Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 17 octobre 2017

QU’EST-CE QU’UN ÉCOLOGISTE ? 1/4

1

Il y a deux sortes d’écologistes : ceux dont la presse parle, parfois en abondance à la suite d'une action spectaculaire (Greenpeace à Cattenom, manif de brebis en plein centre de Lyon, ...), et, qui plus est, sous l’angle du conflit entre les « pro » et les « anti », du genre de ce qui nous fabrique de gentils « débats de société », dont nul n'a que faire mais qui permettent de passer le temps et de s'être trouvé pour un temps une raison de vivre, avant la suivante. Et puis il y a ceux dont on ne parle dans la presse « de référence » que sous forme de dossiers et d’articles plus ou moins digestes pour le vulgum pecus, qui ne feront jamais grimper l’audimat et qui, pour cette raison, ne seront qu’exceptionnellement mis en vedettes. La « COP21 » de Paris en 2015 appartient à cette catégorie des exceptions qui confirment la règle : un événement soigneusement mis en scène, et devenu spectaculaire parce que les participants officiels le voulaient ainsi. Les vrais écologistes sont bien sûr du côté le moins visible : à cette occasion, ils ont été noyés dans la masse et le protocole.

Comment définir les premiers de ces écologistes ? Ce sont d’abord des emmerdeurs : leur premier objectif semble en effet de venir emmerder les diverses catégories d’individus qui ont affaire aux confettis de nature sauvage que la civilisation concède à l’exigence de « préservation de la qualité du milieu ». Les emmerdés, de leur côté, sont régulièrement, entre autres, les bergers. Le qualificatif d’écologistes, dans ce cas, repose sur l'exigence de réintroduction pour rebiodiversifier l'environnement. Ce sont eux qui ont tout fait pour que l’ours s’acclimate de nouveau dans les Pyrénées, plus récemment le lynx dans le Jura ou les Vosges. Ce sont eux qui se dressent contre les fusils des chasseurs quand ceux-ci font mine de vouloir tuer des loups, au motif que les bergers d’alpage se plaignent des terribles déprédations qu’ils commettent dans leurs troupeaux de brebis.

Soyons clair et net : ces « écolos » n’ont rien compris à la biodiversité qu’ils affirment favoriser. Ils croient être des défenseurs des droits de la nature. La biodiversité, ce n’est pas le loup dans les Alpes quel qu’en soit le prix à payer. La biodiversité, pour savoir ce que c'est, demandez à Gilles Bœuf, le bouillant professeur temporaire au Collège de France (chaire "développement durable") : c’est tout un système complexe de dépendances en chaîne : la façon dont s’organisent les innombrables éléments minéraux, végétaux et animaux qui font qu'il y a de la vie dans un environnement donné à un moment donné. Introduisez l’écrevisse américaine dans les rivières françaises, elle aura vite fait de déblayer le terrain à son seul profit. Le loup dans les Alpes ne fera jamais une biodiversité à lui tout seul. Médiatiquement parlant, le loup en France peut aujourd'hui, à la grande rigueur, passer pour un abcès de fixation destiné à détourner de l'essentiel l'attention du grand nombre. En vérité, écologiquement, le loup est aujourd'hui une nuisance.

C’est ainsi que, dans ses Mémoires, Saint-Simon évoque la chasse au loup que pratiquaient certains seigneurs de la cour de Louis XIV, dans la décennie 1700 ou un peu après, dans l’Orléanais, quand l’animal y était signalé faisant des dégâts. De même, c’est ainsi que, dans les régions d’Inde où pullulait le tigre, l’urbanisation galopante a restreint son aire de développement et que, comme le fauve s’en prend aux humains, ceux-ci se voient contraints de le pourchasser.

Le loup a disparu de France pour l’exacte même raison : les sociétés humaines ont partout étendu leur emprise, au gré de l’expansion industrielle et de la prolifération humaine, engloutissant dans un passé révolu tout ce qui préexistait, jusqu’à faire oublier l’entier du contexte naturel, historique et technique qui entourait la possibilité même de l’animal. C’est bête, hein, vous vous rendez compte,  tout ce qu’il faudrait désinventer, tout ce qu’il faudrait faire retourner au néant pour reconstituer à l’identique les circonstances d’avant la disparition ! Pour restaurer à l’identique le même système de relations, disons le mot : le même écosystème ! Et avec le même mode de vie que les Français de l’époque, odeurs comprises, s’il vous plaît ! Voilà qui s’appellerait « faire table rase ». Pour le coup, on aurait vraiment le « retour à la bougie ».

C’est dit : dans le fond du fond, ces écologistes-là sont les vrais réactionnaires : que tout soit comme autrefois (c'est la définition du mot). Mais je les soupçonne de vouloir garder, bien cachée au fond de la grange où ils viendraient de rentrer la fenaison (biologique) pour les bêtes cet hiver, une mobylette avec une bonne réserve de mélange deux temps (à 6%). Soyons sérieux : ces écologistes en mie de pain rêvent tout éveillés. Ils rêvent d’îlots d'un passé irénique et idyllique, perdus dans l’océan d’un présent bouleversé, îlots qui seraient miraculeusement préservés du fracas de l'histoire en marche derrière la muraille infranchissable de leurs bonnes intentions, elles-mêmes inscrites dans la loi. Entre les loups et les brebis d’alpage, je vote brebis : en tant que carnivore, je n’aime pas la concurrence déloyale que me livre l’animal. Cette race d’écologistes se caractérise donc par un crétinisme qui serait inoffensif s’il n’était vindicatif et revendicatif.

On observe cette logique policière de l’îlot miraculeusement préservé dans la démarche militaire de la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a décidé d’abolir le pot d’échappement dans un délai rapproché : d’un côté, on demande très poliment aux industriels les plus polluants de réduire leurs émissions sales de 10% ou 20%, mais en leur accordant de larges délais pour se mettre aux normes, pendant que de l’autre, on caporalise tout le reste de la population pour la faire marcher droit, et gare aux tribunaux pour les rétifs. C'est sans doute ce qu'on appelle l’écologie démocratique.

jeudi, 01 juin 2017

ALERTE

On a raison, en général, de ne plus lire Le Monde, cette soupe qui donne trop souvent envie de cracher dedans, depuis que le journalisme de commentaire (autrement dit un prétendu journalisme d'expertise, puisqu'on sait que les journalistes spécialisés sont souvent des ratés de leur "spécialité") a pris le pas sur le journalisme d'information.

Il y a cependant des exceptions. Qui tiennent, en général, à la fois à la personne et à la fonction de la personne qui "écrit dans le journal". Par exemple, il m'est tombé sous les yeux, mardi 30, la chronique de Stéphane Foucart, spécialiste de la rubrique "Planète" (ça veut dire "environnement"). Il est question des insectes, de leur avenir, du nôtre et du monde. La plume du monsieur me semble pertinente et mesurée.

L'histoire, qui commence comme un canular, est racontée dans la revue Science par un entomologiste de grande réputation, du nom de Scott Black, directeur de la Xerces Society for Invertebrate Conservation. Il possédait une Ford Mustang dans son jeune temps, et quand il roulait, il fallait s'arrêter régulièrement pour nettoyer le pare-brise, souillé par la myriade d'insectes qui s'y écrasaient. Aujourd'hui, le pare-brise du Range Rover, « à l'aérodynamique de réfrigérateur », sur quelque route de campagne qu'il roule, reste impeccablement transparent. Scott Black conclut : « J'ai tendance à ne me fier qu'aux données scientifiques, mais quand vous réalisez que vous ne voyez plus tout ce bazar, ça vous prend aux tripes ».

Par intuition, on se dit en effet qu'il s'est passé quelque chose. Je me souviens que, quand j'accompagnais tout gamin mon oncle Pierre qui allait pêcher la truite dans l'Azergue, en longeant la rivière, il me demandait de lui procurer, régulièrement, des sauterelles. Et, comme nous traversions des prés non encore fauchés, je n'avais pas à me baisser, vu ma taille, pour prendre tout ce que je voulais : à chaque pas, nous les faisions partir en grand nombre. Aujourd'hui, ce n'est plus envisageable. De toute façon, y a-t-il encore des truites dans l'eau de l'Azergue, malmenée par le progrès ? Et je ne parle pas des papillons, qui pullulaient dans les campagnes dans les années 1950. Bon, on en voit quelques-uns de temps en temps. Allons, tout ne va pas si mal.

Reste que la vie des insectes est menacée. Mais ça reste un raisonnement intuitif. Et Stéphane Foucart dit très justement que les scientifiques ont le plus grand mal à quantifier le désastre, faute d'une documentation sérieuse sur le phénomène. Il l'écrit : « Probablement parce que l'intérêt scientifique était jugé faible, nul ne pouvant imaginer que ce vaste monde grouillant et bourdonnant puisse un jour connaître un effondrement aussi radical et rapide que celui observé aujourd'hui, sur tous les continents ». Par conséquent, les données dont on dispose sont bien maigres. 

Bien obligé de se rabattre sur celles dont on dispose, on a, pour obtenir une comparaison un peu fiable, répété en 2013 une opération remontant à 1989. On a posé un piège dans une réserve naturelle allemande. Le résultat est spectaculaire, mais aussi affolant : en vingt-quatre ans, la « biomasse d'insectes piégés » a été réduite de 80%, soit une disparition des quatre cinquièmes. Résultat confirmé l'année suivante, car les scientifiques, n'en croyant pas leurs yeux, voulaient être sûrs de leur fait.

Pour trouver le coupable, les regards se tournent évidemment vers les insecticides (ils ne font que le boulot qu'on leur demande), en particulier à cette classe particulière que sont les néonicotinoïdes (découverts par un Japonais, et mis sur le marché en 1991), dont on enrobe les semences avant usage, et dont le succès planétaire a été tellement fulgurant au cours des années 1990 qu'ils se retrouvent « sur des millions d'hectares de grandes cultures ». On en a beaucoup parlé à propos de la disparition des abeilles, mais elles ne sont pas les seules concernées, ni les seules à être des "insectes pollinisateurs".

Aux industriels, dont l'argument principal est invariablement : "Il faut nourrir l'humanité", Foucart répond par l'étude menée en Finlande sur les rendements obtenus par les cultivateurs de navette, oléagineux proche du tournesol : depuis 1993 (soit après l'irruption des "néonics"), ils sont tombés de 1,7 à 1,2 tonne à l'hectare. Eh oui, messieurs les industriels, certaines cultures sont étroitement dépendantes des "insectes pollinisateurs" ! Si vous les faites disparaître, il n'y aura pas que les apiculteurs à être plongés dans le marasme.

Stéphane Foucart a sollicité deux chercheurs (CNRS et INRA) à propos de ces résultats, mais ils le « préviennent qu'ils ne sont que corrélatifs : ils n'apportent pas la preuve définitive de la causalité ». Une telle réponse, juste et désespérante, nous fait mieux comprendre pourquoi les lobbies des industriels qui pullulent à Bruxelles arborent une telle mine réjouie avant que les instances européennes prennent une décision au sujet des "perturbateurs endocriniens" ou des néonicotinoïdes : les malfrats courent loin devant les flics, flics qui, sur ordre, attendent l'arme au pied que la "causalité" soit "prouvée". 

Dans le fond, on a bien raison de ne pas trop s'en faire : attendons, pour qualifier les industriels d'affameurs et pour les traiter de criminels contre l'humanité, que les rendements aient baissé jusqu'à provoquer des famines catastrophiques. On aura toujours la possibilité de vendre aux populations survivantes des plaquettes de "Soleil vert" (titre du terrible film de Richard Fleischer (1973), où l'on recyclait en aliment les cadavres de tous les euthanasiés volontaires, qui attendaient en file indienne pour se faire piquer).

Dormez en paix, braves gens : d'autres scientifiques viendront pratiquer sur vos cadavres des autopsies pour faire l'inventaire "post mortem" des traces de délectables perturbateurs endocriniens, de néonicotinoïdes amicaux, d'amiante convivial et autres substances charmantes que l'industrie chimique vous aura inoculées dans le silence des autorités de régulation, et grâce au temps que leur aura laissé la prudence merveilleuse des chercheurs.

Je me dis que le barouf entretenu en ce moment autour de Trump et de son éventuelle dénonciation de l'accord de Paris (COP 21 : aux dernières nouvelles, c'est fait) est proprement incroyable. Ben oui, quoi : il n'y a pas qu'au sujet du réchauffement climatique qu'il y a urgence. Je ne nie pas l'importance du sujet, mais le réchauffement climatique se comporte comme Donald Trump : il bouscule tout le monde pour être seul à occuper la scène. Et l'on en oublie toutes les autres urgences. La disparition des insectes pollinisateurs en est pourtant une belle, d'urgence, is'nt it ?

vendredi, 20 janvier 2017

MACRON LE PANACHE BLANC

LED4.JPG

Photographie Frédéric Chambe.

Le voile protecteur posé sur l'échafaudage permet de mettre en évidence le rayonnement bleuté qui émane d'un lampadaire  de nouvelle génération et qui, en temps ordinaire, n'est pas perçu comme tel. Dernièrement dans Le Monde, un chirurgien des yeux pestait contre les écologistes aveugles qui, dans leur frénésie d'économies d'énergie, ne tiennent aucun compte des effets de ce rayonnement bleuté produit par les LED sur la rétine humaine, paraît-il dévastateur, et prometteur d'une future épidémie de DMLA (Dégénérescence Maculaire Liée à l'Âge). Je livre tel quel cet avis d'un spécialiste. De bons philosophes savent, disent et professent qu'il ne peut y avoir de gain (ce qu'on appelle "Progrès") sans une perte équivalente. En réponse, comme Escartefigue répondant dans le Marius (III,5) de Pagnol, à je ne sais plus qui, « La marine française, elle te dit merde », avé l'assent), le "Progrès" répond, imperturbable et sûr de son bon droit : « Tu sais ce qu'il te dit, le Progrès ? ».

*************************************************

*************************************************

Tiens, à propos de progrès, voilà ce qu'il nous dit, Le Progrès, mercredi 18 janvier :

photographie,croix-rousse,lyon,lampadaire à led,ophtalmologiste,dmla,dégénrescence maculaire liée à l'âge,journal le monde,escartefigue,marcel pagnol,écologie

Devinette : quelle est la couleur du panache blanc de Macron ?

Une cinquantaine de socialistes du Rhône, dont le maire de Lyon Gérard Collomb, ont annoncé qu'ils ne participeraient pas à la primaire du Parti Socialiste (Belle Alliance Populaire dans sa version exotique, fleurie et odorante) et qu'il rejoignent en cohorte tous les ralliés qui ont déjà fait leur déclaration d'amour à Emmanuel Macron et à sa candidature.

Pour être franc, Emmanuel Macron, c'est quoi ? Quand des "experts" analysent la "trajectoire fulgurante" de ce type très propre sur lui, ils sont perplexes, ils répondent qu'ils ne savent pas bien, que les contours de sa "doctrine" sont pour l'instant un peu flou, qu'ils attendent de connaître les détails de son programme pour se prononcer.

L'intéressé ne semble pas pressé, c'est le moins qu'on puisse dire, de mettre ses cartes sur la table. Pour mon compte, j'ai tendance à me dire que, quand il estimera que ce jour est venu, il y a des chances qu'on assiste à un drôle de spectacle. Probable en effet que l'on verra la montagne accoucher d'une souris. Mieux, il est même possible qu'on voie ce jour-là, pour la première fois, une élégante mayonnaise accoucher de Mickey mouse.

Ce qui est sûr, c'est que le "petit nouveau" fonctionne à la façon d'un certain "panache blanc", d'illustre mémoire dans l'histoire de France. Aujourd'hui, c'est Macron qui fait le panache blanc.

L'image du miroir aux alouettes était également utilisable, quoique le message qui s'en dégage soit moins amusant. Ce qui est sûr, c'est qu'en ce moment, les dents longues de cette étrange émulsion médiatique croquent sans se gêner dans le gâteau que les enquêtes d'opinions sortent pour lui du four "à pleines pallerées" (Rabelais).

Convainquons-nous, au risque de doucher les enthousiastes, que le soufflé ne tardera pas à retomber : Macron est la pièce toute neuve (on dit "fleur de coin" chez les numismates) qui sort d'une machine à bout de souffle. Toutes les pièces qui sont sorties de la même chaîne de fabrication sont aujourd'hui bonnes pour la casse.  C'est la série entière qui doit renvoyée chez l'industriel pour malfaçon.

Dans ces conditions, sur quoi sont fondés les innombrables ralliements que collectionne dans son sillage la candidature de Macron ? Va comprendre ...

Mais il me vient tout à coup une petite idée, que partageront sans doute pas mal d'abstentionnistes endurcis. Derrière le défilé impressionnant des troupes qui emboîtent le pas, jour après jour, à ce premier de la classe à gueule de jeune premier (ça tombe bien), je vois s'allumer sur le mur du fond une enseigne au néon qui illumine la noblesse des intentions de tous ces suiveurs : 

À LA SOUPE !!!!

Les premiers ralliés nourrissant sûrement l'espoir d'être les premiers servis : il y aura des places à prendre au cas où .... Tous ces ralliés sont en train de jouer au loto. En clair : ils croient au père Noël, et ils voudraient très fort que nous fassions de même.

Je réponds à la façon de Donald Trump : NO WAY !!!

Le panache blanc d'Henri IV ("le chemin de la gloire et de l'honneur") avait tout de même une autre gueule.

samedi, 10 décembre 2016

LA VIE DERRIÈRE LA VITRE

17 DUMENGE.JPG

Photographie Frédéric Chambe.

 

***********************************

***********************************

PLANÈTE

La France va mieux, ça on le savait de source sûre (François Hollande, surnommé "la bocca della verita", vous savez : "si je mens, je vais en enfer"). La planète, quant à elle, va de mieux en mieux. Elle pète le feu, la santé, la forme et la joie de vivre.

Deux informations pour confirmer la bonne nouvelle : 

1 - Gilles Bœuf, spécialiste de la biodiversité, nous apprend que 100 % des records de pêche en termes de taille et de poids des prises datent d'avant 1950, et que la masse des poissons ramenés par les navires-usines a durablement cessé d'augmenter malgré les investissements colossaux : ça stagne, et même ça baisse. Les poissons sont de plus en plus petits, c'est-à-dire de plus en plus jeunes (car ils ne cessent de grandir et grossir au cours de leur existence), donc de plus en plus immatures. Ne parlons pas du chalutage profond, qui va chercher des espèces dont certaines n'atteignent la maturité sexuelle et l'aptitude à se reproduire que très tardivement (jusqu'à quinze ans pour l'empereur, je crois). Résultat : Gilles Bœuf réfute la disparition des espèces océaniques ("Il y a un seul océan", dit-il, "et il n'est pas possible de démontrer qu'une espèce n'existe pas quelque part"), mais il s'alarme de "l'effondrement des populations" (c'est son expression) : pas le nombre des espèces, donc, mais le nombre des individus de chacune.

2 - Le Monde, journal quotidien, nous apprend qu'entre août 2015 et juillet 2016, 8000 km² de forêt amazonienne ont été rasés au Brésil, en progression de 29 % sur l'année précédente.

Et tout cela sans même évoquer le réchauffement climatique, bien connu désormais de monsieur tout-le-monde. Tout cela va dans une seule et même direction : le suicide.

Heureusement que l'humanité ne cesse de prendre de bonnes résolutions : qu'est-ce que ce serait dans le cas contraire !!! 

