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vendredi, 24 mars 2017

FAIRE BARRAGE AU F.N.

Il m’est impossible de comprendre pourquoi dix millions de Français ont passé la soirée de lundi 20 mars devant leur télé. Cet appétit dévorant qui pousse une telle masse de gens à se jeter sur un tel plat de nouilles flasques me paraît proprement ahurissant. Vraiment, voilà les gens que les citoyens osent consentir à croire dignes de gouverner la France ? Eh bien franchement, le tableau n’est pas joli-joli et laisse entrevoir un avenir qui est tout sauf rassurant, quel que soit l’élu. Une population vautrée devant ce paysage de ruine, franchement, de quoi avons-nous l'air ?

Je sais bien que la perspective de voir la Le Pen accéder au trône présidentiel est très inquiétante. Mais soyons sérieux : comment en est-on arrivé là ? Au lieu de beugler « Au secours ! » devant la menace et d’appeler à « faire barrage au Front National », comment ne voit-on pas que si la Le Pen n’a jamais été aussi près du pouvoir, c’est que les politiciens des deux bords, droite et gauche réunies, l’ont bien voulu. Non, disons carrément qu'ils ont tout fait pour arriver à ce moment, parce qu'ils ont perdu de vue le sens de l’Etat à mesure qu’ils prenaient goût à l’exercice du pouvoir.

Comment ne voit-on pas que le succès de ce parti (qui n'est pas, en fin de compte, un parti politique, mais une petite entreprise qui n'aspire qu'à grossir), sur lequel la même famille règne depuis le début, a été fabriqué de toutes pièces par la veulerie, l’incompétence, et parfois la vilenie des deux forces qui se partagent le pouvoir depuis quarante ans. Si le Front National semble (je dis "semble") à même aujourd’hui de l’emporter, cela découle logiquement, presque mécaniquement de cette longue pratique. Au pays des Lilliputiens politiques, les nains sont rois. La décomposition à l’œuvre dans le fumier de la vie politique française produit nécessairement l’odeur Le Pen.

Plutôt que d’appeler au secours (qui répondrait à cet appel ?), c’est un cri de colère qui aurait dû s’élever à l’encontre de cette classe politique devenue, au fil du temps, une caste, pour ne pas dire une mafia, avec ses conventions tacites, ses us et coutumes, ses adoubements, ses calculs, ses marchandages. Les membres de la confrérie ont eu le temps de tisser des relations avec tous ceux qu’ils estimaient en mesure de favoriser leur réélection, hommes d’affaires, hommes d’influence, hommes des médias, professionnels de la communication, etc.

Qu’appelle-t-on un « système », ce mot  tant prisé de tous les candidats qui se proclament en dehors ? Je le définirais comme un réseau d’interdépendances si serrées que toutes les pièces de la machine fonctionnent solidairement, puisque chacune a un besoin vital de toutes les autres pour que l'ensemble fonctionne : l'existence lubrifiée de chacune conditionne la pérennité de toutes les autres. C'est ça, un « système ». On dit que toutes les pièces « se tiennent ». Les individus n’y peuvent rien : c’est une structure.

C’est précisément le tableau que nous avons sous les yeux, institutions comprises, dont chacun a appris à respirer l’air et à mettre en œuvre à son profit les leviers qu’elles offrent. A cet égard, tous les candidats sont partie intégrante du « système » qu’ils se plaisent à dénoncer, même Poutou et Arthaud, dont le but est avant tout de fidéliser leur clientèle, maigre par nature, voire étique, pour ne pas dire cachectique (prononcer "kakektik").

A cet égard, tout le monde a bien raison de dénoncer le « système », mais on se garde en général comme de la peste d’en formuler les conséquences logiques. C’est tout le « système » qu’il faudrait mettre à bas. La colère et le dégoût que devrait inspirer le paysage politique français ne s’adressent donc pas aux individus, même si certains d’entre eux ont des comportements particulièrement répugnants.

Colère et dégoût ne devraient pas non plus, si l’on était un peu lucide, mettre la Le Pen en position d’être choisie : ce n’est pas d’elle que peut venir le renouvellement, tant elle a d’impatience de chausser les pantoufles du « système », pour le faire fonctionner à son profit et à celui de ses amis,  quitte à ruiner le pays que celui-ci structure (comme le promet son programme). La colère et la haine, disait le cardinal de Retz, ne doivent pas étouffer la réflexion ni l'intelligence.

Alors quoi ? Fonder la « sixième République » ? Mais la République dont les révolutionnaires de 1792 ont accouché était ardemment désirée par tout un peuple. En 2017, où est le peuple ? Quelles sont ses attentes ? Comment se porte-t-il, moralement et intellectuellement ? On me dit que les sondages accordent toujours à Fillon un socle incassable de 18-20% d’électeurs qui lui restent fidèles malgré tout ce qu’on sait du personnage. C’est ça, le peuple français, vraiment ?

Après l’affaire OM-VA (1993), on a bien vu Jacques Mellick réélu à Valenciennes, comme s’il n’avait rien fait. Et ne parlons pas de Levallois-Perret et des réélections constantes de Balkany, ou de Corbeil-Essonnes et de Serge Dassault, deux adeptes du clientélisme à l’état aigu, et du ver corrupteur dans le fruit national. Un peuple qui se laisse acheter en échange de quelques babioles ne mérite-t-il pas son sort ? Que veut aujourd’hui le peuple français, pour autant qu’il existe ? Le sait-il lui-même ? Comme on le voit, il n’y a pas que la perspective Le Pen qui m’inquiète : le "peuple français" (que plus personne de sérieux n'ose invoquer) n'est guère rassurant non plus.

Qui, aujourd’hui, a la moindre idée des ressorts sur lesquels il faudrait agir pour sortir de cette énorme pataugeoire ? Qui, aujourd’hui, est à la dimension du problème ? Sans parler de susciter l’unanimité, sans en appeler à je ne sais quel "homme providentiel", autour de quelle « idée de la France » un homme avisé aurait l’intelligence, l'envergure, la force et l’audace de fédérer ne serait-ce qu’une majorité de Français autour de sa vision ? Ce qu'on appelait en d'autres temps un caractère ? Je veux dire un homme d'une trempe à se faire des ennemis de haute qualité, non des roquets de caniveau mordeurs de mollets ? Larrouturou ? Asselineau ? Cheminade ? Dupont-Aignan ? Soyons sérieux. Quant aux cinq du « débat » du lundi 20, je n’ai aucune envie d’épiloguer.

« Il n’est pas de sauveur suprême / Ni dieu, ni césar, ni tribun », dit un vieux tube de la chanson populaire, que les chœurs ouvriers entonnaient autrefois à la fin des banquets copieusement arrosés de rouge (liquide ou claquant au vent) et des grandes cérémonies. Mais on ne saurait se passer de ce que j’appellerai faute de mieux « volonté collective » (laissons de côté J.-J. Rousseau et sa "volonté générale").

Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas là, la cause première du mal dont souffre la France. Un pays où triomphe la lutte de toutes sortes de « minorités » pour la « reconnaissance de leurs droits » (je ne refais pas la liste des auteurs de la grande fragmentation, qui figurent parmi les méchants), un pays où trop de monde a perdu de vue le principe national, seul socle assez homogène et rassembleur, disons-le : un pays où règne une telle discorde est pris entre tant de forces centrifuges que je ne vois pas comment qui que ce soit pourrait le faire sortir de la nasse.

"Faire barrage au Front National" n'est aujourd'hui que le minable refrain qui résulte du minable comportement de toute une caste de complices, qui se sont de longue date partagé le pouvoir et les places. Le constat effrayant d'une longue imposture. Comme disait ma voisine Mme L. quand on avait bénéficié d'un très beau temps pendant plusieurs jours d'affilée : « On va l'payer ! ».

Mais sans doute ne suis-je qu'un innommable décliniste, un défaitiste odieux, un fataliste cloacal.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : ainsi Fillon se lance dans la surenchère. Son but : attiser le feu de la haine. Voilà qu'il accuse Hollande d'entretenir un "cabinet noir". Il s'appuie, pour l'affirmer péremptoirement, sur Bienvenue place Beauvau, un livre écrit par trois auteurs, journalistes, dont deux du Canard enchaîné. L'un de ces deux, Didier Hassous, vient de démentir catégoriquement. Il a déclaré publiquement qu'il est impossible, dans ce livre, de trouver la moindre trace du moindre complot ou du moindre "cabinet noir", et que si celui-ci existe, c'est exclusivement dans le cerveau de François Fillon.

Flagrant délit de mensonge, donc ! Dieu sait pourtant que je n'aime pas François Hollande, mais il faut comprendre que l'accusation de Fillon est une pure et simple stratégie de la destruction, sans doute inspirée par l'expérience acquise sous Sarkozy, qui était spécialiste en matière de clivage et d'hostilité entre les groupes sociaux. Cela sert autant à enfumer qu'à galvaniser les troupes avant l'assaut. La logique de cette stratégie, si elle est poussée jusqu'à son terme, ce n'est rien d'autre que la guerre civile. Bravo, le présidentiable.

Je me trompe : le "cabinet noir" existe bel et bien : dans la Rubrique-à-brac de Gotlib.

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On ne sait pas assez que le vieux Gepetto, avant sa marionnette chérie Pinocchio, avait fait un premier essai, mais complètement raté sur le plan moral. Voilà où finira l'infect garnement. Jean-Henri Fabre (1823-1915) est un célèbre entomologiste. Avis à tous les infects garnements ! Ils finiront dans le "cabinet noir" de Monsieur Jean-Henri.

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jeudi, 23 mars 2017

D’ASTÉRIX AU MONT LINGE

Après Saint-Simon, voici un autre grand amoureux de la France et de sa langue, à laquelle il n’a cessé d’édifier un monument digne d’elle. « En son honneur » ou « à sa mémoire », dira-t-on selon qu’on la regarde aujourd'hui ou dans le rétroviseur.  

