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lundi, 23 mars 2020

LE SAUVAGE ET LA CHAIR HUMAINE

LERY JEAN DE VOYAGE AU BRESIL.jpgPendant le confinement, je conseille l'évasion par la lecture.

Aujourd'hui, un autre extrait passionnant de Histoire d'un voyage faict en la terre du Bresil, cet ancêtre du manuel d'ethnographie en général et de Lévi-Strauss en particulier (qui parle du « bréviaire de l'ethnologue » et du « chef d'œuvre de la littérature ethnographique »), publié par Jean de Léry en 1578 (Le Livre de Poche, coll. Bibliothèque classique).

Jean de Léry rapporte ici des traditions ... disons "culinaires" (et sociales) légèrement différentes des nôtres. L'orthographe est "modernisée", mais j'ai laissé la syntaxe telle quelle.  Si on voyait ça au cinéma, on aurait du mal à supporter. Âmes sensibles s'abstenir.

***

CHAPITRE XV

Comment les Ameriquains traittent leurs prisonniers prins en guerre, et les ceremonies qu'ils observent tant à les tuer qu'à les manger.

« Il reste maintenant de savoir comme les prisonniers pris en guerre sont traités au pays de leurs ennemis. Incontinent donc qu’ils y sont arrivés, ils sont non seulement nourris des meilleures viandes qu’on peut trouver, mais aussi on baille des femmes aux hommes (et non des maris aux femmes), même celui qui aura un prisonnier ne faisant point de difficulté de lui bailler sa fille ou sa sœur en mariage, celle qu’il retiendra, en le bien traitant, lui administrera toutes ses nécessités. Et au surplus, combien que sans aucun terme préfix, mais selon qu’ils connaîtront les hommes bons chasseurs, ou bons pêcheurs, et les femmes propres à faire les jardins, ou à aller quérir des huîtres, ils les gardent plus ou moins de temps, tant y a néanmoins qu’après les avoir engraissés, comme pourceaux en l’auge, ils sont finalement assommés et mangés avec les cérémonies suivantes.

Premièrement après que tous les villages d’alentour de celui où sera le prisonnier auront été avertis du jour de l’exécution, hommes, femmes et enfants y étant arrivés de toutes parts, ce sera à danser, boire et caoüiner toute la matinée. Même celui qui n’ignore pas que telle assemblée se faisant à son occasion, il doit être dans peu d’heures assommé, emplumassé qu’il sera, tant s’en faut qu’il en soit contristé, qu’au contraire, sautant et buvant il sera des plus joyeux. Or cependant après qu’avec les autres il aura ainsi riblé et chanté six ou sept heures durant : deux ou trois des plus estimés de la troupe l’empoignant, et par le milieu du corps le liant avec des cordes de coton, ou autres faites de l’écorce d’un arbre qu’ils appellent Yvire, laquelle est semblable à celle du Til de par deçà [par deçà = en Europe], sans qu’il fasse aucune résistance, combien qu’on lui laisse les deux bras à délivre, il sera ainsi quelque peu de temps promené en trophée parmi le village. Mais pensez-vous que encore pour cela (ainsi que feraient les criminels par-deçà) il en baisse la tête ? Rien moins : car au contraire, avec une audace et assurance incroyable, se vantant de ses prouesses passées, il dira à ceux qui le tiennent lié : j’ai moi-même, vaillant que je suis, premièrement ainsi lié et garrotté vos parents : puis s’exaltant toujours de plus en plus, avec la contenance de même, se tournant d’un côté et d’autre, il dira à l’un : j’ai mangé de ton père, à l’autre : j’ai assommé et boucané [= rôti au feu] tes frères : bref ajoutera-t-il : j’ai en général tant mangé d’hommes et de femmes, voire des enfants de vous autres Toüoupinambaoults, lesquels j’ai pris en guerre, que je n’en saurais dire le nombre : et au reste, ne doutez pas que pour venger ma mort, les Margajas de la nation dont je suis, n’en mangent encore ci-après autant qu’ils en pourront attraper. » (p.354-356)

(...) Or sitôt que le prisonnier aura été ainsi assommé, s'il avait une femme (comme j'ai dit qu'on en donne à quelques-uns), elle se mettant auprès du corps fera quelque petit deuil : je dis nommément petit deuil, car suivant vraiment ce que fait le Crocodile : à savoir qu'ayant tué un homme il pleure auprès avant que de le manger, aussi après que cette femme aura fait ses tels quels regrets et jeté quelques feintes larmes sur son mari mort, si elle peut ce sera la première qui en mangera. Cela fait les autres femmes, et principalement les vieilles (lesquelles plus convoiteuses de manger de la chair humaine que les jeunes sollicitent incessamment tous ceux qui ont des prisonniers de les faire vitement dépêcher [= exécuter]) se présentant avec de l'eau chaude chaude qu'elles ont toute prête, frottent et échaudent de telle façon le corps mort ayant levé la première peau, elles le font aussi blanc que les cuisiniers par deçà sauraient faire un cochon de lait prêt à rôtir.

Après cela, celui duquel il était prisonnier avec d'autres,tels, et autant qu'il lui plaira, prenant ce pauvre corps le fendront et mettront si soudainement en pièces, qu'il n'y a boucher en ce pays ici qui puisse plus tôt démembrer un mouton. Mais outre cela (ô cruauté plus que prodigieuse) tout ainsi que les veneurs par deçà après qu'ils ont pris un cerf en baillent la curée aux chiens courants, aussi ces barbares afin de tant plus inciter et acharner leurs enfants, les prenant l'un après l'autre ils leur frottent le corps, bras, cuisses et jambes du sang de leurs ennemis. Au reste depuis que les Chrétiens ont fréquenté ce pays-là, les sauvages découpent et taillent tant le corps de leurs prisonniers, que des animaux et autres viandes, avec les couteaux et ferrements qu'on leur baille. Mais auparavant, comme j'ai entendu des vieillards, ils n'avaient d'autre moyen de ce faire, sinon qu'avec des pierres tranchantes qu'ils accommodaient à cet usage.

Or toutes les pièces du corps, et même les tripes après être bien nettoyées sont incontinent mises sur les Boucans, auprès desquels, pendant que le tout cuit ainsi à leur mode, les vieilles femmes (lesquelles, comme j'ai dit, appètent merveilleusement de manger de la chair humaine) étant toutes assemblées pour recueillir la graisse qui dégoutte le long des bâtons de ces grandes et hautes grilles de bois, exhortant les hommes de faire en sorte qu'elles aient toujours de telle viande : et en léchant leurs doigts disent, Yguatou, c'est-à-dire, il est bon. Voilà donc ainsi que j'ai vu, comme les sauvages Américains font cuire la chair de leurs prisonniers pris en guerre : à savoir Boucaner, qui est une façon de rôtir à nous inconnue. » (p.361-364)

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Le "boucan".

samedi, 21 mars 2020

L’OCCIDENTAL ET LA NUDITÉ FÉMININE

Des profondeurs de mon confinement, je crie vers toi, Liberté ! En attendant ton Retour, je m'efforce de prendre patience comme je peux.

 

«  Mais entre les choses doublement étranges et vraiment émerveillables, que j’ai observées en ces femmes brésiliennes, c’est qu’encore qu’elles ne se peinturent pas si souvent le corps, les bras, les cuisses et les jambes que font les hommes, même qu’elles ne se couvrent ni de plumasseries ni d’autres choses qui croissent en leur terre : tant y a néanmoins que quoi que nous leur ayons plusieurs fois voulu bailler des robes de frise et des chemises (comme j’ay dit que nous faisions aux hommes qui s’en habillaient quelques fois), il n’a jamais été en notre puissance de les faire vêtir : tellement qu’elles en étaient là résolues (et je crois qu’elles n’ont pas encor changé d’avis) de ne souffrir ni avoir sur elles chose quelle qu’elle soit. Vrai est que pour prétexte de s’en exempter et demeurer toujours nues, nous alléguant leur coutume, qui est qu’à toutes les fontaines et rivières claires qu’elles rencontrent, elles jettent avec les deux mains de l’eau sur leur tête, et se lavent et plongent ainsi tout leur corps comme cannes, tel jour sera plus de douze fois, elles disaient que ce leur serait trop de peine de se dépouiller si souvent. Ne voilà pas une belle et bien pertinente raison ? mais telle qu’elle est, si la faut-il recevoir, car d’en contester davantage contre elles, ce serait en vain et n’en auriez autre chose. Et de fait, cet animal se délecte si fort en cette nudité, que non seulement, comme j’ai jà dit, les femmes de nos Toüoupinambaoults demeurant en terre ferme en toute liberté, avec leurs maris, pères et parents, étaient là du tout obstinées de ne vouloir s’habiller en façon que ce fût : mais aussi quoi que nous fissions couvrir par force les prisonnières de guerre que nous avions achetées, et que nous tenions esclaves pour travailler en notre fort, tant y a toutefois qu’aussitôt que la nuit était close, elles dépouillant secrètement leurs chemises et les autres haillons qu’on leur baillait, il fallait que pour leur plaisir et avant que se coucher elles se promenassent toutes nues parmi notre île. Bref, si c’eût été au chois de ces pauvres misérables, et qu’à grands coups de fouets on ne les eût contraintes de s’habiller, elles eussent mieux aimé endurer le halle et la chaleur du Soleil, voire s’écorcher les bras et les épaules à porter continuellement la terre et les pierres que de rien endurer sur elles. »

 

Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Bresil, (1578, p.231-233).

 

Note : Il paraît que le "Rouge Brésil" du très médiatique Jean-Christophe Rufin doit beaucoup à Histoire d'un voyage faict en la terre du Bresil. Je me suis résigné à mettre l'orthographe au "goût" d'aujourd'hui. Je n'ai rien changé à la syntaxe. L'auteur est un calviniste pur jus de faucille et marteau, qui en veut énormément à un certain Thevet, salopard de la même époque (un quasi-Trotski), quoique catholique fervent, qui a le toupet de ne pas croire en Dieu de la façon correcte et qui, de ce fait, raconte n'importe quoi. Je n'ai pas lu Thevet. On est très loin de l'histoire délicieuse de Marciole venant livrer de belles cerises au redoutable seigneur De La Roche, que Béroalde de Verville raconte au début de son merveilleux Moyen de parvenir. Là, la religion ferme sa gueule. Elle a intérêt.

 

Incroyable comme la langue française du XVI° siècle reste pour moi d'une saveur sans pareille.

 

Voilà ce que je dis, moi.

LERY VOYAGE AU BRESIL.jpg

Petit rappel (édition en français d'aujourd'hui) :

BEROALDE 1 POCHE.jpg

dimanche, 01 mars 2020

ENCRE SYMPATHIQUE

2019 ENCRE SYMPATHIQUE.jpg

DIALOGUE

« Dis donc, tu sais pas la nouvelle ?

– Non.

– J'ai lu Encre sympathique.

– Le dernier Modiano ?

– Oui.

– Et alors ? 

– Rien. »

samedi, 29 février 2020

UN ROI SANS DIVERTISSEMENT

1947 UN ROI SANS DIVERTISSEMENT.jpgUN PORTRAIT DU CAPITAINE LANGLOIS ?

Je viens de relire, une fois de plus (je n’ai pas compté combien), Un Roi sans divertissement, de Jean Giono (Gallimard, 1947). Ce roman fait partie de mes rares élus de prédilection dans lesquels je me replonge régulièrement. J’ignore pour quelle obscure raison. Peut-être est-ce parce qu’il se dégage du capitaine Langlois, la figure de proue de l’intrigue, des traînées d’interrogations puissantes, alimentées par la langue fruitée, charnue, pleine d’ellipses et de surprises artistement façonnée par l’auteur. Une langue qui, par-dessus le marché, effleure un essentiel obscur, une sorte de bloc de granit, qu’elle fait pressentir avec une certaine volupté sensorielle, mais qu’elle laisse pour finir absolument impénétrable.

