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vendredi, 03 février 2017

HISTOIRE DE CES "FRAGMENTS"

Je viens de consacrer plusieurs billets à la publication de fragments d'un texte d'inspiration « poétique » (encore quelques-uns à venir), dont j'admets que le visiteur a pu être rebuté par le style pour le moins "inaccoutumé", un style en forme de repoussoir. Si je n'ai pas à m'excuser auprès de lui de l'épreuve que je lui inflige (je ne lui inflige rien du tout, puisqu'un clic suffit pour ne pas subir), je me suis demandé si cela ne méritait pas un doigt d'explication. Voici quelque chose qui pourra servir de mode d'emploi.

J’ai écrit Livre traduit d’un pur de langue à la suite d’un événement dont je ne dirai rien et que je ne veux pas situer dans le temps, qui aurait pu me faire beaucoup de mal si je n’avais pas, pour tenir bon, trouvé la force et le moyen de réagencer de façon notablement nouvelle les briques de l’édifice qui s’appelle moi. Cet événement, qui s'est révélé humainement coûteux, ne concerne pas que moi, aussi n’ai-je pas à apporter d’autre précision : il ne m’appartient pas en propre. 

Le visiteur un peu régulier de ce blog sait que, si je ne répugne pas à étaler ce que je pense du monde comme il va, je me suis interdit, à quelques très rares exceptions près, de faire de mon « privé » un « sujet ». Si j’ai semé en cours de route, à l’occasion, des indices susceptibles de donner à l’enquêteur zélé (un algorithme gogolien, le détective numérique ?) de quoi suivre la piste menant à moi, je le mets au défi d’aboutir en les plaçant bout à bout, même si l’ensemble des propos tenus ici finit pas composer une sorte de contour de silhouette "officielle".

J’ose espérer que celle-ci demeure prise dans le halo d’un flou suffisant pour tenir à distance les curiosités. Je pars du principe que ma personne n'est pas plus intéressante que la plupart de celles qui peuplent l'espace humain. Et je fais partie de ces dinosaures pour qui la cloison hermétique entre public et privé n'est pas près de tomber. La "splendide" impudeur, ostensible et décomplexée, qui a gagné les foules actuelles garde à mes yeux quelque chose de stupéfiant.

La "littérature" actuelle, hélas, est elle aussi atteinte du syndrome : hormis quelques dinosaures (Houellebecq), les gens qui osent se dire "romanciers" ou "écrivains" semblent atteints d'une pathologie invalidante qui les rend impuissants à créer des fictions authentiques qui nous montrent le monde tel qu'il est. Qui dira la pauvreté des narrations faites au sujet de la "vraie vie" des individus qui se livrent à un déshabillage qui ne nous apprend rien sur nous-mêmes ? C'est confondre la littérature avec la banalisation de l'obscénité (« le cancer de ma mère », « violée par mon père », « ma mémé », ...). Une littérature de rapiats exhibitionnistes : ils veulent à tout prix qu'on les aime, mais ne donnent rien en échange.

Livre traduit d’un pur de langue est une pierre angulaire, non : c’est une bifurcation. C’est aussi un point final : à partir de là, je n’ai plus jamais écrit quoi que ce soit qui ait des airs de « poétique ». Car si je me suis pris un temps pour un poète, cet égarement a pris fin. Le présent livre, on en trouve sans doute l’écriture à la limite de l’intelligible (peut-être au-delà). J’en conviens. Moi-même je ne suis pas sûr de savoir au juste ce qu’il contient et ce que tout cela veut dire. Son écriture a produit une forme que je suis incapable de commenter ou d'apprécier.

A mes propres yeux, ce livre a conservé son statut d’énigme surgie. Mais je ne suis pas Œdipe, et il n'y a pas de sphinx. Pour dire le vrai, ce livre me dépasse : j'ignore totalement pourquoi ce texte produit toujours sur moi l'effet jubilatoire éprouvé au moment de l'achèvement de sa rédaction. Je ne dirai pas à partir de quel matériau brut mais, aussi bizarre que ça paraisse, je n’ai pas choisi d’écrire ainsi : c’est comme sous la dictée que cela s’est fait. Le travail de mise en forme, dont on ne niera peut-être pas l'importance, s'est fait sans projet précis, comme en présence d'une évidence. C'est certain, j'ai intimement décidé que ce qui est écrit soit écrit.

L’écriture s’en est comme imposée à moi, dans une coulée. Certes, c'est une coulée peu coulante, je l'admets. Car ce n’est pas une écriture facile, c’est le moins que je puisse dire : râpeuse, heurtée, anguleuse, ni aimable, ni souriante, ni sympathique. Une écriture plus repoussante qu’attirante, comme le hérisson quand il se met en boule. Pour dire le vrai, je ne suis pas sûr que j’aurais acheté l’ouvrage en librairie, s’il avait trouvé un éditeur, mais je n’y peux rien. Comme on dit : c’est comme ça.

Il se trouve pourtant qu’il m’est arrivé de le faire lire à quelques personnes dont j’appréciais le caractère avisé en la matière, et que les échos qui me sont revenus furent au moins favorables. Il est même arrivé que des lectures faites en public, dans des « rencontres » réunissant des amis de la poésie contemporaine (à l'époque où je frayais avec quelques milieux "d'avant-garde"), soient accueillies avec un intérêt véritable, comme pour me persuader que cet OPNI (Objet Poétique Non Identifié) n’était pas complètement n’importe quoi. Un éditeur célèbre m'a fait l'honneur de trouver mon livre "déconcertant" (j'ai la lettre signée de sa main).

S’il me fallait livrer des « clés » pour faciliter l’entrée du lecteur, je serais un peu embêté. Je pourrais commencer par dire un mot du titre. Celui-ci (Livre traduit d’un pur de langue) n’a pas été facile à trouver et, à vrai dire, c’est plutôt lui qui m’a trouvé, après m’avoir beaucoup cherché. Je trouvais le temps long, je mijotais et, finalement, c’est lors d’un réveil nocturne que je l’ai vu apparaître, inscrit lumineux sur le mur, tel un « mané thécel pharès », mais de bon augure cette fois. Je me suis incliné : je l’ai recopié tel quel, sans rien y changer.

Le reste, que puis-je en dire ? Pas grand-chose, j’ai bien peur, en dehors de mon intention d’accentuer l’impression de vitesse et de sécheresse, en éliminant autant que possible les mots de plus de trois syllabes ainsi que le plus possible de « » muets (cette pesanteur qui punit tout ce qui veut aller vite), et en donnant la priorité aux vocables d'une ou deux syllabes : il me semble qu’en effet, la brièveté des mots et l'absence de syllabes longues permet de donner au débit une accélération qui le rend plus « coupant » et en développe les aspérités. C'est bien ainsi que je l'envisageais.

Quoi qu'il en soit, l'aspect proprement sonore est une composante cruciale de ce texte. Une image aidera à se faire une idée approchante de l'effet que je cherchais à produire : une cascade de pierrailles. L'âpreté acoustique extrême que je recherchais était, au moment de l'écriture, à l'exact diapason de la situation que je traversais. Il fallait que la brutalité trouvât une traduction "musicale" dans ce travail, sous une forme ou sous une autre. Cette tâche, ce fut, je crois, la texture sonore qui s'est chargée de l'exécuter. Les réactions entendues aux quelques lectures publiques auxquelles ce texte a donné lieu tendent à renforcer cette conviction : je crois que ce livre est fait pour être lu avec la voix. J'ose croire qu'il constitue, de cette façon, ma modeste contribution (paradoxale) à la création musicale contemporaine.

Pour ce qui est du contenu, pas grand-chose non plus pour le définir, en dehors du fait que, dès le départ, je me suis efforcé de tenir à l’écart le vocabulaire abstrait. Le lecteur intrépide et bénévole constatera peut-être qu’un certain nombre d'images et de thèmes, en revenant, se métamorphosent, s’associent diversement en réapparaissant, évoluent, dessinant en un mouvement spiralé, celui-là même qui, je l'espère, anime le texte (bien qu'il soit difficile de s'en rendre compte sur la seule base de douze fragments, sur un total de quatre-vingt-trois pages).

Que le lecteur veuille bien admettre que ces leitmotive m’ont été donnés avec le reste. Pour un peu, je dirais que quelque chose qui m’échappe s’est servi de moi pour que tout cela parvienne jusqu'à la formulation, mais cela pourrait paraître prétentieux. Même remarque au sujet de la syntaxe qui, en opérant un appauvrissement drastique et volontaire des ressources grammaticales de la langue, paraîtra singulièrement malmenée, bizarre et austère. Enfin, qu'il s'agisse de la forme ou du fond, le défi relevé au moment de la réalisation de ce livre fut de gratter jusqu'à l'os quelque chose que je ne sais pas nommer, et qui relève de la langue qui me sert d'armature humaine. Le titre est sans doute né de cette matrice.

Les remarques qui précèdent laissent supposer que le texte final résulte d’un travail. Même si ça peut paraître évident, je le confirme : je ne saurais nier que l’effort fut intense, et que la tâche n’a pas été facile à mener à bien. Dans quelle mesure le point d’aboutissement dont j’ai proposé ici quelques fragments constitue-t-il un style, ce n’est pas à moi de le dire. J’observe juste que si c’en est un, je serais tenté de le qualifier d’asocial. Les maquettes anatomiques de l'ancien temps renverraient peut-être davantage au terme "écorché", je n'en sais rien.

Enfin, à ceux qui me reprocheraient de donner dans la « poésie expérimentale », à moi qui ne me suis pas privé d'agonir d'injures l’ « art expérimental » et la « musique expérimentale », je répondrai que les critiques acerbes que j’ai adressées à tout un tas de gens (artistes-plasticiens, musiciens, ...) que j’appelle volontiers des contrefacteurs ne sont pas exprimées depuis je ne sais quel Sirius par je ne sais quel Micromégas. Je suis probablement moi-même un contrefacteur dans ce monde presque exclusivement fait de contrefaçons.

Car, même s’il m’arrive de le regretter, je vis aujourd’hui dans le monde tel qu’il est, comme tout le monde, et je vois mal par quel magie je pourrais m’en extraire et ne pas en subir les effets, y compris corruptions, délabrements et contradictions, ni plus ni moins que tout un chacun. Et, puis je le redis, ce livre n’a pas eu de suite : il restera sans descendance et sans postérité.

J’ignore s’il faut le regretter.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 03 janvier 2017

FRANÇAIS, TIENS-TOI DROIT

 « Si devant l’Allemagne en armes et sûre de sa force, vous trahissez vos morts en penchant des fronts d’esclaves, l’Allemagne haussera les épaules et n’aura pour vous que mépris. Tiens-toi droit ! disions-nous à nos fils. Un Français de 1942 doit être Français et rien que Français … Nous voulons des Français debout … Debout, camarade, et tiens-toi droit ! ».

HENRI BÉRAUD

 

Remplacez "Allemagne" par "Etat islamique" et "1942" par "2017". A part ça, il n'y a pas un mot à changer.

Face à l'islam des tueurs, contre l'état d'urgence, pour l'état de droit, contre la présence policière, contre la lâcheté : 

un peu de fierté ! Tenons-nous droit. 

On raconte qu'entre 1939 et 1945 la France a tout entière résisté à l'Allemagne nazie. Tout le monde connaît la fable de la France résistante. Henri Béraud, qui savait ce que voulait vraiment dire la guerre des tranchées pour y avoir vécu entre 14 et 18, fut jugé, condamné à mort, puis relégué dans l'île de Ré, après la "Libération", comme "collabo". Voilà quand même ce qu'il écrivait en 1942 dans un journal autorisé par l'occupant. Pour un "collabo", il avait une drôle de façon de fraterniser avec l'ennemi pour oser écrire ça sous le nez des nazis. Henri Béraud avait des défauts, il n'a malheureusement pas choisi le camp des vainqueurs, on dira ce qu'on voudra, mais Henri Béraud, voilà un patriote, un vrai !

Moi, en cette période de terrorisme islamiste, je dis à François Hollande, je dis aux gens au pouvoir, je dis aux politiciens, aux députés, aux sénateurs, à tous les responsables de la collectivité nationale : "Messieurs, cessez de consoler la population ! Considérez les Français comme des hommes."

Donnez aux Français l'exemple de la fierté ! J'aime mieux risquer de mourir en vivant sans rien changer à mes façons de faire que tremblant, blotti derrière des rangées de militaires et de policiers armés. La meilleure façon de protéger les Français, c'est que l'armée fasse son boulot de faire la guerre et que la police fasse son métier de rechercher, de repérer et d'arrêter les tueurs avant qu'ils passent à l'acte (en ressuscitant les Renseignements Généraux assassinés par Sarkozy, par exemple). Pour le reste, vivons sans peur la vie qui est la nôtre.

"Nous voulons des Français debout".

Français, "TIENS-TOI DROIT".

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Merci Henri Béraud.

jeudi, 01 décembre 2016

LA VIE DANS LA VITRE APRÈS LA FERMETURE

Le Chesterfield.

LE CHESTERFIELD.JPG

Photographie Frédéric Chambe.

« Ce ne sera pas vraiment la fortune. Ils [Jérôme et Sylvie] ne seront jamais présidents-directeurs-généraux. Ils ne brasseront jamais que les millions des autres. On leur en laissera quelques miettes, pour le standing, pour les chemises de soie, pour les gants de pécari fumé. Ils présenteront bien. Ils seront bien logés, bien nourris, bien vêtus. Ils n'auront rien à regretter.

Ils auront leur divan Chesterfield, leurs fauteuils de cuir naturel souples et racés comme des sièges d'automobile italienne, leurs tables rustiques, leurs lutrins, leurs moquettes, leurs tapis de soie, leurs bibliothèques de chêne clair.

Ils auront des pièces immenses et vides, lumineuses, les dégagements spacieux, les murs de verre, les vues imprenables. Ils auront les faïences, les couverts d'argent, les nappes de dentelle, les riches reliures de cuir rouge.

 

Ils n'auront pas trente ans. Ils auront la vie devant eux ».

 

On trouve ça dans les dernières pages de Les Choses, de Georges Perec, le mémorable "prix Renaudot" 1965.

A comparer avec les dernier mots du Soumission de Michel Houellebecq : « Un peu comme cela s'était produit, quelques années auparavant, pour mon père, une nouvelle chance s'offrirait à moi ; et ce serait la chance d'une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente.

Je n'aurais rien à regretter ».

Autre différence : sorti début janvier 2015 (je l'ai acheté le 6, la veille de), c'était trop tard pour le Renaudot (ou trop tôt, c'est selon).

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Rions un peu.

Entendu le soir de la victoire de Fillon à la primaire, un juppéiste de la plus belle eau (qui ?) déclarant : « Il va de soi que tous les amis d'Alain Juppé se rassemblent dès maintenant pour se ranger devant ... euh ... derrière François Fillon ».

Comme le chantait Claude Nougaro : « Les p'tits bruns et les grands blonds, Quand ils sont entre garçons, Les p'tits bruns et les grands blonds Rient comme des fous, sont comme des frères ».

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Pour compléter la photo ci-dessus.

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vendredi, 25 novembre 2016

LA B.D., ART MINEUR

Qu’on le veuille ou non, la B.D. n’est pas un art majeur. Même le cinéma, qui n’est somme toute que de la B.D. avec le mouvement, ne saurait être considéré, sauf abus de langage (« Le 9ème art » ! « Le 7ème art » !, et puis quoi encore !), comme un art majeur. Artisanat pour la B.D., tant qu’on voudra. Le cinéma, de son côté est avant tout une industrie, qui produit la plupart du temps des objets ordinaires, médiocres ou infâmes, juste bons à être consommés pour « passer le temps », et qui laisse échapper de loin en loin une pépite qui mérite alors d’être qualifiée d’œuvre.

Je ne vais pas faire mon Finkielkraut (« Une paire de bottes vaut Shakespeare », titre, si je me souviens bien, d’un chapitre de La Défaite de la pensée, 1987), bien qu’on soit obligé de reconnaître que le relativisme généralisé qu’il dénonçait alors a gagné tous les étages, tous les compartiments, tous les interstices de la société, nivelant les valeurs, pilonnant les hiérarchies, multipliant « les normes » au détriment de « La Norme », tout cela au nom d’un « progressisme indéfiniment émancipateur », de la primauté de l’individu et de l’égalité des points de vue, et fulminant ses oracles afin de délégitimer tout ce qui ressemble à une autorité ou à un cadre contraignant. On va vous marteler le crâne de ce dogme jusqu’à ce que vous vous jetiez à genoux, suppliant, pour avouer publiquement que : « Oui, tous les désirs des individus sont légitimes » (même si les militants et fanatiques les plus ultra font des exceptions).

Si je devais passer le test de l’île déserte, je répondrais Beethoven ou Bach plutôt que le cher Georges Brassens ou le pétulant Charles Trénet, voire la grande Edith Piaf ; Moby Dick ou Don Quichotte plutôt que Tintin, Gaston Lagaffe, Corto Maltese ou Astérix, même sachant les excellents moments qu’ils m’ont procurés, même sachant qu’ils me manqueraient.

Parmi la tribu des plaisirs, il y a le tout-venant, vite épuisé, qui réclame le renouvellement incessant du paysage pour alimenter le moteur aux sensations ; il y a le plus consistant, qui demande un peu de temps pour en venir à bout, en faire le tour et arriver à satiété ; et puis il y a le nanan, le parangon, le nec plus ultra, le zénith, la haute nourriture, le « Nord » mallarméen : ceux dont vous ne pouvez vous passer et auxquels vous revenez parce que, à chaque fois que vous y plongez, vous n'atteignez jamais le fond et que, à chaque fois, vous y trouvez encore matière à remonter à la surface.

Entre les trois étages, bien sûr, tous les niveaux intermédiaires sont envisageables. Mais en ce qui concerne le dernier, on peut dire qu’il se situe au-delà même du plaisir (aucun cousinage avec un titre approchant du père Sigmund), et cela, seule un œuvre véritable est à même de vous le procurer. Cela s’appelle plénitude. Cela vous comble. Cela vous élève au-dessus de vous-même. Et cela, aucune B.D. jusqu’à ce jour ne me l’a procuré. Et pourtant, je peux dire que j’en ai bouffé, des récits dessinés, des histoires en images, des « illustrés », des « comix ». Pour vous dire, je me suis même abaissé jusqu’à consommer des Blek le Roc, des Kit Carson, des Kiwi, des Zembla et autres fascicules de bas étage (j'invoque l'excuse de la plus complète immaturité : je faisais comme les copains de la "primaire". Attention, pas de confusion : je parle de l'école communale Michel Servet, rue d'Alsace-Lorraine).

Quand vous entreprenez la traversée de À la Recherche du temps perdu, vous passez par des hauts et des bas, des moments d’ennui ou d’agacement, des moments intéressants, des moments passionnants (pas forcément les mêmes pour tout le monde). Et puis vous arrivez au dernier « épisode » de l’aventure, vous entrez dans Le Temps retrouvé, et vous voilà soudain soulevé de terre par une force dont vous ignoriez l’existence, un éclair jailli du dedans vous montre tout le chemin parcouru, l’itinéraire complexe que l’auteur vous a fait suivre pour faire apparaître la « ténébreuse et profonde unité » de la démarche entière.

C’est alors que le pavé, inégal sous le pied du narrateur, qui lui rappelle une dalle de la place Saint-Marc à Venise, puis l’irruption, à travers la soirée Guermantes, de cette évidence éclatante que non, rien n’est éternel et que oui, « le temps passe », que les époques changent, qu'une Mme Verdurin peut devenir Guermantes, tout cela referme une boucle magistrale avec les journées initiales passées à Combray, et apporte la clef (« keystone ») qui vient se loger, parfaitement ajustée, au sommet de la voûte de la cathédrale.

J’admire le travail de Tardi quand il met en scène sa vision de la « Grande Guerre », de Hermann (Caatinga, Missié Vandisandi, Afrika, Qui a tué Wild Bill, Sarajevo tango, etc., sans parler de la série Jérémiah), de Loisel (La Quête de l’oiseau du temps) et de beaucoup plus de fabricants de B.D. que je n’en peux accrocher « aux cimaises de ma galerie B.D. » (voir ma série "Ça faisait des bulles"), je persiste cependant à les considérer comme des gens plus aptes à « dessiner des petits miquets » que capables de me transporter plus loin que ma petite condition humaine.