L’œuvre tout entière d’Alexandre Vialatte est un chef d’œuvre, c’est entendu. Les « Chroniques » que divers journaux et périodiques ont publiées sont en général considérées comme le chef de son chef d’œuvre (chef au carré, donc). Mais parmi les Chroniques, et bien qu’on ait souvent l’embarras du choix parmi les raisons de s’exalter, quelques-unes se révèlent tout à fait propres à exercer les fonctions de chef du chef du chef (chef au cube) de l’œuvre. J’en ai signalé une dernièrement, datée d’avril 1965 (voir ici au 5 mars), où il propose un résumé ethnologique et ontologique de la femme de ce temps-là, aussi plein d’exactitude que d’imagination poétique.

Dans les (larges) extraits de la longue chronique que je propose aujourd’hui, Vialatte part des Gaulois pour arriver au triste mont Linge et ses innombrables morts de 1915, après avoir célébré Astérix et s’être longuement attardé sur les Auvergnats, au portrait ethnographique desquels il ne cessera d’ailleurs jamais d’apporter de nouvelles touches, dans un nombre considérable (mais pas tant que ça) de ses chroniques. Sautons à pieds joints par-dessus les Gaulois du petit village imaginé par Goscinny et Uderzo, pour en venir au grand Gaulois blond qui a laissé son empreinte dans les manuels d’histoire quand ils s’appelaient Malet-Isaac.

« Mais qui était Vercingétorix ? Un petit garçon l’a raconté dans une "composition française" :

"Vercingétorix, y dit-il, avait une ceinture de cuir où il attachait toutes ses affaires, des bracelets d’or et une culotte qui lui tapait sur les souliers. Une lance qu’il tenait droite en l’air. Fièrement. Le jour qu’il est venu se rendre, César, le menton dans la main, le regardait de travers. Personne ne faisait de bruit après que les armes furent jetées ; rien que le cheval blanc qui tirait sur sa bride. Vercingétorix a dit : "J’ai pris les armes pour la liberté de tous", et s’est mis sur sa statue de la place de Jaude [à Clermont-Ferrand]. C’était un Auvergnat. Il voulait être libre."

Quel Auvergnat ne voudrait être libre ? Et quel homme libre ne rêverait d’être Auvergnat ?

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Huit jours après, l’établissement flamba.

Quinze jours après il était reconstitué.

Tous les Arvernes s’y étaient mis. Ils arrivaient des quartiers lointains. Ils sortaient de leurs trous comme des rats. Il paraît qu’ils sont 600 000. Rien qu’à Paris. Sans compter les femmes et les enfants. Ou alors peut-être qu’on les compte, mais, dans ce cas, il faudrait dire plus.

Pourquoi donc ne les voit-on pas ? C’est qu’ils habitent dans des sous-sols. Dallés de tomettes hexagonales de couleur brique. Il faut descendre par deux marches. Ils se tiennent là derrière un comptoir, un litre dans une main et un torchon dans l’autre. Le torchon sert à faire briller, et le litre à verser à boire. Ils ont de grandes grosses moustaches et un tablier bleu. Du moins les choses étaient-elles ainsi à la grande époque. Ils s’exprimaient par épiphonèmes et par raclements du gosier. Ou alors par de longs silences. On les voyait penser quand même : quand ils pensaient, ça leur plissait le front. Ils y avaient, épinglée au mur, une carte postale illustrée qui représentait le viaduc des Fades, le plus haut viaduc de l’Europe. Et on voyait dans la cuisine leur femme portant un enfant sur le bras. De la main gauche, elle le serrait contre son sein ; de la main droit, avec une longue cuillère, elle imprimait un mouvement de rotation à des choses molles qui étaient dans une marmite : du lard, des choux, qui formaient un fond de teint. Elle y ajoutait ce qui lui tombait sous la main : des bouillies, de la purée, des poireaux vinaigrette, un squelette de sardine, une tête de hareng saur. Des yeux dorés s’ouvraient alors sur le bouillon jaune. Il en naissait une soupe extrêmement consistante qui tenait bien chaud à l’estomac. On serait étonné si je disais tout ce qui sortait de cette marmite miraculeuse, tous les lapins qu’engendrait ce gibier : des hôtels entiers, des palaces, dont on dotait chacun des fils pour son mariage : avec des plantes vertes partout, de la moquette rouge et des portiers galonnés d’or ; et des palmiers dans les vestibules. Voilà pourtant ce qui naissait de ces marmites.

Aussi, au bout de cinquante-cinq ans, le patron sortait de sa taupinière. Il émergeait la tête la première de son trou sombre, étonné du ciel de Paris qu’il n’avait pas encore pu voir. S’il était extrêmement curieux, il s’accordait quarante-huit heures pour découvrir la tour Eiffel, ou alors le génie de la Bastille. Ensuite, il rentrait au pays. Il devenait maire de sa commune. On lui donnait la croix d’honneur, il se faisait faire une salle de bains avec des parements en céramique, et après il ne cessait d’enfler, à cause de sa maladie de foie. Ensuite il désenflait, il devenait squelettique et on ne voyait plus que ses moustaches. Ensuite, on l’enterrait sous un monument de marbre. Ou alors il fondait Deauville ou quelque autre cité illustre. Ou alors il était ministre (parce que nous ne sommes qu’en république : à l’époque des Romains, on le faisait empereur). Tel était le temps des grandes mœurs auvergnates.

J’ai été pris de la tentation, dans ma jeunesse, d’aller voir le pays de ces hommes noirs ; la patrie de ces hommes laconiques, velus, patients et souterrains, dont les dents blanches et les yeux charbonneux brillent dans les caves de la nuit parisienne.

Le train hésite au pied de leurs montagnes. Il y monte des femmes vêtues de sombre et des hommes à grand chapeau noir qui vivent dans la terreur de perdre leur parapluie et qui le serrent, une fois assis, entre leurs cuisses, pour être bien sûrs qu’il ne s’échappera pas.

Les volcans se dressaient dans un ciel ténébreux que tourmentaient les vents de la Semaine sainte. Des muezzins, juchés au sommet des églises, chantaient des psaumes dans des trompes de trois mètres, en se tournant successivement vers les quatre points cardinaux. A l’horizon, sur une route plate, un vicaire à vélo luttait contre le vent.

[Suivent de graves considérations respectueuses sur la religion du livret de Caisse d’épargne en Auvergne, puis sur les diverses inventions que nous devons à l’Auvergne, du caoutchouc aux Pensées de Pascal, en passant par les « mœurs locales », dont le paragraphe s’achève comme ci-dessous.]

Aussi, dans les grandes occasions, se réunissent-ils volonotiers au théâtre pour voir danser les Parisiens, qui viennent leur apprendre la bourrée, le costume du pays, les chansons régionales, bref, la vraie façon d’être Auvergnat.

Le reste du temps, ils mènent quotidiennement leur vie grandiose et folklorique. Le jour, ils tournent, chez Michelin, le noir caoutchouc dans des marmites fumantes, avec de grandes cuillères en bois, et la nuit, ils déplacent les bornes du voisin.

Tels furent du mons les farouches Auvergnats. Le temps a passé sur toutes ces choses, et on ne peut plus distinguer aujourd’hui l’Auvergnat d’un autre étranger. Aussi le trouve-t-on un peu partout sans s’en douter : à Paris, à Londres, à Belleville, à Suez, et même à Aurillac. D’où vient-il ? Du Puy-de-Dôme. Où va-t-il ? On ne sait pas. Probablement à l’Economie. C’est un renseignement que je tiens d’un hôtelier de La Tour d’Auvergne. Que cherche l’homme ? me disait-il ? l’Economie. C’est le bon sens même. Encore faut-il, de son grand-père, avoir appris les raccourcis.

Dans mon enfance, c’était plus simple ; on savait où allait l’Auvergnat. Il venait de permission de détente et il allait à Is-sur-Tille. Parce que c’était "la régulatrice". Et que, de là, on motait au front. L’Auvergnat était francophile. Je partageais avec lui le tabac et le quart de vin. Et le sommeil dans les salles d’attente. Il était jeune ; il avait l’œil noir, de graandes joues plates, un béret bleu orné d’un cor jaune, et il riait avec les copains. Où est-il passé ?

CIMETIERE CHASSEURS.JPGUn jour, en Alsace, je vis une grande pierre grise. Un cor de chasse y était gravé. De l’autre côté de la route, et dévalant la pente aussi loin que l’œil pouvait voir, on n’apercevait que des tombes. J’étais au Linge, le cimetière des chasseurs. Les sapins noirs sentaient la frontière germanique. Le vent poussait devant lui le brouillard, qui s’en allait en hautes colonnes, pareil à un troupeau de fantômes dont la tête se perdait dans le ciel. En s’en allant, il révélait encore des tombes. Tant et tant de tombes. On se demandait comment la France avait pu produire tant de chasseurs. Voilà donc où allait l’Auvergnat. Il allait au cimetière du Linge …

Auvergne, Auvergne, prodigue Auvergne, que n’allais-tu à l’Economie ! ».

N'oublions pas le mont Linge, avec ses deux tranchées ennemies distantes de 70 cm., ses poilus des deux camps, en 1915, en pleine bataille, s'échangeant de la main à la main cigarettes et conserves, et dont les chefs faisaient "tourner" les régiments à toute vitesse, pour crime de fraternisation. N'oublions jamais le mont Linge.

Voilà Vialatte, ou comment être tour à tour, dans un même écrit, désinvolte à l'égard de nos ancêtres les Gaulois (M. Sénèque, patriote de Martinique, déplorait l'abandon des provinces canadiennes par Louis XV), amusé à propos d’un héros de bandes dessinées humoristiques, vigilant sur l’histoire de France, fraternel envers les Auvergnats (particulièrement ceux installés à Paris) et poignant, mais sobre et sans pathos, quand il aborde l’hécatombe de 1914-1918. Et l’on pourra se demander longtemps comment ça marche. Parce que le plus fort, c'est que ça marche !

mercredi, 22 mars 2017

SURNOM : "LE BEAU MOUSQUETAIRE"

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Si le signet voulait s'éterniser,

il demanderait d'avoir une ombre.

Mais le temps seul a le droit d'exaucer.

