Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 09 mars 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

ÉPISODE 2

(voir épisode 1, le 27 février)

Je hais les sciences humaines, je l’ai dit, mais, comme j’espère qu’on l’a compris dans mon premier billet, c’est moins en elles-mêmes qu’à cause de l’usage effréné qui en est fait par la société en général et par les acteurs de la communication de masse en particulier, qui transforment ainsi le savoir universitaire en outil de propagande et de bourrage de crâne.

Il suffit de se retourner sur les bientôt quatre mois de « crise des gilets jaunes » pour voir à quels excès mène le recours massif des journalistes aux sociologues (est-ce la « France périphérique » ? la ruralité contre les métropoles ? les élites mondialisées contre les populations enracinées ?), aux historiens (est-ce une insurrection ? une jacquerie ? une révolution ?), aux philosophes et autres "science-humanistes".

Aujourd’hui, si plus personne n’a une compréhension claire et homogène de l’événement et de la situation, c’est tout bénéfice pour Emmanuel Macron, qui se frotte les mains (parfois pas trop discrètement, quand il traite les manifestants de « complices » des casseurs), grâce au Niagara de discours et d’interprétations qui a submergé les antennes et qui fait que toutes les interprétations, même les plus malveillantes, sont devenues possibles : si tout peut être dit, plus rien n'est vrai, et le poisson, méticuleusement "noyé", est mort. Ce rideau de fumée-là est diablement efficace. 

Soit dit en passant, quand même, on reste ahuri devant la violence, non seulement des casseurs, non seulement des policiers (vous avez dit LBD ?), mais aussi des juges qui ont vu passer les interpellés (la plupart "primo-délinquants" et "inconnus des services de police") en comparution immédiate et les ont durement assaisonnés, sans doute sur consigne du ministère (voir la circulaire publiée récemment).

Revenons à nos moutons. Je disais donc que je ne hais pas les sciences humaines en elles-mêmes. La preuve, c'est que j'ai lu, au cours de ma vie, un nombre appréciable d’ouvrages savants qui m’ont marqué, quelques-uns particulièrement, au point que je les considère, encore aujourd'hui, comme des points de repère sur une trajectoire. Les visiteurs de ce blog l'auront peut-être perçu au fil du temps. Pour les curieux, je cite quelques-unes de mes lectures un peu récentes le 4 juin 2016

Cela dit, il n’empêche que je vois dans l’extension et l'expansion du champ d’intervention des sciences humaines l’origine d’effets pervers non négligeables, qui tiennent à l’usage immodéré que la société en fait. Car au motif que « rien de ce qui est humain ne leur est étranger », elles ont introduit les ventouses de leurs tentacules jusque dans les plus infimes interstices de ce qui constitue la vie des gens ordinaires et l'ensemble des structures qui servent de cadre à leur vie sociale, pour nous expliquer leurs significations et nous dire d'un ton péremptoire pour quelles raisons valables il faut admettre ou dénoncer. 

Je ne crois pas dire de bêtise en affirmant qu’aucune société avant la nôtre ne s’est observée elle-même avec tant d’attention, et même de voyeurisme (et même de fatuité). L’inflation extraordinaire des connaissances autocentrées, souvent microscopiques, aboutit à un curieux résultat. On constate que plus la société se connaît, moins elle se comprend, et moins elle sait pour quoi et pourquoi elle existe. Plus les sciences humaines décrivent et expliquent les faits humains dans leurs moindres détails, plus le sens de tout ça devient inaccessible, nébuleux et confus.

Dans ce brouillard, rien de plus facile pour des « fake news » que de paraître vraisemblables, ouvrant un boulevard aux thèses complotistes. La société est comme un grand corps vivant, étendu sur un marbre d'autopsie, bardé de toutes sortes d'instruments intrusifs, sondes, électrodes, thermomètres, palpeurs, anémomètres, baromètres, stigmomètres, tensiomètres, autant d’instruments de mesures qui la dissèquent à tout instant « in vivo », à chaud, en « temps réel ».