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On ne m’ôtera pas de l’esprit que toute la bande dessinée, depuis Rodolphe Töpffer (qui a fait Monsieur Jabot (ci-dessus), Monsieur Vieuxbois et autres, mais aussi du beaucoup plus « sérieux », dont d’abondants récits de voyages), Wilhelm Busch (Max und Moritz (ci-dessous), Die Fromme Helene, …), Outcault ou Winsor McCay, s'enracine dans l’enfance, dans les histoires plus ou moins édifiantes qu’on raconte aux petits pour les « moraliser », dans l’humour, les sottises (Pim, Pam, Poum ; Bicot ...) ou la cruauté plus ou moins dévastateurs, tels qu’on peut les trouver chez les enfants réels dans les cours de récréation et ailleurs. 

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Quand j’ouvre un album, moderne ou non, c’est cet esprit, ces histoires, cet humour ou cette cruauté que je veux d’abord retrouver. Et je ne pense pas être une exception. Soit dit en toute simplicité, je crois que ce que cultivent en nous les récits en bandes dessinées est de nature régressive. Il vaut mieux le savoir.

Et l’extraordinaire prolifération du genre ne m’apparaît pas comme la reconnaissance comme art d’un genre autrefois réservé aux enfants, mais comme un symptôme parmi d’autres du processus d’infantilisation mis en œuvre par la société marchande et publicitaire qu’analyse en profondeur, après Guy Debord, un Christopher Lasch, par exemple (et processus visible encore dans le besoin massif des foules aujourd'hui d'être télévisées, sondées, "coachées", consolées, réparées, indemnisées ..., vous savez, tous les refrains qui serinent qu'il faut que le "système" se mette à l'écoute des "vrais gens" ; non pas la définition proprement politique d'un principe d'organisation sociale, mais un supermarché où les hommes politiques se font chefs de rayon pour vanter la qualité de leur produit).

La B.D. "destinée aux adultes" fait appel, en définitive, aux petits que ceux-ci n’ont pas cessé d’être : le mode d'appréhension du réel par l'image est en soi une signature et un aveu. Contrairement aux slogans imbéciles, le mot est supérieur à l'image. Que je sache, on n'a retrouvé des premiers âges de l'expression humaine que des dessins et gravures (parfois des modelés), sur les parois des grottes et des rochers

Il fut un temps où étaient publiés environ cent cinquante albums par an, parfois fort mal imprimés (je me rappelle les couleurs baveuses de Jerry Spring dans Golden Creek). C’était le temps où je pouvais me permettre d’acheter tout ce qui avait paru préalablement en feuilleton dans les revues (Spirou, Tintin, Pilote, à l'époque où la dernière vignette de la planche devait créer le suspens et l'attente fébrile de la semaine suivante). On me dit qu’aujourd’hui ce ne sont pas moins de cinq mille volumes B.D., récits dessinés, « romans graphiques » qui voient le jour chaque année. Si cette incroyable vogue n’est pas un symptôme d’infantilisation des populations, alors je voudrais bien savoir ce que c’est.

Le lecteur voit donc, d’une part, que j’ai quelques connaissances dans le domaine de la B.D., mais que je n’en ai pas moins acquis un regard un peu critique sur la chose. J’ai bien des défauts, quelques vices, comme tout le monde. J’ai tâché d’en faire l’inventaire et de comprendre, tant que faire se peut, d’où ça venait. Sans peut-être en avoir fait le tour, j'ai fini par renoncer à les corriger, et par m'efforcer de les apprivoiser. Et de les relativiser.

La Bande Dessinée, si je voulais risquer une comparaison, ce serait la « Parabole du bon grain et de l’ivraie » : ne pas séparer les deux au moment où ils poussent de concert, mais attendre pour le faire qu’ils aient achevé leur maturation. J’ai poussé en compagnie de la B.D., voilà tout, et j’ai fini par la mettre à distance, même si je garde un tout petit coin de mon attention réservé au plaisir de cette régression licite et momentanée.

Tout bien réfléchi, je garde mes Gotlib, Franquin, Hergé, Uderzo et consort pour y jeter un œil de temps à autre : mon « second rayon » à moi, pourquoi pas. Parmi d’autres.

Parce que le sommet de l’Everest n’est pas habitable à demeure pour l'ordinaire humanité.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 17 novembre 2016

THRILLER, POLAR ET NOIR

JEAN-CHRISTOPHE GRANGÉ 

LES RIVIÈRES POURPRES


GRANGE RIVIERES POURPRES.jpgJ’avais lu en son temps Les Rivières pourpres (Jean-Christophe Grangé). Je me souvenais seulement qu’on y trouvait un cadavre enfermé dans la glace d’un glacier, dans une montagne. J’ai lu d’autres romans du même auteur, quatre au total (avec Le Vol des cigognes, Le Concile de pierre et L’Empire des loups, pour les suivants, j’en avais ma claque). Je dis « 
il me semble », parce qu’il y a quelque chose dans ce genre de littérature qui s'apparente à un tonneau sans fond.

Lire en série des Maigret, des San Antonio, voire des Manuel Vasquez Montalban (Roldan ni mort ni vif, La Rose d'Alexandrie, Le Quintette de Buenos Aires, ...) ou des Michael Connally (Le Poète, La Blonde en béton, Le Cadavre dans la Rolls, Les Egouts de Los Angeles) produit le même effet : ça rentre par un neurone, et ça sort par l’autre. Cette littérature n’est pas faite pour s'éterniser dans son lecteur et, pourquoi pas, le modifier, comme le font certains certains chefs d'œuvre.

Tout ça pour dire que, bien je ne me nourrisse pas que de lectures « sérieuses » ou de « grande littérature », et que moi aussi, j’aime juste passer de temps en temps « un bon moment », je n’en confonds pas pour autant ces différents registres, qui s'adressent à des niveaux, à des hauteurs très différents du lecteur : il y a une hiérarchie des valeurs littéraires, n'en déplaise aux "abatteurs de frontières". Moins ambitieux par principe, les « polars », « thrillers », « noirs » ne sont pas faits, au moins a priori, pour prendre racine durablement dans l’esprit de celui qui les prend en main. Ce sont des livres « à consommer ». Or on sait comment finit ce que nous consommons : au trou. Passons vite.

Car je viens de relire Les Rivières pourpres. C’est vrai que c’est le genre de livre qui « fait passer le temps », mais c’est du temps perdu. Inutile de partir à sa recherche. A cause de la structure particulière de tous les romans qui finissent sur le dévoilement du mystère ou de l’énigme, que l’auteur nous y livre l’identité du coupable, reconstitue l'enchaînement des faits et le rôle de chacun des personnages, ou qu’il expose la nature du complot qui a été mis en échec.

Ces livres (tout comme les films), dont l'intégralité du travail de construction de l'intrigue est orientée en direction d'une fin conçue comme la solution d'un problème, ces livres dont il ne faut surtout pas raconter la fin sous peine de passer pour un gougnafier qui vous savonne la planche de salut, ces livres qui perdent tout intérêt aux yeux de ceux qui ne l'ont pas lu dès qu'on vient de leur dire qui a tué, ces livres où le détective (le commissaire fait aussi ça très bien) est à l'arrivée tel qu'il était au départ, pli du pantalon et brushing compris (ragoût de mouton mitonné par Germaine toléré), ces livres ont moins de valeur que Lucien Leuwen ou Illusions perdues, où les personnages subissent jusque dans leur être l'action du temps, des autres et des événements. Il y a une trajectoire indéterminée dans la grande littérature. Dans le polar etc., il y a une boucle : le point d'arrivée était le point de départ. L'écrivain sait où il va, ce qu'il fait. Je simplifie. Je schématise. Je caricature. Je sais qu'il y a des exceptions. N'empêche que.

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Je n'ai pas vu le film.

Dans Les Rivières pourpres, il s’agit d’un complot. Il y a des coupables. Beaucoup de coupables. Et très peu d'innocents, à commencer par le commissaire Niémans, qui s'occupe de l'affaire, capable de tuer un supporter de football trop violent. Même le lieutenant (on ne dit plus "inspecteur") Karim Abdouf, qui partage l'enquête avec lui, porte quelques menues peccadilles sur la conscience, et n'hésite pas au besoin sur les moyens à utiliser pour arriver à ses fins.

Prenez un beau complot, façonnez-le méticuleusement pour lui donner une forme définitive et présentable. C’est en général dans les dernières pages du roman que la grande explication vous sera donnée par un des principaux personnages, qui vous mettra sur la table la carte géographique de toute la machination et en reconstituera sous vos yeux éberlués la logique implacable.

Grangé vous place ici dans une université renommée située dans un patelin improbable (Guernon ne figure pas dans le répertoire des communes de France), non loin de Grenoble. Au sein de l’université est installée une caste archi-héréditaire de chercheurs brillants, qui vit depuis très longtemps en autarcie. Les mariages de plus en plus consanguins ont produit de véritables phénomènes intellectuels, mais en faisant de ces phénomènes des petites natures au plan physique. Mais aussi des malades mentaux.

Pour donner un coup de fouet régénérateur à cette fin de race, deux illuminés de la génération qui précède la présente ont élaboré un magnifique plan : un aide-soignant de la maternité et le chef de la bibliothèque universitaire. Le premier, à chaque fois qu'une des universitaires concernées va mettre bas, substitue au bébé celui d’une femme venant d’un village de montagne (Taverlay, lui aussi inconnu au bataillon), parce que c’est bien connu : les enfants d’universitaires ont des corps chétifs, alors que les petits montagnards sont des forces de la nature. Tout le monde sait ça. Ainsi va-t-on fabriquer des enfants qui auront à la fois un grand cerveau et un corps à toute épreuve : des savants et des alpinistes hors-pair. Je ne sais plus quel autre illuminé voulait collecter le sperme de tous les prix Nobel pour en féconder des femelles de compétition. C'est sur un tel fantasme que le bouquin est bâti.

Après l'école, les gamins intègrent l'université. C'est là que le bibliothécaire intervient. De son côté, il falsifie les états-civils pour dissimuler l’opération et s’arrange pour toujours placer (c'est lui qui assigne à chacun sa place) le même garçon en face de la même fille. Et devinez ce qui arrive : dans 70% des cas, ça finit par un mariage qui assurera la régénération de la race : si, si, c'est comme ça que ça marche ! Du moins à ce qu'on dit. Que l’aide-soignant et le bibliothécaire du bouquin soient de complets tarés mentaux, schizophrène ou paranoïaque, en tout cas des psychopathes accomplis, n’a finalement rien d’étonnant.

Si le bouquin souffre d’une faiblesse, c’est bien 1 - à cause de ce projet foireux, qui aboutit contre toute vraisemblance à la formation d'individus qui sont des forces de la nature (intellectuellement et physiquement), et 2 - à cause de cette invraisemblable façon de procéder, poursuivie inlassablement sur au moins deux générations. Conclusion : thèse, hypothèse, foutaise. C’est dommage, parce que, du coup, ça dégonfle tant soit peu la baudruche.

C’est d’autant plus dommage que tout le reste est absolument remarquable. Le commissaire déséquilibré qui a des crises de violence pure, le lieutenant Karim Abdouf en dreadlocks qui pique une voiture, la scène dans le caveau du cimetière de Sarzac (Lot ?), ça c'est de la peinture. Le découpage et la succession des séquences comme un montage cinématographique fiévreux, l’agencement des situations, les caractères des personnages comme leurs relations, la construction logique de l’édifice, tout cela s’emboîte à la perfection.

Techniquement, ce thriller-polar-noir est donc irréprochable, parce qu'il laisse espérer la découverte de quelque chose d'inouï, de grandiose, d'extraordinaire. A l'arrivée, on reste sur sa faim, un peu déçu de tomber sur une petite magouille improbable. Cela veut dire que l’ « idée » qui est au départ du roman, qui est admirablement servie par un « métier » incontestable, un métier de malade, genre M.O.F. (col tricolore) ou Compagnon du Tour de France, ne se situe malheureusement pas à la même hauteur que la mécanique savantissime artistement élaborée pour la mettre en valeur.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 28 octobre 2016

NADEEM ASLAM : LA VAINE ATTENTE

2016 ASLAM NADEEM VAINE ATTENTE.jpgNADEEM ASLAM : LA VAINE ATTENTE 

Je viens de lire La Vaine attente, livre de Nadeem Aslam, écrivain d’origine pakistanaise vivant en Angleterre depuis ses quatorze ans. Ce bouquin paru en 2009 délivre un message unique et puissant : la religion musulmane est, sur le plan humain, une pure et simple aberration. Ceux qui considèrent l'islam comme une religion "comme les autres" se fourrent le doigt dans l’œil. Remarquez que l'Occident ne sort pas trop grandi de l'histoire. Pas pour la religion, mais question cruauté, ce serait plutôt un partout, avec avantage tout de même aux fanatiques islamiques.

L'islam est une aberration qui fournit à une foule de malades mentaux les éléments nécessaires pour répandre la terreur autour d’eux si la fantaisie ou l'appétit de pouvoir les prend. Première aberration qui me revienne de la lecture : quand Mahomet scellait un marché avec une femme, il avait trouvé un détour pour ne pas se "souiller" en lui serrant la main, en plongeant la sienne dans une jarre pleine d’eau, dans laquelle elle n’avait plus qu’à faire de même pour que cette sorte de signature vaille validation. Il ne serrait pas la main des femmes, mais pour assurer sa descendance, il n'a pas hésité à les toucher de près, et en profondeur. Une religion de malades, quoi.

A l'époque de l'Afghanistan ouvert, accueillant et tolérant, le vieux Marcus, dont la maison de six pièces est située non loin de la ville d’Usha, s’est converti à l’islam pour pouvoir épouser Qatrina. Tous les murs, à l’intérieur de la maison, sont peints de scènes, de paysages et de personnages, que Marcus a soigneusement couverts d’une couche de boue quand les talibans ont pris le pouvoir : il sait qu’ils interdisent toute musique et toute représentation de la figure humaine. Il a bien fait : les rares endroits laissés visibles sont mitraillés au kalachnikov.

Qatrina aime peindre. Elle a réalisé quatre-vingt-dix-neuf peintures pour honorer chacun des noms par lesquels le Coran glorifie Allah (le très miséricordieux, etc.), et les a entreposées dans une malle. Cette malle, Marcus la retrouve je ne sais plus où, et la soustrait à son voleur. Arrêté pour cela en tant que voleur présumé (il est incapable de prouver qu’elle est à lui), il est condamné à se voir trancher la main. Et c’est à Qatrina que les talibans donne le scalpel pour que la peine soit exécutée.

Elle en deviendra folle et, dans sa folie, pendant toute la durée de l’hospitalisation de Marcus, cloue au plafond tous les livres de sa bibliothèque (voir l'image de couverture), qui comporte une foule d’exemplaires précieux et anciens. Ensuite accusée d’avoir vécu des dizaines d’années dans le péché avec cet homme (un mariage prononcé par une femme n’est pas valable aux yeux d'Allah), on la condamne à la lapidation. Elle mettra huit jours à mourir, mise à croupir dans une cellule, avec les asticots qui lui tombent du nez dans la bouche.

On n’en finirait pas d’énumérer les atrocités commises par tous les « bons musulmans » qui peuplent le livre (dont le terrible « buzkashi » par lequel les « dukhi » afghans à cheval se disputent un butin nommé Benedikt, le déserteur russe frère de Lara, qui finit comme on peut le deviner : en charpie). Par le personnage de Casa (Giocante Casabianca, l’homme sans nom ainsi baptisé quand il était petit), l’auteur nous fait entrer dans l’esprit, les raisonnements et la vision du monde qui peuvent ou doivent être ceux d’un musulman pur et dur, qui a voué sa vie à la destruction des ennemis de l’islam et de l’Afghanistan. L’effet est saisissant.

Il serait injuste de ne pas mentionner la présence des Américains, en la personne de David Town, un ancien de la CIA qui, dégoûté, a quitté le service, et de James Palantine, fils de Christopher (un ami de David, qui s'est suicidé pour des raisons x), et membre actif et très opérationnel des « Forces spéciales », sans pitié pour ceux qu’il considère comme les ennemis de la sacro-sainte Amérique, celle précisément dont David Town s’est débarrassé des mythes pour ne plus voir devant lui que des personnes humaines (David tend la main à Casa en le faisant travailler à la fabrication à la façon indienne d'un canoë destiné à se promener sur le lac ; Casa le remerciera en se faisant sauter avec lui sur une mine oubliée dans le jardin de Marcus).

Pour obtenir des informations du nommé Casa, James, en effet, n’hésite pas à lui faire "travailler" un œil au chalumeau jusqu'à ce qu'il coule. « Merci pour ce moment », a-t-on envie d’ajouter.

Nadeem Aslam n’oublie pas de faire mention des rivalités tribales qui opposent les Afghans entre eux de toute éternité. J’ai évoqué Benedikt, le déserteur russe, devenu le butin convoité par deux clans rivaux, avec l’abomination qui en découle. Mais la rivalité quasi-tribale qui oppose Nabi Khan et Gul Rasool n’est pas mal non plus.

Ce dernier utilise les Américains en leur faisant croire qu’il est de leur côté, pendant que l’autre passe aux yeux de ces benêts soi-disant civilisés pour des crapules fanatisées. Rasool se garde de dire à ses protecteurs qu’il détourne à son profit une large part de l’aide alimentaire fournie par la « communauté internationale » au peuple afghan qui souffre. Nabi Khan lui enverra une dizaine d'hommes-explosifs.

Je ne parle pas des personnages absents (morts) dont les vivants sont à la recherche (Zameen, Bizhad, on ne sait plus bien de qui ils sont fils, frères ou épouses).

Tout le livre est à la recherche d’un monde définitivement perdu ; d’un temps où l’Afghanistan était le pays de la paix, de l'hospitalité et de l’accueil de l’étranger ; d’un temps où Marcus pouvait épouser (moyennant conversion) une musulmane, fonder une fabrique de parfum, exhumer sans scandale une tête monumentale de Bouddha couché, tête qui laissera couler de l’or des blessures infligées par les kalachnikovs des talibans. Depuis ces temps pacifiques auxquels les vieux pensent avec nostalgie, la religion musulmane a rallumé l'incendie de l'intolérance et de la "guerre aux infidèles".

La thèse principale de l’auteur reste en effet que l’islam, en se répandant comme une traînée de poudre au septième siècle et en conquérant presque sans coup férir des territoires gigantesques, a fait subir à des civilisations et à des sociétés avancées et prospères une régression enragée, dans un violent retour au moyen âge. Les musulmans y sont décrits comme cette perdrix mise en cage, et qui ne cesse de balancer la tête d’avant en arrière, comme ces petits musulmans que des fascistes obligent à lire le Coran pour les imprégner jusqu'à la moelle de la Vérité révélée.

Ce livre salutaire devrait, pour nous occidentaux, sonner le tocsin. Il ne faut pas confondre tolérance et aveuglement.

Un roman qui est un manifeste, un cri d'alarme poussé par quelqu'un qui vient de par là-bas, et qui doit savoir de quoi il cause.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 02 octobre 2016

RETOUR A BALZAC (5)

CARICATURE6 NADAR.jpg

Balzac par Nadar (Félix Tournachon).

Dessin préparatoire au "Panthéon de Nadar" (défilé de 249 caricatures des gens (+ ou -) à notoriété, paru en 1854).

 

L’ENFANT MAUDIT 

Le schéma sur lequel est construit ce récit paraît caricatural. L’action de situe en pleine guerre de religion. Jeanne de Saint-Savin, douce et frêle jeune fille, aimait le jeune Georges de Chaverny qui avait le tort d’être un vilain parpaillot. Elle est obligée par sa famille et par la situation d’épouser le comte d’Hérouville, seigneur normand, homme déjà âgé, mais aussi brutal et fanatique, tant comme catholique que comme royaliste et comme chef d’une maison de grande noblesse, qui la terrorise. Jusqu’alors sans enfant, il attend de sa jeune épouse un héritier mâle capable de perpétuer dignement la lignée.

Comme il a eu vent des sentiments de Jeanne pour un autre, il la menace du pire si elle accouche avant les neuf mois réglementaires. Catastrophe, le bébé va naître à sept mois. Le vieux d’Hérouville est persuadé qu’il n’est pas de lui.

Pour que l’événement se passe au mieux, on assiste alors à une étonnante mascarade : le seigneur et son serviteur de confiance se déguisent et vont proprement enlever en pleine nuit le très savant et mystérieux Beauvouloir, « un rebouteur » à la « réputation équivoque attachée à un médecin chargé d’œuvres ténébreuses », sommé, une fois à pied d’œuvre, de présider à l’accouchement. Le comte laisse vivre l’enfant, car l’accoucheur lui a déclaré qu’il ne vivrait pas, tant il était chétif.