L'ombre est la trace,

un fantôme d'existence.

 

Photographie Frédéric Chambe.

 

On trouve dans les Mémoires du duc de Saint-Simon maintes anecdotes. Beaucoup permettent au lecteur d’aujourd’hui de voir en couleur cette époque qui, du fait de l'écoulement du temps, lui apparaîtrait en noir et blanc, de façon presque abstraite. La mésaventure qui atteignit indirectement M. de Saint-Aignan est assez distrayante pour retenir notre attention. C’est M. de Ségur, alors dans sa jeunesse, qui est à l’origine de l’affaire. L’auteur le présente ainsi (on est à la veille d’une guerre en Italie) :

« Le roi fit donc partir les officiers généraux. Tallard, qui en fut un, avait fait de l’argent des petites charges que le roi lui avait données à vendre en revenant d’Angleterre, entre autres le gouvernement du pays de Foix, que la mort de Mirepoix avait fait vaquer, à Ségur, capitaine de gendarmerie, bon gentilhomme de ce pays-là, et fort galant homme, qui avait perdu une jambe à la bataille de la Marsaille [Marsaglia, 4 octobre 1693].

Il avait été beau en sa jeunesse, et parfaitement bien fait, comme on le voyait encore, doux, poli et galant. Il était mousquetaire noir, et cette compagnie avait toujours son quartier à Nemours pendant que la cour était à Fontainebleau. Ségur jouait très bien du luth ; il s’ennuyait à Nemours, il fit connaissance avec l’abbesse de la Joie, qui est tout contre, et la charma si bien par les oreilles et par les yeux qu’il lui fit un enfant. Au neuvième mois de la grossesse, madame fut bien en peine que devenir, et ses religieuses la croyaient fort malade. Pour son malheur, elle ne prit pas assez tôt ses mesures, ou se trompa à la justesse de son calcul. Elle partit, dit-elle, pour les eaux, et comme les départs sont toujours difficiles, ce ne put être que tard, et n’alla coucher qu’à Fontainebleau, dans un mauvais cabaret plein de monde, parce que la cour y était alors. Cette couchée lui fut perfide, le mal d’enfant la prit la nuit, elle accoucha. Tout ce qui était dans l’hôtellerie entendit ses cris, on accourut à son secours, beaucoup plus qu’elle n’aurait voulu, chirurgien, sage-femme ; en un mot, elle en but le calice en entier, et le matin ce fut la nouvelle.

Les gens du duc de Saint-Aignan la lui contèrent en l’habillant, et il en trouva l’aventure si plaisante, qu’il en fit une gorge chaude au lever du roi, qui était fort gaillard en ce temps-là, et qui rit beaucoup de madame l’abbesse et de son poupon, que, pour se mieux cacher, elle était venue pondre en pleine hôtellerie au milieu de la cour, et, ce qu’on ne savait pas, à quatre lieues de son abbaye, ce qui fut bientôt mis au net.

Monsieur de Saint-Aignan, revenu chez lui, y trouva la mine de ses gens fort allongée ; ils se faisaient signe les uns aux autres, personne ne disait mot ; à la fin il s’en aperçut, et leur demanda à qui ils en avaient ; l’embarras redoubla ; et enfin, M. de Saint-Aignan voulut savoir de quoi il s’agissait. Un valet de chambre se hasarda de lui dire que cette abbesse dont on lui avait fait un si bon conte était sa fille, et que, depuis qu’il était allé chez le roi, elle avait envoyé chez lui au secours pour la tirer de là où elle était. Qui fut bien penaud ? ce fut le duc qui venait d’apprendre cette histoire au roi et à toute la cour, et qui, après en avoir bien fait rire tout le monde, en allait devenir lui-même le divertissement. Il soutint l’affaire comme il put, fit emporter l’abbesse et son bagage, et, comme le scandale en était public, elle donna sa démission, et a vécu plus de quarante ans depuis, cachée dans un autre couvent. Aussi n’ai-je presque jamais vu Ségur chez M. de Beauvillier, qui pourtant lui faisait politesse comme à tout le monde ».

On trouve dans un ouvrage excessivement savant des informations sur "Mlle de St-Aignan", qui, étant "abbesse de la Joie près de Nemours", aurait selon une certaine Mme Desnoyers, écrit des lettres "à M. de Ségur, surnommé le Beau mousquetaire". Ce qui renforce le soupçon que Saint-Simon est bien informé. L'histoire en devient d'autant plus plausible. Et, comme disent les Italiens : si non è vero, ben trovato.

mardi, 21 mars 2017

RAYONS

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Photographie Frédéric Chambe.

lundi, 20 mars 2017

ÉPITAPHE A L'EMBRASURE

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Photographie Frédéric Chambe.

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Je ne sais plus si j'ai déjà cité le très court texte qui clôt les Contes et nouvelles en vers de La Fontaine, et j'ai la flemme de vérifier. Ces six petites lignes rimées me sont si plaisantes que je ne résiste pas.

« ÉPITAPHE DE M. DE LA FONTAINE,

faite par lui-même.

 

Jean s'en alla comme il était venu,

Mangeant son fonds après son revenu ;

Croyant le bien chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien sut le dépenser :

Deux parts en fit, dont il soulait passer

L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire. »

 

Note : "souler", c'est proprement "avoir l'habitude", "avoir pour agréable".

dimanche, 19 mars 2017

MÈRE ET FILLE, DIALOGUE

On n'était pas toujours, à l'époque où la scène qui vient se passe (XVI°), allusif dans le langage. 

« NANNA – Quelle colère, quelle fureur, quelle rage, quelle folie, quels battements de cœur, quelles pâmoisons, quelle moutarde est la tienne ? Fastidieuse enfant que tu es !

PIPPA – La mouche me grimpe, de ce que vous ne voulez pas me faire courtisane, comme vous l’a conseillé Monna Antonia, ma marraine.

NANNA – Il faut plus que d’entendre sonner neuf heures, pour dîner.

PIPPA – Vous êtes une marâtre ! Hou hou !

NANNA – Tu pleures, ma petite chérie ?

PIPPA – Je veux pleurer, bien sûr.

NANNA – Renonce d’abord à ta fierté, renonces-y, te dis-je, parce que si tu ne changes pas de façons, Pippa, si tu n’en changes point, tu n’auras jamais de braies au derrière. Aujourd’hui le nombre des putains est si grand, que celle qui ne fait pas de miracles en l’art de se conduire, n’arrive pas à joindre le dîner au goûter. Il ne suffit pas d’être un friand morceau, d’avoir de beaux yeux, de blondes tresses : l’adresse ou la chance seules vous tirent d’affaire ; le reste n’est rien.

PIPPA – Oui, à ce que vous dites.

NANNA – Et cela est, Pippa. Mais si tu entres dans mes vues, si tu ouvres les oreilles à mes préceptes, bonheur à toi, bonheur à toi, bonheur à toi.

PIPPA – Si vous vous dépêchez de faire de moi une dame, je les ouvrirai bel et bien.

NANNA – Pourvu que tu veuilles m’écouter, que tu cesses de bayer au moindre poil qui vole et d’avoir l’idée aux grillons, comme à ton ordinaire, quand je te parle dans ton intérêt, je te jure et je te rejure, par ces patenôtres que je mâchonne toute la journée, qu’avant quinze jour je te mets en perce. »

On peut compter sur la mère pour enseigner à sa fille tout ce que doit savoir une femme qui exerce le métier (Brassens dirait : « les p'tites ficelles »), à commencer par les moyens de « ne pas faire banqueroute le jour même où l'on ouvre boutique ». Pour cela, il faut se servir de sa cervelle. Moyennant quoi, Pippa sera en droit d'espérer pouvoir « monter plus haut que favorite de pape ».

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Ce court dialogue constitue le tout début de L’Education de la Pippa (éditions Allia, 1997), qui fait partie des Ragionamenti de Pietro Aretino, connu en France sous le nom de L’Arétin (1492-1556). Les excellentes éditions Allia précisent que le titre original est formulé ainsi : Dialogo di messer Pietro Aretino nel quale la Nanna il primo giorno insegna a la Pippa sua figliuola a esser putana. J’aime assez « La mouche me grimpe », mais j'avoue que je comprends mal « avoir l’idée aux grillons ». Peut-être la mère veut-elle signifier à sa fille que, si l’on veut arriver à quelque chose dans la vie, il faut raisonner avec sérieux et avec un esprit pragmatique. Pas besoin, je pense, d'expliquer « avant quinze jours, je te mets en perce ». On a ci-dessus une illustration, parmi d'innombrables exemples, des joyeusetés et fantaisies que les Raggionamenti de l'Arétin ont inspirées à une pléiade de dessinateurs et graveurs talentueux. Mais ses poèmes luxurieux n'ont pas laissé toute sèche l'imagination des artistes, comme on le voit ci-dessous.

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"Conversation" entre Mars et Vénus. Je crois bien que "poltrone" signifie quelque chose comme "paresseux". Selon toute apparence, si le monsieur se contente, de sa raquette, d'assurer "les balles de fond de court", la dame se montre assez vaillante pour "monter au filet" (pardon pour la métaphore pénistique). 

samedi, 18 mars 2017

UNE FABLE DE LA FONTAINE

AUTRE LEÇON DE SUBTILITÉ

Je prie le visiteur de m’excuser : la fable qui vient est à la vérité un peu longue. Je dirai pour me défendre que la faute en revient à l’auteur lui-même, qui prend le temps de tout expliquer à M. de Barillon, qui se trouve être ambassadeur, en même temps que le dédicataire de la fable. On trouve celle-ci dans le livre VIII, où elle rate le podium de peu, puisqu'elle porte le numéro IV. Elle est une illustration de ce qu'on appelle, en termes de savantasse, une « mise en abyme » : c'est la fable qui parle d'elle-même et, en l'occurrence, en termes plutôt désobligeants, comme on va le voir.