Grâce aux innovations techniques, même les individus passent beaucoup de temps à s’observer, s’ausculter, mesurer leurs capacités, s’inquiéter du nombre de leurs pas quotidiens, de leurs pulsations cardiaques à l'effort, de leur VO²max et qui, à cette fin, connectent leur corps à des banques de données, via des appareils sophistiqués, pour savoir où se situer sur l’échelle des êtres vivants. Chacun est ici invité à s’évaluer en termes de performances, tout en s'exposant à des cupidités dont il n'a même pas idée (collecte et commercialisation des données personnelles).

La société n’a plus le temps de vivre : avec les sciences humaines, elle veut aussi se regarder vivre. Elle veut être à la fois le technicien preneur d'images et le comédien qui s'agite devant l'objectif. Elle s'interroge en permanence avec angoisse sur le bien-fondé des options qu'elle met en œuvre. Elle vit sous l’œil vigilant de caméras introspectives impitoyables, et ne cesse de faire des « selfies » (disons des autoportraits grandeur nature) : le moindre fait, le moindre agissement est immédiatement étiqueté dans une catégorie précise, et placé dans un compartiment prévu à cet effet, pour s’inscrire dans une « série » permettant à l’observateur patenté d’en fixer la signification et d’en suivre l’évolution. 

On tient d'incroyables comptabilités. On quantifie les suicides, la délinquance, etc. ; il y a des gens qui sont payés pour suivre dans les médias les chiffres des temps de parole respectifs des hommes et des femmes, des blancs, des noirs et des basanés, qui mesurent la "visibilité" des noirs ou des arabes (ça s'appelle la "diversité"), et pour alerter la société sur l'"injustice" que constitueraient d'éventuelles "sous-représentations" ; il y a aussi, dans la foulée, des gens qui voudraient donner à l'INSEE assez d'autorité pour sélectionner le personnel médiatique, au moyen de "quotas", pour qu'il "reflète" exactement la composition de la population française. Bientôt, si ce n'est pas déjà fait, ce seront les statisticiens qui exerceront le pouvoir, et la société sera gouvernée selon la règle des "échantillons représentatifs". Ce sera le règne des comptables.

Avec les sciences humaines, la société est devenue Narcisse. La culture du narcissisme (titre d’un ouvrage essentiel de l’Américain Christopher Lasch) ne s’est pas contentée de placer chaque individu devant un miroir, elle a gagné l’ensemble du corps social : comme Narcisse, la société se perd dans son propre reflet, qu’elle n’arrive évidemment jamais à saisir. Pour une raison évidente : le personnage d’Ovide, dans Les Métamorphoses, tend les mains vers cet « autre » qui n’en est pas un, et ce faisant, agite la surface de l’eau, si bien que ce n’est plus un reflet qu’il aperçoit, mais une infinité de fragments du reflet. Il ne sait plus auquel de ces fragments s'adresse son amour.

Le miroir a éclaté en mille morceaux, pulvérisant à la fois l'unité du visage de Narcisse et l’unité du corps social en autant de vérités parcellaires et mouvantes, dont aucune ne peut prétendre détenir une quelconque Vérité globale, incontestable et durable. La société s’est ici décomposée, comme l’a montré en son temps le débat sur l’identité française, chaque morceau du miroir tirant en quelque sorte la couverture à lui. A cet égard, on pourrait dire que les sciences humaines, ou du moins leur présence sociale médiatisée, participent au processus de morcellement de la nation : chacune y découpe un champ du savoir bien délimité qu’elle laboure consciencieusement, avec méthode, indépendamment de ses congénères. L'ensemble (je veux dire l'intérêt général) ? Tout le monde s'en fout. C'est le particulier qui a pris les commandes.

Le problème des sciences humaines, à ce stade, ce n'est pas chacune des disciplines prises isolément, bien sûr : c'est l'effet de masse et le rôle que cette masse joue dans l'évolution de la société, car il est indéniable qu'elles sont devenues un acteur à part entière de la fabrication de la société. Leur finalité de départ était "la connaissance de l'homme", détachée par principe de tout objectif concret. Elles voulaient être utiles, mais en tant que "recherche fondamentale", je veux dire désintéressée, gratuite, comme on oppose "recherche fondamentale" et "recherche appliquée". Pur savoir universitaire à la destination indéterminée, bien catalogué et rangé en ligne sur des rayons spécialisés, réservés à la catégorie des rats de bibliothèque passionnés. Cette belle idée (le définitif "gnôthi séauton" : connais-toi toi-même) a été pervertie.