Je crois précisément que l’incroyable force du livre tient à ce qu’il est en soi une question sans réponse. Giono prend un malin plaisir à n’apporter aucun élément qui permettrait au lecteur de se faire une idée, même approximative, de ce qui meut le personnage principal. Les personnages vivent, parlent, agissent fortement, mais jamais l’auteur n’ouvre la porte au lecteur sur leur vie intérieure, sur leur « psychologie », comme s’il n’en savait pas davantage que celui-ci sur les motivations profondes et qu’il ne faisait que lui rapporter ce qu’il a vu ou ce qu’on lui a dit.

Je souhaite d’ailleurs bien du plaisir à ceux qui se hasarderaient à donner à ce personnage et à ce roman une signification précise. Par exemple, j’ignore sur quels éléments du livre le rédacteur de la notice du Nouveau Dictionnaire des Œuvres (Bouquins-Laffont) s’appuie pour déclarer : « Langlois est un homme supérieur qui s’ennuie de façon existentielle ». Dans Les Récits de la demi-brigade (relire La Belle hôtesse), Langlois n’est pas davantage un homme supérieur que dans Un Roi … Il est un militaire, un gendarme, un homme d’action, je veux dire un homme dont l’existence est faite des actions concrètes qu’il est en mesure d’accomplir pour, en obéissant aux ordres, conserver en l’état l’ordre du monde et mettre fin aux méfaits des malfaisants qui le narguent. Même s’il sait en toute conscience qu’il y a des désordres auxquels un capitaine de gendarmerie ne saurait mettre fin (cf. Noël, dans Les Récits …).

S’il finit par se faire sauter le caisson à coups de dynamite, est-ce, comme dit le même commentateur : « pour ne pas céder à la tentation de tuer – en particulier de tuer Delphine » ? Est-ce parce que, lorsqu’il a fait part de sa décision de se marier à la tenancière du café du village : « par jalousie, la vieille Saucisse, connaisseuse », lui a procuré une femme pas assez ardente ? Ce monsieur en sait plus que moi. Était-ce vraiment une femme, même ardente, qu'il aurait fallu à Langlois ? Je n'en sais rien.

Ce qui est sûr, c’est que le capitaine (puis commandant) Langlois, après avoir réglé deux affaires énormes de façon expéditive et spectaculaire (M. V. et le grand loup, même topo : deux coups de pistolet en plein dedans : « Langlois s'avance ; le loup se dresse sur ses pattes. Ils sont face à face à cinq pas. Paix !

        Le loup regarde le sang du chien sur la neige. Il a l'air aussi endormi que nous.

        Langlois lui tira deux coups de pistolets dans le ventre ; des deux mains ; en même temps.

         Ainsi donc, tout ça, pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l'expéditeur et l'encaisseur de mort subite ! »), puis démissionné de l’armée pour s’installer dans le village (jamais nommé : Lalley (Isère), selon le Dictionnaire cité plus haut), ne sait plus vers quel horizon diriger ses pas. Il a éliminé le Mal à deux reprises et rétabli la sécurité dans un village attaqué dans son intimité : et maintenant, quoi ? Le « bongalove » ? Le labyrinthe ? Delphine ? Le cigare du soir au bout du jardin ? Mystère. J’en reste résolument au point d’interrogation : un grand roman sur l’énigme de la vie humaine. Quelle raison de vivre faut-il se donner ? Il y a de la métaphysique là-dedans.

La question me suffit : elle est en elle-même une réponse. Que dit Jean Giono de son personnage ? « Voilà comment il était. Il ne disait rien. Il ne bronchait pas, il ne regardait rien, il ne faisait pas attention à vous et, d’un mot, il vous faisait comprendre qu’il savait tout. Et il avait ainsi remède à tout » (p.211 de la collection « blanche » de Gallimard).

Mais Giono a peut-être laissé des indices de ce qu’il a mis dans Langlois en racontant comment son cheval a conquis une place à part dans la vie du village. Ne sachant pas comment le militaire l’appelait, les habitants ont fini par le surnommer « Langlois ». Un drôle de cheval en vérité. Son portrait commence page 85 de la même édition : « Par contre, on devint très familier avec le cheval ».

« Et comme, d’après ce que je vous ai dit, on n’eut guère l’occasion de manifester cette sympathie à l’homme, on la manifesta au cheval. D’autant que c’était un cheval qui faisait tout pour faciliter les choses ». On peut se reporter, par exemple, au début du récit Angelo, pour se convaincre que Giono et le cheval, c’est une histoire d’amour fondée sur une connaissance mutuelle profonde : « Soudain, par on ne sait quel prestige des jambes (…) il fit que le cheval, accroupi comme un chat, se détendit et s’envola par-dessus la barrière » (Gallimard, coll. Biblos, p.6). Le douanier français en reste éberlué.

« Langlois », comme son maître humain, a un caractère indépendant : « C’était un cheval noir et qui savait rire. D’habitude, les chevaux ne savent pas rire et on a toujours l’impression qu’ils vont mordre. Celui-là prévenait d’abord d’un clin d’œil et son rire se formait d’abord dans son œil de façon très incontestable. Si bien que, lorsque le rire gagnait les dents, il n’y avait pas de malentendu. La porte de son écurie était toujours ouverte. Il n’était jamais attaché ».

Et ça continue : « S’il reconnaissait quelqu’un qui lui plaisait plus particulièrement il l’appelait d’un ou deux hennissements très mesurés, semblables à des roucoulements de colombe. Et, si celui-là, alors, levait les yeux et lui disait un mot gentil (ce qui était toujours le cas) le cheval s’approchait de lui à pas aimables, très cocasses, très volontairement cocasses, casseurs de sucre et un peu dansants, pour venir poser la tête sur son épaule ».

Bon je ne vais pas abuser de la citation, je veux juste suggérer que, pour avoir une idée (en creux, en biais, en filigrane) du monde intérieur du capitaine Langlois, on peut lire et relire ces quelques pages formidables (85-89), et surtout le paragraphe qui clôt le passage : «  Il [le cheval] n’avait qu’un défaut : il était sévère avec les bêtes. Il ne riait jamais, il ne roucoulait pas, ni à un autre cheval ni à une jument. Il ne les regardait même pas. Il les côtoyait, impassible, pour venir vers nous. Il aimait au-dessus de sa condition ». Il aimait au-dessus de sa condition ! Tout est dit : tout Langlois n’est-il pas dans cette phrase ? Dans ce paragraphe ? On peut comparer avec les quelques lignes de la page 211 (« ... il ne regardait rien, il ne faisait pas attention à vous ...») citées plus haut.

Il est possible qu’à la prochaine lecture du roman, mon attention soit attirée par d’autres éléments. Pour cette fois, je m’en tiens à ce personnage du cheval, finalement fugitif, et à cette idée que son portrait n’est pas là par hasard.

Quel roman admirable ! Il faut sans cesse relire.

Voilà ce que je dis, moi.

Note 1 : le prochain dans mon collimateur, c'est L'Iris de Suse (1970), dernier roman de Jean Giono, mon préféré, mon favori, que je considère comme indépassable. C'est sûr, pas de la même trempe : dans l'un, l'histoire d'une rédemption, dans l'autre, une course à l'abîme. Dans l'un, Tringlot le hors-la-loi devient un homme ordinaire (la dernière réplique : « Je suis comblé. Maintenant j'ai tout, se dit-il »). Dans l'autre, Langlois fait le chemin inverse : « On est en contrebande, dit-il. En plus de ça, qu'il me dit, il y a des lois, Frédéric. Les lois de paperasse, je m'en torche, tu le vois, mais les lois humaines, je les respecte » (Un Roi ..., p.76).

Note 2 : la chaîne France Culture diffuse en ce moment un feuilleton intitulé Un Roi sans divertissement (10 épisodes). Je ne suis pas allé écouter ce que ça donnait. Ici le premier épisode.

Note 3 : ci-dessous, un fragment de la carte Michelin n°77 : on est dans le sud de l'Isère, tout près de la Drôme et des Hautes-Alpes, non loin du Vercors et du Grand Veymont. C'est là que tout se passe.

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vendredi, 28 février 2020

GÉRARD PHILIPE ET JÉRÔME GARCIN

littérature,gérard philipe,anne philipe,théâtre,le masque et la plume,garcin le dernier hiver du cid,france inter,zeugma,figures de styleJe viens de lire Le Dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 2019). Le journaliste, en écrivant ce livre en hommage au célébrissime acteur Gérard Philipe (mort avant son trente-septième anniversaire) accomplit visiblement un devoir. Mais c’est autant devant la gloire du comédien qu’il s’incline que devant le souvenir de la dépouille du père de son épouse, Anne-Marie, née Philipe, qui avait presque cinq ans à la mort de celui-ci.

L’auteur, en vingt-neuf courts chapitres, choisit de raconter les tout derniers temps de l’existence de Gérard Philipe. Disons-le d’entrée : ce livre m’a souvent agacé. D'abord, pourquoi le titre parle-t-il d’ « hiver » ? Gérard Philipe est mort le 25 novembre 1959, c’est-à-dire au cours de l’automne.

Pour moi, c’est une coquetterie, de même que l'usage du mot « Cid » : Jérôme Garcin – et c’est tout à fait intentionnel et systématique – opère tout au long du livre un amalgame permanent entre la personne (Gérard le fils, le mari, le père, l'ami, ...), bouillonnante, exaltée, infatigable, et les personnages (le Prince de Hombourg, Perdican, Ripois, Fanfan la Tulipe ...) que l’acteur a fait vivre sur les scènes de théâtre et sur les écrans de cinéma, à commencer par le plus illustre : Rodrigue.

Pour dire quel acteur exceptionnel il était, le cinéaste Christian-Jaque dit drôlement : « Il jouait si bien que même le cheval croyait qu'il savait monter » (p.16, à propos de Fanfan). Il n'est donc pas question de contester le génie théâtral.

Mais pour ce qui est du livre, le fait que l'acteur a été enterré vêtu du lourd costume qu’il portait dans Le Cid de Corneille n'est pas une raison suffisante pour se permettre de fondre l'homme dans ses rôles. Certes, bien qu’il ait joué des dizaines de rôles au cinéma, au théâtre ou au disque, c’est indéniable, pour toute une génération (et plus d’une), le Cid n'eut pas d'autre visage que celui de Gérard Philipe. Garcin n’est donc pas le seul à identifier personne et personnage. Mais est-ce une raison pour écrire : « Perdican aime suer et se salir dans le mortier et la poussière blanche des gravats » (p.27) ;  « Vilar parti, Perdican s’endort » (p.143) ? Qu’est-ce qui lui prend, ailleurs, d’écrire « le Cid va se coucher » (je n'ai pas retrouvé le passage) ? Je me permets de trouver le procédé un peu niais.