C’est ainsi que naît Etienne d’Hérouville. Inutile de dire que son père légal le hait et ordonne qu’il grandisse dans une masure attenant au château, sans jamais en franchir les murs, sous peine de mort. Etienne restera, tant qu’il vivra, d’une touchante et terrible fragilité. Comme dit le bon Beauvouloir, une telle nature est toute âme. Maximilien, son cadet, sera l’exact opposé, viril, vigoureux et obtus. Malheureusement, il est tué par les protestants, en même temps que le maréchal d’Ancre, au pont du Louvre.

Cette mort force le désormais duc d’Hérouville à rappeler Etienne, qui est maintenant le seul espoir de perpétuer la lignée. Hélas, Etienne a grandi sous le magistère bienveillant du vieux Beauvouloir, qui a demandé à sa fille Gabrielle de venir lui tenir compagnie. Les deux jeunes gens, comme on peut s’y attendre, sont tombés amoureux. Quand il apprend ça, le duc rentre au château avec l’intention de marier Etienne et la fille de Mme de Grandlieu en faisant croire à son fils que Gabrielle est morte. A cet instant, Gabrielle chante dans la pièce où elle est retenue, ce qui décide Etienne à s’opposer frontalement à son père qui sue la haine : « Eh ! bien, crevez tous ! Toi, sale avorton, la preuve de ma honte. Toi, dit-il à Gabrielle, misérable gourgandine à langue de vipère qui as empoisonné ma maison ! ». La violence de la scène est telle que lorsque le vieux lève l’épée sur Gabrielle, Etienne tombe mort, aussitôt suivi par sa bien-aimée, qui essayait de le retenir. M. d'Hérouville les a tous deux proprement fait mourir de terreur. Le père alors se tourne vers Mlle de Grandlieu : « Je vous épouserai, moi ! – Et vous êtes assez vert-galaant pour avoir une belle lignée, dit la comtesse [la mère de la jeune fille !] à l’oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de France. ». Ce sont les derniers mots de la nouvelle.

Le caractère jusqu’au-boutiste, intraitable et fanatique du vieux d’Hérouville fait penser au Bartolomeo di Piombo de La Vendetta, qui manque de tuer sa fille quand il apprend qu’elle aime et veut épouser le dernier survivant des Porta, la famille de ses ennemis jurés. Dans les deux récits, on est évidemment dans la démesure. Balzac pousse le contraste à ses confins.

Cette recherche forcenée de l’effet affaiblit à mon avis le récit en ôtant de la vraisemblance aux faits et aux personnages. Je sais bien que la réalité est capable de dépasser la fiction, mais. Ici, la stature du duc est tellement terrible comparée aux pauvres créatures qui ont affaire à lui qu’on n’y croit qu’en se forçant, comme en présence d’une caricature. Pour racheter la tiédeur de ce jugement péremptoire, j’ajoute cependant que les portraits des personnages sont d’une grande force.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 30 septembre 2016

RETOUR A BALZAC (4)

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LE LYS DANS LA VALLÉE


Avec Le Lys dans la vallée, Balzac a fait un des plus classiquissimes romans de La Comédie humaine. Un incontournable, comme on dit : jusqu’à quelles extrémités peut aller le sentiment éprouvé par un tout jeune homme qui s’enflamme durablement pour la beauté d’une femme qu’il a rencontrée par hasard un soir de bal ?

La scène de la rencontre vaut son pesant de littérature, et vaut en soi le voyage. Jugez-en par le portrait de Mme de Mortsauf que Félix de Vendenesse (cf. Une Fille d'Eve) dessine pour sa maîtresse d'alors, Natalie de Manerville, une fois l'aventure terminée (par la mort de l'héroïne). Le choix de "Mortsauf", ce nom quasiment oxymorique, me fait penser (à tort ou à raison) à l'insurpassable air de la Passion selon Saint-Jean "Mein teurer Heiland" : l'homme pose à Jésus crucifié la question : « Bin ich vom Sterben freigemacht ? » (suis-je libéré de la mort ?). Et le commentaire suit, sublime et tendre : « da neigest du das Haupt und sprischst "Ja" » (là, tu inclines le chef et dis "oui"), avec l'accompagnement de la basse par le chœur. Pour dire tout ce que Balzac a voulu mettre de sacrifice de soi dans le nom même de cette femme.

« Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s’endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d’oiseau qui s’abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l’avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j’aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d’une gaze, mais dont les globes azurés et d’une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle ».

Est-ce assez érotique ? Balzac se souvient-il de Laure de Berny, dont les enfants ont à peu près son âge, mais que ça n’empêche pas de céder un soir (1821 ?) à ses avances, sur un banc du jardin de sa maison de Villeparisis ? Passons. Félix passe à l'action en se jetant de la bouche entre les deux omoplates de la belle, à quoi celle-ci répond par un « Monsieur ? » outré et une fuite précipitée.

Quand ils en sont à s’échanger des confidences, Félix et Henriette se rendent compte que leurs vies à leur début se ressemblent par la tristesse et la rudesse du sort que l’enfance et l’adolescence leur ont fait. Charles de Vendenesse capte toute l’attention et l’ambition de ses parents, au détriment du frère cadet qui, mal aimé, méprisé par sa mère, peine à accéder à une vie équilibrée (tout le début du roman).

Blanche-Henriette de Lenoncourt, quant à elle, a eu à subir bien des avanies, au point que, pour y échapper, elle s’est dépêchée d’accepter le déjà âgé M. de Mortsauf pour époux, qui s’est dépêché de la lester de deux enfants, Jacques et Madeleine. La vie avec lui est tout sauf facile et heureuse : c’est un homme aigri, acariâtre, tant soit peu déséquilibré, en proie à des crises de rage (ou de folie) qui sèment la panique au logis. Bref, une femme qui a le sens du sacrifice de soi et qui, par dévouement pour ses enfants et grâce à un sens exagéré du devoir conjugal, persiste à subir stoïquement un sort injuste.

Tout juste se laissera-t-elle aimer de Félix, à la condition expresse qu’il ne franchisse jamais les bornes d’une honnête décence, tout juste lui laissera-t-elle de loin en loin sa main à baiser. Le jeune homme, porté par l’infini de son amour, accepte tout. Dans la foulée, il laissera l’intensité de ses sentiments s’exprimer au moyen du langage des fleurs. Il s’ingénie, au cours de longues promenades dans la campagne, à composer des bouquets qui soient autant de figure de son amour sublimé.

Et là, Balzac met toute la gomme, comme il sait faire quand il lâche la bride à son démon. Attention les yeux, on a quasiment droit au manuel de botanique : flouve odorante, dont le parfum enivre, sédum des vignes, liserons à cloches blanches, bugrane rose, fougères, jeunes pousses de chêne, amourette purpurine, paturin des champs et des eaux, bromes, agrostis, roses du Bengale, daucus, linaigrette, reine des prés, cerfeuil sauvage, clématite en fruits, croisette, millefeuille, fumeterre, etc … (tout ça sur une seule page).

J’arrête là : « Quelle femme enivrée par la senteur d’Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d’ides soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l’amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ? ». Rien de mieux que les symboles pour compenser une frustration sexuelle (dans La Nouvelle Héloïse, Saint-Preux avouera à Julie, tout honteux, sa façon de compenser : qu'en est-il de Félix ? Balzac n'en dit rien).

Pour faire pendant au platonisme forcé de cette relation bizarre, Balzac mettra Félix en présence de la torride lady Dudley, qui l’entraîne dans des sarabandes autrement érotiques et concrètes. Ce caprice n’aura qu’un temps. Je passe sur quelques épisodes, à commencer par la maladie qui mène Mortsauf à la dernière extrémité, mais victorieusement combattue par l’irréprochable dévouement de son épouse. Je passe aussi sur la mort pathétique de Mme de Mortsauf et sur l'aversion que manifestera Madeleine à l'égard de Félix, alors que sa mère avait envisagé de la lui donner pour épouse (on sait par Une Fille d'Ève qu'il saura se consoler, et au-delà).

J’en viens à l’impression que m’a laissée la relecture de ce livre célèbre. Pour parler franchement, je m’y suis pas mal ennuyé. Littérairement impeccable, évidemment, c’est par son contenu que le bouquin m’a pompé l’air. Cette femme toute en abnégation de soi, guidée par un sens du devoir poussé jusqu'à l'absurde, qui considère son amoureux comme un troisième enfant, ce garçon qui, par idéalisme radical, accepte sa servitude comme une forme de castration, ce vieux comte auquel Balzac a fait un caractère impossible pour mieux faire ressortir la sublimité de la conduite de la comtesse, tout cela a quelque chose d’horripilant.

C’est sûrement une infirmité : c'est sans doute moi qui ne suis pas à la hauteur de ce chef d’œuvre. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 22 septembre 2016

RETOUR A BALZAC (3)

BALZAC 18 AOÛT 1850 EUGENE GIRAUD.jpg

Le dessin d'Eugène Giraud après le décès.

BALZAC :

UNE FILLE D’ÈVE (1838) 

Résumé : la faute (non consommée) d’une oie blanche tout juste sortie des jupes de sa mère, aussitôt épousée par un jeune homme au trop grand cœur, et qui, manipulée par quelques grandes dames qui veulent s’amuser à ses dépens, a l’impression de vivre une belle histoire d’amour en jetant son dévolu sur un homme nul, mais qui brille dans les salons aux yeux des ignorants, et qui risquera de l’entraîner dans le tourbillon d’un scandale, ce que le mari, de justesse, empêchera généreusement, lui montrant sa noblesse et sa grandeur d’âme.

****************

Le comte de Granville a deux filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie. Elles ont été élevées, pire qu’au couvent, par une mère plus dévote qu’une grenouille de bénitier. L’aînée a épousé Félix de Vendenesse, guéri de ses aventures, chastes avec Mme de Mortsauf, torrides avec Lady Dudley, décevantes avec Laure de Manerville. La cadette s’appelle Mme du Tillet depuis qu’elle a épousé un des deux grands banquiers de La Comédie humaine. Elle s’en repent d’ailleurs amèrement, car son mari, peu sympathique, intraitable dans son ménage comme dans ses affaires, la laisse sans le sou.

Félix, après des frasques qui lui ont fait la réputation d’un Don Juan, il a décidé de « faire une fin », usé par son usage des femmes, au point que Balzac le qualifie de « jeune vieillard », mais doté d’une solide connaissance des humains et de la société. Il apparaît ici en mari impeccable, plus prévenant avec sa femme qu’une poule avec ses poussins, faisant d’elle une femme du monde accomplie, et allant au-devant de ses moindres désirs avant même qu’ils aient été formulés, en sorte que quand commence le roman, elle est « cuite à point par le mariage pour être dégustée par l’amour » (on peut prédire un bel avenir à un auteur qui a un tel sens de la formule).

La totale confiance que Félix a dans sa femme fait que, lorsque, appâtée et guettée par un trio de dames jalouses de sa perfection, elle laisse apparaître la véritable toquade qui la jette vers Raoul Nathan, le mari n’y verra que du feu, de même que Marie-Angélique est aveugle sur les mérites de l’homme qu’elle croit aimer : Balzac en dresse d’ailleurs un portrait peu reluisant, qui tire à hue et à dia. Virtuellement grand écrivain, il voudrait aussi fort arriver en politique (tiens, Balzac aussi aurait bien voulu). En fait, il ne sait pas bien ce qu’il veut et s’active d’une façon désordonnée. En gros, c’est un journaliste « à prétentions ».

De plus, il est l’amant en titre de l’actrice Florine, chez laquelle il vit, dans un appartement richement meublé (car elle a fait une belle carrière), et décoré d’une foule d’objets et d’œuvres offerts par ses admirateurs. Nathan se garde bien de parler d’elle à la comtesse. Pour fonder un journal qui lui ouvrirait des perspectives politiques, il se laisse entortiller par le banquier du Tillet et un compère. Les réserves fondent rapidement à l’usage, les dettes s’accumulent, et Nathan est un jour sommé de les rembourser, sous peine d’aller en prison.

Il manque son suicide, sauvé in extremis par la comtesse, qui le cache et décide d’emprunter la somme nécessaire au paiement de la dette. La baronne de Nucingen accepte de la lui prêter. Elle sera sauvée du déshonneur par sa sœur, qui raconte tout à Vendenesse, qui rembourse aussitôt la créancière.

Il décide d’ouvrir les yeux de sa femme sur les vraies qualités de Raoul Nathan, l’amant indigne et brouillon, mais surtout sa relation pérenne avec l’actrice Florine. Marie-Véronique prend conscience de la réalité, aperçoit l’abime dans lequel elle a failli tomber et se rend compte de la noblesse de cœur de son mari, pour lequel elle éprouve désormais de l’admiration. Tout est bien qui finit bien. Le couple voyagera. A son retour d’Italie, la comtesse apercevra un jour Nathan (« dans un triste équipage ») et Florine dans la rue : « Un homme indifférent est déjà passablement laid aux yeux d’une femme ; mais quand elle ne l’aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu’il ressemble à Nathan ».

Ce court roman de Balzac n’est pas son meilleur, mais il reste intéressant. L’auteur l’ouvre « in medias res », lorsqu’Angélique aux abois se précipite chez sa sœur pour lui avouer toute son aventure et lui demander secours. En vain, puisque celle-ci ne dispose d’aucun argent en propre. L’irruption de du Tillet au cours de l’entretien plonge son épouse dans la terreur, car cet homme cruel et impitoyable leur révèle qu’il sait tout et qu’en abattant Nathan (qu’il a surnommé « Charnathan »), il l’évince de la place qu’il a bien l’intention d’obtenir pour lui-même (avec succès). La suite est grosso modo un long flash-back, avant que le récit renoue avec la scène inaugurale.

La tiédeur de l’impression que laisse le livre est peut-être due à la distance à laquelle les personnages sont maintenus par l’auteur, comme s’il les observait sur une scène depuis la salle. L’affaire se dénoue d’ailleurs par une comédie de masques, à la fin de laquelle Florine, ayant appris la duplicité de son amant, rend à la comtesse toutes les lettres qu’elle lui a envoyées.

Bon roman, quoiqu’un peu lisse, qui finit de façon au fond très morale, après avoir exploré les méandres de la méchanceté humaine dissimulée derrière le masque des conventions sociales.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 20 septembre 2016

RETOUR A BALZAC (2)

DAUMIER.jpg

BALZAC :

LE CURÉ DE VILLAGE (1837-1845).

UN ROMAN ÉDIFIANT.

Résumé : il y avait un "Mais ...".

2

Mais ce que tout le monde ignore, à l’exception du bon curé Bonnet et du si perspicace Dutheil, vicaire général devenu évêque et plus tard archevêque, c’est le mensonge affreux sur le piédestal duquel s’élève la statue de la « sainte » : la femme de la bonne société qui est à l’origine du double meurtre commis par Tascheron n’est autre que Véronique Graslin en personne. Francis Graslin est-il même le fils de son père légal ? Le doute est au moins permis.

Citroen2cvtff.jpgEt alors là, Balzac met la surmultipliée (pour ceux à qui le mot deudeuche veut encore dire quelque chose : c'était, sur le levier des vitesses, celle qui permettait de monter à 80km/h, en descente et par vent arrière). S’il y avait eu le cinéma, Balzac n’aurait pas hésité devant le technicolor, l'écran géant, la 3D et la démesure des effets spéciaux.

Car au fur et à mesure que la région embellit et s’enrichit, Mme Graslin dépérit, au point qu'elle se trouve bientôt aux portes de la mort. On apprendra que, depuis douze ou quinze ans, pour faire pénitence, elle porte un cilice de crin qui met sa peau à vif (« Son corps n'est qu'une plaie », dira quelqu'un qui a coupé le cilice au ciseau sur l'ordre d'Horace Bianchon, qui s'exclame, en apprenant ça : « Comment ! au dix-neuvième siècle, s'écria le grand médecin, il se pratique encore de semblables horreurs !  »), et qu’elle ne mange, trois fois par jour et toujours seule, qu’ « un morceau de pain sec sur une grande terrine de cendre et des légumes cuits à l’eau, sans sel, dans un plat de terre rouge, semblable à ceux qui servent à donner la pâtée aux chiens ! ». Que tous ceux qui sont en surpoids en prennent de la graine ! Certains appelleraient peut-être ça l’anorexie (le triomphe de la volonté sur son propre corps, jusqu’à la mort).

Arrivée au bord de la tombe (comme on dit), elle a résolu de faire une confession publique, spectaculaire et solennelle de ses fautes, au cours d'une cérémonie grandiose, en présence de ses proches, du curé Bonnet, de l’archevêque en grande tenue, de M. de Grandville l’avocat général (en qui elle voyait le meurtrier de son amant), de Denise Tascheron la sœur du criminel revenue de son exil américain, toute la population étant réunie au château, au comble de l’émotion. Elle sera enterrée dans le petit cimetière de Montégnac, et reposera à côté de son ancien amant décapité. Trop, c'est trop : Balzac, avec emphase et solennité, avec le gros aiguillon dont il titille les émotions du lecteur, abuse des effets de grandeur.

J’avoue que cette séquence tire-larmes, par sa boursouflure et son outrance démonstrative, m’a bien fait rire, avec ses effets aussi gros qu'en son temps la scène finale du film Love story (1970) d'Arthur Hiller sur les âmes sensibles venues au cinéma avec une provision de mouchoirs (je dois être sans-cœur). Mais aussi que cette profession de foi catholique, proclamée à la face de tous et provoquant chez tous des émotions intenses et visibles reste un morceau de bravoure qui, d'un point de vue purement littéraire, garde quelque chose d’admirable.

Au total, un véritable tour de force romanesque, homogène bien que composite, doublé de l’insupportable manifeste d’un catholique fanatique et militant. Mais même si la leçon de catholicisme proprement dite passe quand même assez mal, on n’a pas envie de lâcher, quoiqu’en exceptant les longues dissertations sur l’état moral, économique et politique de la France et les moyens d’y remédier, qui semblent n'avoir rien à faire là, mais sont tout à fait appropriées au grand projet de transformation économique mis en œuvre par Mme Graslin à Montégnac. 

Je renvoie ici aux propos tenus à l’évêché ou à l’hôtel Graslin, puis par l'auteur au début du troisième chapitre, puis la très longue lettre (de motivation) de l’ingénieur à M. Grossetête, protecteur de Véronique Graslin, puis les propos de table tenus au château par l’élite de Montégnac. Ici éclatent aussi les convictions anti-parlementaires, anti-égalitaires de l’auteur, qui déplore amèrement la montée de l’individualisme et de l'égalitarisme, du fait de l’affaiblissement de l’autorité royale, de l’autorité paternelle et des liens familiaux, sous les coups des idées révolutionnaires.

Balzac, à la dernière page, assume d’ailleurs crânement ce qu’il a mis de moralement édifiant dans son roman : « Cette discrétion fut un hommage rendu à tant de vertus par cette population catholique et travailleuse qui recommence dans ce coin de France les miracles des Lettres édifiantes » (lettres que devaient écrire du monde entier les missionnaires jésuites à leur général Ignace de Loyola pour rendre compte).

Tout en restant baba devant le génie de cette langue et de cette technique, on est autorisé à ne pas goûter le fond du propos, historiquement marqué au fer.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : j'ai relevé une phrase qui devrait faire plaisir à mon ami Roland : « La philanthropie moderne est le malheur des sociétés, les principes de la religion catholique peuvent seuls guérir les maladies qui travaillent le corps social ». Et puis une formule de Denise Tascheron l'exilée : « ... aux Etats-Unis, où il n'y a ni espérance, ni foi, ni charité ... ». Et enfin cette phrase qui sonne curieusement actuelle : « Les peuples unis par une foi quelconque auront toujours bon marché des peuples sans croyance ». Les Français d'aujourd'hui ont-ils encore un reste de "foi quelconque" ?

lundi, 19 septembre 2016

RETOUR A BALZAC (2)

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BALZAC :

LE CURÉ DE VILLAGE (1837-1845).

UN ROMAN ÉDIFIANT.

1

Résumé : roman hybride, qui commence dans une misère assise sur un tas d’or, se poursuit en plaidoyer pour la peine de mort (« la peine de mort, ce grand soutien des sociétés », écrit Balzac au deuxième chapitre), continue par de hautes considérations sur l’état moral et matériel de la France, et se termine dans l’outrance religieuse, sur un dithyrambe catholique. 