En plus de leur finalité traditionnelle d'érudition, les sciences humaines sont devenues des instruments entre diverses sortes de mains. Les mains principales sont celles des militants associatifs et celles des responsables économiques et politiques, qui se sont tous rappelé, à un moment donné, le vieux dicton : « Savoir c'est pouvoir ». Des tas de gens se sont dit qu'ils avaient un moyen d'"améliorer la société", à condition que ce fût en leur faveur. Il y a plus de militantisme de combat que de curiosité "scientifique" dans l'usage que certains groupes font des sciences humaines.

Voilà, ce sera le thème de l'épisode 3, à paraître prochainement.

vendredi, 08 mars 2019

QUAI DE SAÔNE, 2003

PETALES.jpg

Vu dans une cagette, sur le marché Saint-Antoine.

mardi, 05 mars 2019

CLÉMENTINE AUTAIN

Les délicieux petits moments de l'existence.

Hier matin, invitée par Guillaume Erner, l'animateur des Matins de France Culture, Clémentine Autain a, entre autres, été interviewée sur La France insoumise, le parti et le groupe parlementaire où elle s'est fait élire. Dans le flot des paroles qui se sont élancées en foule de sa bouche, à une question sur le premier féminisme (celui qui a marqué les années 1970, enfin bref, le MLF et tout ça), elle a émis, vers 8h.36, cette idée audacieuse, originale et pleine de verve :

« Les femmes des années 1970 ont essuyé les pots cassés ».

Dommage que Le Canard enchaîné ne s'intéresse qu'à la presse écrite pour nourrir ses rubriques "A travers la presse déchaînée" et "Rue des petites perles". Il se prive de quelques "voluptés de fin gourmet" (Courteline, dit-on) : même le féminisme arrive à faire rire ! J'imagine que Le Canard s'en serait sorti avec une formule du genre « payé les plâtres ».  

lundi, 04 mars 2019

PETIT MESSAGE AUX ANTISÉMITES

Moshe Leiser, chant et guitare ; Ami Flammer, violon ; Gérard Barreaux, accordéon (5'05"). Enregistré à l'Amphithéâtre de l'Opéra de Lyon en 1994.

C'est du yiddish. Quelques juifs émigrés en terre lointaine se souviennent de leur village natal. Nostalgie à l'état pur, grâce au timbre de la voix de Moshe Leiser. L'exilé irrémédiable. Quelle musique !

Belz est un "schtetel" (orthographe non garantie). La même mélodie saisissante a été chantée, en son temps, par Les Compagnons de la chanson, sous le titre Belle petite ville et dans une interprétation bien fade, si l'on compare (2'14"). Les paroles de Jean Broussolle, quel que soit leur mérite, ne sont pas à la hauteur, comme on peut le constater ci-dessous. Je regrette que le cri du cœur originel soit devenu une chansonnette inodore et incolore. 


Le schtetel Belz, aujourd'hui en Ukraine, se trouve tout proche de la frontière polonaise.

Et pour faire bonne mesure en matière de musique des juifs d'Europe (9'37") :


Cantor Shlomo (Shalom) Katz. Ecoutez bien cette voix incroyable, mais aussi ce qui se dit, un peu avant 2'50" (juste trois noms, mais qui disent tout). 

Je crois inutile d'assortir ces deux œuvres de commentaires.

samedi, 02 mars 2019

J'AI LU SÉROTONINE 2

2 – Le livre.

(voir billet du 12 février)

Ce que je retiens de la lecture de Sérotonine.

Drôle de lecture, quand même. Pensez, après avoir refermé le livre de Michel Houellebecq, un jour où je furetais dans les rayons de la librairie Vivement dimanche, je suis tombé sur un petit ouvrage de David Le Breton que j’ai acheté aussitôt.

