix et interpelle les puissants". Je dis bravo. 

Mais après ? Qui, parmi les manifestants, est prêt aujourd'hui à abandonner la voiture, le frigo, le lave-linge, voire l'ordinateur ou le smartphone ? Qui est prêt à opter concrètement, dans sa vie quotidienne, pour une consommation drastiquement restreinte ? 

Qui se sent assez héroïque pour se convertir à la frugalité, et pourquoi pas, à l'ascétisme ? Pour renoncer à son mode de vie ? Pour changer d'existence ? Pour cesser de consommer autre chose que le strict minimum vital ?

Car c'est dans notre mode vie qu'il commence, le grignotage de la planète. Tant qu'une petite minorité d'humains tapait allègrement dans la caisse, la planète encaissait. Mais accordez le même droit au gaspillage des ressources à sept milliards de personnes, la planète dit "Pouce, je ne joue plus".

Non, ce n'est pas gagné, comme le montre le sondage internet quotidien du journal Le Progrès paru ce jour (on me dira que 39% des gens, ce n'est pas si mal). Maintenant, qu'est-ce qu'un sondage ? Il est permis de se tapoter le menton.

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mardi, 04 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT

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Paru dans Le Monde daté mardi 4 septembre 2018.

Il n'y a pas si longtemps (Le Monde, 14 novembre 2017), ils s'étaient mis à 15.000 scientifiques.

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Un peu plus tard (Le Monde, 15-17 décembre 2017), c'était le tour de 100 économistes d'alerter le monde sur la dangereuse montée des inégalités.

Les cris d'alarme se suivent et se ressemblent.

Parions que tout ça figurera un jour en bonne place dans la série "Ronds dans l'eau". Les appels ont une efficacité – on le constate tous les jours – de plus en plus nulle.

Non, je le reconnais, je ne suis pas optimiste.

Le pire, c'est que je crois que j'ai raison.

Il n'y a rien de plus urgent, mais rien ne sera fait : les USA quitteront les accords de Paris, Nicolas Hulot prendra acte de sa complète impuissance à influer sur le cours des choses et quittera spectaculairement le gouvernement d'Emmanuel Macron.

Il n'y a rien de plus urgent. Je dirai même que c'est la seule et unique urgence qui devrait mobiliser toutes les énergies (renouvelables). C'est peut-être infiniment vrai, mais les chars d'assaut de la politique (lieu des rivalités de pouvoir) et de l'économie (lieu privilégié de l'exercice de la rapacité) – les vrais pouvoirs – ne s'en laisseront pas conter :

« Les affaires sont les affaires ».

Sans compter que les populations qui bénéficient d'un mode de vie confortable (moi compris) refusent toute perspective de régression matérielle. Et que les populations qui n'en bénéficient pas encore ont la volonté farouche d'y parvenir à leur tour.

Oui, messieurs les scientifiques (cela vaut aussi pour les économistes, les artistes et les écrivains), vous pouvez vous entraîner à crier de plus en plus fort. Je crains malheureusement qu'on doive vous renvoyer à la célèbre phrase du film Alien (adaptée à la situation) : 

« Sur Terre, personne ne vous entendra crier ». 

vendredi, 31 août 2018

LA VACANCE DE M. HULOT

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT

ou

« L'ÉCOLOGIE, ÇA COMMENCE À BIEN FAIRE ! ».

Je ne fréquente pas les cabinets ministériels, je ne circule pas dans les couloirs du pouvoir aux heures de pointe : je suis donc dans l'incapacité de dévoiler quoi que ce soit sur la fracassante démission du ministre de l'écologie. Si l'on se contente d'observer les faits, on peut cependant en tirer une conclusion bien nette : sale temps pour la planète ! 

Il est clair aujourd'hui que le placement de Nicolas Hulot dans le gouvernement d'Emmanuel Macron n'était qu'une manœuvre cosmétique et décorative : c'était un pur coup de com' destiné à récupérer au profit de ce dernier l'aura de popularité dont est nimbée l'image médiatique de Hulot. Pur et simple alibi dans un gouvernement par ailleurs entièrement converti à l'ultralibéralisme, Nicolas Hulot a quand même mis une année et le pouce avant d'avouer publiquement qu'il ne comptait pour rien dans les forces en présence. Il a mis plus d'un an pour admettre et avouer qu'il n'était qu'une potiche.

Le départ de Hulot met à nu et dévoile au grand jour la vraie vérité de Macron à l'égard de la défense de l'environnement. Je l'entends d'ici penser très fort la même chose que Nicolas Sarkozy : « L'écologie, ça commence à bien faire ! ». Cela s'appelle "METTRE BAS LES MASQUES". Oui, Nicolas Hulot n'était que le masque vert du président de la république (à ne pas confondre avec Le Visage vert, péché véniel du par ailleurs grand Gustav Meyrink, l'immortel auteur du Golem et de La Nuit de Walpurgis).

Que révèle l'aveu public d'impuissance de la part de l'ex-ministre ? Selon moi, malgré toutes les belles déclarations sur la prise de conscience de l'urgence, les gens au pouvoir et tous les cercles intéressés qui grenouillent pour orienter les décisions en leur faveur se soucient de l'écologie comme de leur premier biberon. Pour l'économie et pour la politique (ça va ensemble, puisque les deux ont à voir avec le pouvoir), la nature est un réservoir, et tant que le réservoir n'est pas complètement à sec, il faut y aller joyeusement. Tant qu'il reste des victuailles dans le placard, pas de raison de ne pas se servir. Les gens qui sont aux manettes ne sont pas prêts à changer les règles du jeu et les façons de fonctionner. Il semble même que le contraire soit vrai (un rapport suggère de construire six EPR dans les vingt ans qui viennent).

Soit dit en passant, ceux qui classent les écologistes parmi les groupes de pression ("lobbies") se foutent de la gueule du monde. Il suffit de comparer les forces de frappe en présence pour se rendre compte que la capacité des défenseurs de l'environnement d'influer sur les décisions n'a rien à voir avec le pouvoir de nuisance des légions de porte-flingue grassement payés pour représenter les industriels auprès des décideurs : la FNSEA (une sorte de mafia) bombarde le gouvernement de demandes de dérogation pour pouvoir continuer à répandre leurs pesticides néonicotinoïdes qui exterminent les abeilles. Et je ne parle pas des instances européennes de Bruxelles, où les vrais lobbyistes – qui se comptent par milliers – ricanent de voir le petit Martin Pigeon suer sang et eau pour faire avancer la cause écologique.

Macron, sans rien avouer publiquement, a emboîté le pas derrière Donald Trump : il a concrètement dénoncé les accords de Paris (COP 21). La seule loi de Macron est celle de la compétition économique acharnée, compétition dans laquelle tous les moyens sont bons. Avec les conséquences qu'on sait pour la planète et l'humanité.

Voilà ce que révèle la démission de Nicolas Hulot. 

La planète sait donc à quoi s'en tenir sur le sort qui lui est réservé. Même chose pour les humains qui l'habitent. 

jeudi, 21 juin 2018

DIVERSIONS

Des nouvelles de l'état du monde (N°56).

« NOTRE MAISON BRÛLE, ET NOUS REGARDONS AILLEURS. »

Jacques Chirac, en 2002, à Johannesburg.

Qu'est-ce que c'est, faire de la politique, dans une démocratie de masse ? C'est d'une part agir sur le réel (ou plutôt donner l'impression qu'on est en mesure de modeler le réel pour le bien des masses), et d'autre part faire participer les dites masses à ces actions (ou plutôt donner l'impression aux masses qu'elles participent aux décisions qui les concernent). Macron, à la tête du pays, montre qu'en la matière, il est un grand virtuose. Et d'une manière qui m'incite à reformuler la formule creuse de Chirac.

« Pendant que nous mettons le feu à la maison, faisons en sorte que les masses regardent ailleurs. »

J'explique : l'habileté ahurissante de Macron consiste, pendant qu'il s'efforce de parachever l'entreprise de destruction de la maison commune, à agiter des chiffons rouges pour hypnotiser les foules. Il est passé maître dans cet art qui tient de la prestidigitation. D'un côté, il met le feu à tout ce qui ressemble encore à du "bien commun" (bientôt une insulte, vous allez voir), et de l'autre, il amuse la galerie .

La maison qui brûle ? La planète, bien sûr, mais pas que. Pas besoin de reprendre l'énumération, il suffit de se tenir au courant des événements pour se trouver noyé dans l'information. Tiens, cette baleine venue agoniser sur une plage de Thaïlande, le ventre plein de sacs plastique qui l'empêchaient de se nourrir. 

La maison qui brûle ? Pêle-mêle (ça veut dire dans le plus grand désordre et dans toutes les directions, mais un tir méchamment groupé dans le temps), quelques titres dans le journal (avec les dates précises) :

Effondrement des colonies d'abeilles en France (les apiculteurs [happy-culteurs ?], en détresse, demandent au gouvernement un plan de soutien exceptionnel aux sinistrés) (8 juin) ;

Confronté à l'érosion des sols, le Rwanda reforeste massivement, (sous-titre : l'épuisement des terres menace la sécurité alimentaire du pays) (17 juin) ;

Touffeur et pollution extrêmes à New Dehli (sous-titre : une tempête de poussière piège la ville indienne) (17 juin) ;

En Chine, des citoyens sous surveillance (sous-titre : la ville de Suqian, un agglomération de cinq millions d'habitants, teste un système de notation des personnes et des entreprises censé instaurer une société plus fiable) (16 juin) ;

L'homme pousse les animaux à une vie nocturne (sous-titre : l'expansion humaine bouleverse les modes de vie des mammifères sur toute la planète) (16 juin) ;

Les Antilles face au désastre des sargasses (sous-titre : malgré un plan d'urgence annoncé par l'Etat pour lutter contre ces algues, la population se sent abandonnée) (15 juin) ;

Chute de l'intelligence (sous-titre : le QI, après avoir augmenté au cours du XX° siècle, régresse depuis 1995 dans les pays développés. Une étude sur des conscrits norvégiens permet d'attribuer cette baisse à des facteurs environnementaux et non à des causes génétiques) (13 juin) ;

Alerte, l'océan coule ! (sous-titre : Vice-première ministre de Suède, Isabella Lövin invite les autres nations à protéger l'océan pour éviter une catastrophe humanitaire mondiale) (13 juin) ;

Le métier d'enseignant ne fait plus rêver (sous-titre : les concours de recrutement de professeurs attirent moins de candidats) (13 juin) ;

Inégalités scolaires : la France montrée du doigt (sous-titre : les zones d'éducation prioritaire manquent de professeurs diplômés, selon l'OCDE) (13 juin) ;

Dans l'Utah, la bataille pour protéger Bears Ears (sous-titre : Donald Trump a ouvert à l'exploitation minière et pétrolière une région indienne classée par Barack Obama) (13 juin) ; 

La France exposée aux migrations africaines (article qui souligne que les femmes africaines sont très prolifiques : entre trois et sept enfants chacune, à comparer avec les taux européens) (12 juin) ;

"La pire crise humanitaire depuis la seconde guerre" (sous-titre : La faim augmente de nouveau dans le monde, alerte le directeur du Programme alimentaire mondial) (12 juin) ;

Chlordécone : une honte d'Etat (intertitre : et cet empoisonnement a été décidé en connaissance de cause ; autre intertitre : plus de 90% des Antillais présentent des traces de ce perturbateur endocrinien) (10 juin) (commentaire : entre les algues et le chlordécone, les Antillais sont gâtés) ;

Climat : vers 4° à 5°C de plus à la fin du siècle à Paris (sous-titre : Météo France publie ses projections pour la capitale en fonction des scénarios d'émissions mondiales de CO2) (9 juin) ;

CAC 40 : la priorité aux actionnaires contestée (sous-titre : dans un rapport, l'ONG Oxfam dénonce un partage des profits devenu très défavorable aux salariés) (15 mai) ; 

"La montée des inégalités s'impose comme une préoccupation" (15 mai) ; 

Michel Aglietta, penseur des limites du capitalisme (sous-titre : alors qu'un colloque vient de lui être consacré à la banque de France, trois chercheurs estiment qu'il est temps de suivre les voies tracées par l'économiste pour échapper aux pathologies du système) (31 mai) ;

En Tanzanie, le tourisme chasse les Masai (sous-titre : les zones interdites au peuple semi-nomade se multiplient) (12 mai) ;

Comment les humains déclenchent des tremblements de terre (sous-titre : une étude montre les mécanismes par lesquels la fracturation hydraulique, la géothermie et l'extraction de gaz provoquent des séismes (12 mai) ; 

Le fléau des batraciens venait de Corée (sous-titre : la pandémie, qui décime les amphibiens, s'est répandue à la faveur du commerce mondial) (16 mai) ; 

Une hausse de plus de 1,5°C dévasterait la biodiversité (une étude montre que limiter le réchauffement est un enjeu vital pour les animaux et les plantes) (19 mai) ; 

La France autorise une raffinerie qui va accentuer la déforestation (le préfet des Bouches-du-Rhône donne son feu vert à la bioraffinerie de La Mède, qui va exploiter 300.000 tonnes d'huile de palme par an) (19 mai) (commentaire : les deux pieds les deux mains dans La Mède) ;

La faune sauvage victime de la cybercriminalité (sous-titre : l'ONG IFAW révèle l'ampleur du commerce en ligne qui met en péril des espèces menacées d'extinction) (24 mai) ;

Bientôt des bébés à la carte ? (sous-titre : profitant des progrès des techniques de séquençage de l'ADN, des start-up américaines proposent aux particuliers, à grand renfort de marketing, une gamme de tests évaluant le risque pour eux d'avoir un enfant malade) ( 24 mai) ; 

Nicolas Hulot "sonne le tocsin" (sous-titre : le ministre de la transition écologique présentera en juillet un plan d'action contre l'érosion du vivant, après une consultation du public) (20 mai) (commentaire : monsieur Alibi et monsieur Faux-Cul ne quitteront pas le navire : la place est trop bonne) ;

Les conflits environnementaux se multiplient en Inde (sous-titre : treize manifestants ont été tués par la police dans le sud du pays) (27 mai) ;

Quarante ans de financiarisation de l'économie (dans un dossier "Les actionnaires, profiteurs ou investisseurs ?" (27 mai) (commentaire : "chérie, devine qui vient piquer ton dîner ?") ;

La pollution industrielle imprègne les habitants de Fos-sur-Mer (sous-titre : une étude relève une surimprégnation, notamment en plomb, une surexposition aux particules ultrafines, et souligne un "effet cocktail") (30 mai) ;

L'interdiction du glyphosate rejetée par les députés (assez éloquent : pas besoin du sous-titre) (30 mai) ;

La loi alimentation enterre plusieurs promesses de Macron (sous-titre : malgré les avancées, le texte est jugé comme "un rendez-vous manqué" par de nombreux députés, y compris dans la majorité) (31 mai) (commentaire : en politique, tout dans le clairon) ;

Climat : les Américains ont enrayé la dynamique (pas besoin du sous-titre) (1 juin) ;

Donald Trump, portrait d'un tricheur (commentaire : cet homme est vraiment, et collectivement, dangereux : où il entraînera les USA, là il entraînera l'Occident) (1 juin) ; 

Le modèle français du logement social en danger (sous-titre : les ponctions financières imposées au monde HLM, qui le fragilisent, ne seront qu'à moitié compensées) (5 juin) ;

Richesse : les écarts se creusent entre propriétaires et locataires (entre 1998 et 2015, l'envolée des prix de la pierre a gonflé de 133% le patrimoine des détenteurs d'un bien immobilier) (7 juin) ;

Chaque année, la contrefaçon fait perdre 60 milliards d'euros à l'Europe (7 juin).

Dernier arrivage : 

Le vignoble français est menacé par le dépérissement (sous-titre : les maladies des ceps touchent un pied sur dix) (20 juin)

La grande distribution fait son beurre sur le dos des agriculteurs (sous-titre : les prix agricoles ont progressé de 3% en 2017, selon l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires) (20 juin) (commentaire : c'est beau, un "Observatoire") (détail : le kilo de jambon, en 2017, a rapporté 3,74€ à l'agriculteur et 4,17€ au distributeur, combien pour l'actionnaire ?) 

Tous ces titres et sous-titres sont tirés, mot à mot, du journal Le Monde.

Bon courage à tout le monde !

 

Emmanuel Macron n'oublie pas de faire sa part : il continue à détruire ce qu'il reste de commun dans ce qu'on appelle les biens. Il continue à désengager l'Etat de toute responsabilité, et il continue sur la lancée de tous ses prédécesseurs : comme Jospin, comme Chirac-Villepin, comme Sarkozy, il vend les bijoux de famille (Aéroports de Paris, Engie, Française des jeux, sans compter tout ce qui est en train de pointer le bout de l'oreille : Orange, PSA, Renault, quoi encore ?), il achève de privatiser le bien public pour que ce qui nourrissait le budget de l'Etat rapporte enfin quelque chose aux propriétaires privés (je caricature, mais c'est la tendance : on se souvient de la privatisation des autoroutes).

Pendant qu'il fait son Néron au petit pied face à Rome incendiée, Macron, en artiste ("qualis artifex pereo", soupirait Néron au moment de mourir), pince les cordes des "débats de société" pour amuser la galerie : il est à fond pour qu'on réprime sévèrement le "harcèlement de rue". Il est à fond (enfin, ça dépend des sondages du jour) pour la libéralisation de la PMA pour les lesbiennes et de la GPA pour je ne sais plus qui. Il est à fond pour l'entente entre les religions de France (même s'il le pense, il a peur d'affirmer que l'islam ne saurait être une "religion de France"). Il est à fond contre le racisme et l'antisémitisme. Il est à fond contre les discriminations. J'oubliais la "limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes à doubles sens de circulation" !

J'ajoute aujourd'hui [28 juin] la réécriture de la Constitution avec disparition du mot "race", et en "écriture inclusive", s'il vous plaît.

Qu'on me pardonne, mais je ne vois dans ces bisbilles "culturelles" et concertées que des chiffons rouges, des rideaux de fumée destinés à empêcher les foules de porter leur attention sur ce qui, demain, rendra leur vie personnelle concrète plus difficile. Sur ce qui aggrave tous les jours l'état de la planète et de l'humanité. Pendant qu'on s'arrange pour que les mentalités individuelles et les subjectivités épidermiques se fassent la guerre, on ne touche pas aux processus de production, on ne touche pas à la structure de la machine : on laisse le rouleau compresseur avancer à son rythme imperturbable. 

On ne m'excusera peut-être pas, mais tant pis : pendant que la réalité des conditions de vie se dégrade un peu plus tous les jours, Macron lance de très beaux, très vifs "Débats de Société". Résultat, les gens s'écharpent au sujet des comportements des uns, de l'identité des autres, de l'aspect des choses : affaire Weinstein, avec les traîtresses qui affirment leur "droit" à être "importunées" ; compétition entre les dénonciateurs de l'antisémitisme et les ennemis de l'islamophobie ; mise au ban de la société de tout ce qui est soupçonné de véhiculer l'homophobie.

Moralité : aussi longtemps que régnera la zizanie au sein de la population sur des sujets sociétaux, les auteurs des dégâts réels infligés à l'environnement, aux ressources alimentaires, à tout ce qui fait la vie humaine agréable et désirable, pourront dormir tranquilles et se sentiront encouragés à poursuivre leurs efforts de destruction. 

Conclusion : l'art de la politique consiste à désigner la lune à la foule des badauds, pour que ceux-ci oublient de regarder le doigt qui appuie sur la détente.

Un bon politicien est un bon prestidigitateur : en donnant son spectacle, il abolit la réalité.

La prestidigitation ? Faire apparaître les choix individuels de vie comme plus importants que les conditions matérielles collectives de l'existence. Qui sont parfaitement mesurables et objectivables, elles. Ce qui n'est pas le cas des subjectivités.

mercredi, 09 mai 2018

LE MONDE DANS UN SALE ETAT

2016 NICOLINO FABRICE.jpg5 juin 2016

2 

Les multiples diagnostics posés par des gens de multiples disciplines sur la santé actuelle et à venir de la planète, des hommes qui la peuplent et de la civilisation que les occidentaux (disons plutôt les Américains) ont échafaudée et exportée partout dans le monde, ces diagnostics sont donc très clairs : sale temps pour l’humanité. 

Je viens d’ajouter un livre à la somme démoralisante des lectures citées hier. Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture (Les Echappés, 2015) n’est pas seulement un pamphlet où le journaliste Fabrice Nicolino tire à boulets rouges sur la conception de l’agriculture que responsables politiques, capitalistes et ingénieurs (agronomes, chimistes, etc.) ont imposée au reste du monde. C’est aussi un essai (« brillant », lit-on en 4ème de couverture, en tout cas très bref : en 120 pages, la messe est dite) très informé, où l’auteur raconte l’histoire de la crise de démence industrielle dans laquelle l’humanité a été plongée au 20ème siècle. A commencer par le premier massacre industriel de ce siècle passé : la guerre de 1914-1918.

Cette démence porte de jolis noms : la « rationalisation », la mécanisation de tout le travail humain, en attendant sa robotisation. En un mot, l’industrialisation à outrance de toutes les tâches humaines. Même de la mort, comme l'ont prouvé les camps de Maidanek, Sobibor, Treblinka et un autre dont le nom trop connu est devenu un emblème. 

L'industrialisation, c’est-à-dire la séparation radicale de la conception de la tâche et de son exécution. C’est-à-dire la décomposition du processus de production d’un objet en une multitude d’opérations simples. C’est-à-dire l’interposition de la machine entre le travailleur et ce qu’il fabrique. C’est Christopher Lasch qui le dit dans La Culture du narcissisme : la majorité des travailleurs qui ont été mis à la chaîne de fabrication sont dépossédés de l’essentiel. Karl Marx (eh oui !), longtemps avant lui, avait appelé ça l'"aliénation".

Fabrice Nicolino, s’il concentre son propos sur les problèmes spécifiques de l’agriculture, est bien obligé d’élargir le champ d’investigation. Que signifie en effet l’industrialisation de la production alimentaire ? Deux choses : la mécanisation et la chimie, dont le livre retrace l'histoire de l'installation catastrophique et définitive dans le paysage des campagnes françaises que les deux fléaux s'acharnent à détruire.

Au départ, Nicolino oppose deux conceptions radicalement incompatibles de la production agricole, qu'il personnifie en les personnes d'André Pochon et Michel Debatisse. L'auteur a croisé la route du premier il y a vingt ans. Ce paysan de Saint-Mayeux, qui ne tient pas à devenir un esclave du métier (il tient à consacrer du temps à sa famille et à la sieste), exerce son art sur huit hectares, qui produisent « autant que sur vingt et même vingt-cinq hectares », s'épargne un énorme labeur inutile en ayant des idées.