On pourra bientôt prendre au sérieux ce qui, sous la plume d'Alexandre Vialatte, n'était qu'une boutade : « On n'arrête pas le Progrès : il s'arrête tout seul ». On peut mettre la phrase au futur : le progrès s'arrêtera tout seul. La boutade se fait prédiction. N'en doutons pas.

Gilles Bœuf ajoute une chose intéressante (et à méditer) : l'humanité ne va pas dans le mur, car il n'y a pas de mur. Simplement, ce qui va arriver, c'est que les hommes vont souffrir de plus en plus.

 

dimanche, 05 juin 2016

LE MONDE DANS UN SALE ETAT

2016 NICOLINO FABRICE.jpg2 

Les multiples diagnostics posés par des gens de multiples disciplines sur la santé actuelle et à venir de la planète, des hommes qui la peuplent et de la civilisation que les occidentaux (disons plutôt les Américains) ont échafaudée et exportée partout dans le monde, ces diagnostics sont donc très clairs : sale temps pour l’humanité. 

Je viens d’ajouter un livre à la somme démoralisante des lectures citées hier. Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture (Les Echappés, 2015) n’est pas seulement un pamphlet où le journaliste Fabrice Nicolino tire à boulets rouges sur la conception de l’agriculture que responsables politiques, capitalistes et ingénieurs (agronomes, chimistes, etc.) ont imposée au reste du monde. C’est aussi un essai (« brillant », lit-on en 4ème de couverture, en tout cas très bref : en 120 pages, la messe est dite) très informé, où l’auteur raconte l’histoire de la crise de démence dans laquelle l’humanité a été plongée au 20ème siècle. 

Cette démence porte de jolis noms : la « rationalisation », la mécanisation de tout le travail humain, en attendant sa robotisation. En un mot, l’industrialisation à outrance de toutes les tâches humaines. C’est-à-dire la séparation radicale de la conception de la tâche et de son exécution. C’est-à-dire la décomposition du processus de production d’un objet en une multitude d’opérations simples. C’est-à-dire l’interposition de la machine entre le travailleur et ce qu’il fabrique. C’est Christopher Lasch qui le dit dans La Culture du narcissisme : la majorité des travailleurs qui ont été mis à la chaîne de fabrication sont dépossédés de l’essentiel. 

Fabrice Nicolino, s’il concentre son propos sur les problèmes spécifiques de l’agriculture, est bien obligé d’élargir le champ d’investigation. Que signifie en effet l’industrialisation de la production alimentaire ? Deux choses : la mécanisation et la chimie, dont le livre retrace l'histoire de l'installation catastrophique et définitive dans le paysage des campagnes françaises que les deux fléaux s'acharnent à détruire.

Au départ, Nicolino oppose deux conceptions radicalement incompatibles de la production agricole, qu'il personnifie en les personnes d'André Pochon et Michel Debatisse. L'auteur a croisé la route du premier il y a vingt ans. Ce paysan de Saint-Mayeux, qui ne tient pas à devenir un esclave du métier (il tient à consacrer du temps à sa famille et à la sieste), exerce son art sur huit hectares, qui produisent « autant que sur vingt et même vingt-cinq hectares », s'épargne un énorme labeur inutile en ayant des idées.

Par exemple, il innove par rapport à la tradition en plantant ses prairies, ce que ses ancêtres ne faisaient pas. Il assemble ainsi "ray-grass" et trèfle blanc, un fertilisant qui lui évite le recours aux engrais azotés. Son refrain s'inspirait de René Dumont, l'agronome qui fut candidat-président : « Regardez bien votre vache, c'est un animal extraordinaire ; elle a une barre de coupe à l'avant, et un épandeur à l'arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d'un pré, elle fait le travail toute seule ». L'INRA de Quimper s'intéresse d'abord aux pratiques d'André Pochon, mais ne tarde pas à les jeter au panier : « Que seraient devenus les marchands d'engrais et de matériels, qui font toutes les lois agricoles ou les sabotent ? ».

On a envie de fredonner Brassens, vous savez : « Que la vie serait belle en toute circonstance, si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part). Le premier jobard dont il est question est Michel Debatisse, futur président de la toute-puissante FNSEA, un féroce partisan du productivisme agricole. Cette conception entre tout à fait dans les vues d'un célèbre ministre de l'Agriculture : Edgard Pisani. C'est ce dernier qui déclare, le 20 février 1965 : « La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande ».

Nicolino précise que cette conception productiviste est directement empruntée aux Américains : plusieurs hauts responsables ont été littéralement estomaqués par leur visite aux abattoirs de Chicago, d'énormes usines-cathédrales capables de "traiter" des milliers de bêtes dans un temps ridiculement court. Jean Bustarret, futur directeur de l'INRA, fait aussi le voyage : « Comme les copains, il en revient émerveillé par la productivité, et devient un militant du maïs ». Résultat : « Une plante tropicale, grosse consommatrice d'eau d'irrigation, d'engrais et de pesticides, déferle sans que quiconque ait la moindre idée des conséquences ».

fabrice nicolino,lettre à un paysan sur le vaste merdier,agronomie,agrochimie,industrie chimique,christopher lasch,la culture du narcissisme,michel debatisse,fnsea,écologie,rené dumont,georges brassens,les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,edgard pisani,ministre de l'agriculture,inra,ddt,remembrement

Ce n'est pas Chicago : c'est Cincinnati dans les années 1880.

Source : le Journal des Voyages.

On devine qu'André Pochon a perdu, puisque c'est Michel Debatisse qui a gagné. Fabrice Nicolino complète son tableau d'un désastre annoncé en faisant mention de l'invention des pesticides et de leur application massive dans les pratiques agricoles. Il s'attarde bien sûr sur le cas du DDT, ce poison encore en usage, me semble-t-il, dans pas mal de pays, qui finira par être abandonné, pour cause de nuisances, dans les pays industriels. Il évoque aussi la destruction des paysages sous les coups de la mécanisation à outrance : il est indispensable de permettre aux engins d'enginer.

Résultat : plus de haies, fini, le découpage invraisemblable de la terre en parcelles de plus en plus minuscules au gré des successions. Il est vrai qu'on ne peut laisser le cadastre se transformer en sac de confettis, mais ce qui était une nécessité raisonnable a été utilisé comme prétexte pour laisser libre cours à l'invasion des machines. On a appelé ça le Remembrement.

On doit à cette Terreur administrative des paysages comme ceux de la Beauce, où la terre, sur des dizaines de milliers d'hectares, est désormais morte, et ne parvient à produire qu'à coups d'injections massives d' "intrants". Rien qu'en Bretagne, selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre (un universitaire spécialiste de la biodiversité), « 280.000 kilomètres de haies et de talus boisés auraient été arasés dans cette région entre 1950 et 1985 ».

L'état actuel de la France agricole (mais ça vaut pour la plupart des pays) est le résultat de la confiscation des métiers agricoles par des technocrates, des crânes d’œuf, des rats de bureau qui ont fait de l'agriculture une construction intellectuelle et ont élaboré pour elle des modèles théoriques, d'une grande rationalité en apparence, mais déconnectés de la terre concrète, qu'on l'appelle terroir, territoire ou terrain. Leur idéal, c'est de faire de la terre nourricière une usine, une machine à nourrir. Il y a eu clairement, en haut lieu, une implacable volonté politique d'imposer ce modèle, à l'exclusion de toute autre possibilité.

Fabrice Nicolino s'approche de la vérité idéologique contenue dans un tel projet, quand il écrit : « Tous mêlés dans une structure clairement paratotalitaire, vouant un véritable culte à la chimie de synthèse et aux pesticides, tout l'espace est occupé. Cinquante personnes peut-être, dans cette France de la Libération, décident du sort des pesticides, et tous mangent dans la main de Willaume, qui multiplie les occasions - congrès, banquets, conférences, foires - de les réunir ». 

Et ce n'est pas avec la terrible et bureaucratique FNSEA, et ce n'est pas avec l'impitoyable « concurrence libre et non faussée » imposée par une Europe totalement aveugle, que quiconque va pouvoir changer quoi que ce soit à l'épouvantable situation dans laquelle se trouve cette frange de la population (réduite désormais à pas grand-chose), qui portait autrefois la fière appellation de Paysannerie.

De profundis.

Voilà ce que je dis, moi. 

samedi, 05 décembre 2015

I'M A POOR LONESOME COWBOY

Drapeau-France.jpg

28 ESCORTE.jpg

L'ESCORTE (N°28)

*****************************************************************

COP 21

Le dilemme est d'une simplicité angélique : si Rodrigue venge son père, il perd Chimène. S'il veut garder Chimène, il perd l'honneur de son père et de sa famille, il se déshonore lui-même. Ayant perdu son honneur, il devient alors haïssable aux yeux de Chimène. Sale temps pour l'amoureux.

Même choix cornélien pour le changement climatique : ce sera la croissance ou la planète. Pas les deux. Personne ne sauvera la planète en sauvant la croissance. A Paris, ils sont tous à tortiller du croupion pour ne pas nommer l'obstacle, pour tourner autour de cette réalité. Ah, que le « Développement durable » est joli ! Ah, l' « Economie décarbonée » ! Ah, les « Energies renouvelables » ! Quels beaux contes de fées pour grands enfants ! Que de jolies fables n'inventerait-on pas pour éviter d'affoler les foules !

Quelques illuminés, stipendiés des entreprises transnationales, clament aux quatre vents que c'est de la technique que viendra le salut. Ils ont lancé le concept époustouflant de « Géo-ingénierie » : ensemencer les océans avec du fer, envoyer dans l'espace des particules de je ne sais plus quoi pour diminuer le rayonnement solaire, ....

Ils ont raison : une seule solution pour résoudre les problèmes engendrés exclusivement par la technique et l'industrialisation à outrance :

LA FUITE EN AVANT.

Surtout, ne changeons rien au système !

Allons, enfants de la planète, le jour de gloire est arrivé ...

vendredi, 04 décembre 2015

I'M A POOR LONESOME COWBOY

cop 21,écologie,défense de l'environnement,lobby industriel,fabrice nicolino,journal le monde,presse,journalisme,nicolino un empoisonnement universel,sommet de la terre

27 20EME CAVALERIE.jpg

LE 20ème DE CAVALERIE (N°27)

***********************************************************************

COP 21 

J'ai déjà eu l'occasion de dire ici tout le bien que je pense des positions défendues par Fabrice Nicolino (voir billet du 22 février, à propos de son livre Un Empoisonnement universel). La tribune qu'il publie dans Le Monde daté du 4 décembre (aujourd'hui même) confirme qu'on peut lui faire confiance pour ce qui est de faire tomber les masques d'hypocrisie de tous les faux curés qui officient lors de la grand'messe qui se donne depuis une petite semaine au Bourget.

Que dit-il, Fabrice Nicolino, dans sa tribune ? Pour résumer, il dit : "Pour avoir une idée de la sincérité des négociateurs du climat, regardez qui a été placé aux manettes". Or, dit-il, c'est là qu'on pressent la catastrophe. En effet, qui trouve-t-on au sommet du premier Sommet de la Terre à Stockholm en 1972 ? Il s'appelle Maurice Strong.

Sa carte de visite ? Né en 1929, mort en novembre 2015. Mais aussi et surtout : « Côté pile, il a été le vice-président, le président ou le PDG de firmes transnationales nord-américaines : Dome Petroleum, Caltex (groupe Chevron), Norcen Resources, Petro-Canada, Power Corporation. Au cœur l'énergie. Au cœur le pétrole ». Vous ne trouvez pas bizarre, vous, qu'un haut responsable de l'industrie la plus polluante devienne le grand manitou de la lutte pour la défense de l'environnement ? Disons-le : ça ne sent pas très bon.

Pour le Sommet de la Terre à Rio en 1992, Maurice Strong choisit comme bras droit Stephan Schmidheiny, une très belle carte de visite lui aussi : il est héritier d'une grande dynastie industrielle, qui a fait fortune avec l'amiante, à la tête de l'entreprise Eternit. Un très beau défenseur de la nature et de la santé humaine (3000 ouvriers italiens morts de l'amiante). 

Après Rio, Schmidheiny fonde le « Conseil mondial des affaires pour le développement durable ». Autant dire que c'est l'incendiaire qui se déguise en pompier. Y participent des entreprises aussi soucieuses d'environnement et de santé humaine que Syngenta (OGM), BASF, DuPont, Total, Dow Chemical : n'en jetez plus. Dans un livre, il va jusqu'à faire l'éloge de l'action de Shell dans le delta du Niger, pourtant « martyr écologique ».

Nicolino cite aussi le cas de Brice Lalonde, ce grand défenseur de la nature favorable au gaz de schiste : « Le gaz de schiste, il est bon aux Etats-Unis, pourquoi est-ce qu'il serait mauvais en France ? ».

Le cas de Laurence Tubiana est un peu différent. Elle ne loupe aucune conférence climatique. Elle a dirigé un think tank (IDDRI) qui a célébré le roi brésilien du soja transgénique. Les membres fondateurs ? EDF, GDF Suez, Lafarge, Saint-Gobain, Veolia Environnement. Quant à EPE (Entreprises pour l'environnement), c'est une association composée de Bayer, BASF, Vinci, Total, Solvay, Thales : que du beau monde, que d'éminents écologistes.

Paul Jorion a sans doute raison : si sauver l'humanité peut rapporter, l'humanité garde une chance.

Cliquez ci-dessus pour "Le temps qu'il fait le 4 décembre 2015".

Je cite pour finir la conclusion de Fabrice Nicolino : « L'heure est arrivée de mettre concrètement en cause la voiture individuelle, les écrans plats, les iPhone, le plastique, l'élevage industriel, le numérique et ses déchets électroniques, les innombrables colifichets - jouets, chaussures, cotonnades et vêtements, cafetières, meubles - venus de Chine ou d'ailleurs, les turbines, centrales, avions, TGV, vins, parfums partant dans l'autre sens.

N'est-il pas pleinement absurde de croire qu'on peut avancer en confiant la direction à ceux-là mêmes qui nous ont conduits au gouffre ? ».

Il faudrait placer la toute dernière phrase en lettres capitales au fronton de la grand'messe planétaire désormais connue sous le nom de COP 21. 

jeudi, 03 décembre 2015

I'M A POOR LONESOME COWBOY

Drapeau-France.jpg

26 DALTON SE RACHETENT.jpg

LES DALTON SE RACHÈTENT (N°26)

***************************************************************************

21ème "COnférence des Parties".

Autrement dit :

COP21

C'est entendu, tout le monde voudrait bien sauver la planète.

Mais petit problème : ceux qui ont quelque chose ne veulent rien perdre, et ceux qui n'ont rien aimeraient bien acquérir quelque chose.

Ne nous faisons pas d'illusions : les riches feront tout pour continuer à s'enrichir, les pauvres feront des pieds et des mains pour s'éloigner de la pauvreté.

Pendant ce temps, de quel droit exigerait-on des industriels qu'ils cessent de faire des affaires et le plus de profit possible ? Qu'ils cessent de polluer l'air que nous respirons, l'eau que nous buvons, les sols qui nous nourrissent ? Qu'ils cessent d'empoisonner les hommes ? 

Autrement dit : personne ne veut décroître, tout le monde veut de la croissance. C'est l'incantation universelle.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur la plaine : croissons ! Croissons !

Croassons !

CHERCHEZ L'ERREUR !

Pendant ce temps, la planète ... Quoi, la planète ?

QUELLE PLANÈTE ?

« C'est quoi, une planète ? - Bof, pas grand-chose : une boule dans l'espace avec de la vie dessus, de très très loin en très très loin. Et encore, on n'est pas sûr. Laisse tomber, ça vaut mieux. »

mercredi, 21 octobre 2015

CLIMAT : L'ARBRE ET LA FORÊT

L’arbre du climat cache la forêt de l’état de la planète.

Bien sûr, les gaz à effet de serre. Bien sûr, la production d’énergie par l’exploitation des fossiles arrachés au sous-sol. Bien sûr, le CO² (mais on oublie souvent le méthane CH4, le dioxyde d’azote N2O et encore plus souvent le trifluorure d’azote NF3, aux effets 17.200 fois supérieurs à ceux du CO² – heureusement, la production n’a rien à voir). 

C’est très bien de lutter contre le réchauffement climatique et la libération dans l’atmosphère de toutes sortes de gaz à effet de serre. Indispensable. Surtout que les yeux des responsables politiques de la planète ont eu bien du mal et mis bien du temps à s’ouvrir, du fait de l’action puissante d’une troupe de marchands de sable réunis en lobbies redoutablement efficaces pour prolonger le sommeil des décideurs. 

Je ne dis donc pas qu'il ne faut pas lutter. La vérité oblige cependant à dire que s’il n’y avait que ce problème du réchauffement, il y aurait de quoi entretenir un relatif optimisme. Ce n’est hélas pas le cas. Est-ce que l’espèce humaine marche vers sa propre extinction ? Certains ne sont pas loin de le croire. Paul Jorion en parle explicitement, mais il n’est pas le seul. 

Je citerai seulement le bouquin de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peu s’effondrer (Seuil, 2015, voir mes billets du 22 au 24 juin), où ils énumèrent dans la première partie les caractéristiques du véhicule dans lequel l’humanité est embarquée. Voici ce que cela donne dans les têtes de chapitres : « 1 – L’accélération du vénicule [avec en sous-titre : "Un monde d’exponentielles"] ; 2 – L’extinction du moteur (les limites infranchissables) ; 3 – La sortie de route (les frontières franchissables ; 4 – La direction est-elle bloquée ? ; Coincés dans un véhicule de plus en plus fragile ». La métaphore est certes exploitée bien lourdement, mais elle donne quand même à réfléchir. 

Laissons de côté toutes les guerres chaudes qui se mènent en maints endroits, ainsi que tous les problèmes politiques, géopolitiques, géostratégiques divers, qui introduisent pourtant une redoutable instabilité dans les relations internationales.

Pour ne parler que de l’état de la planète, on peut commencer par citer ce qu’on n’appelle plus (peut-être à tort) l’ « explosion démographique », principalement en Inde (qui s’apprête à doubler la Chine), et en Afrique (les projections pour 2100 tablent sur un total de 4,2 milliards). Combien d’humains en 2100, Madame Irma ? Et combien d’humains entassés dans de gigantesques mégapoles échappant à tout contrôle ? 

Et cette population, il faudra bien l’abreuver, mais aussi arroser les champs qui permettront de la nourrir. Y aura-t-il de l’eau pour tout le monde ? Qui tiendra les robinets ? Les propriétaires accepteront-ils de partager ? Les constructeurs de barrage feront-il barrage aux gens situés en aval ? Pourquoi croyez-vous qu’Israël s’accroche au plateau du Golan comme un morpion à son poil ? Parmi les raisons stratégiques, la première est sans doute le besoin qu’il a de maîtriser la source d’approvisionnement du territoire en eau. 

Et puis il y a les océans. Quid de l’acidification, qui induira la disparition du plancton ? Quid de ces continents virtuels faits de bouts de plastique qui flottent entre deux eaux, et qu’on retrouve dans le ventre des albatros morts ? Quid de la disparition des barrières corallières ? Des mangroves côtières, indispensables zones intermédiaires entre la terre et les humeurs océaniques, parfois dévastatrices ? Quid de l’appauvrissement des mers, aux populations halieutiques surexploitées par d’énormes bateaux-usines ? 

Et puis il y a la voracité des bétonneurs qui font main basse sur le sable des côtes pour construire toujours plus d’orgueilleux gratte-ciel, redessinant jusqu’au massacre les dites côtes sans se soucier de la vulnérabilité du littoral que leur goinfrerie provoquera.