Le vieux Sauviat, Auvergnat habitant à Limoges dans une maison à la limite de l’insalubre, exerce la profession de marchand forain. Il a épousé une demoiselle Champagnac (devenue ainsi « la Sauviat »), qui lui a plu parce qu’elle parlait le même patois que lui. Leur fille Véronique avait la beauté qu’on prête aux anges, mais la petite vérole l’a défigurée.

Le train de vie du ménage est d’une modestie telle qu’on pourrait le croire dans la misère, mais il n’en est rien : Sauviat, à force d’acheter et vendre de vieilles ferrailles, a pu, disons-le, amasser une petite fortune, qui permet de doter richement sa fille et de lui faire épouser M. Graslin, banquier limougeaud quarantenaire, ravi de faire une bonne affaire. Il n’est pas bien beau, souffrant d’éruptions cutanées liées à sa suractivité financière, heureusement épisodiques. Véronique va donc s’installer dans le superbe hôtel Graslin et devenir le centre d’attraction de la ville.

Au deuxième chapitre, changement radical de décor. Le bien nommé Pingret, vieil Harpagon, a été assassiné, en même temps que sa servante,  dans le jardin où, de nuit, il alimentait son trésor, consistant en pièces d’or contenues dans quatre jarres, qu’on retrouve évidemment brisées. Il y en a pour quatre-vingt mille francs, somme énorme. L’enquête conduit à un jeune ouvrier porcelainier, Jean-François Tascheron. On le soupçonne d’avoir commis son crime à cause d’une femme de la bonne société.

Tout le temps de l’enquête, et jusqu’à la fin du procès d’Assises, Tascheron reste muet sur le mobile de son acte et sur l’identité de la femme, mais suivez mon regard : Mme Graslin, à plusieurs reprises, et fort subtilement, émet des avis tendant à dédouaner le jeune homme, qui n'avouera qu'au curé Bonnet, en confession, ce qu'il a dissimulé à tous, à commencer par la cachette où repose l'or. Vaste débat en Limousin : certains vont jusqu’à juger Pingret responsable de son propre assassinat ! Personne cependant n’est effleuré par le moindre soupçon sur la conduite de la belle Mme Graslin.

Pourtant on aurait quelque raison de s’interroger. Pourquoi, après la condamnation de Tascheron à mort, et après le rejet de son recours en grâce, cette dernière dirige-t-elle sa haine massive contre M. de Granville qui, avocat général aux Assises, a obtenu la tête du criminel ? Pourquoi, après la mort de son banquier de mari, quitte-t-elle Limoges pour aller s’enterrer dans le château de Montégnac, que celui-ci a fait construire sur une hauteur de ce petit village pauvre, inhospitalier, et même déshérité, du fait d’une nature ingrate ?

C’est d’abord à cause de M. Bonnet, curé de Montégnac. Ce prêtre, d’une humilité exemplaire, a par son ministère fait d’une population de vauriens prêts à rançonner le voyageur qui se hasardait, voire pire, une population de catholiques fervents et de bons travailleurs, assidus à la messe (d'où le titre du roman, bien que le personnage principal soit Mme Graslin). Mais c’est aussi à cause du fait que Jean-François Tascheron est né là, et qu’il y sera bientôt enterré, à la demande de Mme Graslin, sitôt exaucée que formulée, tant sa réputation est immaculée.

Le roman tombe alors dans le schéma du Médecin de campagne, ce roman où éclate la volonté d'un homme énergique d'amener le bonheur et la prospérité dans une région démunie de Savoie, où le docteur Bénassis, grâce à son génie de l’organisation, et avec l’aide de quelques appuis, au premier rang desquels le colonel Genestas, a complètement transformé tout un coin de montagne. Au littérature,littérature française,honoré de balzac,le curé de village,limoges,peine de mort,catholiques,catholicisme,chrétien,église,balzac le médecin de campagne,docteur bénassis balzac,arthur hiller love story,france,société,ignace de loyolapassage, notons que Bénassis, dans sa générosité, a quand même fait déporter tous les crétins des Alpes (ci-contre un authentique) qui, en se reproduisant, perpétuaient l’arriération dans laquelle vivait la vallée, et interdisaient son essor économique, un essor fondé sur le labeur, l’intelligence et la volonté. Il faut savoir ce qu’on veut, que diable ! Comme dit l'autre, là où il y a une volonté, il y a un chemin !

A l’image de Bénassis, Véronique Graslin se fait la grande dispensatrice des bienfaits qui ne tarderont pas à faire de Montégnac une commune riche et prospère. Elle embauche Grégoire Gérard, jeune ingénieur ambitieux, frais émoulu de Polytechnique, qui se morfond dans la routine stérile de l’emploi que l’Etat lui a donné.

Appuyé sur l’investissement des sommes énormes que la châtelaine a empruntées grâce à son crédit, tout le monde se met à l’ouvrage et transforme le paysage, en traçant des chemins, plantant des arbres par centaines, construisant des barrages pour recueillir les eaux pour irriguer les sols et en prévision des futures sécheresses, faisant de landes stériles des terres à fourrage, sur lesquelles vaches et chevaux ne tardent pas à se multiplier. Le résultat, après quelques années, est spectaculaire, la région métamorphosée. Le paysage, enfin façonné de la main de l’homme, est devenu productif et utile à tous. Inutile de décrire la dévotion qui entoure de toutes parts la personne de Mme Graslin, considérée comme une véritable sainte. Mais …

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 18 septembre 2016

RETOUR A BALZAC (1)

URSULE MIROUËT (1841)

Résumé : Une charge sabre au clair contre la bourgeoisie provinciale, agrémentée de quelques singuliers miracles. 

C’est un roman tout à fait étrange qu’Ursule Mirouët : très prenant, voire poignant par certains aspects, complètement improbable, à la limite du grotesque, par certains autres. L’action se passe à Nemours, ville de province où coule le Loing. La population se répartit en divers groupes. L’un rassemble trois familles bourgeoises qui ont fini par peupler tout l’arrondissement, les Massin, les Minoret et les Levrault qui, à force de se croiser et recroiser (Massin-Levrault, Minoret-Levrault, etc.) ont dessiné un arbre généalogique inextricable, que Balzac renonce raisonnablement à décrire dans le détail.

Minoret-Levrault domine, au début, le tableau familial. Cet hercule doté d’une Zélie qui porte impérieusement la culotte, et d’un Désiré dont il finance les études à Paris en lui voyant une brillante carrière dans la magistrature, est quant à lui d’une stupidité et d’une cupidité sans borne. Il exerce la profession de « maître de poste », qui le met au centre de bien des activités de la ville et au-delà, et dont il a tiré de substantiels bénéfices au fil des années.

Face aux bourgeois, vit tant bien que mal une vieille femme, veuve de M. de Portenduère, née Kergarouët, dont la noblesse, qui remonte à neuf cents ans, est restée intraitable s’agissant d’alliances et de mésalliances. L’intransigeance aristocratique de la vieille Portenduère va bientôt nuire à son fils Savinien. Elle soupçonne la jeune Ursule de calculs d'arriviste, mais touchée par l'héroïsme pur de sa conduite, elle l'acceptera pour sa fille.

L’histoire commence lorsque le docteur Minoret, autour de qui se forme le troisième groupe, après sa longue carrière, et après avoir été le médecin de l’Empereur, revient au bercail pour y finir ses jours, éveillant l’intérêt de ses neveux, qui, lui supposant (non à tort) une fortune personnelle, se considèrent par avance comme les héritiers naturels du médecin. Comme pour les contrarier, celui-ci a malheureusement reporté toute son affection sur la petite Ursule, orpheline, fille d’un aventurier musicien, lui-même fils d’un facteur de clavecins, Valentin Mirouët. 

La seule idée du docteur est de donner à Ursule l’éducation la plus soignée, mais en la protégeant jalousement du « monde » et de ses maléfices, si bien que le cœur de la petite n’abandonnera jamais l’état de pureté qui a servi de cadre à sa croissance : elle n’aura aucune idée, même aux pires moments, de la méchanceté du monde, et sera bonne même pour ceux qui lui veulent le plus grand mal. Pour elle, pour son bonheur, il est capable de tous les sacrifices. Le pire est que le vieux tuteur est un athée convaincu, ami des encyclopédistes et rationaliste en diable.

Heureusement – c'est le premier miracle – il se convertit et devient un catholique fervent et convaincu. Par quel prodige ? C’est en effet un coup de baguette magique : retrouvant le docteur Bouvard, un vieux confrère avec lequel il était brouillé parce que celui-ci était un adepte du mesmérisme, cette doctrine sur le magnétisme (le baquet de Mesmer, …) qui apparaissait comme un charlatanisme au docteur Minoret, à l'esprit épris de stricte rationalité.

Mais dans la pièce où Bouvard introduit ce dernier, point de baquet : « Rien que le pouvoir de Dieu, répondit le swedenborgiste » (Swedenborg est, entre autres, un illuministe suédois qui avait eu des visions mystiques, cf. Louis Lambert). Le docteur est accueilli par un homme mystérieux (on dirait aujourd'hui un médium). Il a plongé une femme (de « classe inférieure », autrement dit, pour Balzac, d'une ignorance crasse) dans un sommeil hypnotique, qui, quand il lui a pris la main, se met à lui décrire sa maison de Nemours dans les moindres détails, avec sa bibliothèque ainsi que les faits et gestes d’Ursule, jusqu’au point rouge dont elle a marqué la Saint Savinien dans son agenda, parce qu’elle est amoureuse du jeune Portenduère, et jusqu’aux gros volumes des Pandectes de Justinien dans l'un desquels le docteur garde les billets des dépenses du trimestre, et dont le tome III est rangé avant le tome II.

Boum ! Patatras ! La révélation tombe sur le docteur : « Cette dernière partie de l’interrogatoire foudroya le docteur Minoret ». Et voilà mon athée, ami des encyclopédistes, changé en catholique pur jus en un instant. Shazam ! Moralité : la science ne sait pas tout, car Dieu est là. Minoret retourne à Nemours tout pénétré de religion. C'est proprement miraculeux, et j'avoue que j'ai eu du mal à gober. Le problème, c’est que quand les Massin et Minoret-Levrault voient le docteur accompagner sa filleule à l'église avec son paroissien sous le bras, ils entrent en ébullition. Ils n'ont alors qu'une seule pensée : dépouiller Ursule de tous ses droits à la succession, voire la chasser de la ville. Tout ça parce qu’à la mort du vieux médecin, ils comptent sur son héritage, qui ne peut manquer d’être imposant, vu que, côté finances, il n'y a pas plus avisé et prudent.

C’est là que le roman devient un véritable thriller palpitant : entrent en scène le notaire Dionis, et surtout son clerc Goupil, une créature infernale, prêt à tout pour s’élever dans la société, capable d'ignobles crapuleries pour arriver à ses fins. Il se forme autour des héritiers présomptifs un groupe compact de gens soucieux de leurs seuls intérêts, qui veulent au plus haut point empêcher Minoret de les dépouiller de leurs "espérances". Le docteur bénéficie heureusement de sa longue expérience des hommes et d'une profonde connaissance de leurs turpitudes, mais aussi des bons conseils des amis qui se réunissent tous les soirs chez lui : Jordy, l’abbé Chaperon (le bien nommé) et Bongrand, le juge de paix.

L’affaire se complique de l’amour qui lie Ursule et Savinien de Portenduère. Ce dernier, que le docteur a fait libérer de sa prison pour dettes en avançant la somme à sa mère, se révèle un homme droit, qui ne demande qu’à réparer tous ses torts. Pour aller vite, disons que tout finira pour le mieux, même pour Goupil qui, ayant obtenu un bon poste, ne cherche plus à nuire à quiconque (deuxième miracle). 

Heureusement, troisième miracle : le tuteur mort vient visiter Ursule pendant son sommeil et lui révèle comment elle a été privée de son argent au moment de sa mort, annonçant même la mort future de Désiré, le fils du maître de poste, en qui ce dernier a placé tous ses espoirs. Minoret-Levrault est tiraillé par le remords, suite à l'infamie qu'il a commise après avoir surpris la dernière confidence faite par Minoret à Ursule à ses derniers instants : il a fait disparaître une somme considérable, en numéraire et « trois inscriptions ». Quatrième et dernier miracle, il deviendra lui aussi un catholique fervent et restituera tout à la belle Ursule Mirouët, qui pourra épouser son Savinien et recouvrer sa fortune et son château si ignoblement détournés.

C’est dommage, cette fascination de Balzac pour l’invraisemblable, car le happy end apparaît très forcé. En bonne logique, c’est la coterie des bourgeois de Nemours qui emporte le morceau. Mais non, il faut que le Bien triomphe et que le Mal soit puni : Désiré meurt misérablement, Zélie sa mère devient folle. Mais le roman reste très intéressant, à cause de l'incroyable férocité avec laquelle l'auteur décrit la bourgeoisie d’une petite ville de province : les dialogues qu’il met dans la bouche des conjurés et les actions qu’ils commettent ne permettent pas de s’attendre à ce dénouement heureux. On connaît pourtant un Balzac moins amateur de coups de théâtre et plus soucieux de vraisemblance, jusqu’à la cruauté à l’encontre des vertueux (voir le père impitoyable de La Vendetta ou le cynisme avide et répugnant de Mme d'Espard dans L'Interdiction).

Voilà ce que je dis, moi.

A noter le coup de chapeau à maître Rabelais, que Balzac - qui l'a beaucoup pastiché (voir les Contes drolatiques) - déplace avec ironie de la bouche de Frère Jean des Entommeures (au début de la guerre picrocholine dans le vignoble de l'abbaye de Seuillé) dans celle de Zélie (femme du maître de poste) : « Adieu paniers, vendanges sont faites ! », pour dire le désastre au cas où l'héritage échapperait. A noter aussi, pour amener « la science des fluides impondérables » du magnétisme mesmérien et Swedenborg, la révérence à Samuel Hahnemann, l'inventeur de l'homéopathie.

lundi, 12 septembre 2016

MOITESSIER, HÉROS MODERNE

MOITESSIER BERNARD.jpgJe connaissais bien sûr le nom et la réputation de Bernard Moitessier l'incorruptible, à cause de l’anecdote qui l’a rendu célèbre, lorsque, terminant son tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance, il avait renoncé à arriver en vainqueur et poursuivi sa route, au motif qu’il ne voulait pas « perdre son âme ». La puissance de cette histoire ne m’avait pas incité à lire les livres qu’il a écrits : je ne suis pas marin, ni du pied, ni – pire – du cœur (je me rappelle une partie de pêche au tacaud qui avait mal fini, m'ayant vu nourrir les poissons au lieu de l'inverse). Mon goût m'a toujours porté vers les cailloux et les altitudes. Même si la mer et la montagne offrent à l'homme des défis comparables. Parmi les derniers livres lus traitant de la chose maritime, il y a, évidemment, Moby Dick,  Redburn, il y a quelques années. Il y a aussi La Mer cruelle de Nicholas Monsarrat. Bref, à voile ou à vapeur, pas grand-chose à voir avec la navigation en solitaire.

Je viens de lire, aimablement prêté par un ami (merci Freddy), La Longue route, de Moitessier, qui raconte précisément comment l’auteur a relevé le défi lancé par le Sunday Times, et je m’en félicite. Oh, pas à cause de ce qui touche à la conduite de son bateau, le « Joshua ». Je suis toujours aussi hermétique au vocabulaire technique des marins, qui abonde dans le livre. Si on me demandait ce qui distingue une bonnette d’une trinquette, je donnerais ma langue au chat. Pareil pour la bôme et le tourmentin. De même, la comptabilité qu’il tient des distances parcourues par vingt-quatre heures et les manœuvres auxquelles il se livre sont restées dehors : mes yeux se contentaient de survoler.

Non, ce qui m’a retenu et touché, c’est ce qu’il raconte de ses expériences passées, par exemple quand il faisait le commerce du riz dans le golfe de Siam ou lors de sa navigation sur le Marie-Thérèse II qui avait vu son baptême du cap Horn. Et puis ce sont les quinze lettres qu’il avait écrites à des cap-horniers reconnus pour les interroger sur ce qu’ils pouvaient lui dire de ce fameux cap, de ses difficultés, de ses courants, mais aussi les quinze réponses précises et fraternelles qu’il en avait reçues, laissées sans un mot de remerciements, faute de temps.

Ce qui m'a touché, c'est aussi la fraternité qui éclaire la page 252 : coincé avec  son bateau avarié à Singapour et sans aucun moyen de remédier, Moitessier voit un jour arriver quelqu’un : « Un type est venu. Je ne le connaissais pas. Il a ramené une équipe de calfateurs professionnels. Il a tout payé. C’était cher et il n’était pas riche. Ensuite il a dit : "Tu rendras à un inconnu comme je l’ai fait pour toi. Parce que je le tenais moi aussi d’un inconnu qui m’a aidé un jour, et m’a dit de rendre de la même manière à un autre. Tu ne me dois rien, mais n’oublie pas de rendre." Maintenant, je crois bien que c’est tout ce bouquin qui est dans la balance. S’il en était autrement, la route que nous avons faite ensemble ne serait que des mots ». Rien à dire : c’est juste beau. C'est d'ailleurs pour ça qu'il lègue au pape tous les droits de son bouquin, en espérant ainsi contribuer à colmater quelques-unes des brèches faites dans la beauté du monde par la modernité (voir plus bas). Voilà une belle façon : Moitessier n'a pas oublié de "rendre".

Ce sont encore ces messages qu’il envoie à destination de l’Angleterre et de sa famille, en catapultant sur le pont d’un cargo de rencontre des tubes contenant films et photos de son journal de bord. Il confectionne un jour deux maquettes de voiliers qu’il met à l’eau quand vents et courants sont favorables, et qui justifient cette merveilleuse note de l’éditeur : « Ces deux maquettes porteuses de message ont été recueillies plus d’un an après leur mise à l’eau, l’une sur une plage de Tasmanie, l’autre en Nouvelle-Zélande. Le courrier que portaient ces bateaux est parvenu aux destinataires, parfaitement lisible » (p.124). Certains petits détails vous en convainquent : il faut croire en l'humanité.

Ce qui m’a touché, c’est la relation qui s’établit à l’occasion entre le navigateur et les créatures volantes et nageantes qui croisent sa route et parfois l’accompagnent plus ou moins longtemps. Et c’est tout ce qu’il dit du soleil, de la mer, des nuages, de la nuit, tantôt avec ses étoiles et sa lune, tantôt avec sa noirceur d’encre, tantôt encore avec ses aurores australes (il n'y a pas que les boréales dans la vie, n'est-ce pas, Sylvain ?). Au fond, j'ai été moins impressionné par la parfaite maîtrise du métier de marin qu'un tel voyage suppose et démontre à chaque page, que par tout ce qui touche à la personne même du bonhomme.

Mais ce qui a emporté mon adhésion, et qui met en pleine lumière les fondements de la motivation de l’auteur, et qui fait que je range ce livre, même si ça peut sembler bizarre, dans la lignée des grands dénonciateurs de l’absurde marche du monde actuel vers sa destruction (Jacques Ellul, Günther Anders et quelques autres), c’est la formule ahurissante dont la grenade m'a éclaté en pleine gueule à la page 226 : « Et je porte plainte contre le Monde Moderne, c’est lui le Monstre. Il détruit notre terre, il piétine l’âme des hommes ». V'rendez compte ? "Je porte plainte contre le Monde Moderne" ! Il faut oser écrire ça ! Il a raison : quand l’humanité portera-t-elle plainte contre ce monde, niaisement matériel et dérisoire ? Moi, je n'arrête pas. Mais je n'ai pas le courage de Moitessier.

Je ne peux pas passer sous silence l’éclat de joie et de rire qui s’est emparé de moi à la tourne des pages 232-233, quand je suis tombé sans du tout m’y être attendu sur cette phrase devenue quasi-sacramentelle, qu’il adresse au responsable de la course au Sunday Times au moment où, le plus dur étant fait, on s’attend à le voir remonter l’Atlantique pour aller toucher la récompense sonnante et trébuchante de son exploit : « Cher Robert, le Horn a été arrondi le 5 février et nous sommes le 18 mars. Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». On peut dire ce qu’on veut, le monsieur en a où je pense. Je veux dire que ce livre confronte le lecteur à quelque chose qui a à voir avec l’héroïsme, quand l'homme s'élève plus haut que lui-même. Si ça n'avait tenu qu'à lui, Moitessier serait devenu un nouveau Hollandais Volant : il aurait erré sans fin sur la mer. Mais il y a quand même le monde.