Par exemple, il innove par rapport à la tradition en plantant ses prairies, ce que ses ancêtres ne faisaient pas. Il assemble ainsi "ray-grass" et trèfle blanc, un fertilisant qui lui évite le recours aux engrais azotés. Son refrain s'inspirait de René Dumont, l'agronome qui fut candidat-président : « Regardez bien votre vache, c'est un animal extraordinaire ; elle a une barre de coupe à l'avant, et un épandeur à l'arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d'un pré, elle fait le travail toute seule ». L'INRA de Quimper s'intéresse d'abord aux pratiques d'André Pochon, mais ne tarde pas à les jeter au panier : « Que seraient devenus les marchands d'engrais et de matériels, qui font toutes les lois agricoles ou les sabotent ? ». Sans compter la terreur que faisait régner le Crédit Agricole sur l'ensemble du milieu.

On a envie de fredonner Brassens, vous savez : « Que la vie serait belle en toute circonstance, si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part). Le premier jobard dont il est question est Michel Debatisse, futur président de la toute-puissante FNSEA, un féroce partisan du productivisme agricole. Cette conception entre tout à fait dans les vues d'un célèbre ministre de l'Agriculture : Edgard Pisani. C'est ce dernier qui déclare, le 20 février 1965 : « La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande ».

Nicolino précise que cette conception productiviste est directement empruntée aux Américains : plusieurs hauts responsables ont été littéralement estomaqués par leur visite aux abattoirs de Chicago, d'énormes usines-cathédrales capables de "traiter" des milliers de bêtes dans un temps ridiculement court. Jean Bustarret, futur directeur de l'INRA, fait aussi le voyage : « Comme les copains, il en revient émerveillé par la productivité, et devient un militant du maïs ». Résultat : « Une plante tropicale, grosse consommatrice d'eau d'irrigation, d'engrais et de pesticides, déferle sans que quiconque ait la moindre idée des conséquences ». Tiens, pour voir les dégâts, longez seulement en voiture la plaine d'Alsace du sud au nord (ou l'inverse).

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Ce n'est pas Chicago : c'est Cincinnati dans les années 1880.

Source : le Journal des Voyages, même époque.

On devine qu'André Pochon a perdu, puisque c'est Michel Debatisse qui a gagné. Fabrice Nicolino complète son tableau d'un désastre annoncé en faisant mention de l'invention des pesticides et de leur application massive dans les pratiques agricoles. Il s'attarde bien sûr sur le cas du DDT, ce poison encore en usage, me semble-t-il, dans pas mal de pays, qui finira par être abandonné, pour cause de nuisances, dans les pays industriels. Il évoque aussi la destruction des paysages sous les coups de la mécanisation à outrance : il est indispensable de permettre aux engins d'enginer.

Résultat : plus de haies, fini, le découpage invraisemblable de la terre en parcelles de plus en plus minuscules au gré des successions. Il est vrai qu'on ne peut laisser le cadastre se transformer en sac de confettis, mais ce qui était une nécessité raisonnable a été utilisé comme prétexte pour laisser libre cours à l'invasion des machines. On a appelé ça le Remembrement.

On doit à cette Terreur administrative des paysages comme ceux de la Beauce, où la terre, sur des dizaines de milliers d'hectares, est désormais morte, et ne parvient à produire qu'à coups d'injections massives d' "intrants". 


Ci-dessus, pour les amateurs, trente-six minutes de constat et de dénonciation par Claude Bourguignon et d'autres intevenants. Attention : certaines images, mais surtout l'ensemble des propos et des "acteurs" de cette vidéo sont de nature à heurter les âmes sensibles. Ne pas s'abstenir : s'accrocher !

Rien qu'en Bretagne, selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre (un universitaire spécialiste de la biodiversité), « 280.000 kilomètres de haies et de talus boisés auraient été arasés dans cette région entre 1950 et 1985 ».

L'état actuel de la France agricole (mais ça vaut pour la plupart des pays) est le résultat de la confiscation des métiers agricoles par des technocrates, des crânes d’œuf, des rats de bureau qui ont fait de l'agriculture une construction intellectuelle et ont élaboré pour elle des modèles théoriques, d'une grande rationalité en apparence, mais déconnectés de la terre concrète, qu'on l'appelle terroir, territoire ou terrain. Leur idéal, c'est de faire de la terre nourricière une usine, une machine à nourrir. Il y a eu clairement, en haut lieu, une implacable volonté politique d'imposer ce modèle, à l'exclusion de toute autre possibilité.

Fabrice Nicolino s'approche de la vérité idéologique contenue dans un tel projet, quand il écrit : « Tous mêlés dans une structure clairement paratotalitaire, vouant un véritable culte à la chimie de synthèse et aux pesticides, tout l'espace est occupé. Cinquante personnes peut-être, dans cette France de la Libération, décident du sort des pesticides, et tous mangent dans la main de Willaume, qui multiplie les occasions - congrès, banquets, conférences, foires - de les réunir ». 

Et ce n'est pas avec la terrible et bureaucratique FNSEA, et ce n'est pas avec l'impitoyable « concurrence libre et non faussée » imposée par une Europe totalement aveugle, que quiconque va pouvoir changer quoi que ce soit à l'épouvantable situation dans laquelle se trouve cette frange de la population (réduite désormais à pas grand-chose), qui portait autrefois la fière appellation de Paysannerie.

De profundis.

Voilà ce que je dis, moi. 

lundi, 07 mai 2018

L'ORDURE OGM

Retour, un peu plus récent que de précédents billets sur le même thème remis en ligne (voir 15 au 19 avril), sur un problème qui commence à dater, mais aussi et surtout à convaincre que le débat scientifique devient un piège diabolique, quand il est instrumentalisé par des transnationales, qui n'ont pour souci que de retarder par tous les moyens et le plus longtemps possible d'éventuelles décisions politiques de réglementation, de régulation, voire d'interdiction de leurs produits innovants.

La force de frappe financière et juridique (ça va ensemble) des grandes firmes industrielles doit avoir quelque chose de proprement décourageant pour des gens qui considèrent comme valide le principe de précaution, au prétexte qu'on leur oppose selon lequel il est une entrave aux "Progrès de la Science". Entre les mains des firmes, le "débat scientifique" est, en même temps qu'un argument presque imparable, une pure proposition dilatoire, destinée à lui laisser gagner le temps nécessaire pour installer son produit dans la réalité des pratiques, de rendre son usage irréversible. Ce qu'on appelle la "politique du fait accompli".

Et je ne me fais guère d'illusion sur la possibilité, dans de telles situations, d'obtenir l'inversion de la charge de la preuve : au lieu que les autorités décisionnaires obligent des scientifiques neutres et indépendants à faire la preuve de la nocivité des produits inventés par les grandes firmes avant d'en réguler la vente ou de les interdire, il faut exiger au contraire que ce soient ces dernières qui fassent la preuve (et pas la preuve par copinage et "fondations" complices) de l'innocuité de leurs produits AVANT que ceux-ci soient mis sur le marché (comme l'industrie pharmaceutique le pratique, ou plutôt semble le pratiquer, ou pour mieux dire : fait semblant de le pratiquer, pendant que les "autorités" ferment les yeux).

24 mai 2016

Donc, Bayer propose aux actionnaires de Monsanto de leur verser au total 55 milliards d’euros s’ils veulent bien lui vendre leurs actions – à 37 % au-dessus du cours de Bourse. Le mouvement naturel du capitalisme est (pour aller vite) depuis longtemps de concentrer la puissance (je veux dire : la richesse, le prestige, et puis aussi ce qu'on appelle du drôle de nom de ... Liberté (plus on est riche, aujourd'hui, plus on est libre) !  Cela pour éliminer la concurrence et établir dans la mesure du possible une situation de monopole. Cela pour dicter la loi et maximiser les profits en fixant les prix. Cela se passant sur un soi-disant « marché », où la fable de la « concurrence libre et non faussée » raconte au bon peuple le conte de fées du « juste prix ». 

Monsanto et Bayer se tirent la bourre dans le domaine de la chimie, plus précisément de l’agrochimie, et encore plus précisément dans le domaine des OGM. Ne parlons pas du glyphosate, ce composant principal de l’insecticide-vedette de Monsanto, dont la France est spécialement friande. 

Stéphane Foucart, qui intitule « Un savant à notre goût » sa chronique « Planète » du Monde daté 24 mai, évoque le cas de M. Boobis (« consultant pour des organisations financées par des entreprises commercialisant le fameux glyphosate »), un scientifique qui est à l’origine du message très rassurant sur le sujet, en totale contradiction avec les conclusions du CIRC, collège de spécialistes du cancer, exempts de ce qu’il est convenu d’appeler « conflits d’intérêts ». 

C’est un truc « controversé », vous savez, ce genre de trucs sur lesquels diverses agences (CIRC, EFSA, OMS, …) composées de savants très savants s’étripent par « rapports » interposés ? Tant qu’il y a « controverse » entre scientifiques (difficile parfois de distinguer entre ceux financés par de l'argent public et ceux dont les laboratoires sont financés par des "fondations" intéressées à ce que les résultats répondent à leurs objectifs bien précis – qui oserait parler ici de "conflits d'intérêts ?), au moins les politiques, responsables et autres décideurs ne sont pas mis en face de cruelles décisions à prendre pour protéger la santé des simples citoyens. Et pendant que les abeilles meurent en masse, les actionnaires se frottent les mains. Faire régner le doute, c'est tout un métier, et qui peut rapporter gros à ceux qui l'exercent : voir à ce sujet l'excellent livre d'Oreskes et Conway Les Marchands de doute.

Ne parlons que des OGM. Sont-ils indispensables ? Sont-ils nocifs ? Laissons les scientifiques débattre de cette grave question. Quand on y verra plus clair, il sera bien temps de prendre une décision. En attendant, laissons la « controverse » prospérer, croître et embellir. Et n’approfondissons pas trop la question de savoir si les scientifiques embarqués dans les diverses agences en bisbille sont ou non financièrement et personnellement intéressés au prorata des résultats des recherches qu’ils mènent, telles qu’ils apparaissent dans les « rapports » publiés. Laissons de côté la question de savoir dans quelle mesure ils sont vraiment désintéressés.

[Sont-ils indispensables ? Sont-ils nocifs ? Voilà bien deux questions désarmantes de naïveté. Une question – un peu moins naïve – consiste à s'interroger sur les motivations réelles et profondes de la transnationale à mettre sur le marché des produits innovants. La réponse est simple et désespérante : les motivations ne sont jamais humanistes, généreuses et universalistes, et n'ont jamais visé à faire progresser l'humanité sur la voie de la voie du Progrès, mais à enrichir ceux qui ont mis la chose au point et ceux qui ont placé leur argent dans l'affaire en espérant que ça leur rapporte un maximum. Fabriquer les formes du monde à venir et s'en faire le propriétaire et le bénéficiaire, si possible "ad vitam aeternam". Ajouté le 6 mai 2018.]

Se laisser hypnotiser par la « controverse » scientifique sur les OGM, c’est suivre un chiffon rouge qui vous détourne de l’essentiel. Le plus grave n’est peut-être pas dans le « Roundupready » de Monsanto (bien que ça ne soit pas très sympathique). Le plus grave est dans les brevets qui posent la griffe d’une grande transnationale sur l’agriculture mondiale, c’est-à-dire sur l’alimentation de l’humanité. Je veux dire dans la confiscation, dans l’accaparement, par des gens surtout occupés de profits et de dividendes, des ressources collectives concernant un besoin essentiel des hommes. 

La « controverse » scientifique sur les OGM est l’arbre (un de plus !) qui empêche de voir l’immense forêt de la Grande Privatisation de Tout. La logique ici à l’œuvre aboutit à installer une barrière de péage devant tous les gestes de la vie quotidienne qui sont encore à l’abri de la dictature du « Marché ». Un certain nombre de gens qui voient un intérêt financier potentiel dans tout ce qui ne leur rapporte encore rien ont bien l’intention de s’approprier tout le vivant. 

L’ordure OGM est moins dans les manipulations génétiques et les éventuels risques qu'elles font courir à la santé humaine que dans les panneaux « Propriété Privée, Défense d’entrer » que des troupes de bandits en costumes trois-pièces sont en train de planter devant tout ce qui ressemble au Bien Commun, après avoir obtenu des instances politiques que la LOI soit mise à leur service. 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 05 mai 2018

CLIMAT : L'ARBRE ET LA FORÊT

Je remets en ligne aujourd'hui un billet publié ici en 2015. Nous sommes en mai 2018.

Le résultat concret de la saisissante prise de conscience planétaire de la gravité de la situation est immédiatement perceptible. Il suffit de lire le journal Le Monde, ce journal autrefois estimable, et qui ne sert à présent, hélas, plus à grand-chose d'autre que de jouer les "lanceurs d'alerte" à propos de l'état de la planète, dans sa rubrique "Planète", la bien nommée, cornaquée par Stéphane Foucart. Pour beaucoup d'autres rubriques (exceptons la page "Sports", par charité, où il n'arrive cependant pas à égaler la coruscance des comptes rendus de matches de foutbal de L'Equipe), Le Monde ne sait apparemment plus ce que veut dire le verbe "informer" (j'exagère, évidemment¹). Mais alors pardon, comme lanceur d'alerte en écologie, Le Monde nous donne très récemment deux preuves qu'il est encore capable de transmettre ce qu'on appelait de l'information. A l'époque de l'information.

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Sur la "une" du Monde daté jeudi 3 mai 2018. Comme quoi, il n'y a pas que le réchauffement climatique, dans la vie. L'article parle de la pollution de l'air, c'est-à-dire des dizaines de milliers de produits chimiques qui se baladent de l'atmosphère jusque dans nos poumons. Mais dans le hors-champ de cet article, il faut se représenter les autres dizaines de milliers de molécules inventées par l'homme, et qui se baladent non seulement dans l'air, mais aussi dans l'eau et dans la terre, jusqu'à imprégner l'intégralité de nos organismes depuis nos estomacs jusqu'à la moelle de notre mort.

2018 05 04.jpg 

Page 5 du Monde daté 4 mai 2018 (si, si, c'est hier). Sous-entendu, selon moi, de la phrase explicative : les riches se demandent comment faire croire aux pauvres (je parle des pauvres des pays pauvres, parce que là-bas, il y a aussi des gens très riches qui savent très bien à quoi s'en tenir, et qui font ce qu'il faut pour que ça continue) que le développement est encore possible sans que les dits pays aient à se doter d'une industrie digne de ce nom, seule authentiquement productrice de richesses, c'est-à-dire sans se doter de sources inépuisables de pollutions diverses. Remarquez, à défaut, les pays riches peuvent toujours considérer les pays pauvres comme des poubelles, et s'imaginer qu'ils n'y tomberont jamais, dans la poubelle. Quand ils y seront tombés, comme cela ne peut manquer d'arriver, ils chanteront des hymnes à la gloire de la COP 21, de la COP 22, de la COP 23, de la COP 24, de la COP 167, ....

Commentaire qui n'a rien à voir (quoique ...) : tout le monde parle du Brexit, mais j'ai l'impression que plus on en parle, moins on le voit venir. C'est bizarre : je ne peux pas m'empêcher de faire le rapprochement (et l'antithèse) : plus on parle du réchauffement climatique, plus on le voit venir, je veux dire : plus on le voit accourir à grandes enjambées, et moins on voit la volonté d'y faire face. Et qui parle des molécules chimiques ? De l'épidémie en cours des maladies chroniques ?

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21 octobre 2015

L’arbre du climat cache la forêt de l’état de la planète.

Bien sûr, les gaz à effet de serre. Bien sûr, la production d’énergie par l’exploitation des fossiles arrachés au sous-sol. Bien sûr, le CO² (mais on oublie souvent le méthane CH4, le dioxyde d’azote N2O et encore plus souvent le trifluorure d’azote NF3, aux effets 17.200 fois supérieurs à ceux du CO² – heureusement, la production n’a rien à voir). 

C’est très bien de lutter contre le réchauffement climatique et la libération dans l’atmosphère de toutes sortes de gaz à effet de serre. Indispensable. Surtout que les yeux des responsables politiques de la planète ont eu bien du mal et mis bien du temps à s’ouvrir, du fait de l’action puissante d’une troupe de marchands de sable réunis en lobbies redoutablement efficaces pour prolonger le sommeil des décideurs. 

Je ne dis donc pas qu'il ne faut pas lutter. La vérité oblige cependant à dire que s’il n’y avait que ce problème du réchauffement, il y aurait de quoi entretenir un relatif optimisme. Ce n’est hélas pas le cas. Est-ce que l’espèce humaine marche vers sa propre extinction ? Certains ne sont pas loin de le croire. Paul Jorion en parle explicitement, mais il n’est pas le seul. 

Je citerai seulement le bouquin de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peu s’effondrer (Seuil, 2015, voir mes billets du 22 au 24 juin), où ils énumèrent dans la première partie les caractéristiques du véhicule dans lequel l’humanité est embarquée. Voici ce que cela donne dans les têtes de chapitres : « 1 – L’accélération du véhicule [avec en sous-titre : "Un monde d’exponentielles"] ; 2 – L’extinction du moteur (les limites infranchissables) ; 3 – La sortie de route (les frontières franchissables) ; 4 – La direction est-elle bloquée ? ; 5 – Coincés dans un véhicule de plus en plus fragile ». La métaphore est certes exploitée bien lourdement, mais elle donne quand même à réfléchir. 

Laissons de côté toutes les guerres chaudes qui se mènent en maints endroits, ainsi que tous les problèmes politiques, géopolitiques, géostratégiques divers, qui introduisent pourtant une redoutable instabilité dans les relations internationales.

Pour ne parler que de l’état de la planète, on peut commencer par citer ce qu’on n’appelle plus (peut-être à tort) l’ « explosion démographique », principalement en Inde (qui s’apprête à doubler la Chine), et en Afrique (les projections pour 2100 tablent sur un total de 4,2 milliards). Combien d’humains en 2100, Madame Irma ? Et combien d’humains entassés dans de gigantesques mégapoles échappant à tout contrôle ? 

Et cette population, il faudra bien l’abreuver, mais aussi arroser les champs qui permettront de la nourrir. Y aura-t-il de l’eau pour tout le monde ? Qui tiendra les robinets ? Les propriétaires accepteront-ils de partager ? Les constructeurs de barrage feront-il barrage aux gens situés en aval ? Pourquoi croyez-vous qu’Israël s’accroche au plateau du Golan comme un morpion à son poil ? Parmi les raisons stratégiques, la première est sans doute le besoin qu’il a de maîtriser la source d’approvisionnement du territoire en eau. 

Et puis il y a les océans. Quid de l’acidification, qui induira la disparition du plancton ? Quid de ces continents virtuels faits de bouts de plastique qui flottent entre deux eaux, et qu’on retrouve dans le ventre des albatros morts ? Quid de la disparition des barrières corallières ? Des mangroves côtières, indispensables zones intermédiaires entre la terre et les humeurs océaniques, parfois dévastatrices ? Quid de l’appauvrissement des mers, aux populations halieutiques surexploitées par d’énormes bateaux-usines ? 

Et puis il y a la voracité des bétonneurs qui font main basse sur le sable des côtes pour construire toujours plus d’orgueilleux gratte-ciel, redessinant jusqu’au massacre les dites côtes sans se soucier de la vulnérabilité du littoral que leur goinfrerie provoquera.

Et puis il y a les forêts, ces « puits à carbone », paraît-il. Combien de pays se hâtent d’en faire disparaître de copieuses portions pour les remplacer par des plantations d’hévéas ou de palmiers à huile, parce que ça rapporte davantage en devises ? Mais Ségolène Royal a obtenu de Nutella l’assurance indignée que l’huile de palme que nécessite sa pâte à tartiner est issue de cultures écologiquement responsables et commercialement équitables. 

Et puis il y a l’agriculture industrielle qui extirpe toute vie des sols qu’elle colonise, à coups de pesticides et autres intrants agro-chimiques, les rendant de plus en plus stériles et rétifs à nourrir l’humanité. Et puis il y a les OGM certifiés et dûment brevetés (on appelle ça la « propriété intellectuelle ») de Monsanto, Bayer CropScience et Syngenta, et disséminés dans le monde entier par ces apprentis-sorciers qui n’en ont rien à faire de la santé humaine. Et puis il y a l’industrialisation galopante des élevages bovins, la gestion informatique des troupeaux d’ovins, les batteries de veaux, cochons, couvées soignées préventivement à grands coups d’antibiotiques. 

Et puis il y a les populations humaines, en bout de chaîne alimentaire, qui mangent les produits de cette agriculture, et qui cumulent les saloperies qui y ont été mises. Qui avalent toutes sortes de trucs et de machins terriblement savants, en toute confiance ou parce qu’ils n’en peuvent mais. 

Je m’arrêterai là dans l’énumération non exhaustive. 

Non, il n’y a pas que le réchauffement climatique. Il y a aussi du souci à se faire. 

Ce qui est pratique, dans le réchauffement climatique, et qui fait oublier tout le reste, c'est que la responsabilité est partagée par plusieurs milliards de personnes, c'est-à-dire tout le monde, autrement dit : personne. Si tout le monde est coupable, nul ne l'est. Comment faire, quand le coupable est anonyme et abstrait ? Et ça évite de regarder le problème en face.

Le problème ? Le mode de vie à l'occidentale, dévoreur d'énergie. Réservé à une petite partie de l'humanité (l'occident capitaliste, matérialiste, colonialiste), ce mode de vie est une verrue sur la joue de la planète : c'est laid, mais pas mortel. Multiplié par sept (l'humanité entière), c'est un fléau. Nous faisons semblant de ne pas voir que c'est la façon dont nous vivons qui, étendue à la planète, condamne celle-ci à l'asphyxie. 

Il n'y a pas de croissance propre. Si la COP21 ne se préoccupe que de rendre la croissance accessible aux pays pauvres et émergents, elle est déjà programmée pour un échec.

Qui, sur Terre, serait aujourd'hui prêt à se priver de tous les avantages, à toutes les facilités, à tout le confort que procure la technique ? Moi non plus, je n'ai aucune envie de vivre dans la frugalité.

