14.05.2012
ENCORE UNE LOUCHE DE MONTAIGNE (fin)
Restons encore un peu en compagnie de MONTAIGNE, dans les Essais et dans sa "librairie".

On trouve, au chapitre « De l’ivrognerie » (Livre II), en dehors d’un certain nombre de considérations très sages (MONTAIGNE est quelqu’un qui tient par-dessus tout à rester mesuré), une histoire digne d’être retenue.
De l’ivrognerie.
Et ce que m’apprit une dame que j’honore et prise singulièrement, que près de Bordeaux, vers Castres où est sa maison, une femme de village, veuve, de chaste réputation, sentant les premiers ombrages de grossesse, disait à ses voisines qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari. Mais, du jour à la journée croissant l’occasion de ce soupçon et en fin jusques à l’évidence, elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui consentirait à reconnaître ce fait en l’avouant, elle promettait de le lui pardonner, et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardi de cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir sans l’éveiller. Ils vivent encore mariés ensemble.
Elle est pas mignonne, l’histoire ? Une variante, en quelque sorte, de la chanson « Emmener sa femme au champ pour la…bourer ». « Qu’il s’en était pu servir ». Et on nous raconte que ce furent des époques puritaines ? Qu’est-ce que c’est que cette fable ? J’ai plutôt l’impression que le puritanisme a rarement été aussi actuel (le puritanisme est copain comme cochon, comme l’avers avec le revers, avec tout ce qui porte l’étiquette X).
Le passage suivant est beaucoup plus moral, mais il jette un drôle de jour sur la façon dont nous (moi le premier) nous extasions au-dessus du berceau d’un nouveau-né. N’y a-t-il pas quelque ressemblance avec ce que nous faisons devant le chiot ou le chaton que la chienne ou la chatte a mis bas quelque temps avant ? MONTAIGNE parle, quant à lui, de « guenon ». Sûr que ça fait plus exotique.
Chapitre VIII : De l’affection des pères aux enfants. (A madame d’Estissac.)
Comme, sur ce sujet de quoi je parle, je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables. Et ne les ai pas soufferts volontiers nourris près de moi [d’où le recours à la nourrice]. Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant quant et [du même pas que] la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va forcément au rebours ; et le plus communément nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées, comme si nous les avions aimés pour notre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes.
« S’ils le valent » : au moins c’est clair, le sentiment paternel est loin d’être naturel, comme le bruit s’en est colporté depuis JEAN-JACQUES ROUSSEAU (que cela n’a jamais empêché de mettre à l’Assistance les enfants qu’il a eus avec THERESE LEVASSEUR), et comme le montre ELISABETH BADINTER dans L’Amour en plus (1980). Est-ce que c’est MONTAIGNE qui est un salopard ? Est-ce que c’est nous qui sommes fondus gaga ?
Ce qui m’impressionne ici, c’est qu’il attend pour se faire une opinion que l’enfant ait assez grandi pour montrer aux yeux de tous quelle forme allait prendre l’être en devenir qu’il était exclusivement au départ. Nous, qui vivons à une époque qui se met à plat-ventre devant l’enfant, à l’époque de l’ « enfant au centre du système », de l’enfant-roi, ne pouvons plus guère, me semble-t-il, comprendre un tel propos.
Le plus drôle, c’est que nous nous chagrinons, plus tard, de l’écart éventuel entre l’enfant espéré et l'être accompli. MONTAIGNE, lui, n’attend rien de précis. Il attend de voir ce que ça va donner, le gamin. HANNAH ARENDT ne dit pas autre chose, dans La Crise de la culture, quand elle conteste radicalement qu’il existe un quelconque « monde de l’enfance », qui serait autonome, et insiste sur la nécessité de ne voir dans un enfant qu'un être humain en devenir. Rien de moins, certes, mais rien de plus.
Il y a bien du ridicule dans le seul fait d'avoir pensé qu'il fallait absolument que les instances internationales signassent une mirifique "Déclaration des Droits de l'Enfant". Tiens, mettez-y le nez ici, pour voir, et vous comprendrez pourquoi les Français ont rejeté la Constitution Européenne : il faut une formation juridique au moins de bac + 12 pour s'y retrouver, et rien que pour arriver jusqu'au bout.
Mais il est vrai que MONTAIGNE ignorait tout de ce qu’est un « marché », découpé en divers « segments » (5-9 ans, 9-12 ans, etc.), la consommation, et tous les objets qui se proposent en permanence d’irriguer notre besoin de bonheur, ce qui est de toute évidence un progrès incommensurable.
Voilà ce que je dis, moi.
Ce sera tout pour cette fois.
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13.05.2012
ENCORE UNE LOUCHE DE MONTAIGNE
Allez, encore une petite louche de MONTAIGNE, du qu’on ne trouve pas dans le sacralisé « Lagarde et Michard ». Vous voulez que je vous dise ? Il faut être handicapé de la littérature pour être nostalgique de ça. Ça, qui vous apprenait ce qu’il faut savoir, et qui vous dégoûtait par avance de ce que, peut-être, vous auriez eu envie de découvrir.

Mais enfin, si c'est notre jeunesse, il y en a que la nostalgie remplit. Vous avez dit nostalgie ? Pas moi, en tout cas. Je ne me tourne pas vers le passé au motif qu'il figurerait le temps où j'étais heureux (quelle blague!), mais je vois le présent, et je pressens l'avenir, et je vois que tout ça n'est guère encourageant. Mais je m'interdis de désespérer les « générations montantes ». Je leur souhaite quand même bon courage. Et lucidité, si l'envie leur en prend.
Moi, j’ai eu la chance d’avoir un professeur d’exception en seconde, première et terminale, j’ai nommé PIERRE SAVINEL. Entre autres travaux d'érudition, il a traduit La Guerre des Juifs, de FLAVIUS JOSÈPHE (Editions de Minuit). Entre parenthèses, je ne comprends pas que les manuels de français, de deux choses l'une, expurgent les textes, ou alors les choisissent vierges de toute « impureté » (= sexe et pipi-caca).
Remarquez que l'esprit mal tourné de l'adolescent moyen est parfois en mesure d'ajouter du piment dans les plats les plus fades. Prenez, dans Lagarde et Michard XVIIIème, l'extrait intitulé « Poétique des ruines » (DIDEROT), c'est page 222, et lisez-le en ayant bien soin de remplacer le mot "ruines" par le mot "fesses", et vous verrez que la substitution ne manque ni de sel, ni de pertinence, comme nous l'avions réjouissamment testé à l'époque.
Expurgé ? Si vous prenez, dans Lagarde … 16ème siècle l’extrait de la bataille de l’abbaye de Seuillé (RABELAIS, Gargantua, 27), vous aurez bien les détails concernant l'amour des moines pour le vin (mais aussi leur lâcheté), mais aucun élève n’a jamais lu : « Si quelqu’un gravait [grimpait] en un arbre, pensant y être en sûreté, icellui de son bâton empalait par le fondement ».
« Empalait par le fondement, m’sieur, qu’est-ce que ça veut dire ? – Euh, … tout ce que je peux vous dire, c’est que ça doit faire assez mal ». Il faut savoir que le dit bâton est le manche qui sert à porter la croix aux processions (« long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées »), bâton dont le moine Frère Jean des Entommeures (= des Ravages) a fait une arme de destruction massive. En plus de les éveiller, ça enrichirait le vocabulaire des jeunes, ainsi que la polysémie du mot « fondement ».
"EUH... JE PEUX VOUS DIRE QUE ÇA DOIT FAIRE ASSEZ MAL"
Quant au choix des extraits, je ne dis pas, bien sûr, qu’il faut focaliser l’attention des adolescents sur le croustillant ou le scatologique, d’abord parce qu’il n’y en a pas partout, et loin de là. Mais les dits adolescents se feraient une idée moins solennelle, dévitalisée et scolaire de la littérature si l’on ne s’interdisait pas de jeter un œil sur, précisément, ce qui intéresse l’adolescence au premier chef.
Ils seraient peut-être plus nombreux à ouvrir des « classiques ». Tout se passe comme si les concepteurs de manuels étaient convaincus que la littérature était coupée de la vie, alors qu’elle en est une des émanations les plus authentiques (« les plus scientifiques », disait même le père JEAN CALLOUD, qui raffolait des chocolats de chez BONNAT). Tout se passe comme s’ils n’avaient pas compris ce qu’est la littérature, comme s’ils ne l’aimaient pas.
C’est vrai qu’une chape de pudeur semble s’être abattue sur l’expression du croustillant et du sale à partir du 17ème siècle. Voir pour cela, dans Carmen de MERIMEE, ce que recouvre la formule « et le reste », dans la bouche de Don José parlant de la femme qu’il aimait, formule qui saute à pieds joints sur les nombreux détails sur lesquels s'attardaient STENDHAL, MERIMEE ou FLAUBERT dans leur Correspondance. Et ce serait la même chose, si on lisait correctement RACINE ou DIDEROT. Croyez-vous que CORNEILLE ne savait pas ce qu’il disait, en écrivant : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » ?
On me dira que c’est pour ça que ma prédilection va à Maître FRANÇOIS RABELAIS, à son jeu de mots sur « à Beaumont le Vicomte » (contrepèterie facile), à une recette de Panurge (« une manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris », Pantagruel, 15), au lion qui ordonne au renard de remplir de mousse la « blessure » que la vieille vient de se faire entre les jambes (croit-il), et tout une pallerée de belles histoires. On me le dira, et j’en conviendrai. On me dira peut-être aussi que je ferais mieux de parler de RABELAIS, ce en quoi on aura tout à fait raison. C’est une très bonne idée. J’y songe. Promis, je vais m’y mettre.
En attendant cet heureux jour, contentons-nous, pour aujourd’hui, de quelques paragraphes rigolos et sympathiques tirés des Essais. Le premier est très gentil, et prouve que le cheval était inconnu en Amérique avant l’arrivée des Blancs.
Chapitre XLVIII : Des destriers.
Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arrivèrent, estimèrent, tant des hommes que des chevaux, que ce fussent ou Dieux ou animaux, en noblesse au-dessus de leur nature. Aucuns, après avoir été vaincus, venant demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l’or et des viandes, ne faillirent d’en aller offrir autant aux chevaux, avec une toute pareille harangue à celle des hommes, prenant leurs hennissements pour langage de composition et de trêve.