Cette volonté de tisser ensemble l’homme et la fonction est certes un choix, mais discutable. Pour moi, c’est plutôt une mauvaise idée qu’un hommage. Il y a là une confusion qui m’a heurté à la lecture. Bon, je relativise en me disant que c'est précisément ce que bien d’autres trouveront formidable. J’ai également été agacé par quelques facéties d’écriture, qui m’apparaissent moins comme des clins d’œil que comme des grimaces : « les tournées, les tournages, le tournis » (p.178) ; « il vogue sur une Méditerranée amniotique » (p.89).

Ailleurs, il parle de « fourbures » (p.87), mot qui appartient au vocabulaire vétérinaire, ce qui n’est pas gentil pour les adultes et les enfants dont il est question : « C’est, pense-t-elle, la vertu des maladies, elles métamorphosent les adultes triomphants en enfants tremblants, dont les mamans font disparaître, avec de longues caresses sur le front chaud, la fièvre, les fourbures, et l’apeurement ». C’est ici l’amateur de cheval qui parle : « Congestion et inflammation du pied des ongulés » (Larousse).

Et il ne peut pas s’empêcher d’oser un zeugma carrément insoutenable de grotesque (« il sourit sous cape et sous son drap blanc » (p.95), sans doute venu de la diarrhée de zeugmas qui a encombré un temps son émission Le Masque et la plume. Enfin, où a-t-il pêché que les poilus étaient équipés d’une "gibecière" : « passés directement du collège à la tranchée, troquant le cartable contre la gibecière » (p.70) ? Bon, plus grand monde ne sait aujourd’hui ce que fut la « giberne » des soldats, mais ce n’est pas une raison : ça reste très bête.

Alors, ce livre, finalement ? Je dirai juste que, en dehors de quelques pages réellement sensibles autour de l’agonie et de la mort du grand comédien, Le Dernier hiver du Cid est un livre dispensable et futile. Je vois surtout à l'œuvre l'insupportable dolorisme larmoyant imposé par l'air du temps, ainsi que la traque inlassable des émotions et affects des lecteurs, ces pestes qui infestent notre époque.

La splendeur intacte de Gérard Philipe n'avait nul besoin de la besogne faussement votive de Jérôme Garcin (né en 1956), même au prétexte qu'il est son gendre post mortem. Jérôme Garcin est un bon journaliste, c'est du moins la rumeur qui court. Est-il un écrivain ? C'est selon moi beaucoup moins sûr.  

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 23 octobre 2019

LE DÉSHÉRITÉ

LE DÉSHÉRITÉ.

« Je suis Le prince. Ma seule Etoile Porte le soleil Dans la nuit.

Rends-moi La fleur Et la treille.

Suis-je Mon front ?

J'ai rêvé Et j'ai deux fois Modulant Les soupirs. »

***

Faisant un jour lointain mon petit Oulipo dans mon coin, j'avais pondu, entre autres abominations, ce petit quatrain, dont tous les connaisseurs ont déjà reconnu la teneur et l'auteur.

Gagné par une forfanterie ô combien mal venue, j'avais appelé ce petit jeu « Incipit vertical ». Je veux dire que j'avais récrit un des plus beaux poèmes de la littérature française en prenant le(s) premier(s) mot(s) de chaque vers, comme si les autres mots à droite de la forme imprimée n'avaient jamais existé. Cela aurait aussi bien pu s'appeler « acrostiche syllabique » ou « acrostiche lexical ».

Quelques décennies après avoir commis ce forfait, je présente aux pieds des mânes de Gérard de Nerval l'encens et la myrrhe de mon amende honorable, pour lui restituer l'aura de la gloire dont son nom et ses vers n'ont d'ailleurs jamais cessé d'être nimbés.

Pourtant, "ma seule étoile porte le soleil dans la nuit", ça a de la gueule, je trouve.

Bon, c'est vrai, je n'ai fait que me hisser pour cela sur les vastes épaules du grand poète. Dans le fond, je me suis contenté de tricher : on connaît l'astuce du roitelet dans le concours qui devait désigner le roi des oiseaux, et qui s'est posé discrètement avant le départ sur le dos de l'aigle royal, pour s'élever de quelques centimètres au-dessus de lui au moment de sa victoire.  D'où son diminutif (dit-on). En matière de poésie, je suis le diminué de ce diminutif.

***

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

***

CIMETIERE PERE LACHAISE 10 NERVAL.JPG

Nerval au Père-Lachaise (photo prise en 2014).

Note : je suis d'accord pour dire que mon petit truc ne fonctionne pas pour l'entièreté du poème. Vers la fin en particulier, de deux choses l'une : soit il faudrait lire "modulé", soit il faudrait, pour que le mot "fois" s'inscrive un peu logiquement dans la phrase, y voir le pluriel de "foi" (au grand dam des mânes de monsieur Labrunie et de sa "vieille lanterne"). Ce serait tant soit peu "capillotracté". Je persiste cependant à voir dans la première phrase la jolie traduction de l'une des causes du tourment qui tenaillait Gérard. Pensez : une étoile qui porte le soleil dans la nuit ....

J'ai bien essayé d'appliquer ma petite recette à d'autres poèmes français très connus (Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, ...), car j'aurais bien voulu en faire un modèle de contrainte oulipienne autre que celles que l'Ouvroir propose dans ses publications, mais ce fut peine perdue. La grande poésie française résiste à l'oulipianisation.

C'est peut-être justice : "La cimaise et la fraction" (La Cigale et la fourmi passée par la moulinette de la méthode "S + 7" – renommée "n + x") n'est pas une preuve irréfutable du bien-fondé de l'entreprise "Oulipo". La contrainte d'écriture ne donne pas du génie à ceux qui n'en ont pas. Tout le monde ne s'appelle pas Georges Perec.

Pour avoir un aperçu des vingt-quatre premiers membres de l'Oulipo, voir les pages 352-354 de La Vie mode d'emploi. Quand je dis "vingt-quatre", j'exagère : il faut mettre à part le premier : « 1 Tham Douli portant les authentiques tracteurs métalliques rencontre trois personnes déplacées ».

Ma petite tentative porte décidément bien son titre : "Desdichado".

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 02 octobre 2019

CÉLESTE ALBARET

ALBARET PROUST.jpgJe viens de lire un livre qui n’a pas de semblable. L’auteur de Monsieur Proust (Robert Laffont, 1973) n’est autre que Céleste Albaret, la femme qui n’a pas quitté l’écrivain pendant ses huit ou neuf dernières années d’existence. Je n’aurais pas lu ce livre si je n’étais pas auditeur de France Culture. La chaîne publique a en effet eu l’idée merveilleuse de diffuser, en une série de cinq émissions estivales de la série "La Grande traversée" (Philippe Garbit pour cette série), de larges extraits de l’interview au long cours (trois mois) que Céleste avait accordée à Georges Belmont en 1972. En fait, Céleste n'a pas écrit un mot du livre dont elle est l'auteur : elle les a parlés.

Des nombreuses heures (Belmont dit "soixante-dix", le producteur dit "quarante") de bandes magnétiques enregistrées par le journaliste-écrivain, le producteur france-culturiste Philippe Garbit a gardé entre sept et huit (29 juillet-30 juillet-31 juillet-1 août-2 août 2019). Des moments que je qualifie d'exceptionnels.

Je l'avoue uniment, platement, humblement : c'est la voix de cette femme extraordinaire qui m’a donné l’envie d’ouvrir le bouquin qui dormait sur un rayon, avec l'intégralité du contenu des enregistrements. Ce qui est étonnant, c’est précisément qu’on ne se lasse pas de l’écouter, tant sa voix de campagnarde invétérée débarquée à Paris pour cause de mariage (Odilon Albaret, qui était devenu le chauffeur attitré de Marcel Proust), sa jovialité, sa simplicité, sa gouaille, sa présence, son ton parfois péremptoire, ses fous-rires, son enthousiasme sont communicatifs. Lire le livre après ces quelques heures donne l'avantage unique d'accéder en lisant au ton carrément incommunicable sur lequel se passent les entretiens. Quelle bonne femme, Céleste Albaret !

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Céleste et Odilon après l'engagement de celui-ci dans les services motorisés de l'armée française en guerre.

Interviewée à 82 ans, morte à 92 (Odilon est mort je ne sais plus quand, d'une crise d'urémie), elle revit devant le micro une expérience absolument unique : avoir tenu compagnie pendant huit années à un des plus grands écrivains de la littérature européenne, au moment où celui-ci décide de se retirer chez lui, à l’abri du monde, pour faire aboutir son grand projet littéraire : La Recherche du temps perdu. Étrangement, cette fille venue de la campagne profonde, qui se levait et se couchait avec les poules, se met, calquant brutalement son rythme de vie sur celui de Marcel Proust, à vivre la nuit et à dormir la journée, au moins jusqu'au réveil du patron, entre 14 et 18 heures selon les jours. Cette brutalité ne semble pas l'avoir traumatisée.

L’expérience l’a marquée tellement en profondeur qu’on peut dire qu’elle ne s’en est pas remise. Elle le dit à plusieurs reprises : elle vouait un véritable culte à Marcel Proust, en qui elle voyait l’incarnation de l'absolu du raffinement, de la haute distinction et de la courtoisie la plus délicate. Qu’on n’attende pas d’elle le plus petit reproche ou la plus petite once de critique : elle a trouvé, au 102 boulevard Haussmann, puis rue Hamelin, une sorte de paradis sur terre, certes gouverné par un tyran domestique, mais devant lequel elle n’a cessé d’être en adoration, et aux moindres caprices duquel elle déférait, soumise et aimante. On ne peut même pas dire qu’elle lui pardonnait ses défauts : à ses yeux, il n’avait pas de défaut. Elle s'est mise à genoux devant la statue au premier moment où celle-ci s'est présentée (de façon rigolote : « sans cravate et sans barbe »), mais l'extraordinaire, c'est que la statue le lui a bien rendu. Céleste Albaret, on ne sait comment, est devenue en peu de temps une composante indispensable du décor de l'écrivain.

Cette fille d’une campagne reculée (Auxillac en Lozère, où sa mère, dit-elle : « faisait la cuisine à l'âtre ») ne savait rigoureusement rien faire de ce qu’un « employeur » est en droit d’attendre. Proust lui-même le lui avait déclaré d'emblée en 1914, quand elle s'est installée à demeure chez l'écrivain : « Céleste, vous ne savez rien faire, mais soyez assurée que je ne vous demanderai jamais de faire quoi que ce soit ». Extraordinaire, non ? Comment est-elle devenue cette dame de compagnie, et même cette confidente littéraire en présence de qui Proust commençait à mettre en forme les observations qu’il rapportait de ses soirées ou de ses repas mondains ? Mystère. Il y a là une rencontre qui tient du miracle. C’en est au point que l’écrivain lui déclare un jour que si elle partait, il ne pourrait pas achever son chef d’œuvre. 

Ce qui est sûr, c’est que Céleste existe intensément quand on l’entend dévider ses souvenirs. Mieux que dévider : elle revit puissamment ces huit années en les racontant, elle réagit aussi fort qu’à l’instant où les choses se passent. Par exemple, une nuit, l’écrivain l’envoie en mission (porter un message ou un livre, je ne sais plus). Quand elle revient auprès de son maître pour en rendre compte, elle lui avoue avoir donné cinq francs « à un sergent de ville » qui l'a guidée dans l'obscurité jusqu'à la bonne adresse (« un escalier bossu »). Proust part alors d'un grand éclat de rire, et elle, racontant la scène, éclate du même rire cinquante ans après : « Et il riait ! Il riait ! ». C’est cette absolue spontanéité-sincérité rétrospective qui m’a poussé à lire ce livre acheté en 2002. Je ne l'ai pas regretté.