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Le drôle de la chose, c’est que La Fontaine semble ici tourner en dérision le principe même de la fable, pour cause d’enfantillage : il reproche ici aux hommes de s’occuper de choses futiles en temps ordinaires et de délaisser les affaires les plus sérieuses, celles qui regardent la société dans son ensemble, en l’occurrence rien de moins que la question de sa sécurité. Comme les enfants, même (et surtout) quand la situation est grave, les hommes ne prêtent attention qu’à ce qui les divertit : ils aiment qu’on leur raconte des histoires. On reconnaîtra sans doute, au moment de tirer la morale de l’histoire, deux vers fort connus (texte intégral).

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LE POUVOIR DES FABLES (à M. de Barillon).

 

« La qualité d’ambassadeur

Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?

Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?

S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,

Seront-ils point par vous traités de téméraires ?

Vous avez bien d’autres affaires

A démêler que les débats du lapin et de la belette.

Lisez-les, ne les lisez pas ;

Mais empêchez qu’on ne nous mette

Toute l’Europe sur les bras.

Que de mille endroits de la terre

Il nous vienne des ennemis,

J’y consens ; mais que l’Angleterre

Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,

J’ai peine à digérer la chose.

N’est-il point encor temps que Louis se repose ?

Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las

De combattre cette hydre ? Et faut-il qu’elle oppose

Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?

Si votre esprit plein de souplesse,

Par éloquence et par adresse,

Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,

Je vous sacrifierai cent moutons : c’est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse.

Cependant faites-moi la grâce

De prendre en don ce peu d’encens.

Prenez en gré mes vœux ardents,

Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.

Son sujet vous convient ; je n’en dirai pas plus :

Sur les éloges que l’envie

Doit avouer qui vous sont dus,

Vous ne voulez pas qu’on appuie.

 

Dans Athène [sic] autrefois, peuple vain et léger,

Un orateur, voyant sa patrie en danger,

Courut à la tribune ; et, d’un art tyrannique,

Voulant forcer les cœurs dans une république,

Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut

A ces figures violentes

Qui savent exciter les âmes les plus lentes :

Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put ;

Le vent emporta tout ; personne ne s’émut.

L’animal aux têtes frivoles,

Etant fait à ces traits, ne daignait l’écouter ;

Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter

A des combats d’entas, et point à ses paroles.

Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour :

Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour

Avec l’anguille et l’hirondelle ;

Un fleuve les arrête, et l’anguille en nageant,

Comme l’hirondelle en volant,

Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant

Cria tout d’une voix : Et Cérès, que fit-elle ?

Ce qu’elle fit ! un prompt courroux

L’anima d’abord contre vous.

Quoi ! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse,

Et du péril qui le menace

Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !

Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?

A ce reproche l’assemblée,

Par l’apologue réveillée,

Se donne entière à l’orateur :

Un trait de fable en eut l’honneur.

 

Nous sommes tous d’Athène en ce point ; et moi-même,

Au moment que je fais cette moralité,

Si Peau-d’Âne m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême.

Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant

Il le faut amuser encor comme un enfant. »

 

De quoi, peut-être, émettre, de concert avec M. de Talleyrand, le regret de tous ceux qui, et nous sommes un certain nombre, à ne pas savoir ce que c'est que la douceur de vivre, pour n'avoir pas vécu au temps d'avant la Révolution (citation très approximative).

vendredi, 17 mars 2017

LA FONTAINE, LE LICENCIEUX ÉLÉGANT

UNE LEÇON DE SUBTILITÉ 

Dégoûté par la grande pitié que m’inspire le spectacle du monde tel qu’il va mal et de la France politique en particulier, je m’immerge depuis quelque temps dans l’œuvre de quelques écrivains qui ont marqué le Grand Siècle. Présentement, je poursuis en parallèle la lecture des Mémoires de Saint-Simon et du cardinal de Retz, et je ne me lasse pas d’admirer la haute idée que ces deux figures marquantes de la haute aristocratie française et de la littérature se faisaient de la France, de la dignité de leur propre personne et de la langue alors en usage. Saint-Simon davantage homme de cour, généalogiste méticuleux et grand seigneur jaloux de voir conserver les prérogatives de son rang, Retz tout entier voué à la gloire et aux grandes actions héroïques que lui a insufflées dans sa jeunesse la lecture des Vies des hommes illustres de Plutarque.

Je me garderai de comparer l'altitude où se situent ces figures d'exception, tant avec la bassesse de vue de nos modernes politiques qu’avec l’aridité squelettique de la langue qu’ils pratiquent, et qui ne fait que traduire la pauvreté de leur pensée, toutes choses qui feraient presque regretter l’Ancien Régime, voire déplorer la décollation de Louis seizième, un certain 21 janvier. Venons-en au fait.

Il existe des livres dont tout le monde cite le titre, souvent sans les avoir lus. Tout le monde connaît, par exemple, quelques-unes des Fables de La Fontaine, mais qui connaît Les Souris et le Chat-huant ? Les Femmes et le Secret ? La Tortue et les deux Canards ? La jeune Veuve ? Et bien d'autres sont encore plus méconnues. Il est vrai que la plupart de celles qu'on apprenait autrefois à l'école (les apprend-on encore ?) figurent dans le premier tome, le second paraissant dix ans plus tard. Quant aux Contes et nouvelles en vers, n’en parlons pas. C’est bien dommage, car c’est se priver de plaisirs délectables et d’enseignements précieux.

C’est ainsi que dans le tome second des Contes et nouvelles, La Fontaine expose sans fard sa théorie du beau langage et de ses subtilités, sur laquelle il fonde tout l’intérêt de ses narrations. On trouve cet exposé dans le préambule, fort développé pour une fois, du récit intitulé Le Tableau. Cette belle et grande leçon de subtilité touche bien entendu au domaine éminemment sensible (sans qu’il soit besoin de préciser) dans lequel un courtisan qui ferait montre de crudité se verrait interdire l’accès des salons pour cause d'incivilité.

C’est à qui, au contraire, fera la preuve du plus extrême raffinement dans l’expression par les mots des choses qui occupent les deux sexes depuis la nuit des temps, mais une expression édulcorée, passée par le tamis de l'art de la formulation. Attention, qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : littérature,littérature française,la fontaineAgostino Carrache (1557-1602, qui est loin d'être le seul ; ci-contre Hercule et Déjanire en plein débat conjugal) a commis dès cette époque des gravures splendidement explicites pour illustrer diverses galipettes de personnages de la mythologie, et quand il s'agissait d' « aller au déduit », les plus grands seigneurs étaient bien obligés de mettre bas le masque de la mondanité et de condescendre au très concret. Il reste qu'on se devait, devant le monde, de sauvegarder les apparences, ce qui explique les détours parfois tortueux mais toujours élégants et habiles offerts par le procédé de l'allusion suggestive.

Dans le récit du Tableau, sœur Claude et sœur Thérèse ont pris coutume de se partager dans leur cellule les « qualités » d’un bachelier, qu’il a particulièrement avantageuses semble-t-il, et dont il ne demande qu’à faire bénéficier les belles qui le lui demandent. Un jour, comme il est en retard, passe un « Mazet », qui se trompe de cellule. Qu’à cela ne tienne, Claude et Thérèse, faute de la grive attendue, se rabattent sur le merle. Elles ne perdront pas au change.

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« Ah, pour être dévote, on n'en est pas moins femme. »

Sur le « tableau » qui donne son titre au conte, trois personnages : deux nonnes se disputent les faveurs d’un rustre. Mais la chaise ne résiste pas (« Ou soit par le défaut / De la chaise un peu faible, ou soit que du pitaut / Le corps ne fut pas fait de plume, / Ou soit que sœur Thérèse eût chargé d'action / Son discours véhément et plein d'émotion, ... »). Claude a profité du bris de la chaise pour s’emparer du « timon » du garçon, au grand dam de Thérèse qui, dans la chute, a perdu la « tramontane » et qui voudrait bien reprendre sa place. La position de sœur Claude, soigneusement voilée par l’ampleur de l’étoffe (quoiqu'on distingue opportunément la robe bien haut levée ainsi que les braies tombées de l'homme) ne laisse heureusement rien ignorer de la raison, assurément consistante, qui a attisé la fureur de ces religieuses.

Voici comment La Fontaine introduit (si j’ose dire) son récit scabreux : 

« On m’engage à conter d’une manière honnête

Le sujet d’un de ces tableaux

Sur lesquels on met des rideaux :

Il me faut tirer de ma tête

Nombre de traits nouveaux, piquant et délicats,

Qui disent et ne disent pas,

Et qui soient entendus sans notes

Des Agnès même les plus sottes :

Ce n’est pas coucher gros ; ces extrêmes Agnès

Sont oiseaux qu’on ne vit jamais.

Toute matrone sage, à ce que dit Catulle,

Regarde volontiers le gigantesque don

Fait au fruit de Vénus, par la main de Junon.

A ce plaisant objet si quelqu’une recule,

Cette quelqu’une dissimule.

Ce principe posé, pourquoi plus de scrupule,

Pourquoi moins de licence aux oreilles qu’aux yeux ?

Puisqu’on le veut ainsi, je ferai de mon mieux :

Nuls traits à découvert n’auront ici de place ;

Tout y sera voilé ; mais de gaze, et si bien,

Que je crois qu’on ne perdra rien.

 Qui pense finement et s’exprime avec grâce,

Fait tout passer, car tout passe :

Je l’ai cent fois éprouvé :

Quand le mot est bien trouvé,

Le sexe en sa faveur à la chose pardonne :

Ce n’est plus elle alors, c’est elle encor pourtant.

Vous ne faites rougir personne,

Et tout le monde vous entend.

J’ai besoin aujourd’hui de cet art important.

Pourquoi, me dira-t-on, puisque sur ces merveilles,

Le sexe porte à l’œil sans toutes ces façons ?

Je réponds à cela : chastes sont les oreilles,

Encore que les yeux soient fripons ».

 

Michel Foucault s'est bien éreinté à à décrire de large en long les pouvoirs respectifs des mots et des choses (Les Mots et les choses, 1966), La Fontaine se contente, quant à lui, d'évoquer la "chose" en évitant de prononcer le "mot". Si ce n'est pas ça, la littérature, j'aimerais qu'on me dise ce qui en est.