Et cela au seul motif qu’il s’intitule Disparaître de soi (Métailié, 2015). Rendez-vous compte : exactement les mots que j’avais écrits au crayon à la lecture de Sérotonine en face de cette phrase : « Je parvenais à me brosser les dents, ça c’était encore possible, mais j’envisageais avec une franche répugnance la perspective de prendre une douche ou un bain, j’aurais aimé en réalité ne plus avoir de corps, la perspective d’avoir un corps, de devoir y consacrer attentions et soins, m’était de plus en plus insupportable … » (p.92). En fait j’avais souligné "j’aurais aimé ne plus avoir de corps" avant d’inscrire la formule dans la marge.

Pour terminer sur la circonstance, j’ai lu le livre de Le Breton, et j’ai compris pourquoi les sciences humaines en général et la sociologie en particulier souffrent d’une infirmité génétique irrémédiable par rapport à la littérature : l’universitaire produit un livre de tâcheron qui commence par une compilation laborieuse de cas pris généralement dans la littérature (ici le Bartleby d'Herman Melville, Robert Walser, Fernando Pessoa, etc.) et se rapportant au thème que l’auteur s’est choisi, cas dont il fait consciencieusement l’autopsie de façon finalement médico-légale, et où il arrive à lâcher une énormité en faisant de la disparition de soi « une expression radicale de liberté » (p.49 et sans explication). Est-ce que l'impossibilité de se plier à l'observance d'un code est pour autant une expression radicale de liberté ? J'en doute fort, au moins ça se discute.

Heureusement, la suite évite de me faire trop regretter mon achat : l'auteur associe de façon plus convaincante des "faits sociaux" typiques de notre époque, qui montrent le vampirisme effréné d'un système qui vise à vider l'individu de sa substance personnelle (et je ne pense pas seulement à la commercialisation des données personnelles par les "GAFA"). Reste que la littérature est seule à être en mesure de réaliser l'unité du savoir humain. Et que la "disparition de soi" dont la société actuelle nous parle n'est pas l'expression d'un choix, mais l'effet d'un puissant processus de civilisation. Elle nous l'impose.

Sérotonine s’oppose au Disparaître de soi de Le Breton un peu comme les physiciens opposent matière et antimatière. Oui, le bonhomme que met en scène Houellebecq est vide et nul (« …enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet », p.181), il est dans une profonde dépression, dans un état de déréliction pitoyable, il se laisse aller, il ne croit plus en rien, il n’a même plus de désir.

Mais l’étonnant, c’est que dans ce récit d'une déconfiture morale, psychologique et humaine, le romancier parvient à donner à son personnage de Florent-Claude Labrouste, en en faisant une sorte d’anti-Vautrin (le personnage de Balzac est tout en force redoutable, même quand il se fait coffrer par un flic, alors que Sérotonine raconte un naufrage de la première à la dernière page), une existence littéraire spectaculaire et puissante. L'effet de présence est étonnant. Pas à la portée de la première Christine Angot venue.

C’est peut-être ce qui défrise les ennemis de Houellebecq : il élève un superbe monument à la Négation. Il s'en prend aux raisons de vivre (aux "valeurs") communément admises par la communauté des croyants, je veux dire les idolâtres du "Progrès". Les œuvres de Houellebecq, en commettant cette infraction, illustrent assez bien ce que Philippe Muray désigne comme l’enfer des bonnes intentions porté par la modernité, qui est l’évacuation pathologique du tragique inhérent à l’existence humaine : la négativité, autrement dit le Mal. Ce qui se prétend moderne et progressiste aujourd’hui a juste balayé sous le tapis rutilant du "Progrès" (= l’empire du Bien selon Muray) la poussière de sa propre négativité. Et réprime sans pitié tout ce qui met le doigt dessus pour le désigner comme telle.

Et le paysage de ce désastre d’une civilisation (« Plus personne ne sera heureux en Occident, pensa-t-elle », p.102 ; « …une civilisation meurt juste par lassitude … », p.159 ; « La France, et peut-être l’Occident tout entier, était sans doute en train de régresser au "stade oral" », p.323) défile devant le lecteur avec la clarté de l’évidence, dans une narration qui coule sans heurt, avec une régularité, une fluidité qui rendent le récit incontestable et sa « vérité » d’autant plus tangible. J’avais eu la même impression à la lecture de Soumission : une coulée irrésistible. Il y a là un savoir-faire d’autant plus redoutable que les caractéristiques du personnage du narrateur rendent bien compliqué le processus d’identification, ce ressort habituel du romanesque qui donne au lecteur l’impression de se trouver dans l’action.