L’image de Marcel Proust qui ressort du tableau peint par Céleste Albaret au cours de quarante (ou soixante-dix) heures d’entretien avec Georges Belmont est assez différente de celle que l’histoire littéraire en a construite. En particulier dans tout ce qui concerne sa vie quotidienne au cours de ses dernières années. D’abord la maladie : c’est comme malade qu’il a demandé à Céleste de le considérer et de le servir. On ne peut en effet pas dire que Proust jouissait d'une grande santé : contre son asthme, il pratiquait des fumigations, respirant les fumées d'une poudre qu'il enflammait et fuyant toutes les occasions de subir des crises très éprouvantes.

Après l'avoir suivi dans son dernier séjour à Cabourg, en 1914, au retour duquel (au niveau de Mézidon) il a une crise particulièrement violente, elle l'accompagne dans son choix définitif de vie recluse : il ne quittera plus guère sa chambre aux rideaux toujours fermés et aux murs revêtus de plaques de liège. A la lecture de ses souvenirs, je me suis souvent dit que Proust était un insupportable maniaque doublé d'un enfant capricieux, avec sa phobie des poussières, avec son « essence de café » que Céleste apprendra très vite à préparer méticuleusement, avec sa pile de mouchoirs sur sa table, mouchoirs qu'il jetait par terre après le premier usage, etc.

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La chambre de Marcel, reconstituée. Noter la petite table avec sa pile de mouchoirs.

Pour Céleste Albaret, qui est tout sauf une universitaire ou une critique littéraire, pendant les huit années où elle a vécu auprès de Marcel Proust, celui-ci était guidé par une seule idée : achever la "Recherche". C'en est au point qu'à ses yeux, toutes ses sorties dans des soirées mondaines, tous ses soupers fins au Ritz, chez Larue ou ailleurs, toutes les visites qu'il rendait ou recevait, toutes ses pensées, tous ses gestes n'avaient qu'un seul et unique objectif : achever la "Recherche". Elle n'en démord jamais. Hors de toute considération universitaire, j'aime à penser qu'elle n'a peut-être pas tort.

Elle était seule présente, en compagnie du Dr Robert Proust, frère de Marcel, à l'instant où ce dernier mourut.

Une belle personne à coup sûr, Céleste Albaret.

Voilà ce que je dis, moi.

***

Et un matin (en fait, il est quatre heures l’après-midi), pages 402-403 : « Comme j’arrivais près du lit, il a tourné un peu la tête vers moi, ses lèvres se sont ouvertes et il a parlé. Depuis que je vivais auprès de lui, c’était la première fois qu’il m’adressait la parole au sortir de son réveil et avant d’avoir pris sa première tasse de café. Jusqu’à sa mort, cela ne s’est plus reproduit. J’ai été surprise malgré moi, et je suis restée là, en suspens. Il m’a dit :

         - Bonjour, Céleste …

Un petit instant, son sourire a paru déguster ma surprise. Puis il a repris :

         - Vous savez, il est arrivé une grande chose, cette nuit …

         - Que s’est-il passé, Monsieur ?

         - Devinez.

Il s’amusait beaucoup. Rapidement, dans ma tête, j’ai fait le tour de ce qui aurait pu arriver. Ce ne pouvait pas être une visite inattendue – je l’aurais su et entendu ; jamais il ne fût allé ouvrir lui-même la porte. Qu’il ait pu se relever pour sortir était également inconcevable ; jamais il n’eût décroché de ses mains son pardessus et son chapeau dans le vestiaire ; toujours il fallait que tout fût préparé. Tout en cherchant, j’inspectais du regard la chambre. Je me disais : "personne n’est venu ; il n’a pas demandé ses vêtements ; il n’est pas sorti ; il n’a pas grillé sa bouilloire électrique ; il n’a rien cassé ; tout est en place …"

J’ai dit :

         - Monsieur, je ne vois pas du tout ce que cela peut être, je ne peux pas deviner. Cela doit être un miracle. Il faut que vous me l’appreniez.

L’air tout heureux et rajeuni, il jubilait comme un enfant qui a joué un bon tour.

         - Eh bien, ma chère Céleste, je vais vous le dire. C’est une grande nouvelle. Cette nuit, j’ai mis le mot "fin".

Il a ajouté, toujours avec son sourire et cette lumière dans son regard :

         - Maintenant, je peux mourir.

J’entends sa voix prononçant ces derniers mots : on aurait cru une explosion de satisfaction et de joie. »

Je plains l'universitaire sérieux qui tombe sur cette expression : "déguster ma surprise" !!! Est-ce que ça ne vaut pas le coup, vraiment, d'avoir vécu ce moment-là ? 

mercredi, 25 septembre 2019

LA MÉTHODE VIALATTE

J’avais osé intituler ici « la méthode Vialatte », au mois d’août 2012, un long, trop long délire (réparti sur cinq jours, s'il vous plaît), en digressant interminablement, en circumnaviguant pesamment, en un mot : en tournant longuement autour du pot, autant dire que j'étais tombé dedans pour ne plus en sortir. Inutile d’ajouter que la densité de matière solide à la sortie du tuyau tendait vers zéro : c’était du pipi de chat, du jus de chaussette, résumons-nous : c’était de la pisse d’âne.

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Non, je ne dirai pas de qui est ce fragment de gravure sur bois.

J'espère avoir fait quelques progrès depuis ces temps cornus, spiraloïdes et macroglosses, quand, semblable à un œuf, une citrouille ou un fulgurant météore, ce blog roulait sur cette terre, où il faisait ce qu'il lui plaisait.

littérature,alexandre vialatte,chroniques de la montagne,éditions julliard,henri bosco bolbina,collection bouquins,la méthode vialatte,littérature françaiseMais il se trouve que, au cours de mes révisions estivales des Chroniques de La Montagne, qui me ravissent dès que j’ouvre n’importe lequel des treize volumes Julliard, je suis tombé, à la page 155 de Et c’est ainsi qu’Allah est grand (Julliard, 1979), sur un article qui expose benoîtement la méthode que je cherchais méticuleusement naguère à obscurcir de la fumée cotonneuse d’un galimatias directement traduit du volapük. Et ce, alors même que je m'étais promis d'expliquer comment s'y prenait Alexandre Vialatte pour frapper l'attention et marquer la mémoire du lecteur de façon si particulière. Je m’empresse donc de laisser la parole à quelqu'un qui est, pour le coup, un auteur.

« "J’ai oublié mon écureuil chez le brocanteur", dit le gros commissaire [désolé, monsieur Vialatte, Béru est avant tout inspecteur principal, excusez-moi de vous avoir interrompu]  Bérurier dans un roman de San Antonio. Cette phrase, détachée de son contexte, prend des proportions étonnantes. Placée par l’isolement dans l’optique du fragment, de la maxime, du paradigme, du précepte, bref du proverbe intraduisible, elle s’enrichit de mystère et de folles résonances, comme ces statues qu’on sort du fond de la mer, plus belles d’avoir été tronquées. Elle a l’air de traduire on ne sait quelle situation ou quelle vérité générale, universellement applicable, elle prend l’importance d’un passe-partout. Elle peut même faire un détecteur de vérités.

Qui de nous, en effet, à bien regarder les choses, n’a "oublié son écureuil chez le brocanteur", sa dignité chez le marchand de vin, son parapluie dans le couloir du métro, son cœur à Heidelberg (c’est une chanson allemande), son chagrin dans le whisky ou son âme dans le ruisseau ? Cet "écureuil" est universel, on peut lui faire symboliser toute chose, il aura toujours son "brocanteur", qu’on peut remplacer au hasard pour découvrir des vérités nouvelles. Cette méthode peut fournir un volume de proverbes, une sagesse, une philosophie et même plusieurs poèmes lyriques. On voit par là que tout est dans tout.

Et même réciproquement disait un philosophe. (Et il y aurait témérité à le contredire.) Il en résulte qu’on peut prendre la vérité, ou tout autre chose, par n’importe où, et tout suivra ; il n’y a qu’à tirer un peu sec, ou adroitement, sur le bout de la laine, tout l’écheveau, ou le nœud, y passera. (C’est ce que font les psychanalystes.) Si vous avez à parler d’un sujet, commencez donc par n’importe où. Voilà qui facilite les choses. Beaucoup de gens, qui sont pleins d’idées, ne savent jamais par où commencer. Commencez par n’importe quoi, le Soleil, la machine Singer, que sais-je, le président Fallières. Au besoin, vous pouvez même toujours vous servir du même commencement ; par exemple : "Le Soleil date de la plus haute antiquité." Si vous dites la même chose du président Fallières, ajoutez vite : "Il existait bien  avant moi." Parti de prémisses si fermes et si catégoriques, pour arriver au sujet même (disons le tigre du Bengale, la femme fatale ou la pomme de Newton), vous serez obligé de l’extérieur à faire de tels rétablissements de l’esprit et de l’imagination que vous trouverez en route mille idées à la fois plaisantes et instructives qui ne vous seraient jamais venues sans cela. Je ne vends pas la recette, je la donne. Cette contrainte extérieure, qui est comme celle de la rime, vous aidera, loin de vous entraver. C’est la nécessité de la rime qui a fait naître les plus beaux vers. C’est l’élan que vous donne la barre fixe qui vous fera faire le saut du lion. Si le jarret la coince bien (il ne faut pas la lâcher ! du moins avant d’avoir la hauteur nécessaire). Cramponnez-vous bien aux prémisses, ne lâchez pas le président Fallières (ou le Soleil, ou la machine à coudre), avant de sentir que vous n’en avez plus besoin, visez bien le terrain d’arrivée (femme fatale ou pomme de Newton) et vous retomberez sur vos pieds après une courbe des plus belles, imposée de l’extérieur par les lois de la pesanteur.

Pour la conclusion, même principe : concluez sur n’importe quoi. Qui aura été fixé d’avance. Voyez les sermons du grand siècle. Ils finissaient toujours sur un Ave Maria, quel qu’en eût été le développement. C’était la "chute à l’Ave Maria" ; et on jugeait le prédicateur sur la souplesse de l’éloquence avec laquelle il amenait sa prière. Le naturel naît de la contrainte. Le naturel n’est pas naturel. C’est la grande leçon de La Fontaine. L’aisance s’ajoute. On n’arrache pas "naturellement" deux cents kilos sans faire une tête de crapaud qui fume ; c’est par l’artifice du travail qu’on parvient à le faire en souplesse. Le naturel est artificiel. »

L’article se poursuit, mais dérive quelque peu, sans doute pour se conformer au principe énoncé ci-dessus en l’illustrant. On a compris l’essentiel : n’importe quoi au début, n’importe quoi à la fin et, entre les deux, ce que vous voulez. Je soupçonne fort, d'ailleurs, Alexandre Vialatte d’avoir très souvent appliqué la méthode ainsi détaillée (« la recette ») dans la conduite de ses chroniques. Parent du Bolbina d’Henri Bosco, il y a du jongleur chez Alexandre Vialatte : il lance dans l’air une foule de boules, d'étoiles et de bulles de savon lumineuses qu'il est bien forcé de rattraper quand elles retombent, qu'il fait remonter d'une impulsion vers le ciel, et qui dessinent la spirale d'une galaxie dont il est le noyau invisible et le créateur habile (ça, c'est bien senti, non ?). On voit que ça mousse, on se demande comment ça se fait, mais il n’y a rien, et c’est magique. Ou plutôt, c'est de la prestidigitation.