On a compris : il s'agit d'exprimer les choses les plus lestes tout en sauvegardant toutes les apparences de la décence et de la bienséance. Tout un monde superbement ignoré et relégué dans nos temps soi-disant si "progressistes". Pour bien marquer la différence, en même temps que l'état de vulgarité dans lequel le vingtième siècle a plongé l'humanité (état qui ne cesse de s'aggraver), qui préfère aller droit au but plutôt que de s'embarrasser de circonlocutions (après tout, qu'est-ce que la civilisation, sinon le détour par les mots ? Cf. Boby Lapointe, L'Ami Zantrop, qui construit sa dérision créolisante sur la Célimène et l'Alceste du Misanthrope),



on trouvera ci-dessous l'interprétation graphique de la même scène trouvée dans une édition moderne des Contes et nouvelles. L'artiste s'adresse visiblement à des "non-comprenants" : l'allusion et le "poids des mots" ne suffisent plus, il faut l'explicite et le "choc des photos", du direct, du brutal. Et l'on s'étonne encore de la vogue du porno (priez porno, pauvres pécheurs, en latin : ora pornobis). 

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Les nonnes sont superbes, mais il faudrait que l'artiste m'explique les positions respectives de la chaise, qui paraît entière, et du "corps" (le "timon") du délit : où est passée l'assise du siège ? De deux choses l'une, soit la chaise est brisée, comme le spécifie La Fontaine, soit le "Mazet" est coupé en deux. Auquel dernier cas la "performance" exhibée par ce dernier paraît hautement improbable. Mais je chipote, je chipote : oui, je sais bien, l'essentiel n'est pas là, il est montré. Passez muscade.

Note : je n'ai rien contre les "Agnès même les plus sottes", pourvu que.

jeudi, 16 mars 2017

RETZ PAR SUARÈS (1868-1948)

Fin de la galerie de portraits : un regard moderne sur un homme qui fut d’une trempe exceptionnelle, et qui reste un auteur mémorable.

« Un petit homme noir, des yeux et un esprit étincelants ; une volonté ardente, tendue vers un seul objet, mais qui semble en changer, tant les mœurs de l’homme sont faciles, et tant le goût du plaisir le porte à varier sur les moyens d’y atteindre ; il a l’air de prendre toute sorte de sentiers, et c’est toujours le long de la même route, qui doit le mener au Louvre, pour y être le chef de l’Etat, pendant la Régence ; un grand nom et peu de morgue ; ni fat ni modeste, pas ombre de mélancolie ni de vanité ; peu d’orgueil, mais le sentiment de son intelligence qui est, sans comparaison, fort supérieure à tous les politiques de son temps, Cromwell excepté ; d’ailleurs beaucoup plus riche, plus brillant, plus humain, plus étendu en tous sens, et moins puissant, moins profond que le puritain d’Angleterre ; d’Eglise malgré lui, et sans aucune des vertus qui font le prélat ni le prêtre ; plus d’ambition que d’amour-propre, plus de hauteur que d’ambition, et la soif de dominer plus que tout : on ne voit en lui que l’intrigue et les oscillations d’un brouillon, il est au contraire plein d’idées et de suite, beaucoup plus sage qu’on ne croit ; d’une mesure étonnante jusque dans l’excès et l’apparence du désordre ; maître de lui à confondre tous ceux qui en doutent, qui le jugent sans le bien connaître et qui en attendent des caprices et des incartades hors de saison ; d’une modération admirable quand il semble sortir le plus de la règle ; passionné de nature et la tête la plus froide ; tout calcul quand il faut, et n’en laissant rien paraître ; prompt et pétillant au plaisir, et le moins vif en lui n’est pas de railler ses adversaires ou la fortune, comme sa volupté propre est de braver les puissances ; supérieur au point qu’il s’amuse de ce qu’il méprise et se moque de ses plus dangereux ennemis : lui-même, il est sans rancune et sans haine ; ni cruel ni méchant ; on le craint, on le proscrit, on l’estime toujours redoutable, et il est clément à tout le monde, même à ses partisans ; en vain, est-il de son temps l’homme le plus populaire de Paris : en tout, sa supériorité d’esprit l’isole. Voilà François-Paul de Gondi, cardinal de Retz. »

mercredi, 15 mars 2017

PORTRAIT D'UN CARDINAL

Chacun son tour, ce n’est que justice : après avoir été croqueur, voici croqué le cardinal de Retz. Et pas par n’importe, qui : le duc de La Rochefoucauld en personne.

« Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur et de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles ; l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité, et ceux qui l’ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à profession ; il a suscité les plus grands désordres de l’Etat sans avoir un dessein formé de s’en, prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert sa prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris, contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s’en est démis, sans connaître ce qu’il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d’esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à ‘amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre ; il est incapable d’envie ou d’avarice, soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne pouvait espérer de pouvoir leur rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de l’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout et ne s’amuse à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui. »

Du grand art, où s'entremêlent avec virtuosité les marques de respect dues au rang éminent et les banderilles d’un à qui le cardinal a donné on ne sait quel ombrage. J’adore quant à moi "son imagination lui fournit plus que sa mémoire".

mardi, 14 mars 2017

PORTRAIT DE RICHELIEU

Après avoir voituré une belle « mazarinade » du cardinal de Retz, remontons un peu le cours du temps, jusqu’à son prédécesseur.

« Le cardinal de Richelieu avait de la naissance. Sa jeunesse jeta des étincelles de son mérite : il se distingua en Sorbonne ; on remarqua de fort bonne heure qu’il avait de la force et de la vivacité dans l’esprit. Il prenait d’ordinaire très bien son parti. Il était homme de parole, où un grand intérêt ne l’obligeait pas au contraire ; et en ce cas, il n’oubliait rien pour sauver les apparences de la bonne foi. Il n’était pas libéral ; mais il donnait plus qu’il ne promettait, et il assaisonnait admirablement les bienfaits. Il aimait la gloire beaucoup plus que la morale ne le permet ; mais il faut avouer qu’il n’abusait qu’à proportion de son mérite de la dispense qu’il avait prise sur ce point de l’excès de son ambition. Il n’avait ni l’esprit ni le cœur au-dessus des périls ; il n’avait ni l’un ni l’autre au-dessous ; et l’on peut dire qu’il en prévint davantage par sa sagacité que par sa fermeté. Il était bon ami ; il eût même souhaité d’être aimé du public ; mais quoiqu’il eût la civilité, l’extérieur et beaucoup d’autres parties propres à cet effet, il n’en eut jamais le je ne sais quoi, qui est encore, en cette matière, plus requis qu’en toute autre. Il anéantissait par son pouvoir et par son faste royal la majesté personnelle du Roi ; mais il remplissait avec tant de dignité les fonctions de la royauté, qu’il fallait n’être pas du vulgaire pour ne pas confondre le bien et le mal en ce fait. Il distinguait plus judicieusement qu’omme du monde entre le mal et le pis, entre le bien et le mieux, ce qui est une grande qualité pour un ministre. Il s’impatientait trop facilement dans les petites choses qui étaient préalables des grandes ; mais ce défaut, qui vient de la sublimité de l’esprit, est toujours joint à des lumières qui le suppléent. Il avait assez de religion pour ce monde. Il allait au bien, ou par inclination ou par bon sens, toutefois que son intérêt ne le portait point au mal, qu’il connaissait parfaitement quand il le faisait. Il ne considérait l’Etat que pour sa vie ; mais jamais ministre n’a eu plus d’application à faire croire qu’il en ménageait l’avenir. Enfin il faut confesser que tous ses vices ont été de ceux que la grande fortune rend aisément illustres, parce qu’ils ont été de ceux qui ne peuvent avoir pour instruments que de grande vertus.

Vous jugez facilement qu’un homme qui a autant de grandes qualités et autant d’apparences que celles même qu’il n’avait pas, se conserve assez aisément dans le monde cette sorte de respect qui démêle le mépris d’avec la haine, et qui, dans un Etat où il n’y a plus de lois, supplée au moins pour quelque temps à leur défaut. »

Dans les Mémoires, ce portrait précède immédiatement celui de Mazarin (voir hier). Il est évidemment fait pour produire avec ce dernier un splendide effet de contraste. Autant Retz respecte Richelieu, autant il n’a que mépris pour son successeur, en qui, s’il reconnaît l’habileté (mais il lui attribue la responsabilité du déclenchement de la Fronde), il ne perçoit que la bassesse de l’homme.

C’est certain, Paul de Gondi, homme d’épée dans l’âme, mais cardinal par force, était bel et bien imprégné jusqu’à la moelle des Vies des hommes illustres de Plutarque, grands hommes auxquels il rêva obstinément de s’égaler, jusqu’à ce que les obstacles que lui opposa la réalité se fissent à ce point insurmontables qu’il fut obligé de reporter toute son énergie sur la rédaction de son chef d’œuvre.

lundi, 13 mars 2017

PORTRAIT BIEN MAZARINÉ

Le cardinal de Retz vient d’achever le portrait de Richelieu. Ci-dessous, il attaque – c’est peu dire ! – celui de Mazarin.