Et puis il y a les forêts, ces « puits à carbone », paraît-il. Combien de pays se hâtent d’en faire disparaître de copieuses portions pour les remplacer par des plantations d’hévéas ou de palmiers à huile, parce que ça rapporte davantage en devises ? Mais Ségolène Royal a obtenu de Nutella l’assurance indignée que l’huile de palme que nécessite sa pâte à tartiner est issue de cultures écologiquement responsables et commercialement équitables. 

Et puis il y a l’agriculture industrielle qui extirpe toute vie des sols qu’elle colonise, à coups de pesticides et autres intrants agro-chimiques, les rendant de plus en plus stériles et rétifs à nourrir l’humanité. Et puis il y a les OGM certifiés et dûment brevetés (on appelle ça la « propriété intellectuelle ») de Monsanto, Bayer CropScience et Syngenta, et disséminés dans le monde entier par ces apprentis-sorciers qui n’en ont rien à faire de la santé humaine. Et puis il y a l’industrialisation galopante des élevages bovins, la gestion informatique des troupeaux d’ovins, les batteries de veaux, cochons, couvées soignées préventivement à grands coups d’antibiotiques. 

Et puis il y a les populations humaines, en bout de chaîne alimentaire, qui mangent les produits de cette agriculture, et qui cumulent les saloperies qui y ont été mises. Qui avalent toutes sortes de trucs et de machins terriblement savants, en toute confiance ou parce qu’ils n’en peuvent mais. 

Je m’arrêterai là dans l’énumération non exhaustive. 

Non, il n’y a pas que le réchauffement climatique. Il y a aussi du souci à se faire. 

Ce qui est pratique, dans le réchauffement climatique, et qui fait oublier tout le reste, c'est que la responsabilité est partagée par plusieurs milliards de personnes, c'est-à-dire tout le monde, autrement dit : personne. Si tout le monde est coupable, nul ne l'est. Comment faire, quand le coupable est anonyme et abstrait ? Et ça évite de regarder le problème en face.

Le problème ? Le mode de vie à l'occidentale, dévoreur d'énergie. Réservé à une petite partie de l'humanité (l'occident capitaliste, matérialiste, colonialiste), ce mode de vie est une verrue sur la joue de la planète : c'est laid, mais pas mortel. Multiplié par sept (l'humanité entière), c'est un fléau. Nous faisons semblant de ne pas voir que c'est la façon dont nous vivons qui, étendue à la planète, condamne celle-ci à l'asphyxie. 

Il n'y a pas de croissance propre. Si la COP21 ne se préoccupe que de rendre la croissance accessible aux pays pauvres et émergents, elle est déjà programmée pour un échec.

Qui, sur Terre, serait aujourd'hui prêt à se priver de tous les avantages, à toutes les facilités, à tout le confort que procure la technique ? Moi non plus, je n'ai aucune envie de vivre dans la frugalité.

Le cœur du chaudron où mijote le problème est là, et pas ailleurs.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 09 juillet 2015

FEUILLETON GREC ? OU ALLEMAND ?

Il est intéressant, le feuilleton grec. Une excellente dramaturgie en tout cas. Je ne connais pas le metteur en scène, j’ignore qui est le producteur, mais j’apprécie les efforts indéniables accomplis par les différents protagonistes pour donner au spectacle, quand ils sont sur scène, son poids de rebondissements et de péripéties plus ou moins inquiétants quand on les met bout à bout. 

Je ne tente pas de résumer le problème, auquel, je crois, plus personne ne peut aujourd’hui prêter un sens sur lequel les participants pourraient s’accorder. Ils ont tous choisi leur camp et pris leur parti. C’est l’opposition frontale. Une opposition politique, que je résumerai à la question suivante : l’Europe que nous voulons sera-t-elle de la gauche partageuse ou de la droite arrimée aux principes ultralibéraux de la « concurrence libre et non faussée » ? 

Si j’avais à voter (à condition que le « projet européen » ait pris figure humaine, je veux dire déchargée du poids bureaucratique de la machine administrative, qui ne roule plus que dans sa propre direction), mon choix se porterait sur l’Europe partageuse, même si la perte de souveraineté me chiffonne, et plus loin et plus profond qu’aux entournures. 

Je vois bien que la souveraineté nationale heurte de front l’exigence d’abandon de souveraineté que nécessiterait une Europe fédérale. J’imagine que le continent européen pourrait, sur les cartes géopolitiques qui sont en train d’être redessinées, arriver à être considéré comme une puissance. Mais certains n’en veulent en aucun cas. Le « libre-échange » suffit au plus grand nombre. Quelle saloperie de dérision ! 

Que veut l’Europe ? C’est simple, l’Europe ne veut rien, parce qu’il n’y en a pas, d’Europe. Ne me faites pas rire avec les institutions européennes, s’il vous plaît : quand il y a vingt-huit décideurs en action, il n’y a jamais de décision. L’Europe que les institutions européennes nous ont mijotée est l’ectoplasme d’un paralytique en phase terminale. 

Cette Europe-là suscite la haine et le rejet. Et le mépris de l’institution et de ses partisans (et de ses bénéficiaires) pour les peuples soi-disant souverains est une preuve définitive que cette Europe-là se construit, d’une part, sans les peuples, d’autre part contre les peuples. Pendant ce temps, les vraies puissances se gaussent. 

Si la Grèce quitte la zone euro, c’est parce que le retraité bavarois (dixit Arnaud Leparmentier, qui n’aime pas, mais alors pas du tout Thomas Piketty, sans doute un peu trop à gauche à ses yeux) ne veut plus débourser un centime pour ces enfants prodigues que sont les Grecs, qui ont jeté par les fenêtres le bon argent qu’il a consenti à leur prêter, en attendant un confortable retour sur investissement. 

Angela Merkel, et surtout Wolfgang Schäuble, ministre des finances, ont entendu le retraité bavarois. Ils pensent aux prochaines élections : s’ils sont élus, c’est parce qu’ils ont promis. Plus un centime aux Grecs. Et puis il y a « l’opinion publique » (vous savez, ce personnage irrésistible d’Orphée aux enfers, de Jacques Offenbach), et ils reniflent les vents qui en émanent, et qui sentiront très mauvais pour leurs matricules s’ils contreviennent. 

Ils n’ont pas lu l’intéressant papier publié dans Le Monde (daté 7 juillet), écrit par le chroniqueur « Planète » de la maison, Stéphane Foucart, intitulé « Une dette allemande ». Attention, rien à voir avec une ardoise que l’Allemagne aurait laissée chez quelque banquier. Non, il s’agit d’une dette contractée sur la santé des Allemands et de leurs voisins. Car il faut le savoir : l’Allemagne n’a cessé d’emprunter à nos vies, mais personne ne songe à exiger les énormes créances qu’il a en Allemagne, tant cette dette est invisible. 

Il faut que ce soit un pool de chercheurs de haut niveau qui publie les résultats de toute une série d’études dans une revue « à comité de lecture » (pour dire le sérieux scientifique, donc la restriction, hélas, de la diffusion au seul public des spécialistes). Thème de ces études : « … évaluer le coût économique des dégâts sanitaires dus aux pollutions chimiques dans l’Union européenne ». C’est de ces travaux que rend compte l’article de Stéphane Foucart. 

Les dégâts sont considérables : le 1,3 % du PIB des vingt-huit pays se traduit par un montant de 157 milliards d’euros par an. Et encore, si l’on préfère,  « la partie haute de la fourchette surpasse les 260 milliards d’euros annuels ». On me dira : pourquoi pointer l’Allemagne du doigt ? Pour une raison simple, livrée par Foucart : « C’est simple : en Europe, la chimie, c’est l’Allemagne ». La chimie européenne s’appelle Bayer, BASF (Badische Anilin und Soda Fabrik), … Des géants. Allemands.

Les Allemands sont au courant, puisque, « par le biais d’une de ses agences de sécurité sanitaire, l’Allemagne n’a eu de cesse d’entraver la mise en place de nouvelles réglementations européennes destinées à réguler les produits les plus problématiques – dits perturbateurs endocriniens ». Ah, les perturbateurs endocriniens ! Qui dira la poésie des phtalates, le lyrisme des néonicotinoïdes et autres « délicieuses petites choses » (l’expression est pour les vieux cinéphiles) ? C'est sûr, on peut dire merci à l'Allemagne !

Résultat des courses, en dix ans, ces « coûts collatéraux cachés » s’élèvent à « au moins 1570 milliards d’euros [pour] l’économie européenne ». Une somme que je n’arrive pas à concevoir. Et une somme totalement indolore pour tout le monde, puisqu’elle ne passe pas par les bilans des banques ou les budgets des Etats. Une somme qui nous a été empruntée sans que nous le sachions. Passez muscade. Les études épidémiologiques ne figurent pas encore au programme de ceux qui tiennent la calculette. 

L’Europe allemande est une Europe dirigée par les comptables : ils ont l’œil fixé sur le « respect des règles » et le « respect des Traités ». Je ne dis pas qu’ils ont totalement tort, je dis juste que laisser les clés de la voiture à une profession myope par nature, c’est prendre un risque grave. Ça vous fait fantasmer, vous, une Europe devenue un service de comptabilité dont la seule fonction serait de garder l’œil sur les chiffres ? L'inventaire de la vaisselle en porcelaine après la scène de ménage ? Ah oui, qu'est-ce que ça donne envie de vivre ensemble !

Il paraît que les économistes ont baptisé ces coûts collatéraux cachés du doux nom d’ « externalités négatives » ! Tout le monde est heureux de l’apprendre. Allez, soyons intransigeants et inflexibles avec ces salopards de Grecs qui ont assez « fait danser l’anse du panier ». Qui sera aussi intransigeant avec cette Allemagne chimique, qui ne cesse depuis des dizaines d’années d’emprunter des sommes astronomiques à la santé physique des Européens, et surtout à l’avenir de cette santé ? 

Stéphane Foucart examine pour finir la crédibilité de ces études. La réponse est affirmative. Leurs auteurs se sont en effet limités à "sept produits et familles chimiques (pesticides organophosphorés, plastifiants, etc.) et à trois catégories de troubles (système reproductif masculin, neurocomportementaux, obésité et diabète)" (citation approximative quant au texte, mais exacte quant au fond). Rien que du mesurable.

Foucart cite Mme Woodruff qui précise même, dans son éditorial du numéro de la revue JCEM qui a publié les études : « Ce qu’il faut retenir est que ce calcul de 157 milliards d’euros ne représente que la partie émergée du véritable fardeau attribuable aux polluants chimiques de l’environnement ». 

Je sens que les occasions de rigoler ne vont pas manquer. Au fur et à mesure que des chercheurs débusqueront les « externalités négatives ».

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 24 juin 2015

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 3

3/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgBon, je ne vais pas refaire le bouquin. J’en viens au reproche principal : Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont finalement des « fashion-victims » : victimes de la mode de la psychologie sociale, qui sévit apparemment plus que jamais outre-Atlantique.

Le premier est ingénieur agronome et docteur en biologie. Jusque-là, ça va. Mais il est présenté, plus étrangement, comme un « spécialiste des questions d'effondrement, de transition, d'agroécologie et des mécanismes de l'entraide ». Disons que c'est pour le moins "bigarré". Le second affiche plus frontalement sa bizarrerie : il « est éco-conseiller. Expert en résilience des systèmes socio-écologiques, il est cofondateur du bureau de consultance Greenloop ». Quelles cartes de visite ! J'ai du mal à me laisser impressionner : "spécialiste", "expert" et, pire encore "consultant", il y a amplement de quoi se méfier. Ça sent le "pipeau". 

Et puis qu’est-ce qui leur prend, à ces "lucides", de poser pour finir la question de savoir ce que pense l’opinion publique et comment on pourrait corriger les mentalités et les façons d’agir ? Je ne fais aucune confiance aux « petits gestes quotidiens ». Le bouquin de Beauvois et Joule (voir hier) est très instructif, mais je me méfie de la propagande et de la manipulation comme de la peste. La psychologie sociale qui nous vient des USA a trop de relents de "gestion" des foules, si vous voyez ce que je veux dire. Quitter l'examen des faits pour explorer le champ de l'opinion, est-ce bien sérieux ? Se proposent-ils de lutter contre le capitalisme en bourrant le crâne des masses ?

L’essentiel se passe-t-il dans le monde des représentations ou dans le monde concret ? S’agit-il de modifier les façons de voir ou les façons de faire ? On le sait, la psychologie sociale sert principalement à peser sur les premières pour corriger les secondes, mais seulement en direction des masses laborieuses. Et son moyen d'action est la propagande. Il serait plus intéressant de se demander comment modifier le regard des grands décideurs, genre pape François par les soins de l'abbé Nicolas Hulot ?

On voit bien là l’influence de redoutables gourous, dont l’ancêtre seBERNAYS PROPAGANDA 2.jpg nomme Edward Bernays, le prophète du « gouvernement invisible », le double neveu de Sigmund Freud (par sa mère et par sa tante), qui est à l’origine de l'emprise actuelle de la publicité, qui est allée chercher dans le subconscient, grâce aux découvertes de la psychanalyse, les « motivations profondes » qui orientent les comportements des acheteurs de marchandises. Le cœur du bouquin de Servigne et Stevens est en définitive un éloge "de fait" de la propagande, et un appel pathétique à son intensification. Le livre de Bernays date de 1928.

Comme si l’histoire du capitalisme se réduisait à une sorte d’histoire des mentalités. Une histoire fondée sur l'individu quintessentiel et ses croyances. C’est aussi faux que niais. L’énormité de cette façon de voir éclate dans quelques formules qui dessinent une sorte de paysage façonné par l’idéologie dominante : « Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le processus bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil … » (p. 232-233). Pour les auteurs, le deuil en question est celui qu'il faudra bien faire un jour de la civilisation thermo-industrielle : retour à "Silex and the city" ?

SILEX AND THE CITY.jpg

Cette phrase ne me semble pas sérieuse : on est dans la gestion psychologique des foules (on pense à l'intervention des « cellules psychologiques » dans les collèges où a eu lieu un drame). Que je sache, le deuil n’est pas un concept scientifique, même si les psychologues s'entendent pour m'affirmer le contraire : il est d'abord un fait, qui découle d'un événement précis. Un fait aux effets imprévisibles : il y a des "veuves joyeuses". L'effondrement en cours, au contraire, est un événement diffus et insidieux : quand on voit le même paysage ou le même visage tous les jours, on n'en perçoit pas la dégradation. Comment faire son deuil d'un événement futur, à déroulement lent, au surplus indéfini ?

Petit florilège de la prose qu’on trouve à la fin de ce bouquin : « Le "travail" de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions  que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (p. 233). L'âge adulte ? Non mais je rêve ! Ils en sont là, les Américains ? Ne parlons pas des auteurs !

Allez, quelques drôleries pour finir : « L’action constructive et si possible non-violente ne peut clairement venir qu’après avoir franchi – individuellement et collectivement – certaines étapes psychologiques » (p. 235). Vous avez noté "si possible non-violente" : on ne promet rien. Et toujours la sacro-sainte psychologie, bien sûr.

« D’abord parce qu’il est trop tard pour [faire son deuil], et ensuite, parce que l’humain ne fonctionne pas de la sorte. » « [L’action] permet dès le début de la prise de conscience de sortir d’une position d’impuissance inconfortable en apportant quotidiennement des satisfactions qui maintiennent optimistes » (p. 235). Il faut positiver, on vous dit.

Et cette perle : « Et si, tout en regardant les catastrophes les yeux dans les yeux, nous arrivions à nous raconter de belles histoires ? » (p. 217). Dans la gueule du dragon, souriez encore, vous êtes filmé.

Remarquez que celle-ci n'est pas mal non plus : « Ecrire, conter, imaginer, faire ressentir ... il y aura beaucoup de travail pour les artistes dans les années qui viennent » (p. 218). Des missions de l'art contemporain : il ne manquait plus que ça.

Et puis celle-ci : « ... car nous aurons grandement besoin de réconfort affectif et émotionnel pour traverser ces temps de troubles et d'incertitudes » (p. 236). Besoin de consolation ? Adressez-vous à Leporello, quand il dit à Donna Elvira, au début de Don Giovanni : « Eh ! consolatevi ; non siete voi, non foste e non sarete né la prima, né l'ultima » (c'est pour introduire l' "air du catalogue" : consolez-vous, vous n'êtes ni la première, ni la dernière). Mais Stig environnement,écologie,réchauffement climatique,comment tout peut s'effondrer,éditions du seuil,anthropocène,psychologie sociale,pablo servigne,raphaël stevens,ingénieur agronome,beauvois et joule,petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens,pape françois,nicolas hulot,edward bernays,propaganda,sigmund freud,élisabeth kübler-ross,silex and the city,jul dessinateur,bande dessinée,leporello,don giovanni,donn'elvira,stig dagerman,notre besoin de consolation est impossible à rassasier,éditions actes sud,air du catalogue,denis dufour,notre dame des landesDagerman a définitivement répondu : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud, cf. aussi la prenante œuvre musicale de Denis Dufour (même titre), le compositeur électro-acoustique aux pieds nus). Passons.

Plus américain que ça, tu meurs. Et je n'ai pas parlé de l'intuition et des émotions, indispensables ingrédients que les auteurs ajoutent à leur salade. « C’est en agissant que notre imaginaire se transforme » (p. 235). Certes ! Soit dit en passant, c’est tiré de la « théorie de l’engagement » chère à Beauvois et Joule (calquée sur des théoriciens américains), dans laquelle la « dissonance cognitive » (accomplir un geste en contradiction avec ses convictions supposées, qu'ils intitulent "soumission sans contrainte") se résout bientôt par une modification de la façon de penser pour adapter celle-ci au geste. Le geste engage, paraît-il. Je rappelle que le titre de Beauvois et Joule est Petit traité de manipulation ...

C’est dans cette perspective que Servigne et Stevens nous invitent à changer radicalement notre façon de voir le monde : « … faire le deuil de notre civilisation industrielle … » (p. 238). Je vais vous dire : le problème de ce livre est double. Faisons abstraction de la première partie : il souffre 1 - d’être écrit au futur et 2 - de tomber dans la bouillasse psycho-sociale.  

Le plus curieux ici est que les auteurs ont bien prévenu le lecteur au début : « Ce n’est pas non plus un livre pessimiste qui ne croit pas en l’avenir, pas plus qu’un livre "positif" qui minimise le problème en donnant des "solutions" au dernier chapitre » (p. 21). Toute la fin, malgré les grandes déclarations, est consacrée au « changement de mentalité ». Autrement dit, elle tente de répondre à la question « Que faire ? » (solutions). Et c'est peu de dire que la solution envisagée est niaise. Elle est aussi aérienne et vaporeuse, pour ne pas dire nébuleuse.

Le recours à outrance à la psychologie sociale veut seulement dire que les auteurs croisent les doigts (et autres gestes magiques de conjuration du mauvais sort), et s'en remettent à l'espoir que les choses s'arrangeront toutes seules.

En réalité, le message involontaire du livre est d’un pessimisme noir, faute d’entrevoir des manières crédibles et fondées d’inverser les processus en cours. Peut-être Servigne et Stevens pensent-ils qu’un effort massif de propagande serait en mesure d’agir avec assez de force sur les mentalités pour obliger les populations à ... à quoi, au fait ? A se préparer au pire ? Tous deux votent, en masse et à l'unanimité, pour la manipulation des foules. Ils sont dans la croyance en la croyance.