"Rétablissements de l'esprit et de l'imagination" : en partant à l'aventure, en créant sous votre plume l'inconnu que vous redoutez et qui vous est nécessaire, vous créez objectivement une contrainte "extérieure" (sans doute inspirée de la règle d'un jeu surréaliste des origines ou des amusements oulipiens de Queneau et Le Lionnais) qui vous oblige à inventer le lien entre cet "alien" et le sujet que vous vous êtes proposé. C'est de l'ordre du geste, c'est de la gymnastique, voire de l'acrobatie (j'aime beaucoup les "deux cents kilos" qui annoncent la "tête de crapaud qui fume"). Disons-le : c'est du style ! 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : l’intégrale des Chroniques de La Montagne (Robert Laffont, coll. Bouquins, an 2000) nous apprend que cet article est paru dans le journal auvergnat le 17 décembre 1967.

vendredi, 20 septembre 2019

QUATRE AUTRES CONVERSATIONS

11

Au café de Fourvière, avec vue superbe sur Lyon, autour de midi. 

Un gars raconte à un autre ses ennuis de famille. Sa diction a un chuintement très prononcé, ça siffle entre les dents. Sa femme couche avec le frère, avec le père, et en plus, elle se refuse à lui. Lui, il est le seul à travailler et à apporter des sous : « Comment ils feraient, tous, sans moi, pour croûter ? ». Lui, il ne voit pas pourquoi il n’irait pas draguer la voisine, « qui a une paire de nibards, je te dis pas, même qu’elle m’a fait des avances, mais ma femme m’interdit. Non mais, qui c’est qui fait la loi ? ». Il appelle le garçon : « Je voudrais un sandwich à la viande. Mais est-ce que vous pouvez hacher la viande ? C’est à cause de mes dents ». Et il ouvre grand la bouche : une dent en haut, une dent en bas, mais pas en face.

12

Au supermarché. 

Une femme arrive à la caisse, le caddie plein. Avec elle, un garçon de sept ou huit ans, très sourd, très appareillé. Il a le visage fortement marqué, genre « pas normal ». Il a des lunettes très fortes. Mais ses handicaps visibles ne l’empêchent pas de causer et de courir partout, agile, rapide, infatigable, au grand désespoir de la mère en train de déposer ses emplettes sur le tapis de la caisse. Elle voudrait le maintenir près d’elle, mais tout en restant très douce avec lui. Elle l’appelle avec tendresse : « Viens ici, on va bientôt partir ». Lui n’écoute rien, escalade une caisse, redescend, et puis il parle, il parle, il parle. Il est joyeux. La mère est horriblement gênée.

13

Au supermarché.

La mère pousse un caddie tellement rempli qu'elle doit parfois forcer à droite ou à gauche pour aller un peu droit. Sa fille conduit un caddie "spécial enfants", mais attention, pas un jouet en plastique : un vrai caddie en réduction. Elle le manie avec autorité et entrain, l’œil très concentré. Elle fait de la bouche les bruits du moteur, partant dans les aigus quand elle accélère au sol. C’est à un de ces moments que le caddie vient heurter la cheville de la mère, juste là où ça fait le plus mal. En se pliant de douleur, elle fait : « Mmmmmmmmmmmmmmhhh ! » (cri étouffé, mélodie montante jusqu'au suraigu, puis descendante avec du guttural à la fin), se retourne vers sa fille, finit par articuler un « Merci » vengeur, puis repart. La petite la suit, et reprend de plus belle ses accélérations. Et allez : pan dans la cheville ! La mère se retient de hurler, elle souffre horriblement, tord son visage en une véritable grimace. Un temps, puis elle se recompose un visage dans la travée centrale du magasin avant de s’acheminer vers la caisse.

14

Dans un café du Centre d’Echanges de Perrache, le matin. 

A ma gauche est assis un Arabe devant une bière. Il a un échange assez vif avec un gars situé non loin, genre déserteur de la Légion, qui a déjà un coup dans l’aile. La discussion s’anime : « Dis pas ça, fais attention ». L’Arabe : « Sale pédé ! ». L’autre le gifle, ce qui renverse la bière, mon journal est mouillé. L’Arabe se lève pour en découdre. Ils commencent à s’empoigner. Le patron accourt, tire l’Arabe en arrière : « Arrête, il crie, ça fait un moment que tu fais des emmerdes. On se calme. » L’Arabe : « Et ma bière ? Elle était pas finie. » Le patron en pose une pleine sur le comptoir, discutant avec lui tout en restant soigneusement entre les deux hommes. Le légionnaire finit sa bière, se lève, se dirige vers le fond du café, hésite, retourne, s’adresse au patron, qui répond : « C’est à l’étage en dessous ». La scène se termine.

Deux vieux attablés à proximité n'ont rien perdu de la scène : « Il fait beau, c’est le printemps ».

Note : le Centre d'Echange (le "Blockhaus" pour les Lyonnais), lieu de transit par excellence, est par nature anonyme et inhabitable. Pour aller à l'étage en dessous (lire "aux toilettes"), c'est un peu compliqué.

jeudi, 19 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

10

Chez un "antiquaire" de la presqu’île, du temps du franc français. 

Le gars a une mine patibulaire. Arrive un homme à la mine encore plus louche, portant un gramophone qui a l’air en bon état. On négocie : « Allez, j’te le fais cent cinquante, c’est un copain qui vient de me le filer ». Il dit ça en jetant un coup d’œil méfiant vers moi. Le brocanteur : « Bon, j’t’en donne cent ». Colère de l’autre, qui le menace d’une raclée. Suspens. Et puis le gars prend les cent francs. Le broc : « Et puis tiens, prends ça pour tes gosses ». C’est une vague poupée de chiffons. Vocifération de l’autre : « En plus tu t’fous de moi ! ». Mais il prend la poupée et s’en va en criant : « Fumier ! » avec un fort accent pied-noir.

 

mercredi, 18 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

9

Au café, quartier Perrache, vers 10h. du matin. 

Un petit gros rougeaud se tient debout devant son verre de blanc au bout du comptoir, en compagnie d’un grand maigre à moustache pauvre. Ils ne sont pas rasés. Le petit raconte une altercation avec sa femme : « "Elle me dit : t’as pas d’couilles au cul. – J’y dis : "Et toi, t’avais des couilles au cul quand t’as mis du whisky dans mon champagne ?". – Alors t’sais ce qu’elle me dit ? – "Ben ce soir, tu coucheras pas avec moi" ». Le grand maigre a éclusé pendant que l’autre parlait : « Bon, ben c’est pas tout ça, mais faut que j’rentre à la maison ». Il pose la monnaie. « Allez, salut ». Il sort, traverse la rue, et entre dans le café d’en face.

mardi, 17 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

8

Au boulot. 

Ce jour-là, ma collègue, genre "executive woman", la quarantaine victorieuse, toujours dans le contrôle et le flegme jusqu'au paradoxe, explose littéralement : « Oui, je reviens de loin ! J’étais au Bois d’Oingt [environ 25 kilomètres et routes chargées] ! Tu comprends, j’ai porté à mon mari les clés de rechange de sa voiture. Tu parles, en descendant de bagnole, il les a laissées tomber. Et tu sais quoi ? Il était juste au-dessus d’une bouche d’égout. Je lui dis : "Bon dieu, mais quelle idée tu as eue de t’arrêter précisément sur une bouche d’égout ? – Ecoute, c’est compliqué. Toute une histoire : le maire de la ville a perdu sa fille, qui est morte d’une crise cardiaque. Plus une place pour stationner. Il ne restait plus que la bouche d’égout".» Elle ajoute, en braquant son regard encore courroucé : « Tu te rends compte ?! » Je m’abstiens de toute réaction.

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

8

Au boulot. 

Ce jour-là, ma collègue, genre "executive woman", la quarantaine victorieuse, toujours dans le contrôle et le flegme jusqu'au paradoxe, explose littéralement : « Oui, je reviens de loin ! J’étais au Bois d’Oingt [environ 25 kilomètres et routes chargées] ! Tu comprends, j’ai porté à mon mari les clés de rechange de sa voiture. Tu parles, en descendant de bagnole, il les a laissées tomber. Et tu sais quoi ? Il était juste au-dessus d’une bouche d’égout. Je lui dis : "Bon dieu, mais quelle idée tu as eue de t’arrêter précisément sur une bouche d’égout ? – Ecoute, c’est compliqué. Toute une histoire : le maire de la ville a perdu sa fille, qui est morte d’une crise cardiaque. Plus une place pour stationner. Il ne restait plus que la bouche d’égout".» Elle ajoute, en braquant son regard encore courroucé : « Tu te rends compte ?! » Je m’abstiens de toute réaction.

lundi, 16 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

7

A la maison, avenue du Châter, un matin d’hiver très rigoureux (dans les - 20°C). 

P. et moi regardons par la fenêtre notre voisine, Mme L. qui, la veille au soir, a couvert le pare-brise de sa Renault R6 blanche d’une couverture de laine en la passant sous les essuie-glaces et en coinçant le bas dans le capot qu’elle a claqué dessus. P. me dit : « Oh ça, c’est une chouette bonne idée. Tu devrais faire pareil ». Mme L. va pour ouvrir le capot. Rien à faire, le capot résiste, le verrou est sans doute trop tendu, et ça ne veut vraiment pas. Elle tire sur la couverture, sans succès. Elle prend la gamine dans ses bras, remonte chez elle, redescend avec la gamine et un outil pour faire levier. Toujours rien. Elle remonte avec la gamine qui pleure. Nouvel outil, nouvel échec. Elle remonte chez elle avec la gamine qui hurle. Enfin, nous la voyons redescendre avec la gamine dans les bras et partir en courant vers l'avenue, laissant la couverture en bataille sur le capot.

dimanche, 15 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

6

Rue de la Barre (quartier Bellecour). Il fait chaud. 

Marchant côté ombre, je croise une fille aux yeux écarquillés, immobile au bord du trottoir, l’air effaré. Elle serre quelque chose que je ne vois pas, les deux mains crispées sur sa poitrine. Elle semble attendre pour traverser la rue. Je poursuis ma route. Soudain, un hurlement de pneus, un choc mat un peu mou, des cris de femmes. Je me retourne : c’est elle qui est par terre, au milieu de la rue. Il y a du sang. Le conducteur a jailli de sa voiture en criant : « Elle s’est jetée ! Elle s’est jetée ! ». Une chaussure a atterri non loin de moi. Je la ramasse pour la lui rapporter. Son tibia fait un angle bizarre. Elle a du sang sur la figure, une blessure à la tête. Je la regarde. Elle est consciente, mais semble totalement absente. Quelques badauds se sont arrêtés. Elle me regarde. On dirait qu’elle me supplie. Elle dit d’une voix faible : « Non … non … non … ».

samedi, 14 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

5

Un petit restaurant pas cher, rue des Marronniers (quartier Bellecour). 