Au total, de Plymouth à Tahiti, dix mois se seront écoulés. A Papeete, il retrouve des copains, mais il retrouve aussi toutes les mesquineries et laideurs de ce monde. Le livre se clôt ainsi dans les basses réalités, après avoir plané sur les cimes du ciel, c’est-à-dire la vague, la houle et l’écume de la mer.

La Longue route, mieux qu’un livre à lire : une expérience à partager.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 26 août 2016

BALZAC ET LES CANUTS

La Maison Nucingen (1838) consiste en un dialogue débridé de quatre amis, tenu dans un des « cabinets particuliers » d’un célèbre cabaret (non nommé) de Paris, et fidèlement reconstitué par le narrateur qui, dans le cabinet mitoyen séparé par une mince cloison, a entendu et mémorisé l’intégralité de la conversation.

Aux voix, il a reconnu les personnages, qui se nomment Blondet, Finot, Couture et Bixiou : « C’était quatre des plus hardis cormorans éclos dans l’écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente ». Il est utile de préciser que les langues vont bon train, du fait qu’on a fait venir un nombre respectable de bouteilles de champagne, au point qu’à la fin les compères sont un peu gris.

Bixiou raconte à ses amis comment Eugène de Rastignac, qui vivait si pauvrement à la pension Vauquer, vit aujourd’hui confortablement, à la tête d’une fortune de quarante mille livres de rentes, tout en ayant pu richement "doter" ses sœurs, restées au fond de leur province.

Accessoirement, il va dénouer l’écheveau qui rend incompréhensibles au bon peuple les calculs et manœuvres hautement raffinés qu’on voit à l’œuvre dans les milieux de la haute finance, incarnés ici par le richissime banquier alsacien Nucingen. Ah ! les interventions de Nucingen, plus alsaciennes que le vrai : « Hé pien ! ma ponne ami, dit Nucingen à du Tillet en tournant le boulevard, location est pelle bire ébiser Malfina : fous serez le brodecdir teu zette baufre vamile han plires, visse aurez eine vamile, ine indérière ; fous drouferez eine mison doute mondée, et Malfina cerdes esd eine frai dressor ».

Traduction : eh bien mon bon ami, l’occasion est belle pour épouser Malvina : vous serez le protecteur de cette pauvre famille en pleurs, vous aurez une famille, un intérieur ; vous trouverez une maison toute montée, et Malvina certes est un vrai trésor. On trouve dans le Nouveau dictionnaire des œuvres le commentaire suivant : « De plus, Balzac, par un souci exagéré de réalisme, s'obstine à reproduire le singulier jargon parlé par le baron, ce qui rend pénible la lecture des dialogues ».

Pas faux, mais ma parole, si le commentateur met un jour les pieds dans l'Alsace profonde pour dialoguer avec un vieux de la vieille, il verra ce que c'est. Je pense aussi à Victoire, la servante du colonel dans Le Sapeur Camember, et à son accent superlativement alsacien, qui provoque quelques malentendus. Ainsi : « Le colonel est-il visuel, mam'selle Victoire ? - Foui ! mossieu Gamempre, ché fiens te le foir ... tant son gabinet ... il ... é...grivé », dont le dernier mot fait croire au sapeur que le colonel est "crevé". Toute la caserne se précipite chez lui. Comme il est bien vivant, on convoque Victoire : « Oh ! mossieu Gamempre (...) c'est pas chentil te faire arrifer tes misères à une bôvre cheune fille innocente ... Ch'ai pas tit : "Le golonel il est grévé" ... Ch'ai tit : "Le golonel il égrivé ... avec une blume, quoi ! ».

Ailleurs, elle va faire les courses, et fait deviner à Camember ce qu'elle va acheter : « ... ça gommence par un C ». Le sapeur ne trouve pas : « Eh ! pien ! mossieu Gamempre, puisque fous ne tefinez pas : c'est tes cuernouilles et un chigot ! ».  Dans les Contes drolatiques, Balzac se laissera carrément aller à une débauche toute rabelaisienne dans ce genre, en imitant cette fois la langue du XVI° siècle. Revenons à nos moutons.

Je laisse de côté la complexité des tripatouillages boursiers décrits par Bixiou-Balzac, pour en venir à ce que Blondet dit des canuts de Lyon, qui se révoltèrent en 1831 et en 1834 contre le sort qui leur était fait, et dont l’étendard portait en ces journées la fière devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ».

Voici ce que déclare Blondet : « Voici, reprit Blondet. On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la République canonnée dans les rues, personne n’a dit la vérité. La République s’était emparée de l’émeute comme un insurgé s’empare d’un fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde. Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu’elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s’arrête, l’ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui. Après la Révolution de Juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS [sic] ont arboré le drapeau : Du pain ou la mort ! une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier, elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des Octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les Canuts qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l’ordre, et le Canut dans son taudis. Le Canut, probe jusque-là, rendant en étoffe la soie qu’on lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l’huile à ses doigts : il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l’huile, et le commerce des soieries françaises a été infesté d’étoffes graissées, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d’une branche de commerce français. Les fabricants et le gouvernement, au lieu de supprimer la cause du mal, ont fait, comme certains médecins, rentrer le mal par un violent topique. Il fallait envoyer à Lyon un homme habile, un de ces gens qu’on appelle immoraux, un abbé Terray, mais l’on a vu le côté militaire ! Les troubles ont donc produit les gros de Naples à quarante sous l’aune. Ces gros de Naples sont aujourd’hui vendus, on peut le dire, et les fabricants ont sans doute inventé quelque moyen de contrôle. Ce système de fabrication sans prévoyance devait arriver dans un pays où Richard Lenoir, un des plus grands citoyens que la France ai eus, s’est ruiné pour avoir fait travailler six mille ouvriers sans commande, les avoir nourris, et avoir rencontré des ministres assez stupides pour le laisser succomber à la Révolution que 1814 a faite dans les prix des tissus. Voilà le seul cas où le négociant mérite une statue. Eh ! bien, cet homme est aujourd’hui l’objet d’une souscription sans souscripteurs, tandis que l’on a donné un million aux enfants du général Foy. Lyon est conséquent : il connaît la France, elle est sans aucun sentiment religieux. L’histoire de Richard Lenoir est une de ces fautes que Fouché trouvait pire qu’un crime ».

Bon d’accord, Blondet finit par laisser tomber les canuts et son propos dérive, mais tout le dialogue est pareillement décousu, mené « à sauts et à gambades » (Montaigne, III, 9). Balzac nous a d’ailleurs prévenus dès le début : « Ce pamphlet contre l’homme que Diderot n’osa pas publier, le Neveu de Rameau ; ce livre débraillé tout exprès pour montrer des plaies, est seul comparable à ce pamphlet dit sans aucune arrière-pensée, où le mot ne respecta même point ce que le penseur discute encore, où l’on ne construisit qu’avec des ruines, où l’on nia tout, où l’on n’admira que ce que le scepticisme adopte : l’omnipotence, l’omniscience, l’omniconvenance de l’argent ». Je confirme : La Maison Nucingen est bien un livre « débraillé ». Les quatre amis se lancent donc dans une longue "improvisation" (le mot est de B.), qui fait penser à la manière dont Béroalde de Verville conduit (ou fait semblant, ou ne conduit pas) son Moyen de parvenir. Et Balzac ajoute à propos de cette improvisation : « … et, quoique souvent interrompue, prise et reprise, elle fut sténographiée par ma mémoire ».

J’ai raconté ici même (31 janvier) l’événement que fut pour la ville de Lyon, ses habitants et ses autorités la venue de Franz Liszt. C’est bien connu : tout ce qui est important se passe à Paris. Ce n’est pas dans La Maison Nucingen que Balzac va nous dire le contraire, même s’il prouvera maintes fois par ailleurs que la vie de province n'a aucun secret pour lui (il faut voir avec quelle jubilation maligne Balzac assaisonne Alençon dans La Vieille fille, avec quelle poétique mélancolie il décrit les rives de l’Indre dans Le Lys dans la vallée, etc., etc.). S’il fait ici référence à Lyon, c’est presque par hasard, au détour d’une conversation entre amis, lancés dans une agréable beuverie.

Ce que dit des canuts le passage cité est trois fois rien. Ce n’est pas une raison pour le bouder.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 25 août 2016

BAUDELAIRE À LYON

Les amateurs des Fleurs du Mal, les spécialistes de la question, les professeurs de Lettres le savent : Baudelaire est passé par Lyon. Il y a même demeuré de 1833 à 1836 : le lieutenant-colonel Aupick, qui a épousé sa mère restée veuve, est en poste dans la ville. En 1834-1835, Charles est élève en classe de troisième, interne au Collège Royal de Lyon (aujourd’hui lycée Ampère). S’il ne brille pas parmi les « premiers-de-la-classe », il n’est pas mauvais élève. La preuve, c'est qu'à la fin de l’année scolaire, il obtient quelques récompenses (qui ne l'empêcheront pas de redoubler sa troisième l'année suivante à Paris, au collège Louis-le-Grand).

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A cette époque d' "obscurantisme moyenâgeux", le romantisme dévoyé d'un Prévert n'avait pas encore élevé le cancre à la dignité de héros moderne et de modèle à suivre. A cette époque d' "arrogance élitiste", un égalitarisme intégriste et fanatisé n’avait pas encore causé les ravages auxquels on assiste depuis quatre décennies, et qui ont ruiné le système éducatif républicain. A cette époque "bourrée de stéréotypes archaïques", on craignait si peu de reconnaître les mérites scolaires des meilleurs élèves que ceux-ci étaient célébrés en fin d’année au cours de la cérémonie dite « Distribution des Prix », cette vieillerie que mai 68 a jetée à la poubelle, en même temps que les insupportables « chaires » et autres estrades, qui soulignaient par trop l'imméritée supériorité du maître sur l'élève. Le Collège Royal de Lyon avait même si peu honte qu'il faisait imprimer la liste de ceux qui méritaient le plus d’être distingués. C’était l’imprimeur Boursy, rue de la Poulaillerie (où se situe aujourd’hui le musée de l’imprimerie), qui était chargé de la fabrication de ce "tableau d'honneur".

C’est ainsi que le nom de Charles Baudelaire, en ce jour solennel du 28 août 1835, fut prononcé à six reprises, dans autant de disciplines :

« Thème »,

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« Version latine »,

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« Vers latins »,

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« Version grecque »,

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« Arithmétique »

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et « Dessin » (spécialité « Figures », les deux autres étant « D'après nature » et « Académies »).

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Certaines paraîtront aller de soi, d’autres sembleront plus surprenantes. Quant au dessin, il sera une évidence aux familiers de cette partie de son œuvre où le poète se livre à la critique artistique.

Ce n’est qu’un document, à peine une anecdote ; c'est, si l'on veut, de l'histoire littéraire abordée par son tout petit côté. Pourtant cela me fait quelque chose de voir imprimé noir sur blanc le nom de Charles Baudelaire adolescent (il a 14 ans), dans ce mince volume que je tiens dans la main,

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où ont été reliés (demi-basane rouge) les tableaux d'honneur de 1835 et 1836 d'un grand lycée de province. Il ne me semble pas indifférent de pouvoir toucher du doigt un témoignage, si modeste soit-il, du passage d’un tel génie dans notre ville (il n'engloba pas celle-ci dans la même aversion que celle dont le nom d'Aupick était pour lui l'objet. On raconte qu'il criait, sur les barricades de 1848 : « Fusillez le général Aupick ! »). J'ai l'impression de parvenir à lui par une voie facile et proche (si j'ai obtenu un premier prix de version latine [au royaume des aveugles ...], j'ai toujours été infoutu de composer des vers latins), mais inconnue du plus grand nombre.

C'est un privilège.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : j'aurais pu faire figurer dans ce billet les noms des trois élèves de cette classe de troisième (« Professeur, M. Carrol ») qui jouent les Usain Bolt pour truster les médailles. Je les mentionne pour mémoire : Benjamin Marcouire, de Montpellier, élève interne, vainqueur toutes catégories, qui revient à sept reprises, dont cinq sur la plus haute marche du podium (« Excellence »,« Thème », « Version », «Vers latins » et « Histoire ») ; Nestor de Songeon, de Bourgoin, élève interne, huit fois cité, mais plus souvent en position de Poulidor ; Jean-Jacques Hardouin, de Lyon, élève interne, excellent "troisième couteau", dont le nom apparaît cinq fois. On trouve encore les noms d'Auguste Blanc, Marius Ginoyer, Eugène Turin, Jean-Baptiste Gérentet, Victor Boisset, Décius Giamarchi (de Vescovato, Corse).

Figure aussi un certain Dominique Barnola (« de Lyon, pension Champavert ») qui me rappelle les monstrueux chahuts que, élèves de 2de dans les antiques bâtiments de ce même lycée Ampère, nous avions fait subir au nouveau professeur de physique-chimie, qui portait ce patronyme, pour étrenner sa première année d'enseignement (dévissage intégral des plateaux - en bois - et des pieds - en fonte - des tables, entre autres, avec les conséquences qu'on peut imaginer). Nous retrouvant à la rentrée suivante, il s'était cruellement vengé, en crucifiant dans les trois premières minutes du premier cours notre camarade Pons, beaucoup moins méchant que nous autres, mais pas assez "discret" (ce qu'on appelle "faire un exemple"). Cette année-là, il fut tranquille. Comme quoi ...

lundi, 04 juillet 2016

AU FOND DES OUBLIETTES

Je peste assez régulièrement contre les politiciens qui persistent à plonger depuis des décennies la France dans des réalités qui ne sont que bourbiers marécageux. Et je supporte d'autant moins leur hypocrisie quintessentielle qu'ils passent leur temps à brandir bien haut l’étendard purement fictionnel des principes et des « valeurs » de la « République ». 

Or je viens de tomber sur quelques citations qui m’ont donné l’impression de me retrouver en terrain connu, dans une atmosphère soudain fraternelle. Jugez plutôt : « Républicains, oui, nous le sommes. Et c’est pour cela justement que, dans certaines figures barbouillées de mensonge et d’effroi, nous refusons de reconnaître l’austère visage jacobin. La République, ça ? Allons donc ! la République, cette puante macédoine de faisans, de mendiants, de prévaricateurs ? … L’héritage des "grands ancêtres", ce refuge de la combine, de l’injustice, de l’impunité ? Ah, messieurs, vous voulez rire ! ». Rudement bien tapé, et en plein milieu de la cible ! Et avec le style, s’il vous plaît ! Cette plume porte des griffes au bout de son génie. 

Ceci est écrit en 1934, figure dans Pavés rouges, ouvrage d’un auteur qui ne figure même pas dans Le Nouveau dictionnaire des auteurs – pour dire si les pouvoirs en place ont tenu grandes ouvertes les oubliettes de l’histoire pour un homme jugé si indésirable que, au moment de la Libération, il a été condamné à mort, avant que sa peine soit commuée, sans doute à la demande de François Mauriac, en travaux forcés à perpétuité. 

Quel est ce danger public ? Ce « traître à la patrie » ? Il s’appelle Henri Béraud. Disons-le : un grand écrivain. Un des grands scandales, une forfaiture, une injustice commise par l’histoire officielle de la littérature telle qu'elle s'est écrite au second vingtième siècle. Qu’avait-il fait, Henri Béraud, pendant la guerre, pour mériter une telle vindicte de la part des vainqueurs ? On se dit que ça devait être très grave : collaboré avec les nazis, pour le moins. Il a bien failli finir comme Paul Chack, cet authentique nazi français, dont je garde pourtant bon souvenir de quelques livres dans la veine héroïque (Ceux du blocus, Hoang Tham, pirate, La Bataille de Lépante), et qui a fini fusillé au fort de Montrouge. 

Henri Béraud ? Vraiment rien à voir. Tiens, la preuve, il allait jusqu’à écrire, après la défaite de 1940 : « Une douleur qui n’a point de nom frappe notre peuple. A cette heure, les restes de tous les chevaliers et de tous les paysans de France ont tressailli sous la terre. Ceux qui pendant vingt siècles ont fait ce pays entendent sur leurs ossements frapper le pas lourd de l’étranger … Je pense à tous ceux qui, saoulés de paroles vaines, ont osé souhaiter la victoire de nos ennemis, sans songer, les malheureux, que cette victoire les chargera des chaînes les plus pesantes et les mieux rivées ». Si ce n'est pas d'un patriote, cette envolée, alors moi je suis chèvre. C'est que lui, Béraud, il a connu la boue, les rats et les poux des tranchées. La mort, il l'a vue de près. Et la guerre lui a volé sept ans de sa vie (« sept ans de caserne », dira-t-il).

Et en plein 1942, même pas peur, il récidive : « Si devant l’Allemagne en armes et sûre de sa force, vous trahissez vos morts en penchant des fronts d’esclaves, l’Allemagne haussera les épaules et n’aura pour vous que mépris. Tiens-toi droit ! disions-nous à nos fils. Un Français de 1942 doit être Français et rien que Français … Nous voulons des Français debout … Debout, camarade, et tiens-toi droit ! ». Non mais vous vous rendez compte ? Dire ça en face à l'occupant ? Est-il sérieux de l’accuser d’ « intelligence avec l’ennemi » ? Non seulement ça a du style, mais il fallait oser ! J'appelle ça « Avoir de la gueule ».

Allez, je crache le morceau : je tire ces citations de l’excellente (quoique non sans faiblesses) biographie d’Henri Béraud par Jean Butin (Henri Béraud, Horvath, 1979). La mise au placard de cet auteur majeur de la première moitié du 20ème siècle permet de faire oublier en même temps qu’il fut un immense journaliste-reporter, à l’égal d’Albert Londres, dont il était l’ami, qui a donné son nom à la plus belle récompense dont rêvent les journalistes en France. Il n’y a pas de « prix Henri Béraud ». Et ça permet de faire oublier qu’on lui doit le prix Goncourt de 1922 (Le Vitriol de lune). En littérature aussi, c'était quelqu'un. Mais que peut un individu face à la doxa de l'opinion dominante ?

On peut lui reprocher diverses peccadilles, comme celle d’avoir été antisémite, mais qui ne l’était pas, à l’époque ? Aujourd'hui c'est tellement mal vu que tout le monde est philosémite ! Ce n’est pas Henri Béraud qui a écrit Bagatelles pour un massacre. Mais s’il n’aimait pas les juifs, il détestait aussi cordialement les Anglais (qui se sont pourtant fait massacrer dans la Somme en 1916). Ah oui, il avait encore le tort d’aimer Pétain. Comme à peu près 40.000.000 d’autres Français du temps. Il avait sûrement plein d'autres défauts. Ceux qui avaient fait les bons choix lui ont fait payer l'addition ... et au-delà.

Mais pour en parler plus à fond, je dois laisser la parole à mon ami Solko, qui sait par cœur tout son Béraud, jusque dans le moindre détail.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 19 juin 2016

QU'EST-CE QU'UN GRAND ARTISTE ?

11 HOFFMANN DERNIERS CONTES.jpgJean-Sébastien Bach, au moment de mourir, dictait une fugue à trois sujets et à quatre voix. Peut-être pas la dernière pièce de ce monument à la fugue que constitue L’Art de la fugue. Ce qui est sûr, c’est que le compositeur faisait apparaître, à ce moment « suspendu dans l’infini », comme dit je ne sais plus qui,  son propre nom à travers les notes de si bémol-la-do-si bécarre (B-A-C-H). Quelle signature finale ! Quel symbole ! 

Le même Bach disait que tout musicien qui travaillerait autant que lui arriverait à un résultat égal. En effet, ce virtuose du clavier répondait à ceux qui se plaignaient de la difficulté d’un morceau : « Travaillez-le seulement avec diligence et cela marchera très bien : vous avez à chacune de vos deux mains cinq doigts aussi bons que les miens ». 

Ernst-Theodor-Amadeus Hoffmann est mort dans des circonstances tout à fait analogues : en dictant. Le dernier de ses contes, L’Ennemi, tout comme L’Art de la fugue, est resté inachevé. Et comme pour Bach, il est possible de lire dans l’inachèvement même de l’œuvre ultime, un testament à la fois esthétique et moral.

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Le musicien génial et timbré Johannes Kreisler, imaginé et dessiné par Hoffmann (quasiment un autoportrait), qui apparaît dans les deux séries de Kreisleriana (Fantaisies dans la manière de Callot), plus tard ressuscité par Schumann, dans ses huit Kreisleriana opus 16.