Le cœur du chaudron où mijote le problème est là, et pas ailleurs.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 02 mai 2018

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 3

24 juin 2015

3/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgBon, je ne vais pas refaire le bouquin. J’en viens au reproche principal : Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont finalement des « fashion-victims » : victimes de la mode de la psychologie sociale, qui sévit apparemment plus que jamais outre-Atlantique. Ils font de la psychosociologie LA clé à ouvrir toutes les portes de toutes les serrures de toutes les sociétés modernes : tout se passe dans le crâne des gens, autrement dit : il suffit d'appliquer à la psychologie des foules quelques techniques adéquates et de savoir sur quels boutons appuyer pour amener les dites foules à agir dans le sens souhaité par quelques décideurs "éclairés". On appelle ça la propagande. Cela pourrait s'appeler avec plus de justesse : la dénégation du réel.

Je résume un peu brutalement les présupposés des auteurs, mais c'est à peu près à ça que revient l'ensemble de la démarche, qui repose sur le socle d'un optimisme à toute épreuve (pourtant nié par les auteurs). Je m'étonne que Paul Jorion ait manifesté tant de considération pour un tel "manuel" (sous-titre lisible en couverture : "Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes", décalque du titre de Beauvois et Joule sur la "Manipulation" : voir hier). A la question : "Que faire ? ", ils répondent : "Agir sur les mentalités". Et c'est là que je me mets à les considérer comme des foutriquets. Des olibrius. D'ailleurs, il suffit de lire pour s'en faire une idée.

Cela commence avec la quatrième de couverture, qui nous apprend en effet que le premier est ingénieur agronome et docteur en biologie. Jusque-là, tout va bien. Mais il est présenté, plus étrangement, comme un « spécialiste des questions d'effondrement, de transition, d'agroécologie et des mécanismes de l'entraide ». Disons que ça devient pour le moins "bigarré". Le second affiche plus frontalement sa bizarrerie : il « est éco-conseiller. Expert en résilience des systèmes socio-écologiques, il est cofondateur du bureau de consultance Greenloop ».

"Expert en résilience" ! "Bureau de consultance" ! Tudieu ! Mazette ! Quelles cartes de visite ! Mais ça me donne plus envie de ricaner que de me laisser impressionner : "spécialiste", "expert" et, pire encore, "consultant", Allez, vas-y, fais mousser ! Non, franchement, il y a amplement de quoi se méfier. Quand des auteurs mettent en avant autant de "spécialités" (sic) disparates, pour ne pas dire hétéroclites, ça commence à sentir le "pipeau". J'ajoute que de telles cartes de visite vous ont un furieux parfum d'Amérique, ce que confirme l'origine très largement américaine des travaux auxquels ils se réfèrent dans leurs 429 notes en fin de volume.

Et puis qu’est-ce qui leur prend, à ces "lucides", de poser pour finir la question de savoir ce que pense l’opinion publique et comment on pourrait corriger les mentalités et les façons d’agir ? Je ne fais quant à moi aucune confiance aux « petits gestes quotidiens », grand slogan de l'intimidation et de la culpabilisation de la masse des gens qui ne font que subir le mode de vie de tout un chacun, mode de vie qui ne dépend de personne en particulier, mais découle d'un système organisé. Tous les acteurs de l'économie, depuis la prospection et l'extraction jusqu'à la gestion des déchets produits, en passant par la conception, la fabrication et la distribution des objets, sont les maillons d'une seule chaîne.

Le bouquin de Beauvois et Joule (voir hier) est très instructif, mais je me méfie de la propagande et de la manipulation comme de la peste. La psychologie sociale qui nous vient des USA a trop de relents de "gestion" des foules, si vous voyez ce que je veux dire. Quitter l'examen des faits pour explorer le champ de l'opinion, est-ce bien sérieux ? Se proposent-ils de lutter contre le capitalisme en bourrant le crâne des masses ? En pratiquant la "psychologie comportementale", cette discipline à tendance totalitaire qui ne vise à rien de moins qu'adapter l'individu aux contraintes qui lui sont faites par ses conditions de vie.

L’essentiel se passe-t-il dans le monde des représentations ou dans le monde concret ? S’agit-il de modifier les façons de voir ou les façons de faire ? S'agit-il d'adapter les individus à un monde de plus en plus invivable ? On le sait, la psychologie sociale sert principalement à peser sur les représentations pour corriger les comportements (ou de préférence l'inverse, selon Beauvois et Joule, et leurs inspirateurs américains), mais seulement en direction des masses laborieuses. Et son moyen d'action est la propagande. Il serait plus intéressant de se demander comment modifier le regard des grands décideurs.

On voit bien là l’influence de redoutables gourous, dont l’ancêtre seBERNAYS PROPAGANDA 2.jpg nomme Edward Bernays, le prophète du « gouvernement invisible », le double neveu de Sigmund Freud (par sa mère et par sa tante), qui est à l’origine de l'emprise actuelle de la publicité, qui est allée chercher dans le subconscient, grâce aux découvertes de la psychanalyse, les « motivations profondes » qui orientent les comportements des acheteurs de marchandises. Le cœur du bouquin de Servigne et Stevens est en définitive un éloge "de fait" de la propagande, et un appel pathétique à son intensification. Le livre de Bernays date de 1928. C'était le livre de chevet d'un certain Joseph Goebbels, ministre de la propagande sous un certain Führer nommé Adolf Hitler.

Comme si l’histoire du capitalisme se réduisait à une sorte d’histoire des mentalités. Une histoire fondée sur l'individu quintessentiel et ses croyances. C’est aussi faux que niais. L’énormité de cette façon de voir éclate dans quelques formules qui dessinent une sorte de paysage façonné par l’idéologie dominante : « Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le processus bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil … » (p. 232-233). Pour les auteurs, le deuil en question est celui qu'il faudra faire un jour prochain de la civilisation thermo-industrielle : retour à "Silex and the city" ? Prennent-ils acte, ce faisant, du caractère inéluctable de l'effondrement ? Non, ce serait trop simple.

La phrase citée ne me semble pas sérieuse : on est dans la gestion psychologique des foules (on pense à l'intervention des « cellules psychologiques » dans les collèges où a eu lieu un drame). Que je sache, le deuil n’est pas un concept scientifique, même si les psychologues s'entendent pour m'affirmer le contraire : il est d'abord un fait, qui découle d'un événement précis. Un fait aux effets imprévisibles : il y a des "veuves joyeuses". L'effondrement en cours, au contraire, est un événement diffus et insidieux : quand on voit le même paysage ou le même visage tous les jours, on a bien du mal à en percevoir la dégradation.

Comment faire son deuil d'un événement qui n'a même pas encore eu lieu ? D'un événement présenté comme possible ou probable, mais à déroulement lent, et au surplus indéfini ? Tant que les auteurs en restent au constat et à l'analyse des faits, leur démarche est d'une pertinence de marbre. La perfection dure 133 pages. Tout le reste, c'est-à-dire la plus grosse partie, qui s'attache à répondre à la question "Que Faire ?", sombre dans le ridicule et la pantalonnade. Voilà ce que ça donne, quand des intellos (en fait, "psychosociologie", c'est un grand sac d'abstractions hétéroclites) se prennent pour Superman et que l'idée leur prend de sauver le monde. Contentez-vous d'observer, de comprendre et d'analyser. Et d'expliquer ce qui se passe. Des scientifiques n'ont pas à s'efforcer de convaincre : ils ont à démontrer.

Petit florilège de la prose qu’on trouve à la fin de ce bouquin : « Le "travail" de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions  que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (p. 233). L'âge adulte ? Non mais je rêve ! Ils en sont là, les auteurs ? A qui croient-ils s'adresser ? Et puis "remarquables travaux" : le lecteur est-il obligé de les croire ?

Un livre qui commence sur un ton on ne peut plus sérieux, mais qui finit sur le ton de la farce : non, messieurs Servigne et Stevens, vous n'êtes pas sérieux : vous êtes des clowns et même pas drôles. Allez, quelques drôleries quand même pour finir : « L’action constructive et si possible non-violente ne peut clairement venir qu’après avoir franchi – individuellement et collectivement – certaines étapes psychologiques » (p. 235). Vous avez noté "si possible non-violente" : on ne promet rien. Et toujours la sacro-sainte psychologie, bien sûr.

« D’abord parce qu’il est trop tard pour [faire son deuil], et ensuite, parce que l’humain ne fonctionne pas de la sorte. » « [L’action] permet dès le début de la prise de conscience de sortir d’une position d’impuissance inconfortable en apportant quotidiennement des satisfactions qui maintiennent optimistes » (p. 235). Il faut positiver, on vous dit.

Et cette perle : « Et si, tout en regardant les catastrophes les yeux dans les yeux, nous arrivions à nous raconter de belles histoires ? » (p. 217). Dans la gueule du dragon, souriez encore, vous êtes filmé.

Remarquez que celle-ci n'est pas mal non plus : « Ecrire, conter, imaginer, faire ressentir ... il y aura beaucoup de travail pour les artistes dans les années qui viennent » (p. 218). Des missions de l'art contemporain : il ne manquait plus que ça.

Et puis celle-ci : « ... car nous aurons grandement besoin de réconfort affectif et émotionnel pour traverser ces temps de troubles et d'incertitudes » (p. 236). Traduction : il est urgent de préparer les masses au pire et de les diriger vers le divan des psy, auprès desquels ils trouverons du réconfort en modifiant leur manière de voir. Besoin de consolation ? Adressez-vous à Leporello, quand il dit à Donna Elvira, au début de Don Giovanni : « Eh ! consolatevi ; non siete voi, non foste e non sarete né la prima, né l'ultima » (c'est pour introduire l' "air du catalogue" : consolez-vous, vous n'êtes ni la première, ni la dernière). Mais Stig environnement,écologie,réchauffement climatique,comment tout peut s'effondrer,éditions du seuil,anthropocène,psychologie sociale,pablo servigne,raphaël stevens,ingénieur agronome,beauvois et joule,petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens,pape françois,nicolas hulot,edward bernays,propaganda,sigmund freud,élisabeth kübler-ross,silex and the city,jul dessinateur,bande dessinée,leporello,don giovanni,donn'elvira,stig dagerman,notre besoin de consolation est impossible à rassasier,éditions actes sud,air du catalogue,denis dufour,notre dame des landesDagerman a définitivement répondu : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud, cf. aussi la prenante œuvre musicale de Denis Dufour (même titre), le compositeur électro-acoustique aux pieds nus). Passons sur cette tentative de recours désespéré au sein maternel.

Plus américain que ça, tu meurs. Et je n'ai pas parlé de l'intuition et des émotions, indispensables ingrédients que les auteurs ajoutent à leur salade. « C’est en agissant que notre imaginaire se transforme » (p. 235). Certes ! Soit dit en passant, c’est tiré de la « théorie de l’engagement » chère à Beauvois et Joule (calquée sur des théoriciens américains), dans laquelle la « dissonance cognitive » (accomplir un geste en contradiction avec ses convictions supposées, qu'ils intitulent "soumission sans contrainte") se résout bientôt par une modification de la façon de penser pour adapter celle-ci aux actes qu'un manipulateur a obtenu que nous accomplissions. Le geste engage, paraît-il, et l'esprit, serviteur servile, apprend ce qu'il doit penser des actes qu'il a accomplis sous influence. Je rappelle que le titre de Beauvois et Joule est Petit traité de manipulation ...

C’est dans cette perspective que Servigne et Stevens nous invitent à changer radicalement notre façon de voir le monde : « … faire le deuil de notre civilisation industrielle … » (p. 238). Je vais vous dire : le problème de ce livre est double. Faisons abstraction de la première partie : il souffre 1 - d’être écrit au futur et 2 - de tomber dans la bouillasse psycho-sociale.  

Le plus curieux ici est que les auteurs ont bien prévenu le lecteur au début : « Ce n’est pas non plus un livre pessimiste qui ne croit pas en l’avenir, pas plus qu’un livre "positif" qui minimise le problème en donnant des "solutions" au dernier chapitre » (p. 21). Toute la fin, malgré cette grande déclaration, est consacrée au « changement de mentalité », c'est-à-dire au "travail sur les représentations", et non pas au travail sur les faits et les choses. Autrement dit, elle tente de répondre à la question « Que faire ? ». Autrement dit, elle ne fait rien d'autre que de proposer des solutions. Autrement dit, les deux auteurs restent d'un optimisme indécrottable. Et c'est peu de dire que les solutions envisagées sont d'une niaiserie confondante, aussi aériennes que vaporeuses, pour ne pas dire nébuleuses.

Le recours à outrance à la psychologie sociale veut seulement dire que les auteurs croisent les doigts (et autres gestes magiques de conjuration du mauvais sort : pourvu que ...), et s'en remettent à l'espoir que les choses s'arrangeront toutes seules. On n'est pas loin de la pensée magique.

En réalité, le message involontaire du livre est d’un pessimisme noir, faute d’entrevoir des manières crédibles et fondées d’inverser les processus en cours. Peut-être Servigne et Stevens pensent-ils qu’un effort massif de propagande serait en mesure d’agir avec assez de force sur les mentalités pour obliger les populations à ... à quoi, au fait ? A se préparer au pire ? Tous deux votent, en masse et à l'unanimité, pour la manipulation des foules. Ils sont dans la croyance en la croyance.

Sans compter qu'on avale déjà des overdoses de propagande, je pose juste la question : qui détient le cordon de la bourse du financement de cette propagande ? Les ennemis de l’aéroport de Notre-Dame des Landes ? Soyons sérieux : sachant de quel côté se trouve le coffre aux picaillons, nous n'avons pas fini d'entendre chanter les louanges de ce "meilleur des mondes" qui est le nôtre. Et nous n'avons pas fini d'entendre le silence sur les conséquences qu'il entraîne.

Dommage que la cause environnementale soit défendue par de tels ouvrages.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 01 mai 2018

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 2

23 juin 2015

2/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgC’est drôle, je n’ai pas très envie de dire du mal d'un livre qui traite d’un thème essentiel, grave, urgent, vital, et pourtant j’ai du mal à en dire du bien. A bien y regarder, je crois bien que ça tient à sa conception terriblement américaine. Je veux dire : importée des méthodes et des façons d’analyser telles que pratiquées aux Etats-Unis. L'appareil des notes impressionne (elles sont au nombre de 429 pour 250 pages de texte !), mais confirme l'empreinte américaine, omniprésente. En plus, ça a un côté horripilant, à cause de la dernière partie. Je vous explique. 

La première partie (un constat en bonne et due forme), jusqu’à la page 133, est absolument parfaite, impeccable, irréprochable, faisant un décompte méticuleux et hallucinant des folies qui constituent, de la moelle des os à la texture de la peau, notre civilisation « thermo-industrielle ». Les auteurs y montrent l’explosion exponentielle (à partir de 1950) de tous les chiffres qui dessinent le bilan général de l’action humaine sur le « système-terre » (Isabelle Stengers aurait dit « Gaïa », il me semble avoir aperçu le mot quelque part, mais pas le nom de la dame, je peux me tromper). Le tableau des pages 33-34 ne parle pas : il hurle. 

Comme je disais hier, c'est l'addition de tous les facteurs qui épouvante : le réchauffement, c'est d'accord, est le facteur le plus global. Mais c'est quand vous y ajoutez tout le reste que vous prenez peur : la déforestation, les effets des poisons chimiques nouvellement sortis des laboratoires et qui imprègnent l'air que nous respirons, les eaux et les vins que nous buvons, les végétaux et les viandes que nous mastiquons, les continents de microplastique qui se concentrent au milieu des océans de la planète, l'acidification de la surface des océans (quid des planctons ?) et l'agonie des récifs coralliens (cf. le récent cri d'alarme au sujet de la Grande Barrière de corail en Australie), liste non limitative. Zieutez plutôt le cumul ci-dessous.

SERVIGNE 1.jpg

La page 33. Le monde actuel commence en 1950. Il faut se dire qu'une exponentielle n'est pas exactement une asymptote.

Ils montrent ensuite l’épuisement matériel irréversible en combustibles fossiles, auquel conduit notre façon de bouffer notre planète pour alimenter nos machines : éliminer en quelques centaines d'années (mettons depuis 1750) un capital qui s'est formé en plusieurs millions d'années, on peut se poser des questions sur la rationalité humaine. Quand se manifesteront les « pics » de production des différentes ressources fossiles ? Inutile de s'en préoccuper, puisque, de toute façon, le résultat sera là tôt ou tard et que c’est notre façon de faire qui le produira nécessairement. L'extraction est mauvaise dans son principe même, alors imaginez sept milliards d'extracteurs. Tout le monde sait, mais tout le monde (moi compris) fait semblant de ne pas savoir, puisqu'il vit comme d'habitude : comme le dit le pape François dans son encyclique, c'est le mode de vie à l'occidentale qui épuise les ressources (je cite en substance).

Le mode de vie « occidental » (pour ne pas parler de l' « américain ») est désirable, agréable et confortable aussi longtemps qu’il reste réservé à un tout petit nombre, mettons cinq cents millions : c’est son extension à sept milliards d’humains (au nom de quoi en seraient-ils privés, en effet ?) qui transforme ce mode de vie en folie et en catastrophe. Illustration lumineuse de la notion d'effet pervers : nous devons la "bombe démographique" à la médecine, cette science et cet art qui guérit les maladies et réduit la mortalité des malades, des femmes qui accouchent et des bébés qui naissent. Et nous devons à l'exigence d'égalité, de justice et de démocratie la généralisation suicidaire d'un mode de vie américanoïde à tous les milliards d'humains qui peuplent la Terre. 

Seul moyen de sauver la planète (si c'est vraiment ça qu'on veut) : cesser de vivre comme des nababs et de se payer sur la bête. Revenir à la raison, à l'extrême sobriété, à la restriction prévoyante et à l'humilité. Si on demandait de lever le doigt à ceux qui sont prêts à le faire (se défaire du frigo, du lave-linge, etc. ...), probable que ... (et moi le premier). Probable que l'humanité attendra d'avoir le pistolet sur la tempe. Mais c'est aussi l'humanité qui tiendra le pistolet : ça veut dire quoi, au fait, "l'humanité" ? Le problème, c'est que le pistolet chargé est déjà braqué, qu'il y a déjà le doigt sur la détente, mais que personne ne veut le voir.

Les auteurs évoquent ensuite les raisons de l’inertie et de la rigidité duBEAUVOIS ET JOULE.jpg système mis en place, qui rend difficile, voire impossible une correction de trajectoire, en se référant au formidable [j'émets aujourd'hui des réserves, 30 avril 2018] petit livre de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (PUG, 1987) : comment modifier l'opinion des gens en obtenant d'eux par certaines techniques, comme l' "amorçage" ou le "pied-dans-la-porte", des gestes et comportements qui, a priori, les rebutaient. Comment amener les gens à admettre et défendre des idées qui n'étaient pas les leurs, avant que d'adroites manœuvres ne les amènent à changer d'avis sans même qu'ils se rendent compte qu'ils en ont changé ni comment ça s'est fait (prêts à soutenir qu'ils ont toujours pensé comme ça). L'essentiel est là : ne pas être conscient de la manœuvre, c'est proprement être manipulé.

Le défaut du livre est que les auteurs, au nom des « valeurs », des grands « principes » et des grands sentiments (les Lumières, la démocratie, ...), refusent d'aller au bout de la simple logique des procédés analysés, et d'aller jusqu'aux conclusions concrètes absolument cyniques que le capitalisme en a tirées pour sa plus grande prospérité. Beauvois et Joule se gardent bien de remettre en question la légitimité du système. Ils semblent eux-mêmes effrayés de leur audace. Industriels et publicitaires, eux, n'ont pas de ces pudeurs effarouchées pour appuyer à fond sur les mécanismes qui permettent d'agir sur les attitudes et même les comportements des foules sans que celles-ci en soient seulement conscientes.

A moins que Beauvois et Joule ne soient pris dans la gelée d'un indécrottable angélisme : manipuler, certes, mais avec une intention toujours louable, et jamais maligne. Ils chantent, avec Frère Laurent (c'est dans Roméo et Juliette, de Berlioz, version Charles Munch si possible) : « Grand Dieu, qui vois au fond de l'âme, Tu sais si mes vœux étaient purs. Grand Dieu, D'un rayon de ta flamme, Touche ces cœurs sombres et durs ». Que les choses seraient simples, si les hommes n'étaient habités que de bonnes intentions. « Que la vie serait belle en toute circonstance, Si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (eh oui, toujours Tonton Georges). 

Servigne et Stevens font aussi une place aux actions féroces et puissantes de lobbying auxquelles se livrent les grandes firmes quand il s’agit de défendre leurs intérêts. Ils montrent ensuite que plus un système est complexe, plus il est fragile, s’appuyant sur l’exemple du Boeing 747, composé de 6.000.000 de pièces, que leur fournissent 6.500 entreprises réparties dans 100 pays, ce qui occasionne « 360.000 transactions commerciales chaque mois ». Ils s’aventurent aussi dans le domaine de la finance internationale, dont les règlements, touchant en particulier les "fonds propres" des banques, fixés à Bâle en 1988, 2004 et 2010 (I, II, III), sont devenus si complexes qu’il est difficile de s’y retrouver. 

Je ne sais d’ailleurs pas bien ce qu’ils réglementent, quand on sait que le "trading à haute fréquence" est capable de produire des catastrophes boursières en quelques minutes, ou que « le marché des produits dérivés s’élevait à 710.000 milliards en décembre 2013, soit approximativement 10 fois la taille du PIB mondial » (p. 110). Cela signifie, si j'ai bien compris, que 90% du fric échangé à la Bourse mondiale reposent sur un socle qui a autant de consistance que l'air ambiant : du vent ! Surtout que c'est ce vent, quand il se met à souffler en tempête, qui est capable de réduire à néant tout l'édifice de l'économie mondiale, comme on l'a vu en 2007-2008. Plus vertigineux que la "Directissime"économie,écologie,défense de l'environnement,pablo servigne,raphaël stevens,comment tout peut s'effondrer,états-unis,isabelle stengers,civilisation thermo-industrielle,combustibles fossiles,civilisation occidentale,beauvois joule,petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens,jean-léon beauvois,robert-vincent joule,presses universitaires de grenoble,boeing 747,accords de bâle i,bâle ii,bâle iii,directissime eiger,hans jonas,rapport au club de rome,rapport meadows,empire ottoman,ismaïl kadaré,la niche de la honte,sublime porte de la face nord de l'Eiger, ouverte en 1966 par Harlin, qui y a laissé la peau. Les auteurs évoquent pour finir le fil du rasoir sur lequel évoluent les circuits d’approvisionnement et l’état déplorable de toute une série d’infrastructures, y compris des routes aux Etats-Unis. 