« Le cardinal Mazarin était d’un caractère tout contraire. Sa naissance était basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâtons d’un orfèvre de Rome appelé Moreto. Il fut capitaine d’infanterie en Valteline ; et Bagni, qui était son général, m’a dit qu’il ne passa dans sa guerre, qui ne fut que de trois mois, que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France, par la faveur du cardinal Antoine, qui ne s’acquérait pas, en ce temps-là, par de bons moyens. Il plut à Chavigni par ses contes libertins d’Italie, et par Chavigni à Richelieu, qui le fit cardinal, par le même esprit, à ce que l’on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la succession de l’Empire. La pourpre ne l’empêcha pas de rester valet sous Richelieu. La reine l’ayant choisi faute d’autre, ce qui est vrai quoi qu’on en dise, il parut d’abord l’original de "Trivelino Principe" [l'acteur Trivelin jouait les valets et les aventuriers]. La fortune l’ayant ébloui et tous les autres, il s’érigea et l’on l’érigea en Richelieu ; mais il n’en eut que l’impudence de l’imitation. Il se fit de la honte de tout ce que l’autre s’était fait de l’honneur. Il se moqua de la religion. Il promit tout parce qu’il ne voulut rien tenir. Il ne fut ni doux ni cruel, parce qu’il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s’aimait trop, ce qui est le naturel des âmes lâches ; il se craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n’ont pas de soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien le mal, parce qu’il avait souvent peur ; mais il n’y remédiait pas à proportion, parce qu’il n’avait pas tant de prudence que de peur. Il avait de l’esprit, de l’insinuation, de l’enjouement, des manières ; mais le vilain cœur paraissait toujours au travers, et au point que ces qualités eurent, dans l’adversité, tout l’air du ridicule, et ne perdirent pas, dans la plus grande prospérité, celui de fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui n’est jamais arrivé qu’à lui ; et ce filoutage faisait que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyait pas bien, et que le mépris s’y glissa, qui est la maladie la plus dangereuse d’un Etat, et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres. »

Littérature, conscience historique, connaissance de l'homme, rien ne manque. 

dimanche, 12 mars 2017

MAZARIN

On est à la cour de Louis XIII, à la veille de la mort du roi. Le cardinal de Richelieu est mort. Le futur Louis XIV est au berceau.

 

« Le Roi, son père, qui n’aimait ni n’estimait la Reine, sa femme, lui donna, en mourant, un conseil nécessaire pour limiter l’autorité de sa Régence ; et il y nomma M. le cardinal Mazarin, Monsieur le Chancelier, M. Boutiller et M. de Chavigny. Comme tous ces sujets étaient extrêmement odieux au public, parce qu’ils étaient tous créatures de M. le cardinal de Richelieu, ils furent sifflés par tous les laquais, dans les cours de Saint-Germain, aussitôt que le Roi fut expiré ; et si M. de Beaufort eût eu le sens commun, ou si M. de Beauvais n’eût pas été une bête mitrée, ou s’il eût plus à mon père d’entrer dans les affaires, ces collatéraux de la Régence auraient été infailliblement chassés avec honte, et la mémoire du cardinal de Richelieu aurait été sûrement condamnée par le Parlement avec une joie publique. »

 

Suivent les premiers pas du nommé Mazarin, occasion d’un premier portrait.

 

« L’on voyait sur les degrés du trône, d’où l’âpre et redoutable Richelieu avait foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux, bénin, qui ne voulait rien, qui était au désespoir que sa dignité de cardinal ne lui permettait pas de s’humilier autant qu’il l’eût souhaité devant tout le monde, qui marchait dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse. »

 

Mais les apparences sont trompeuses. L’arrestation de M. de Beaufort est le premier geste fort par lequel Mazarin commence à impressionner la Cour.

 

« L’on se croyait bien obligé au Ministre de ce que, toutes les semaines, il ne faisait pas mettre quelqu’un en prison, et l’on attribuait à la douceur de son naturel les occasions qu’il n’avait pas de mal faire. Il faut avouer qu’il seconda fort habilement son bonheur. Il donna toutes les apparences nécessaires pour faire croire que l’on l’avait forcé à cette résolution ; que les conseils de Monsieur et de Monsieur le Prince l’avaient emporté dans l’esprit de la Reine sur son avis. Il parut encore plus modéré, plus civil et plus ouvert le lendemain de l’action. L’accès était tout à fait libre, les audiences étaient aisées, l’on dînait avec lui comme avec un particulier ; il relâcha même beaucoup de la morgue des cardinaux les plus ordinaires. Enfin il fit si bien qu’il se trouva sur la tête de tout le monde, dans le temps que tout le monde croyait l’avoir encore à ses côtés. Ce qui me surprend, est que les princes et les grands du royaume, qui pour leurs propres intérêts devaient être plus clairvoyants que le vulgaire, furent les plus aveuglés. Monsieur se crut au-dessus de l’exemple ; Monsieur le Prince, attaché à la cour par son avarice, voulut s’y croire ; Monsieur le Duc était d’un âge à s’endormir aisément à l’ombre des lauriers ; M. de Longueville ouvrit les yeux, mais ce ne fut que pour les refermer ; M. de Vendôme était trop heureux de n’avoir été que chassé ; M. de Nemours n’était qu’un enfant ; M. de Guise, revenu tout nouvellement de Bruxelles, était gouverné par Mlle de Pons, et croyait gouverner la cour ; M. de Bouillon croyait de jour en jour que l’on lui rendrait Sedan ; M. de Turenne était plus que satisfait de commander les armées d’Allemagne ; M. d’Espernon était ravi d’être rentré dans son gouvernement et dans sa charge ; M. de Schomberg avait toute sa vie été inséparable de tout ce qui était bien à la cour ; M. de Gramont en était esclave ; et MM. De Retz, de Vitry et de Bassompierre se croyaient, au pied de la lettre, en faveur, parce qu’ils n’étaient plus ni prisonniers ni exilés. Le Parlement, délivré du cardinal de Richelieu, qui l’avait tenu fort bas, s’imaginait que le siècle d’or serait celui d’un ministre qui leur disait tous les jours que la Reine ne se voulait conduire que par leurs conseils. Le clergé, qui donne toujours l’exemple de la servitude, la prêchait aux autres sous le titre d’obéissance. Voilà comme tout le monde se trouva en un instant Mazarin. »

 

Ainsi écrivait-on, quand on s’appelait François-Paul de Gondi, plus connu pour les Mémoires qu'il a laissés et par son titre de "cardinal de Retz". Une leçon.

samedi, 11 mars 2017

PENDANT LES TRAVAUX

Ce qui fut historiquement le premier local de l'association Agend'arts (de l'histoire ancienne : maintenant, ils sont au large). 

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Photographie Frédéric Chambe.

vendredi, 10 mars 2017

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

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Bon, disons le, Penelope n'a pas grand-chose à voir avec la robuste Hollandaise de Vermeer qui verse le lait.

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Dessin de Delambre (c'est en haut de la page que ça se passe) paru dans Le Canard enchaîné du 8 mars 2017.

On sait comment ça finit : 

 

Penelope « là-dessus saute aussi, transportée.

Le lait tombe : adieu, veau, vache, cochon, couvée ;

La dame de ces biens, quittant d'un œil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait :

On l'appela le Pot au lait ».

(Pardon pour le vers faux, la faute à la quatrième syllabe.)

 

J'en connais un qui est en grand danger d'être battu, mais ce ne sera pas par sa femme. Les électeurs se chargeront, je l'espère, de lui administrer la fessée qu'il mérite. Espérons qu'il ne se vengera pas sur elle de la déconvenue promise. Elle n'a rien fait de mal, puisque, tout compte fait, elle n'a rien fait.

jeudi, 09 mars 2017

L'ATELIER

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Photographie Frédéric Chambe.

mercredi, 08 mars 2017

LÉON PALIARD

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Photo sur plaque de verre (13x18 cm.), prise autour de 1900. Le pêcheur, à la vocation artistique contrariée, homme d'affaires, receveur des Hospices Civils de Lyon, et qui se présentait en « défenseur des intérêts des pauvres », garda jusqu'à la fin son âme et son hobby de poète et de compositeur de musique. Il est mort en 1907, âgé de 81 ans, « respecté, regretté et honoré de tous ».

Il a malheureusement été empêché de déployer toute l'étendue de ses talents : admis comme élève dans la classe d'illustres maîtres de l'époque au Conservatoire de Paris (Adolphe Adam, auteur du Toréador, du Postillon de Longjumeau, etc., Ambroise Thomas, auteur de Mignon, Hamlet, etc.) et promis à une belle carrière, il lui a fallu interrompre ses études à la mort de son père pour faire face à la situation. La partition ci-dessous est datée de 1898 : on voit à quoi Léon Paliard consacrait ses temps libres. Il est vrai qu'il devait alors être à la retraite. J'aime bien le titre (pour un raison personnelle), mais je ne sais pas si cette musique méritait de passer à la postérité. L'appellation "historiette", à tort ou à raison, permettrait d'en douter.

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Le praticien de la photographie à qui je me suis adressé a été incapable d'obtenir un tirage correct de la plaque négative. Il a fallu que je bidouille un rétro-éclairage acrobatique au-dessus de la plaque positive posée sur le scanner pour obtenir une luminosité acceptable. Et le scanner n'est pas de première qualité, comme on le voit peut-être dans l'eau de l'étang.

Ci-dessous une autre photo, qui montre Léon Paliard écrivant, peut-être de la musique (quoiqu'il ne soit pas au piano), pendant que son épouse s'adonne apparemment à des travaux d'aiguilles, dans leur appartement de la rue Vaubecour, à Lyon. Bref, on pose.

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mardi, 07 mars 2017

AU CAFÉ

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Photographie Frédéric Chambe.

lundi, 06 mars 2017

FRICHE CROIX-ROUSSIENNE

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L'escalier (assez sinistre, à vrai dire) monte vers les courts de tennis désaffectés, dont la gestion était, me semble-t-il, associative (je me trompe peut-être).

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Le terrain, théoriquement encore sous l'emprise de l'INRAP (vous savez, ce machin de l' "Archéologie Préventive", concession faite par les bétonneurs au patrimoine culturel collectif, dont je n'ai jamais vu un seul membre sur le terrain), est promis au béton. Un beau jardin avec des bancs, une pelouse, un espace pour les crottes de chien, un espace pour les jeux des enfants, le tout étant délicieusement ombragé par de vrais arbres en bois d'arbre ? Voyons, vous n'y pensez pas ! Soyons sérieux !