L’Ennemi imagine les derniers instants du plus grand peintre allemand de son époque : Albrecht Dürer. L’ennemi en question se nomme Solfaterra, patronyme à la consonance sulfureuse, donc diabolique. Tout Nuremberg acclame l’artiste et s’apprête à lui faire un triomphe. Lui, malade, se sent arrivé au bout de la route. L’angoisse qui l’étreint est sans doute la même qu’éprouve Hoffmann, qui se sait gravement malade. Le vieux peintre, qui vient d’achever une grande Crucifixion accrochée dans la « Salle impériale ». Etendu sur un grabat, voici ce qu’il confesse à son ami Mathias Samasius : 

« L’un et l’autre gardèrent un moment le silence.

         – Quand je me suis réveillé ce matin, poursuivit enfin Dürer, les premiers rayons du soleil levant pénétraient dans ma chambre. Je me frottai les yeux encore pleins de sommeil, j’ouvris la fenêtre et me rafraîchis l’âme dans une fervente prière à la toute-puissance du ciel. Mais ma prière eut beau se faire de plus en plus fervente, mon âme blessée n’en reçut aucune consolation : j’avais même l’impression que la Vierge se détournait de moi avec un regard sévère, sinon irrité. Je réveillai alors ma femme, je lui dis que, le cœur ravagé de soucis, j’allais faire un tour sur les remparts, puis venir ici. Elle n’aurait qu’à me faire porter ici mon habit de cérémonie pour que je le revête ici, et j’entrerais ainsi sans avoir à me faire conduire. Mathias ! quand l’huissier m’a ouvert les portes de la salle impériale, et que je vis mon grand tableau qui occupe tout le mur du fond !… Il m’apparaissait enveloppé dans la brume du matin, éclairé de côté par le faux jour qui en sortait ; j’aperçus une partie de l’échafaudage, des pots de peinture, mon tablier et mon bonnet… j’avais tout laissé là à la fin de mon travail, puisque je faisais mes retouches sur place ; la tristesse alors m’accabla de façon encore plus douloureuse et brutale ; c’était une véritable angoisse qui menaçait de m’étouffer. J’avais voulu soumettre mon tableau à la plus scrupuleuse des inspections : je dus y renoncer. Car devant mon propre tableau… ne t’effraie pas, Mathias ! j’éprouvai à ce moment la même épouvante que devant la colère foudroyante de la majesté divine ; et puis… je n’aurais même pas pu monter à l’échafaudage tellement j’étais épuisé et pris de veertige. Les yeux fermés, j’ai chancelé à travers les longs couloirs jusqu’à cette chambre et je me suis effondré, à bout de force, sur ce lit de camp. Dans une demi-conscience, toute ma vie m’est alors apparue : je me revoyais prenant spontanément la décision de me consacrer à l’art sacré de la peinture. A vous, mon cher Mathias, je ne répéterai pas l’histoire si connue de mon enfance… laissez-moi toutefois vous dire au moins ceci : ce n’est pas la seule beauté plastique du visage humain qui m’a particulièrement attiré. Mais, à la lecture des Saints Livres, les personnages bibliques prenaient forme et vie en mon âme : car ils étaient sous un certain aspect si beaux, si magnifiques qu’ils ne pouvaient appartenir à cette terre et j’étais pris pour eux d’un amour si inexprimable que je leur vouais toute mon âme. Or je ne pouvais transformer cet amour en vie ardente qu’en les peignant sur les toiles avec toute la profondeur de ma sincérité. Voilà, mon chez Mathias, en résumé, tout le sens de mon art ».

 

On peut prêter ce propos, non seulement au personnage supposé les prononcer, mais à l'auteur lui-même. Quand il dicte cela, le 17 juin 1822, Hoffmann est déjà moribond. Il a encore huit jours à souffrir. Il a quarante-six ans. Il laisse une œuvre littéraire immense, mais aussi un catalogue musical de taille respectable (un beau Miserere, l’opéra Undine, …). L'homme n'a pas perdu de temps.

Ce que je retiens de cette profession de foi, sans m’attarder sur la référence au sacré, à la Bible et à la foi, c’est que l’artiste, aux yeux du Dürer de Hoffmann, doit se mettre au service de quelque chose de plus grand que lui s’il veut espérer transmettre au monde autre chose que les preuves de son savoir-faire, aussi virtuoses et admirées soient-elles. Dans cette conception, le vrai génie est celui qui ne se contente pas de la matérialité de son art, jugée triviale si l’on se limite à elle, mais va chercher, dans une quête incessante, quelque chose qui lui apparaît hors de portée, comme « suspendu dans l’infini ». 

C’est à la lumière de cette conception qu’il faut regarder les « productions » de nos « artistes » contemporains, arrogants pour la plupart (je parle des plus connus, ceux qui règnent sur le « marché »), au point, se prenant pour des dieux, de réécrire, chacun à sa façon, les lois de l’art. Pauvres « artistes plasticiens », en vérité ! Qui parmi eux se donne pour but d’inciter ses contemporains à regarder plus haut que leur petite personne ? 

Bien sûr, Hoffmann était un romantique, un idéaliste, que sais-je encore. Je me contenterai de dire que lui, au moins, qui avait voué son existence à l’art, a laissé une œuvre ouvrant sur des perspectives plus vastes que lui. Voilà un vrai génie. Voilà un grand artiste. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 29 mai 2016

NARCISSE SERA LE GENRE HUMAIN

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Les façons dont se manifeste le narcissisme de nos jours ont un peu (doux euphémisme) évolué depuis l’époque où Christopher Lasch publiait La Culture du narcissisme. L’auteur est mort en 1994. Depuis, le narcissisme a crû et embelli. L'auteur n’a donc pas eu le temps d’assister à l’essor fabuleux de l’industrie des écrans, au fleuve Amazone des images qu’ils nous assènent en permanence, au triomphe du numérique, à l’omniprésence de l’internet, à la foire aux smartphones, aux tablettes et aux ordinateurs portables, à la transformation de la « Connexion instantanée et géolocalisée » en mode de vie généralisé, permanent, institutionnalisé (combien de temps avant qu'être connecté soit devenu légalement obligatoire ?). 

Il n'a pas vu la fascination de ces hordes de piétons, de ces bataillons de consommateurs de supermarché, de ces garnisons au complet de clients attablés aux terrasses des cafés, aveugles et sourds à ce qui se passe autour d'eux, les yeux rivés au rectangle lumineux qui les met en contact avec là où ils ne sont pas.

Il n'a pas vu, disons-le, jusqu'où on peut pousser le narcissisme : il n'a pas lu le supplément "l'époque" (un alias de l'air-du-temps) du Monde daté dimanche 29-lundi 30 mai 2016, où l'on tombe sur un titre qui est une vraie pépite à haute teneur en minerai narcissique : « Une famille plus que parfaite : sur Instagram et Facebook, les supermamans sont devenues les attachées de presse de leur bonheur familial. Une mise en scène de l'épanouissement maternel, parfois jusqu'à l’écœurement ».

Une mère raconte ainsi la vie de sa petite fille et poste des photos d'elle, parce que « ça rend fière d'être maman », mais aussi « parce que ça pourrait attirer des internautes ». Jusqu'à ce que la fille (9 ans) réagisse : « Maman, arrête de raconter ma vie ! ». Il faut lire ce dossier hallucinant comme une signature du narcissisme triomphant : tout le monde est cordialement invité à se mirer dans les autres. Bon, n'ayant pas vu ça, Lasch est mort moins malheureux que ça aurait pu s'il était mort plus âgé. Comme dit Baudelaire : « Ô Mort, appareillons ! ». Mais on ne peut plus dire : "Plus narcissique, tu meurs" : aujourd'hui, le narcissisme n'a plus de limites. Merci, le "progrès" technique.

Lasch serait sans doute effaré de la rage du « selfie » qui a saisi les masses humaines. Pour ce qui est de la France (ailleurs, je ne sais pas), il considérerait peut-être avec commisération la rage de l' « auto-fiction » qui a saisi les gens qui font, paraît-il, métier d’écrire de la « littérature » (voir l’incroyable succès de Mémoire de fille, le dernier livre d’Annie Ernaux, le chiffre des ventes et les tombereaux d’hommages éblouis qui se sont abattus sur lui). Oui, on a bien assisté à la poursuite vertigineuse de ce que Lasch appelle « L’invasion de la société par le moi », qui fait apparaître la notion d’individu comme une pure et simple imposture : si tout le monde existe à travers la seule image de soi, tout le monde est insignifiant. C'est quoi, vivre ? Comptons sur le "progrès" technique pour nous éviter de nous poser cette question douloureuse.

L’auteur, cependant, n’est pas farouchement opposé à la « littérature du moi », mais pas à n’importe quelle condition : « La confession permet à un écrivain honnête, comme Exley ou Zweig de nous donner une description poignante de la désolation spirituelle de notre temps ; mais elle [je corrige un "il" manifestement erroné] permet aussi à l’écrivain paresseux de se complaire dans "le genre de révélations impudiques sur soi-même qui, finalement, cachent plus qu’elles ne découvrent". Les pseudo-aperçus de Narcisse sur sa condition, habituellement exprimés en termes de clichés parapsychiatriques, lui servent à détourner les critiques et à refuser la responsabilité de ses actions » (p.48). 

C’est certain : l’écrivain de l’auto-fiction évite ainsi de porter sur lui-même un jugement de valeur. Une telle littérature, voulue purement factuelle et neutre, n’est plus porteuse d’une quelconque signification collective, ne proposant aucune « lecture » du monde, aucun point de vue sur lui : les choses sont ainsi, c’est tout. C’est assez dire que la littérature, en renonçant à « dire le monde », ne croit plus en elle-même. Il s’agit simplement de susciter chez le lecteur le processus d’identification, et de déclencher chez lui un réflexe de projection émotionnelle (voir le succès en librairie du Mémé de l’acteur Philippe Torreton). Conception fusionnelle, régressive, infantile de la vie en société. 

Le biais du narcissisme amène Christopher Lasch à évoquer la transformation du travail : de moyen qu’il était de construire une vie et une société morale, faite de labeur, de sobriété et de probité, il s’est mué en un moyen d’aboutir à l’accomplissement de soi par la réussite matérielle : « Pour les puritains, un homme pieux travaillait dur, dans son métier, moins pour accumuler de la richesse personnelle que pour ajouter au confort et aux commodités de la communauté » (p.87). 

Et plus loin : « La poursuite de la richesse perdit les dernières apparences de sens moral, qu’elles avaient conservées jusque-là » (p.93). Et enfin : « Puis, la réussite apparut comme une fin en soi, la victoire sur des concurrents permettant seule d’assouvir la personnalité » (ibid., problème de traduction ? – que veut dire "assouvir la personnalité" ? Bon, on devine l’idée). On ne demande plus à la vie d’avoir un contenu ou un sens, on veut juste survivre. De l’aptitude à la sociabilité, on est passé à l’habileté à « se débrouiller ». 

Christopher Lasch balaie encore le champ de la transformation de l’existence en produit de fabrication, avec la médiatisation de tout (un écran s’interpose entre l’individu et sa propre vie) ; avec l’invasion de plus en plus tonitruante de la publicité, qui, pour l’auteur, vise moins à vendre telle ou telle marchandise particulière qu’à conditionner les esprits à la consommation comme mode de vie ; avec la théâtralisation de la politique et son usage outrancier de la propagande (aujourd’hui rhabillée en « communication »).

Je cite rien que pour le plaisir cette phrase : « La gauche, avec sa vision d’un bouleversement social, a toujours attiré plus que sa part de déséquilibrés » (p.120). Passons. Je passe aussi sur ce que Christopher Lasch dit du « déclin de l’esprit sportif », propos globalement très justes, mais je vois davantage un lien avec « la société du spectacle » de Guy Debord qu'avec la problématique du narcissisme. Il souligne toutefois ce que peut avoir de militaire l'enrôlement d'une jeunesse sous la bannière du sport, où l'on ne cesse de parler de "discipline". Comment ne pas penser à l'île de W imaginée par Georges Perec dans W ou le souvenir d'enfance, et à cet avatar du camp de concentration conçu comme un absolu de la rationalité ?

Il analyse ensuite la « décadence du système éducatif », mais en soulignant moins une faillite professionnelle que le fait que l’école est produite par la société dans laquelle elle s’insère (elle aurait du mal à faire autrement) : « L’enseignement traduit donc les profonds changements sociaux, qui sont à la base du système d’éducation et de la propagation de la stupidité qui en résulte » (p.169, on n’est pas obligé d’être d’accord avec certains termes, mais on s'esclaffe ou on se désole en entendant des ravis de la crèche soutenir mordicus que "le niveau monte"). 

Il conclut sur une perspective assez sombre : « S’il est vrai que les électeurs éduqués sont la meilleure défense d’une nation contre l’arbitraire d’un gouvernement, la survie des libertés politiques semble bien compromise » (p.171). Quand on voit les transferts de pouvoir qui s'opèrent depuis le 11 septembre 2001 de la justice vers la police et de la liberté vers la sécurité, on se dit que l'impeccable boule de cristal de Christopher Lasch avait tout vu !

S’ensuit une dévaluation de la culture elle-même : quand un système éducatif se donne pour mission de « mettre l’enfant au centre », pour « être au plus près des besoins de l’enfant », cela veut dire qu’il a (au sens propre) démissionné, et que le troupeau (le mot est de Lasch) des élèves seulement moyens est voué à stagner, végéter, déchoir. En plus de ça, on entend là le même blabla véhiculé par la grande distribution, qui veut « répondre au plus près à la demande du consommateur ». Donner aux enfants, aux jeunes ce qu'il attendent (ce dont ils croient avoir besoin), c'est le contraire de l'éducation : c'est les enfermer en eux-mêmes.

Bon, il y aurait encore bien des choses à dire au sujet de ce livre important, mais je ne vais pas insister : on a à peu près compris, j’espère, ce qui anime la démarche de Christopher Lasch. En gros, pour résumer, il est effaré de constater combien le système industriel, la production à tout va de biens et d’images, l’énorme effort de l’industrie publicitaire de gavage des populations et de conditionnement des esprits à la société des marchandises – combien tous ces éléments ont privé les individus de la maîtrise de leur existence. Le soi-disant "Progrès" qui guide notre "civilisation" devrait être renommé. Je propose "civilisation du RÉGRÈS" (qui ne veut pas dire "nostalgie", mais retour infantile à l'utérus maternel, autrement dit une civilisation gouvernée par le fantasme !). 

On pourrait imaginer un camp de travail où l’on forcerait tous les satanés optimistes et autres thuriféraires de ce système mortifère, à apprendre par cœur les livres de Christopher Lasch. 

Ça leur ferait les pieds, et ça redonnerait un peu d’espoir aux autres. Ce n'est sans doute pas pour demain.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : Christopher Lasch fait une remarque que je trouve pleine de sens sur le narcissisme, disant que Narcisse n'est pas amoureux de lui-même, puisqu'il ne sait pas que ce qu'il contemple, c'est son propre reflet. Bon, cela change-t-il quelque chose ?

Note : le blog va prendre un peu de repos. A bientôt.

samedi, 28 mai 2016

NARCISSE SERA LE GENRE HUMAIN

LASCH CHRISTOPHER CULTURE NARCISSISME.jpg1 

La Culture du narcissisme (Climats, 1979) est la « Sublime Porte » par laquelle j’étais entré dans l’œuvre de Christopher Lasch (après avoir été incité à lire l’œuvre de ce penseur puissant par la première page de L’Enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa, tout petit livre au titre percutant et pertinent). J’avais lu ce maître-livre en 2006. Dix ans après, j’y suis revenu, et je ne le regrette pas : la teneur du propos m’apparaît, me semble-t-il, de façon plus claire et probante qu’à la première lecture. 

Christopher Lasch commence très fort. Pour donner le ton, dernière phrase de la préface de l’auteur : « Le refus du passé, attitude superficiellement progressiste et optimiste, se révèle, à l’analyse, la manifestation du désespoir d’une société incapable de faire face à l’avenir ». Avis à tous les fidèles croyants qui se prosternent devant le dieu « Progrès », devant la moindre « avancée » sociétale et devant la moindre innovation technique, et qui pensent régler les problèmes actuels en persévérant dans la même voie, par exemple en ajoutant de la technique à la technique pour résoudre les problèmes posés par l'expansion des moyens techniques. 

Le même mépris pour les incroyants, la même foi, le même aveuglement, le même fanatisme les poussent à traiter de « passéistes », « nostalgiques », « archaïques », « arriérés », « dépassés », « obsolètes » et autres fadaises à la mode, si possible injurieuses, ces affreux pessimistes qui, face à la montée des multiples menaces suspendues au-dessus de l’humanité et de la planète, regardent la réalité en face, et crient « au fou ! ». Bien sûr sans aucune chance d’être entendus. "Au fou ! Au fou !" Damia chantait déjà ça il y a fort longtemps (« Tout fout le camp », 2'51", 1937 ou 1939, suivant les sources en ligne - "Damia" ou "Raymond Asso", le parolier).


Ce que j’apprécie dans la prose de Christopher Lasch, c’est d’abord l’effort de lucidité sur le sens qu’il faut accorder à la façon dont la civilisation évolue, et que le système en place présente comme le Progrès, forcément désirable. Et l’effort est intense : que n’a-t-il pas lu pour alimenter sa réflexion ! Le nombre et la diversité des auteurs chez lesquels il puise impressionnent. 

Ensuite, je suis reconnaissant à Christopher Lasch de ne pas se payer de mots, je veux dire qu’il ne se réfère pas aux grands penseurs qui ont élaboré de complexes systèmes philosophiques très abstraits, purement théoriques (Kant, Hegel, Heidegger, …), et qui vous martèlent le crâne à coups de concepts abstrus et baragouineux. Les paroles verbales, c’est pas son truc. L’auteur ne s’adresse pas à de purs esprits, à des initiés, à des spécialistes : il veut se faire comprendre du vulgum pecus. Cela tombe bien : je suis du vulgum pecus. S’il est philosophe, c’est à hauteur d’homme ordinaire. 

Pour faire contraste, je viens de faire l’effort de tenter de relire La Barbarie de Michel Henry (Grasset, 1987) : je n'ai pas pu, il m’est tombé des mains. Il y a des phrases qui me font hurler de rire : « Mais l’auto-affection n’est pas un concept vide ou formel, une proposition spéculative, elle définit la réalité phénoménologique de la vie elle-même – une réalité dont la substantialité est sa phénoménalité pure et dont la phénoménalité pure est l’affectivité transcendantale » (p.30-31). Faut-il vous l’envelopper ? Rien à voir avec La Défaite de la pensée, d’Alain Finkielkraut, paru la même année. Le pire, c’est que l’auteur de cette phrase (qui n’est pas la pire qui se puisse trouver) devait en être assez fier. 

Le registre auquel se tient Christopher Lasch, tout à fait concret, recourt heureusement à des écrivains, sociologues, chercheurs qui, observant leur époque et s’interrogeant sur la direction prise par la civilisation et sur la signification des innovations techniques et sociétales qu’elle met en place, proposent des analyses qui tantôt applaudissent à la façon dont la société évolue, tantôt critiquent tel ou tel aspect de cette évolution, mais d’une façon qui selon l’auteur ne va pas au fond des choses ou tape à côté de la cible. Lasch s'en prend à la façon dont les différents pouvoirs tentent d'imposer des représentations qui leur soient idéologiquement favorables, plus ou moins relayés par les auteurs auxquels il se réfère. Il soumet à des critiques de fond, les plus englobantes possibles, ces représentations et les discours qu'elles fabriquent.

Que dit Christopher Lasch de la société américaine et de la civilisation qu’elle a fini par imposer au reste du monde, y compris à toutes sortes d’islamo-machins qui traitent (officiellement, car il faut regarder derrière le rideau pour savoir ce qu’il en est en réalité) les Etats-Unis de « Grand Satan » ? Eh bien, pour tout dire, il n’est pas fier du résultat, non plus que de la tournure qu’ont prise les choses au moment où il publie son livre (1979, c’était hier). 

Il puise son pessimisme, je l’ai dit, dans des écrits de tous horizons, qui vont d’ouvrages de sciences humaines, philosophiques ou autres, à la littérature pure. Ce qu’il cherche, c’est à s’imprégner de la façon dont ces écrivains perçoivent le monde dans lequel ils vivent, dont ils l’interprètent et en rendent compte. De tout ce matériau qu’il s’efforce de synthétiser, il élabore sa propre interprétation en la situant au fur et à mesure par rapport à eux. 