Sans compter qu'on avale déjà des overdoses de propagande, je pose juste la question : qui détient le cordon de la bourse du financement de cette propagande ? Les ennemis de l’aéroport de Notre-Dame des Landes ? Soyons sérieux : sachant de quel côté se trouve le coffre aux picaillons, nous n'avons pas fini d'entendre chanter les louanges de ce "meilleur des mondes" qui est le nôtre.

Dommage que la cause environnementale soit défendue par de tels ouvrages.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 23 juin 2015

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 2

2/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgC’est drôle, je n’ai pas très envie de dire du mal d'un livre qui traite d’un thème essentiel, grave, urgent, vital, et pourtant j’ai du mal à en dire du bien. A bien y regarder, je crois bien que ça tient à sa conception terriblement américaine. Je veux dire : importée des méthodes et des façons d’analyser telles que pratiquées aux Etats-Unis. L'appareil des notes impressionne (elles sont au nombre de 429 pour 250 pages de texte !), mais confirme l'empreinte américaine, omniprésente. En plus, ça a un côté horripilant, à cause de la dernière partie. Je vous explique. 

La première partie (un constat en bonne et due forme), jusqu’à la page 133, est absolument impeccable, faisant un décompte méticuleux et hallucinant des folies qui font notre civilisation « thermo-industrielle ». Les auteurs y montrent l’explosion exponentielle (à partir de 1950) de tous les chiffres qui dessinent le bilan général de l’action humaine sur le « système-terre » (Isabelle Stengers aurait dit « Gaïa », il me semble avoir aperçu le mot quelque part, mais pas le nom de la dame, je peux me tromper). Le tableau des pages 33-34 ne parle pas : il hurle, même si ça ressemble à additionner des boulons et des petits pois (on est surpris de ne pas trouver le raton-laveur à la fin). Mais ça donne une idée. 

SERVIGNE 1.jpg

La page 33. Le monde actuel commence en 1950. Il faut se dire qu'une exponentielle n'est pas exactement une asymptote.

Ils montrent ensuite l’épuisement matériel irréversible en combustibles fossiles, auquel conduit notre façon de bouffer notre planète pour alimenter nos machines. Quand se manifesteront les « pics » de production des différentes ressources fossiles ? Inutile de s'en préoccuper, puisque, de toute façon, le résultat sera là tôt ou tard et que c’est notre façon de faire qui le produira nécessairement. L'extraction est mauvaise dans son principe même, alors imaginez sept milliards d'extracteurs. Tout le monde sait, mais tout le monde fait semblant de ne pas savoir : comme le dit le pape François dans son encyclique, c'est le mode de vie à l'occidentale qui épuise les ressources (je cite en substance).

Le mode de vie « occidental » (pour ne pas parler de l' « américain ») est désirable, agréable et confortable aussi longtemps qu’il reste réservé à un tout petit nombre, mettons cinq cents millions : c’est son extension à sept milliards d’humains (au nom de quoi en seraient-ils privés, en effet ?) qui transforme ce mode de vie en folie et en catastrophe. Des effets pervers de la médecine, de la démocratisation et du souci de justice, en quelque sorte. 

Seul moyen de sauver la planète (si c'est vraiment ça qu'on veut) : cesser de vivre comme des nababs et de se payer sur la bête. Revenir à la raison et à l'humilité. Si on demandait de lever le doigt à ceux qui sont prêts à le faire (se défaire d'éléments de confort ...), probable que ... (et moi le premier). Probable que l'humanité attendra d'avoir le pistolet sur la tempe. Mais c'est aussi l'humanité qui tiendra le pistolet : ça veut dire quoi, au fait, "l'humanité" ?

Les auteurs évoquent ensuite les raisons de l’inertie et de la rigidité duBEAUVOIS ET JOULE.jpg système mis en place, qui rend difficile, problématique, voire impossible une correction de trajectoire, en se référant au formidable petit livre de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (PUG, 1987) : comment modifier l'opinion des gens en obtenant d'eux par certaines techniques, comme l' "amorçage" ou le "pied-dans-la-porte", des gestes et comportements qui, a priori, les rebutaient. Comment amener les gens à admettre et défendre des idées qui n'étaient pas les leurs. 

Le défaut du livre est que les auteurs, au nom des « valeurs », des grands « principes » et des grands sentiments (les Lumières, la démocratie, ...), refusent d'aller au bout de la logique des procédés analysés, et d'aller jusqu'aux conclusions concrètes absolument cyniques que le capitalisme en a tirées pour sa plus grande prospérité. Beauvois et Joule se gardent bien de remettre en question la légitimité du système. Ils semblent eux-mêmes effrayés de leur audace.

A moins qu'ils ne soient pris dans la gelée d'un indécrottable angélisme : manipuler, certes, mais avec une intention toujours louable, et jamais maligne. Ils chantent, avec Frère Laurent (c'est dans Roméo et Juliette, de Berlioz, version Charles Munch si possible) : « Grand Dieu, qui vois au fond de l'âme, Tu sais si mes vœux étaient purs. Grand Dieu, d'un rayon de ta flamme, touche ces cœurs sombres et durs ». Que les choses seraient simples, si les hommes n'étaient habités que de bonnes intentions. « Que la vie serait belle en toute circonstance, Si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (eh oui, toujours Tonton Georges). 

Servigne et Stevens font aussi une place aux actions féroces et puissantes de lobbying auxquelles se livrent les grandes firmes quand il s’agit de défendre leurs intérêts. Ils montrent ensuite que plus un système est complexe, plus il est fragile, s’appuyant sur l’exemple du Boeing 747, composé de 6.000.000 de pièces, que leur fournissent 6.500 entreprises réparties dans 100 pays, ce qui occasionne « 360.000 transactions commerciales chaque mois ». Ils s’aventurent aussi dans le domaine de la finance internationale, dont les règlements (touchant en particulier les "fonds propres" des banques, fixés à Bâle en 1988, 2004 et 2010 (I, II, III), sont devenus si complexes qu’il est difficile de s’y retrouver. 

Je ne sais d’ailleurs pas bien ce qu’ils réglementent, quand on sait que le "trading à haute fréquence" est capable de produire des catastrophes boursières en quelques minutes, ou que « le marché des produits dérivés s’élevait à 710.000 milliards en décembre 2013, soit approximativement 10 fois la taille du PIB mondial » (p. 110). Plus vertigineux que la "Directissime"économie,écologie,défense de l'environnement,pablo servigne,raphaël stevens,comment tout peut s'effondrer,états-unis,isabelle stengers,civilisation thermo-industrielle,combustibles fossiles,civilisation occidentale,beauvois joule,petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens,jean-léon beauvois,robert-vincent joule,presses universitaires de grenoble,boeing 747,accords de bâle i,bâle ii,bâle iii,directissime eiger,hans jonas,rapport au club de rome,rapport meadows,empire ottoman,ismaïl kadaré,la niche de la honte,sublime porte de la face nord de l'Eiger, ouverte par Harlin en 1966, qui y a laissé la peau. Les auteurs évoquent pour finir le fil du rasoir sur lequel évoluent les circuits d’approvisionnement et l’état déplorable de toute une série d’infrastructures, y compris des routes aux Etats-Unis. 

Voilà le panorama de la planète telle qu’elle se présente aujourd’hui. Je l’ai dit : la première partie du livre de Servigne et Stevens est parfaite. C'est ensuite que ça se gâte. D’abord parce que les quarante pages de la deuxième partie font vraiment disproportionné (la première s'achève à la page 133, la deuxième à 173). Les auteurs s’y interrogent sur la fiabilité des modèles qui permettraient d’établir un calendrier de la catastrophe future. Pas grand-chose à dire : c'est de la futurologie. Est-ce mieux que la collapsologie ?

Après avoir tenté de réhabiliter les droits de l’intuition dans la perception de l’état du monde, en citant Hans Jonas (« davantage prêter l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur » (p. 143), sans contextualiser le propos), ils se demandent quelle confiance on peut accorder aux modèles prédictifs. Ne nous attardons pas : les deux modèles convergent en direction d’un avenir peu reluisant, le « Rapport au Club de Rome » (Meadows) restant le plus net dans le pronostic négatif. Exit la deuxième partie, décidément bien légère. 

Le problème de ce bouquin n’est nulle part ailleurs que dans la troisième partie. Celle intitulée précisément « Collapsologie ». D’après cette « science » (comme disent les auteurs), un effondrement se produit toujours en plusieurs étapes : 1-financier ; 2-économique ; 3-politique ; 4-social ; 5-culturel. Ensuite, je suppose que les hyènes et les vautours se partagent les morceaux qui restent. 

Ce schéma a quelque chose d’amusant, d'abord par son aspect systématique (façon "recette à suivre pour un effondrement dans les règles"), mais aussi en ce qu’il me rappelle les cinq étapes du processus de « dénationalisation » (1-suppression physique de la rébellion, puis 2-de son idée, puis 3-de la culture, de l’art et des coutumes, puis 4-de la langue, enfin 5-de la mémoire nationale : les catégories sont différentes, mais le schéma est le même), que les Ottomans enclenchaient quand une rébellion faisait mine de défier l’ordre impérial, selon Ismaïl Kadaré. A croire que Servigne et Stevens ont lu La Niche de la honte (voir mon billet du 17 juin). Sauf que l’effondrement était sciemment provoqué par la "Sublime Porte", qui restait ensuite intacte. 

L'humanité n'aura pas cette chance.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 22 juin 2015

EN ATTENDANT L'EFFONDREMENT 1

1/3 

SERVIGNE & STEVENS.jpgLe monde est en mauvais état, ça commence à se voir et même à se savoir. Le pape François en personne s’en est aperçu, c'est dire. Mais l’Eglise catholique est dans un tel délabrement que je n’ai plus envie d’appuyer sur la détente. On nous fait un ramdam pas possible au sujet du ramadan. On s’est bien gardé, le 25 mars, de signaler aux chrétiens le jour de l’Annonciation, que je sache. Plus la France se musulmanise dans les médias et dans la rue, plus j’ai envie de revendiquer les racines chrétiennes de ma culture, même sans avoir la foi. Mes racines les plus profondes sont là, et nulle part ailleurs. Puisque d'autres revendiquent avec force (et même violence) leur identité, je ne vois pas pourquoi je n'affirmerais pas la mienne. Ce serait bien mon tour. Passons.

Le pape a raison avec son encyclique dédiée à l’état de notre environnement naturel. Qu’on examine la santé de la planète, qu’on mesure  les ressources en eau ou en alimentation, actuelles et futures, que l’on comptabilise les kilomètres carrés de forêts qui disparaissent, qu’on assiste, effaré et impuissant, à la cancérisation du Moyen Orient et de quelques régions d’Afrique par des mafias impitoyables armées de leur islam guerrier, chassant sur les routes de l’exil des troupeaux de réfugiés,  qu’on écoute la litanie interminable des déboires économiques qui attendent encore la France, – quoi qu’on fasse, on ne peut que constater les dégâts. 

Quand on aborde les problèmes un par un, on pourrait presque se prendre à espérer en des solutions, et se dire que le pire n’est pas toujours sûr. C’est quand on les met bout à bout que le tableau d’ensemble commence à apparaître et à devenir effrayant. Les lieux du monde où le Mal (sous toutes ses formes) sévit tendent à se multiplier, et les multiples façons dont le Mal s’exprime tendent à envahir le paysage. Même pas besoin d’être pessimiste : il suffit de se tenir informé. 

C'est la raison pour laquelle on a bien du mal à comprendre l’optimisme, fanatique autant que ravageur, qui habite certains commentateurs et observateurs soi-disant « avertis », genre Laurent Mouchard-alias-Joffrin, de Libération, qui persistent dans une stupéfiante confiance dans le « Progrès » indéfini de l’humanité et dans les solutions techniques aux problèmes que la technique a engendrés (l'innovation au secours des dégâts des innovations précédentes : le pompier venant éteindre l'incendie qu'il a allumé).

Je n’ose croire qu’ils se vautrent sciemment dans le mensonge, sauf à imaginer qu’ils en tirent un bénéfice personnel, à la façon de ces « think tanks » à l’américaine qui, largement subventionnés par les intérêts de ceux qui y ont intérêt, vous déversent à la demande du climato-scepticisme comme s’il en pleuvait ou de la croyance absolue dans les bienfaits des OGM ou des néo-nicotinoïdes dans l’agriculture. 

Je viens d’apprendre l’existence d’un livre (Osons rester humains. Les impasses de la toute-puissance) de Geneviève Azam au sujet de la si fragile toute-puissance de l'humanité actuelle. Je le lirai peut-être. La dame parle en tout cas de façon pertinente et mesurée. Et le vieux poids lourd Edgar Morin lui apporte son soutien en écrivant "Lu et approuvé" dans Libération du samedi 20 juin (même jour que l'émission Terre à terre de Ruth Stégassy, qui avait invité Geneviève Azam).

MORIN EDGAR.jpg

Mais aujourd’hui, je veux évoquer le petit volume de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Seuil, collection « Anthropocène », avril 2015). Car l’ambition de ce bouquin est précisément de mettre bout à bout les problèmes qui menacent l’humanité. Le sous-titre est éclairant : « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ». Je le classerai parmi les « mauvais bons livres ». Je dirai pourquoi. 

« Collapsologie », donc. Pourquoi pas ? Le terme existe sans doute déjà, dans cette Amérique qui a tendance à nous envoyer, avec quelque retard, toutes ses trouvailles, jusqu’aux plus débiles, saugrenues et malfaisantes. Mais « générations présentes » est aussi à relever : pour les auteurs, les menaces qui pèsent sur la planète ne doivent pas être pensées dans un lointain futur, mais sont à prendre en compte dès aujourd’hui. 

Va donc pour cette nouvelle discipline scientifique : la science des effondrements. Drôle d’idée quand même de faire de l’effondrement un objet d’étude scientifique. D’ériger l’effondrement en concept, en objet d’observation en soi. Je ne comprends pas bien cette tournure d’esprit, qui pose un objet largement conceptuel sur la paillasse pour voir s’il obéit à des lois qui lui sont propres.

Ça me fait un peu penser à une des définitions qu’Alfred Jarry donne de la « ’Pataphysique » : « … la ’pataphysique sera surtout la science du particulier, quoiqu’on dise qu’il n’y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions … » (c'est dans les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien). J'adore quant à moi les lois qui régissent les exceptions. Sans exception.

De là à voir dans « l’effondrement » un objet pataphysique, il y a un pas que je me garderai de franchir, tout en esquissant le geste. Je veux dire que j’ai un peu de mal à envisager un concept qui s’appellerait « effondrement » : il faudrait disposer d’une belle série historique d’effondrements passés pour difficilement en tirer des enseignements de quelque validité. L’Empire romain, les Mayas (qui sont cités), je veux bien, mais scientifiquement, ça paraît bien léger. Y a-t-il des "lois" qui président aux effondrements ? Ou, plus probablement, chacun est-il un exception ? Un cas unique ?

On n'est finalement pas très loin de la 'Pataphysique, il me semble. Que les auteurs n'aient aucun souci, ils ne risquent rien : « La 'Pataphysique est la science ... » (dernière phrase du Faustroll).

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 27 février 2015

L'INDUSTRIE CONTRE LA SCIENCE

Je parlais du livre de Naomi Oreskes et Erik M Conway, Les Marchands de doute.

 

2/2

 

La thèse principale peut être formulée ainsi : les industriels ont tout fait pour ériger la controverse scientifique en stratégie de communication, pour éviter qu’une régulation légale ou administrative vienne limiter la liberté du commerce et des affaires. « Tout », ça signifie, entre autres, la manipulation et le trucage des données, les pressions et l’intimidation, la dénégation et le mensonge, les réseaux d’influence, l’omniprésence dans les médias de masse … Les exemples successifs sont le tabac, l’IDS de Reagan, les pluies acides, le trou d’ozone, le tabagisme passif, le réchauffement climatique, à quoi s’ajoute la tentative de réhabilitation du DDT.

 

Entre parenthèses, au sujet de cette substance interdite depuis longtemps, mais pas partout, on peut lire dans Le Monde (supplément « Science et Médecine » daté 25 février), le stupéfiant article de Stéphane Foucart et Pascale Santi, décrivant les effets du DDT, de longue date reconnu perturbateur endocrinien, sur la puberté de plus en plus précoce chez les petites filles : « ... le développement prématuré de la glande mammaire s'observe de plus en plus chez des petites filles entre 3 et 7 ans ». Et cet exemple n'est pas le plus gratiné : attendez-vous à mieux.  Je ferme la parenthèse.

 

Je ne vais pas résumer Les Marchands de doute, juste en retenir quelques aspects parmi les plus saillants. D’abord la définition de la démarche scientifique. Etant admis que l'interrogation est constitutive de la démarche scientifique, comment s'établit un certitude scientifique ? Je signale qu'un cheikh d'Arabie Saoudite, lors d'un prêche, je crois, a déclaré que la Terre ne tournait pas autour du Soleil (Le Canard enchaîné daté 25 février).

 

Dans le principe, c’est excessivement simple et lumineux : un chercheur mène à bien une recherche sur un sujet lambda, avec la formulation de l’objectif, les hypothèses de départ, le protocole expérimental adopté pour tenter de vérifier l’hypothèse, pour finir par la rédaction du compte rendu de l’ensemble de la démarche, qui sera envoyé à une revue spécialisée, aux fins d’être évalué par un comité de lecture d’experts de la discipline (ce qu’on appelle une « revue à comité de lecture »).

 

Chaque membre du collège d’experts lit, annote, critique tel ou tel point, tente de reproduire la démarche telle qu'indiquée. Puis la revue renvoie au chercheur sa copie pour les corrections éventuelles. S’instaure alors un va-et-vient au bout duquel l’article est soit publié, soit rejeté. La publication vaut reconnaissance de la validité de toute la démarche.

 

Cette « évaluation par les pairs », quand elle aboutit au « consensus des experts », établit de ce fait même une « certitude scientifique ». Lorsque des dizaines (des centaines) de climatologues se sont mis d’accord sur les conclusions au sujet du réchauffement climatique, ce sont ceux qui contestent les conclusions qui, à 100%, ont tort. C’est ça, la science. Conclusion : les « climatosceptiques » qui se manifestent encore aujourd’hui sont au moins des menteurs. Probablement pire.

 

Cela n’a pas empêché les menteurs de sévir depuis les années 1950. Leur stratégie, quels que soient les thèmes, reste strictement la même : elle vise à empêcher le politique de prendre des mesures restrictives capables de nuire à leurs « affaires ». L’archétype du mensonge antiscientifique est constitué ensuite par les tactiques élaborées par les industriels du tabac, s’appuyant sur de puissantes agences de communication, pour contrer les lanceurs d’alerte, principalement des médecins, qui voulaient attirer l’attention des pouvoirs publics sur les dégâts de la fumée de tabac sur la santé publique.

 

Première étape : recruter des scientifiques, seuls capables, par leur fonction même, de donner de la crédibilité au discours. On ne va pas les corrompre directement, ce serait trop voyant. L’industrie a trouvé le truc : on va créer des « Fondations », des « Centres de recherche » et autres « Instituts », pour financer des laboratoires à même de valider les arguments de l’industrie.

 

Oreskes et Conway donnent les noms de quelques-uns des bénéficiaires de ces largesses intéressées : ce sont les mêmes qu’on retrouvera tout au long du livre, dans les différents dossiers. Moralité : peu importe la spécialité d'origine, le tout, c'est d'y avoir acquis une solide réputation, pour produire un effet de vitrine. L'intention n'est pas de convaincre la communauté des savants, mais de diffuser le discours le plus largement possible, pour orienter l'opinion publique par l'intermédiaire des médias de masse. Car l'accès aux "revues à comité de lecture" est beaucoup plus difficile, pour éviter aux plaisantins et aux faussaires de sévir.