Voilà le panorama de la planète telle qu’elle se présente aujourd’hui. Je l’ai dit : la première partie du livre de Servigne et Stevens est parfaite. C'est ensuite que ça se gâte. D’abord parce que les quarante pages de la deuxième partie font vraiment disproportionné (la première s'achève à la page 133, la deuxième à 173, quarante pages !). Les auteurs s’y interrogent sur la fiabilité des modèles qui permettraient d’établir un calendrier de la catastrophe future. Pas grand-chose à dire : c'est de la futurologie. Est-ce mieux que la collapsologie ?

Après avoir tenté de réhabiliter les droits de l’intuition dans la perception de l’état du monde, en citant Hans Jonas (« davantage prêter l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur » (p. 143), sans contextualiser le propos), ils se demandent quelle confiance on peut accorder aux modèles prédictifs. Ne nous attardons pas : les deux modèles convergent en direction d’un avenir peu reluisant, le « Rapport au Club de Rome » (Meadows) restant le plus net dans le pronostic négatif. Exit la deuxième partie, décidément bien légère. Comme si Servigne et Stevens faisaient juste une politesse à des modèles existants mais qui n'ont à leurs yeux aucune validité, étant entendu que ce qu'ils s'apprêtent à proposer dans leur troisième partie est infiniment plus crédible.

Et c'est là que le bât blesse : le problème de ce bouquin n’est nulle part ailleurs que dans cette troisième partie, destinée à établir les fondements de la discipline dont ils se veulent les initiateurs. Celle intitulée précisément « Collapsologie ». D’après cette « science » (comme disent les auteurs), un effondrement se produit toujours en plusieurs étapes : 1-financier ; 2-économique ; 3-politique ; 4-social ; 5-culturel. Ensuite, je suppose que les hyènes et les vautours se partagent les morceaux qui restent. 

Ce schéma a quelque chose de comique, d'abord par son aspect systématique (façon "recette à suivre pour un effondrement dans les règles"), mais aussi en ce qu’il me rappelle les cinq étapes du processus de « dénationalisation » imaginé par Ismaïl Kadaré dans La Niche de la honte : 1-suppression physique de la rébellion, puis 2-de son idée, puis 3-de la culture, de l’art et des coutumes, puis 4-de la langue, enfin 5-de la mémoire nationale : les catégories sont différentes, mais le schéma est le même. C'est le processus que les Ottomans de Kadaré enclenchaient quand une rébellion faisait mine de défier l’ordre impérial [par "Ottomans", il faut évidemment entendre "système soviétique", qu'il s'agisse de l'original ou de sa caricature albanaise (Enver Hojda), dans laquelle a vécu Kadaré (ajouté le 29 avril 2018)]. A croire que Servigne et Stevens ont lu La Niche de la honte (voir mon billet du 17 juin). Sauf que l’effondrement était sciemment provoqué par la "Sublime Porte", qui restait ensuite intacte. 

L'humanité n'aura pas cette chance.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 30 avril 2018

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 1

22 juin 2015

Le pape François a raison !

1/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgLe monde est en mauvais état, ça commence à se voir et même à se savoir. Le pape François en personne s’en est aperçu, c'est dire (cf. son "encyclique" Laudato si). Mais l’Eglise catholique est dans un tel délabrement que je n’ai plus envie d’appuyer sur la détente. On nous fait un ramdam pas possible au sujet du ramadan. On s’est bien gardé, le 25 mars, de signaler aux chrétiens le jour de l’Annonciation, que je sache. Plus la France se musulmanise dans les médias et dans la rue (sur le refrain : « Il faut être tolérant, voyons ! »), plus j’ai envie de revendiquer les racines chrétiennes de ma culture, même sans avoir la foi. Mes racines les plus profondes sont là, et nulle part ailleurs. Puisque d'autres revendiquent avec force (et même parfois avec violence) leur identité, je ne vois pas pourquoi je n'affirmerais pas la mienne. Ce serait bien mon tour. Passons.

Le pape a donc raison avec son encyclique dédiée à l’état de notre environnement naturel. Qu’on examine la santé de la planète, qu’on mesure les ressources en eau ou en alimentation (leur qualité, les substances diverses qu'on nous fait avaler), actuelles et futures, que l’on comptabilise les kilomètres carrés de forêts qui disparaissent, qu’on assiste, effaré et impuissant, à la cancérisation du Moyen Orient et de quelques régions d’Afrique par des mafias impitoyables armées de leur islam guerrier, chassant sur les routes de l’exil des troupeaux de réfugiés, qu’on écoute la litanie interminable des déboires économiques qui attendent encore la France, – quoi qu’on fasse, on ne peut que constater les dégâts. 

Quand on aborde les problèmes un par un, on pourrait presque se prendre à espérer en des solutions, et se dire que le pire n’est pas toujours sûr. C’est quand on les met bout à bout que le tableau d’ensemble commence à apparaître et à devenir effrayant. C'est la somme des maux qui touchent la planète et l'humanité, c'est aussi la diversité de leurs causes et de leur origine qui finissent par paraître menaçantes et monstrueuses. Les lieux du monde où sévit le Mal sous toutes ses formes tendent à se multiplier, et les multiples façons dont le Mal s’exprime tendent à envahir le paysage. Même pas besoin d’être pessimiste : il suffit de se tenir informé et de garder ouverts les yeux et les oreilles. 

C'est la raison pour laquelle on a bien du mal à comprendre l’optimisme, fanatique autant que ravageur, qui habite certains commentateurs et observateurs soi-disant « avertis », genre Laurent Mouchard-alias-Joffrin, de Libération (pas le seul, hélas), qui persistent dans une stupéfiante confiance dans le « Progrès » indéfini de l’humanité et dans les solutions techniques aux problèmes que la technique a engendrés (l'innovation au secours des dégâts des innovations précédentes : le pompier venant éteindre à coups de pétrole l'incendie qu'il a allumé).

Je n’ose croire qu’ils se vautrent sciemment dans le mensonge, sauf à imaginer qu’ils en tirent un bénéfice personnel, à la façon de ces « think tanks » à l’américaine qui, largement subventionnés par les intérêts de ceux qui y ont intérêt, vous déversent à la demande du climato-scepticisme comme s’il en pleuvait ou de la croyance absolue dans les bienfaits des OGM ou des néo-nicotinoïdes dans l’agriculture. 

Je viens d’apprendre l’existence d’un livre (Osons rester humains. Les impasses de la toute-puissance) de Geneviève Azam au sujet de la si fragile toute-puissance de l'humanité actuelle. Je le lirai peut-être [ce n'est toujours pas fait trois ans après : effet de saturation ?]. La dame, à la radio, parle en tout cas de façon pertinente et mesurée. Et le vieux poids lourd Edgar Morin lui apporte son soutien en écrivant "Lu et approuvé" dans Libération du samedi 20 juin (même jour que le Terre à terre de Ruth Stégassy, qui avait invité Geneviève Azam dans son excellente émission, sur France Culture).

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Mais aujourd’hui, je veux évoquer le petit volume de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Seuil, collection « Anthropocène », avril 2015). Car l’ambition de ce bouquin est précisément de mettre bout à bout les problèmes qui menacent l’humanité. Le sous-titre est éclairant : « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ». Je le classerai parmi les « mauvais bons livres ». Je dirai pourquoi. 

« Collapsologie », donc. Pourquoi pas ? Le terme existe sans doute déjà, dans cette Amérique qui a tendance à nous envoyer, avec quelque retard, toutes ses trouvailles, jusqu’aux plus débiles, saugrenues et malfaisantes. Mais « générations présentes » est aussi à relever : pour les auteurs, les menaces qui pèsent sur la planète ne doivent pas être pensées dans un lointain futur, mais sont à prendre en compte dès aujourd’hui. 

Va donc pour cette nouvelle discipline scientifique : la science des effondrements. Drôle d’idée quand même de faire de l’effondrement un objet d’étude scientifique. D’ériger l’effondrement en concept, en objet d’observation en soi. Je ne comprends pas bien cette tournure d’esprit, qui pose un objet largement conceptuel sur la paillasse pour voir s’il obéit à des lois qui lui sont propres.

Ça me fait un peu penser à une des définitions qu’Alfred Jarry donne de la « ’Pataphysique » : « … la ’pataphysique sera surtout la science du particulier, quoiqu’on dise qu’il n’y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions … » (c'est dans les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien). J'adore quant à moi les lois qui régissent les exceptions. Sans exception.

De là à voir dans « l’effondrement » un objet pataphysique, il y a un pas que je me garderai de franchir, tout en esquissant le geste. Je veux dire que j’ai un peu de mal à envisager un concept qui s’appellerait « effondrement » : il faudrait disposer d’une belle série historique d’effondrements passés pour difficilement en tirer des enseignements de quelque validité. L’Empire romain, les Mayas (qui sont cités), je veux bien, mais scientifiquement, ça paraît bien léger. Y a-t-il des "lois" qui président aux effondrements ? Ou, plus probablement, chacun est-il un exception ? Un cas unique ?

On n'est finalement pas très loin de la 'Pataphysique, il me semble. Que les auteurs n'aient aucun souci, ils ne risquent rien : « La 'Pataphysique est la science ... » (dernière phrase du Faustroll).

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 29 avril 2018

L'INDUSTRIE DÉTESTE LA VÉRITÉ ... 2

... SCIENTIFIQUE.

 

27 février 2015

 

Je parlais du livre de Naomi Oreskes et Erik M Conway, Les Marchands de doute. Un livre fondamental.

 

2/2

 

La thèse principale peut être formulée ainsi : les industriels ont tout fait pour ériger la controverse scientifique en stratégie de communication, pour éviter qu’une régulation légale ou administrative vienne limiter la liberté du commerce et des affaires. « Tout », ça signifie, entre autres, la manipulation et le trucage des données, les pressions et l’intimidation sur les professionnels (eh oui, ils pensent aussi à leur carrière), la dénégation et le mensonge tous azimuts quand il s'agit d'intervenir dans les médias, la création et l'entretien méthodique de réseaux d’influence, l’omniprésence dans les médias de masse quand des illuminés imaginent pouvoir impunément les mettre en cause, etc. … Les exemples successifs sont le tabac, l’IDS de Reagan (on a oublié ce délire qui voulait mettre définitivement à genoux l'URSS finissante, sous le nom d'Initiative de Défense Stratégique, traduit par Guerre des Etoiles en langage journalistique), les pluies acides, le trou d’ozone, le tabagisme passif, le réchauffement climatique, à quoi s’ajoute la tentative de réhabilitation du DDT.

 

Entre parenthèses, au sujet de cette substance interdite depuis longtemps, mais pas partout, on peut lire dans Le Monde (supplément « Science et Médecine » daté 25 février 2015), le stupéfiant article de Stéphane Foucart et Pascale Santi, décrivant les effets du DDT, de longue date reconnu perturbateur endocrinien, sur la puberté de plus en plus précoce chez les petites filles : « ... le développement prématuré de la glande mammaire s'observe de plus en plus chez des petites filles entre 3 et 7 ans ». Et cet exemple n'est pas le plus gratiné : attendez-vous à mieux.  Je ferme la parenthèse.

 

Je ne vais pas résumer Les Marchands de doute, juste en retenir quelques aspects parmi les plus saillants. D’abord la définition de la démarche scientifique. Etant admis que l'interrogation est constitutive de la démarche scientifique, comment s'établit un certitude scientifique ? Je signale qu'un cheikh d'Arabie Saoudite, lors d'un prêche, je crois, a déclaré que la Terre ne tournait pas autour du Soleil (Le Canard enchaîné daté 25 février 2015).

 

Dans le principe, c’est excessivement simple et lumineux : un chercheur mène à bien une recherche sur un sujet lambda, avec la formulation de l’objectif, les hypothèses de départ, le protocole expérimental adopté pour tenter de vérifier l’hypothèse, pour finir par la rédaction du compte rendu de l’ensemble de la démarche, qui sera envoyé à une revue spécialisée, aux fins d’être évalué par un comité de lecture d’experts de la discipline (ce qu’on appelle une « revue à comité de lecture »).

 

Chaque membre du collège d’experts lit, annote, critique tel ou tel point, tente de reproduire la démarche telle qu'indiquée. Puis la revue renvoie au chercheur sa copie pour les corrections éventuelles. S’instaure alors un va-et-vient au bout duquel l’article est soit publié, soit rejeté. La publication vaut reconnaissance de la validité de toute la démarche.

 

Cette « évaluation par les pairs », quand elle aboutit au « consensus des experts », établit de ce fait même une « certitude scientifique ». Lorsque des dizaines (des centaines) de climatologues se sont mis d’accord sur les conclusions au sujet du réchauffement climatique, ce sont ceux qui contestent les conclusions qui, à 100%, ont tort. C’est ça, la science. Conclusion : les « climatosceptiques » qui se manifestent encore aujourd’hui sont au moins des ignorants, peut-être des menteurs. Probablement pire.

 

Cela n’a pas empêché les menteurs de sévir depuis les années 1950. Leur stratégie, quels que soient les thèmes, reste strictement la même : elle vise à empêcher le politique de prendre des mesures restrictives capables de nuire à leurs « affaires ». L’archétype du mensonge antiscientifique est constitué ensuite par les tactiques élaborées par les industriels du tabac, s’appuyant sur de puissantes agences de communication, pour contrer les lanceurs d’alerte, principalement des médecins, qui voulaient attirer l’attention des pouvoirs publics sur les dégâts de la fumée de tabac sur la santé publique.

 

Première étape : recruter des scientifiques, seuls capables, par leur fonction même, de donner de la crédibilité au discours. On ne va pas les corrompre directement, ce serait trop voyant. L’industrie a trouvé le truc : on va créer des « Fondations », des « Centres de recherche » et autres « Instituts », pour financer des laboratoires à même de valider les arguments de l’industrie.

 

Oreskes et Conway donnent les noms de quelques-uns des bénéficiaires de ces largesses intéressées : ce sont les mêmes qu’on retrouvera tout au long du livre, dans les différents dossiers. Moralité : peu importe la spécialité d'origine, le tout, c'est d'y avoir acquis une solide réputation, pour produire un effet de vitrine. L'intention n'est pas de convaincre la communauté des savants, mais de diffuser le discours le plus largement possible, pour orienter l'opinion publique par l'intermédiaire des médias de masse. Et par l'orientation de l'opinion publique, faire pression sur les décideurs administratifs et politiques, en haut de l'échelle. Car l'accès aux "revues à comité de lecture" est beaucoup plus difficile, pour éviter aux plaisantins et aux faussaires de sévir. Quand on y met assez d'argent, on a de quoi recruter assez de complices pour contourner le furieux obstacle qu'est la vérité scientifique.

 

La motivation des premiers savants impliqués était simple : il s’agissait de contrer le communisme par tous les moyens. On était en pleine guerre froide. Ce sont eux qui ont poussé l’administration américaine à favoriser la fabrication de l’arme atomique. Et puis on a généralisé le raisonnement : comme il s’agit de défendre le système capitaliste, seul adversaire fiable des « Rouges », il faut favoriser tout ce qui profite à la prospérité économique et à l'entreprise, et lutter contre tout ce qui risquerait de l’entraver. C’est ainsi qu’on passe de l’atome au tabac, puis aux pluies acides, au trou d’ozone et au reste.

 

Deuxième étape : s’introduire dans les sphères où se prennent les décisions, contacter et convaincre des gens dont la position est à même d’exercer une influence décisive sur ceux qui les prennent. Autrement dit : se rapprocher du pouvoir et acquérir dans son voisinage assez de poids pour orienter la politique du gouvernement dans une direction favorable aux intérêts de l’industrie. C’est ce qui définit le « lobbying ».

 

L’efficacité des groupes de pression ainsi mis en place n’est plus à démontrer. L’industrie du tabac, qui a commencé à être mise en cause dans les années 1950, n’a commencé à perdre des procès qu’à partir des années 1990. Quarante ans de gagnés. Au sujet du réchauffement climatique, le GIEC, ce consortium de centaines de climatologues reconnus, a fini par gagner. Mais avec un bémol de taille : « Scientifiquement, le réchauffement climatique était un fait établi. Politiquement, il était mort ». Comme par hasard, le Sénat américain avait adopté, trois mois avant la signature du « Protocole de Kyoto », une « résolution qui bloquait son adoption » (p. 352). 

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J’arrête là. Ce livre épais (446 pages sans les notes) se lit comme un roman, parfois un polar. Irréfutable : ce n'est pas une fiction littéraire. De quoi rester atterré devant la « puissance de feu » que les industriels sont capables de déclencher quand il s’agit de défendre leurs intérêts. De quoi s’inquiéter en passant de l’incroyable perméabilité des hauts fonctionnaires européens aux influences des lobbyistes de toutes sortes de groupes privés, à commencer par ceux que Susan George, dans Les Usurpateurs (Seuil, 2014), nomme les ETN (Entreprises TransNationales).

 

La puissance organisatrice et régulatrice des Etats agonise. La Grande Privatisation de Tout (GPT) est en train de triompher. La Grande Privatisation de Tout (GPT) apprête et accommode le défunt "Bien Commun" à sa sauce. Elle s'apprête à bouffer l'humanité, qu'on se le dise.

 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 28 avril 2018

L'INDUSTRIE DÉTESTE LA VÉRITÉ ... 1

... SCIENTIFIQUE

 

26 février 2015

 

1/2

 

Un Empoisonnement universel, de Fabrice Nicolino (voir ici même au 22 février), dressait donc un constat fort inquiétant du sort qui attend l’humanité dans un avenir pas si lointain du fait de l’industrie chimique. J’ai dit que je regrettais le ton souvent militant sur lequel se situait l’écriture du bouquin, bien que le constat d'ensemble emporte évidemment l'adhésion : il suffit de constater. L'appel aux armes (à coups de "il faut", "on devrait", "qu'attend-on pour") est devenu fatigant, à force d'être vain.

 

L’écologie, en tant que défense de l’environnement végétal et animal, et de la santé humaine, a moins besoin de militants, de drapeaux et de partis politiques que de gens sérieux et rigoureux, ainsi que de la collecte et d’un établissement solide et méticuleusement sourcé des faits observables qui nuisent aux dits environnement et santé. Et de politiciens courageux qui aient un peu, si ça se trouve encore, le "sens de l'Etat". Mais là, on est comme Diogène avec sa lampe allumée en plein jour : « Je cherche un homme ». On peut toujours attendre.

 

Or je mentionnais, pour faire contraste avec le livre de Nicolino, Les Marchands de doute, écrit par Naomi Oreskes et Erik M. Conway et publié en français en 2012. Eh bien pour ce qui est de l’établissement des faits, ce livre est admirable. Il se trouve que je l’avais mentionné ici même (« Le doute profite au criminel », 14 mars 2012) lorsqu’il était sorti. Je ne l’avais pas lu, je m’étais servi d’un compte rendu paru dans les journaux. J’ai à présent corrigé cette erreur : je l’ai lu, et je n'ai pas fini de m’en féliciter.

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Si j’avais célébré ce livre sans l’avoir lu, c’est que son propos, tel que rapporté, corroborait magnifiquement ce que je disais quinze jours avant (« Confisquer le vivant », 28/02/2012, et « Main basse sur le vivant », 01/03/2012), dans deux billets où je m’étais permis d’attaquer bille en tête l’invasion de l’agriculture par les OGM, en me servant d’arguments non pas scientifiques, mais "commerciaux".

 

Quelles que soient leurs caractéristiques ou leurs effets, les OGM sont avant tout un moyen pour les entreprises de biotechnologie et de génie génétique de mettre la main sur le vivant pour leur plus grand profit. Autoriser des firmes industrielles à breveter le vivant est une véritable saloperie, d'autant plus immonde qu'elle est destinée exclusivement à assurer aux dites firmes une rente aussi lucrative qu'éternelle. Avec en perspective de transformer toute la population humaine en clientèle docile et assujettie. C’est cela que je trouve insupportable.

 

Mais j’avançais par ailleurs une idée que je me suis réjoui de retrouver presque textuellement dans le livre d’Oreskes et Conway. Je posais en effet la question de savoir à qui profite la controverse scientifique. La réponse me semblait évidente, même si les scientifiques ne sont pas encore arrivés à un vrai consensus d'experts à propos des effets des OGM à long terme (publications dans des revues à comité de lecture impliquant l'idée d'une certitude scientifiquement établie). Pour constater les éventuels dégâts des semences transgéniques sur la nature et la santé, il faudra attendre les certitudes scientifiques. D'ici là, c'est la seule idée de cette confiscation légale du vivant qui doit être rejetée. Revenons à la controverse.

 

Les industries polluantes ont le plus grand intérêt à entretenir le doute et la controverse sur les effets des substances qu'ils mettent sans contrôle sur le marché. Un certain nombre de ces substances étant des poisons assez bien caractérisés pour les végétaux, les animaux et les hommes.

 

Mais je peux désormais applaudir en connaissance de cause l’existence des Marchands de doute, un livre impeccable à tout point de vue. Le seul reproche concerne, page 427, la paternité à mon avis erronée, des réseaux d’autoroutes inter-Etats. L’inventeur ne fut pas Eisenhower (président de 1953 à 1961), mais, je crois bien, Mussolini (les 77 kilomètres séparant Milan de la région des lacs, en 1924), suivi un peu plus tard par Hitler. Toute petite chose donc. Si peu que rien.

 

Le reste, je ne l’ai pas avalé comme un roman, mais c’est tout comme : langue limpide servie par une traduction fluide (Jacques Treiner), suspense, rebondissements, et les coupables – qui sont connus dès le début – sont démasqués à la fin. Tout est bien qui finit bien, mais au prix de quels efforts !

 

Oreskes et Conway ont consacré cinq ans de leur vie à la rédaction de l’ouvrage, mais quel ouvrage, pardon : « En écrivant ce livre, nous avons exploré des centaines de milliers de pages de documents », déclarent-ils pour finir (p.446).  Il n’y a pas à douter de l’austérité de la chose, mais les auteurs n’ont rien à regretter. Ils méritent même les remerciements de ceux pour qui l’avenir de la planète n'est pas une préoccupation futile.

 

J’ai évoqué les 70 pages de notes (au nombre de 1046) regroupées à la fin, preuve que rien dans le livre ne sort du seul cerveau des auteurs. Tout cela est inattaquable. J’ai dit aussi qu’ils avaient eu raison dans leur stratégie : un seul sujet (l'usage frauduleux de la science pour retarder ou empêcher des législations contrôlant et restreignant des activités économiques), illustré par quelques exemples, dont chacun est décrit et narré avec un luxe de détails (on reste confondu devant le degré de précision atteint). Les thèmes changent, la stratégie des industriels est à chaque fois la même, s’inspirant en la matière de l’archétype offert par l’industrie du tabac. Oreskes et Conway n’ont rien laissé au hasard.