La tendance dominante qui permet de comprendre et d’expliquer ce qui se passe est, selon lui, au premier chef, le narcissisme. Le titre de son premier chapitre, « L’invasion de la société par le moi », n'y va pas par quatre chemins. Il attribue la montée irrésistible du narcissisme dans la psychologie collective à une résignation devant l’ordre des choses, que les gens ont longtemps espéré pouvoir changer, et qui s’est révélé beaucoup plus rétif aux changements qu’ils ne l’envisageaient. 

D’où un certain désenchantement : « Après le tumulte politique des années 1960, les Américains se sont repliés vers des préoccupations purement personnelles. N’ayant pas l’espoir d’améliorer leur vie de manière significative, les gens se sont convaincus que, ce qui comptait, c’était d’améliorer leur psychisme » (p.31). S’ensuivent un tas d’activités qui se développent autour des soins du corps et de l’âme, et un centrage de l’attention sur soi-même. 

J’ajoute pour mon compte qu’on a pu observer l’invraisemblable allongement des rayons consacrés par les supermarchés du livre aux rubriques « bien-être » et « développement personnel ». Et tout cela est produit par le désinvestissement du politique, c’est-à-dire par l’abandon de l’idée qu’une volonté politique peut agir sur le réel pour le transformer et l’améliorer. Ce que Hannah Arendt considère comme l'activité humaine la plus noble est l'action, et dans la sphère politique : la faculté d'agir collectivement pour orienter la société dans telle ou telle direction. C'est en cette affirmation de la liberté que les gens, selon Lasch, ne croient plus.

A la longue, ce besoin régressif d’être pris en charge, ce besoin que quelqu’un vous donne des conseils sur la marche à suivre, ce besoin que quelqu’un vous mette en sécurité et vous donne la solution du bonheur immédiat a, depuis l’écriture du livre de Christopher Lasch, donné naissance à un monde où les gens, se sentant de moins en moins autonomes, ont remis les clés de leur existence à je ne sais combien de « spécialistes », « entraîneurs » et autres « guides spirituels » plus ou moins illuminés. Le métier de « coach » prolifère comme la vermine, comme si les gens avaient perdu leur propre nord. Il y a ici à l'oeuvre un processus d'infantilisation.

De quoi se demander, quand les populations elles-mêmes sont dans un tel état de délabrement intérieur, ce que devient la volonté de liberté, condition sine qua non de l’exercice effectif de la démocratie. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 26 mai 2016

FÉLICITÉ DE LA CROIX-ROUSSE

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Ce n’est pas pour dire, mais Exbrayat, qui n’est que stéphanois (« Tout le monde peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout », La Plaisante sagesse lyonnaise, Catherin Bugnard : à noter qu’Exbrayat cite le nom de ce pseudonyme du politicien Justin Godard et même celui de l’Académie des Pierres Plantées qu’il avait fondée), connaît assez bien la Croix-Rousse, et pour un adepte de l’ASSE et du « chaudron » de Geoffroy-Guichard (celui-là même des Guichard-Perrachon qui ont fondé Casino), il n’en dit pas trop de bêtises. Ma foi, je n’en veux pas trop à Exbrayat de l’hommage que ce Vert, dans Félicité de la Croix-Rousse, rend à la capitale des Gaules, ou plus précisément à son quartier le plus ... à son quartier le plus .... Bref, le quartier que ce nom de Félicité caractérise à merveille (soit dit en toute objectivité, cela va de soi).

Son repérage des lieux est impeccable : le terrain de jeu de l’inspecteur (pardon, il faudrait dire l’O.P.) Darius Méjean se situe, d’est en ouest (du Rhône à la Saône), entre les rues Joséphin-Soulary et Chazière et, du nord au sud (de Caluire à la limite des « Pentes »), entre la rue Henri-Chevallier et le boulevard de la Croix-Rousse, où se trouve la poissonnerie « Les Pêcheurs réunis » (sans doute celle qui est devenue « Vianey »). Mais pourquoi faut-il que l’auteur fabrique de toutes pièces un « boulevard Carnot » ? Mystère. 

Exbrayat a visiblement parcouru la Croix-Rousse, ce quartier inimitable, dont il rend finalement assez bien compte, pour un étranger, du « climat » particulier, de la place Commandant-Arnaud à la rue Victor-Fort, en passant par la rue Dumont, la rue Henri-Gorjus et la rue de Cuire (rue de Cuir en version imprimée !). J’imagine que c’est à des contraintes propres à la fiction qu’il imagine que la rue Henri-Gorjus possède un n°104 et la rue Chazière un n°326, rues qui, certes, ne sont pas les plus courtes, mais se gardent bien d’atteindre le n° 100 (ce numéro si présent dans les œuvres de jeunesse d’Alfred Jarry, à cause de l’aspect odoriférant et du « balai innommable » qui s’y rapportent). 

L’autre côté sympathique de ce petit roman de Charles Exbrayat, c’est qu’il invente deux ou trois personnages de vrais Lyonnais de l’ancien temps, qui puisent leur vocabulaire dans la malle au trésor que constitue le Littré de la Grand’Côte. Voilà qui a dû faire plaisir en son temps aux mânes de Clair Tisseur, alias Nizier du Puitspelu. Le meilleur dans le rôle du Lyonnais fondamental s’appelle ici Ulysse Nizerolles, balayeur des rues de son état, et copain de régiment de l’inspecteur (pardon : de l’O.P.) Méjean. 

Voilà un personnage ! Obligé de limiter sa consommation quotidienne à cinq litres de vin, il a l’impression de ne pas être à la hauteur de son défunt père, ancien des chemins de fer, qui en éclusait huit. Les pages où Exbrayat donne la parole à Nizerolles donnent un festival de lyonnaiseries. 

Jugez plutôt : « Et qu’est-ce que tu grabottes dans ce coin ? », « Il me rencontre en train de balayer les équevilles », « une salade de clapotons », « il s’est fait un peu trop serrer le corgnolon », « T’as vu quand ils ont assassiné la Ficelle ». Ah, la Ficelle ! La mienne, c’était pas celle de la rue Terme, c’était la « Ficelle Croix-Paquet », celle avec la passerelle,

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qu’on passait directement du jardin à la montée Saint-Sébastien, celle avec son « truck » à l’arrière, pour les animaux et les "encombrants" (comme on peut le voir ci-dessus). 

Après le festival, le feu d’artifice : « perdre mon temps à bajafler », « elle est toujours à grollasser dans le coin pour apincher ce qui se passe », « mon Alfred, c’était une vraie charipe », « décancane pas, Darius », « la Marguerite, un vrai veson », « grand gognand », « j’ai pas le droit, le dimanche, de me bambaner avec des gones que je connais », « même maintenant, j’en suis encore tout coufle », « le garçon, il doit être pire que toutes ses sœurs réunies. Une bugne, quoi », « t’as bien tort de te bouliguer l’intérieur », « je me sens détrancané ». Ah non, ne comptez pas sur moi pour un glossaire. Trouver des notes de bas de page dans un polar, ce n’est pas courant. Ici, il n’en manque pas une. 

On l’a compris, ce qui me plaît dans Félicité de la Croix-Rousse, c’est le côté très « couleur locale », l’ancrage dans le quartier dont je respire l’air depuis très longtemps, même si mon domaine, autrefois, était plutôt « les Pentes » que « le Plateau », du 16, rue Pouteau au gourbi du peintre Sorokine, des traboules que je connaissais par cœur (aucune n’était fermée) à la rampe métallique du passage Mermet, de P'tit Jo le clochard à l'église Saint-Polycarpe. 

On peut ajouter à cette couleur locale les figures que l’auteur met en scène, en particulier la famille très particulière sur laquelle l’enquête se concentre. Les Sancourt, c’est cinq sœurs et un frère, tous restés vieux célibataires, tous racornis, tous séchés sur pied, qui semblent vivre sous la férule de l’aînée, Félicité. Nul n’a jamais osé franchir le pas de tomber amoureux. Et les deux velléités manifestées ont avorté. Mais c’est là-dessus que l’intrigue est fondée, alors … 

Quant à l’inspecteur (pardon : l’O.P.) Méjean, à ses tribulations avec son chef le commissaire Blaise Bertrand, dit B.B., franchement, on s’en fiche un peu. Que les deux hommes se soient fâchés à cause d’un gratin dauphinois (faut-il ou non râper du fromage dessus ?), cuisiné par l’une des épouses et mal commenté par l’autre, je vois là un « running gag », rien de plus. Les tourments intérieurs et les scrupules de l’inspecteur (pardon : l’O.P.), ça fait plutôt remplissage que ça ne fait avancer l’action. Quant aux scènes à son domicile, en face à face avec l’épouse, je les trouve un peu épaisses. 

Bref, tout ce qui se rapporte au côté policier du polar m’intéresse très moyennement, même si l'auteur dédie son livre « A Georges Simenon, notre maître ». Je garde l’évocation d’une Croix-Rousse vivante. Ce qui n’est, après tout, pas si mal. 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 25 mai 2016

LE MIRACLE VIALATTE

CHARDONNE VIVRE A MADERE 1953.jpgChaque fois que je rouvre les Chroniques d'Alexandre Vialatte, il se passe le même phénomène qu'avec les Gaston Lagaffe : quelques pages suffisent pour retrouver le même sentiment délectable que la fois précédente. Ce n'est pas que je puisse comparer : Franquin et Vialatte ne jouent pas sur le même terrain. C'est juste qu'il faut que je parcoure dans les deux cas un peu de chemin pour toujours retrouver la même jubilation, celle que j'éprouve à me retrouver devant un paysage qui me va comme un gant. 

Je suis jaloux. Je n’écrirai jamais comme ça. En 1953, Jacques Chardonne publie Vivre à Madère. Alexandre Vialatte aime les livres de Chardonne depuis longtemps. Quand il rend compte de celui-ci, dans une de ses Chroniques de La Montagne, il se surpasse. J’ai déjà cité ce paragraphe en d’autres temps, ici même. Je viens de le relire. Je n’hésite pas : ce paragraphe a du génie. Il vient de commenter le livre de son ami, dont il dit : « Vivre à Madère m’a tout l’air d’être un chef d’œuvre, la fleur d’un goût, d’un style, d’une civilisation ». 

Et puis vient le paragraphe miraculeux :

« Tout est dans le ton, dans le timbre, dans le style. C’est une immense leçon de style. Cherchez-l’y cependant, vous ne l’y trouverez pas. C’est un serviteur invisible. Il a dressé la table, allumé les lumières, disposé les fleurs dans les vases. Il est parti. Il ne vous a laissé que la fête, elle tient toute dans un éclairage. Le style doit être une fête donnée par un absent ».

Pas un milligramme de graisse. Allez-y, essayez d'écrire la dernière phrase ! Moi, elle me laisse sur le cul, tant elle découle, fluide, de ce qui la précède. 

Si quelqu’un peut lire cela sans être frappé par la perfection de la chose, je le plains. Je ne veux pas ajouter d'inutiles superlatifs : la chose se suffit à elle-même. Cela s'appelle la littérature. Seul regret : dommage que l’édition « Bouquins » des Chroniques de La Montagne ne comporte pas le nom de Chardonne. Est-ce une coquille ? Est-ce un oubli de l’auteur ? 

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Je n’en sais rien. Oublions cela, et délectons-nous.

Voilà ce que je dis, moi.

La chronique en question est datée du 21 avril 1953. Son titre est « Requins et tables solunaires ». On la trouve à la page 47 et suivantes des Chroniques de La Montagne, Robert Laffont, collection "Bouquins", 2000.

mercredi, 18 mai 2016

TCHERNOBYL ET APRÈS

LA SUPPLICATION,

de SVETLANA ALEXIEVITCH

ALEXIEVITCH SVETLANA SUPPLICATION.jpg3/3

Petit florilège pour finir.

Sans commentaires et sans photos. En essayant de donner une idée des diverses facettes du livre, de la diversité des gens interrogés par l'auteur, mais aussi des points de vue et des problèmes rencontrés.

« "Qu’imaginais-tu ? Il a reçu mille six cents röntgens alors que la dose mortelle est de quatre cents. Tu côtoies un réacteur". Tout à moi … Tout aimé … » (p.25).

Une blague : « On demande à radio Erevan [la référence annonce toujours une histoire drôle] : "Est-ce qu’on peut manger des pommes de Tchernobyl ?" Réponse : "Bien sûr que l’on peut, mais il faut enterrer profondément le trognon" » (p.54).

« Nous n’aurons jamais d’asphalte correct ou des gazons soignés. Mais nous aurons toujours des héros ! » (p.88).

Un soldat « liquidateur », sa femme est partie avec leur gamin : « Nous sommes seuls. Nous sommes des étrangers. On ne nous enterre pas comme tout le monde, mais séparément, comme des visiteurs de l’espace » (p.93).

« Cela m’a pris quatre ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. Pendant ces quatre années, on me le refusait : "Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance" » (p.97).

Une habitante de Pripiat : « A midi, il n’y avait plus de pêcheurs à la ligne au bord de la rivière. Ils sont rentrés chez eux tout noirs. Impossible de bronzer ainsi, même après un mois à Sotchi. Le bronzage nucléaire » (p.116).

« Je ne sais pas si je serai d’accord pour vous revoir. Il me semble que vous me percevez de la même manière que lui. Que vous m’observez, tout simplement. Que vous essayez de garder mon image, comme pour une expérience … » (p.120).

« Nous, les chevaliers » (p.124).

« Mais vous devriez voir ces images … Les visages des premiers pompiers, noirs comme du charbon. Et leurs yeux … Les yeux des gens qui savent qu’ils nous quittent. Sur un fragment, on voit les jambes d’une femme qui, le matin après la catastrophe, est allée travailler dans son potager. Elle a marché dans l’herbe couverte de rosée … Ses jambes ressemblent à un tamis. Elles sont couvertes de petits trous, jusqu’aux genoux … Il faut le voir, si vous écrivez un tel livre » (p.148).

Sur un des huit cents « sépulcres » autour de Tchernobyl, où sont stockés les déchets irradiés : « Des milliers de voitures, de tracteurs, d’hélicoptères … Des véhicules de pompiers, des ambulances … C’était le plus important sépulcre, près du réacteur. Il voulait le photographier dix ans après la catastrophe. (…) [Il n’arrive pas à obtenir l’autorisation] Et puis, j’ai fini par comprendre que le sépulcre n’existait plus que dans les rapports. En réalité, tout a été pillé, vendu dans les marchés, utilisé comme pièces détachées par des kolkhozes et des particuliers » (p.151).

« J’ai peur de vivre sur cette terre. On m’a donné un dosimètre, mais à quoi bon ? Je lave le linge, chez moi. Il est si blanc, mais le dosimètre sonne. Je prépare un gâteau, il sonne. Je fais le lit, il sonne. A quoi bon l’avoir ? Je donne à manger aux enfants et je pleure. "Maman, pourquoi pleures-tu ?" » (p.159).

Marat Philippovitch Kokhanov, ingénieur en chef dans le nucléaire : « Nous nous sommes longtemps servis du lait en poudre et des boîtes de lait concentré de l’usine de Rogatchev comme exemples de produits irradiés. Mais pendant ce temps, ces produits étaient en vente dans les magasins » (p.176-177).

Zoïa Danilovna Brouk, inspecteur de la préservation de la nature : « Et l’on jetait les déchets contaminés directement dans la nappe phréatique » (p.182). La même : « J’ai compris plus tard, quelques années plus tard, que nous avions participé … A un crime … A un complot » (p.184).

Lettre à l’auteur, écrite par une institutrice évacuée : « Le sort de millions de personnes se trouvait entre les mains de quelques individus. De la même manière que quelques personnes se sont révélées capables de nous assassiner. Ce n’étaient ni des maniaques, ni des criminels. De simples opérateurs de service dans une centrale nucléaire. Lorsque je l’ai compris, j’ai été bouleversée » (p.196).

Irina Kisseleva, journaliste : « Nous sommes arrivés dans le village non évacué de Tchoudiany : cent quarante-neuf curies … A Malinkovna : cinquante-neuf curies … La population avait reçu des doses de plusieurs dizaines de milliers de fois supérieures à celles des soldats qui gardent les zones d’essais nucléaires ! Des dizaines de milliers de fois ! Le dosimètre craquait. Il se bloquait au maximum » (p.223).

Vassili Borissovitch Nesterenko, directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie : « Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes d’Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis ! » (p.229-230).

Natalia Arsenievna Roslova, présidente du comité des femmes de Moguilev "Enfants de Tchernobyl" : « Ma mère travaillait à l’état-major de la défense civile de la ville. Elle a été l’une des premières à apprendre ce qui s’était passé. Tous les appareils ont convenablement fonctionné. Selon les instructions accrochées dans chaque bureau, il fallait immédiatement informer la population et distribuer des masques et tout le reste. Ils ont ouvert les entrepôts secrets, mais tout ce qui s’y trouvait était dans un triste état, hors d’usage. Dans les écoles, les masques à gaz dataient d’avant la guerre et les tailles ne convenaient pas aux enfants. Les aiguilles des appareils enregistreurs restaient bloquées au maximum, mais personne ne comprenait rien. La situation était dantesque. Alors, ils ont simplement débranché les compteurs » (p.236). La même : « Lorsque l’empire a disparu, nous sommes restés seuls. J’ai peur de le reconnaître, mais nous aimons Tchernobyl. Cela a redonné un sens à notre vie. Comme la guerre » (p.240).

Un enfant : « Maman est venue. Hier, elle a accroché une icône dans ma chambre d’hôpital. Elle chuchote dans le coin, devant l’icône, se met à genoux. Tout le monde se tait : le professeur, les médecins, les infirmières. Ils pensent que je ne devine pas … Que je ne sais pas que je vais bientôt mourir … Ils ne savent pas que, la nuit, j’apprends à voler » (p.252).

J’arrête là : mon dosimètre personnel s’affole et crépite comme une mitrailleuse. Je me demande combien ont compris à l'époque ce que le continent européen a vécu le 26 avril 1986.

Le titre du livre, maintenant. La Supplication, franchement, j'avoue que j'ai mis du temps à trouver du sens. Pour une raison directe et simple : aucun des interlocuteurs de Svetlana Alexievitch ne supplie qui que ce soit, pour quelque raison que ce soit. Tous parlent des difficultés, des souffrances : nul ne se plaint. Nul ne demande. Nul ne revendique, aussi bizarre que ça puisse paraître.

L'original s'intitule Tchernobylskaïa molitva. Il paraît que ça veut dire "prière de (ou pour ?) Tchernobyl". S'il en est bien ainsi, "supplication" semble emphatique. Dans quel état Svetlana Alexievitch est-elle sortie de tous ces entretiens ? Comment était-elle, après avoir enregistré toutes ces atrocités épouvantables ? Je ne peux imaginer qu'on puisse sortir intact de ce genre d'expérience. De ces confrontations parfois insoutenables avec des gens qui ont vécu l'invivable.

J’ai ma dose, et au-delà. Et ce fut un moment assez rude à passer, je vous jure. Vivement les petites fleurs et les petits oiseaux. Merci à ceux qui ont eu le cœur assez bien accroché pour me suivre dans ce parcours, décidément éprouvant. Et difficilement oubliable.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : au fait, j'ai oublié de signaler que le nom de Tchernobyl signifie "l'étoile-absinthe", celle-là même qui apparaît dans l'Apocalypse de Jean. Vous avez dit "apocalypse" ? 

mardi, 17 mai 2016

TCHERNOBYL ET APRÈS

LA SUPPLICATION,

de SVETLANA ALEXIEVITCH

 

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Beaucoup de passages du livre laissent le lecteur sans voix, mais parmi les plus éprouvants, figure celui ou une mère, Larissa Z., évoque le cas de sa fille, née sans anus, sans vagin et sans rein gauche. Peut-on vivre, dans cet état ? Apparemment oui : « A la naissance, ce n’était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente » (p.95). Et puis : « Mais elle n’est pas morte, parce que je l’aime » (ibid.). Et puis : « J’ai tout raconté au pope. Il dit qu’il faut prier pour expier ses fautes. Mais dans notre famille, personne n’a commis de crime … De quoi serais-je coupable ? » (p.96). Un des témoins affirme qu'il y eut deux cent mille avortements en Biélorussie en 1993.