 

La motivation des premiers savants impliqués était simple : il s’agissait de contrer le communisme par tous les moyens. On était en pleine guerre froide. Ce sont eux qui ont poussé l’administration américaine à favoriser la fabrication de l’arme atomique. Et puis on a généralisé le raisonnement : comme il s’agit de défendre le système capitaliste, seul adversaire fiable des « Rouges », il faut favoriser tout ce qui profite à la prospérité économique et à l'entreprise, et lutter contre tout ce qui risquerait de l’entraver. C’est ainsi qu’on passe de l’atome au tabac, puis aux pluies acides, au trou d’ozone et au reste.

 

Deuxième étape : s’introduire dans les sphères où se prennent les décisions, contacter et convaincre des gens dont la position est à même d’exercer une influence décisive sur ceux qui les prennent. Autrement dit : se rapprocher du pouvoir et acquérir dans son voisinage assez de poids pour orienter la politique du gouvernement dans une direction favorable aux intérêts de l’industrie. C’est ce qui définit le « lobbying ».

 

L’efficacité des groupes de pression ainsi mis en place n’est plus à démontrer. L’industrie du tabac, qui a commencé à être mise en cause dans les années 1950, n’a commencé à perdre des procès qu’à partir des années 1990. Quarante ans de gagnés. Au sujet du réchauffement climatique, le GIEC, ce consortium de centaines de climatologues reconnus, a fini par gagner. Mais avec un bémol de taille : « Scientifiquement, le réchauffement climatique était un fait établi. Politiquement, il était mort ». Comme par hasard, le Sénat américain avait adopté, trois mois avant la signature du « Protocole de Kyoto », une « résolution qui bloquait son adoption » (p. 352). 

ORESKES & CONWAY.jpg

J’arrête là. Ce livre épais (446 pages sans les notes) se lit comme un roman, parfois un polar. Irréfutable : ce n'est pas une fiction littéraire. De quoi rester atterré devant la « puissance de feu » que les industriels sont capables de déclencher quand il s’agit de défendre leurs intérêts. De quoi s’inquiéter en passant de l’incroyable perméabilité des hauts fonctionnaires européens aux influences des lobbyistes de toutes sortes de groupes privés, à commencer par ceux que Susan George, dans Les Usurpateurs (Seuil, 2014), nomme les ETN (Entreprises TransNationales).

 

La puissance organisatrice et régulatrice des Etats agonise. La Grande Privatisation est en train de triompher. La Grande Privatisation apprête et accommode le défunt "Bien Commun" à sa sauce. Elle s'apprête à bouffer l'humanité. Ça aura commencé avec l'Europe, qu'on se le dise.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

jeudi, 26 février 2015

L'INDUSTRIE CONTRE LA SCIENCE

1/2

 

Un Empoisonnement universel, de Fabrice Nicolino (voir ici même au 22 février), dressait donc un constat fort inquiétant du sort qui attend l’humanité dans un avenir pas si lointain du fait de l’industrie chimique. J’ai dit que je regrettais le ton souvent militant sur lequel se situait l’écriture du bouquin, bien que le constat d'ensemble emporte évidemment l'adhésion : il suffit de constater. L'appel aux armes (à coups de "il faut", "on devrait", "qu'attend-on pour") est devenu fatigant, à force d'être vain.

 

L’écologie, en tant que défense de l’environnement végétal et animal, et de la santé humaine, a moins besoin de militants, de drapeaux et de partis politiques que de gens sérieux et rigoureux, ainsi que de la collecte et d’un établissement solide et méticuleusement sourcé des faits observables qui nuisent aux dits environnement et santé. Et de politiciens courageux qui aient un peu, si ça se trouve encore, le "sens de l'Etat". Mais là, on est comme Diogène avec sa lampe allumée en plein jour : « Je cherche un homme ». On peut toujours attendre.

 

Or je mentionnais, pour faire contraste avec le livre de Nicolino, Les Marchands de doute, écrit par Naomi Oreskes et Erik M. Conway et publié en français en 2012. Eh bien pour ce qui est de l’établissement des faits, ce livre est admirable. Il se trouve que je l’avais mentionné ici même (« Le doute profite au criminel », 14 mars 2012) lorsqu’il était sorti. Je ne l’avais pas lu, je m’étais servi d’un compte rendu paru dans les journaux. J’ai à présent corrigé cette erreur : je l’ai lu, et je n'ai pas fini de m’en féliciter.

ORESKES & CONWAY.jpg

Si j’avais célébré ce livre sans l’avoir lu, c’est que son propos, tel que rapporté, corroborait magnifiquement ce que je disais quinze jours avant (« Confisquer le vivant », 28/02/2012, et « Main basse sur le vivant », 01/03/2012), dans deux billets où je m’étais permis d’attaquer bille en tête l’invasion de l’agriculture par les OGM, en me servant d’arguments non pas scientifiques, mais "commerciaux".

 

Quelles que soient leurs caractéristiques ou leurs effets, les OGM sont avant tout un moyen pour les entreprises de biotechnologie et de génie génétique de mettre la main sur le vivant pour leur plus grand profit. Autoriser des firmes industrielles à breveter le vivant est une véritable saloperie, d'autant plus immonde qu'elle est destinée exclusivement à assurer aux dites firmes une rente aussi lucrative qu'éternelle. Avec en perspective de transformer toute la population humaine en clientèle docile et assujettie. C’est cela que je trouvais insupportable.

 

Mais j’avançais par ailleurs une idée que je me suis réjoui de retrouver presque textuellement dans le livre d’Oreskes et Conway. Je posais en effet la question de savoir à qui profite la controverse scientifique. La réponse me semblait évidente, même si les scientifiques ne sont pas encore arrivés à un vrai consensus d'experts à propos des effets des OGM à long terme (publications dans des revues à comité de lecture impliquant l'idée d'une certitude scientifiquement établie). Pour constater les éventuels dégâts des semences transgéniques sur la nature et la santé, il faudra attendre les certitudes scientifiques. D'ici là, c'est la seule idée de cette confiscation légale du vivant qui doit être rejetée. Revenons à la controverse.

 

Les industries polluantes ont le plus grand intérêt à entretenir le doute et la controverse sur les effets des substances qu'ils mettent sans contrôle sur le marché. Un certain nombre de ces substances étant des poisons assez bien caractérisés pour les végétaux, les animaux et les hommes.

 

Mais je peux désormais applaudir en connaissance de cause l’existence des Marchands de doute, un livre impeccable à tout point de vue. Le seul reproche concerne, page 427, la paternité à mon avis erronée, des réseaux d’autoroutes inter-Etats. L’inventeur ne fut pas Eisenhower (président de 1953 à 1961), mais, je crois bien, Mussolini (1924), suivi de peu par Hitler. Toute petite chose donc.

 

Le reste, je ne l’ai pas avalé comme un roman, mais c’est tout comme : langue limpide servie par une traduction fluide (Jacques Treiner), suspense, rebondissements, et les coupables – qui sont connus dès le début – sont démasqués à la fin. Tout est bien qui finit bien, mais au prix de quels efforts !

 

Oreskes et Conway ont consacré cinq ans de leur vie à la rédaction de l’ouvrage, mais quel ouvrage, pardon : « En écrivant ce livre, nous avons exploré des centaines de milliers de pages de documents », déclarent-ils pour finir (p.446).  Il n’y a pas à douter de l’austérité de la chose, mais les auteurs n’ont certes rien à regretter. Ils méritent même les remerciements de ceux pour qui l’avenir de la planète n'est pas une préoccupation futile.

 

J’ai évoqué les 70 pages de notes (au nombre de 1046) regroupées à la fin, preuve que rien dans le livre ne sort du seul cerveau des auteurs. Tout cela est inattaquable. J’ai dit aussi qu’ils avaient eu raison dans leur stratégie : un seul sujet (l'usage frauduleux de la science pour retarder ou empêcher des législations contrôlant et restreignant des activités économiques), illustré par quelques exemples, dont chacun est décrit et narré avec un luxe de détails (on reste confondu devant le degré de précision atteint). Les thèmes changent, la stratégie des industriels est à chaque fois la même, s’inspirant en la matière de l’archétype offert par l’industrie du tabac. Oreskes et Conway n’ont rien laissé au hasard.

 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 25 février 2015

L'INDUSTRIE CONTRE LA NATURE

La presse vient à point nommé au secours des gens qui s'inquiètent pour la planète dans un avenir hélas pas très lointain. Et qui s'inquiètent d'autant plus que les résistances au changement dans les façons de produire et de consommer sont infiniment plus grandes, plus riches et plus puissantes que les actions qui tentent de se mettre en place pour faire face aux changements climatiques.

 

Les industries, qui sont toutes, à des degrés divers, responsables de la pollution et du réchauffement climatique, pour cause de combustibles fossiles extraits et brûlés en masse pour faire tourner nos machines, freinent des quatre fers quand il s'agit de se demander si cette façon de consommer la planète ne serait pas, sait-on jamais, porteuse de quelques nuisances à long terme (on observera la modération extrême des termes employés).

 

Sait-on jamais ? La réponse est : oui, on sait. Et la planète Gaïa, dans un avenir hélas pas très lointain, s'apprête à le faire savoir à l'humanité, sans colère, mais implacablement : de ça on peut être sûr. Des nantis bien armés et protégés s'y préparent déjà. Tant pis pour les autres. Et ça va saigner dans les chaumières.

 

Venons-en à la presse et à l'actualité.

 

1 - L'industrie consomme de l'énergie, le CO2 ainsi produit provoque, par effet de serre, le réchauffement climatique, c'est désormais une certitude acquise scientifiquement. Et le réchauffement est de plus en plus visible à cause du devenir des glaciers de l'Himalaya, des Andes (d'énormes lacs d'altitude se sont formés, surplombant des régions densément peuplées) et des Alpes. 

 

M, le magazine du Monde, publie, le samedi 21 février, un article sur l'évolution de la Mer de Glace : le plus grand glacier de France a perdu 700 mètres en longueur depuis 1993. Sans doute 700 de plus d'ici vingt ans. Et en épaisseur, c'est le plus spectaculaire : le glacier a tellement diminué que, pour y accéder, il a fallu construire un escalier. Il comporte actuellement 435 marches. On en ajoute chaque année.

MER DE GLACE ESCALIER.jpg 

On n'a pas oublié la guérite du caissier. J'hallucine quand même : j'ai connu ces lieux vierges de toute installation autre qu'extrêmement rudimentaire. Il fallait juste chausser les crampons pour traverser le glacier sans risquer de glisser sur la patinoire, après une bonne pluie d'été. Au contraire, plusieurs jours de beau temps chaud faisaient une glace bulleuse, bulbeuse et grumeleuse, voire acérée, ça craquait sous la semelle, ça crissait : rien de plus sûr et stable pour la chaussure.

Et je me demande comment on fait aujourd'hui pour rejoindre le sentier du refuge du Couvercle, bien plus loin en amont, de l'autre côté (mais je dois avouer que j'ai oublié la configuration exacte des lieux). Le Couvercle, c’était le camp de base de tous ceux qui voulaient attaquer soit l’un des sommets de la « Chaîne ecclésiastique » (Le Moine, La Nonne, L’Evêque), soit l’un de ceux de la ligne « Verte-Triolet » (Aiguille Verte, Aiguilles Droites, Ravanel-Mummery, Aiguilles Courtes, Col des Cristaux, Triolet). J'ai raconté il y a longtemps (trois ans ?) mon aventure au Moine, en compagnie de mon ami Alain.

 

Le refuge du Couvercle, de mon temps, on y accédait par une « Via Ferrata». Ça ne s'appelait pas comme ça, à l'époque. Ça s'appelait Les Egralets : échelles, passerelles et rampes métalliques scellées dans le rocher. Ce n’était pas de la tarte, déjà, pour le souffle. J’ai peine à imaginer ce qu’il en est aujourd’hui.

EGRALETS 2.jpg

2 – a) Le Monde daté du 24 février publie deux articles. Dans l'un, l'un des principaux scientifiques qui s'est mis à la tête du courant « climato-sceptique» (Wei-Hock Soon) a été pris en flagrant délit : il a "oublié" de déclarer, comme l'y obligeait la charte éthique des revues scientifiques où il publiait ses articles, qu'il avait reçu plus d'un million de dollars (1.300.000 $) des industriels des combustibles fossiles, pour affirmer que le réchauffement climatique était exclusivement dû à l'activité du soleil, et en aucun cas aux activités humaines. Des journalistes ont essayé de le joindre : il est aux abonnés absents.

 

Je me réjouis de cette information, qui apporte une confirmation éclatante à ce que décrivent par le menu Naomi Oreskes et Erik M. Conway dans leur livre magistral paru en français en 2012, Les Marchands de doute, que je viens de terminer : depuis les années 1950, les industries les plus polluantes ont dépensé des sommes faramineuses pour littéralement enfumer l’opinion publique, avec la complicité plus ou moins passive des médias de masse, et avec la complicité active et grassement rémunérée de véritables scientifiques, dans le seul but d’empêcher les décideurs politiques de prendre des mesures de régulation ou de réglementation qui auraient nui à leurs affaires et à leurs profits. S’il ne s’agit pas de scientifiques corrompus, je voudrais bien qu’on me dise ce que c’est.

 

b) Dans l'autre, on apprend que les températures à New York pourraient s'élever de 7°C d'ici à la fin du siècle, et le niveau de l'océan pourrait dans le même temps grimper d'1,82 mètre.

 

Tout ça me fait dire qu’on n’a peut-être pas tout vu, et que l’humanité n’est pas au bout de ses peines.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mardi, 24 février 2015

C'EST GRAVE, DOCTEUR ?

Suite de l’entretien entre Ruth Stégassy et André Cicolella sur France Culture, pour l’émission Terre à terre du 7 février 2009.

 

2/2

 

De son côté, l’industrie fait tout ce qui est en son pouvoir pour dénigrer les études scientifiques ainsi que leurs auteurs. Exemple du bisphénol A, qui entre maintenant dans la composition de 90 % des biberons. Les gens savent-ils que, quand on chauffe le lait, le bisphénol A passe dans le lait ? Or, c’est un perturbateur endocrinien, qui entraîne à la longue des cancers du sein et des atteintes neurologiques.

 

Il existe là-dessus 115 études, dont 94 s’avèrent positives. En face, 100 % des études menées par l’industrie sont négatives, bien entendu ! Ce n’est pas pour autant que l’agence européenne change sa norme. On est typiquement dans le lobbying. Une dizaine d’équipes scientifiques ont publié des études sérieuses et convergentes ? L’agence européenne décrète qu’elles sont toute nulles. Ce n’est pas sérieux.

 

Nous avons donc lancé ce « Réseau Environnement Santé » en association avec les ONG regroupées dans « Alliance pour la planète », des associations de professionnels de santé ainsi que des associations de victimes. Je vous donne un bel exemple : les fabricants imprègnent de parabènes les lingettes qui servent à nettoyer les fesses des bébés. Or, là encore, on sait que ce sont des perturbateurs endocriniens. Autre exemple : le MCS (syndrome d’hypersensibilité) est purement et simplement nié. On traite ceux qui le dénoncent de dérangés, alors qu’il s’agit d’un phénomène dûment observé.

 

La définition de la santé, proposée par l’OMS en 1945, était : « état de bien-être ». C’était déjà une définition intéressante. Mais aujourd’hui, il faudrait ajouter « et la qualité de la relation de l’homme avec son écosystème ». Car l’explosion des maladies chroniques est une conséquence de la crise écologique dans le domaine de la santé. Prenons l’exemple de l’impact des pesticides sur la santé.

 

L’UIPP (les professionnels des pesticides) a osé publier un communiqué de presse en réaction au film de Jean-Paul Jourde, affirmant qu’il n’y a aucune preuve de cet impact. C’est dire une énormité. En effet, 85 % des études sont positives ; 39 études sur 41 établissent leur responsabilité dans la maladie de Parkinson (synthèse d’une équipe canadienne sur cancer et neurologie). Et quand vous posez la question à un clinicien, il vous dit : « Bien sûr, c’est bien connu ».

 

Donner à l’hôpital comme règle de fonctionnement la « rémunération à l’activité » est une absurdité. Un exemple : la carte des cancers. Les autorités admettent bien qu’il y a 50 % de cancers en plus en région Nord-Pas-de-Calais qu’en Midi-Pyrénées, mais l’analyse qu’elles en font ensuite relève tout simplement du Café du Commerce. En gros : « Les gens du Nord boivent et fument ».

 

Cela fait penser au médecin de Molière : « Le poumon, vous dis-je ». Pourquoi serait-on plus vertueux en Midi-Pyrénées ? Or, on s’aperçoit en creusant un peu que le cancer, dans les deux régions, concerne avant tout les ouvriers. Les cadres, eux, qu’ils soient dans le Nord ou en Midi-Pyrénées, sont beaucoup moins concernés.

 

Il faudrait donc croiser les données du cancer et de l’environnement, tenir des registres, établir des cartes. Par exemple, il n’existe pas, en France, de registre des jumeaux. Or, un tel registre est une mine d’informations, parce que les vrais jumeaux ont rigoureusement le même patrimoine génétique. De tels registres existent en Suède et Finlande, et au Danemark (l’étude a été publiée par Liechtenstein).

 

Cet auteur a pu établir à partir de ces registres que 2 / 3 des cancers sont d’origine environnementale, l’environnement étant défini de manière très globale et englobant la pollution, le mode de vie et les pratiques médicamenteuses. Les Suédois, à partir de ces registres de jumeaux, concluent que 50 % des cas de maladies d’Alzheimer sont dus à l’environnement.

 

Il n’existe pas non plus de registres des animaux domestiques. Une étude a été faite dans l’Etat de New York à partir d’un tel registre, et a conclu à un excès de lymphomes chez le chien, rigoureusement parallèle aux traitements des pelouses (insecticides et herbicides). Or, le chien est un bon substitut de l’enfant : il marche à quatre pattes, il se lèche beaucoup. On pourrait très bien s’adresser aux vétérinaires. Un registre des migrants permettrait d’établir formellement que ceux-ci adoptent les maladies locales.

 

Par exemple, les immigrées japonaises à Hawaï ont un taux de cancer du sein multiplié par 4 par rapport aux Japonaises restées au pays. En Asie par rapport au reste du monde, on est dans un rapport de 1 à 6 ou de 1 à 7. Les Américains, heureusement, ont une Agence Nationale (Institut National des Sciences de la Santé Environnementale), qui publie une revue constituant une véritable mine d’informations et de données.

 

J’ai inventé le terme d’ « expologie », autrement dit la « science des expositions ». Par exemple, en 2007, une étude a montré la relation entre le taux d’autisme et une exposition de 15 jours d’exposition des femmes enceintes à des champs traités par certains pesticides organochlorés. Selon Galien, « la dose fait le poison ». Il faut ajouter aujourd’hui : « L’exposition fait aussi le poison ». Sans parler de l’impact des faibles doses, dont le Professeur Tubiana ne veut pas entendre parler.

 

Au sujet des produits des industries chimiques et pharmaceutiques, la leçon à retenir, je crois, c'est qu'on peut considérer au moins comme des dissimulateurs tous les « experts » et autres « spécialistes » qui passent sous silence la trinité primordiale des facteurs à prendre en compte quand on se soucie des effets de ces produits sur le vivant, j'ai nommé :

1 - L'effet des très faibles doses.