 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 27 avril 2018

C'EST GRAVE, DOCTEUR ?

24 février 2015

 

Suite de l’entretien entre Ruth Stégassy et André Cicolella sur France Culture, pour l’émission Terre à terre du 7 février 2009.

 

2/2

 

De son côté, l’industrie fait tout ce qui est en son pouvoir pour dénigrer les études scientifiques ainsi que leurs auteurs. Exemple du bisphénol A, qui entre maintenant dans la composition de 90 % des biberons. Les gens savent-ils que, quand on chauffe le lait, le bisphénol A passe dans le lait ? Or, c’est un perturbateur endocrinien, qui entraîne à la longue des cancers du sein et des atteintes neurologiques.

 

Il existe là-dessus 115 études, dont 94 s’avèrent positives. En face, 100 % des études menées par l’industrie sont négatives, bien entendu ! Ce n’est pas pour autant que l’agence européenne change sa norme. On est typiquement dans le lobbying. Une dizaine d’équipes scientifiques ont publié des études sérieuses et convergentes ? L’agence européenne décrète qu’elles sont toute nulles. Ce n’est pas sérieux.

 

Nous avons donc lancé ce « Réseau Environnement Santé » en association avec les ONG regroupées dans « Alliance pour la planète », des associations de professionnels de santé ainsi que des associations de victimes. Je vous donne un bel exemple : les fabricants imprègnent de parabènes les lingettes qui servent à nettoyer les fesses des bébés. Or, là encore, on sait que ce sont des perturbateurs endocriniens. Autre exemple : le MCS (syndrome d’hypersensibilité) est purement et simplement nié. On traite ceux qui le dénoncent de dérangés, alors qu’il s’agit d’un phénomène dûment observé.

 

La définition de la santé, proposée par l’OMS en 1945, était : « état de bien-être ». C’était déjà une définition intéressante. Mais aujourd’hui, il faudrait ajouter « et la qualité de la relation de l’homme avec son écosystème ». Car l’explosion des maladies chroniques est une conséquence de la crise écologique dans le domaine de la santé. Prenons l’exemple de l’impact des pesticides sur la santé.

 

L’UIPP (les professionnels des pesticides) a osé publier un communiqué de presse en réaction au film de Jean-Paul Jourde, affirmant qu’il n’y a aucune preuve de cet impact. C’est dire une énormité. En effet, 85 % des études sont positives ; 39 études sur 41 établissent leur responsabilité dans la maladie de Parkinson (synthèse d’une équipe canadienne sur cancer et neurologie). Et quand vous posez la question à un clinicien, il vous dit : « Bien sûr, c’est bien connu ».

 

Donner à l’hôpital comme règle de fonctionnement la « rémunération à l’activité » est une absurdité. Un exemple : la carte des cancers. Les autorités admettent bien qu’il y a 50 % de cancers en plus en région Nord-Pas-de-Calais qu’en Midi-Pyrénées, mais l’analyse qu’elles en font ensuite relève tout simplement du Café du Commerce. En gros : « Les gens du Nord boivent et fument ».

 

Cela fait penser au médecin de Molière : « Le poumon, vous dis-je ». Pourquoi serait-on plus vertueux en Midi-Pyrénées ? Or, on s’aperçoit en creusant un peu que le cancer, dans les deux régions, concerne avant tout les ouvriers. Les cadres, eux, qu’ils soient dans le Nord ou en Midi-Pyrénées, sont beaucoup moins concernés.

 

Il faudrait donc croiser les données du cancer et de l’environnement, tenir des registres, établir des cartes. Par exemple, il n’existe pas, en France, de registre des jumeaux. Or, un tel registre est une mine d’informations, parce que les vrais jumeaux ont rigoureusement le même patrimoine génétique. De tels registres existent en Suède et Finlande, et au Danemark (l’étude a été publiée par Liechtenstein).

 

Cet auteur a pu établir à partir de ces registres que 2/3 des cancers sont d’origine environnementale, l’environnement étant défini de manière très globale et englobant la pollution, le mode de vie et les pratiques médicamenteuses. Les Suédois, à partir de ces registres de jumeaux, concluent que 50 % des cas de maladies d’Alzheimer sont dus à l’environnement.

 

Il n’existe pas non plus de registres des animaux domestiques. Une étude a été faite dans l’Etat de New York à partir d’un tel registre, et a conclu à un excès de lymphomes chez le chien, rigoureusement parallèle aux traitements des pelouses (insecticides et herbicides). Or, le chien est un bon substitut de l’enfant : il marche à quatre pattes, il se lèche beaucoup. On pourrait très bien s’adresser aux vétérinaires. Un registre des migrants permettrait d’établir formellement que ceux-ci adoptent les maladies locales.

 

Par exemple, les immigrées japonaises à Hawaï ont un taux de cancer du sein multiplié par 4 par rapport aux Japonaises restées au pays. En Asie par rapport au reste du monde, on est dans un rapport de 1 à 6 ou de 1 à 7. Les Américains, heureusement, ont une Agence Nationale (Institut National des Sciences de la Santé Environnementale), qui publie une revue constituant une véritable mine d’informations et de données.

 

J’ai inventé le terme d’ « expologie », autrement dit la « science des expositions ». Par exemple, en 2007, une étude a montré la relation entre le taux d’autisme et une exposition de 15 jours d’exposition des femmes enceintes à des champs traités par certains pesticides organochlorés. Selon Galien, « la dose fait le poison ». Il faut ajouter aujourd’hui : « L’exposition fait aussi le poison ». Sans parler de l’impact des faibles doses, dont le Professeur Tubiana ne veut pas entendre parler.

 

Au sujet des produits des industries chimiques et pharmaceutiques, la leçon à retenir, je crois, c'est qu'on peut considérer au moins comme des dissimulateurs tous les « experts » et autres « spécialistes » qui passent sous silence la trinité primordiale des facteurs à prendre en compte quand on se soucie des effets de ces produits sur le vivant, j'ai nommé :

 

1 - L'effet des très faibles doses.

 

2 - L'effet du cumul des substances et de leurs interactions.

 

3 - L'effet du moment et de la durée de l'exposition à ces substances.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note du 27 avril 2018 : la présente émission de Ruth Stégassy a bientôt dix ans. En dix ans, l'état de santé des humains s'est tellement amélioré que le taux de prévalence des maladies chroniques n'a pas cessé de progresser. Quant à l'état de santé des multinationales de la chimie, merci, il pète la forme. Et l'on voudrait nous faire croire que des gens comme André Cicolella, toxicologue, des émissions comme Terre-à-terre, produite autrefois par Ruth Stégassy pour France Culture, ou des "institutions" comme le Réseau Environnement Santé sont indispensables et efficaces sur la marche des choses. Et l'on voudrait nous faire croire qu'il faudrait professer un optimisme imperturbable. Cherchez l'erreur.

 

Les industriels de la chimie se fichent éperdument de l'environnement, de l'écologie et de la santé humaine. Ils se fichent éperdument de l'avenir. Ils nous vendent leurs inventions, leurs productions, leurs innovations en magnifiant le prétexte des avantages qu'elles nous procurent. De quelle instance d'une impartialité irréprochable viendra l'examen objectif du rapport entre les bénéfices immédiats et les dommages irréversibles ?

 

Je viens d'entendre, sur France Culture, qu'on attend la décision des instances européennes l'interdiction ou non des néonicotinoïdes tueurs d'abeilles. On parie ? 

 

Résultat du pari : je suis heureux d'avoir perdu. Ma parole, pour une fois, on se mettrait volontiers à croire dans la validité des institutions européennes, si souvent vomitives.

jeudi, 26 avril 2018

C'EST GRAVE, DOCTEUR ?

23 février 2015

 

Ruth Stégassy, dans son émission « Terre à terre » sur France Culture, le 7 février 2009, avait diffusé un entretien avec André Cicolella, qui se présentait comme « chercheur en santé environnementale », et qui venait de faire paraître un ouvrage intitulé Le Défi des épidémies modernes (La Découverte). Effaré par le propos, je l’avais transcrit le plus fidèlement possible. Voici cette transcription, répartie sur deux jours, pour éviter l’indigestion. Dommage pour l'audience de « Terre à terre » que l'émission soit programmée un peu tôt le samedi matin, en pleine grasse-matinée : elle mériterait mieux. Heureusement, je suis un lève-tôt. [Depuis, rassurons-nous, l'émission Terre-à-Terre a été purement et simplement supprimée. Ou plutôt, pour être exact, la direction de l'antenne France Culture a profité du départ (volontaire) de Ruth Stégassy pour une retraite bien méritée, pour loger dans le créneau une émission d'inspiration toute différente. Il n'empêche que "son trou dans l'eau ne s'est pas refermé" (Tonton Georges, ou presque). Ajouté le 26 avril 2018.]

 

1/2

 

L’OMS indique que le monde est en train de vivre une période de transition épidémiologique. En 1906, la mortalité due aux cancers s’élevait à 3 %, celle due aux maladies infectieuses (principalement tuberculose et diphtérie) à 18 %. Aujourd’hui, le rapport est complètement inversé : la mortalité due aux cancers est de 30 %, celle due aux maladies infectieuses de 1,8 % (sida compris).

 

Les maladies chroniques sont aujourd’hui dominantes : cancers et maladies cardio-vasculaires, dont les courbes se croisent en 1980. Le cancer prime dans la mortalité. Le cancer de l’œsophage a diminué de 50 % en 20 ans chez les hommes : cela est dû à la moindre consommation d’alcool.

 

Les maladies chroniques ne sont pas prises en compte par l’assurance maladie comme elles le devraient. Or, les « Affections de Longue durée (ALD) » sont en pleine croissance (on distingue 30 catégories). Par rapport à 2006, leur progression, au 31-12-2007, est de 4,2 %. En un an, le diabète de type 2 a augmenté de 8 %. Ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’à la fin du 19ème siècle, fut mise en place une véritable politique de santé environnementale. Par exemple, la dernière épidémie de choléra à Paris remonte à 1895. C’est qu’on s’est alors efforcé d’agir sur l’environnement avant d’avoir compris ce qui se passait.

 

Un exemple bien connu est celui de John Snow qui, à Londres, autour de 1850, a reporté sur une carte de la ville les cas de choléra. Il s’est aperçu que le quartier situé le plus en aval par rapport à la Tamise, là où l’eau était pompée, le nombre de cas explosait par rapport à tous les autres quartiers. Il en a conclu que c’était le pompage de l’eau qui en était la cause, a fait part de ses conclusions aux hauts responsables de la santé, qui l’ont pris pour un fantaisiste. Lui et son assistant sont alors allés, armés de masses, casser purement et simplement la pompe jugée responsable. Du jour au lendemain, les cas de choléra ont cessé. Le Bangla Desh qui, aujourd’hui, est dépourvu de tout système d’eau courante, connaît chaque année 500.000 cas de choléra.

 

Après 1945, le plan qui est adopté en France peut être considéré comme de type « bismarckien » à l’image de celui que Bismarck instaura en Allemagne dans la deuxième moitié du 19ème siècle, qui obéissait au grand principe de « maintenir la population en état de produire ». C’est un système reposant sur la définition de « risques ». Après 1945, l’essentiel des dépenses de l’assurance maladie consiste en indemnités journalières, qui ne représentent aujourd’hui plus que 8 %. En revanche, ce qui a explosé, ce sont les dépenses de soins. Au moins pour une part, cette augmentation est due à la création, en 1958 des Centres Hospitalo-Universitaires (CHU) par Robert Debré, dont un des effets fut de structurer la demande de soins, et un autre d’augmenter les coûts.

 

La crise de l’Assurance Maladie est due à une analyse indigente. Les ALD en 10 ans ont augmenté de façon telle que le coût généré est supérieur au déficit de la Sécu. Le taux des ALD a en effet augmenté de  100 % : cancers, maladies cardio-vasculaires, diabètes et affections mentales. Ces dernières représentent 75 % des ALD ; quant aux diabètes, ils ont doublé. Ce sont donc les dépenses de soin qui ont explosé, la part des indemnités journalières se réduisant. Le système semble avoir tout misé sur la recherche de médicaments, abandonnant toute autre piste, telle celle ouverte par le professeur Belpomme dans La Société cancérigène.

 

Il faut changer d’approche. On est typiquement dans la croyance. L’industrie pharmaceutique a réussi à imposer à tout le corps médical sa version des faits, qui est de nature avant tout commerciale. (Voir le travail de Philippe Pignarre.) En France elle a rencontré très peu d’obstacles, et l’on y consomme trois fois plus de médicaments par habitants qu’en Norvège ou Hollande, où l’on n’est pourtant pas dans des situations si différentes. L’ordonnance est quasiment sacralisée par la Sécu : elle considère presque comme des escrocs les médecins qui ne concluent pas leur consultation par une prescription. La vision de la santé en France se limite aux soins.

 

Il faut rappeler que l’extension de la Santé est plus grande que celle des Soins, qui est elle-même plus grande que celle de la médecine, même si les médecins restent bien sûr des acteurs centraux. C’est la raison pour laquelle nous avons fondé le « Réseau Environnement Santé ». On ne peut plus faire ainsi l’impasse sur les causes environnementales des maladies, car il semble évident de devoir agir sur leurs causes : une médecine réduite à l’acte écrit ; des organismes d’alerte défaillants. Alors qu’il serait légitime de mettre en cause les producteurs de risque : toute activité de production produit de ce fait même des risques.

 

Or, ce qui est scandaleux en France, c’est qu’on estime que le producteur de risque est légitime à s’auto-contrôler. On sait qu’en réalité, cela a abouti au problème de l’amiante, par exemple. L’Agence de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA) est visiblement hors-service : datée du 13 juin 2007, une étude montre que l’aspartame provoque, au stade fœtal, chez le rat, des tumeurs mammaires, des leucémies, des lymphomes. C’est une donnée objective. Mais que fait l’AFSSA ? Elle attend le point de vue de l’Agence européenne, qui, de son côté attend l’avis d’on ne sait quels experts. Alors qu’on pourrait au moins transmettre cette information telle quelle aux femmes enceintes.

mercredi, 25 avril 2018

LA VÉRITÉ SUR L'INDUSTRIE CHIMIQUE

22 février 2015

Une Empoisonnement universel (LLL Les Liens qui Libèrent, 2014) est le dernier livre de Fabrice Nicolino. Un livre terrible, mais en même temps frustrant, je suis obligé de le reconnaître. J’ai en effet enchaîné avec la lecture de l’ouvrage de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012).

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[Depuis, j'ai ajouté quelques autres lectures :

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Notre Poison quotidien (la responsabilité de l'industrie chimique dans l'épidémie des maladies chroniques) de Marie-Monique Robin ;

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La Contamination du monde (une histoire des pollution à l'âge industriel) de François Jarrige et Thomas Le Roux ; .... Le diagnostic se confirme et s'aggrave.]

La différence saute tout de suite aux yeux. Le premier souffre d'apparaître comme le travail d'un journaliste qui se serait laissé contaminer par un certain emportement militant, ce qui affaiblit l'effet percutant du livre. Le second a des qualités scientifiques. Le premier est parfois agaçant. Le second est absolument impeccable. Mais les deux livres restent indispensables.

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Le tandem d'auteurs Oreskes-Conway a concentré son travail sur un seul et unique problème (« Notre produit, c’est le doute », phrase assenée par les propagandistes des lobbies industriels), qu’un petit nombre de chapitres illustre à merveille, parce que chacun d’eux, centré sur une seule question, va tout au fond des choses, après un travail impressionnant sur la documentation disponible (70 pages à la fin pour 1046 notes écrites en tout petits caractères, ce qui s’appelle le sérieux d’un travail rigoureux). Un livre inattaquable, irréfutable.

 

L’objectif de Nicolino est tout autre : offrir un panorama complet, en même temps qu’il voudrait donner une idée de l’intégralité (!?) des données actuellement à disposition. Et le tout en 428 pages, parsemées ici ou là et de loin en loin, de quelques notes de bas de page pour indiquer la source. En réalité, pour traiter un sujet aussi varié, aussi complexe, avec l’intention, en plus, de retracer tout l’historique de la question, il faudrait dix gros volumes.

 

Conclusion : « Qui trop embrasse mal étreint ». Car le résultat d’une telle démarche est qu’on a trop souvent l’impression de rester à la surface des choses et, plus grave, que l’argumentation manque de consistance, l’affirmation tenant alors lieu de preuve. Avouez que c’est embêtant pour un livre qui voudrait pousser un cri d’alarme, de ne pas pouvoir être pris complètement au sérieux. Quand on entreprend de dénoncer, il faut que la démarche (sérieux, méthode, rigueur ...) soit irréprochable d'un bout à l'autre.

 

Il n’en reste pas moins que le tableau d’ensemble est terrifiant. Ce sont pas moins de 47.373.533 substances chimiques (p. 406) qui ont été mises au point par l’homme depuis les débuts de l’industrie chimique. Dont 34.961.413 sont commercialement disponibles. Sur ce total effarant, seules (si l’on peut dire) 248.055 substances « ont été enregistrées » ou « réglementées ».

 

Et les autorités européennes, sous la pression des lobbies de l’industrie chimique, ont consenti à réduire de 100.000 à 30.000 le nombre de celles qui devaient passer un « test d’évaluation » (programme REACH) pour mériter une autorisation de mise sur le marché. L’image de l’iceberg (10% au-dessus, 90% en dessous) utilisée par Nicolino p. 406 est donc éminemment trompeuse : le rapport est en réalité de 0,7% à 99,3%. Si l’on retenait le chiffre de 30.000, on tomberait dans le négligeable.

 

L’ingéniosité combinatoire des chimistes pour imaginer sans cesse de nouveaux procédés de fabrication et pour inventer des molécules nouvelles propres à des milliers d’usages semble donc sans limites. Et ce qui apparaît constamment au cours de l’histoire, dans l’attitude des industriels de la chimie, c’est qu’ils visent exclusivement l’efficacité au moindre coût de leurs produits dans l’usage pour lequel ils étaient prévus. Et qu'il font tout pour empêcher régulations et réglementations qui risqueraient de nuire aux affaires, à la compétitivité et aux profits.

 

Cela veut dire que les effets que ces produits peuvent avoir par ailleurs semblent le cadet de leurs soucis. Et qu’il faut un acharnement hors du commun (Theodora Colborn, Rachel Carson, André Cicolella, ...) pour faire parvenir jusqu’aux sphères de décision la moindre remise en cause de leur innocuité. Ce que je retiens principalement du livre de Fabrice Nicolino, c’est l’impression de collusion régnant en haut lieu entre les responsables politiques, les décisionnaires administratifs et le haut encadrement des entreprises industrielles.

 

Je compare avec ce que j’ai entendu récemment, venant de bons connaisseurs de la question, au sujet des « portes tournantes », ces hauts fonctionnaires de l’Inspection des Finances qui font la navette entre le Ministère des Finances et le haut encadrement des banques. Tout ce petit monde (vous avez dit « conflit d'intérêts » ?) surveille jalousement son pré carré pour que nul n’empiète sur ses prérogatives et  ne menace de faire un jour bouger l’ordre des choses et des privilèges de caste.

 

La situation est à peu près identique dans le domaine de la chimie, la règle suprême étant qu’il serait inadmissible que des interventions ou des regards extérieurs viennent nuire aux affaires, et qu’il faut tout faire pour éviter ça. Le cas de l’amiante est évidemment le plus scandaleux et le plus connu, illustrant à merveille la thèse selon laquelle l’industrie chimique jouit d’une impunité totale quand quelqu’une de leurs substances a répandu la maladie et la mort dans la population des travailleurs qui la côtoient.

 

Nicolino évoque d’autres cas, tous plus ou moins célèbres : le DDT et autres pesticides ; l’isocyanate de méthyle, qui tue et estropie encore à Bhopal, trente ans après la catastrophe de l’Union Carbide ; l’infinie variété des matières plastiques et leurs mille et un effets méconnus découlant de leur omniprésence dans notre environnement immédiat ; l’incroyable inconscience à la limite du crime de ceux qui mettent sur le marché et ne cessent de vanter les mérites de toutes sortes de substances désormais connues pour être des « perturbateurs endocriniens » ; les étonnantes (et loin d'être toutes  connues) propriétés des produits issus des nanotechnologies ; et je conseille la lecture du chapitre 12, « Mais où est donc passé le spermatozoïde ? » ; … La liste semble interminable.

 

Si encore la population pouvait faire confiance aux classes dirigeantes pour prendre souci de la santé du plus grand nombre … Mais non, la complicité de celles-ci avec les industriels est tellement bien organisée qu’il faut des cas très avérés de corruption pour qu’elle apparaisse au grand jour. La plupart du temps, le bon peuple n’y voit que du feu. Par exemple, les instances mises en place en France et en Europe pour veiller en matière de santé publique comprennent dans leurs rangs plus d’un scientifique ayant travaillé auparavant pour l’industrie chimique. "Conflit d'intérêts" est un odieux euphémisme.

 

Bref, on a compris : le titre un peu trop spectaculaire, accrocheur et vendeur du livre de Nicolino n’est malheureusement pas une exagération. Certes, on déplore l’aspect un peu fourre-tout superficiel, mais on reste assommé par la brutalité et l'énormité du constat d’ensemble. 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

mardi, 24 avril 2018

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT 4

 Voici ce que j'écrivais le 25 décembre 2014

Tiens, oui, au fait : bon anniversaire, petit Jésus. Mais il n'est pas le seul à être né à cette date fatidique de l'année : Philippe Koch aurait eu 101 ans en 2014, ce jour-là.

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Philippe Koch à Lyon (6, rue Henri-Gorjus), en 1973, avec Pauline. Il venait alors d'avoir cinquante-neuf ans. Il a gardé jusqu'à la fin de sa vie le même sourire, fait d'ironie feinte et de vraie tendresse.

4/4  

L’histoire produit son propre sens à l’insu de ses acteurs, y compris les plus éminents, les plus ardents, ainsi que ceux qui ont le don de voir le plus loin. L’essence et le destin du présent sont d’échapper à toute prise de l’esprit.

 

Vivre et savoir qu’on vit, ça se fait toujours en deux temps. Le présent et regarder le présent, ce n'est pas la même chose. C’est comme festoyer et prendre des photos du festin : les deux temps sont incompatibles. C'est comme les anciens manuels de philosophie de classes terminales : il y avait un volume pour "L'Action" et un volume pour "La Pensée". Fallait pas confondre. Celui qui prend les photos du mariage se met en dehors de la fête, sinon les photos risquent bien d'être ratées. Ce qui lui permet d'avoir une idée du taux d'alcoolémie et de sa progression au cours du repas. Lui seul voit à peu près où ça va.