Beaucoup de tables, impression d'être serré en s'asseyant. Je viens de finir l’entrée. Un gars assez épais s’installe en face, à deux tables (la première est vide). Ma première impression, c’est qu’il est ivre. Mais à la réflexion, peut-être est-il plutôt sous neuroleptiques. Pas un mot pour commander : il pose un index mou sur le menu. Ce sera poulet rôti, haricots verts. Il prononce quelques mots pâteux en me regardant. Le personnel est efficace : le monsieur est servi promptement. Alors il regarde son assiette, va pour la prendre, la saisit à deux mains, en verse le contenu entier sur la nappe en papier, puis pose l’assiette tranquillement dessus en levant des yeux vides vers moi. Le patron, les yeux écarquillés, le regarde patouiller avec son assiette, le poulet et les haricots. Personne ne semble faire attention. Il essaie alors de manger avec les doigts, mais abandonne rapidement. Tout d’un coup, de la main côté couloir, il saisit son assiette par le bord, entre le pouce et l’index, la laisse pendre, puis lui donne un mouvement de balancier. Son œil est morne, la paupière basse. Enfin, d’un geste plus énergique, il projette l’assiette vers l'avant en la faisant tourner. Elle tombe sur le carrelage et se brise. Les gens présents regardent à peine. Puis le gars se renverse contre le dossier, ventre en avant, tête en arrière, s’apprêtant visiblement à dormir. Le patron arrive, le secoue et lui crie dans les oreilles de partir sans payer : « Ça fait rien ! C’est pour la maison ! ». L’homme s’ébroue, se lève, s’avance en hésitant vers la porte et s’en va. Il n'a finalement rien mangé. Le patron : « Ah là là ! Quelle époque ! ». Un garçon vient nettoyer la table et le sol.

         Il ne s’est pas passé cinq minutes que s’installe à la même place une femme portant des lunettes très épaisses d'un verdâtre fort teinté. J'arrive à la fin de mon repas. Sans m'adresser un mot ni me regarder, elle se penche pour prendre le sel qui est devant moi, puis saisit ma bouteille d’eau minérale, s’en verse une rasade, boit, puis prend ma carafe de vin rouge, dont elle verse le fond dans son verre. Elle repose la carafe devant elle. Elle ne m'a pas vu.

         Je paie. Je sors.

vendredi, 13 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

4

Place Bellecour, un matin, devant la vitrine de la librairie Flammarion. 

Un clochard est écroulé, tant bien que mal adossé de biais à la vitrine. Sa sébile est renversée, il se bave dessus, il a vomi un peu de son vin, il est dans le cirage. Un autre clochard arrive près de lui. Il est à jeun, lui, et il pique une grosse colère. Il se met à secouer son camarade : « T’as pas honte ? ». Pas de réaction. « T’as vu comment t’es ? T’as pas honte ? ». Il le bourre de coups de poing dans une épaule. « Dis, t’as pas honte de saloper le métier comme ça ? T’appelles ça faire la manche ? T’appelles ça faire la manche ? ».

Note : Il y a belle lurette qu'il n'y a plus de librairie Flammarion place Bellecour : je vous parle d'un temps ... Il n'y avait pas encore de SDF, il n'y avait alors que des clochards.

jeudi, 12 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

3

La salle d’attente du docteur L. à Francheville (banlieue SO de Lyon). Il est 19h.30.

Quand j'ouvre la porte, deux personnes sont assises. Il y a beaucoup de retard. L’homme a une cinquantaine d’années, le visage humble et bon, peut-être pas tant que ça après tout. La femme est énorme et sans âge, ses jambes trop courtes pour toucher le sol se balancent. Vêtue d’une jupe-culotte vert bouteille, son ventre déborde sur ses cuisses. Je crois tout d'abord qu’elle connaît le monsieur, parce qu’elle lui parle sans discontinuer. Quelques sujets, dont je m’aperçois qu’ils reviennent, cycliques, toutes les deux ou trois minutes, avec un silence de vingt secondes entre deux sujets : le retard du médecin, la tambouille du soir, l’heure du bus qu’elle va prendre pour rentrer, l’heure du départ au boulot le lendemain matin, le repas de fin d’année de l’entreprise. Sa vulgarité est totale, désarmante et inattaquable, sympathique mais gênante, car en réalité elle ne connaît pas du tout l’homme à côté d’elle qui, pendant toute la demi-heure que dure la scène, n’a cessé de feuilleter les revues de la salle d’attente en marmonnant « hum » régulièrement, par politesse ou pour être tranquille. Elle ne se gêne pas pour lui tirer la revue quand le titre l’intéresse. Elle me demande : « Et vous, c’est pour quelle heure ? ».

En sortant à l'appel de son nom, elle dit bien fort : « Au revoir, messieurs ! ». Impossible de ne pas lui rendre son salut.

mercredi, 11 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

2

Une charcuterie place de la Croix-Rousse, un samedi matin. 

La petite grosse charcutière sert une vieille dame rabougrie, timide et ridée, tout en finissant de conter à la cliente précédente le détail des terribles ennuis de santé de son mari. Elle coupe, elle coupe, elle coupe le jambon à l’os, sans s’aviser de l’inquiétude qui grandit sur le visage de la vieille dame, qui murmure : « Euh, j’en veux trois, s’il vous plaît », mais pas assez fort pour être entendue. La patronne continue. Le corps de la toute vieille devient nerveux, se crispe, s’agite. Un peu plus fort : « Ça suffit, s’il vous plaît ». Pas de réaction : la charcutière débite les tranches en continuant de se plaindre. Alors, à plusieurs reprises et de plus en plus fort : « Eh, ça suffit ! ». On est à six bonnes tranches. La charcutière, interrompt enfin son geste, emballe la marchandise, encaisse, parlant toujours. La toute vieille dame paie, met le paquet dans son cabas, et puis elle se retourne vers une aussi vieille, sans un mot, mais avec un regard et un sourire d’une gentillesse immense qui excuse l’étourderie de la charcutière qui a tellement de soucis.

mardi, 10 septembre 2019

DIX CONVERSATIONS A RETENIR

1

Un café, place Rivoire, au chevet de Saint-Nizier. 

Le patron est imbibé, dodeline de la tête, sourit aux anges, mais n’a pas l’air ivre. Sa main ne tremble pas pour verser le énième canon à mon voisin de comptoir qui, lui, atteint l’épaisseur d’un blindage correct. Entre un petit homme, visage bouffi et nettement couperosé, la casquette en arrière, mains enfoncées dans les poches, le journal bien serré sous l’aisselle droite. Pas un mot en s’approchant du comptoir. « Bonsoir, M. Marius ! », lance le patron. Il sort un verre à pied, le pose devant le client, le remplit de rouge. M. Marius ne fait pas un geste. L’œil à mi-hauteur des alcools en face de lui, on dirait qu’il contemple. Puis son regard tombe sur le verre. Marius le saisit de la main gauche, le vide lentement en une seule lampée, la pomme d’Adam remontant plusieurs fois. Une fois le verre vide, il contorsionne son bras droit pour extraire la monnaie de sa poche sans lâcher le journal, dépose la somme en silence, remet la main en poche, se retourne avec difficulté, franchit la porte en s’efforçant de contrôler. « A demain, M. Marius ! », lance le patron.

jeudi, 01 août 2019

VIALATTE ET LES VACANCES

L'évadé rattrapé et l'évadé perpétuel.¹

Je n’hésite pas à la [la recette] répéter. Il faut passer des vacances de pluie dans des endroits humides et noirs, au bord d’un canal latéral (les canaux latéraux ont leur vertu magique), par exemple dans quelque cave d’un faubourg de banlieue minière, en inventant des jeux simples et monotones qui puissent se jouer avec la houille ou l’anthracite, et sur le soir (je parle pour les dames) tricoter, comme font les Bretonnes, sous un parapluie, sur le seuil, quelque pull-over de laine noire pour les orphelins d’un homme-tronc. Rien n’empêche non plus, entre-temps, de regarder, par le soupirail, tomber l’averse ou passer à pas lents le cheval du corbillard dont l’écurie est proche, entre l’écluse où se suicident les comptables, et le terrain vague où l’usine voisine empile ses autos écrasées.

         Et pourquoi ne peut-on donner une recette plus belle et plus simple ? D’abord parce qu’elle est peu coûteuse ; on trouve généralement dans les banlieues minières des caves à très bas prix ; ou alors des celliers ; voire des cages à lapins de peu de valeur commerciale ; mais ensuite et surtout parce qu’elle répond au vœu le plus profond de la nature humaine. De quoi l’homme rêve-t-il ? D’évasion. Le bureau lui pèse et l’usine le tourmente, le H.L.M. le rend neurasthénique, le va-et-vient dans le métro lui donne le mal de mer. Il veut changer, il désire autre chose, il aspire à des horizons ; des cocotiers, des plages, que sais-je, des archipels polynésiens. Des femmes sauvages qui nagent avec des colliers de fleurs. Il ne les a pas depuis un mois, parfois quinze jours, qu’il doit rentrer. Il retrouve son usine, son bureau, ses dossiers, son porte-parapluie bleu ciel, sa plante verte, ses charentaises, il est complètement écœuré. Les vacances furent un rêve, le travail lui est une prison. C’est un évadé rattrapé. Au lieu que le sage qui a pris sagement des vacances de pluie dans les conditions que je conseille, sort de sa cave avec une frénésie de travail, il ne pense qu’à retrouver le décor de sa vie, il rêve de la réalité comme d’une espèce de conte de fées, l’usine lui semble un paradis, il prend le concierge pour saint Pierre et le chef de bureau pour le bon Dieu. Ce n’est pas, comme l’autre, un évadé de quelques semaines, c’est un évadé perpétuel. Il vit dans la vie comme dans un songe.

¹Note : le titre du texte n'est pas d'Alexandre Vialatte.

***

Je ne sais pas vous, mais moi, je suis renversé par "tricoter, comme font les Bretonnes, sous un parapluie, sur le seuil, quelque pull-over de laine noire pour les orphelins d'un homme-tronc".

lundi, 22 juillet 2019

VIALATTE ET LES JOURNALISTES

L'été est propice à la révision des Chroniques d'Alexandre Vialatte.

J’ai dit hier combien je suis horripilé par le choix des « sujets » qui remplissent trop souvent les bulletins d’information, journaux écrits, radiophoniques ou télévisés. Il semblerait qu’Alexandre Vialatte n’éprouve qu’une estime modérée pour la profession même de journaliste, cette sorte de chien de chasse toujours la truffe au vent qui court après l’événement. Il y a quelque chose de désespérément futile et de futilement désespéré dans cette recherche inlassable et jamais aboutie de la réponse à la vaste question que se pose, taraudé par le doute, l’homme qui s’ennuie : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Si sa vie était pleine, il se contenterait d'exister.

Le problème essentiel du journaliste est précisément qu’il se passe quelque chose à tout moment et en tout lieu. Cela n’aide pas l’esprit humain à se faire une idée bien nette du sens de la vie. Le journaliste, en désespoir de cause et poussé par son rédac’chef, se rabat en général sur ce qu’il suppose devoir intéresser le lecteur. Eh oui, il faut vendre. Il faut bien vivre.

Trop souvent hélas, il s’imagine que ce qui intéresse le lecteur, c’est le lecteur lui-même. Il s’ensuit que le journaliste ordinaire finit par lui tendre non les clés de compréhension du monde qui l’entoure, mais une sorte de miroir. On appelle ça "répondre à la demande", "se mettre à la portée". La "loi du marché", quoi. Ce faisant, la presse d'information oublie que son vrai lecteur ne veut surtout pas qu'on lui serve un produit dont les caractéristiques ont été déterminées par de savantes enquêtes marketing : il attend des éléments de connaissance précis. C'est dire qu'en termes d'altitude, le niveau général de la presse d'information se rapproche du niveau de la mer (certains répondront avec raison qu'il s'en passe aussi de belles, au niveau de la mer !).