2 - L'effet du cumul des substances et de leurs interactions.

3 - L'effet du moment et de la durée de l'exposition à ces substances.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

lundi, 23 février 2015

C'EST GRAVE, DOCTEUR ?

Ruth Stégassy, dans son émission « Terre à terre » sur France Culture, le 7 février 2009, avait diffusé un entretien avec André Cicolella, qui se présentait comme « chercheur en santé environnementale », et qui venait de faire paraître un ouvrage intitulé Le Défi des épidémies modernes (La Découverte). Effaré par le propos, je l’avais transcrit le plus fidèlement possible. Voici cette transcription, répartie sur deux jours, pour éviter l’indigestion. Dommage pour l'audience de « Terre à terre » que l'émission soit programmée un peu tôt le samedi matin, en pleine grasse-matinée : elle mériterait mieux. Heureusement, je suis un lève-tôt.

 

1/2

 

L’OMS indique que le monde est en train de vivre une période de transition épidémiologique. En 1906, la mortalité due aux cancers s’élevait à 3 %, celle due aux maladies infectieuses (principalement tuberculose et diphtérie) à 18 %. Aujourd’hui, le rapport est complètement inversé : la mortalité due aux cancers est de 30 %, celle due aux maladies infectieuses de 1,8 % (sida compris).

 

Les maladies chroniques sont aujourd’hui dominantes : cancers et maladies cardio-vasculaires, dont les courbes se croisent en 1980. Le cancer prime dans la mortalité. Le cancer de l’œsophage a diminué de 50 % en 20 ans chez les hommes : cela est dû à la moindre consommation d’alcool.

 

Les maladies chroniques ne sont pas prises en compte par l’assurance maladie comme elles le devraient. Or, les « Affections de Longue durée (ALD) » sont en pleine croissance (on distingue 30 catégories). Par rapport à 2006, leur progression, au 31-12-2007, est de 4,2 %. En un an, le diabète de type 2 a augmenté de 8 %. Ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’à la fin du 19ème siècle, fut mise en place une véritable politique de santé environnementale. Par exemple, la dernière épidémie de choléra à Paris remonte à 1895. C’est qu’on s’est alors efforcé d’agir sur l’environnement avant d’avoir compris ce qui se passait.

 

Un exemple bien connu est celui de John Snow qui, à Londres, autour de 1850, a reporté sur une carte de la ville les cas de choléra. Il s’est aperçu que le quartier situé le plus en aval par rapport à la Tamise, là où l’eau était pompée, le nombre de cas explosait par rapport à tous les autres quartiers. Il en a conclu que c’était le pompage de l’eau qui en était la cause, a fait part de ses conclusions aux hauts responsables de la santé, qui l’ont pris pour un fantaisiste. Lui et son assistant sont alors allés, armés de masses, casser purement et simplement la pompe jugée responsable. Du jour au lendemain, les cas de choléra ont cessé. Le Bangla Desh qui, aujourd’hui, est dépourvu de tout système d’eau courante, connaît chaque année 500.000 cas de choléra.

 

Après 1945, le plan qui est adopté en France peut être considéré comme de type « bismarckien » à l’image de celui que Bismarck instaura an Allemagne dans la deuxième moitié du 19ème siècle, qui obéissait au grand principe de « maintenir la population en état de produire ». C’est un système reposant sur la définition de « risques ». Après 1945, l’essentiel des dépenses de l’assurance maladie consiste en indemnités journalières, qui ne représentent aujourd’hui plus que 8 %. En revanche, ce qui a explosé, ce sont les dépenses de soins. Au moins pour une part, cette augmentation est due à la création, en 1958 des Centres Hospitalo-Universitaires (CHU) par Robert Debré, dont un des effets fut de structurer la demande de soins, et un autre d’augmenter les coûts.

 

La crise de l’Assurance Maladie est due à une analyse indigente. Les ALD en 10 ans ont augmenté de façon telle que le coût généré est supérieur au déficit de la Sécu. Le taux des ALD a en effet augmenté de  100 % : cancers, maladies cardio-vasculaires, diabètes et affections mentales. Ces dernières représentent 75 % des ALD ; quant aux diabètes, ils ont doublé. Ce sont donc les dépenses de soin qui ont explosé, la part des indemnités journalières se réduisant. Le système semble avoir tout misé sur la recherche de médicaments, abandonnant toute autre piste, telle celle ouverte par le professeur Belpomme dans La Société cancérigène.

 

Il faut changer d’approche. On est typiquement dans la croyance. L’industrie pharmaceutique a réussi à imposer à tout le corps médical sa version des faits, qui est de nature avant tout commerciale. (Voir le travail de Philippe Pignarre.) En France elle a rencontré très peu d’obstacles, et l’on y consomme trois fois plus de médicaments par habitants qu’en Norvège ou Hollande, où l’on n’est pourtant pas dans des situations si différentes. L’ordonnance est quasiment sacralisée par la Sécu : elle considère presque comme des escrocs les médecins qui ne concluent pas leur consultation par une prescription. La vision de la santé en France se limite aux soins.

 

Il faut rappeler que l’extension de la Santé est plus grande que celle des Soins, qui est elle-même plus grande que celle de la médecine, même si les médecins restent bien sûr des acteurs centraux. C’est la raison pour laquelle nous avons fondé le « Réseau Environnement Santé ». On ne peut plus faire ainsi l’impasse sur les causes environnementales des maladies, car il semble évident de devoir agir sur leurs causes : une médecine réduite à l’acte écrit ; des organismes d’alerte défaillants. Alors qu’il serait légitime de mettre en cause les producteurs de risque : toute activité de production produit de ce fait même des risques.

 

Or, ce qui est scandaleux en France, c’est qu’on estime que le producteur de risque est légitime à s’auto-contrôler. On sait qu’en réalité, cela a abouti au problème de l’amiante, par exemple. L’Agence de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA) est visiblement hors-service : datée du 13 juin 2007, une étude montre que l’aspartame provoque, au stade fœtal, chez le rat, des tumeurs mammaires, des leucémies, des lymphomes. C’est une donnée objective. Mais que fait l’AFSSA ? Elle attend le point de vue de l’Agence européenne, qui, de son côté attend l’avis d’on ne sait quels experts. Alors qu’on pourrait au moins transmettre cette information telle quelle aux femmes enceintes.

 

A suivre.

 

dimanche, 22 février 2015

LA VÉRITÉ SUR L'INDUSTRIE CHIMIQUE

Une Empoisonnement universel (LLL Les Liens qui Libèrent, 2014) est le dernier livre de Fabrice Nicolino. Un livre terrible, mais en même temps frustrant, je suis obligé de le reconnaître. J’ai en effet enchaîné avec la lecture de l’ouvrage de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012).

La différence saute tout de suite aux yeux. Le premier souffre d'apparaître comme le travail d'un journaliste qui se serait laissé contaminer par un certain emportement militant, ce qui affaiblit l'effet percutant du livre. Le second a des qualités scientifiques. Le premier est parfois agaçant. Le second est absolument impeccable. Mais les deux livres restent indispensables.

NICOLINO FABRICE.jpg

Le tandem d'auteurs Oreskes-Conway a concentré son travail sur un seul et unique problème (« Notre produit, c’est le doute », phrase assenée par les propagandistes des lobbies industriels), qu’un petit nombre de chapitres illustre à merveille, parce que chacun d’eux, centré sur une seule question, va tout au fond des choses, après un travail impressionnant sur la documentation disponible (70 pages à la fin pour 1046 notes écrites en tout petits caractères, ce qui s’appelle le sérieux d’un travail rigoureux). Un livre inattaquable, irréfutable.

 

L’objectif de Nicolino est tout autre : offrir un panorama complet, en même temps qu’il voudrait donner une idée de l’intégralité (!?) des données actuellement à disposition. Et le tout en 428 pages, parsemées ici ou là et de loin en loin, de quelques notes de bas de page pour indiquer la source. En réalité, pour traiter un sujet aussi varié, aussi complexe, avec l’intention, en plus, de retracer tout l’historique de la question, il faudrait dix gros volumes.

 

Conclusion : « Qui trop embrasse mal étreint ». Car le résultat d’une telle démarche est qu’on a trop souvent l’impression de rester à la surface des choses et, plus grave, que l’argumentation manque de consistance, l’affirmation tenant alors lieu de preuve. Avouez que c’est embêtant pour un livre qui voudrait pousser un cri d’alarme, de ne pas pouvoir être pris complètement au sérieux. Quand on entreprend de dénoncer, il faut que la démarche (sérieux, méthode, rigueur ...) soit irréprochable d'un bout à l'autre.

 

Il n’en reste pas moins que le tableau d’ensemble est terrifiant. Ce sont pas moins de 47.373.533 substances chimiques (p. 406) qui ont été mises au point par l’homme depuis les débuts de l’industrie chimique. Dont 34.961.413 sont commercialement disponibles. Sur ce total effarant, seules (si l’on peut dire) 248.055 substances « ont été enregistrées » ou « réglementées ».

 

Et les autorités européennes, sous la pression des lobbies de l’industrie chimique, ont consenti à réduire à 30.000 le nombre de celles qui devaient passer un « test d’évaluation » (programme REACH) pour mériter une autorisation de mise sur le marché. L’image de l’iceberg (10% au-dessus, 90% en dessous) utilisée par Nicolino p. 406 est donc éminemment trompeuse : le rapport est en réalité de 0,7% à 99,3%. Si l’on retenait le chiffre de 30.000, on tomberait dans le négligeable.

 

L’ingéniosité combinatoire des chimistes pour imaginer sans cesse de nouveaux procédés de fabrication et pour inventer des molécules nouvelles propres à des milliers d’usages semble donc sans limites. Et ce qui apparaît constamment au cours de l’histoire, dans l’attitude des industriels de la chimie, c’est qu’ils visent exclusivement l’efficacité au moindre coût de leurs produits dans l’usage pour lequel ils étaient prévus. Et qu'il font tout pour empêcher régulations et réglementations qui risqueraient de nuire aux affaires, à la compétitivité et aux profits.

 

Cela veut dire que les effets que ces produits peuvent avoir par ailleurs semblent le cadet de leurs soucis. Et qu’il faut un acharnement hors du commun (Theodora Colborn, Rachel Carson, André Cicolella, ...) pour faire parvenir jusqu’aux sphères de décision la moindre remise en cause de leur innocuité. Ce que je retiens principalement du livre de Fabrice Nicolino, c’est l’impression de collusion régnant en haut lieu entre les responsables politiques, les décisionnaires administratifs et le haut encadrement des entreprises industrielles.

 

Je compare avec ce que j’ai entendu récemment, venant de bons connaisseurs de la question, au sujet des « portes tournantes », ces hauts fonctionnaires de l’Inspection des Finances qui font la navette entre le Ministère des Finances et le haut encadrement des banques. Tout ce petit monde (vous avez dit « conflit d'intérêts » ?) surveille jalousement son pré carré pour que nul n’empiète sur ses prérogatives et  ne menace de faire un jour bouger l’ordre des choses et des privilèges de caste.

 

La situation est à peu près identique dans le domaine de la chimie, la règle suprême étant qu’il serait inadmissible que des interventions ou des regards extérieurs viennent nuire aux affaires, et qu’il faut tout faire pour éviter ça. Le cas de l’amiante est évidemment le plus scandaleux et le plus connu, illustrant à merveille la thèse selon laquelle l’industrie chimique jouit d’une impunité totale quand quelqu’une de leurs substances a répandu la maladie et la mort dans la population des travailleurs qui la côtoient.

 

Nicolino évoque d’autres cas, tous plus ou moins célèbres : le DDT et autres pesticides ; l’isocyanate de méthyle, qui tue et estropie encore à Bhopal, trente ans après la catastrophe de l’Union Carbide ; l’infinie variété des matières plastiques et leurs mille et un effets méconnus découlant de leur omniprésence dans notre environnement immédiat ; l’incroyable inconscience à la limite du crime de ceux qui mettent sur le marché et ne cessent de vanter les mérites de toutes sortes de substances désormais connues pour être des « perturbateurs endocriniens » ; les étonnantes (et loin d'être toutes  connues) propriétés des produits issus des nanotechnologies ; et je conseille la lecture du chapitre 12, « Mais où est donc passé le spermatozoïde ? » ; … La liste semble interminable.

 

Si encore la population pouvait faire confiance aux classes dirigeantes pour prendre souci de la santé du plus grand nombre … Mais non, la complicité de celles-ci avec les industriels est tellement bien organisée qu’il faut des cas très avérés de corruption pour qu’elle apparaisse au grand jour. La plupart du temps, le bon peuple n’y voit que du feu. Par exemple, les instances mises en place en France et en Europe pour veiller en matière de santé publique comprennent dans leurs rangs plus d’un scientifique ayant travaillé auparavant pour l’industrie chimique. "Conflit d'intérêts" est un odieux euphémisme.

 

Bref, on a compris : le titre un peu trop spectaculaire, accrocheur et vendeur du livre de Nicolino n’est malheureusement pas une exagération. Certes, on déplore l’aspect un peu fourre-tout superficiel, mais on reste assommé par la brutalité et l'énormité du constat d’ensemble. 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

samedi, 24 janvier 2015

WILLEM, CHARLIE ET LES ECOLOGISTES

Je me refuse à parler de "liberté d'expression", de "provocation", de "blasphème", d' "offense à Mahomet", qui sont des formules toutes faites plus ou moins vidées de leur substance : je voudrais que tout le monde admette une fois pour toutes que chaque citoyen français

 

A LE DROIT DE SE MOQUER DE TOUT.

 

NULLE OPINION NE DOIT CONSTITUER UN DELIT. 

 

Et ce droit est sans limite : l'univers des mots n'a jamais fait et ne fera jamais couler le sang. Cessons de confondre le monde du langage (l'arbitraire du signe, Saussure, signifiant/signifié, tout ça) et le monde de la réalité matérielle (pour Saussure le "référent" : le signifié, disons, pour faire clair, le mot "chien" n'a jamais mordu aucun facteur).

 

Il est honteux d'assimiler quelque parole que ce soit (fût-ce l'incitation à la haine raciale) à un acte, fût-il "en puissance". Le vrai démocrate érige une muraille infranchissable entre, d'une part, le verbe, et d'autre part, la croyance au verbe. Entre la Lettre et l'Esprit de la Lettre. Le vrai démocrate met la Lettre à distance. Il la soumet à examen. 

 

Il est démocratiquement très inquiétant que, sous couvert de respect et de tolérance (et puis quoi, encore ?), des gens par ailleurs instruits confondent la mot avec la chose. Il devrait être interdit d'interdire de prononcer certains mots par crainte de voir certaines choses se produire réellement. Pantagruel le dit à Panurge (Tiers Livre, XX) : « Si les signes vous faschent, ô quant vous fascheront les choses signifiées ».

 

A elle toute seule, la croyance que le mot porte intacte, dans le sens que lui accorde un pauvre dictionnaire particulier et partisan, la VÉRITÉ pure et sans tache, cette croyance est porteuse de mort. Restons vivants : enseignons la polysémie aux affolés dangereux qui restent prosternés au pied de la Lettre.

 

La pénalisation de quelque parole que ce soit, l'interdiction de quelque opinion que ce soit, la condamnation de l'auteur de quelque déclaration que ce soit sont des insultes à la démocratie. Une saloperie pourvoyeuse de haine. Supprimons le délit d'opinion du Code Pénal.

 

 

*********************************************** 

 

Willem doit être un peu asocial : cette infirmité lui a sauvé la vie. Il déteste en effet les conférences de rédaction. Il aurait dû théoriquement se trouver avec les autres. Je ne sais pas quel est aujourd’hui son état d’esprit. Quels sont ses états d’âme (s’il en a une, ce dont il n’est sans doute pas persuadé). Comment il pense à ses copains disparus. Willem est le dernier survivant des "anciens". Aussi précieux désormais qu'un monument historique.

WILLEM1.jpg

En révisant mes vieux Charlie Hebdo, je suis tombé sur cette page parue le 3 juillet 1972 (n°85). Et je trouve épatant et incroyable que, dans la même revue, aient pu écrire et dessiner des gens aussi dissemblables et opposés que ce Hollandais qui estropie le français dans la joie et la bonne humeur, et des gens comme Cabu, cet écolo précoce, et Pierre Fournier, l’oublié, tué il y a bien longtemps par le surmenage imposé par la gestion du destin de La Gueule ouverte. Un intransigeant de l’écologie, lui.

WILLEM2.jpg

C’est peut-être à Fournier que Willem répondait dans la page que j’essaie de restituer ici, découpée tant bien que mal pour les besoins de la cause. On a compris : l’écologie, ce n’est carrément pas son truc.

WILLEM3.jpg

Mais le plus génial dans cette page, selon moi, sous le coup de griffe caricatural donné aux purs et durs de la nature, c’est tout de même la prophétie qu’elle contient.

WILLEM4.jpg

Car pensez-y, les débats sur le réchauffement climatique tournent autour de quoi, en définitive ? Rien d’autre que l’avance des pays développés sur les pays en développement, en termes de progrès technique et de confort matériel. Ou alors l'inverse : le retard de ceux-ci sur ceux-là.

 

Enfin ça, c'est la phraséologie officielle, surtout chez les tiers-mondistes et autres O-N-G-istes soucieux de « porter secours aux déshérités de la planète ». Je précise que je n'ai rien contre les déshérités de la planète. J'ai juste envie de vivre ma vie le mieux possible. Mon égoïsme foncier n'est pas pire que celui des milliards d'autres humains.

WILLEM5.jpg

« Dans dix ans nous aurons te dépassé », dit le personnage. Dix non,  quarante, c'est sûr.

Suivez mon raisonnement, il sera simple. Les pays pauvres veulent du développement pour rejoindre les pays déjà développés. Donc ils veulent de la croissance économique.

WILLEM6.jpg

Donc les pays pauvres veulent de l’énergie pour faire marcher des industries et pour produire et vendre des biens. Pour s'enrichir et améliorer leur sort.

WILLEM7.jpg

Donc les pays pauvres veulent du réchauffement climatique. Puisque l'énergie pour faire marcher des industries, c'est précisément ce qui a produit le réchauffement climatique. C’est mathématique.

WILLEM8.jpg

Le pire, c’est qu’au nom de la justice et de l’égalité, ils y ont droit. Nous ne pouvons pas leur refuser, si nous croyons que notre façon de faire est un modèle. Nous sommes coincés. L'humanité est dans la nasse.

WILLEM9.jpg

C’est rassurant : quand tous les pays du monde seront développés, le monde sera mort. Bon, c’est vrai, Willem se trompe dans sa conclusion : les anciens pays pauvres seront aussi morts que les riches.

WILLEM10.jpg

La marque de la voiture rappellera quelque chose à certains. Nul doute qu'ils seront sensibles à l'ironie de Willem. Peut-être même que ça les amusera.

Mais si cette page de 1972 n’explique pas tout, elle explique un peu du monde tel qu’il se présente aujourd’hui à nos yeux émerveillés et terrifiés. Bon courage aux négociateurs de Paris-Climat-2015, la conférence qui doit avoir lieu en décembre prochain..

 

Bon courage à l'humanité.

 

Voilà ce que je dis moi.

jeudi, 25 décembre 2014

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT

4/4  

L’histoire produit aussi sûrement son propre sens à l’insu de ses acteurs que le professeur, comme ses élèves (quand ceux-ci sont de bonne volonté, le laissent faire et vont jusqu'à l'écouter), ignore tout de ce qui restera du cours entendu ce jour, au bout du compte. L’essence et le destin du présent sont d’échapper à toute prise de l’esprit.