 

Mais là l’humanité, dans son état d'ébriété avancée, n'a même pas commencé à apercevoir le mur du fond. De plus en plus de photographes et de témoins observent le festin et regardent l'humanité se goinfrer et ingurgiter tant et tant qu'elle s'intoxique au-delà du raisonnable. Ils commencent à s'inquiéter de voir le chiffre de l'éthylomètre global grimper vers des sommets jamais atteints. Le record de cette Polonaise arrêtée en Lorraine au volant de sa voiture, dans les années 1990, avec un taux de 9,4 g. (si, si !) par litre de sang, a sans doute été déjà battu. Je retarde : après consultation de quelques sites, je vois des chiffres de 10, de 11. Je vois même un 13,74 g/litre (comme par hasard, c'est en Pologne, comme quoi, les dictons ne disent pas toujours des fadaises – si le site est sérieux ! ).

 

L'humanité n'a même pas commencé à comprendre que, à force de s’approcher de plus en plus vite de la ligne d'arrivée, l’écrasement final devenait de jour en jour plus crédible et probable qu’une simple hypothèse de laboratoire, purement spéculative au départ.

 

Seuls les plus lucides ont commencé à pousser le cri du « lanceurdalerte », vous savez, ce curieux animal dont l’espèce a surgi dernièrement d’on ne sait quel croisement d’espèces plus sauvages les unes que les autres, qui effraie jusqu’aux chefs d’Etat les plus puissants, mais que ça n'empêche pas de dormir la nuit. Il faut croire que le cri du « lanceurdalerte » n'est pas assez glaçant. Peut-être aussi les gens sont-ils tellement gavés de films-catastrophes que leur conscience du danger s'en trouve émoussée : ils ont éprouvé, dans leur fauteuil de cinéma, tellement d'émotions violentes que, tant que la réalité qu'ils ont sous les yeux en sortant de la salle ne ressemble pas aux épouvantes qu'ils ont vues sur l'écran, ils sont hors d'état de sortir de l'état de sécurité rassurée qu'ils ont éprouvé quand le film s'est achevé et que les lumières se sont rallumées (sous-entendu : « On ne nous la fait pas, à nous, on a vu pire » ; sous-entendu : il faudrait que la réalité fasse un effort pour ressembler au pire de la fiction).

 

Pourtant, ceux qui ont entendu, un soir au fond des bois, le cri du « lanceurdalerte », rapportent l’intensité de la frayeur froide de la mort qui les a alors saisis, même si aucun n’est d’accord sur son identification. Est-ce que le « lanceurdalerte » caracoule ? Grumelle ? Peupleute ? Truisotte ? Margaude ? Roume ? Pupule ? Cageole ? Craque ? On peut vérifier le vocabulaire : suis-je capable d'inventer quoi que ce soit ? Toujours est-il que les avis divergent et que ce flou n’est pas fait pour rassurer les foules. 

 

C’est d’ailleurs pour ça qu’on organise des battues mondiales au « lanceurdalerte », qu’on le réprime, qu’on le condamne, qu’on l'enferme, quand on peut mettre la main dessus. Beaucoup en tout cas les étriperaient volontiers, sans doute pour se repaître de leur chair, bien que personne, aux dernières nouvelles, n'ait encore goûté à celles de Julian Assange ou d'Edward Snowden. Mais quelques imprudents et quelques naïfs s'en mordent aujourd'hui les doigts (LuxLeaks, SwissLeaks, ...).

 

Malgré tous les efforts pour étouffer les cris des « lanceurdalertes », de plus en plus de gens adhèrent à l’idée qu’il faut lutter contre le réchauffement climatique. Mais comment ? C’est là que ça devient amusant. Tout le monde est d’accord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais personne ne pense être pour quelque chose dans la chose. Non, c’est ces salauds de « gaz à effet de serre » !  Qu’est-ce qu’on attend ? Si on les attaque, on n’en fera qu’une bouchée, c’est sûr.

 

C’est comme si les gaz à effet de serre venaient d’un autre système solaire. Des aliens, quoi. En cas de crise, l'étranger est un bouc émissaire commode. Extérioriser le danger est très utile, non seulement pour éviter de heurter la sensibilité des populations d'électeurs, mais aussi pour les rassembler derrière un étendard. Le sens des responsabilités, oui, mais n'exagérons pas : il faut se faire réélire.

 

Seuls les plus informés s’inquiètent de l’ampleur de « l’empreinte carbone » que leurs propres (pas si propres que ça après tout) activités laissent dans l’atmosphère. Et seuls quelques héros, petite élite illuminée, agissent en conséquence, et amorcent le mouvement de décroissance en commençant par eux-mêmes et se convertissent à la sobriété. Autrement dit : pas lourd. Insuffisant.

 

En fait, ils ne l'amorcent pas, ils l'"anticipent" parce qu'ils se disent  que, de toute façon, plus nous retardons le moment de la décroissance, plus celle-ci sera soudaine, brutale et violente. Ils ont sans doute raison. L'humanité prendra alors la mesure, "in vivo" et en direct, de ce que signifie l'expression "sélection naturelle" en vitesse accélérée. La guerre de 14-18, en comparaison, aura été un aimable amusement tirant en longueur. Enfin, on peut se rassurer en se disant que, plus il y aura de bouches à mourir, moins ça en fera à nourrir. Pardon, je sais que je ne devrais pas.

 

La plupart des gens, moi le premier, ne changent rien à leur façon de faire, tout en veillant, au mieux (et c'est mon cas), à être raisonnables au quotidien en ne consommant que le strict nécessaire, en y ajoutant la part absolument irréductible de superflu, celle qui donne à l’existence les couleurs, les sons, les parfums, les saveurs, enfin tout ce qui fait qu’on a envie de mourir le plus tard possible.

 

Oui, je suis indécrottable, mais je me console en me disant qu’il y a pire que moi et que, finalement, mon « empreinte carbone » représente l'infinitésimale partie d’une minuscule virgule d’atome perdue dans le magma du texte de l’acte d’accusation que la planète (Gaïa) a depuis quelques dizaines d’années commencé à dresser contre les activités humaines. Je pense ici à Isabelle Stengers et à sa formule « l'intrusion Gaïa » (dans Au Temps des catastrophes, après La Sorcellerie capitaliste).

 

Ce qui frappe, c’est l’impavidité de tous ces responsables (viande de qualité mafieuse) des nations terriennes qui se disputent pour savoir qui doit commencer par réduire ses rejets de CO2 dans l’atmosphère, mais qui s’entendent comme larrons en foire pour refuser de remettre en question le principe même du développement et de la sacro-sainte croissance pourvoyeuse d'emplois (paraît-il) : les riches ne veulent rien perdre, les pauvres veulent les rejoindre, quoi de plus normal ? C’est ainsi, aujourd’hui, qu’on mesure les progrès de la démocratie dans le monde. Paraît-il. Crevons donc ensemble, mes frères.

 

La Terre suit sa logique : elle prépare l'addition, et soyons sûrs qu'elle n'oubliera rien. Celui qui veut se « développer » est doté d'un appétit de combustible proprement gargantuesque, sans parler de toutes les matières qui entrent dans les ingrédients du dit développement. La Chine, à ce titre-là, fait la course en tête. Appelez-le « développement durable » si ça vous amuse, la Terre comptabilise. Car la logique ne change pas, et reste celle d’un développement de prédation : extraire, produire, fabriquer, vendre, consommer, jeter, excréter. Gare au moment de payer : la douloureuse sera salée.

 

« Energie », fossile ou non, c’est le fin mot (le mot de la fin ?) de la civilisation qui est la nôtre. Il se trouve que c’est aussi la mienne, et que je n’ai aucune envie de lorgner vers d’autres sagesses (yogis, gourous, lamas, bouddhas, chamans, mystiques, derviches tourneurs, … la liste est interminable) que celles qu’elle nous a léguées. Je trouve déjà le paquet bien assez volumineux à digérer.

 

La planète est décidément tout sauf raisonnable d’avoir donné naissance à l’espèce humaine (j'avais trouvé cette idée formidable dans Malicorne, d'Hubert Reeves, 1990). Notre civilisation est sans doute une erreur fatale, mais c’est la mienne, et je persiste à la revendiquer comme telle. Or, on le sait : « Errare humanum est » (ne pas traduire : l'homme est une erreur, quoique ...). Ne comptez pas sur moi pour chanter en chœur le refrain : « Il faut sauver la planète ». Je l'ai dit, je ne suis pas militant écologiste. Tout juste accepterais-je d'être considéré comme un « mirlitant ».

 

Gilles Bœuf lui-même, cet ardent spécialiste qui sait tout sur la biodiversité, avoue que, autour de la trentaine, il en a eu marre de partir en guerre contre les moulins à vent (ce sont ses termes), et il a décidé, pour compenser, de consacrer toutes ses forces et toute sa science au développement et au perfectionnement de sa spécialité. Ce qui effraie, dans cette affaire, c'est qu'on a le choix entre "attaquer les moulins à vent" et "tomber dans l'oreille des sourds".

 

La planète est une écervelée. Elle n'avait qu'à faire comme Plick et Plock : réfléchir avant d'agir. Bien fait pour elle. Et en passant : bien fait pour l'humanité !

 

Car c'est trop tard, le mal est fait. Il est temps de réciter des poèmes. Allez, reprenez gaiement après moi, « Ma, a tempo » 


(la consigne de Riccardo Muti au public avant que la salle reprenne le « Va pensiero » de Nabucco à la Scala, contre la politique culturelle de Berlusconi, en sa présence)  :

 

« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons.

 

Verse-nous ton poison, pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! ».

 

Ce n’est pas moi qui le dis : c’est un prophète. L'humanité semble possédée de l'enthousiasme malade et désespéré manifesté ici par Baudelaire. Malheureusement, la conscience n'apprend que ce qu'elle apprend. Ce dont elle hérite est toujours de seconde main : ce n'est pas pareil. Quant au reste, il n'a pas d'existence. Démerdons-nous avec ça. Ce n'est peut-être pas possible.

 

Comme disait Desproges (qui se savait condamné) : « Vivons heureux en attendant la mort ». Je plains juste les vivants qui viennent après nous.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

FIN

lundi, 23 avril 2018

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT 3

24 décembre 2014

 

3/4

 

Le malheur du monde, à dire les choses de la façon la plus cynique, est venu de la démocratisation (le mythe du "tout le monde a droit au développement", qui suppose éhontément que les pays "développés" ont trouvé la Voie du Vrai). Nous devons le réchauffement climatique, on ne le dira jamais assez, à ces maudits "droits de l'homme". Si le seul petit milliard (même pas) d’humains vivant à l'aise auquel j’appartiens avait continué à piocher dans la caisse planétaire pour se gaver, tout aurait pu continuer comme devant. La misère du plus grand nombre aurait permis d'endiguer la pollution. Mais voilà, il y a ce satané esprit de justice et son furieux souci d’égalité.

 

Pour poursuivre dans le cynisme abject, si « l’occident » avait gardé son opulence pour lui, tout aurait continué à baigner dans l’huile (au moins pour quelque temps). Et j’aurais continué à donner un peu d’argent chaque année – par « charité » – pour les « pays du tiers-monde ». Mon égoïsme naturel n’y aurait rien trouvé à redire. Une vraie dame patronnesse, je vous dis.

 

Mais la consommation est devenue un droit universel (« détruire» est l'un des sens de « consommer », depuis la confusion induite par le latin chrétien – vous savez, tous ces racontars autour de la "parousie" – entre "achèvement des temps" et "fin du monde"). Le confort à l’américaine est le Graal unique de sept milliards d’hommes. C’est de ce fantasme de « la croissance pour tous » que la planète est en train de crever. Bon, c’est vrai qu’en y regardant de plus près, on pourrait se dire aussi que la « démocratisation », la « justice », l’« égalité » et tous les grands principes ont bon dos.

 

C’est sûr, pour s’enrichir, le marchand ne doit pas cesser de vendre. Rien de mieux pour cela que de « s’ouvrir de nouveaux marchés ». Et pour cela, de tout faire pour que des « classes moyennes » (expression devenue le synonyme assez exact de « consommateurs », c'est-à-dire tous les gens sans pouvoir réel de décision politique autre que le bulletin dans l'urne, mais disposant de quelques ressources financières, étroitement tenues en laisse, et seuls en mesure de développer ce que les économistes appellent des « marchés intérieurs ») émergent et se développent dans le monde entier. Développer les pays pauvres, c’est inventer les milliards potentiels des futurs acheteurs qui accroîtront la fortune de ceux qui ont quelque chose à vendre. Ford lui-même tenait à ce que ses ouvriers eussent les moyens d’acheter ses voitures et les payait en conséquence.

 

Ecoutez-les, tous les alligators, parler avec des trémolos dans la voix de l’Inde et de la Chine, où le phénomène « classes moyennes » est récent mais perceptible. Ecoutez-les se faire les promoteurs acharnés de la lutte contre la pauvreté, la misère. Ecoutez-les s’apitoyer sur le sort de ces pauvres Burkinabés, qui « vivent avec à peine quelques dollars par jour ». Et au Malawi, il paraît que c’est avec un seul dollar. On dirait presque que, pour quelques dollars de plus donnés à un plus grand nombre de gens sur Terre, tous les très riches qui ne les leur donnent pas éprouvent des joies incomparables.

 

Belle motivation, en vérité, que la lutte contre la misère, quand elle est menée dans l’espoir de transformer les assistés actuels en clients à venir. De leur donner le moyen de gagner du pognon pour pouvoir ensuite le leur piquer en leur vendant des biens de consommation auxquels ils les ont fait rêver par avance : c'est du moyen terme, mais le procédé est infaillible, et l'investissement rentable. Cela s'appelle le "développement économique". Le loup marchand de soupe s'est déguisé en agneau démocrate et altruiste pour entrer dans la bergerie au trésor. De la moitié gauche de la bouche, il appelle ça "venir en aide aux déshérités", de la moitié droite, "créer de la richesse en travaillant à la prospérité générale". Pour y arriver, il faut juste l'entraînement spécial du "Bretzpo", cette géniale invention du génial Franquin (dans QRN sur Bretzelburg), qui est capable de crier en même temps qu'il actionne son sifflet.

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Comme dit le commentaire : "Essayez voir !".

Nous sommes nous-mêmes des clients enchaînés aux produits que nous jugeons indispensables à notre vie. Pour quelle raison croyez-vous que les sociétés européennes sont toutes de droite ? Pourquoi la gauche elle-même a-t-elle viré à droite ? Mesurez donc les scores des gauches aux élections (et ça ne s'est pas arrangé en Europe depuis la rédaction de ce billet). Et dites-vous que nos populations ont acquis une mentalité de propriétaires, donc d'assiégés potentiels. Voyez les islamistes radicaux : on est révolutionnaire quand on n’a plus rien à perdre. Les occidentaux (soit dit pour mettre tous les "plutôt riches" dans le même sac) ont encore, presque tous, trop à perdre pour prendre des risques personnels (voyez pour cela la réaction électorale d'un nombre croissant d'Européens face au problème des migrants).

 

Quand on n'a aucune envie de perdre quoi que ce soit de ce qu'on possède, et qu'on n'est pas prêt à prendre le moindre risque¹, on est forcément de droite, classe ouvrière comprise. Ce qui ne veut pas dire que les fascistes islamistes sont de gauche, évidemment. Et je le dis sans fierté particulière, mais sans honte non plus : de ce point de vue, je suis sans hésitation de droite. S'agissant de sécurité matérielle, je fais partie de ceux qui ne sont (en gros) ni à plaindre ni à envier, je me contente et je ne tiens pas à ce que ça change. 

 

Et regardez l’Europe. Pas besoin de s’interroger sur les causes de la droitisation générale du continent (même en Suède !), au rythme effréné où elle se fait dépouiller de tout ce qui a fait sa « splendeur ». Ils ont commencé avec la production industrielle (les « délocalisations », qui ont consisté à vendre nos capacités industrielles aux Chinois pour faire plaisir aux actionnaires : compression des coûts, salaires réduits, rentabilité élevée, transferts de technologie, déchaînement des échanges internationaux, ...).

 

Et ça a continué avec la dégringolade promise de ses richesses, de son travail, de ses identités nationales (les Français étant les plus impatients de brader la leur, de se déguiser en sous-produits américains et de gober tout cru tout ce qui nous vient des Etats-Unis, idées et idéologie comprises). L’Europe devient un Eldorado au moment précis où sa faiblesse devient criante, même aux yeux des plus pauvres, qui prennent d’assaut cette « forteresse » devenue un énorme ventre mou, à piller impunément. En vérité, je vous le dis : l'Europe sera pillée. Impunément. On en est encore loin, mais pas tant que ça.

 

Je reviens à la conquête des « nouveaux marchés » (ex-pays pauvres). Ils font bien les choses, les marchands : ils envoient en avant-garde les prestataires de services humanitaires, organisations caritatives, médecins dans frontières et autres généreux experts en discours s’adressant directement au cœur, aux sentiments, aux émotions des gens qui ont encore un peu de pognon. Même Bill Gates consacre une part de son énorme fortune au « développement des économies des pays pauvres ».

 

Tu parles, il faut surtout penser au développement des marchés futurs. Pas bête. Et puis c’est vrai, après tout, de quel droit refuserait-on à un humain les bienfaits du smartphone, de l’écran plat et du four à micro-ondes ? C'est aussi ça, le souci démocratique de la justice et de l'égalité : l'accès à l'hypermarché. A ce propos, il ne faut jamais résister à la tentation de citer Alexandre Vialatte.

 

« La vie, naguère, était dictée par le décalogue, l’opinion des voisins, les snobismes locaux et les ouvrages de la baronne Staffe. Elle laissait assez de place à l’homme pour se livrer, par le moyen de quelque gymkhana exécuté entre ces tabous, à la vertu, au dévouement, à l’adultère mondain, au dressage des bassets, à l’assassinat des caissières, au trépas sur les champs de bataille, bref pour avoir une âme immortelle et en faire un usage grandiose et personnel. L’homme avait le droit d’être sublime ou sordide. Sa vie était un jeu dramatique et passionnant. 

 

Adieu ces libertés et ces exaltations ! L’homme a perdu le loisir charmant de falsifier un testament, de lire Montaigne ou de tuer des petites filles. Il ne s’agit plus aujourd’hui que d’obtenir la blancheur Cerfeuil, de sourire Kibrille et de vivre Marie-Chose. On n’a plus le temps que d’être un client. Et d’obéir aux magazines. La conduite de l’homme est dictée par le réfrigérateur Machin, le bloc-évier, la poubelle à pédale. Il est vaincu par ses conquêtes. C’est le bagnard de l’appareil électroménager. » La Montagne, 18 février 1968.

 

Que conclure de mon petit raisonnement ? Un certain Henri Provisor avait trouvé une formule percutante, pour un livre dont je ne me rappelle que le titre, Le Rôle des mécanismes aveugles dans l’histoire qui se fait (IREP, 1998). L’expression « mécanismes aveugles » convient ici à merveille. Personne n’est en mesure de savoir à l’avance le rôle que ses actions auront joué dans l’histoire en train de se faire.

 

Personne n’échappe à l’implacable loi : tout le monde est en dessous de la conscience historique, à commencer par les acteurs qui rêvent d'écrire le scénario de l'avenir et de peser de toutes leurs forces pour influer sur son cours et préserver leurs intérêts. Tout le monde est aveugle, personne ne maîtrise le processus. Corollaire accessoire : il ne saurait y avoir de complot. Il n’y a pas de "gouvernement invisible".

 

Cela dit, qu'il n'y ait pas de complot ne veut pas dire qu'il n'y a pas de comploteurs, authentiques ou fantasmés (francs-maçons, juifs, islamistes, groupe Bilderberg, Tricontinentale, CIA, lobbies divers (industries agro-alimentaires, chimiques, financières) et tutti quanti ...). Mais même eux n'ont finalement aucune idée de l’impact final précis de leurs menées et de leurs agissements sur le destin du monde. Faire pression sur les gens au pouvoir ne signifie pas forcément atteindre les objectifs qu'on s'est fixés.

 

Il n’y a pas de gouvernement mondial (ce dont certains accusent le groupe Bilderberg). Tout juste des Susan George peuvent-elles voir (Les Usurpateurs, Seuil, 2014) dans le forum de Davos une préfiguration de ce « gouvernement invisible » qu’appelait de ses vœux, dès 1928, Edward Bernays, le père des procédés de manipulation mentale par la publicité (le modèle restant sa campagne pour les cigarettes Lucky Strike). Le livre de Susan George n'est pas dénué d'arguments percutants. Et pas drôles du tout. Dans la nasse, on est, d'après elle. Je suis hélas obligé d'être assez d'accord.

 

A ce propos, je reste toujours stupéfait devant les pirouettes finales auxquelles se livrent des auteurs sérieux pour clore des ouvrages sérieux « sur une note d'optimisme». C'est ainsi que, obsédé par l'exigence de finir son livre en « happy end», Lewis Mumford, dans Les Transformations de l'homme, après avoir dressé un tableau accablant et terrifiant de la marche du monde et de la mécanique infernale qui le promet à une destruction à venir, opère un retournement aussi soudain que cocasse dans les deux derniers chapitres en abandonnant le pessimisme de sa « possibilité théorique» au profit d'une « probabilité historique» infiniment plus souriante et rassurante (on trouve cette pirouette intellectuelle proprement ébouriffante p. 177).

 

C'est encore le cas, paraît-il, du dernier ouvrage de la Canadienne Naomi Klein, dont la critique radicale du capitalisme est bien connue de ceux qui la connaissent. C'est Jean-Pierre Dupuy qui en parle dans un numéro récent du Monde, évoquant un « tour de passe-passe» qui fait d'une nécessité une certitude : « De "nous ne pouvons nous sauver qu'en sortant du capitalisme", [elle] déduit "nous allons en sortir". Alors que tout montre que nous sommes plus éloignés que jamais de cette issue». Lui au moins accepte de ne pas prendre sa vessie pour une lanterne et ses désirs pour des réalités. Je suis bien d'accord avec lui. Mais personne, à commencer par ceux qui ont gardé une « âme d'enfant », ne renonce aisément à l'espoir.