N'EST-CE PAS, QUE C'EST BEAU ?
Le second est un peu plus « costaud ». Il paraît que les Américains « tamponnent », alors que les Français « essuient ». Je vous laisse juges.
Chapitre XLIX : Des coutumes anciennes. [Sur la volatilité des modes.]
Ils mangeaient comme nous le fruit à l’issue de table. Ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi SPONGIA est un mot obscène en Latin ; et était cette éponge attachée au bout d’un baston, comme témoigne l’histoire de celui qu’on menait pour être présenté aux bêtes devant le peuple, qui demanda congé d’aller à ses affaires [aux toilettes] ; et, n’ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et éponge dans le gosier et s’en étouffa. Ils s’essuyaient le catze [le cul] de laine parfumée, quand ils en avaient fait : « At tibi nil faciam, sed lota mentula lana. »
Traduction du latin : « Je ne te ferai rien [mais pour te punir de ton insatiable avarice, quand j’aurai lavé mes mains] ma mentule (ma verge) t’ordonnera de la lécher », comme quoi d'anciens adolescents peuvent regretter de ne pas avoir fait assez de latin (j’ai restitué les derniers vers de l’épigramme de MARTIAL, qu’on a tort de ne pas faire lire, je vous assure que c’est excellent pour l’imagination).
Tiens, ça me fait penser à cette stèle qu’on peut voir au Musée Gallo-Romain de Lyon, au dos de laquelle figure ce graffiti gravé (en latin, évidemment) : « Je ne baise pas, j’encule ». C’était le très discret, assez petit et très charmant, très classique, mais très correct et sûrement très chaste Monsieur AUDIN qui me l’avait fait découvrir. Il m’avait surpris, le brave homme. Comme quoi le graveleux n’est pas forcément incompatible avec la pruderie qu’une vaine apparence a posée sur le visage.
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre.
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30.04.2012
MONTAIGNE, ON S'EN PAIE UNE TRANCHE ?
Aujourd'hui, comme promis, ce sera du juteux, du qu'on n'étudie pas au lycée, ça c'est sûr, même que c'est bien dommage, non plus que le chapitre 26 du Tiers Livre de RABELAIS, qui fait un tour exhaustif de toutes les sortes de « couillons », liste qui se termine par « couillon hacquebutant, couillon culletant ». Mais il est entendu que RABELAIS est beaucoup plus porté sur la chose que MONTAIGNE, comme on va le voir.
Les Essais de MONTAIGNE sont composés de trois livres. Je ne vais pas vous embêter avec des considérations lourdes et pontifiantes. Juste ceci : le Livre I comporte 57 chapitres (environ 300 pages type Pléiade), le Livre II, 37 (450 pages) et le Livre III, 13 (330 pages). Comme si la pompe avait mis du temps à s’amorcer : des petites notes pour commencer, de vrais petits livres pour finir. C’est progressivement qu’il s’est pris au jeu.
Aujourd’hui, juste quelques paragraphes rigolos, sur la femme, le genre d’animal qu’elle est, et ce qu’elle doit être dans le mariage. On ne trouve évidemment pas ce genre d’extraits, non plus, dans le Lagarde et Michard. C’est bête, parce que je suis sûr que ça encouragerait les adolescents à lire MONTAIGNE.
Rien que pour l’idée rassurante qui leur dirait que les idées qui leur viennent quand ils regardent les filles, non seulement sont normales, mais que les filles et les femmes, pour ce qui est du désir et de la connaissance des choses de l’amour, les battent à plate couture. Parce que c’est vrai qu’un garçon, jusqu’à un âge, ce n’est, sur ce plan, qu’un gros niais. Et il y a fort à parier que le verbe « déniaiser » a été inventé pour les garçons. Enfin pas que.
Livre I, Chapitre XXX : De la moderation [l’auteur parle des relations entre le mari et la femme].
Je veux donc, de leur part, apprendre ceci aux maris, s’il s’en trouve encore qui y soient trop acharnés ; c’est que les plaisirs mêmes qu’ils ont à l’accointance de leurs femmes, sont réprouvés, si la modération n’y est observée ; et qu’il y a de quoi faillir en licence et débordement, comme en un sujet illégitime. Ces enchériments deshontés que la chaleur première nous suggère en ce jeu, sont, non seulement indécemment, mais dommageablement employés envers nos femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’une autre main. Elles sont toujours assez éveillées pour notre besoin. Je ne m’y suis servi que de l’instruction naturelle et simple.
Mai 1968, avec son « Jouir sans entraves », n’est pas encore passé par là. On a compris : madame MONTAIGNE se contentait de ce que MICHEL EYQUEM lui donnait. Et il lui donnait peu. « Qu’elles apprennent l’impudence d’une autre main ». C’est une question qui le tarabuste, parce qu’il y revient plus tard.
Livre III, Chapitre V : Sur des vers de Virgile. [Où il est un peu question des vers de Virgile, mais aussi et surtout d’autre chose.]
Pour MONTAIGNE, le mariage doit découler de la raison et non du désir personnel, surtout du désir amoureux. Il est pour les mariages décidés en dehors des personnes, parce que c’est d’abord une convention sociale.Il n’est pas question de se laisser aller au plaisir conjugal : « Une femme honnête n’a pas de plaisir », dit la chanson de JEAN FERRAT. Enfin, on parle ici d’il y a 450 ans, il ne faut pas l’oublier.
Aussi est-ce une espèce d’inceste d’aller employer à ce parentage vénérable et sacré les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comme il me semble avoir dit ailleurs (voir ci-dessus). Autrement dit, le mariage est chose trop noble pour y mêler le plaisir.
L’intéressant vient : Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la fasse sortir hors des gonds de raison. Ce qu’il dit pour la conscience, les médecins le disent pour la santé : qu’un plaisir excessivement chaud, voluptueux et assidu altère la semence et empêche la conception ; disent d’autre part, qu’à une congression [coït] languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d’une juste et fertile chaleur, il s’y faut présenter rarement et à notables intervalles, [« afin qu’elle saisisse avec avidité les dons de Vénus et qu’elle les cache plus profondément » c'est en latin] (Virgile, Géorgiques). Je ne vois point de mariages qui faillent plutôt et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondements plus solides et plus constants, et y marcher d’aguet ; cette bouillante allégresse n’y vaut rien.
On a compris. D’ailleurs il dit quelque part qu’il « s’accointe » avec sa femme juste avant de sombrer dans le sommeil, le soir. On ne peut pas dire que ça rigolait. Comme homme, MONTAIGNE devait être passablement ennuyeux. Il pose même la question : combien de fois par jour ? La reine d’Aragon, dit-il, préconise six « rapports » par jour, mais le grand législateur grec de l’antiquité parle de trois par mois. On devine où va la préférence de MONTAIGNE.
Quel mauvais ménage a fait Jupiter avec sa femme qu’il avait premièrement pratiquée et jouie par amourettes ? C’est ce qu’on dit : Chier dans le panier pour après le mettre sur sa teste.
Pour lui, c’est certain, la femme est par nature un animal lubrique. Et ça commence très tôt, chez les fillettes et jeunes filles. Tiens, toujours dans le même chapitre :
Nous les dressons des l’enfance aux entremises de l’amour : leur grâce, leur attifure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu’à ce but. Leurs gouvernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l’amour, ne fût qu’en le leur représentant continuellement que pour les en dégoûter.
Autrement dit, les filles ne pensent qu’à ça. Le péché d’Eve n’est pas loin. Vient alors une anecdote.
Ma fille (c’est tout ce que j’ay d’enfant) est en l’âge auquel les lois excusent les plus échauffées de se marier ; elle est d’une complexion tardive, mince et molle, et a été par sa mère élevée de même d’une forme retirée et particulière : si qu’elle ne commence encore qu’à se déniaiser de la naïveté de l’enfance. Elle lisait un livre français devant moi. Le mot de « fouteau » s’y rencontra, nom d’un arbre connu [hêtre] ; la femme qu’elle a pour sa conduite, l’arrêta tout court un peu rudement, et la fit passer par-dessus ce mauvais pas. (…) Mais, si je ne me trompe, le commerce de vingt laquais n’eût su imprimer en sa fantaisie, de six mois, l’intelligence et usage et toutes les conséquences du son de ces syllabes scelerées [scélérates], comme fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction.
Et ce passage, alors ? Mon oreille se rencontra un jour en lieu où elle pouvait dérober aucun des discours faits entre elles sans soupçon : que ne puis-je le dire ? Nostredame ! (fis-je) allons à cette heure étudier des phrases d’Amadis et des registres de Boccace [auteur de contes « libres »] et de l’Arétin [auteur d'oeuvres érotiques] pour faire les habiles. Il n’est ni parole, ni exemple, ni démarche qu’elles ne sachent mieux que nos livres : c’est une discipline qui naît dans leurs veines, [« et Vénus elle-même les a inspirées », Virgile], que ces bons maîtres d’école, nature, jeunesse et santé, leur soufflent continuellement dans l’âme ; elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent.
« Une discipline qui naît dans leurs veines », parfaitement. Enfer et damnation, j’aurais dû m’en douter. C’était donc ça. Les filles savent tout. Les garçons sont des niais. Et ce n’est pas la mixité qui a changé les choses, puisqu’elle les a aggravées.
Voilà ce que je dis, moi.
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28.04.2012
MONTAIGNE ? UNE PREMIERE TRANCHE
MONTAIGNE – ESSAIS LIVRE I – Chapitre XXVI : De l’institution des enfans.
Bon, comme c’était promis, je suis bien obligé de tenir parole. MONTAIGNE, en voici la première tranche. Comme c’est une viande assez dense, il faut y aller à petite dose. Et puis, l’assaisonner. Aujourd’hui, vous aurez droit à un assaisonnement « spécial école France 21ème siècle ».
Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra ; qui, au son d’un tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se détourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paume ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.
Là, j’ai laissé l’orthographe telle quelle. En gros et pour résumer, MONTAIGNE propose d'abandonner le cancre à son sort : si, en toute chose, il préfère l'amusement aux choses sérieuses, qu'il aille au diable.