 

Vivre et savoir qu’on vit, ça se fait toujours en deux temps. Le présent et regarder le présent, ce n'est pas la même chose. C’est comme festoyer et prendre des photos du festin : les deux temps sont incompatibles. Celui qui prend les photos se met en dehors. Ce qui lui permet d'avoir une idée du taux d'alcoolémie et de sa progression au cours du repas. Lui seul voit à peu près où ça va.

 

Mais là l’humanité, dans son ébriété, a quand même commencé à apercevoir le mur du fond. De plus en plus de photographes observent le festin, et commencent à s'inquiéter de voir le chiffre de l'éthylomètre grimper vers des sommets jamais atteints. Le record de cette Polonaise arrêtée en Lorraine au volant de sa voiture, dans les années 1990, avec un taux de 9,4 g. (si, si !) par litre de sang, a sans doute été déjà battu. Je retarde : après consultation de quelques sites, je vois des chiffres de 10, de 11. Je vois même un 13,74 g/litre (comme par hasard, c'est en Pologne, comme quoi, les dictons ...).

SERRE CLAUDE MUR DU FOND.jpg

Dessin de Claude Serre.

L'humanité a commencé à comprendre que, à force de s’approcher de plus en plus vite de la ligne d'arrivée, l’écrasement final devenait de jour en jour plus crédible et probable qu’une simple hypothèse de laboratoire, purement spéculative au départ.

 

Et les plus lucides ont commencé à pousser le cri du « lanceurdalerte », vous savez, ce curieux animal dont l’espèce a surgi dernièrement d’on ne sait quel croisement d’espèces plus sauvages les unes que les autres, qui effraie jusqu’aux chefs d’Etat les plus puissants, qui n’en dorment plus la nuit. Il faut dire que le cri du « lanceurdalerte » a quelque chose de glaçant, capable de vous transpercer jusqu’aux os comme une pluie de plein hiver.

 

Ceux qui l’ont entendu, un soir au fond des bois, rapportent l’intensité de la frayeur froide de la mort qui les a alors saisis, même si aucun n’est d’accord sur son identification. Est-ce que le « lanceurdalerte » caracoule ? Grumelle ? Peupleute ? Truisotte ? Margaude ? Roume ? Pupule ? Cageole ? Craque ? Les avis divergent. Toujours est-il que ce flou n’est pas fait pour rassurer les foules. 

 

C’est d’ailleurs pour ça qu’on organise des battues mondiales au « lanceurdalerte », qu’on le réprime, qu’on le condamne, qu’on l'enferme, quand on peut mettre la main dessus. Beaucoup en tout cas les étriperaient volontiers, sans doute pour se repaître de leur chair, bien que personne, aux dernières nouvelles, n'ait encore goûté à celles de Julian Assange ou d'Edward Snowden.

 

Quoi qu’il en soit, de plus en plus de gens adhèrent à l’idée qu’il faut lutter contre le réchauffement climatique. Mais comment ? C’est là que ça devient amusant. Tout le monde est d’accord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais personne ne pense être pour quelque chose dans la chose. Non, c’est ces salauds de « gaz à effet de serre » !  Qu’est-ce qu’on attend ? Si on les attaque, on n’en fera qu’une bouchée, c’est sûr.

 

C’est comme si les gaz à effet de serre venaient d’un autre système solaire. Des aliens, quoi. En cas de crise, l'étranger est un bouc émissaire commode. Extérioriser le danger est très utile, non seulement pour éviter de heurter la sensibilité des populations d'électeurs, mais aussi pour les rassembler derrière un étendard. Le sens des responsabilités, oui, mais n'exagérons pas : il faut se faire réélire.

 

Seuls les plus informés s’inquiètent de l’ampleur de « l’empreinte carbone » que leurs activités laissent dans l’atmosphère. Et seuls quelques héros, petite élite illuminée, agissent en conséquence, et amorcent le mouvement de décroissance en commençant par eux-mêmes. Autrement dit : pas lourd. Insuffisant.

 

En fait, ils ne l'amorcent pas, ils l'"anticipent" parce qu'ils se disent  que, de toute façon, plus nous retardons le moment de la décroissance, plus celle-ci sera soudaine, brutale et violente. Ils ont sans doute raison. L'humanité prendra alors la mesure, "in vivo" et en direct, de ce que signifie l'expression "sélection naturelle" en vitesse accélérée. La guerre de 14-18, en comparaison, aura été un aimable amusement tirant en longueur. Enfin, on peut se rassurer en se disant que, plus il y aura de bouches à mourir, moins ça en fera à nourrir ensuite. Pardon, je sais que je ne devrais pas.

 

La plupart des gens, moi le premier, ne changent rien à leur façon de faire, tout en veillant, au mieux, à être raisonnables au quotidien en ne consommant que le strict nécessaire, en y ajoutant la part absolument indispensable de superflu, celle qui donne à l’existence les couleurs, les sons, les parfums, les saveurs, enfin tout ce qui fait qu’on a envie de mourir le plus tard possible.

 

Oui, je suis indécrottable, mais je me console en me disant qu’il y a pire que moi et que, finalement, mon « empreinte carbone » représente l'infinitésimale partie d’une minuscule virgule d’atome perdue dans le magma du texte de l’acte d’accusation que la planète (Gaïa) a depuis quelques dizaines d’années commencé à dresser contre les activités humaines. Je pense ici à Isabelle Stengers et à sa formule « l'intrusion Gaïa » (dans Au Temps des catastrophes, après La Sorcellerie capitaliste).

 

Ce qui frappe, c’est l’impavidité de tous ces responsables (viande de qualité mafieuse) des nations terriennes qui se disputent pour savoir qui doit commencer par réduire ses rejets de CO2 dans l’atmosphère, mais qui s’entendent comme larrons en foire pour refuser de remettre en question le principe même du développement et de la sacro-sainte croissance pourvoyeuse d'emplois (paraît-il) : les riches ne veulent rien perdre, les pauvres veulent les rejoindre, quoi de plus normal ? C’est ainsi, aujourd’hui, qu’on mesure les progrès de la démocratie dans le monde. Paraît-il. Nous crèverons donc ensemble, mes frères.

 

La Terre suit sa logique : elle prépare l'addition, et soyons sûrs qu'elle n'oubliera rien. Celui qui veut se « développer » est doté d'un appétit de combustible proprement gargantuesque, sans parler de toutes les matières qui entrent dans les ingrédients du dit développement. Appelez celui-ci « durable » si ça vous amuse, la Terre comptabilise. Car la logique ne change pas, et reste celle d’un développement de prédation : extraire, produire, fabriquer, vendre, consommer, jeter. Gare au moment de payer : la douloureuse sera salée.

 

« Energie », fossile ou non, c’est le fin mot (le mot de la fin ?) de la civilisation qui est la nôtre. Il se trouve que c’est aussi la mienne, et que je n’ai aucune envie de lorgner vers d’autres sagesses (yogis, gourous, lamas, bouddhas, chamans, mystiques, derviches tourneurs, … la liste est interminable) que celles qu’elle nous a léguées. Je trouve déjà le paquet bien assez volumineux à digérer.

 

La planète est décidément tout sauf raisonnable d’avoir donné naissance à l’espèce humaine (j'avais trouvé cette idée formidable dans Malicorne, d'Hubert Reeves). Notre civilisation est sans doute une erreur fatale, mais c’est la mienne. Or, on le sait : « Errare humanum est » (ne pas traduire : l'homme est une erreur). Ne comptez pas sur moi pour chanter en chœur le refrain : « Il faut sauver la planète ». Je l'ai dit, je ne suis pas militant écologiste. De même que certains font des vers de mirliton, tout juste aimerais-je être considéré comme un « mirlitant ».

 

La planète est une écervelée. Elle n'avait qu'à faire comme Plick et Plock : réfléchir avant d'agir. Bien fait pour elle. Et en passant : bien fait pour l'humanité !

PLICK REFLECHIR 1.jpg 

Car c'est trop tard, le mal est fait. Il est temps de réciter des poèmes. Allez, reprenez gaiement après moi, « A tempo » (la consigne de Riccardo Muti au public avant que la salle reprenne le « Va pensiero » de Nabucco à la Scala, contre la politique culturelle de Berlusconi, en sa présence)  :

 

« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons.

 

Verse-nous ton poison, pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! ».

 

Ce n’est pas moi qui le dis : c’est un prophète. L'humanité semble possédée de l'enthousiasme malade et désespéré manifesté ici par Baudelaire. Malheureusement, la conscience n'apprend que ce qu'elle apprend. Ce dont elle hérite est toujours de seconde main : ce n'est pas pareil. Quant au reste, il n'a pas d'existence. Démerdons-nous avec ça. Ce n'est peut-être pas possible.

 

Comme disait Desproges (qui se savait condamné) : « Vivons heureux en attendant la mort ». Je plains juste les vivants qui viennent après nous.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

FIN

mercredi, 24 décembre 2014

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT

3/4

 

Le malheur du monde, à dire les choses de la façon la plus cynique, est venu de la démocratisation (tout le monde a droit au développement). Si le seul petit milliard (même pas) d’humains vivant à l'aise auquel j’appartiens avait continué à piocher dans la caisse planétaire pour se gaver, tout aurait pu continuer comme devant. La misère du plus grand nombre aurait permis d'endiguer la pollution. Mais voilà, il y a ce satané esprit de justice et son furieux souci d’égalité.

 

Pour poursuivre dans le cynisme, si « l’occident » avait gardé son opulence pour lui, tout aurait continué à baigner dans l’huile. Et j’aurais continué à donner un peu d’argent chaque année – par « charité » – pour les « pays du tiers-monde ». Mon égoïsme naturel n’y aurait rien trouvé à redire. Une vraie dame patronnesse, je vous dis.

 

Mais la consommation est devenue un droit universel (je rappelle en passant que « détruire» est l'un des sens de « consommer»). Le confort à l’américaine est le Graal unique de sept milliards d’hommes. C’est de ce fantasme de « la croissance pour tous » que la planète va crever. Bon, c’est vrai qu’en y regardant de plus près, on pourrait se dire aussi que la « démocratisation », la « justice », l’« égalité » et tous les grands principes ont bon dos.

 

C’est sûr, pour s’enrichir, le marchand ne doit pas cesser de vendre. Rien de mieux pour cela que de « s’ouvrir de nouveaux marchés ». Et pour cela, de tout faire pour que des « classes moyennes » (synonyme assez exact de « consommateurs », c'est-à-dire tous les gens sans pouvoir réel mais disposant de quelques ressources financières, étroitement contrôlées) émergent et se développent dans le monde entier. Développer les pays pauvres, c’est inventer les milliards potentiels des futurs acheteurs qui accroîtront la fortune de ceux qui ont quelque chose à vendre. Ford lui-même tenait à ce que ses ouvriers eussent les moyens d’acheter ses voitures et les payait en conséquence.

 

Ecoutez-les, tous les alligators, parler de l’Inde et de la Chine, où le phénomène « classes moyennes » est récent mais perceptible. Ecoutez-les se faire les promoteurs acharnés de la lutte contre la pauvreté, la misère. Ecoutez-les s’apitoyer sur le sort de ces pauvres Burkinabés, qui « vivent avec à peine quelques dollars par jour ». Et au Malawi, il paraît que c’est avec un seul dollar. On dirait presque que des dollars en plus grand nombre leur donneraient davantage de joie.

 

Belle motivation, en vérité, que la lutte contre la misère, quand elle est menée dans l’espoir de transformer les assistés actuels en clients à venir. De leur donner le moyen de gagner du pognon pour pouvoir ensuite le leur piquer en leur vendant des biens de consommation : c'est du moyen terme, mais le procédé est infaillible, et l'investissement rentable. Le loup marchand de soupe s'est déguisé en agneau démocrate et altruiste pour entrer dans la bergerie au trésor. De la moitié gauche de la bouche, il appelle ça "venir en aide aux déshérités", de la moitié droite, "créer de la richesse en travaillant à la prospérité générale". Pour y arriver, il faut juste un peu d'entraînement.

QRN5.jpg

Les amateurs reconnaissent le trait de Franquin dans QRN sur Bretzelburg.

Nous sommes nous-mêmes des clients enchaînés aux produits que nous jugeons indispensables. Pour quelle raison croyez-vous que les sociétés européennes sont toutes de droite ? Pourquoi la gauche elle-même a-t-elle viré à droite ? Mesurez donc les scores des gauches aux élections. Et dites-vous que nos populations ont acquis une mentalité de propriétaires. Voyez les islamistes radicaux : on est révolutionnaire quand on n’a plus rien à perdre.

 

Quand on n'a aucune envie de perdre quoi que ce soit, on est forcément de droite, classe ouvrière comprise. Ce qui ne veut pas dire que les fascistes islamistes sont de gauche, évidemment. Et je le dis sans fierté particulière, mais sans honte non plus : de ce point de vue, je suis sans hésitation de droite. S'agissant de sécurité matérielle, je fais partie de ceux qui ne sont (en gros) ni à plaindre ni à envier, et je ne tiens pas à ce que ça change.

 

Et regardez l’Europe. Pas besoin de s’interroger sur les causes de la droitisation générale du continent (même en Suède !), au rythme effréné où elle se fait dépouiller de tout ce qui a fait sa « splendeur ». Ils ont commencé avec la production industrielle (les « délocalisations », qui ont consisté à vendre nos capacités industrielles aux Chinois pour faire plaisir aux actionnaires : compression des coûts, salaires réduits, rentabilité élevée, transferts de technologie, déchaînement des échanges internationaux, ...).

 

Et ça a continué avec la dégringolade promise de ses richesses, de son travail, de ses identités nationales (la France étant la plus impatiente de brader la sienne). L’Europe devient un Eldorado au moment précis où sa faiblesse devient criante, même aux yeux des plus pauvres, qui prennent d’assaut cette « forteresse » devenue un énorme ventre mou, à piller impunément. En vérité, je vous le dis : l'Europe sera pillée. Impunément. On en est encore loin, mais pas tant que ça.

 

Je reviens à la conquête des « nouveaux marchés » (ex-pays pauvres). Ils font bien les choses, les marchands : ils envoient en avant-garde les prestataires de services humanitaires, organisations caritatives et autres généreux experts en discours s’adressant directement au cœur, aux sentiments, aux émotions des gens qui ont encore un peu de pognon. Même Bill Gates consacre une part de son énorme fortune au « développement des économies des pays pauvres ».

 

Tu parles, il faut surtout penser au développement des marchés futurs. Pas bête. Et puis c’est vrai, après tout, de quel droit refuserait-on à un humain les bienfaits du smartphone, de l’écran plat et du four à micro-ondes ? C'est aussi ça, le souci démocratique de la justice et de l'égalité : l'accès à l'hypermarché. A ce propos, il ne faut jamais résister à la tentation de citer Alexandre Vialatte.

 

« La vie, naguère, était dictée par le décalogue, l’opinion des voisins, les snobismes locaux et les ouvrages de la baronne Staffe. Elle laissait assez de place à l’homme pour se livrer, par le moyen de quelque gymkhana exécuté entre ces tabous, à la vertu, au dévouement, à l’adultère mondain, au dressage des bassets, à l’assassinat des caissières, au trépas sur les champs de bataille, bref pour avoir une âme immortelle et en faire un usage grandiose et personnel. L’homme avait le droit d’être sublime ou sordide. Sa vie était un jeu dramatique et passionnant. 

 

Adieu ces libertés et ces exaltations ! L’homme a perdu le loisir charmant de falsifier un testament, de lire Montaigne ou de tuer des petites filles. Il ne s’agit plus aujourd’hui que d’obtenir la blancheur Cerfeuil, de sourire Kibrille et de vivre Marie-Chose. On n’a plus le temps que d’être un client. Et d’obéir aux magazines. La conduite de l’homme est dictée par le réfrigérateur Machin, le bloc-évier, la poubelle à pédale. Il est vaincu par ses conquêtes. C’est le bagnard de l’appareil électroménager. » La Montagne, 18 février 1968.

 

Que conclure de mon petit raisonnement ? Un certain Henri Provisor avait trouvé une formule percutante, pour un livre dont je ne me rappelle que le titre, Le Rôle des mécanismes aveugles dans l’histoire qui se fait (IREP, 1998). L’expression « mécanismes aveugles » convient ici à merveille. Personne n’est en mesure de savoir à l’avance le rôle que ses actions auront joué dans l’histoire en train de se faire.

 

Personne n’échappe à l’implacable loi : tout le monde est en dessous de la conscience historique, à commencer par les acteurs qui rêvent d'écrire le scénario de l'avenir et de peser de toutes leurs forces pour influer sur son cours et préserver leurs intérêts. Tout le monde est aveugle, personne ne maîtrise le processus. Corollaire accessoire : il ne saurait y avoir de complot. Il n’y a pas de "gouvernement invisible".

 

Cela dit, qu'il n'y ait pas de complot ne veut pas dire qu'il n'y a pas de comploteurs, authentiques ou fantasmés (francs-maçons, juifs, islamistes, groupe Bilderberg, Tricontinentale, CIA, lobbies divers (industries agro-alimentaires, chimiques, financières) et tutti quanti ...). Mais même eux ne sont pas au courant de l’impact final de leurs menées et de leurs agissements sur le destin du monde. Faire pression sur les gens au pouvoir ne signifie pas forcément atteindre les objectifs qu'on s'est fixés.

 

Il n’y a pas de gouvernement mondial (ce dont certains accusent le groupe Bilderberg). Tout juste des Susan George peuvent-elles voir (Les Usurpateurs, Seuil, 2014) dans le forum de Davos une préfiguration de ce « gouvernement invisible » qu’appelait de ses vœux, dès 1928, Edward Bernays, le père des procédés de manipulation mentale par la publicité (le modèle restant sa campagne pour les cigarettes Lucky Strike). Le livre de Susan George n'est pas dénué d'arguments percutants. Et pas drôles du tout. Dans la nasse, on est, d'après elle. Je suis hélas obligé d'être assez d'accord.

 

A ce propos, je reste toujours stupéfait devant les pirouettes finales auxquelles se livrent des auteurs sérieux pour clore des ouvrages sérieux « sur une note d'optimisme». C'est ainsi que, obsédé par l'exigence de finir son livre en « happy end», Lewis Mumford, dans Les Transformations de l'homme, après avoir dressé un tableau accablant et terrifiant de la marche du monde et de la mécanique infernale qui le promet à une destruction à venir, opère un retournement aussi soudain que cocasse dans les deux derniers chapitres en abandonnant le pessimisme de sa « possibilité théorique» au profit d'une « probabilité historique» infiniment plus souriante et rassurante (on trouve ça p. 177).

 

C'est encore le cas, paraît-il, du dernier ouvrage de la Canadienne Naomi Klein, dont la critique radicale du capitalisme est bien connue de ceux qui la connaissent. C'est Jean-Pierre Dupuy qui en parle dans un numéro récent du Monde, évoquant un « tour de passe-passe» qui fait d'une nécessité une certitude : « De "nous ne pouvons nous sauver qu'en sortant du capitalisme", [elle] déduit "nous allons en sortir". Alors que tout montre que nous sommes plus éloignés que jamais de cette issue». Lui au moins accepte de ne pas prendre sa vessie pour une lanterne et ses désirs pour des réalités. Je suis bien d'accord avec lui. Mais personne, à commencer par ceux qui ont gardé une « âme d'enfant », ne renonce aisément à l'espoir.