La prose d'Alexandre Vialatte, au contraire, s'élève vers les sommets : il ne saurait s'abaisser à dire que, pour lui, l'activité de l'homme, qui motive et induit la trajectoire du journaliste, est étonnante de petitesse. Vialatte possède au plus haut point l'art de laisser deviner (sans que jamais ce soit formulé), par la seule énumération d'éléments juxtaposés, ce qu'il convient de penser de l'ensemble. Jugement d'une grande justesse, irréprochable courtoisie, cette élégance, cette subtilité s'appelle littérature.

Pauvres journalistes, finalement.

***

La presse indiscrète.

L’homme s’est, de tout temps, intéressé à l’homme. A ce qu’il dit, à ce qu’il fait, à ce qu’il voudrait qu’il fasse. Il lui écrit des lettres anonymes, il le traîne en justice. Il « este » contre lui, comme disent les mots croisés. Il lui déclare des guerres mondiales, il le pend, il le brûle, il veut savoir ce qu’il fait, ce que mijote le voisin, ce qu’en a dit sa belle-sœur, pourquoi le mariage s’est fait, pourquoi il ne s’est pas fait, où le sous-préfet est allé en vacances, et pourquoi la chaisière a mis un chapeau neuf. Toutes ces choses le passionnent. Il cherche à les savoir. Telle est l’origine de la presse. Elle lui raconte l’homme tous les matins, les dictateurs barbus, les Chinois en colère, les gens qui ont été brûlés vifs, la lune de miel du garçon-coiffeur qui a épousé la grande chanteuse, et ce qu’a dit M. Marcel Achard en distribuant les prix de vertu. Il y prend un plaisir extrême. Il apprend en même temps le temps qu’il a fait la veille, la meilleure marque de chaussettes, comment on peut gagner du temps en faisant sa lessive la nuit, et « Ce que j’ai fait de plus scandaleux » par la vedette du film à la mode. Tous ces renseignements lui bourdonnent dans la tête. Il sait comment le coureur Robic ouvre le robinet de sa baignoire, se savonne, se rince et s’essuie, et qu’au sommet de la fameuse côte qui décidait de la énième étape, Antonin Magne a dit très nettement : « Il fait chaud ». Il est frappé par la justesse d’un tel propos. Il le rapporte à son chef de bureau. Il s’émerveille de voir les grands hommes aussi simples. Il vit à l’échelle planétaire une vie multipliée par tous les événements. 

*** 

Ces événements, qui les raconte ? Le journaliste. Qui distribue tous les matins à l’homme à jeun ce pain de l’événement nécessaire à sa faim ? Le reporter, l’envoyé spécial. Car l’homme ne vit pas seulement de pain au sens où l’entend le boulanger, mais aussi du récit des événements de la veille. Et c’est pourquoi le monde est couvert de journalistes qui vont et viennent dans tous les sens, les uns à bicyclette, les autres en avion, d’autres encore à motocyclette ou dans les rapides automobiles qui volent à la vitesse du vent ; certains même en hélicoptère. Ils empruntent les téléphériques, les autostrades et les routes nationales. On les trouve sur les cimes et les chemins vicinaux, les sentiers de chèvres et les pistes routières, à des hauteurs vertigineuses, parfois aussi, comme en Hollande, bien au-dessous du niveau de la mer. Ils montent sans peur dans les ballons sphériques. Pendus au bout d’un parachute, ils filment les parachutistes ; lancés à ski sur une pente redoutable, ils filment les champions du ski. On les trouve dans les sous-marins, dans les brousses des coupeurs de tête et dans l’igloo de l’Eskimo canadien. Le thermomètre est descendu à moins 60 ? Ils n’en ont cure ; ils glissent vivement sous leur chemise un vieux numéro de Paris-Soir pour se protéger la poitrine et continuent à photographier le chasseur de phoque, le chien de traîneau, le veau marin et l’Evêque du vent. Pour avoir le genou plus à l’aise, ils portent une culotte de golf et mettent un costume à carreaux. Ils se cachent dans une valise en fibre végétale pour filmer les grands événements.

C’est ainsi qu’ils peuvent satisfaire les exigences de la curiosité des hommes. (Car l’homme a commencé par la curiosité, qui le fit chasser du Paradis terrestre, et ne se survit, dans son grand âge, que grâce à elle. C’est son premier et dernier péché.) 

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On aurait tort de croire que tous les journalistes portent un veston à carreaux. D’autres s’habillent comme Fantômas, avec une cape et un haut-de-forme, pour assister à la première de toutes les pièces dans des théâtres illuminés. Ensuite, cachés dans les coulisses, ils surprennent les secrets des acteurs. Le lendemain matin, dans leurs chroniques, ils font la gloire des dramaturges et racontent les plus beaux divorces, et même quand ce n’est pas vrai c’est rudement bien inventé, et les actrices sont très contentes. D’autres encore se dissimulent à la Chambre des députés pour révéler les dessous de la politique mondiale et d’autres au Palais de justice pour pouvoir raconter les meurtres les plus drôles. D’autres encore composent des mots croisés, des logogriphes et des charades pour charmer les loisirs de l’homme. D’autres enfin organisent des concours où le lecteur peut gagner un superbe lapin. Aussi la presse a-t-elle toutes les faveurs de l’homme. Elle lui est devenue indispensable. Le journaliste est l’homme de l’avenir.

Il est aussi l’homme d’un long passé au cours duquel il n’a cessé de se répandre en habiles reparties, et même saillies ingénieuses. Jean-Paul Lacroix a réuni trois cents pages de ces mots d’esprit.

Ils sont tous meilleurs les uns que les autres.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

La Montagne, 25 février 1968.

Chronique choisie par Ferny Besson, figurant dans Profitons de l'ornithorynque, Julliard, 1991.

***

Note : je ne ferai pas l'injure au lecteur d'indiquer d'où sortent les quelques vignettes qui servent d'illustration à ce billet.

samedi, 20 juillet 2019

VIALATTE ET LA CHALEUR

Parcourant, en façon de révision estivale, les chroniques d'Alexandre Vialatte compilées par sa grande amie Ferny Besson et publiées par la maison Julliard (treize volumes, je crois), il m'arrive de tomber, une fois de plus ébahi (mais c'est toujours une fois de plus et toujours ébahi), sur quelque aperçu saisissant de bon sens et de vérité, à propos de quelque curiosité littéraire ou esthétique, condensé dans une formule définitive. 

Cette fois, c’est dans Pas de H pour Natalie (Julliard, 1995) que j’ai trouvé la pépite. A propos de Céline, ce pestiféré. Il est en train de parler des grands maîtres en littérature. Qui sont marqués d’une propriété étonnante : ils sont « réconfortants », ils offrent un « schnaps aux autres hommes », il y a, dans leur écriture « quelque chose de roboratif ».

Attention : « Ce réconfort peut se trouver dans le plus noir pessimisme s’il est inspiré par autre chose qu’une mécanique à fabriquer des mots. Quoi de plus décourageant, objectivement, que Céline ? Quoi de plus amer que sa vision des hommes ? Quoi de plus malodorant que ses châteaux de bouse de vache qui se reflètent dans un flot de purin ? Mais ils sont si monumentaux, il a fallu pour les bâtir tant d’enthousiasme, de verve, de génie créateur, qu’il emporte l’admiration, le rire, le déchaînement lyrique ».

Et c’est là que je fais mon pointer de pure race, vous savez, ce chasseur qui, quand il renifle le faisan blotti dans le buisson, s'immobilise de façon si soudaine qu'il semble changé en statue de pierre : je marque l'arrêt, pile en sursaut  : « D’autant plus qu’une telle amertume ne peut être le fait que d’une égale déception, et pour être tellement déçu il faut s’être fait des hommes une idée bien grandiose. Il faut les avoir trop aimés. »

Là je dis : admirable de justesse. A peine quelques mots, et voilà Céline tout entier, avec sa littérature du dépit amoureux, de la rage du déçu qui ne cesse d’injurier son idéal, parce qu’il lui en veut à mort de n'avoir pas tenu ses promesses, pire : de s'être désintégré sous ses yeux, laissant l'adolescent exalté devant le cadavre puant du paradis promis. Une leçon d'analyse littéraire : au cœur du sujet, sans contorsions cérébrales.

Et Vialatte élargit son propos : « Résumons-nous : si, comme le disait Gide, ce ne sont pas les bons sentiments qui font la bonne littérature, c'est tout de même, de façon ou d'autre, le cœur qui passionne le débat. Il faut que le lecteur sente derrière le talent je ne sais quelle épaisseur ou quelle chaleur humaine, quelle vitalité contagieuse, quel "amour" disait Goethe (j'aimerais dire "allégresse").

          Il y a des œuvres et des auteurs, qu'on touche comme des serpents ou comme des mécaniques ; ils refroidissent la main comme le fer ou le boa. Je crois que les grands auteurs sont les grands mammifères : ils ont le sang chaud, le poil fourni, la robe luisante. Touchez-les en hiver, la main revient réchauffée.

             Pourquoi tant d’œuvres passent-elles si vite malgré le vernis du badigeon, ou même le papier à fleurettes, malgré le talent pour employer le mot qui convient ? C'est qu'il est tendu sur du vide, sur un lattis, ou sur un mur lépreux. On ne sent pas, sous cette pellicule, le frémissement du cuir, la chaleur animale. Si vous tapez dessus, le papier crève. Au contraire, attrapez Dickens, Rabelais, Saint-Simon ou Montaigne ; frappez fortement sur la croupe, et c'est comme un grand cheval qui se met à marcher ; la vapeur lui sort des naseaux, son pas égal et fort fait résonner le village ; montez dessus et vous irez loin. »

Alexandre Vialatte évoque ensuite, pour illustrer son espèce de théorie littéraire (Vialatte n'a pas de théorie littéraire, mais une attitude morale, en fin de compte), la personne de Marie-Aimée Méraville, qui vient d'être enterrée à Condat : « Courageuse, modeste, auvergnate », femme obscure et bel écrivain qui a enseigné toute sa vie à Saint-Flour, pour qui il éprouve de l'admiration, pour la raison même qu'il vient de développer. « Je ne sais, mais la plupart des morts tendent aux vivants, du fond de la tombe, une main glacée. Méraville leur tend une main chaude. » Le vrai lecteur est une caméra thermique.

On n'arrive pas à définir ce qui donne à une œuvre l'animation de l'existence palpitante. Mais quand on est en présence, on le sait, point, c'est tout. Mine de rien, en quelques mots, Alexandre Vialatte vient de répondre à la vieille question : « Qu'est-ce que la littérature ? – C'est la chaleur animale. »

***

"Considérations sur la tombe de Marie-Aimée Méraville" est paru dans La Montagne le 24 septembre 1963.

vendredi, 19 juillet 2019

VIALATTE ET LA MUSIQUE CONTEMPORAINE

Ce que c'est que le hasard, quand même. J'écrivais il n'y a pas longtemps (30 juin) un billet sur la musique contemporaine dans son rapport avec le siècle qui l'a vu naître. Et puis voilà-t-il pas que je tombe sur un article d'Alexandre Vialatte traitant du même sujet. Pas besoin, n'est-ce pas, de vanter le talent supérieur du maître pour emballer le sujet dans un papier aussi chamarré que cinglant, et énoncer quelques vérités de bon sens dans un domaine où le commentateur moderne préfère s'enivrer de mots, de phrases et de formules aussi abstraits et savants qu'amphigouriques (« on l'a successivement traité par la ruse et le vocabulaire », dit très justement Vialatte).