 

De mon côté, j'en ai assez entendu, des prophètes qui, d'un côté, nous serinent que tout va de mal en pis, et de l'autre psalmodient leurs incantations contre le mauvais sort : « Tout est encore possible, pourvu que nous en ayons la volonté ! ». Tout le problème, il est dans l'identité de cet improbable "nous" qui est invoqué à propos d'une tout aussi improbable "volonté". Moi je rétorque : va donc, eh, patate !

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Texte notablement révisé, corrigé et mis à jour le 22 avril 2018.

 

Note ¹ : tout le monde n'est pas Albéric Magnard, ce compositeur français dreyfusard, qui est mort en 1914 pour avoir accueilli les Allemands les armes à la main pour défendre son manoir de Baron (Oise).

dimanche, 22 avril 2018

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT 2

Cette série de billets a été écrite bien avant que le nouveau (et présent, hélas) président américain soit élu (2016) et décide unilatéralement de retirer la signature des Etat-Unis des accords sur le climat conclu à Paris (2015) sous l'égide de François Hollande et de Laurent Fabius. Je l'ai déjà dit ici il y a quelques jours, Donald Trump n'a nul besoin d'être sincèrement climatosceptique pour dénoncer le consensus majoritaire des Etats de la planète : il lui suffit d'être un adepte fanatisé de la religion "America first" et un militant aveugle de la puissance américaine (militaire, industrielle, "soft power", etc.), qu'il rage aujourd'hui d'être obligé de partager, en premier lieu avec la Chine. 

 

 

23 décembre 2014

 

2/4

 

Même les politiques planétaires sont d’accord sur ce qu’il faut faire : limiter le dégagement atmosphérique des désormais célébrissimes « gaz à effet de serre », mais en disputant à tous les autres la palme de champion dans la course de lenteur. Tout le monde est d’accord, mais déploie des trésors de politesse pour laisser passer tout le monde avant lui dès qu’il s’agit de prendre des mesures concrètes : « Après vous, je vous en prie. – Mais pas du tout, je n’en ferai rien ».

 

Pourtant, la solution est là, à portée de main. Elle crève les yeux. Mais elle les crève si bien qu’elle échappe aux regards les plus attentifs et perspicaces. C’est très simple : pour résoudre un problème, il faut remonter à sa cause. Une fois celle-ci identifiée, c’est encore plus simple : il faut la supprimer. Résultat : plus de cause, plus de problème. C.Q.F.D. Le problème, c'est que la cause, personne n'a envie de la supprimer, dès lors qu'il tire quelque profit du problème lui-même. Ce qui est le cas, en général, des populations des pays développés (confort, facilité, conditions de vie, l'eau, les machines, ...). Moi compris.

 

La cause ? En un mot comme en cent : les activités humaines modernes. Pas toutes : seulement celles qui consistent à brûler de toutes les manières possibles toutes sortes de matières, qui servent à faire tourner toutes sortes de machines, qui servent à produire toutes sortes de produits, qui servent aux hommes à toutes sortes de choses, comme se nourrir, se loger, se déplacer, etc. Mais aussi (et essentiellement) à faire toutes sortes de choses inutiles, voire nuisibles. Tout ça fait déjà beaucoup. Il n'y a pas cent réalités, il y en a une : pour nous faciliter la vie, il nous faut des machines ; pour faire fonctionner les machines, il faut de l'énergie. 

 

Pour résumer, la cause du réchauffement climatique est à chercher dans tout ce que nous appelons nos « conditions matérielles de vie », au moins dans les pays dits "développés". Sans être si peu que ce soit un luddite (d'un nommé Ludd, qui aurait conduit un mouvement d'ouvriers anglais à détruire des métiers à tisser en 1780) acharné attendant fiévreusement de les détruire, j'observe que les machines (avec leurs moteurs gourmands), voilà l'ennemi public n°1 de la planète. Toutes, sans exception, y compris celles dont je ne peux ni ne veux me passer. A la limite, on pourrait dire que, même sans l'avoir voulu, je participe activement à la destruction, rien qu'à cause des éléments de mon confort quotidien et de la façon dont je m'approvisionne pour le faire perdurer. 

 

Notre mode de vie tout entier, qui est la cause directe du réchauffement climatique, n'a été rendu possible que par l'avènement de la machine, devenue toute-puissante, avec son amant infernal et maudit : le combustible qu'il faut mettre dans son moteur. Les savants appellent ça « réchauffement d’origine anthropique ». Nous menons des existences de goinfres : nous engloutissons la planète morceau par morceau. Et les morceaux ne cessent de croître en taille et en nombre. Mais comme chacun de nous pris individuellement n'en dévore qu'un fragment infinitésimal et qu'il est impossible de se représenter au milieu de sept milliards d'autres pareillement occupés, le dégât global a bien du mal à nous entrer dans la conscience.

 

C’est vrai que le bruit court que nous sommes de plus en plus innombrables (est-ce bien raisonnable, docteur ? Je pose la question aux « progrès de la médecine », auxquels nous devons la bombe démographique), et que chacun a tendance à se servir de ce qu’il a sous la main pour se maintenir en vie, lui et les siens, et si possible améliorer son sort. Comme devrait dire le proverbe : « Plus on est de fous, plus le gâteau rétrécit ». Encore, si seulement chaque humain perdait du poids au fur et à mesure ... Mais non, au contraire. Voyez l'appétit des obèses. Et c'est toute l'humanité prise dans sa globalité qu'il faut considérer comme obèse. Et combien d'individus ont la conscience assez aiguë pour savoir qu'ils appartiennent à ce que Robert Antelme appelait L'Espèce humaine, s'ils savent seulement ce que l'expression peut bien signifier ?

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Maintenant, écoutez-les, les maîtres d'aujourd'hui. Les avez-vous entendus dire quelque chose de ce genre, dans les conférences internationales et les « Grenelle de l’environnement » ? Non. Puissants des nations et des multinationales – ces larrons en foire – s’entendent à merveille pour refuser de choquer les populations en les prenant à rebrousse-poil, et pour se contenter de proclamer leur grandiose intention d’en finir définitivement avec le réchauffement climatique, vous savez, cet épouvantail à la silhouette finalement assez vague pour que tout le monde se dise que non, il n’y a aucune urgence. Pour avoir l'unanimité, la condition "sine qua non" est de s'entendre sur le dénominateur commun le plus petit possible, pas de s'attaquer aux vraies causes du problème. 

 

Nous avons tout le temps de prendre notre temps : les images du réchauffement et les effets des changements qu'il entraînera fatalement sur nos modes et nos conditions de vie défilent avec tant de lenteur sur l'écran, qu'il est devenu un objet du quotidien, je dirais presque : un bibelot déprécié, relégué dans un coin obscur de notre champ de vision, et qu'on aperçoit à peine. Pratique, finalement, cet épouvantail du réchauffement planté au milieu du champ médiatique universel : à force de le voir dans le paysage, les petits oiseaux prédateurs que nous sommes se sont familiarisés avec l’air revêche du bonhomme, sur les épaules duquel ils viennent désormais en toute confiance après chaque orgie pillée sur « la ressource », pour se reposer ou faire leurs besoins.

 

Le « réchauffement climatique » est désormais une fable très anodine, un slogan, une rengaine. Il fait partie du paysage. On fait avec. Autrement dit, les responsables ont décidé de ne rien changer. Pas question de bouleverser nos habitudes et de remettre en question nos avantages si durement acquis !

 

Ce fut d’ailleurs une des premières grandes affirmations de George W. Bush après le schproum du WTC le 11 septembre 2001 : « Personne au monde n’arrivera jamais à modifier en quoi que ce soit le mode de vie des Américains » (je cite en substance). Tout le monde sait que c’est précisément ce mode de vie qui provoque la hausse généralisée des températures, mais personne ne tient à perdre son poste à hautes responsabilités et grosses rémunérations en disant la vérité. La démocratie élective et représentative est à ce prix : le mensonge. De toute façon, celui qui la dirait, cette vérité, se ferait aussitôt étriper par la foule (« Le premier qui dit la vérité, Il doit être exécuté », Guy Béart, 1968).

 

Et pas question de revenir en arrière, n’est-ce pas : « Vous voulez revenir à la bougie ? ». Non, je ne veux pas revenir à la bougie. Les bougies, j'en garde en réserve, en cas de panne d'électricité. Moi je suis d’accord, grosso modo, avec cette façon de vivre : je n’en ai pas connu d’autre, et je n’en veux pas d’autre.

 

Mais je n'abuse pas et ne suis pas particulièrement exigeant : garder une bonne température ambiante chez moi, les légumes au frais, quelques réserves « au cas où » dans le congélateur, une machine pour laver le linge, une pour la vaisselle, des magasins pas loin pour approvisionner : il n’y a pas à dire, je tiens très raisonnablement à mon confort. Je tiens à mon mode de vie. Pas plus, pas moins. Et je ne reconnais à personne le droit de m’en imposer un autre. Oui, je suis complice. Pas fier de l’être, mais pas honteux non plus. C’est ainsi, je constate. Je ne suis pas un militant écologiste.

 

Le cancer des abus et de la déraison n'est pas de mon fait, mais à chercher du côté des armées de la finance et du profit, du côté de la technique et de la confiance aveugle dans ses innovations pourvoyeuses de « progrès ». Cette prolifération cancéreuse découle de la course précipitée à laquelle se livrent les grands conglomérats, ces nouveaux empires aux dimensions de la planète, qui ont réduit l'idée de mondialisation à sa plus simple expression de féroce compétition et de guerre impitoyable entre humains, quel que soit le prix en vies humaines à payer (l'isocyanate de méthyle de l'Union Carbide à Bhopal, trente ans après la catastrophe, continue à tuer).

 

Moi, pour mon compte, je plaide coupable ET non coupable. Je participe, certes, mais non, je refuse d'être pour quelque chose dans la destruction. C'est comme ça que j'ai toujours vécu, et il faudrait que j'y renonce maintenant ? Mais franchement, quel être raisonnable serait prêt à faire un tel sacrifice ? Pas moi. Et je ne suis pas le seul. Et c'est bien ça, le problème.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Texte notablement modifié (notamment dans sa conclusion) le 21 avril 2018.

samedi, 21 avril 2018

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT 1

Série de billets un peu bavarde : je n'écrirais plus comme ça, j'irais plus direct aux faits. Mais bon, c'est vous qui voyez. Et vous en faites ce que vous voulez, s'il est seulement possible d'en faire quelque chose. 

 

A propos de catastrophisme, je suis allé voir le blog de Paul Jorion (à propos de Wallerstein, Le Capitalisme a-t-il un avenir ?), toujours impeccablement pertinent quand il s'agit de dresser le constat et d'analyser le phénomène observé, mais franchement délirant quand il parle des perspectives d'avenir ou des solutions envisageables ("pour empêcher que ...") : dans son volontarisme politique effréné, il entrevoit, par exemple, la possibilité future d'une société sans argent. Mais il invite aussi les gens à venir avec des idées nouvelles et leurs désirs d'une vie nouvelle. Il pense aussi que si les gens qui remettent en cause le système et veulent "vivre autrement" sont en assez grand nombre pour atteindre une "masse critique", tout est possible. Ma foi, pourquoi pas, mais rien qu'à NDDL (Notre-Dame-des-Landes), combien de pelés ? De tondus ? Une masse critique, vraiment ?

 

Allons donc ! Ce que j'ai surtout envie de lui dire, à Paul Jorion, c'est : « Arrête de rêver, Paul ! Et commence par cesser de prendre ta vessie pour une lanterne  : tu risques de te brûler ! ». Paul Jorion ? Je vais vous dire ce que je pense de lui : le regard le plus acéré que je connaisse, doublé de capacités d'analyse hors du commun, mais qui se perdent ensuite dans les dérives imaginaires de l'optimisme de l'action. Il croit à la possibilité de réalisation de ses désirs, et du coup le tapis volant de ses désirs parfumés l'emportent trop loin de l'humanité réelle pour qu'il ait seulement conscience du poids incommensurable à porter que constitue le peu de conscience que l'humanité actuelle a de son propre avenir.

 

Le cœur serré, je dis "Adieu" à Paul Jorion. Parce que je crois en fait qu'il faut dire "Adieu" à l'espoir. Qui aura le courage de se mettre à dos l'humanité souffrante en lui disant qu'elle n'a plus rien à espérer ? J'en ai plus qu'assez de l'autosuggestion incantatoire et des slogans popularisés en leur temps par des fantoches : « Yes we can ! », « Ensemble tout devient possible ! », « Le changement c'est maintenant ! » ! C'est le radical et regretté Günther Anders qui critique Ernst Bloch : « Il n'a pas eu le courage de cesser d'espérer » (on trouve ça dans L'Obsolescence de l'homme, II, éditions Fario)..

 

Note ajoutée le 20 avril 2018 au soir (et complétée le 21).

 

 

22 décembre 2014

 

1/4

Le réchauffement climatique ? Vous voulez que je vous dise ? Tout le monde sait, personne ne veut faire. Le diagnostic, tout le monde est d’accord (à part quelques doctrinaires endurcis du genre Claude Allègre, le pauvre, il est bien malade, paraît-il) pour dire qu’on court à la catastrophe.

 

Personne ne veut de la conclusion logique du constat : en finir avec le luxe outrecuidant dans lequel se vautre une partie de plus en plus ample de l’humanité depuis l’aube de l’âge industriel (en gros : deux siècles). Et dans lequel les « émergents », les « en développement » et les « PMA » (ça ne veut pas dire je ne sais quoi d'à la mode en rapport avec la procréation, mais « Pays les Moins Avancés ») trépignent d'impatience de se vautrer bientôt à leur tour. Tout le monde veut sa bagnole, sa clim', ses frigo-congel-télé-smartphone-micro-onde. Allons-y gaiement. Le mode de vie à l'américaine de 300 millions d'individus étendu à 7.000 millions (multiplication par 23).

 

Un seul remède au réchauffement climatique : cesser de piller les ressources de la planète en combustibles fossiles et autres matières premières destinées à nos appareils, machines et autres gadgets que seule la vieille habitude de les avoir toujours connus nous a amenés à considérer comme utiles, nécessaires, indispensables. Naturels, pour ainsi dire.

 

Ce n’est pas de diminuer les émissions de gaz à effet de serre que l’humanité à besoin si elle veut sauver la planète, c’est de les supprimer complètement, car même en restreignant à +2°, la planète va continuer à réagir. L'expression « développement durable », complaisamment véhiculée par les esprits qui se disent lucides et responsables, n'est que le cache-sexe de l'hypocrisie et de la lâcheté. Car il faudrait en vérité renoncer, purement et simplement. Renoncer à vivre au-dessus des moyens de la planète. Pour la sauver en même temps que soi-même, un seul moyen pour l’humanité : redevenir humble, si elle le fut jamais un jour.

 

Et l’humanité n’est pas humble, moi le premier : je veux toujours pouvoir allumer la lumière en appuyant sur un bouton en rentrant chez moi le soir, faire laver mon linge et ma vaisselle par des machines, emprunter l’autoroute pour aller visiter la famille et les amis aux « quatre coins » de l'hexagone ou aller me délasser de onze mois de stress en passant le douzième à la montagne ou à la mer. Comme François Hollande, je suis un humain « normal ». En l’occurrence un « Francémoyen ». Comme tout le monde : plutôt crever que de perdre une parcelle de confort.

 

Pourquoi ce début de diatribe ? C’est simple : à chaque ligne, mon journal bruit (3ème personne du singulier du malheureux abandonné verbe bruire, régulièrement estropié par les journalistes, dont l’ignorance crasse le ramène régulièrement à un vulgaire verbe du 1er groupe, en disant sans prendre des coups « la ville bruisse bruit ») des rumeurs les plus folles : fontes des glaciers alpins et himalayens, de la banquise, de la calotte glaciaire du Groenland et de l’Antarctique ! Le Côtes du Rhône au Spitzberg, c'est pour bientôt ! Les poissons et les fleurs migrant vers le nord pour retrouver l’eau froide et l’air frais qui leur conviennent ! Les cyclones succédant aux tornades lancés à la poursuite des typhons qui courent après les ouragans ! Réchauffement climatique par-ci ! Réchauffement par-là ! Les gens de radio n’ont que ce mot à la bouche en ce moment.

 

Je laisse de côté le pillage des forêts primaires en Amazonie, à Bornéo et au Guatemala pour les remplacer par des kilomètres carrés de soja OGM ou de palmier à huile. Je laisse de côté les usines à bestiaux et la stérilisation des sols par l’agriculture chimique, mécanique et industrielle. Je laisse de côté la pollution antibiotique massive des viandes que nous mangeons. Je laisse de côté les phosphates, bisphénols, glyphosates, néonicotinoïdes, phtalates et autres perturbateurs endocriniens dont sont gorgés nos aliments, et dont certains font changer de sexe les poissons de nos rivières (en attendant mieux). Allez, je suis bon prince : je laisse aussi de côté les particules fines.

Je ne vais pas non plus énumérer les preuves du réchauffement de l’atmosphère sous les coups du CO2, du CH4 et, pourquoi pas du NF3 (charmante créature, 17.000 fois plus puissante que CO2, son petit copain de bac à sable, qui apparaît dès qu’on cause de cristaux liquides, de cellules photovoltaïques, d’écrans plats, de micro-circuits électroniques, … enfin, tout ce qui fait « dernier cri »). 

C’en est au point que le simple mot « réchauffement » a désormais acquis la stature démesurée d’une star mondiale, sur le destin de laquelle le « concert des nations » vire au même étripage cacophonique que celui auquel avait donné lieu la première de Déserts, d’Edgard Varèse, en 1954 au théâtre des Champs-Elysées. Au point même d’en occulter le drame véritable qui se joue derrière le « gros doigt grondeur » d'un mot derrière lequel il est devenu si commode de se cacher l’énorme vérité. 

 

Seuls quelques allumés du cigare à vapeur (de contrebande) s’obstinent à contester l’évidence : la Terre se dirige plan-plan vers l’été perpétuel. Combien de degrés en plus attendent l’humanité au coin du bois pour lui faire le coup du père François ? Deux ? Quatre ? Davantage ? Les experts débattent. Les politiques bêlent de grandes intentions et de bons sentiments (rappelez-vous Chirac : « La maison brûle, et nous regardons ailleurs »).

 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 20 avril 2018

LA PROMESSE DES CHIMISTES : L'AUTISME

4 décembre 2014

 

Non, vous vous en doutez, je n'ai jamais voté pour les guignols peinturlurés en vert qui se font passer pour des écologistes. Ce sont des politiciens comme les autres. Je veux dire : aussi dérisoires (je ne suis pas tout seul. L'Américain Donald Morrison le dit aussi, parlant de la France : « ... et l'ineptie de sa classe politique a désormais éclaté au grand jour », dans sa tribune "Le suicide américain" parue dans Le Monde daté 4 décembre 2014). C'est d'autant plus librement que j'écris ces quelques lignes : il y a longtemps que je ne suis plus « écolo ». En effet, la situation est, je le crains, encore plus grave que ça.

 

[Note d'avril 2018 : Cécile Duflot abandonne la politique, voyez-vous. Elle le fait par pur altruisme : elle va consacrer sa vie à une ONG (Oxfam ?). Mais elle ne sera pas dans les soutes à bourrer la chaudière : elle sera juste présidente. De quoi ? J'ai oublié. Mais je me contente de ce constat : Cécile Duflot présidente. Quant à Jean-Vincent Placé (fut-il ministre ?), c'est plus anecdotique, plus dérisoire encore, mais aussi plus drôle : il s'est fait poisser tout récemment en état d'ivresse et, comme n'importe quel poivrot, il passe la nuit en cellule de dégrisement. Pendant ce temps, monsieur Hulot en vacances (tout le monde connaît Les Vacances de M. Hulot, j'espère) à Nantes, se félicite sans rire de la modération avec laquelle les gendarmes mobiles s'y sont pris pour "rendre à l'état de droit" le territoire de Notre-Dame-des-Landes. Je serais écologiste, je dirais, comme je ne sais plus qui : « Seigneur, protégez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge ».]

 

******************

 

Eh oui, bonne nouvelle pour tous les civilisés du monde, je veux dire tous ceux qui ont la chance de vivre dans des pays économiquement développés et d’y bénéficier des apports proprement miraculeux des progrès de la technique en général et de la chimie en particulier : leur intelligence est promise à un avenir des plus radieux.

 

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est une dame Barbara Demeneix, une Française. Cette biologiste a beaucoup travaillé sur le développement des êtres vivants, s’efforçant de répondre à la question : « Comment un têtard devient-il une grenouille ? ». Ça n’a l’air de rien, dit comme ça, mais c’est horriblement compliqué, surtout quand on étend ses recherches du côté de l'humain. Je veux bien le croire. Madame Demeneix, pour y voir un peu clair, a compilé une énorme littérature scientifique.

 

Elle est tombée sur certaines études et de sa chaise (appelons ça un zeugma). Ces études autour de l’autisme montrent une véritable explosion de la maladie depuis quarante ans. Le Monde (mercredi 3 décembre 2014) reproduit le graphique qui met le phénomène en évidence. Un spécialiste, au cours de l’article, admet que l’amélioration du diagnostic n’est sûrement pas étrangère à l’augmentation, mais que la dimension extravagante de la chose la rend irréductible à ce seul facteur. C’est sûr, il se passe quelque chose de grave.

 

Nos isolants électriques, nos lubrifiants, notre électronique et nos mousses de canapés ignifugées, notre agriculture, tout ça est bourré jusqu’à la gueule d’un tas de substances charmantes : PCB, dioxines, métaux lourds, bisphénol A, BPDE (si si, il paraît que ça existe), d'organophosphorés, de perfluorés, d'organochlorés et autres pesticides ou solvants. Si l’article ne parle pas des néonicotinoïdes en usage dans nos champs de colza, c’est peut-être qu’ils n’interviennent (pour l’instant, en attendant d'en savoir plus) que dans l’extermination des abeilles.

 

Toutes ces délicieuses molécules (dont beaucoup dites « de synthèse ») « interfèrent sur le système thyroïdien ». Ces « perturbateurs endocriniens » agissent donc sur le système hormonal tout entier, donc sur le développement de l’être humain. Et l’être humain a la coupable étourderie de se développer dès le moment de sa conception. Mais surtout de prendre dans ce but tout ce qui passe à sa portée pour s'en nourrir gloutonnement. A ses risques et périls.

 

Ça se manifeste comment ? Philippe Grandjean, médecin environnemental : « Par exemple, nous avons étudié les enfants de femmes qui travaillent au Danemark dans des serres. Elles sont au contact de mélanges de pesticides. Dès que leur grossesse a été connue, elles ont toutes été mises à l’écart des pesticides jusqu’à la naissance de leur bébé. Ceux-ci n’ont donc été exposés que pendant très peu de temps, au tout début de leur vie fœtale. Et pourtant, en les comparant à des enfants qui n’ont pas du tout été exposés à ces produits, nous constatons que leurs capacités cognitives sont diminuées ». Puisque c’est sans danger, on vous dit.