LA TOUR OÙ MONTAIGNE AVAIT SA "LIBRAIRIE"
J’aime beaucoup ce passage méconnu, que j’ai déjà cité ici (ce n’est pas dans Lagarde et Michard qu’on le trouverait). MONTAIGNE y va très fort, qui déclare sans sourciller que l’élève rétif à tout enseignement est un bon à rien, que le cancre absolu n’a rien à faire à l’école et qu’il serait absurde de faire quelque effort que ce soit pour lui apprendre quoi que ce soit. On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.
Espérons qu’« étrangle » est une boutade (l'auteur est prudent : "s'il est sans témoin" est délicieux). Quant au « pâtissier », MONTAIGNE ne pouvait certes prévoir que s’il nous fallait aujourd’hui orienter vers la profession tous les élèves incivilisables, il faudrait instaurer un « ordre des pâtissiers », chargé de faire respecter un strict « numerus clausus », sous peine d’avalanche pâtissière.
Jetons à présent un œil sur le paysage éducatif actuel, et sentons ce qu’il nous reste de cheveux se dresser sur nos têtes. Que voyons-nous ? Que penserait MONTAIGNE de ce qu'est devenue l'instruction publique ? Autrement posé : combien d'élèves actuels faudrait-il étrangler ?
Un système où – je crois que c’est LIONEL JOSPIN qui avait popularisé la formule – l’élève « est au centre du système », où l’on parle de « communauté éducative », où les enseignants sont sommés de « prendre en compte le projet de l’élève », où ils sont sommés de plaire à leur classe, où le cours commence par une négociation qui consiste à obtenir de la classe, d’une part le silence, d’autre part l’autorisation de lui faire cours, si elle le veut bien.
Où l’élève qui lance une craie sur l’enseignante et celui qui en traite une autre de « pute » peuvent attendre tranquillement que le conseil de discipline se réunisse, dans six mois, peut-être pour prendre éventuellement, après avis de toute la « communauté éducative », une sanction, assortie du sursis pour commencer.
Bref, appelons tout ça, si vous le voulez bien, « le voyage dans la lune ».
Et si l’on compare la façon dont un cours se passe dans les systèmes éducatifs européens à ce qu’on voit, par exemple, au Congo Brazzaville, en Chine ou au Japon (selon des témoignages directs), non seulement on comprend, mais on explique aussi de façon lumineuse pourquoi l’enseignement français fait lentement et inexorablement naufrage.
La France oublie, ce faisant, qu’elle a dû sa relative primauté parmi les nations, entre autres, à l’ambition éducative démesurée qu’elle a manifestée à travers les lois sur l’instruction obligatoire (1881-1882). Mais nul n'arrive à la cheville des réformateurs de tout poil pour ce qui est d'emballer et d'enrober le dit naufrage dans la rutilance somptueuse de discours sur les missions sacrées de l'école. Ah, pour ce qui est de l'enrobage dans le sucre des discours, ils sont forts. Tiens, un exemple. Vous savez comment, dans ce langage, il faut appeler un cancre ? « Un apprenant à apprentissage différé ». Je vous laisse savourer cette trouvaille extraordinaire.
Je ne vois pour eux qu'une issue : LE PAL.

On aura beau me bistourner dans tous les sens les boyaux de la tête, personne n’arrivera à me convaincre que l’élève est à l’école pour faire autre chose qu’apprendre (voir le chapitre « la crise de l’éducation » dans La Crise de la culture, d’HANNAH ARENDT, je vous épargne la digression, mais vous avez compris l'esprit). Qu'il soit souhaitable que le jeune s'épanouisse, rien de plus vrai, mais que cela doive se passer au sein de l'école, dans le cadre même de l'instruction publique, rien de plus scandaleusement faux.
Les philosophes « déconstructionnistes » auront beau déconstruire le principe d’autorité, sans lequel il n'est pas d'éducation possible ou envisageable, le juger historiquement arbitraire, psychologiquement abusif, sociologiquement intolérable … « et moralement indéfendable » (Le Tour de Gaule d’Astérix, p. 21, citons nos sources), ils n’empêcheront pas l’autorité, une fois qu’elle aura été définitivement mise hors d’état de nuire au sein de l’école, de régner plus despotiquement, plus tyranniquement à l’extérieur, dans la société, partout. Une fois sorti de l'enceinte scolaire, le jeune aura à faire face à la tyrannie du « principe de réalité », et il est facile de prédire que le contact sera rude.
En France, les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, ont sciemment instrumentalisé les doctrines égalitaristes d’idéologues fanatiques (l’élève est l’égal du maître, d’ailleurs, il n’y a plus de « maîtres », l'élève doit construire lui-même son propre « parcours d’apprentissage », et autres « fariboles sidérales » (excellent et méconnu album de BD d'ALIAS, alias CLAUDE LACROIX) et sidérantes, comme « il faut apprendre à apprendre », il faut donner la priorité aux méthodes sur les contenus, etc.).
Et puis surtout, depuis 1975 en particulier, les gouvernements n’ont pas cessé de réformer, de réformer la réforme précédente, de réformer au carré et de réformer au cube, au point qu’aujourd’hui, plus personne ne sait par quel bout prendre l'animal monstrueux qu'est devenu le système éducatif français. Et certains vertueux font mine de s’étonner que le classement de la France (puisqu’on raffole des classements) régresse d’année en année, au plan international.
La RGPP (alias Révision Générale des Politiques Publiques, euphémisme alambiqué, masque et faux nez de la hache chargée de tailler en pièces ce qui s'appelait la Fonction Publique d'Etat, police, armée, enseignement, etc.) de NICOLAS SARKOZY (60.000 postes non renouvelés après départ en retraite depuis 2007) n’est pas négligeable, dans le processus, mais elle n’est que la dernière paire de banderilles allègrement plantée dans l’animal monstrueux gravement blessé, qui se démène de plus en plus faiblement face à ses multiples matadors, et qui avait pour nom « Instruction Publique ». « Requiescat in pace ».
Quoi ? Mais oui, je le sais, que récriminer comme ça est totalement vain. En plus, ça fait ringard, réactionnaire, et tout et tout. Moi, je dis que c’est moins réactionnaire que conservateur. Au vrai sens du mot « conservateur », comme on est conservateur de bibliothèque, de musée, des eaux et forêts ou des hypothèques. Ça s’appelle : conserver pour éviter que l’essentiel ne meure.
Voilà ce que je dis, moi.
Vous avez aussi compris que MONTAIGNE n’était qu’un prétexte. Promis, demain, ce sera plus frivole.
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27.04.2012
LA BÊTISE FEMINISTE
MARIE DARRIEUSSECQ écrit des livres. Elle a commencé par Truismes en 1996. J’avais lu ça, en son temps. Pas franchement mauvais, pas épastrouillant non plus.
Tiens, à propos d’ « épastrouillant », savez-vous que le mot se trouve dans A la Recherche du temps perdu ? On le trouve à la page 892 du tome III, dans la collection de La Pléiade. Mais attention, la première Pléiade, l’édition de PIERRE CLARAC en trois volumes, pas celle de JEAN-YVES TADIÉ, en quatre volumes.
Notons en passant que, d’une édition à l’autre, La Recherche a vu doubler son embonpoint (bondissant de 3558 à 7408 pages), à cause des bondieuseries de sacro-saintes « notes et variantes », pondues très sérieusement et très laborieusement par des universitaires cavernicoles et binoclards, dont on se demande ce qui les pousse à allonger à ce point la sauce, vu la maigreur squelettique de la rémunération qu’ils en tirent. La gloire, peut-être ? A moins que ce soit l’idéal ? Autre hypothèse : ça fait bien sur un Curriculum Vitae.
Je reviens à la petite DARRIEUSSECQ. Son histoire de transformation en truie (c’était une coiffeuse, si je ne me trompe) était somme toute assez mal bâtie. Rien à voir en tout cas avec La Métamorphose de FRANZ KAFKA, qui se déroule à une altitude pour le moins métaphysique, totalement inaccessible à la petite MARIE (comme dit la chanson : « La petit'Marie M'avait bien promis Trois poils de ... Pour faire un tapis »).
Si je me souviens bien, il n’y avait, sur le plan romanesque, presque aucune interaction entre les mutations physiques de la fille et les gens de son entourage. Un vrai défaut de conception. Un vice de forme, quoi. Mauvais signe, pour un « écrivain », je trouve. Et puis, la fin, avec la libération de tous les cochons et leur fuite dans la nature, c’est quand même ce qui s’appelle « finir en queue de poisson », non ?
La petite DARRIEUSSECQ a réussi à s’introduire dans une certaine intelligentsia parisienne. Visiblement, elle sait y faire, puisqu’après avoir un peu pompé un livre autobiographique de CAMILLE LAURENS, elle a réussi à l’évincer des éditions POL, PAUL OTCHAKOVSKY-LAURENS ayant pris parti pour elle dans la bisbille, que la deuxième avait, hélas pour elle, rendue publique. Je ne dis pas pour autant que CAMILLE LAURENS est un véritable écrivain, qu'on se rassure.
Aux dernières nouvelles MARIE DARRIEUSSECQ est parvenue à recycler une pointe de sa plume devant un micro de France Culture, où elle lit hebdomadairement un papier en général incolore, inodore et sans saveur, couleur de muraille, c'est-à-dire digne de passer inaperçu, parfois non dénué cependant d’une modeste pertinence, et d’une voix, comment dire, sans caractère. mais sans aucun caractère. Une voix d’une platitude parfaite et présentable. Les malveillants diront que la forme est conforme au fond. Dont acte.
Qu’est-ce qui lui a pris, l’autre jour, d’aller chercher des poux dans la tête d’une publicité ? Et quelle publicité ? Une invitation à aller faire de la randonnée dans le Jura. On se demande vraiment ce qui lui a pris d’aller y dénicher du sexisme.
Il faut vraiment que « les chiennes de garde » n’aient plus rien à se mettre sous les crocs et regrettent le beau temps où elles pouvaient se les aiguiser sur les mollets de DOMINIQUE STRAUSS-KAHN, en se déchaînant contre ses fureurs sexuelles. Ah oui, c’était un bon « client ». C'était le bon temps, en quelque sorte. Le venin coulait tout seul, ça venait bien.
Qu’est-ce qu’elle dit, cette publicité ? On peut voir le spot de 10 secondes sur internet (tapez "jura publicité") : « Tu veux des rencontres ? Vivre une aventure ? Goûter mes spécialités gourmandes ? Alors viens chez moi. Hmmm ! Je suis le Jura. Rejoins-moi sur jura-tourisme.com. Je t’attends ». Voilà, c’est tout. Enfin presque. Le message est comme susurré à l’oreille par une voix féminine qu’on peut trouver sensuelle (mais sensuelle comme une voix synthétique).
Dernier détail : comme c’est un message radiophonique, pas d’image. Mais le spot, sur internet, se déroule sur fond de photo de paysage verdoyant : un charmant village au pied d’une belle falaise, à l’entrée d’une vallée resserrée. Je suggère à MARIE DARRIEUSSECQ d’aller au bout de son obsession, et d’interpréter (au secours, la psychanalyse !) le paysage présenté comme le pubis offert d’une femme étendue sur le dos, où le promeneur est invité à pénétrer. Comme ça, le tableau sera complet.
Blague à part, cet aspect n’était sans doute pas absent des cogitations publicitaires quand il s’est agi de choisir la photo. Ce serait d’ailleurs fort intéressant, d’assister à ce genre de séance de « brain-storming », où l’on traduit des désirs subconscients en signes visuels précis, le plus connu étant la forme en V dans les affiches mettant en scène des femmes (deux doigts ouverts sur une épaule nue, par exemple).
Voilà donc le message qui fait dresser les féministes sur leurs ergots, flamberge au vent, outrées que la publicité utilise une fois de plus impunément le corps des femmes (donc elles ont bel et bien identifié le pubis) pour vendre des produits ? Elle est là, la bêtise féministe. D’abord faire de la publicité à une publicité, bien sûr. Ensuite, monter en épingle un message somme toute bien anodin. Enfin, se tromper de cible.
Qu’y a-t-il dans ce message ? Une pute qui vend ses charmes, un point c’est tout. « Tu viens, chéri ? », c’est du racolage actif. Mais que fait la police ? Mais que fait SARKOZY, serait-on en droit de demander ? Mais des racolages comme ça, c’est à chaque instant, partout qu'on en voit. S’en prendre à cette pub-là, parmi cent mille autres, ce n’est rien d’autre, finalement, qu’une lubie.
Le problème ? C'est le problème que les féministes ont avec le désir masculin. Mais quel homme n'a pas un problème avec son propre désir ? Peut-être les féministes doctrinaires ont-elles un problème avec le désir féminin ? Peut-être, finalement et en fin de compte, les féministes doctrinaires ont-elles un problème avec le désir? En soi ?
Tout le monde a un problème avec le désir. Le féminisme constitue une des techniques pour y parvenir. Ce n'est pas donné à tout le monde, d'exprimer ça par un symptôme.
L’obsession victimaire d’un certain féminisme fait oublier à ces dames que la publicité est par nature perverse. Par nature, la publicité pervertit les signes, elle fait feu de tout bois pour attiser le désir (le premier étant sexuel), qu’elle met en scène dans des formes, couleurs, etc. qui objectivent en termes visuels les phénomènes qui se produisent à l’intérieur de la bouilloire humaine.
Il faut bien se convaincre que, pour vivre, la publicité fait les poubelles. Que la publicité se nourrit exclusivement des déchets de la civilisation. Des crottes de l'imaginaire humain. Que la publicité est l'inverse de la civilisation, puisque son boulot est de sublimer de vulgaires objets, de simples marchandises.
C’est en soi que la publicité serait à dénoncer. Et les hommes devraient autant s’insurger que les femmes. Ce n’est pas pour rien que, dès les années 1960, la revue Hara-Kiri (dont l'équipe était constituée d'hommes, presque exclusivement) clamait à tous les vents : « La publicité nous prend pour des cons. La publicité nous rend cons ». J’ajoute qu’elle n’a peut-être pas tort de le faire, vu les performances de notre système éducatif. Passons.
MARIE DARRIEUSSECQ a donc perdu une belle occasion de se taire. Franchement, vous voulez que je vous dise ? Dans la publicité Jura, il n’y a pas de quoi fouetter une chatte, fût-ce dans le cadre d’une Pospolite Castigatrice, réunie, conformément aux statuts, par le Vice-Curateur du Collège de ’Pataphysique (n'oublions pas l'apostrophe, obligatoire depuis Faustroll).
Voilà ce que je dis, moi.
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26.04.2012
DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?
Aujourd'hui, promis, on se rapproche de MONTAIGNE, dont on va apercevoir une oreille à l'horizon.
Je ne suis pas encore atteint par le mal inventé par ALOIS ALZHEIMER. Je me souviens que lorsque quelqu’un que j’aime bien, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, m’a dit que la boîte en bois qui était au grenier, avec les vieux papiers de famille dont certains remontaient à trois siècles, eh bien cette boîte, elle l’avait jetée au feu, je suis devenu fou, pendant un bon moment, j’ai vu noir, tout noir.
C'est comme si un ours m'avait arraché brutalement un membre, comme dans Le Concile de pierre, de JEAN-CHRISTOPHE GRANGÉ. Comme si j'avais été amputé par surprise, à peu près comme ce que nous avions tous ressenti lors du cambriolage de la maison. Comme si on jetait de vieilles photos de choses et de gens qui furent familiers.