Le plus grand malheur immédiat des populations habitant autour de Tchernobyl (en dehors du fait que plusieurs interlocuteurs de l’auteur disent des choses de ce genre : « La prédestination de notre peuple pour n’importe quel malheur », p. 214), ce fut dit à l’époque, c’est d’abord le mensonge dans lequel on les a fait vivre, et le cynisme muet des autorités, encore soviétiques à l’époque. Comme le dit un ingénieur : « Nous n’avions plus besoin de la vérité » (p.238) On en a fait évacuer une partie (combien ?). Des centaines de villages ont été, purement et simplement, enterrés.

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Sergueï Vassilievitch Sobolev : « C’est là qu’on a enterré la "forêt rousse" abattue sur cent cinquante hectares autour du réacteur (dans les deux jours qui ont suivi la catastrophe, les sapins et les pins sont devenus rouges, puis roux » (p.151). Il fallait même « enterrer la terre » dans des fosses profondes, les « sépulcres ». Ivan Nicolaïevitch Jmykhov, ingénieur chimiste, déclare : « Nous soulevions la terre et l’enroulions comme un tapis. (…) Des centaines de kilomètres de terre arrachée, dénudée, stérile » (p.171). L’humus, la partie vivante du sol, avec les insectes et les vers, avait disparu : il ne restait plus que le sable.

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Les « liquidateurs » ? Les autorités les ont envoyés laver le toit. Ils ne devaient pas y rester plus de quarante-cinq secondes, protégés par des plaques de plomb qui ne protégeaient pas de grand-chose. Il y en eut même un qui, quelques jours après l’explosion, reçut l’ordre d’aller y fixer un grand drapeau rouge. Qu'est-il resté du bonhomme ? Un mois après, le drapeau, complètement cuit, était tombé en poussière, et il fallut répéter l’opération. Combien de fois ?

Combien de « liquidateurs » ont laissé leur peau à Tchernobyl ? Mon ami F., qui croit dur comme fer au nucléaire, parle de cinq cents mille, mais en ajoutant que ça ne pouvait se passer qu’en Russie. Le même Sobolev donne un chiffre : « Et les soldats qui ont travaillé sur le toit du réacteur ? Au total, deux cent neuf unités militaires ont été envoyées pour liquider les conséquences de la catastrophe. Cela fait près de trois cent quarante mille hommes. Un véritable enfer pour ceux qui ont nettoyé le toit » (p.145). Mais il faut aussi compter les mineurs, envoyés pour creuser sous la centrale pour congeler le sol à coups d’azote liquide, pour empêcher le réacteur de « s’enfoncer dans les eaux souterraines » (p.149).

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Qui est Sergueï Vassilievitch Sobolev ? Un spécialiste des fusées, du combustible pour fusées, qui travaillait sur la base de Baïkonour. Au moment de l’entretien avec l’auteur, il dirige un musée: « Mais mon œuvre véritable, c’est le musée. Le Musée de Tchernobyl. (Il se tait) Et parfois j’ai l’impression que ce n’est pas un musée, mais un bureau de pompes funèbres. Je travaille dans les pompes funèbres ! » (p.145). Il raconte encore : « Les robots téléguidés refusaient souvent d’exécuter les ordres, ou faisaient autre chose que ce qui leur étaient demandé : leurs circuits électroniques étaient détruits par les radiations. Les soldats étaient plus sûrs. On les a surnommés les "robots verts" à cause de la couleur de leur uniforme » (p.146).

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Et que penser du sacrifice, parfois tout à fait conscient et volontaire, des pilotes d’hélicoptères qui ont multiplié les rotations pour jeter des centaines de tonnes de sable dans le réacteur en feu ? Etait-il un héros, le colonel Vodolajski, comme l'image à laquelle l’homme russe est très souvent invité à s'identifier ? Toujours est-il que, après avoir reçu la dose maximale, il n’a pas voulu être évacué : « Il est resté pour apprendre la technique à trente-trois équipages supplémentaires. Il a fait lui-même cent vingt vols et balancé sur la centrale entre deux cents et trois cents tonnes de sable. Quatre à cinq vols par jour. A trois cents mètres au-dessus du réacteur, la température dans la carlingue atteignait soixante degrés. Vous pouvez vous imaginer ce qu’il en était en bas, pensant la durée de l’opération. La radioactivité atteignait 1800 röntgens par heure. Les pilotes avaient des malaises en plein vol » (p.149).

Je vous laisse deviner ce qu’il en est aujourd’hui du colonel Vodolajski. 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 16 mai 2016

TCHERNOBYL ET APRÈS

LA SUPPLICATION,

de SVETLANA ALEXIEVITCH

PRIX NOBEL DE LITTERATURE

 

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Si, avec La Fin de l’homme rouge (Lattès, 1998, voir ici 6 et 7 mai), Svetlana Alexievitch avait fait une sorte de terrible bilan du passé communiste de la Russie (bien que beaucoup de témoignages soient bien ancrés dans le paysage tout à fait présent de la « nouvelle » Russie, celle de Poutine, si peu reluisante et charitable au petit peuple), avec La Supplication, elle dessine le tableau de l’horreur absolue qui s’est installée pour des centaines d’années, depuis le 26 avril 1986, dans la région de Tchernobyl.

La Biélorussie a été frappée plus durement que l’Ukraine par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl : deux millions des citoyens (sur dix que compte le pays) vivaient dans le rayon d’action du nuage qui s’en est échappé. Le lecteur du livre, je vous assure, ne sort pas indemne d’une telle épreuve. Merci aux âmes bien trempées de la partager. Et que les âmes plus sensibles veuillent bien me pardonner. D'ailleurs, l’auteur nous prévient : la catastrophe n’est pas derrière nous, mais devant : « Plus d’une fois, j’ai eu l’impression de noter le futur » (p.35). Froid dans le dos, si on regarde la vérité bien en face.

[Les quelques photos qui parsèment ces billets sont entre autres du photographe Paul Fusco, dont j'ai montré ici quelques autres clichés le 28 avril dernier. Par ailleurs, je signale que je n'ai pas cherché ce qui pouvait bien différencier les rems des curies, les curies des röntgens, les röntgens des becquerels.]

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Et je pense à ce qui attend peut-être un jour les habitants de la région lyonnaise, qui vivent à quarante kilomètres à vol d’oiseau de la centrale de Saint-Vulbas. Mais non, voyons, vous ne risquez rien, on vous dit ! On est en France, on est sérieux. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tendance à ne plus faire confiance aux discours rassurants des thuriféraires du nucléaire (on se rappelle l'inénarrable professeur Pellerin, avec l'énormité fabuleuse de son mensonge au sujet d'un nuage radioactif resté bloqué à la frontière française, sans doute grâce à nos valeureux douaniers et à leurs "petits bras musclés").

Or, en l’état actuel des choses, on est obligé de faire confiance aux concepteurs, aux ingénieurs, aux techniciens, aux constructeurs : ils tiennent nos vies entre leurs mains. On est obligé de croire sur parole une poignée de gens qui détient en son pouvoir le sort de combien de millions d'autres ? Pour devenir antinucléaire, lisez La Supplication de Svetlana Alexievitch. Remarquez, je l’étais déjà bien avant. L’énergie nucléaire est une démence lancée à fond les ballons parmi les hommes.

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La méthode de l’auteur n’a pas varié : de longs entretiens avec toutes sortes de témoins du déroulement de la catastrophe et de ses conséquences à long terme. La différence avec son livre sur le système soviétique et celui qui lui a succédé crève les yeux. On peut dire que la société communiste (et après) était simplement inhumaine, et que la cause en était directement humaine. Alors que Tchernobyl a obligé les hommes à affronter une force incommensurable aux capacités de l’homme.

Car tout ce qui s’est passé après le 26 avril dépasse l’entendement, est totalement inimaginable. L’homme est tout simplement enterré vif : « Le train roule à toute vitesse, mais en guise de machinistes, il est conduit par des cochers de diligence » (p.187), dit Alexandre Revalski, historien, qui ajoute, soudain poète : « Les roues des charrettes s’enlisent dans la boue, mais nous tenons l’oiseau de feu dans nos mains. (…) Voilà de la superbe : nous allons cuire des œufs au plats sur le soleil » (p.186).

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Quant à Valentin Alexeïevitch Borissevitch, physicien, voici ce qu’il dit : « L’homme se détache de la Terre … Il manipule d’autres catégories temporelles et pas seulement la Terre, mais d’autres mondes. L’Apocalypse … L’hiver nucléaire … » (p.194). Un photographe : « Or Tchernobyl est une ouverture sur l’infini » (p.206). Comment l’homme pourrait-il être à la hauteur d’une invention qui outrepasse si absolument ses capacités ? Une enseignante constate : « Mais nous avons toujours vécu dans l’horreur et nous savons vivre dans l’horreur. C’est notre milieu naturel » (p.155).

C’est de la même démesure, celle aussi qu’honnissaient les Grecs de l’antiquité, que parle Günther Anders, à propos de la bombe atomique, dans L’Obsolescence de l’homme. Chez les Grecs, l'ubris (ὕϐρις) était châtiée par les dieux, parce qu'ils avaient le sens du sacré. La science a réussi au vingtième siècle à ressusciter une forme de sacré : la terreur que la bombe H a répandue parmi les hommes en est un signe, peut-être une preuve. 

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Et les consignes draconiennes de sécurité qui règnent sur les centrales nucléaires n'ont-elles pas à voir avec le sacré ? Celles-ci ne sont-elles pas gardées comme des temples, ces enceintes où l'on n'était autorisé à pénétrer qu'en observant un strict rituel de gestes et de comportements, sous peine de sacrilège ? Et les châtiments dont l'atome a déjà puni l'humanité (Hiroshima, Nagasaki, Three Miles Island, Tchernobyl, Fukushima, ...) ne sont-ils pas infligés par une divinité ?

Il y a de la transcendance dans l'atome, cet infiniment petit au potentiel infiniment grand, au service duquel se sont mis de modestes humains en blouse blanche. L'atome est un dieu implacable, fabriqué de toutes pièces par ses adorateurs. De plus, il est interdit de le toucher, d'entrer en contact avec lui : il est incommensurable. De plus, il est indestructible, puisqu'il faudrait l'enfouir au cœur de la Terre pour que l'homme échappe à son action. Et encore, ce n'est pas sûr : la Terre, comme toute la Nature, recèle aussi bien la Vie que la Mort.

La Supplication s’ouvre et se referme sur les témoignages de deux femmes de « liquidateurs ». Le premier est proprement insoutenable. Le mari, qui est pompier, est appelé sur les lieux dans la nuit du 26 au 27. Il y va en chemise, sans chapeau : « Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour » (p.11). Il a mis deux semaines à mourir dans d’atroces souffrances (« En quatorze jours, l’homme meurt… »). La femme raconte : « Les selles vingt-cinq à trente fois pas jour ... Avec du sang et des mucosités ... La peau des bras et des jambes se fissurait ... Tout le corps se couvrait d'ampoules ... Quand il remuait la tête, des touffes de cheveux restaient sur l'oreiller » (p.22). Plus loin : « Il avait également fallu couper l'uniforme, car il était impossible de le lui enfiler, il n'avait plus de cors solide ... Il n'était plus qu'une énorme plaie » (p.26).

Et elle, elle ne voit même pas les hideuses transformations physiques de son mari, elle ne voit que l’homme qu’elle aime plus que tout au monde, elle ne le quitte que pour dormir un peu, bien qu’on lui dise et répète que : « Ce n’est plus un homme, mais un réacteur » (p.24). Peu après, elle accouche d’une fille saine, sauf qu’elle a une cirrhose (« Vingt-huit röntgens dans le foie »), une malformation cardiaque, et qu’elle mourra à l’âge de quatre heures.

La femme, qui veut rester anonyme, termine ainsi son témoignage : « Mais moi, je vous ai parlé d’amour … De comment j’aimais » (p.31). Le dernier chapitre n’ajoute rien à cet enfer vécu, à part le fait que, intervenu plus tard sur le site, le mari met un an à mourir. Le chapitre initial et le final sont tous deux intitulés « Une voix solitaire ».

Une autre femme, qui habite Khoïniki (non loin de la centrale), raconte : « Ma fille m’a dit récemment : "Maman, si j’accouche d’un bébé difforme,je l’aimerai quand même". Vous vous rendez compte ? Elle est en terminale et elle a déjà des idées pareilles. Ses copines aussi, elles pensent toutes à cela … Un garçon est né chez des amis à nous. Il était tellement attendu ! Vous pensez, le premier enfant d’un couple jeune et beau ! Mais le bébé a une énorme fente en guise de bouche et pas d’oreilles … » (p.208-209).

Certains disent que l’homme s’adapte à toutes les situations. Je n’y croyais pas, mais après tout, c’est peut-être vrai.

Non, ce n'est pas vrai.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 07 mai 2016

S.A. NOBEL DE LITTÉRATURE

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La Fin de l’homme rouge, livre de Svetlana Alexievitch, est bourré de la souffrance du peuple russe. L’étonnant, c’est que certains communistes intimement convaincus sont restés d’indéfectibles fidèles du Parti, même après avoir passé dix ans dans les camps de travail sibériens, pour avoir dévié si peu que ce soit de la « ligne » officielle, du moins dans l’acte d’accusation que la police rédigeait et, au besoin, fabriquait intégralement pour les besoins de la cause (ce gars qui, sous la torture, avoue qu’il est un espion, puis demande au juge d’instruction pour qui il est convenu d’espionner et qui, face à l’échantillon que l’autre lui présente, opte pour l’espionnage au profit des Polonais). Beaucoup ont toujours ignoré jusqu’au motif réel de cette accusation. 

En tout cas, d’innombrables Russes (et autres) non communistes (ou pas assez), mais aussi des communistes pur jus, ont eu à connaître les camps. Tout le monde a entendu parler du Goulag, acronyme signifiant « administration centrale des camps ». L’URSS en a compté des milliers, répartis sur tout le territoire soviétique (ce que veut dire l' "Archipel" dont parle Soljenitsyne). Parmi eux, celui de Karaganda, où Anna Maïa, architecte de 59 ans, raconte que, petite fille, elle dut y suivre sa mère, qui avait été condamnée, et qu’elle y est, devenue adulte, retournée, dans une sorte de pèlerinage. Ensuite, elle se dit qu’elle n’aurait pas dû. 

Voici ce qu’elle raconte. Elle est assise dans l’autobus, à côté d’un vieillard qui lui parle du camp, autrefois : « "Vous parlez des baraques ? On a détruit les dernières il y a deux ans. Avec les briques, les gens se sont construit des remises, des saunas. Les terrains ont été vendus pour y construire des datchas. On se sert des barbelés pour délimiter les potagers. Mon fils a un terrain ici. Eh bien, vous savez, ce n’est pas très agréable … Au printemps, avec la fonte des neiges et les pluies, des ossements remontent au milieu des pommes de terre. Ça ne dérange personne, on a l’habitude. Ici, les os, c’est comme les cailloux, il y en a partout … On les jette le long des terrains, on marche dessus … On les piétine. On est habitués ! Dès qu’on commence à creuser, ça grouille littéralement …" J’avais le souffle coupé, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Le vieux s’est tourné vers la fenêtre : "Tenez, là-bas, derrière ce magasin, ils ont comblé un cimetière. Et là-bas aussi, derrière les bains." Je n’arrivais plus à respirer. A quoi m’étais-je attendue ? A voir des pyramides ? Des monuments funéraires ? » (p.308). A ne pas lire au moment de l’apéro. 

Non plus que cet autre passage, où l’ancien colonel devenu homme d’affaires raconte le mariage qu’il a failli faire, et auquel il a renoncé après avoir rencontré son futur beau-père, dont il restitue les discours tenus un jour de boisson forte : « Je suis un soldat, moi ! On me donnait des ordres, et j’obéissais. J’exécutais des gens. Si on t’en donnait l’ordre, tu le ferais, toi aussi. Tu-le-fe-rais, nom de Dieu ! Je tuais des ennemis. Des saboteurs. Il y avait un papier officiel avec écrit dessus : "Condamné à la mesure suprême de défense sociale". Une sentence du gouvernement … Ah, c’était du boulot, je te dis pas ! Si le type n’est pas tué sur le coup, il s’écroule et il gueule comme un porc … Il crache du sang … Le plus désagréable, c’est de tirer sur quelqu’un qui rigole. Soit il est devenu fou, soit il te méprise. Les hurlements et les jurons, ça pleuvait des deux côtés. Faut jamais manger avant de faire ça. Moi je ne pouvais pas » (p.326-327). 

Plus loin : « Tu sais, c’était rare, mais ça arrivait qu’on tombe sur un soldat à qui ça plaisait de tuer … On le retirait de l’équipe des exécutants et on le mutait ailleurs. On n’aimait pas les gens comme ça ». Pour finir là-dessus : « On oblige la personne à se mettre à genoux, et on tire avec son revolver presque à bout portant dans la tempe gauche … près de l’oreille. A la fin de la journée, on a la main qui pendouille comme un vieux chiffon. C’est surtout l’index qui déguste. Nous aussi, on avait un plan à remplir, comme partout. Comme à l’usine. Au début on n’y arrivait pas. On n’y arrivait pas physiquement. Alors ils ont fait venir des médecins, un conseil de médecins, et ils ont décidé de faire des massages aux soldats deux fois par semaine. Des massages de la main droite et de l’index droit » (p.327). 

Svetlana Alexievitch, dans La Fin de l’homme rouge, a aussi recueilli une riche matière où apparaît, de façon éparse mais relativement nette, le portrait de ce qu’on appelle en général « l’âme russe ». Pour donner une idée approchante de la chose, disons que ce portrait est à même de provoquer chez les féministes exaltées le pire des urticaires virulents. Pensez : les femmes sont très généralement des mères dévouées, y compris pour leurs maris, et les hommes sont tous sommés de se conformer au rôle de héros virils, vodka comprise : « Nos hommes sont des martyrs, ils sont tous traumatisés, soit par la guerre, soit par la prison. Par les camps » (p.255). On voit que j’exagère à peine. 

Ce qui frappe aussi, au moment de l’effondrement de tout le système soviétique en 1991, c’est la rapidité avec laquelle les voisins, russes et autres, sont devenus des ennemis. Du jour au lendemain, les Géorgiens, les Tadjiks, les Abkhazes, se sont jetés sur les Russes, brutalement considérés comme des étrangers ou des envahisseurs. Ils les ont chassés, parfois tirés comme des lapins. Alexievitch raconte l’histoire de cette femme qui a épousé un Russe, que son propre frère agonit d’injures pour ce seul motif. Je ne me rappelle plus s’il le tue. 

On reconnaît le mécanisme qui a dressé les uns contre les autres, dans les années 1990, les Serbes contre les Croates ou les Bosniaques : ce fut brutal. Des voisins qui jusque-là vivaient en bonne entente, se mariaient et avaient des enfants ensemble, se retournent contre des voisins. Cela reste tout à fait incompréhensible : pourquoi la vie en bon voisinage devient-elle, du jour au lendemain, impossible, insupportable, inenvisageable ? Qu’est-ce qui fut mis sous le couvercle, pendant ces dizaines d’années ? Qui peut m’expliquer ? Cela dépasse l’entendement. 

Dernier point à mentionner : le tableau que peint Svetlana Alexievitch de la vie quotidienne des gens simples, du petit peuple, que cela soit dans le régime soviétique ou après la chute de l’Empire, ne change guère. Certains considèrent même que leur situation nouvelle est pire qu’avant. Si la « perestroïka » a suscité l’enthousiasme, la façon dont toutes les entreprises publiques, après 1991 (Boris Eltsine), tout ce qui faisait le « bien commun » ont été dépecés, les remplit d’une profonde amertume, eux qui sont obligés de courir à droite et à gauche toute la journée, simplement pour trouver le moyen de survivre. 

La fortune insolente et soudaine de ceux qu’on n’a pas tardé à appeler les « oligarques », les pouvoirs exorbitants que la richesse leur donne, sont proprement écœurants. Beaucoup ne les considèrent pas autrement que comme des gangsters. Est-il vrai que Vladimir Poutine, le « capo dei capi », en quelque sorte, possède quarante datchas ? Que sa fortune personnelle se monte à plusieurs milliards de dollars ? Le plus étonnant, dans certaines pages, c’est que beaucoup regrettent non pas le communisme, mais la perte de l’idéal exaltant auquel ils croyaient et qui les motivait. 

Si La Fin de l’homme rouge ne ressemble pas à ce qu’on a coutume de nommer littérature, le travail de collecte auquel s’est livrée Svetlana Alexievitch pour composer ce livre aboutit à cet objet littéraire, certes non identifié, mais d’une puissance d’évocation que j’ai rarement rencontrée dans des romans plus traditionnels. 

Voilà ce que je dis, moi.