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La friche occupe, comme on le voit, le cœur de cet îlot, compris entre une bribe du boulevard (en bas), la place de la Croix-Rousse (à gauche), la rue d'Austerlitz (en haut) et la rue Boussange (à droite). Le rectangle en bas est le toit de l'ancien centre de formation de la Poste, qui a été récemment transformé en immeuble de très grand standing (on appelle ça la "gentryfication"), du haut duquel le panorama sur la ville doit être splendide. Derrière les façades de la place (à gauche), on voit le rectangle bistre du terrain de boules où les habitués descendent (c'est, au bas d'une vingtaine de marches, un des restes de l'ancien fossé du fort de la Croix-Rousse, quelques autres rectangles un peu sombres, en-deçà des immeubles, indiquent les autres restes) faire leur pétanque et s'imbiber le gosier. Les petits vernis qui avaient vue sur la verdure bénéficieront bientôt d'un paysage plus "moderne". Hors des jardins privés bien établis, on pensera peut-être à sauver quelques arbres.

Photographies Frédéric Chambe.

dimanche, 05 mars 2017

DÉLICE DE VIALATTE

VIALATTE RESUMONS NOUS.jpgVient de paraître Résumons-nous, (éditions Robert Laffont,VIALATTE ALMANACH.jpgVIALATTE KÖNIGSBERG.jpg collection Bouquins) volume de 1300 et quelques pages des chroniques écrites par Alexandre Vialatte à destination de plusieurs supports. Je connaissais évidemment Bananes de Königsberg (1985, préface de Ferny Besson) et Almanach des quatre saisons (1981, préface de Jean Dutourd), réédités ici et publiés en leur temps par les soins et la diligence de la grande amie Ferny Besson (éditions Julliard). Quand les deux gros volumes des Chroniques de La Montagne avaient paru chez Bouquins / Laffont, j'avais littéralement sauté dessus, au point d'en faire ma seule exclusive compagnie lors d'une expédition lointaine. J'ai cependant conservé pieusement les Julliard.

J’ai commencé par me plonger dans le recueil des articles parus dans Le Spectacle du monde entre 1962 et 1971 (mes parents furent un de ces temps abonnés à la revue, mais je confesse que j'étais alors passé complètement à côté de ces articles : je devais être un peu trop vert pour saisir la méthode et la subtilité de la langue de Vialatte, même si je n'ai pas trop tardé à m'y mettre).

Dire combien je me régale depuis quelques dizaines d’années avec la prose de Vialatte relèverait du pléonasme, voire de la simple balourdise. Hommage à un grand homme de la langue française. Ce plaisir n’a pas pris une ride. Mieux : il se bonifie et s’intensifie avec le temps. Je recommande les références savantes à Phorcypeute l'Enumérateur, Hermogène le Guttural, Phyte l'Environnaire, et même le vicomte Amable de Vieuval. Elles valent les trouvailles des "proverbes bantous" et de l'uzvarèche.

« La femme remonte à la plus haute antiquité. Phorcypeute l’Enumérateur la cite déjà dans ses ouvrages. Le vicomte Amable de Vieuval fait mention d’elle avec vivacité dans son Tableau des chemins de fer suisses, suivi d’un Eloge du printemps et Casanova la raconte avec la plus grande affection. Elle a su provoquer le lyrisme d’Hermogène le Guttural et de Phyte l’Environnaire. Horace la vante et Pétrarque l’exalte, le Dr Gaucher l’étudie. C’est l’effet de sa grande importance, car elle joue un rôle capital dans la suite des générations et le déroulement même de l’histoire.

Faut-il rappeler Marguerite de Bourgogne, Hélène de Troie, Emilienne d’Alençon ? Citer Mme Steinheil ou la belle Otéro ? Leurs noms sont dans toutes les mémoires. On montre encore dans les sous-sols du musée Grévin la petite baignoire-sabot en zinc, munie d’un couvercle à charnières, dans laquelle Charlotte Corday immola le cruel Marat. Mme Roland faisait les discours de son mari. La femme de Poetus montrait à son époux comment il faut s’ouvrir les veines. Mme Tolstoï exhortait le sien à écrire d’excellents romans plutôt que de faire de mauvaises bottes [historique].

Sans la femme, l’enfant serait sans mère, le père sans fille, le beau-frère sans belle-sœur, l’oncle sans nièce, l’époux sans veuve. Supprimez-la, l’opéra perd son charme, l’écran ses bustes les plus beaux. Sans elle, au Grand Café il n’y aurait plus de caissière, même à l’heure de l’apéritif, entre deux pots de sansevieria de valeur moyenne. L’homme vivrait comme un orphelin. Recueilli par charité dans d’immenses internats par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ou les Frères des écoles chrétiennes, il mènerait dans de grandes casernes une existence d’enfant trouvé, sans autre distraction que la promenade du jeudi, sous l’œil indifférent d’un gardien en casquette, dont les réprimandes salariées ne sauraient remplacer les discussions de famille. De longs troupeaux de quinquagénaires rasés sans soin et brossés sans vigueur se traîneraient sur les routes nationales, rêvant vainement de retrouver aux grandes vacances, pour jouer au croquet et boire du chocolat, des cousines en jupe à plis plats, dans de vieux jardins ornés d’ocubas et de tilleuls. Le soir ramènerait l’homme à son orphelinat. Il y jouerait aux cartes, il fumerait du tabac, il parierait aux courses, il boirait du vin rouge, il sombrerait dans des plaisirs grossiers. Les droits de la femme ne seraient plus défendus. Les travaux de George Sand perdraient toute importance. Des chauves barbus devraient remplacer au pied levé le jury du prix Femina, et manger des petits-fours en buvant du thé tiède. Avec la femme, au contraire, tout s’anime, tout se passionne, la vie reprend ses droits. Elle se marie, elle divorce, elle enfante, elle trompe le boulanger avec le pharmacien ; elle renverse les ministères, elle jette ses enfants par la fenêtre, elle tricote des layettes bleu-pâle sur la ligne Italie-Nation. Enveloppée d’un manteau de vison, elle porte en tête des cortèges politiques une pancarte d’un mètre-carré, qui proclame : « Nous voulons du pain ». Elle tape le courrier de l’homme, elle le porte à signer, il signe, elle l’embrasse, elle l’épouse ; de temps en temps elle le vitriole. L’homme assiste impuissant, l’œil vide, à toutes ces manifestations. Elle lui dispute le bureau et l’usine, elle lui a chipé son pantalon. De conquête en conquête, elle en est arrivée à avoir le droit de travailler quatre-vingt-dix heures par semaine.

C’est un progrès considérable et apprécié.

D’où vient la femme ? Du même jardin que l’homme. Louis XIV avait chargé l’évêque de Beauvais, si j’ai bonne mémoire, d’en retrouver l’emplacement exact. L’évêque le situa à peu près au confluent du Tigre et de l’Euphrate. C’est de là que la femme s’est répandue partout. Sous toutes ses formes. Elles sont nombreuses. Jean Dubuffet, qui aime les contours tremblés, lui donne souvent la figure du Danemark, dont la silhouette l’avait frappé dans son enfance sur les cartes géographiques. Mais l’époque en impose bien d’autres, telles que la ligne haricot vert, la ligne diabolo, la ligne corde à nœuds (la ligne saucisson est innée). Autant en emporte la mode. Bref, la femme est épisodique.

Le Dr Garnier, dans son ttraité du mariage légal, la définit par son opposition à l’homme. « L’homme, lit-il [sic], est altier, pileux, dominateur ; sa texture fibreuse et compacte ; ses cheveux raides, sa barbe noire et bien fournie ; sa poitrine fortement velue exhale le feu qui l’embrase. » La femme a « la figure plus courte et le caractère plus timide, les genoux plus gros, la graisse plus blanche, et le foie plus volumineux ». On voit par là que le Dr Garnier a pris l’homme pour Garibaldi. Sa description de la femme en perd en vraisemblance, ou au moins en portée générale.

Il paraîtra plus équitable de constater que la femme, au moins au XX° siècle, se compose d’une âme immortelle et d’un manteau de renard en chèvre façon loup. Le "drapé en vrille" et "l’ourlet explosif" lui donnent une silhouette étonnante ; sa bouche enduite de Top Secret "va du beige rosé au rouge vibrant". Des substituts de beauté la frottent, la "désincrustent", la hachent, la raclent, la flagellent, la pincent, la rabotent, la triturent, la battent en neige, la roulent dans la farine, et la déroulent sans un faux-pli. Puis la font sécher sur une corde.

(…) ».

Sans commentaire.

Merci, monsieur Vialatte.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : les publicitaires n'ont honte de rien. Un ramassis de tâcherons de je sais plus quelle basse extraction avaient piqué sans vergogne à Vialatte le "truc" des deux dernières phrases, comme on le voit ci-dessous :

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Je me souviens que le réjouissant dans l'affaire avait été les hauts cris poussés par les féministes qui, n'ayant honte de rien non plus, prétendent parler "au nom de toutes les femmes", et qui étaient à cette occasion montées à l'assaut de cette publicité, au motif qu'elle "portait atteinte à la dignité des femmes", alors qu'on sait que toute publicité est, par essence et par nature, une atteinte à la dignité humaine en général. Mais on sait malheureusement qu'un militant, quelle que soit la cause qu'il brandit, a pour métier de tirer toute la couverture à lui. Une revue « bête et méchante » aujourd'hui disparue avait même fait du thème un slogan : « La publicité nous prend pour des cons, la publicité nous rend cons ».

samedi, 04 mars 2017

LA SUBVERSION FILLON

Table très recommandable.

Mais pourquoi avoir voulu coincer à tout prix des rafales de bouquins sur des rayons manifestement trop pas faits pour ça ?

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Photographie Frédéric Chambe.

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Nicolas Sarkozy, président de la République, avait comparé les juges à des boîtes de petits pois alignées sur un rayonnage. François Fillon, candidat à la présidence de la République, a fait un pas de plus en direction de la destruction de l'institution judiciaire. Que des personnes qui exercent la plus haute fonction des institutions de l'Etat ou qui aspirent à le faire puissent contester la légitimité d'une de ces institutions est proprement sidérant. François Fillon a mis bas le masque sur sa conception profonde de l'exercice du pouvoir, une conception autocratique. Il voudrait créer une situation insurrectionnelle qu'il ne s'y prendrait pas autrement. J'espère que ce n'est pas dans ses intentions, bien que ses propos ressemblent furieusement à ceux que tient Marine Le Pen. Drôle d'endroit pour une rencontre. Je dirais même : inquiétant. 