AUTRE PORTRAIT DE L'INOUBLIABLE
DOCTEUR ALOIS ALZHEIMER
Alors moi, pour me préparer à attaquer MONTAIGNE, voilà comment je m’y suis pris : j’ai commencé par le RABELAIS de la Pléiade, avec les notes en bas de page. Certes, les notes de bas de page ralentissent la lecture, mais l’éclairent de façon bien plus pratique que celles renvoyées en fin de volume. Je déconseille formellement les « traductions » en français moderne, qui dévitalisent, qui anesthésient tout ce qui fait la force et le « jus » de Maître ALCOFRIBAS.
Quoi qu’il en soit, je peux vous dire que ça décrasse, comme galop d’essai. Si vous aimez le délire verbal, je conseille la harangue de Maître Janotus de Bragmardo (Gargantua, 19), l’émissaire chargé de demander à Gargantua de rendre les cloches de Notre-Dame, qu'il a piquées pour en faire des sonnettes au cou de sa jument, après avoir noyé 260.418 Parisiens (« sans les femmes et petitz enfans ») sous les flots de son urine (ce passage n'est pas dans Lagarde et Michard, je peux vous l'assurer).

MAÎTRE ALCOFRIBAS NASIER
(anagramme bien connue)
NOTEZ LE LEGER PROGNATHISME
AINSI QUE LA REJOUISSANTE LIPPE INFERIEURE
Mais je conseille aussi et surtout la plaidoirie de Baisecul et Humevesne (« kiss my ass » = baise mon cul, et « sniffer of farts » = renifleur de pets), ainsi, évidemment, que la réponse tout à fait à la hauteur que leur fait Pantagruel (Pantagruel, 11 à 13) : ANDRÉ BRETON et autres surréalistes, en plus de se prendre au sérieux comme des pontifes, auraient mieux fait de se cacher, avec leur pseudo-invention de l’ « écriture automatique ». Tiens, en voici un petit exemple (allez, je modernise l’orthographe, c’est Humevesne qui parle) :
« Mais, à propos, passait entre les deux tropiques, six blancs vers le zénith et maille par autant que les monts Riphées, avaient eu cette année grande stérilité de happelourdes, moyennant une sédition de balivernes mue entre les Baragouins et les Accoursiers pour la rébellion des Suisses, qui s’étaient assemblés jusqu’au nombre de bons bies pour aller au gui l’an neuf le premier trou de l’an que l’on livre la soupe aux bœufs et la clef du charbon aux filles pour donner l’avoine aux chiens ».
Enfoncés, Les Champs magnétiques, de BRETON et SOUPAULT, ce b-a-ba de l’écriture automatique, sacralisé par quelques ignares et collectionneurs spéculants, enfantillage laborieux, infantilisme et puérilité auprès de la prouesse de RABELAIS dans ces trois chapitres.
Je signale en passant que le Docteur Faustroll, inventeur de la 'Pataphysique (« Tout est dans Faustroll », disait le satrape BORIS VIAN), possède dans sa bibliothèque 27 ouvrages qu'il est convenu d'appeler « Livres pairs », et que RABELAIS est le seul a avoir l'insigne honneur de figurer sous son seul nom, sans la limitation à un seul titre de ses oeuvres, qu'ALFRED JARRY inflige aux 26 autres. C'est bien tout RABELAIS qu'il faut lire.
Après RABELAIS, j’ai mis le nez dans BEROALDE DE VERVILLE et son Moyen de parvenir. C’est déjà une autre paire de manches. Mais MICHEL RENAUD, qui a dû tomber dedans quand il était petit, en a donné une édition jouissive (et remarquablement lisible) dans la collection « folio ». On ne peut pas vraiment résumer ce bouquin, qui fait figure d’OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) dans la littérature française.
Disons que, de cette immense conversation désordonnée, qui se déroule autour d'une table plantureuse, lourdement garnie de plats et de dives bouteilles, je retiens le profond réservoir d'anecdotes truculentes, principalement sexuelles et scatologiques, et la guirlande des propos irrévérencieux à l’égard de toutes les autorités.
Je suis alors passé à Histoire d’un voyage en terre de Brésil, de JEAN DE LÉRY (au Livre de Poche). Ce calviniste grand teint raconte son équipée maritime jusque chez les Toupinambaoults, qui font, entre autres joyeusetés, cuire les morceaux de leurs ennemis sur leurs « boucans » (cf. boucanier). Il faut lire les propos du prisonnier qui sait qu'il va y passer et qui défie ses futurs bourreaux en se vantant de leur donner bientôt à manger la chair même de leurs propres parents, qu'il s'est, après une précédente bataille, fait un plaisir de dévorer.
« Vous les trouveriez couverts [les boucans] tant de cuisses, bras, jambes que autres grosses pièces de chair humaine des prisonniers de guerre qu’ils tuent et mangent ordinairement ».

ON NE S'EN LASSE PAS,
BIEN QUE TOUT ÇA RESTE
TERRIBLEMENT ARTISANAL
Là on commence à pouvoir s’aventurer sur la haute mer de la vieille langue française. On est fin prêt. On peut attaquer la montagne de MONTAIGNE (au fait, vous avez remarqué que lorsque MARCEL PROUST décrit la mer, il s’acharne, d’un bout à l’autre de La Recherche, à en faire un paysage de montagne ?).
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre.
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25.04.2012
DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?
Oui, j'en étais à la difficulté culturelle que représente aujourd'hui la syntaxe d'un auteur vieux de bientôt cinq siècles : MONTAIGNE. Une syntaxe riche, complexe et fleurie qui nous rend sa lecture difficile d'accès, à nous dont les phrases sont devenues tellement sèches, plates et pauvres. Notre époque semble donc éprouver de la haine pour la complexité.
Bon, autant vous prévenir, MONTAIGNE viendra, mais pas tout de suite. En attendant, voici au moins sa photo, prise autour de 1577.