 

Je dois voir les choses trop en noir. Peut-être même ne suis-je plus un enfant ? Ce serait terrible.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mardi, 23 décembre 2014

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT

2/4

SERRE CLAUDE MUR DU FOND.jpg

Même les politiques planétaires sont d’accord sur ce qu’il faut faire : limiter le dégagement atmosphérique des désormais célébrissimes « gaz à effet de serre », mais en disputant à tous les autres la palme de champion dans la course de lenteur. Tout le monde est d’accord, mais déploie des trésors de politesse pour laisser passer tout le monde avant lui dès qu’il s’agit de prendre des mesures concrètes : « Après vous, je vous en prie. – Mais pas du tout, je n’en ferai rien ».

 

Pourtant, la solution est là, à portée de main. Elle crève les yeux. Mais elle les crève si bien qu’elle échappe aux regards les plus attentifs et perspicaces. C’est très simple : pour résoudre un problème, il faut remonter à sa cause. Une fois celle-ci identifiée, c’est encore plus simple : il faut la supprimer. Résultat : plus de cause, plus de problème. C.Q.F.D.

 

La cause ? En un mot comme en cent : les activités humaines. Pas toutes : seulement celles qui consistent à brûler de toutes les manières possibles toutes sortes de matières, qui servent à faire tourner toutes sortes de machines, qui servent à produire toutes sortes de produits, qui servent aux hommes à toutes sortes de choses, comme se nourrir, se loger, se déplacer, etc. Mais aussi (et essentiellement) à faire toutes sortes de choses inutiles, voire nuisibles. Tout ça fait déjà beaucoup. 

 

Pour résumer, la cause du réchauffement climatique est à chercher dans tout ce que nous appelons nos « conditions matérielles de vie ». Sans être pour le moins un luddite acharné attendant fiévreusement de les détruire, j'observe que les machines (avec leurs moteurs gourmands), voilà l'ennemi public n°1 de la planète. Toutes, sans exception, y compris celles dont je ne peux me passer.

 

Notre mode de vie tout entier, qui est la cause directe du réchauffement climatique, n'a été rendu possible que par l'avènement de la machine, devenue toute-puissante, avec son amant infernal et maudit : le combustible qu'il faut mettre dans son moteur. Les savants appellent ça « réchauffement d’origine anthropique ». Nous menons des existences de goinfres : nous engloutissons la planète morceau par morceau. Et les morceaux ne cessent de croître en taille et en nombre. Mais comme chacun de nous pris individuellement n'en dévore qu'un fragment infinitésimal et qu'il est impossible de se représenter au milieu de sept milliards d'autres pareillement occupés, le dégât global a bien du mal à nous entrer dans la conscience.

 

C’est vrai que le bruit court que nous sommes de plus en plus innombrables (est-ce bien raisonnable, docteur ? Je pose la question aux « progrès de la médecine »), et que chacun a tendance à se servir de ce qu’il a sous la main pour se maintenir en vie, lui et les siens, et si possible améliorer son sort. Comme dit le proverbe : « Plus on est de fous, plus le gâteau rétrécit ». Encore, si seulement chaque humain perdait du poids au fur et à mesure ... Mais non, au contraire. Voyez l'appétit des obèses. Et c'est toute l'humanité prise dans sa globalité qu'il faut considérer comme obèse.

 

Maintenant, écoutez-les, les maîtres. Les avez-vous entendus dire quelque chose de ce genre, dans les conférences internationales et les « Grenelle de l’environnement » ? Non. Puissants des nations et des multinationales – ces larrons en foire – s’entendent à merveille pour refuser de choquer les populations en les prenant à rebrousse-poil, et pour se contenter de proclamer leur grandiose intention d’en finir définitivement avec le réchauffement climatique, vous savez, cet épouvantail à la silhouette finalement assez vague pour que tout le monde se dise que non, il n’y a aucune urgence.

 

Nous avons tout le temps de prendre notre temps. Pratique, finalement, cet épouvantail planté au milieu du champ médiatique universel : à force de le voir dans le paysage, les petits oiseaux prédateurs que nous sommes se sont familiarisés avec l’air revêche du bonhomme, sur les épaules duquel ils viennent désormais se reposer en toute confiance après chaque orgie pillée sur « la ressource ».

 

Le « réchauffement climatique » est désormais une fable très anodine, un slogan, une rengaine. Il fait partie du paysage. On fait avec. Autrement dit, les responsables ont décidé de ne rien changer. Pas question de bouleverser nos habitudes et de remettre en question nos avantages si durement acquis !

 

Ce fut d’ailleurs une des premières grandes affirmations de George W. Bush après le schproum du WTC le 11 septembre 2001 : « Personne au monde n’arrivera jamais à modifier en quoi que ce soit le mode de vie des Américains » (je cite en substance). Tout le monde sait que c’est précisément ce mode de vie qui provoque la hausse généralisée des températures, mais personne ne tient à perdre son poste à hautes responsabilités et grosses rémunérations en disant la vérité. La démocratie élective et représentative est à ce prix : le mensonge. De toute façon, celui qui la dirait, cette vérité, se ferait aussitôt étriper par la foule (« Le premier qui dit la vérité, Il doit être exécuté », Guy Béart, 1968).

 

Et pas question de revenir en arrière, n’est-ce pas : « Vous voulez revenir à la bougie ? ». Non, je ne veux pas revenir à la bougie. Les bougies, j'en garde en réserve, en cas de panne d'électricité. Moi je suis d’accord, grosso modo, avec cette façon de vivre : je n’en ai pas connu d’autre, et je n’en veux pas d’autre.

 

Et je n'abuse pas : garder une bonne température ambiante chez moi, les légumes au frais, quelques réserves « au cas où » dans le congélateur, une machine pour laver le linge, une pour la vaisselle, des magasins pas loin pour approvisionner : il n’y a pas à dire, je tiens très raisonnablement à mon confort. Je tiens à mon mode de vie. Et je ne reconnais à personne le droit de m’en imposer un autre. Oui, je suis complice. Pas fier de l’être, mais pas honteux non plus. C’est ainsi, je constate. Je ne suis pas un militant écologiste.

 

Le cancer des abus et de la déraison n'est pas de mon fait, mais à chercher du côté des armées de la finance et du profit, du côté de la technique et de la confiance aveugle dans ses innovations pourvoyeuses de « progrès ». Cette prolifération cancéreuse découle de la course précipitée à laquelle se livrent les grands conglomérats, ces nouveaux empires aux dimensions de la planète, qui ont réduit l'idée de mondialisation à sa plus simple expression de féroce compétition et de guerre impitoyable entre humains, quel que soit le prix en vies humaines à payer (l'isocyanate de méthyle de l'Union Carbide à Bhopal, trente ans après la catastrophe, continue à tuer).

 

Moi, pour mon compte, je plaide non coupable. Mais je demande : à quand un tribunal pour juger ces crimes-là ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

lundi, 22 décembre 2014

LA VÉRITÉ SUR LE CLIMAT

1/4

réchauffement climatique,écologie,climatologie,claude allègre,climatosceptique,pays émergents,pays en développement,pays les moins avancés,gaz à effet de serre,co2,ch4,nf3,forêts primaires,déforestation,industrie chimique,françois hollande,politique

Le réchauffement climatique ? Vous voulez que je vous dise ? Tout le monde sait, personne ne veut faire. Le diagnostic, tout le monde est d’accord (à part quelques doctrinaires endurcis du genre Claude Allègre, le pauvre, il est bien malade, paraît-il) pour dire qu’on court à la catastrophe.

 

Personne ne veut de la conclusion logique du constat : en finir avec le luxe outrecuidant dans lequel se vautre une partie de plus en plus ample de l’humanité depuis l’aube de l’âge industriel (en gros : deux siècles). Et dans lequel les « émergents », les « en développement » et les « PMA » (ça ne veut pas dire je ne sais quoi d'à la mode en rapport avec la procréation, mais « Pays les Moins Avancés ») trépignent d'impatience de se vautrer bientôt à leur tour. Tout le monde veut sa bagnole, sa clim', ses frigo-congel-télé-smartphone-micro-onde. Allons-y gaiement. Le mode de vie à l'américaine de 300 millions d'individus étendu à 7.000 millions (multiplication par 23).

 

Un seul remède au réchauffement climatique : cesser de piller les ressources de la planète en combustibles fossiles et autres matières premières destinées à nos appareils, machines et autres gadgets que seule la vieille habitude de les avoir toujours connus nous a amenés à considérer comme utiles, nécessaires, indispensables. Naturels, pour ainsi dire.

 

Ce n’est pas de diminuer les émissions de gaz à effet de serre que l’humanité à besoin si elle veut sauver la planète, c’est de les supprimer complètement, car même en restreignant à +2°, la planète va continuer à réagir. L'expression « développement durable », complaisamment véhiculée par les esprits qui se disent lucides et responsables, n'est que le cache-sexe de l'hypocrisie et de la lâcheté. Car il faudrait en vérité renoncer, purement et simplement. Renoncer à vivre au-dessus des moyens de la planète. Pour la sauver en même temps que soi-même, un seul moyen pour l’humanité : redevenir humble, si elle le fut jamais un jour.

 

Et l’humanité n’est pas humble, moi le premier : je veux toujours pouvoir allumer la lumière en appuyant sur un bouton en rentrant chez moi le soir, faire laver mon linge et ma vaisselle par des machines, emprunter l’autoroute pour aller visiter la famille et les amis aux « quatre coins » de l'hexagone ou aller me délasser de onze mois de stress en passant le douzième à la montagne ou à la mer. Comme François Hollande, je suis un humain « normal ». En l’occurrence un « Francémoyen ». Comme tout le monde : plutôt crever que de perdre une parcelle de confort.

 

Pourquoi ce début de diatribe ? C’est simple : à chaque ligne, mon journal bruit (3ème personne du singulier du malheureux abandonné verbe bruire, régulièrement estropié par les journalistes, dont l’ignorance crasse le ramène régulièrement à un vulgaire verbe du 1er groupe, en disant sans prendre des coups « la ville bruisse ») des rumeurs les plus folles : fontes des glaciers alpins et himalayens, de la banquise, de la calotte glaciaire du Groenland et de l’Antarctique ! Le Côtes du Rhône au Spitzberg, c'est pour bientôt ! Les poissons et les fleurs migrant vers le nord pour retrouver l’eau froide et l’air frais qui leur conviennent ! Les cyclones succédant aux tornades lancés à la poursuite des typhons qui courent après les ouragans ! Réchauffement climatique par-ci ! Réchauffement par-là ! Les gens de radio n’ont que ce mot à la bouche en ce moment.

 

Je laisse de côté le pillage des forêts primaires en Amazonie, à Bornéo et au Guatemala pour les remplacer par des kilomètres carrés de soja OGM ou de palmier à huile. Je laisse de côté les usines à bestiaux et la stérilisation des sols par l’agriculture chimique, mécanique et industrielle. Je laisse de côté la pollution antibiotique massive des viandes que nous mangeons. Je laisse de côté les phosphates, bisphénols, glyphosates, néonicotinoïdes, phtalates et autres perturbateurs endocriniens dont sont gorgés nos aliments, et dont certains font changer de sexe les poissons de nos rivières (en attendant mieux). Allez, je suis bon prince : je laisse aussi de côté les particules fines.

Je ne vais pas non plus énumérer les preuves du réchauffement de l’atmosphère sous les coups du CO2, du CH4 et, pourquoi pas du NF3 (charmante créature, 17.000 fois plus puissante que CO2, son petit copain de bac à sable, qui apparaît dès qu’on cause de cristaux liquides, de cellules photovoltaïques, d’écrans plats, de micro-circuits électroniques, … enfin, tout ce qui fait « dernier cri »). 

C’en est au point que le simple mot « réchauffement » a désormais acquis la stature démesurée d’une star mondiale, sur le destin de laquelle le « concert des nations » vire au même étripage cacophonique que celui auquel avait donné lieu la première de Déserts, d’Edgard Varèse, en 1954 au théâtre des Champs-Elysées. Au point même d’en occulter le drame véritable qui se joue derrière le « gros doigt grondeur » d'un mot derrière lequel il est devenu si commode de se cacher l’énorme vérité. 

 

Seuls quelques allumés du cigare à vapeur (de contrebande) s’obstinent à contester l’évidence : la Terre se dirige plan-plan vers l’été perpétuel. Combien de degrés en plus attendent l’humanité au coin du bois pour lui faire le coup du père François ? Deux ? Quatre ? Davantage ? Les experts débattent. Les politiques bêlent de grandes intentions et de bons sentiments (rappelez-vous Chirac : « La maison brûle, et nous regardons ailleurs »).

AMAZONIE 1986 1998 2005.jpg

Un petit secteur de l'Amazonie.

Voilà ce que je dis, moi.

 

jeudi, 04 décembre 2014

LA PROMESSE DES CHIMISTES : L'AUTISME

Non, vous vous en doutez, je n'ai jamais voté pour les guignols peinturlurés en vert qui se font passer pour des écologistes. Ce sont des politiciens comme les autres. Je veux dire : aussi dérisoires (je ne suis pas tout seul. L'Américain Donald Morrison le dit aussi, parlant de la France : « ... et l'ineptie de sa classe politique a désormais éclaté au grand jour », dans sa tribune "Le suicide américain" parue dans Le Monde daté 4 décembre 2014). C'est d'autant plus librement que j'écris ces quelques lignes : il y a longtemps que je ne suis plus « écolo ». En effet, la situation est, je le crains, encore plus grave que ça.

 

******************

 

Eh oui, bonne nouvelle pour tous les civilisés du monde, je veux dire tous ceux qui ont la chance de vivre dans des pays économiquement développés et d’y bénéficier des apports proprement miraculeux des progrès de la technique en général et de la chimie en particulier : leur intelligence est promise à un avenir des plus radieux.

 

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est une dame Barbara Demeneix, une Française. Cette biologiste a beaucoup travaillé sur le développement des êtres vivants, s’efforçant de répondre à la question : « Comment un têtard devient-il une grenouille ? ». Ça n’a l’air de rien, dit comme ça, mais c’est horriblement compliqué, surtout quand on étend ses recherches du côté de l'humain. Je veux bien le croire. Madame Demeneix, pour y voir un peu clair, a compilé une énorme littérature scientifique.

 

Elle est tombée sur certaines études et de sa chaise (appelons ça un zeugma). Ces études autour de l’autisme montrent une véritable explosion de la maladie depuis quarante ans. Le Monde (mercredi 3 décembre 2014) reproduit le graphique qui met le phénomène en évidence. Un spécialiste, au cours de l’article, admet que l’amélioration du diagnostic n’est sûrement pas étrangère à l’augmentation, mais que la dimension extravagante de la chose la rend irréductible à ce seul facteur. C’est sûr, il se passe quelque chose de grave.

AUTISME COURBE PREVALENCE.jpg

Ce qui se passe ? Oh presque rien : l’industrie chimique.

 

Nos isolants électriques, nos lubrifiants, notre électronique et nos mousses de canapés ignifugées, notre agriculture, tout ça est bourré jusqu’à la gueule d’un tas de substances charmantes : PCB, dioxines, métaux lourds, bisphénol A, BPDE (si si, il paraît que ça existe), d'organophosphorés, de perfluorés, d'organochlorés et autres pesticides ou solvants. Si l’article ne parle pas des néonicotinoïdes en usage dans nos champs de colza, c’est peut-être qu’ils n’interviennent (pour l’instant, en attendant d'en savoir plus) que dans l’extermination des abeilles.

 

Toutes ces délicieuses molécules (dont beaucoup dites « de synthèse ») « interfèrent sur le système thyroïdien ». Ces « perturbateurs endocriniens » agissent donc sur le système hormonal tout entier, donc sur le développement de l’être humain. Et l’être humain a la coupable étourderie de se développer dès le moment de sa conception. Mais surtout de prendre dans ce but tout ce qui passe à sa portée pour s'en nourrir gloutonnement. A ses risques et périls.

AUTISME 2.jpg

Ça se manifeste comment ? Philippe Grandjean, médecin environnemental : « Par exemple, nous avons étudié les enfants de femmes qui travaillent au Danemark dans des serres. Elles sont au contact de mélanges de pesticides. Dès que leur grossesse a été connue, elles ont toutes été mises à l’écart des pesticides jusqu’à la naissance de leur bébé. Ceux-ci n’ont donc été exposés que pendant très peu de temps, au tout début de leur vie fœtale. Et pourtant, en les comparant à des enfants qui n’ont pas du tout été exposés à ces produits, nous constatons que leurs capacités cognitives sont diminuées ». Puisque c’est sans danger, on vous dit.

 

Quelques économistes (sans doute un peu allumés) ont calculé ce que ça risquait de coûter à l’économie américaine : 19.000 dollars par individu et par point de QI en moins. Une facture annuelle de cinquante milliards de dollars. Et les sociologues s’y mettent aussi : « Aux Etats-Unis, le taux d’homicides a brutalement chuté vingt ans après le retrait de l’essence plombée » ! Il paraît que cette corrélation n’est pas si farfelue qu'elle en a l'air. Admettons.

 

Je n’ai fait que picorer quelques éléments de cet effarant dossier signé Stéphane Foucart, paru en double page dans le supplément scientifique du journal Le Monde. Mais je crois que ça suffit pour se faire une petite idée de ce qui attend l’humanité, si les autorités « compétentes » continuent à se laisser aveuglément « convaincre » par les saladiers d’argumentaires pourris fournis par les lobbies de l'industrie chimique.

AUTISME 3.jpg

Les industriels exigent que la preuve scientifique soit faite de la nocivité de chaque molécule sur telle affection pour reconnaître. Ils sont tranquilles : ils savent que c’est presque impossible, vu la difficulté d'élaborer des protocoles expérimentaux crédibles. Ils font semblant de tomber des nues quand on les soupçonne de fabriquer des poisons, mais ils sont assez prudents pour s'en tenir à distance pour leur propre compte et pour couvrir leurs emballages de « précautions d'emploi » : on ne sait jamais. En attendant, les « politiques » pourraient, pour prendre leurs décisions concernant la santé publique, consulter les biologistes et médecins spécialisés. Par exemple ceux qui participent au Réseau-Santé-Environnement. Qui produisent de temps en temps des rapports intéressants. Cela s’appelle des « études épidémiologiques ».

 

Pour une fois que les statistiques ne servent pas à raconter des bobards ! Ce sont en effet des études épidémiologiques qui ont mis en évidence l'effet désastreux de certains environnements, en comparant par exemple la santé de jumeaux durablement séparés par une longue distance (prouvant que la maladie touchant l'un des deux n'est pas génétique, mais due à l'environnement et aux conditions de vie), ou encore la fréquence des cancers du sein chez les Japonaises restées au pays (mode de vie traditionnel) et celles ayant émigré à Honolulu (mode de vie américain).

 

Les « politiques » pourraient aussi avoir la curiosité de mettre le nez dans le bouquin de Fabrice Nicolino, Un Empoisonnement universel (LLL, Les Liens qui Libèrent, 2013). Le sous-titre est explicite : « Comment les produits chimiques ont envahi la planète ». La trouille que ça leur donnerait les rendrait peut-être, pour une fois, courageux et responsables ? Il est permis de rêver, non ?

 

Jusqu’à maintenant, on savait que « Faire des enfants, c’est les condamner à mort » (graffiti qui fut longtemps visible sur un mur du quartier Saint-Just). Désormais, on sait que ça les condamne aussi à la débilité. Une idée pour les chômeurs qui espèrent une reconversion professionnelle : les institutions pour déficients intellectuels sont promises à un avenir radieux et prospère. C'est le moment, il y a une occasion à saisir.

 

Voilà ce que je dis, moi.