Les discours sur l'art d'aujourd'hui (musique, peinture, etc.) ont tellement tendance à s'enrober d'une écœurante gélatine conceptuelle puisée dans les usines à produire de l'intelligence et du savoir en conserve qu'on est tout étonné de lire, sous la plume de Vialatte, que « le bruit est resté lui-même, avec aggravation ». Non, le bruit n'est pas devenu musical : il est resté lui-même. Il ne pouvait pas faire autrement. Marcel Duchamp et Pierre Schaeffer – les premiers très grands paresseux de l'art moderne (Andy Warhol aussi, qui déclarait : "J'aimerais bien peindre, mais c'est trop difficile".) – ont beau dire : il ne suffit pas de nommer n'importe quel objet "œuvre d'art" ("ready made" chers à Duchamp) ou n'importe quel bruit "musique" ("objets musicaux" chers à Schaeffer) pour faire de l'art ou de la musique. Depuis ces individus, il ne s'agit plus de se rendre maître d'une technique mise au service de visions personnelles, il s'agit d'avoir des idées vendables.

Dans l'univers sonore, les êtres s'inscrivent dans une hiérarchie : tout en bas de l'échelle, il y a les bruits, provoqués par la matière brute et les événements naturels ou les actions humaines. Au-dessus se trouvent les sons émis par les êtres vivants, le langage, les aboiements, les meuglements, les roucoulements (ça, c'est pour faire plaisir aux anti-spécistes). Au sommet se trouve la musique, qui met de l'ordre dans les sons pour le plaisir des hommes. Et au sommet de la musique, il y a la mélodie. Dire qu'un bruit est de la musique, c'est juste une imposture.

Ce texte est réconfortant. Il me confirme dans mon idée : il est parfaitement logique que, dans un siècle de moins en moins fait pour l'homme, la musique (je parle de la "grande") ait oublié qu'elle aussi était faite pour l'homme. Je ne sors pas de là : il n'y a pas de bruits dans la musique (mais des instruments exclusivement réservés à l'usage musical), il n'y a pas de musique sans mélodie, il n'y a pas de mélodie sans visage humain. Je me demande si le texte qui suit n'est pas venu à Vialatte après l'audition de Déserts d'Edgar Varèse (voir ci-dessous l'allusion au "tambour à cordes").

***

La vie doit-elle être un film muet ?

On a passé au Conservatoire, le mois dernier, le concours de cloche de vache. Ce tintement rustique s’est ajouté aux vacarmes de la cité. Mais la cloche de vache n’est pas un instrument qui puisse se suffire à lui-même : on n’en joue qu’avec le tam-tam, le gong, la cloche classique et le tambour de basque, deux grosses caisses à pédales, une caisse claire à deux tons, la cymbale suspendue, le triangle et les castagnettes. Et ce n’est là que la batterie ! Elle s’emploie avec cinq timbales, un xylophone à cinq octaves et le vibraphone électrique. Et ce n’est là que ce qu’on a demandé au concours du Conservatoire. Le même homme, dans la pratique, ajoute à tous ces instruments le temple-bloc, le tambour militaire, le tambour chinois, la cymbale à pédale, les bongos, le tambour à cordes (avec lequel on imite le lion), le wood-bloc, la crécelle, le fouet. Il n’y manque que le bloc-évier, l’arrache-noyaux à charnière et la machine à décerveler. Qu’on imagine seulement quinze musiciens s’entraînant à ces fêtes peaux-rouges dans un hôtel pour personnes nerveuses entre minuit et deux heures du matin ! Qu’on songe qu’il y a des phobiques qui ne supportent pas le tam-tam, des déprimés qu’agace la cloche de vache et des maniaques qui sont indisposés par le rugissement du lion.

Voilà pourtant où nous en sommes : la civilisation du bruit.

Arts a jeté les hauts cris, il y a quelques années. Des remèdes ont été tentés. Michel Magne a failli sauver la situation : il avait inventé la « musique inaudible » pour travailler les nerfs sans bruit. Malheureusement, elle ne va pas sans harmoniques. Et les harmoniques de la musique qui ne s’entend pas font un vacarme épouvantable. Pour bien entendre le silence de cette musique, il faut que l’oreille aille le chercher sous une telle épaisseur de fracas que beaucoup de vaillants se sont découragés (aussi a-t-il inventé cette année la musique qui, disent ses programmes, paraît meilleure à ceux qui ne savent pas la musique). Après la musique pour les sourds, la musique pour les durs d’oreille. Mais cela nous rapproche-t-il vraiment d’une solution ?

Il y a la musique concrète qui a fait entrer dans la musique le bruit de casserole, l’arrivée d’express et le tonnerre du seau à charbon. Devenant musicaux, ces bruits auraient dû acquérir je ne sais quoi de mélodique : « la musique est le moins inharmonieux des bruits », c’est une constatation de Goethe. Il n’en fut rien.

On inventa le sifflet pour chien. A ultrason. Le chien seul l’entend. Mais c’est une solution partielle.

Enfin on supprima le klaxon. C’est une solution limitée.

Que faire de plus ?

On a désincarné le son. Il s’est rattrapé sur l’harmonique ; on l’a décrété musical, il a envahi la musique ; on l’a traité successivement par la ruse et le vocabulaire, aucune lessive ne l’a déteint. Le bruit est resté lui-même, avec aggravation [c'est moi qui souligne].

Restait à le traiter par la science. On l’a donc rendu scientifique. On a mis le silence en courbes et en diagrammes. On s’est servi d’un tampon vaseliné et d’un chaudronnier de cinquante ans, on a comparé des tampons avec vaseline et sans vaseline, des chaudronniers de trente et cinquante ans, des chaudronniers intermédiaires, que sais-je ? des tonneaux de sableurs (c’est un vrai roman d’aventures), on a noyé tout ça dans l’expression savante, le « phone », le « spectre », le « décibel » ; bref, on a mesuré le silence ; on l’a créé en laboratoire ; on l’a obtenu par l’éprouvette ; il ne reste plus qu’à le reproduire dans l’industrie.

Comment ? Si vous voulez le savoir, lisez La Lutte contre le bruit.

Je n’en recommande pas le français. Les ingénieurs et les médecins se sont créé une sorte de langage qui a quelque chose de satanique (« Le vice de Satan est la solennité »). Autant ils sont clairs et précis dans l’explication scientifique, autant ils nous étonnent par leur complication pour dire les choses les plus simples du monde. J’entre en admiration lorsque je considère de quelle façon majestueuse on peut dire que le bruit casse les oreilles de l’homme [c'est moi qui souligne], de quelles autorités mondiales ont peut appuyer si peu de chose, de quelles résonances pascaliennes on peut le faire retentir. Pour constater que l’homme a besoin de repos il ne leur faut pas moins de six lignes, on les sent près de citer l’Ecriture, ils vont chercher leur souffle au fond de l’estomac.

En revanche, quelle ingéniosité dans l’étude des trépidations, quelle richesse dans l’information, quelle élégance dans les diagrammes, quelle invention dans l’expérience ! Résumons-nous, quelle poésie ! Ce qui confond l’esprit, c’est le nombre stupéfiant de chaudronniers mâles que peut consommer l’acoustique. La médecine emploie le cobaye, l’acoustique emploie le chaudronnier. Elle l’expose vingt-quatre ans au bruit de son métier, ou trente et un (page 49), trente-cinq, trente, vingt-cinq, quarante-sept (page 50), pour évaluer sur un graphique son affaiblissement auditif ; rien ne lui coûte, s’il le faut elle l’exposera cent ans. Elle lui fourre du coton dans les oreilles et dresse une autre courbe ; il y a des courbes de chaudronnier avec coton et de chaudronnier sans coton, avec vaseline et sans vaseline, avec coton sur la vaseline, avec vaseline sur le coton. C’est prodigieux. L’acoustique sait toute chose : le « rail normal », le « rail chantant », comment le chien rêve quand le son s’interrompt plus de vingt-deux fois par minute (ce qui est beaucoup plus dangereux que le son continu), et que le silence peut réveiller un homme. (Il faut tout lire : c’est passionnant.)

***

Vialatte n'a pas compris la musique contemporaine. Pour une raison simple : il n'a pas compris son époque. Je veux dire évidemment qu'il en a compris l'essentiel et la nature profonde, mais qu'il n'en a pas accepté les aspects désolants ou répugnants. Il le dit, certes, avec une immense classe et une grande élégance, mais c'est pour mieux cacher sa fureur face à la bêtise et à la déshumanisation. Aucun être ne peut se prétendre humain et civilisé s'il peut admettre qu'on qualifie de "musique" le règne du bruit, de la dissonance systémique et de la violence auditive. (ajouté le 8 août)

Ce texte figure dans Profitons de l'ornithorynque (Julliard, 1991, pp.246-248). A l'origine, il a été publié dans la N.R.F., à une date qui n'est malheureusement pas précisée.

vendredi, 12 juillet 2019

QUAND HOUELLEBECQ PARLE

Il s'appelle Michel Houellebecq. C'est probablement la raison qui a permis à sa tribune d'accéder à l'honneur d'être publiée dans les colonnes du Monde daté 12 juillet 2019. S'il s'était appelé Tartempion ou Frédéric Chambe, le papier aurait fini à la poubelle sans même avoir été lu (quoique ...). Et de quoi parle Son Excellence Houellebecq ? De l'affaire Vincent Lambert.

Et qu'est-ce qu'il en dit, Houellebecq, de l'affaire Vincent Lambert ? Pour parler franchement, je me dis que l'auteur des Particules élémentaires et de La Carte et le territoire a écrit des choses plus intéressantes. Qui a tué Vincent Lambert ? Pour Houellebecq, c'est sûr, c'est l'Etat français. Pour moi, affirmer ça d'entrée (c'est la première phrase), c'est dire une connerie. Ce n'est pas la seule. Dans l'ensemble, le texte donne l'impression de partir dans plusieurs directions. Une question de composition, apparemment : non seulement les considérations se réfèrent à des registres hétérogènes, mais beaucoup manquent à mon avis de pertinence.

La première affirmation qui me semble juste arrive en haut de la troisième colonne de la "tribune" : « Il m'est difficile de me défaire de l'impression gênante que Vincent Lambert est mort d'une médiatisation excessive, d'être malgré lui devenu un symbole ...». 

Le plus bizarre, c'est qu'à aucun moment Houellebecq ne parle de l'aspect religieux de l'affaire. Remarquez qu'il ne fait qu'emboîter le pas à l'immense cohorte des journalistes qui ont eu à en rendre compte. Il est ahurissant que l'appartenance des parents au courant intégriste du catholicisme ait pu être mentionnée sans que jamais ou presque ne soit évoquée la secte qui était à l'origine de l'acharnement procédurier des parents de Vincent Lambert. Ce sont bien ses parents, soutenus par l'argent et le militantisme d'un groupe de fous de Dieu, qui ont fait de l'agonie de Vincent Lambert un spectacle pornographique abondamment relayé par des médias tant soit peu charognards.

Dans les journaux, on a pu lire qu'il s'agissait d'un conflit familial. C'est sans doute vrai, mais la toile de fond, qu'en avez-vous fait, messieurs les journalistes ? Pourquoi n'a-t-il jamais été dit qu'on assistait à une véritable offensive judiciaire de l'intégrisme religieux le plus fanatique ? 

Le papier de Michel Houellebecq glisse niaisement sur cette réalité. Il a perdu une occasion de se taire.

Voilà ce que je dis, moi.