Plus le réel échappe à notre emprise, je veux dire à notre emprise à nous autres, individus, plus notre langue s’appauvrit, plus nos phrases s’étiolent et cèdent à la marcescence qui accompagne la fleur dans sa procession du matin jusqu’au soir (vous savez, « la rose qui ce matin avait déclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu cette vesprée les plis de sa robe pourprée et son teint au vôtre pareil », même que ça commence par « Mignonne allons voir si »). Sauf que notre langue, ce n’est pas une fleur.
Et puis, si un individu ne peut plus grand-chose sur le monde qui l’entoure, il faut dire aussi que nous nous sommes laissés gagner par l’impression, peut-être la certitude que nous sommes de moins en moins des individus. Trop d’individus tue l’individu, en quelque sorte. J'ajoute que trop d'objets et trop de marchandises, ça vide aussi l'individu de sa substance. Comment voulez-vous, dans ces conditions, entrer dans MONTAIGNE, lui qui représente l’essence même, que dis-je : l’âge d’or de l’individu ?
Ce décharnement, qui donne leur épouvantable aspect étique de grandes filles anorexiques, voire cachectiques, aux phrases qui sortent de nos bouches, de nos plumes ou de nos pouces (eh oui !), certains l’attribuent à tous ces menus objets, devenus des prothèses de nos corps, que l’on dit porteurs de la crème des progrès techniques : le texto, le SMS, le tweet feraient selon eux subir une terrible cure d’amaigrissement à la syntaxe disponible dans les cerveaux actuels, dans l’état où les a laissés Monsieur PATRICK LE LAY, de TF1. C’est possible.
Je me demande quant à moi si la raison de cet appauvrissement n’est pas à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus inquiétante, pour ne pas dire tragique. Si on ne fait plus de la syntaxe à la petite scie d’artiste, de la phrase complexe au burin subtil de graveur, c’est peut-être qu’on n’a plus grand-chose à y mettre, dans la syntaxe. Pour articuler des idées au sein d’une phrase un tant soit peu complexe, encore faut-il en avoir, des idées.
Quand la matière du contenu du pot a séché, fût-elle fécale, elle devient dure et cassante, et tout à fait impropre à s’incurver dans les méandres sinueux d’un flux verbal (il fut un temps où l’on disait « raisonnement ») tant soit peu élaboré (je ne dis même pas « raffiné », notez bien). Quelque chose qui ressemble à du vivant qui sait vivre, quoi.
Ce qui découle de tout ça, c’est que notre passé nous devient étranger. Nous perdons la mémoire. Et je ne parle pas de l’orthographe (adjectifs de couleur, mots composés, consonnes doubles, etc.) ou de l’accord du participe passé. Je parle de la syntaxe. La syntaxe, qu'on se le dise, met de l’ordre dans la pensée, parce qu’elle met de l’ordre dans les phrases.
Nous sommes en mesure, à l’ère du numérique, d’archiver et de dater à la seconde près le moindre pet de notre pensée, ou de traquer une fourmi dans sa fourmilière, nous sommes matériellement capables de mémoriser tout ce qui arrive, et nous perdons notre langue, qui est tout simplement l’âme, la mémoire et le socle de notre civilisation.
De même que le christianisme fut, selon MARCEL GAUCHET (Le Désenchantement du monde, 1985), « la religion de sortie de la religion », dira-t-on que notre civilisation est celle de la sortie de la civilisation ?
N’y a-t-il pas quelque chose de symbolique dans le succès mondial grandissant remporté depuis vingt ans par la maladie d’Alzheimer, qui « vide » la personne de sa personne ? Car cette maladie de civilisation n'est pas une maladie de la mémoire, c'est une maladie de la personne. C'est autrement plus grave. Plus central. Plus terrible.
Les « maladies de civilisation » ne sont pas très nombreuses : il y eut le « tabès dorsalis » à partir du 16ème siècle. Tout le monde a reconnu le « mal français », ou « napolitain », dû à l’infection par le « tréponème pâle », autrement dit la syphilis, ou « grosse vérole » (par opposition à la « petite », celle qui touche Madame de Merteuil à la fin des Liaisons dangereuses, autrement dit la variole).
Le 19ème siècle fut celui de la tuberculose (voir SUSAN SONTAG, La Maladie comme métaphore (1978)). Le 20ème a vu émerger, croître et embellir le cancer. Sur la fin, il a produit le sida. N’oublions pas le nombre des cas d’autisme, qui a été multiplié par 17 en cinquante ans. Il n’y a donc aucune raison pour dénier à la maladie d’Alzheimer le droit de se développer massivement.

IL A L'AIR CONTENT, LE DOCTEUR
ALOIS ALZHEIMER,
D'AVOIR INVENTE UNE SACREE MALADIE
L’affaire est en marche : la France compte à peu près 900.000 malades (dont certain, illustre, occupe gracieusement un appartement de la famille HARIRI, 3 quai Voltaire, à Paris). Une telle adhésion au processus d'enrichissement pathologique ne saurait être considérée autrement que comme un encouragement pour l’avenir. La maladie d’Alzheimer est bien partie pour réaliser la promesse du chant, bien connu sous le titre de L’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Comme on dit en Espagne : « Alegria ! Alegria ! ».
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre.
09:00 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, société, montaigne, politique, syntaxe, langue française, ronsard, mignonne allons voir si la rose, individu, patrick le lay, temps de cerveau disponible, marcel gauchet, le désenchantement du monde, alzheimer, vérole, syphilis, les liaisons dangereuses, choderlos de laclos, tuberculose, cancer, sida, autisme, rafic hariri, jacques chirac, l'internationale, du passé faisons table rase
24.04.2012
CAMPAGNE DEUXIEME TOUR
Oyez, oyez, braves gens, le président-candidat (en même temps que candidat-président, c'est subtil, faut suivre) va donc organiser une GRANDE MANIFESTATION le premier mai, jour de la fête du Travail (avec majuscule). Il espère réunir des foules considérables pour célébrer, tenez-vous bien, à la une, à la deux, à la trois : LE VRAI TRAVAIL.
Alors, je vois qu'il faut lui rafraîchir la mémoire. Rappelez-vous : « Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas », qu'il disait ; rappelez-vous : « Travailler plus pour gagner plus ».
Je lui propose donc de relire un classique de la grande littérature française.

Dans son cas à lui, c'est aussi bien que La Princesse de Clèves, non ? Et au moins, c'est à sa portée.
Voilà ce que je lui dis, moi.
17:26 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, france, société, élection présidentielle, nicolas sarkozy, ump, françois hollande, parti socialiste, promesse électorale, deuxième tour, abstention, martine, travailler plus pour gagner plus, la princesse de clèves, littérature
DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?
Je préviens tout de suite, MONTAIGNE, ça va venir, mais pas tout de suite. Patience et longueur de temps, comme on dit.
Bon, je ne vais pas la ramener et faire le fier, car il n’y a pas de quoi, mais un jour, j’ai hardiment décidé de me colleter avec les Essais de MONTAIGNE. Je ne dirai pas que c’est un Everest. Je dirai plutôt que c’est une île, voire un archipel situé à quelque distance du continent, et que pour faire la traversée, il faut accepter de se mettre à l’eau et de faire le voyage. Et il se trouve qu’un jour, j’ai décidé de m’embarquer pour de bon.
Ce n’est pas un Everest, parce que pour l’Everest, les choses sérieuses commencent à 6000 mètres. Bien trop haut pour MONTAIGNE, qui n’aime guère quitter le plancher des vaches, si ce n’est pour monter à cheval. Ne parlons pas d’archipel. Je comparerais plutôt les Essais avec la carcasse du bœuf de boucherie : il y a les morceaux nobles : filet, aloyau, rumsteack, …, et les morceaux ignobles (désolé, c’est le contraire de noble ; bon, disons : « moins nobles » pour les amateurs d’euphémisme) : plat de côte, paleron, jarret …

Chez MONTAIGNE, on va dire qu’il y en a pour tous les goûts, qu’il y a à boire et à manger, qu’il y a les pleins et les déliés, les hauts et les bas, les jours avec et les jours sans. Il y a les essais tout petits, et puis il y a les essentiels. Et puis il y a l’éléphantesque chapitre 12 du Livre II, faussement intitulé « Apologie de Raimond Sebond » (174 pages à lui tout seul, en Pléiade).
En fait, c’est une très longue visite de ce qui, sur terre, tend à prouver que tout est relatif, à commencer par l’homme, comparé aux animaux, dont les performances, réelles ou fantasmées, y sont longuement vantées. Cette variété est d’autant plus délicate à saisir que mon essentiel à moi ne sera pas forcément celui de mon voisin. Il y a les petites choses, et puis il y a les grandes.
Et puis je vais vous dire autre chose : il y a les bondieuseries de passages obligés, les extraits « lagardémichardisés », « les cannibales », « de l’institution des enfants », « des coches ». La « tête plutôt bien faite que bien pleine » (je signale d’ailleurs que la phrase continue par « et qu’on y requît tous les deux », contrairement à ce que le lycéen moyen a d’habitude enregistré). Ça, c’est, en quelque sorte, le MONTAIGNE congelé, et réchauffé au four à micro-ondes.
« Des coches », parlons-en. Monsieur GENDROT (des manuels GENDROT et EUSTACHE) m’avait collé l’explication de texte. Je n’y avais strictement rien compris. Mais rien entravé, que dalle, que pouic. Et pour cause : le chapitre en question parle de tout sauf des « coches », mais ça, je l’ai su bien après. Les ai-je maudits, ces « coches » ! Pourtant, j’avais l’impression d’être normal, je vous jure.
Et puis ne nous voilons pas la face : il y a la langue, la grammaire, l’orthographe. Oh, MONTAIGNE ne s’affolait pas du tout, pour l’orthographe. Il ne s’embêtait pas, quand il voulait écrire « à cette heure », ça donnait « asteure », voire « asture ». Même VOLTAIRE, 200 ans après, écrivait le même mot différemment à quelques pages de distance. Reste que la langue du 16ème siècle, si on ne peut pas dire que c’est de l’ancien français (« Ha, Galaad, este vo ce ? – Sire ce sui je » ou « Au departir, andui son mornes », ça, c'est du 12ème siècle), ça reste ardu.
D’autant qu’il y a aussi les phrases. Important, les phrases. Contournées, ondulantes, sinusoïdales. Et il faut bien reconnaître que ça réclame un entraînement, une habitude. Quand on en manque, il se peut qu’arrivé au bout d’une, il faille revenir au début. La raison en est horriblement simple : c’est que nos phrases à nous, de nos jours d’aujourd’hui, sont désespérément simples, d’une platitude effrayante, d’une petitesse abyssale. Nos phrases privilégient le segment de droite, et le plus court possible, voire le point.
L’onomatopée, l’apocope font régner leur terreur : il faut élaguer, raccourcir, on vous dit. Pas de longueur : 140 signes au maximum. Pourquoi croyez-vous que les jeunes ne lisent plus les romans de BALZAC ? Des longueurs, on vous dit. Dès qu’on ajoute à la proposition principale une subordonnée relative, ça commence à s’agiter nerveusement dans les rangs. Quand on entre dans les complétives et les circonstancielles, on ne peut plus compter sur personne. Alors je ne vous dis pas la panique d’horreur d’affolement quand une participiale pointe une oreille. Et je n’ai même pas abordé le subjonctif imparfait.
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre.
09:00 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, société, langue, montaigne, les essais de montaigne, éverest, apologie de raimond sebond, langue française, france, culture générale, orthographe, voltaire, ancien français, balzac, onomatopée, apocope, syntaxe, grammaire
22.04.2012
PRESIDENTIELLE, C'EST JOUR DE FÊTE
« Le jour de la présidentielle,
Je reste dans mon violoncelle.
Une élection qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas. »
D’après TONTON GEORGES
Quand je vois passer une ELECTION PRESIDENTIELLE, qu’est-ce que je fais ? Je l’ignore superbement.
JE M’ABSTIENS
Vous ne voudriez quand même pas que je vote pour ça ?