Cet homme est dangereux.

vendredi, 03 mars 2017

ITINÉRAIRE BELGE

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Derrière la baie vitrée de l'ancienne plomberie, l'inscription qui justifie le titre abracadabrant du billet figure en toutes lettres (illisible ici) sur la planchette tout en haut à droite de l'édifice livresque (il y a aussi des DVD). J'ai l'impression (ce n'est qu'une impression) que le livre sur Lyon (tout en bas au milieu), ainsi que le jeu de Monopoly (édition de Lyon, en haut à droite) sont là pour faire croire que. Cela sent l'implantation récente.

jeudi, 02 mars 2017

COMBIEN DE MEHDI MEKLAT ?

Je ne m’étendrai pas sur l’histoire qui a suivi la révélation des messages clandestins diffusés sur Twitter par le bondyblogueur devenu malheureusement célèbre Mehdi Meklat. Je n’ai pas prêté attention (ni de près, ni de loin, ni du tout) aux péripéties qui ont accompagné, puis suivi la naissance et l'existence du Bondy blog (suscité par deux Suisses altruistes venus sur place lors des émeutes de 2005). Je veux juste poser une question, parce que je n’ai pas entendu qui que ce soit la poser dans les médias que je fréquente (côté touiteur-fessebouc-etc., je suis réseau zéro : je suis entré en réticence).

Certes, Mehdi Meklat est une figure qui a émergé précisément après les émeutes de 2005 grâce à un indéniable talent (paraît-il) dans le maniement du verbe, ce qui a, semble-t-il, décidé de sa vocation de "journaliste". Certes, grâce à lui et à son pote Badrou (Badroudine Saïd Abdallah), on a raconté que les « banlieues difficiles » avaient pris la parole, parce que ces deux jeunes donnaient enfin une voix à des gens qui en étaient privés depuis toujours.

Je n’éprouve pas la curiosité de découvrir le contenu des dizaines de milliers de messages que Mehdi Meklat a postés. Il paraîtrait, d’après ce que j’en ai appris, qu’on peut difficilement faire mieux en matière de haine antisémite, homophobe et misogyne. Aller y voir de plus près ne m’a pas effleuré l’esprit. Je laisse le monsieur à ses dérives et à ses repentirs, véridiques ou simulés.

Non, s’il est vrai que son entourage et pas mal de ses proches étaient parfaitement au courant de ce que Mehdi Meklat pouvait dire sous pseudonyme, la question que je me pose est la suivante : combien approuvaient les propos ? Dans la communauté qui gravitait autour du Bondy blog et de Mehdi Meklat, ces propos font-ils exception ? Ou au contraire, ne sont-il que le reflet d'opinions largement partagées ?

Car il me semble qu’en grattant un peu les croûtes de l’affaire, on a des chances de tomber de nouveau sur une drôle de plaie, un non-dit un peu purulent et malodorant, du genre qu’il faut soigneusement recouvrir quand on parle des « banlieues difficiles » ou des « jeunes issus de l’immigration ». Un tabou qu’il est interdit de dévoiler sous peine de passer pour un fauteur de guerre sociale, d’être accusé  d’ « incitation à la haine raciale », au motif que la « discrimination » ou la « stigmatisation de toute une communauté », à cause de quelques « brebis galeuses », eh bien c’est très vilain.

Il n’y a pas si longtemps, Georges Bensoussan, de confession juive, a pris une magnifique volée de bois vert, après son débat avec Tarek Oubrou, imam de Bordeaux estampillé "musulman modéré", sur l’antenne de France Culture (dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut), parce qu’il y a déclaré : « Dans les familles arabes en France, tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère ». Pour l’avoir dit, Bensoussan se retrouve en correctionnelle pour les motifs que je viens de citer : stigmatisation d’une communauté, incitation, etc. Eh oui, le droit français ne connaît que des individus : désigner un groupe entier, c’est s’exposer à une sanction de la loi.

Et pourtant, je continue à me demander si Mehdi Meklat ne serait pas, en définitive, qu’un symptôme. Le symptôme visible, du fait de sa notoriété particulière dans son milieu (et en dehors), d’un mal beaucoup plus général et banal, qui touche en réalité en beaucoup plus grand nombre qu’on ne le dit les gens qui constituent tout le terreau sur lequel il a poussé. Oui, autour du Bondy blog (et ailleurs),

combien de Mehdi Meklat ? 

Pourquoi n’aurait-on pas le droit de se demander, si antisémitisme il y a, dans quels secteurs de la société celui-ci s’est répandu ? Et si Mehdi Meklat n’est pas la partie émergée d’un iceberg ? Le genre d’iceberg qui fait dire à Benyamin Netanyahou que la France est un pays antisémite ? Mais je ne me sens pas concerné : qu’est-ce qui est vraiment et viscéralement antisémite, en France aujourd’hui, en dehors de quelques nostalgiques du Troisième Reich ?

Pour répondre à la question, je suggère de regarder du côté de Mehdi Meklat et de tous ses semblables plus ou moins avérés, et de se demander qui, en France, prenant fait et cause pour la cause palestinienne, met dans un seul sac la totalité du peuple d’Israël, comme s'il n'existait dans le pays aucune force qui soit favorable à la paix et à la formation d'un Etat palestinien autonome (mais comme on dit, faut pas rêver : la droite israélienne et les pro-colonisation se voient pousser des ailes depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche : Netanyahou n'a pas fini de s'en prendre à l' "antisémitisme" en France).

S’il en est ainsi, d’abord, il faut que le Français normal se désolidarise de cette partie de la population. Ce que je fais ici. Mais par ailleurs, s’il en est ainsi, il est à craindre que Georges Bensoussan, en tenant les propos qui ont permis de l’envoyer au tribunal, est moins dans l’islamophobie que dans le vrai.

Nous vivons des temps difficiles.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 01 mars 2017

MIETTES DE SAINT-SIMON

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En frontispice du tome I (volume I), « Louis, duc de Saint-Simon Vermandois ».

Relevé dans le tome IV (1698) des Mémoires de Saint-Simon (Louis, duc de) :

« Son ami le duc de Gesvres, qui quelquefois faisait le lecteur et retenait quelques mots qu'il plaçait comme il pouvait, causant un jour dans les cabinets du roi, et admirant en connaisseur les excellents tableaux qui y étaient, entre autres plusieurs crucifiements de Notre-Seigneur, de plusieurs grands maîtres, trouva que le même en avait fait beaucoup, et tous ceux qui étaient là. On se moqua de lui, et on lui nomma les peintres différents qui se reconnaissaient à leur manière. "Point du tout, s'écria le marquis, ce peintre s'appelait INRI ; voyez-vous pas son nom sur tous ces tableaux ?" On peut imaginer ce qui suivit une si lourde bêtise, et ce que put devenir un si profond ignorant. ».

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Le peintre dont il est parlé ci-dessus était sans doute le bien connu "Jésus de Nazareth Roi des Juifs". Pauvre duc de Gesvres : il fut un temps où le ridicule tuait.

Le tome III des Mémoires rapporte quelques anecdotes d'un tonneau qui devait être voisin de cave. Imaginez le tsar en Hollande, pour s'initier incognito aux secrets des métiers de la charpenterie de marine (il a de grandes ambitions pour la Russie). Il est "czar" chez Saint-Simon, mais "zar" dans l'opéra de Lortzing, Zar und Zimmermann (Tsar et charpentier).

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L'incognito est, semble-t-il, bien léger, puisqu'il doit un jour recevoir les ambassadeurs d'Angleterre, dont il est vexé du peu d'intérêt qu'ils lui portent. Il se venge de la façon que voici :

« Enfin, l'ambassade arriva : il différa de lui donner audience, puis donna le jour et l'heure, mais à bord d'un gros vaisseau hollandais qu'il devait aller examiner. Il y avait deux ambassadeurs qui trouvaient le lieu sauvage, mais il fallut bien y passer. Ce fut bien pis quand ils furent arrivés à bord. Le czar leur fit dire qu'il était à la hune, et que c'était là où il les verrait. Les ambassadeurs, qui n'avaient pas le pied assez marin pour hasarder les échelles de corde, s'excusèrent d'y monter ; le czar insista, et les ambassadeurs, fort troublés d'une proposition si étrange et si opiniâtre ; à la fin, à quelques réponses brusques aux derniers messages, ils sentirent bien qu'il fallait sauter ce fâcheux bâton, et ils montèrent. Dans ce terrain si serré et si fort au milieu des airs, le czar les reçut avec la même majesté que s'il eût été sur son trône ; il écouta la harangue, répondit obligeamment pour le roi et la nation, puis se moqua de la peur qui était peinte sur le visage des ambassadeurs, et leur fit sentir en riant que c'était la punition d'être arrivés auprès de lui trop tard ».

Pour le dire simplement : je me régale.

Allez, juste pour le plaisir, un portrait bien gratiné au four, tiré de la fin du tome II :

« Madame de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé dans un médiocre anneau ; ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l'air toujours en peine et étonné, avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. Elle savait tout : histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais elle ne paraissait qu'elle sût mieux que parler français ; mais son parler avait une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n'est propre qu'aux Mortemart. Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle voulait plaire, plaisante naturellement avec la dernière finesse sans le vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier, glorieuse, choquée de mille choses avec un ton plaintif qui emportait la pièce, cruellement méchante quand il lui plaisait, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général, sans aucune galanterie, mais délicate sur l'esprit et amoureuse de l'esprit où elle le trouvait à son gré ; avec cela un talent de raconter qui charmait, et, quand elle voulait faire un roman sur-le-champ, une source de production, de variété et d'agrément qui étonnait ».

Je ne m'en lasse pas.  

mardi, 28 février 2017

ON REDÉMARRE

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Avant, puis après le nettoyage des vitres.

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Reste quelques finitions. Et une serpillière à passer. Et les tables à installer (aux dernières nouvelles, c'est fait).

Photographies Frédéric Chambe.