 

Quelques économistes (sans doute un peu allumés) ont calculé ce que ça risquait de coûter à l’économie américaine : 19.000 dollars par individu et par point de QI en moins. Une facture annuelle de cinquante milliards de dollars. Et les sociologues s’y mettent aussi : « Aux Etats-Unis, le taux d’homicides a brutalement chuté vingt ans après le retrait de l’essence plombée » ! Il paraît que cette corrélation n’est pas si farfelue qu'elle en a l'air. Admettons.

 

Je n’ai fait que picorer quelques éléments de cet effarant dossier signé Stéphane Foucart, paru en double page dans le supplément scientifique du journal Le Monde. Mais je crois que ça suffit pour se faire une petite idée de ce qui attend l’humanité, si les autorités « compétentes » continuent à se laisser aveuglément « convaincre » par les saladiers d’argumentaires pourris fournis par les lobbies de l'industrie chimique.

 

Les industriels exigent que la preuve scientifique soit faite de la nocivité de chaque molécule sur telle affection pour reconnaître. Ils sont tranquilles : ils savent que c’est presque impossible, vu la difficulté d'élaborer des protocoles expérimentaux qui soient "administrativement" crédibles. Ils font semblant de tomber des nues quand on les soupçonne de fabriquer des poisons, mais ils sont assez prudents pour s'en tenir à distance pour leur propre compte et pour couvrir leurs emballages de « précautions d'emploi » : on ne sait jamais. En attendant, les « politiques » pourraient, pour prendre leurs décisions concernant la santé publique, consulter les biologistes et médecins spécialisés. Par exemple ceux qui participent au Réseau-Santé-Environnement. Qui produisent de temps en temps des rapports intéressants. Cela s’appelle des « études épidémiologiques ».

 

Pour une fois que les statistiques ne servent pas à raconter des bobards ! Ce sont en effet des études épidémiologiques qui ont mis en évidence l'effet désastreux de certains environnements, en comparant par exemple la santé de jumeaux durablement séparés par une longue distance (prouvant que la maladie touchant l'un des deux n'est pas génétique, mais due à l'environnement et aux conditions de vie), ou encore la fréquence des cancers du sein chez les Japonaises restées au pays (mode de vie traditionnel) et celles ayant émigré à Honolulu (mode de vie américain).

 

Les « politiques » pourraient aussi avoir la curiosité de mettre le nez dans le bouquin de Fabrice Nicolino, Un Empoisonnement universel (LLL, Les Liens qui Libèrent, 2013). Le sous-titre est explicite : « Comment les produits chimiques ont envahi la planète ». La trouille que ça leur donnerait les rendrait peut-être, pour une fois, courageux et responsables ? Il est permis de rêver, non ?

 

Jusqu’à maintenant, on savait que « Faire des enfants, c’est les condamner à mort » (graffiti qui fut longtemps visible sur un grand mur lisse du quartier Saint-Just). Désormais, on sait que ça les condamne aussi à la débilité. Une idée pour les chômeurs qui espèrent une reconversion professionnelle : les institutions pour déficients intellectuels sont promises à un avenir radieux et prospère. C'est le moment, il y a une occasion à saisir.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note du 20 avril 2018 : il n'y a pas que l'autisme, loin de là ! Personne aujourd'hui ne conteste que les maladies chroniques (allergies, cancers, ...) ont explosé au vingtième siècle. Personne non plus n'ignore ni ne conteste l'extraordinaire essor des industries chimiques au vingtième siècle. Mais curieusement, il est difficile, il semble même impossible de faire le lien entre les deux phénomènes, au mépris du plus élémentaire bon sens, qui nous hurle aux oreilles cette vérité : les maladies chroniques sont la conséquence des industries chimiques. Les chimistes se réfugient derrière une exigence apparemment rationnelle : tant qu'il n'est pas démontré scientifiquement que telle molécule est la cause de telle maladie (ils omettent de poser la question de l'effet-cocktail produit par l'accumulation de molécules diverses), on n'a pas le droit de mettre en cause leur responsabilité. Les décideurs politiques, pris entre, d'une part, la protection de la santé des populations et, d'autre part, la protection de l'emploi par la recherche de la prospérité économique, en sont réduits à danser la Grande Tergiverse (à trois temps), dont la figure principale est bien connue : un pas en avant, un pas en arrière, un pas de côté, et on recommence. J'en conclus que les observateurs (médecins, épidémiologistes, écologistes, ...) n'ont pas fini d'observer, de regarder grimper la courbe statistique des affections chroniques, de soigner des malades toujours plus nombreux, de dresser des constats à faire dresser les cheveux sur la tête, et de s'interroger gravement sur les raisons qui nous ont amenés là.

mercredi, 18 avril 2018

DES NOUVELLES D'ADOLF OGM

3 mai 2012

Un peu de douceur dans ce monde de brutes. Oh, ce n’est pas grand-chose, presque rien, mais on ne sait jamais : une hirondelle, après tout ne pourrait-elle pas faire, aussi, le printemps ? Un petit fait anodin ne pourrait-il pas, à son tour, annoncer un renversement de tendance ? De quoi s’agit-il ? Que s’est-il passé ? 

Ça se passe en Inde. Ça fait dix ans (seize aujourd'hui) que Monsieur Adolf OGM s’est installé avec tambours et trompettes dans les exploitations agricoles de l’Inde (Monsanto, BayerCropScience, …). Dix ans, ce n’est pas si mal, pour voir ce que ça donne sur la durée. Conclusion demain sur cette affaire où des paysans d'Andra Pradesh (Inde) ont, pour une fois, damé le pion à un géant de l'industrie OGM. 

 

[Bon, autant le dire tout de suite : la partie n'est pas gagnée pour autant. Loin de là. C'est même le contraire (j'écris 6 ans après). Les surfaces cultivées en OGM n'ont cessé de progresser. J'y vois une seule raison : au Brésil et ailleurs, ceux qui ont la maîtrise des surfaces cultivables savent trop les couilles en or qu'ils peuvent se faire en en faisant des surfaces "tout OGM". Ajouté le 18 avril 2018.]

 

J’ai fait passer dans ce blog quelques notes consacrées au sujet, dont une, très subtilement et très pertinemment (ben oui, quoi) intitulée : « Faut-il tuer Adolf Monsanto ? » (en 2011, désormais et malencontreusement effacée de ce blog, et j'ai la flemme de de la recopier). Avouez que c’était bien vu, quand même. Enfin, « c’est mon opinion, et je la partage », comme disent Dupont et Dupond, mais Hergé avait lu Les Mémoires de Monsieur Prudhomme, de Henri Monnier. 

 

Je ne veux surtout pas, et pour cause, entrer dans les aspects scientifiques du débat. J’ai pendant de longues années fait partie de jurys d’examen en « biotechnologie ». J’en ai gardé d’excellents souvenirs poétiques, d’une délicieuse poésie, hermétique pour moi, mais non sans un charme secret, qui émanait des travaux des candidats. La musique propre à cette langue enchante encore mon oreille : « hotte à flux laminaire », « boîte de Petri », « électrophorèse », « anticorps monoclonaux », « escherichia coli » (une saleté, ça, mais en latin !), et tant d’autres trouvailles harmonieuses, pour ne pas dire célestes. 

 

Mon propos était de montrer que le premier intérêt des firmes OGM n’est pas de faire progresser la qualité ou la quantité de la nourriture mondiale, ni même d’assurer la sécurité alimentaire future des pays pauvres, mais de faire prospérer des entreprises industrielles, dont le premier souci est de « générer » (je sais, ce n’est pas beau) des bénéfices – quelles que soient les conséquences, bien évidemment, pourvu que la machine crache du cash.

 

Et cela en mettant la patte griffue du propriétaire cupide sur une petite séquence des gènes contenus dans une semence, sous le prétexte que c'est dans son laboratoire à lui, propriétaire, que la séquence a été "inventée" et fabriquée et que, comme telle, elle a été dûment brevetée et déposée à l'Institut National de la Propriété Industrielle (INPI, ou comment que ça s'appelle au plan mondial) et que, si quelqu'un veut utiliser la semence en question, il doit cracher au bassinet un droit de propriété intellectuelle à cause de la dite séquence.

 

On peut à bon droit appeler toute cette façon de procéder la « confiscation du vivant » au profit des actionnaires. Et on peut compter sur les éléments naturels (l'air, l'eau, ce qu'il reste des insectes) pour disséminer les semences génétiquement modifiées à toutes les cultures environnantes, et donc pour accroître indéfiniment le cercle des producteurs redevables au propriétaire des droits (analyses génétiques à l'appui, on ne va pas se priver). C'est dans cette mesure-là que je parle de tendance totalitaire dans l'expansion des industries OGM.

 

Parenthèse. Cela fait partie d'un plan beaucoup plus vaste et à plus long terme, mais dont la mise en oeuvre est d'ores et déjà en cours, implacable et comme irrésistible : la Grande Privatisation de Tout (GPT). Aux yeux des concepteurs de ce plan, le mot « gratuité » est ordurier, un défi au bon sens et à la bonne marche des affaires : un pur et simple scandale. Quand je dis "concepteurs", qu'on n'aille pas voir en moi un adepte des théories du complot : c'est juste l'agencement et l’emboîtement parfait des éléments dans un ensemble global qui s'appelle un système. Fin de la parenthèse.

 

Et pour que le crachat soit le plus gros possible dans le porte-monnaie, rien de mieux qu’un empire. L’ « imperium ». L’objectif de Monsanto est de cet ordre-là : fonder un empire monopolistique. Est-il comparable au 3ème Reich ? Parlons de l’OGM Reich, si vous le voulez bien. Le nazisme et le stalinisme ont inventé le totalitarisme politique. Il est presque logique que la modernité ait inventé le totalitarisme économique, moins terrifiant, moins visible, donc infiniment plus habile.

 

Tellement habile qu'il fait aujourd'hui l'objet d'un consensus (presque) absolu et universel : les populations du monde entier sont (disons globalement) d'accord pour entrer dans ce système totalitaire, et pour une raison très simple : grâce à des procédés de communication savamment dosés et calibrés, ce qui leur échappe totalement, c'est précisément qu'il s'agit d'un système totalitaire.

 

La ruse a remplacé la terreur. C’est vrai, comme c’est très vilain de verser du sang (note ajoutée le 18 avril 2018 : quelques endroits du monde montrent encore que verser le sang n'est pas si vilain que ça aux yeux de tout le monde), on se contente de privatiser le vivant. De breveter des éléments de la nature. De transformer tout ce qui faisait le bien commun en propriété privée. De tout confisquer au profit de quelques-uns. D’introduire dans toutes les agricultures du monde les gènes brevetés. De rendre ainsi le paiement de la dîme obligatoire et régulier.

 

Le rêve génétiquement modifié, à l’image des monarchies pétrolières, c’est la RENTE. Rentier : tu ne fais rien, tu te contentes de respirer, et l’argent rentre. Enfin, pas tout à fait rien : tu fais bosser des chercheurs, parce qu’il faut préserver la rente future et rester concurrentiel. Mais en gros, c’est ça. Une rente discrètement introduite dans le paysage normal et entrée dans les mœurs. Mais ce n’est certes pas un thème capable de captiver ou de mobiliser les foules. D’autant qu’il adopte pour ses déplacements la blouse respectable, couleur de muraille blanche, des hommes de laboratoire. 

 

Les détails scientifiques sont juste là pour amuser les gogos et obscurcir le paysage, pour, en quelque sorte, occuper le terrain avec une belle, bonne, grosse « controverse scientifique », vous savez, ce rideau de fumée qui permet de retarder des décisions politiques ou sanitaires contrariantes pour la prospérité de l’empire industriel et de ses actionnaires. 

 

Malheureusement, tout serait allé pour le mieux pour BayerCropScience et pour Monsanto, s’il ne s’était pas trouvé que, malgré toutes les précautions juridiques, c’est bel et bien au plan scientifique que la durée de dix ans semble apporter des arguments à ceux qui contestent les bienfaits des OGM. C'est ce qu'ont compris les paysans d'Andra Pradesh.  

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

La suitetfin (les malheurs d'Adolf OGM) à demain.

mardi, 17 avril 2018

OGM : LE DOUTE PROFITE AU CRIMINEL

Préambule ajouté le 16 avril 2018.

 

Les choses s'enchaînent parfois de façon curieuse. Par exemple, il se trouve qu'entre le 28 février et le 4 mai 2012, j'ai publié cinq billets qui traitent du même sujet, les OGM. J'imagine que ce qui paraissait dans la presse de l'époque n'est pas étranger à ce regroupement dans le temps. D'un côté, ça a un petit aspect obsessionnel, je veux bien, mais de l'autre, ça me donnait l'occasion de marteler une idée : la haine que nourrissent les industriels pour la science authentique et pour la vérité scientifique, en l'occurrence pour toutes les parties de la science qui tournent autour de l'étude des milieux et de la protection de l'environnement, bref : de l'écologie scientifique.

 

Ils ne veulent à aucun prix que l'on procède à l'étude objective des effets et conséquences de la mise sur le marché, de la diffusion et de la dissémination des produits qui sortent de leurs usines. Autrement dit, ils ne veulent à aucun prix qu'on mette quelque obstacle que ce soit à la recherche du profit pour leurs actionnaires. Et d'en marteler une seconde : dénoncer toutes les stratégies, frontales ou biaises, ou carrément tordues, inventées par les puissants industriels en question et l'armée des juristes ou spécialistes en communication qu'ils ont les moyens de mettre à leur service exclusif, pour contrer l'action de tous les empêcheurs de danser en rond et de s'en mettre plein les poches. 

 

Ce qui se passait (et qui se passe toujours, si j'en crois l'énormité, par exemple, des surfaces brésiliennes où sont cultivés les sojas OGM de Monsanto et autres) en l'occurrence, au sujet des OGM, c'était à mes yeux le cynisme absolu et totalement décomplexé des firmes promouvant ces produits innovants, qui, alors que l'unique préoccupation de toute l'armée de leurs commerciaux était de placer leurs produits éminemment rentables, utilisaient tout leur énorme potentiel juridique à contrecarrer l'action des associations et ONG de défense de l'environnement qui, quant à elles, invoquaient, pour interdire les OGM, le principe de précaution.

 

Je trouvais assez vain, de la part de ces associations et ONG, de se laisser piéger dans l'interminable et faux débat "scientifique" autour de la nocivité éventuelle des OGM sur la santé humaine. A mes yeux, et je suis toujours convaincu de la chose, l'essentiel n'est pas dans le débat scientifique, forcément long, subtil et compliqué, et peut-être indécidable, mais dans une offensive jamais vue auparavant visant à la conquête par des entreprises privées du patrimoine public que constitue la nourriture de l'humanité. Ce qui m'apparaît encore aujourd'hui comme le véritable danger que font courir à l'humanité les firmes OGM, ce n'est rien d'autre que la privatisation de tout ce qui sert à la nourrir, par un petit nombre de firmes à tendance monopolistique (ce que j'appelle la GPT : Grande Privatisation de Tout). Poser sa marque de propriétaire exclusif sur un gène qu'on a fabriqué en laboratoire (ce qu'on appelle la "brevetabilité du vivant"), voilà le véritable scandale. Que cela puisse être simplement imaginable et légal, voilà un autre grand scandale.

 

Autrement dit, attendons la transformation de toutes les filières agricoles mondiales en autant de clients, voués à acheter aux propriétaires des plantes génétiquement modifiées, année après année, les semences qui sont la base de leur activité. Pour le dire encore autrement : la réduction de l'ensemble de l'humanité à l'état de dépendance, pour ce qui touche sa nourriture, à l'égard de mastodontes industriels dictant leurs lois et imposant leurs produits à leur gré. Ce processus, s'il allait à son terme, donnerait aux "inventeurs" des gènes ainsi répandus un pouvoir absolument exorbitant sur l'ensemble des populations humaines. Je voyais là, et j'y vois toujours, l'établissement d'un monstrueux projet totalitaire (raison pour laquelle je parlais, dès 2011, d'"Adolf OGM").

 

14 mars 2012

 

Oui, on a bien lu le titre : le doute ne doit plus profiter à l'accusé, mais au criminel. On pourrait même dire : au criminel impuni, voire encouragé par les puissants. Puisqu'il fait partie des puissants.

 

J’aurai le triomphe modeste, je vous promets, et je ne clamerai pas, d'un air victorieux : « Je vous l'avais bien dit ». Les aimables lecteurs qui auront l’obligeance et la vaillance de se reporter à mes billets des 28 février et 1 mars (comprendre aujourd'hui 15 et 16 avril 2018) le constateront d’eux-mêmes : ce blog est véritablement d’avant-garde, pour ne pas dire prophétique. Mais j’ai juré d’avoir le triomphe modeste. Pour les lecteurs qui n’aiment pas regarder dans le rétroviseur, petit rappel des faits. 

 

Les deux jours précités, j’abordais le problème des OGM en affirmant nettement qu’il ne fallait surtout pas entrer dans la « controverse » scientifique, parce que, selon moi, elle fait partie de la stratégie de firmes mondiales comme Monsanto ou BayerCropScience, et que cette stratégie est purement commerciale, et vise à aplanir les obstacles qui se présentent face au rouleau compresseur de la conquête mercantile du monde. 

 

L’obstacle, en la matière, étant les résultats obtenus de façon rigoureuse dans les laboratoires des scientifiques, qui remettent en question l'innocuité de certains produits et de certaines innovations, il s’agit donc, pour les industriels, qui sont aussi des marchands, de tout faire pour le franchir ou le contourner, cet obstacle que constitue la vérité. En l’occurrence, il s’agit de neutraliser la vérité. De la rendre inopérante dans la durée. Le plus inopérante possible, le plus longtemps possible. 

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Or, il vient de sortir un livre consacré, précisément, à ce sujet. Le titre est en lui-même, sans le savoir, une approbation, bref, en un mot comme en cent, un éloge sans fioritures de ma propre argumentation, rendez-vous compte : Les Marchands de doute. Les auteurs sont beaucoup plus savants que moi : Naomi Oreskes, de l’université de Californie, à San Diego, et Erik M. Conway, du Jet Propulsion Laboratory de la NASA. 

 

Editions Le Pommier, 29 euros, c’est vrai, mais attention, 512 pages, on entre dans le respectable et l’argumenté. Plus documenté, tu meurs.  Claude Allègre peut aller se rhabiller, avec ses impostures médiatiques énoncées avec l’aplomb le plus imperturbable (qui est souvent, soit dit en passant, l’ineffaçable marque du mensonge et masque de la bêtise) et ses « courbes scientifiques » qu’il a lui-même retravaillées au stylo-bille. 

 

Un titre formidable. Le mien (la « stratégie de la controverse ») est trop compliqué. Les Marchands de doute, ça situe tout de suite le problème sur le terrain juste : le FRIC. Mais je l’ai dit, les auteurs sont beaucoup plus savants que moi. En particulier, ils mettent le doigt sur ce qui fait le lien entre des événements qui n’ont aucun lien, en apparence et pour le commun des mortels. 

 

Pensez donc, ils vont du tabac au réchauffement climatique, en passant par les pluies acides et le trou dans la couche d’ozone. Rien à voir, direz-vous, entre tous ces terrains de discussion. Eh bien détrompez-vous ! Mais commençons par le commencement : le tabac. 

 

Pour le tabac, on est dans les années 1950. Certains scientifiques commencent à être emmerdants : ils pointent une sorte de concomitance et de proportionnalité entre d’une part la consommation de tabac et d’autre part la survenue de cancers des voies respiratoires, bronches et poumons principalement. 

 

Pour l’industrie du tabac, il est « vital » (!) de neutraliser l’information scientifique qui commence à se répandre dans le public et, plus grave, dans les sphères politiques, où se prennent les décisions concernant la santé publique. Il est vital que des masses de gens continuent, l'esprit tranquille, à s'adonner à l'inhalation de fumées diverses, et au remplissage des caisses de Philip Morris et d'AJ Reynolds. 

 

Deux vecteurs s’avèrent indispensables pour contrer le danger : la meilleure des agences de communication (ce sera Hill and Knowlton), et des scientifiques prestigieux et politiquement sympathisants. La stratégie consiste à semer le doute sur les résultats de la science. Comment ? On amplifie artificiellement des incertitudes souvent réelles mais limitées, et puis on valorise à tout bout de champ le doute ainsi créé en se servant des réseaux politiques, économiques et médiatiques. 

 

La « stratégie du tabac » fut d'une efficacité redoutable et, à ce titre, servit de modèle : l’industrie cigarettière américaine ne commença à perdre des procès que dans les années 1990. Quarante ans de gagnés, quarante ans de profits. Oui, un sacré délai, tout entier consacré aux profits. C’est d’ailleurs le but principal de la manœuvre. 

 

 

La stratégie fut simplement décalquée et recyclée quand il s’est agi d’autres controverses scientifiques, concernant l’environnement, le réchauffement climatique, et tcétéra. S'étonnera-t-on d'apprendre que les tenants de cette stratégie appartiennent aux couches les plus conservatrices et les plus réactionnaires de la population ? 

 

Les Marchands de doute le dit : certes, le doute fait partie intégrante de la démarche scientifique, mais en l’occurrence, il est, tout simplement, instrumentalisé. « Vous pouviez utiliser cette incertitude scientifique normale pour miner le statut de la connaissance scientifique véritable ». 

 

Un « mémoire » produit par l’un des dirigeants de l’industrie du tabac en 1969 titrait : « Notre produit, c'est le doute ». Et le doute, en la matière, reste le meilleur moyen de contrer l’ensemble des faits et, dans le fond, d’anéantir la réalité de ces faits. 

 

Je n’ai parlé, fin février-début mars, que des OGM. Soyons sûrs que la stratégie actuelle de Monsanto et des climato-sceptiques ne diffère en rien de celle qu’expose Les Marchands de doute, de Naomi Oreskes et Eric Conway 

 

L’aspect le plus redoutable de ce doute-là, qui n’a rien de scientifique, c’est qu’il est efficace. Et s’il est efficace, c’est pour une raison très précise : il interdit au politique de prendre la décision d’interdire le produit. 

 

Avec ce doute-là, oui, il est interdit d'interdire. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Drôle de retournement des choses, cinquante ans après, vous ne trouvez pas ? 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Demain : des nouvelles d'Adolf OGM.