Ou même pour ça ?

Alors vous, vous voteriez pour ça ?

Non, ne me dites pas que vous voteriez pour PASQUAL PINON, pas vous, pas ça, quand même ?

Je n'ose pas imaginer que quelqu'un pourrait apporter son suffrage à cette bête-là ?

Entre deux étrons, il faut choisir le moindre, comme disait presque l’ennuyeux PAUL VALERY.

Et quelque virulentes que soient les vociférations des

ou des

sachez-le, je m'abstiens ! Hyène je suis, hyène je reste, et je ricane.

Voilà ce que je dis, moi.
Mais quand je vois passer le procès de
Monsieur ANDERS BEHRING BREIVIK,
qu’est-ce que je fais ?

J’applaudis la Norvège, qui a le courage de donner à un fasciste, peut-être même un nazi, et au surplus un grand criminel, le droit de s’exprimer publiquement. Ce n’est pas en France qu’on verrait ça.
Je dis : « Bravo la Norvège. Ça au moins, c’est de la liberté d’expression ».
Pour moi, c'est ça, la démocratie. C'est même de la démocratie de grande classe. En France, pays des « droits de l'homme », qu'ils disent, heureusement, on a adopté le couvercle hermétique du POLITIQUEMENT CORRECT. Et les bonnes âmes s'étonnent des presque 20 % de Madame LE PEN. On n'est pas au bout des surprises.
Voilà aussi ce que je dis, moi.
08:44 Publié dans DANS LES JOURNAUX | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : élection présidentielle, politique, société, france, georges brassens, dimanche, littérature, paul valéry, anders breivik, norvège
21.04.2012
LA CHASSE ET LA LITTERATURE
PIERRE MOINOT est un très bon écrivain. J’ai beaucoup apprécié deux romans de lui, deux romans de chasse, La Chasse royale, dont je vais parler ici, et Le Guetteur d’ombre, beaucoup plus crépusculaire et symbolique, aussi majestueux que le cerf que le héros poursuit est pour lui une sorte de Moby Dick, d’idéal métaphysique inaccessible, sauf qu’à la fin, il accepte la défaite. Il est même obligé d’accepter que l’animal soit tué, très injustement, par la jeune femme totalement néophyte, innocente et ignorante.

CELA NE L'EMPÊCHE PAS D'ECRIRE TRES BIEN
Je dédie ce billet à tous ceux qui ne comprendront jamais rien à la beauté de la chasse. Je ne parle pas du « tir aux pipes », en quoi consiste aujourd’hui, en général, une « ouverture » de la chasse. Je parle de la vraie, évidemment. Celle qu’on appelle la (ou le, je ne sais plus) « pirsch ». Qui consiste d’abord à connaître la bête, son lieu de vie, ses habitudes, ses voies. Et ça, ça s’apprend. C’est une sacrée école. D’accord, ce genre de chasse est plutôt l’exception que la règle. Pour une raisons simple : il faut avoir les moyens.
Sur un sentier des Vosges, en montagne, la jeune Hélène Servance suit, en se cachant, Henri Guifred et Philippe Lussac, armés de fusils, qui rejoignent le garde-chasse Charles Metzer, qui les emmène plus loin dans la montagne en se tenant sans cesse sur ses gardes, jusqu’à la Bestmiss, où ils découvrent tout un dispositif de braconniers.
Plus tard, au Schweissel, Philippe prend l’affût, voit une chevrette qu’il ne tire pas, puis une jeune fille, qu’il observe intensément. Il redescend bredouille, rencontre Studer, qui se méfie. Au retour chez Metzer, c’est le repas en compagnie de la vieille et charmante Germaine. Ensuite Metzer raconte aux deux jeunes gens tout ce qu’il sait des braconniers qui déciment le gibier de la région.
Après des recherches vaines, Metzer organise une traque où le petit Zeppi rabat le gibier et où Philippe montre un « joli coup de fusil », redécouvrant la joie d’être là, voyeur et chasseur. Deuxième traque, infructueuse. Henri et Philippe voient la jeune fille au moment où elle bat sa chienne, puis la suivent jusque chez elle. Henri raconte l’histoire de la famille Servance, où il n’y a plus que des femmes, Céline, Marthe et Hélène, sa fille.
Arrivés à Haudrenne (Oderen ?), ils déposent le chevreuil qu’ils ont tué devant la porte des Servance, comme le stipule le bail de chasse. Au retour, Philippe manque de se faire pendre à un collet de braconnier. Marthe Servance est aliénée au souvenir de son mari René, dont elle refuse la mort. Apparaît Céline, la vraie maîtresse de maison. A la découverte du chevreuil, elle annonce un repas de chasse, comme autrefois. Hélène réagit et, avec sa tante Céline, évoque le passé : à son contraire, elle aime le changement.
Zeppi aiguille les recherches de Metzer sur Ludovic Rambert. Le garde monte à Wolfrain, coupe de bûcheronnage, et apprend de Ludovic que c’est Grieb qui lui a fourni un sanglier pour un repas de chasse. Metzer, Studer et Zeppi descendent chez Grieb. Un faux client sort de son restaurant « L’homme vert », et Studer lui emboîte le pas. Metzer entre chez Grieb, et arrive à lui faire signer une reconnaissance de dette, aux termes de laquelle il promet de ne plus vendre de gibier braconné. Metzer retrouve ensuite le malicieux Zeppi.
Le repas de chasse à Haudrenne. Céline, auparavant, se souvient, à l’arrivée des chasseurs, devine comment il faut leur parler. Le repas se déroule agréablement. Les caractères se dessinent. Philippe regarde Marthe, dont il comprend les malheurs. Céline se comporte en vraie maîtresse de maison. La soirée est douce. Hélène et Philippe ont un long dialogue empreint de la plus grande sincérité. Puis Metzer sonne joyeusement dans sa trompe les grandes sonneries traditionnelles. Henri et Philippe rentrent chez eux.
On cherche vainement les braconniers. Lors d’un nouvel affût, Philippe, de nouveau, ne tire pas. C’était le « grand brocard ». Il pense à Hélène. Henri lui lit un passage d’un livre de chasse, dans lequel il se retrouve. Nouvel affût : Philippe tente de résister à son amour pour Hélène. Puis on entend les appels de la trompe de Metzer.
Cette fois, c’est sérieux : Zeppi les a repérés. Il descend prévenir Henri et Philippe, après être allé chercher le fusil de Metzer, malgré l’opposition d’Hélène, qui était au courant des braconnages. Les hommes, accompagnés du chien de Metzer, César, tendent l’embuscade à la Bestmiss. Dans l’obscurité compacte, on entend brusquement Metzer crier à son chien : « Au braco ! Tue ! Tue ! ».
Suit un moment d’anthologie, passage haletant, superbement écrit. C’est la bataille : les braconniers sont mis en déroute, mais Philippe est blessé, de même que César, auquel le braconnier sur lequel il sautait a ouvert le ventre au couteau : les intestins sortent. Après le retour au Herrenberg, c’est la séance de soins. Hélène est là.
Metzer s’occupe de son chien, dont il lave soigneusement les intestins, avant de laisser couler dans la blessure du beurre qu’il a fondu en le malaxant, puis de recoudre le tout. Quand Metzer ôte à Philippe les plombs reçus, Hélène le laisse lui mordre la main. Henri et Philippe raccompagnent Hélène à Haudrenne. Elle avoue son amour à Philippe, qui hésite encore. Une fois rentrée, elle raconte tout ce qu’elle a sur le cœur à Céline, qui se sent bien seule.
Tout le monde se repose. Henri et Philippe montent à la « fontaine aux coqs », puis déjeunent à Wolfrain. Henri trouve que Philippe a « quelque chose de brisé ». Celui-ci pense qu’avec Hélène, c’est fini. Mais Céline monte avec effort, et vient pour le convaincre d’accepter cet amour. En montant elle a réfléchi au moyen de le persuader.
Pendant la chasse au grand brocard, Philippe ne peut « s’échapper » d’Hélène. Puis c’est la traque d’un « grand vieux sanglier », dont Studer a repéré les « routes ». Il indique à Metzer, Henri et Philippe, le poste qu’ils devront occuper. Les « traqueurs » Studer et Zeppi chasse le sanglier devant eux, Philippe le blesse, et c’est Henri qui l’achève. Ils apportent ‘animal pendu à une perche, que les quatre portent alternativement.
Philippe, après avoir préparé dans les moindres détails leur départ pour le lendemain, vient dire à Hélène qu’il la prend. En quittant Haudrenne, il monte dans la pente pour se calmer, arrive jusqu’à la clairière où le grand bocard « dansait dans le dernier soleil autour de sa femelle ». Il le « cloue » d’une balle à la base du cou, le vide et le bourre de fougère, le prenant sur son dos. En bas, Henri lui jette : « Ah ! Je te pardonne tout, mon vieux Philippe, mon chasseur ! ».

CE N'EST PAS UN BROCARD, MAIS QU'EST-CE QUE C'EST BEAU !
Metzer sonne alors toutes ses fanfares, pendant que César se traîne jusqu’au chevreuil et lèche son pelage. Metzer a appris que les braconniers le cherchent pour lui faire un mauvais sort, alors il décide de passer à l’action : cela se passera chez Grieb. Ils seront assez de trois, et n’ont donc pas besoin de Philippe, à qui ils cacheront cette dernière expédition, avant son départ définitif avec Hélène. Il laisse à Henri sa carabine et son fusil. Et pendant que tous deux s’éloignent, ils entendent retentir le calibre douze de Metzer.
Puissant éloge de la belle, de la grande chasse. Bon, c'est vrai, l'histoire d'amour, on y croit ou on n'y croit pas. Il faut bien reconnaître que c'est un prétexte. L'essentiel se passe dans les pentes de la fôrêt vosgienne. Je me demande même si la forêt vosgienne n'est pas le sujet principal du livre. Non, j'exagère.

Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, chasse, pierre moinot, la chasse royale, le guetteur d'ombre, académie française, vosges, braconnier, garde-chasse, pirsch
08.04.2012
LES "PETITS BLANCS" D'ERSKINE CALDWELL
Lisons Le Petit arpent du Bon Dieu, d’ERSKINE CALDWELL
Dans l’Etat de Georgie, pays natal de l’auteur, le vieux fermier Ty Ty Walden est persuadé que sa terre recèle une mine d’or. Depuis quinze ans, il néglige de la cultiver, et creuse d’énormes trous tout autour de sa maison, déplaçant régulièrement « le petit arpent du bon dieu », dont il est supposé réserver le « produit » (= 0) à l’Eglise.
Sa fille Darling Jill, est une jolie fille, qui ne fait aucune difficulté pour faire l’amour avec tous les hommes qui lui plaisent. Sa belle-fille, Griselda, a un corps splendide, que Ty Ty ne se fait pas faute d’admirer par la porte entrouverte chaque fois qu’elle se déshabille, et ne perd aucune occasion de faire publiquement l’éloge de ce corps, en particulier de ses seins, à la grande confusion de celle-ci. Elle fait tourner la tête de tous les hommes.
Darling Jill et Griselda font vivre les hommes Walden dans un climat d’érotisme exacerbé. Ty Ty a deux fils, Buck et Shaw, qui l’aident à creuser les trous. Le second ne songe qu’à aller voir les filles en ville. Buck, mari de Griselda, est follement jaloux. Pluto Swint, gros homme naïf et mou, sue beaucoup et a deux ambitions : se faire élire sherif et obtenir la main de Darling Jill, qui n’est pas du tout pressée.
Il convainc Ty Ty que les hommes albinos ont le pouvoir de détecter les mines d’or. Or, il y en a un dans le coin. Le vieux fermier décide d’aller le capturer. Ayant besoin de tout son monde, il envoie Pluto et Darling Jill à Scottsville chercher son autre fille Rosamond, mariée à Will Thompson, ouvrier tisserand. L’albinos est capturé, ligoté et ramené à la maison triomphalement.
Entre-temps, à Scottsville (p.78), Darling Jill se glisse dans le lit de Will, profitant de l’absence momentanée de Rosamond. Celle-ci les surprend, et se venge sur leurs fesses à coups de brosse à cheveux. Mais c’est en excellents termes que le trio rejoint la ferme. Là, Dave et Darling Jill ne cessent de se regarder. Elle l’entraîne à l’extérieur. Ne voyant plus son albinos magique, Ty Ty est furieux, croyant que l’albinos s’est enfui. Mais à la lumière de sa lanterne, il les découvre sous un chêne en train de faire l’amour.
Ty Ty se retrouvant sans le sou, il décide d’aller en ville demander de l’argent à Jim Leslie, son autre fils, qui a réussi dans les affaires, mais ne veut plus entendre parler de sa famille. Pour l’ « attendrir », il se fait accompagner de Darling Jill et de Griselda, pénètre dans la demeure cossue de son fils et finit par lui soutirer de l’argent, en faisant de nouveau un éloge outrancier des charmes de Griselda.
Jim Leslie, aiguillonné, se prend d’une soudaine et brutale passion pour Griselda, qui lui échappe à grand-peine (p.166). Tout juste déchire-t-il la robe jusqu’à la taille. Par la suite, un violent antagonisme oppose Will et les deux frères Walden : c’est le monde ouvrier contre le monde paysan. Will aggrave la situation en faisant très ouvertement la cour à Griselda, excitant la fureur de Buck.
Will et Rosamond rentrent chez eux en ville, accompagnés par Darling Jill et Griselda, dans la voiture de Pluto. Will va assister à une réunion syndicale : son usine est en lock out, surveillée par des vigiles armés, et son intention est de rebrancher le courant dès le lendemain, quoi qu’il arrive, mais les autres votent pour l’arbitrage. Il rentre chez lui tard.
Griselda est fascinée par Will,comme envoûtée par un charme puissant. Will, sous les yeux des trois autres, annonce son intention et la met à exécution : il se met à déchirer les vêtements de Griselda en morceaux minuscules, puis lui fait l’amour toute la nuit, toutes portes ouvertes. C’est ce qui se passe. Darling Jill n’a jamais été aussi excitée devant cette manifestation de deux désirs à l’état brut. Rosamond, l’épouse, reste étonnamment tranquille.
Tous trois entendent les voix des amants, « fortes et distinctes » (p.207). Le lendemain matin, comme promis, Will se propose de remettre les machines en route, mais il est tué par un vigile. Quelques jours plus tard, Jim Leslie se rend à la ferme pour emmener Griselda, mais Buck l’abat d’un coup de fusil sur l’arpent du bon dieu avant de se diriger vers la forêt. Ty Ty est effondré de ce déchaînement de violence sur sa terre. « Dieu nous a mis dans des corps d’animaux, et il prétend que nous agissions comme des hommes. »
Bon roman sur le monde des « petits blancs » du Sud des Etats-Unis.
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, littérature américaine, erskine caldwell, le petit arpent du bon dieu, petits blancs, amérique
05.04.2012
BOUALEM SANSAL CONTRE L'ISLAMISME
Là commence l’errance du frère aîné, qui veut refaire tout le père-iple du père, parce qu’il veut comprendre. Comprendre qui c’était, comment il a fait pour devenir ce qu’il fut, rouage dans une machine à exterminer pour commencer, pour finir « cheikh » respecté dans un minuscule bled algérien, où il est finalement massacré.
Le livre n’est pas seulement raté parce qu’il est « à thèse », mais aussi à cause de la forme de « journal » que l’auteur a choisie : le frère aîné, doué et brillant, rédige le journal de sa quête à la recherche du père dans une langue très maîtrisée ; mais le cadet, qui a failli virer voyou, en tenant lui-même son journal, ne peut espérer fournir au lecteur des outils d’analyse un peu sophistiqués, sous peine que le récit perde totalement en crédibilité : son niveau d’instruction l’interdit. Il en reste à l’instinct, aux réflexes primaires.
Ce qui manque donc au livre, pour devenir satisfaisant, c’est un point de vue englobant, plus élevé, capable d’entrer dans la question avec un peu de subtilité et d’intelligence. C’est tout à fait regrettable, car du coup, le récit reste à l’état de rudiment.
L’aîné, qui découvre la Shoah, a mené un recherche jusqu’au bout, pour « comprendre », comme dit le commissaire du quartier, Com’Dad, une recherche qui l’a conduit au suicide par asphyxie aux gaz d’échappement dans son propre garage. Il doit, comme il dit, « payer sans faute », pour son salaud de père.
Il faut bien dire que l’exposé de la découverte du nazisme du père par le fils a quelque chose de terriblement scolaire. L’auteur nous inflige ce que tout le monde sait sur des pages et des pages, et ne craint pas de donner l’impression d’un cruel ressassement.
Là où le récit acquiert de la force, à peu près au centre du livre, c’est quand Rachel explique la logique des nazis « de l’intérieur », comme un processus industriel rationnellement mis en place et en œuvre. L’examen froidement méthodique des capacités respiratoires d’un bébé et d’un adulte pour calculer les quantités de gaz « zyklon b » et le temps qu’ils mettront à mourir dans la chambre à gaz a quelque chose d’hallucinant, et pour tout dire, de très « culotté ».
Mais la thèse de BOUALEM SANSAL est découpée à la hache : que ce soit en Algérie ou dans les banlieues françaises, les islamistes djihadistes préparent pour l’humanité un système comparable à celui que les nazis ont fait subir au peuple juif, aux tziganes et à toutes sortes de « dégénérés » et d’ « Untermenschen ».
L’équation « islamistes = nazis » est aussi carrée que ça. Ce que confirme BOUALEM SANSAL lui-même, interviewé sur Youtube ou Dailymotion. On en pense ce qu’on veut évidemment. Par exemple, en Tunisie, RACHED GHANNOUCHI, le chef du parti islamiste Ennahda, a annoncé qu’il renonçait à inscrire la charia dans la constitution. En Egypte, ce n’est pas gagné, loin de là.
En tout cas, ce qui est clair, ce qui est sûr, c’est que, dans de nombreux pays musulmans, et à un moindre degré dans certaines banlieues françaises, des individus fanatiques, des groupes de musulmans extrémistes s’efforcent de grignoter du terrain jour après jour sur le territoire de la République. Et je n’ai qu’à moitié confiance, pour ce qui concerne la France, dans un gouvernement quel qu’il soit pour faire face au problème.
S’il y a un problème, ni MITTERRAND, ni CHIRAC, ni JOSPIN, ni SARKOZY ne l’ont résolu. Et ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé quand l’Etat français a démissionné de ses responsabilités en abandonnant la gestion « sociétale » (religion, activités culturelles ou sportives, etc.) des populations musulmanes aux « associations ». C’est-à-dire aux musulmans eux-mêmes. Les gouvernants auraient voulu entretenir un bouillon de culture anti-français, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Appelons ça de la lâcheté, et puis n’en parlons plus.
Et Monsieur NICOLAS SARKOZY a la mirobolante idée de fusionner les Renseignements Généraux et la DST pour faire la DCRI (donnée à son pote SQUARCINI) en même temps que des économies, deux services qui n’avaient ni la même finalité, ni le même mode de fonctionnement, ni la même « culture ».
Cela donne la catastrophe policière du groupe dit « de Tarnac », et cela donne la catastrophe policière et humaine de MOHAMED MEHRA, à Toulouse et Montauban. Encore bravo. Au fait, pourquoi le tireur d’élite a-t-il reçu l’ordre (on ne fait pas ça sans en avoir reçu l’ordre exprès) de viser la tête ? Est-ce que ça ne serait pas pour l’empêcher de parler ?
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, DANS LES JOURNAUX, LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, politique, société, religion, fanatisme, fondamentalisme, imam, cheikh, banlieue, salafiste, djihad, boualem sansal, algérie, shoah, nazisme, nazi, zyklon b, juif, tzigane, rached ghannouchi, ennahda, égypte, tunisie, musulman, islam, islamiste, mitterrand, jospin, chirac, sarkozy, hollande, dcri, mohamed mehra, toulouse, montauban
18.03.2012
PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (10)
Signé Picpus, de GORGES SIMENON

Un bon petit Maigret. L’histoire d’un homme qui est mort, mais que tout le monde croit encore en vie : le médecin Le Cloaguer a jadis sauvé la vie de la fille d’un Argentin richissime, qui lui alloue, à lui en personne et tant qu’il est vivant, une rente annuelle de 200.000 francs. Il meurt bêtement. Sa veuve le fait emmurer dans une villa du midi et le remplace, pour continuer à toucher la rente, par un clochard qui lui ressemble, qu’elle tyrannise et terrorise. Mais un certain M. Blaise découvre le pot aux roses, et fait chanter la dame, avec l’aide d’un malfrat de la Côte, Justin. Maigret, comment fait-il, va tout deviner. Quel homme ! What a man ! C’est vite lu.
La Grande fugue, d’ANDRÉ FRÉDÉRIQUE

Ce roman est partiellement autobiographique : c’est le dernier de l’auteur, qui s’est suicidé en 1957, avant son achèvement. L’action, selon son propos liminaire, se conforme à l’exigence d’unité de temps : une journée. Sur la page de titre, après lecture (6 juillet 2008), j’avais écrit : « Que livre étrange, inclassable, désespéré ! ». Le héros se prépare à se marier. C’est l’occasion pour lui de revenir tant soit peu sur sa vie et de flinguer quelques personnages de son entourage dans des portraits tirés à bout portant. Le milieu est la bourgeoisie moyenne, avec tous les travers psychologiques et culturels. La dernière scène montre le héros habillé « en maître d’hôtel » et qui se sent anéanti de ridicule : « C’était fini, pour toute cette canaille il serait éternellement le type qui s’est marié en maître d’hôtel ».
Quelques nouvelles de STEFAN ZWEIG

Amok
Histoire d’un médecin expatrié en Malaisie, qui refuse de faire avorter une femme qui, après opération clandestine ratée, agonise et meurt. Lui est fasciné par le caractère indomptable de cette femme, irréductible. Il fait le serment que le secret sera gardé, obtient un faux certificat, retourne en Europe avec le cercueil et, dans le port de Naples, se jette sur le cercueil transbordé et disparaît avec lui dans l’eau.
La femme et le paysage
Atmosphère torride, extrême. Aventure fantasmatique entre le héros et une jeune fille. Il ne se passe rien, mais cela avec une intensité extraordinaire. On attend un orage, qui tarde à venir. La tension monte. Moment d’amour nocturne. La fille complètement hypnotisée. Puis au moment de l’irréparable, le charme se brise, et elle s’endort paisible.
Lettre d’une inconnue
Une femme qui va mourir écrit à un Don Juan qu’elle a éperdument et fidèlement aimé. Parmi toutes ses conquêtes, il a beaucoup de mal à se souvenir de cette petite jeune fille qu’il a allègrement, et à plusieurs reprises, au gré de la volonté de celle-ci, prise et délaissée. Seule la rose blanche qu’elle lui envoie chaque année témoigne de la réalité de la chose.
La ruelle au clair de lune
Un mari délaissé poursuit sa femme qui s’est dévergondée. Elle le méprise. La fin est ambiguë : s’agit-il d’une pièce d’or ou d’une lame de couteau ?
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
Une femme âgée raconte comment elle s’est laissé aller à une passion. A retenir, au tout premier plan des chefs d’œuvre littéraires : la scène des mains au casino, proprement géniale.
La Reine Margot, d’ALEXANDRE DUMAS

Il vaut mieux ne pas commenter ALEXANDRE DUMAS, mais bon, que voulez-vous, il faut ce qu’il faut, plus qu’hier et bien moins que demain. Remarquable roman « populaire », avec le portrait magistral d’un personnage puissant : Catherine de Médicis, tissant ses complots, ordonnant ses empoisonnements. Malgré le titre, c'est la reine mère qui plane sur l'ensemble du roman.
Conduite du récit intéressante, qui laisse une bonne place à l’implicite (peut-être par commodité romancière). Personnage assez bien défini aussi du futur Henri IV, dont Dumas arrive assez bien à rendre un aspect plausible de calculateur. Tout le roman baigne dans une atmosphère entre l’éclat extérieur, et ce qui se dit, se trame et se passe dans les couloirs, derrière les portes et les murs. Et cette reine, vingt dieux de vingt dieux, qui a un double de toutes les clés du château !
Voilà ce que je dis, moi.
09:35 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : georges simenon, signé picpus, littérature, commissaire maigret, andré frédérique, la grande fugue, stefan zweig, amok, la femme et le paysage, lettre d'une inconnue, la ruelle au clair de lune, romans, nouvelles, vingt-quatre heures de la vie d'une femme, la reine margot, alexandre dumas, catherine de médicis
14.03.2012
OGM : LE DOUTE PROFITE AU CRIMINEL
Oui, on a bien lu : le doute ne doit plus profiter à l'accusé, mais au criminel. On pourrait même dire : au criminel impuni, voire encouragé par les puissants. Puisqu'il fait partie des puissants.
J’aurai le triomphe modeste, je vous promets, et je ne clamerai pas, d'un air victorieux : « Je vous l'avais bien dit ». Les aimables lecteurs qui auront l’obligeance et la vaillance de se reporter à mes billets des 28 février et 1 mars le constateront d’eux-mêmes : ce blog est véritablement d’avant-garde, pour ne pas dire prophétique. Mais j’ai juré d’avoir le triomphe modeste. Pour les lecteurs qui n’aiment pas regarder dans le rétroviseur, petit rappel des faits.
Les deux jours précités, j’abordais le problème des OGM en affirmant nettement qu’il ne fallait surtout pas entrer dans la « controverse » scientifique, parce que, selon moi, elle fait partie de la STRATEGIE de firmes mondiales comme Monsanto ou BayerCropScience, et que cette stratégie est purement commerciale, et vise à aplanir les obstacles qui se présentent face au rouleau compresseur de la conquête mercantile du monde.
L’obstacle, en la matière, étant les résultats obtenus de façon rigoureuse dans les laboratoires des scientifiques, qui remettent en question l'innocuité de certains produits et de certaines innovations, il s’agit donc, pour les industriels, qui sont aussi des marchands, de tout faire pour le franchir ou le contourner, cet obstacle que constitue la vérité. En l’occurrence, il s’agit de neutraliser la vérité. De la rendre inopérante dans la durée. Le plus inopérante possible, le plus longtemps possible.
Or, il vient de sortir un livre consacré, précisément, à ce sujet. Le titre est en lui-même, sans le savoir, une approbation, bref, en un mot comme en cent, un éloge sans fioritures de ma propre argumentation, rendez-vous compte : Les Marchands de doute. Les auteurs sont beaucoup plus savants que moi : NAOMI ORESKES, de l’université de Californie, à San Diego, et ERIC M. CONWAY, du Jet Propulsion Laboratory de la NASA.
Editions Le Pommier, 29 euros, c’est vrai, mais attention, 512 pages, on entre dans le respectable et l’argumenté. Plus documenté, tu meurs. CLAUDE ALLÈGRE peut aller se rhabiller, avec ses impostures médiatiques énoncées avec l’aplomb le plus imperturbable (qui est souvent, soit dit en passant, l’ineffaçable marque du mensonge et masque de la bêtise) et ses « courbes scientifiques » qu’il a lui-même retravaillées au stylo-bille.
Un titre formidable. Le mien (la « stratégie de la controverse ») est trop compliqué. Les Marchands de doute, ça situe tout de suite le problème sur le terrain juste : le FRIC. Mais je l’ai dit, les auteurs sont beaucoup plus savants que moi. En particulier, ils mettent le doigt sur ce qui fait le lien entre des événements qui n’ont, en apparence et pour le commun des mortels, aucun lien.
Pensez donc, ils vont du tabac au réchauffement climatique, en passant par les pluies acides et le trou dans la couche d’ozone. Rien à voir, direz-vous, entre tous ces terrains de discussion. Eh bien détrompez-vous ! Mais commençons par le commencement : le tabac.
Pour le tabac, on est dans les années 1950. Certains scientifiques commencent à être emmerdants : ils pointent une sorte de concomitance et de proportionnalité entre d’une part la consommation de tabac et d’autre part la survenue de cancers des voies respiratoires, bronches et poumons principalement.
Pour l’industrie du tabac, il est « vital » (!) de neutraliser l’information scientifique qui commence à se répandre dans le public et, plus grave, dans les sphères politiques, où se prennent les décisions concernant la santé publique. Il est vital que des masses de gens continuent, l'esprit tranquille, à s'adonner à l'inhalation de fumées diverses, et au remplissage des caisses de Philip Morris et d'AJ Reynolds.
Deux vecteurs s’avèrent indispensables pour contrer le danger : la meilleure des agences de communication (ce sera Hill and Knowlton), et des scientifiques prestigieux et politiquement sympathisants. La stratégie consiste à semer le doute sur les résultats de la science. Comment ? On amplifie artificiellement des incertitudes souvent réelles mais limitées, et puis on valorise à tout bout de champ le doute ainsi créé en se servant des réseaux politiques, économiques et médiatiques.
La « stratégie du tabac » fut d'une efficacité redoutable et, à ce titre, servit de modèle : l’industrie cigarettière américaine ne commença à perdre des procès que dans les années 1990. Quarante ans de gagnés, quarante ans de profits. Oui, un sacré délai, tout entier consacré aux profits. C’est d’ailleurs le but principal de la manœuvre.
La stratégie fut simplement décalquée et recyclée quand il s’est agi d’autres controverses scientifiques, concernant l’environnement, le réchauffement climatique, et tcétéra. S'étonnera-t-on d'apprendre que les tenants de cette stratégie appartiennent aux couches les plus conservatrices et les plus réactionnaires de la population ?
Les Marchands de doute le dit : certes, le doute fait partie intégrante de la démarche scientifique, mais en l’occurrence, il est, tout simplement, instrumentalisé. « Vous pouviez utiliser cette incertitude scientifique normale pour miner le statut de la connaissance scientifique véritable ».
Un « mémoire » produit par l’un des dirigeants de l’industrie du tabac en 1969 titrait : « NOTRE PRODUIT, C’EST LE DOUTE ». Et le doute, en la matière, reste le meilleur moyen de contrer l’ensemble des faits et, dans le fond, d’anéantir la réalité de ces faits.
Je n’ai parlé, fin février-début mars, que des OGM. Soyons sûrs que la stratégie actuelle de Monsanto et des climato-sceptiques ne diffère en rien de celle qu’expose Les Marchands de doute, de NAOMI ORESKES et ERIC M. CONWAY.
L’aspect le plus redoutable de ce doute-là, qui n’a rien de scientifique, c’est qu’il est EFFICACE. Et s’il est efficace, c’est pour une raison très précise : il interdit au politique de prendre la décision d’interdire le produit.
Avec ce doute-là, oui, IL EST INTERDIT D’INTERDIRE. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Drôle de retournement des choses, vous ne trouvez pas ?
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans DANS LES JOURNAUX | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ogm, science, doute, monsanto, controverse scientifique, les marchands de doute, naomi oreskes, éric conway, claude allègre, nasa, littérature, débat, il est interdit d'interdire