Houellebecq a trouvé là un moyen « non-brechtien » de pratiquer la « distanciation » : il faut le faire ! Brecht, pour cela, n'hésitait devant aucune grossièreté intellectuelle : il montrait les rouages de la machine théâtrale au sein même de l’action théâtrale : cela suffisait, pensait-il, pour que le spectateur se sente moins « dans l’histoire » que dans une salle bien concrète, où il ne devait jamais perdre de vue qu’un acteur est un acteur, et non le personnage qu’il joue. Tout ça parce que le public ne devait jamais perdre de vue la problématique sociale de l’œuvre et son lien avec la réalité économique et politique : c'était du théâtre militant. Houellebecq n'est pas un militant : il regarde le monde. Il a cessé d'avoir envie de le changer. C'est du réalisme.

Le lecteur accompagne donc Florent-Claude Labrouste dans son naufrage, décrit comme une sorte de mécanique fatale, et auquel le personnage et le lecteur assistent impuissants. Sérotonine est peut-être (entre antres) le roman de l’impuissance : « … je compris que le monde ne faisait pas partie des choses que je pouvais changer … », p.182 ; « … décidément on ne peut rien à la vie des gens, me disais-je, ni l’amitié ni la compassion ni la psychologie ni l’intelligence des situations ne sont d’une utilité quelconque … », p.222-3 ; « Qu’est-ce que nous pouvons, tous autant que nous sommes, à quoi que ce soit ? », p.326. On conçoit que cette litanie des aveux heurte de plein fouet la morale de la volonté inculquée par la tradition chrétienne, selon laquelle « quand on veut on peut », socle d’une conviction du pouvoir de la volonté (= de la liberté) individuelle partagée par toute une civilisation.

L’impuissance masculine du héros, dans l’Armance de Stendhal (le « babilanisme »), est une exception, un cas particulier, elle a quelque chose d’accidentel et d’infâme. Florent-Claude Labrouste subit certes cette impuissance sexuelle (quoique de nature médicamenteuse, induite par le Captorix, cet antidépresseur qui réduit à néant la libido), mais c’est aussi celle, beaucoup plus générale, de « l’homme occidental » (p.87) : les femmes quant à elles (attention : seulement quand elles sont jeunes et fraîches) maintiennent éveillé l’instinct de reproduction et continuent à faire « plus qu’honnêtement leur travail d’érotisation de la vie » (p.323). Et au-delà même de la défaite des hommes, l’impuissance dont parle Houellebecq est aussi celle de la civilisation occidentale.

La civilisation de l'Occident règne sur le monde, et le roman de Houellebecq met précisément le doigt là où ça fait le plus mal : si cette civilisation finit, c'est le monde qui finit.

Voilà ce que je dis, moi.

A suivre, prochainement.

mercredi, 27 février 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

Tiens, oui, au fait, je parlais de la haine. On verra ici qu'il n'y a pas que la tyrolienne (voir 25 février).

ÉPISODE 1

Oui, je hais les sciences humaines, mais pour quelques raisons précises que je vais m'efforcer de détailler ici. La première est leur omniprésence dans l’espace médiatique généraliste : pas un bulletin d’information où le journaliste n’invite pas un spécialiste, un chercheur, un expert d’un des sujets abordés pour tenter d’éclairer le pauvre monde qui écoute, à l’autre bout du poste, à l'affût de ses doctes analyses. A force, il y a saturation.

A croire que le journaliste ne se suffit plus à lui-même, puisqu’il ressent le besoin irrépressible de faire intervenir quelqu’un d’un peu plus qualifié que lui. A croire que la demande est forte et que l’Université (ou quelle que soit l’officine pourvoyeuse, tant les "think tanks" fleurissent en ribambelles) est devenue un indispensable auxiliaire de presse.

A croire aussi que le monde est devenu à ce point nébuleux, indéchiffrable et incompréhensible qu’il est nécessaire d’ajouter des lumières à l’information sur les faits : dans ce monde gouverné par la médiatisation, l’auditeur appartient à la catégorie méprisable des « non-comprenants » (Guy Bedos). Aujourd’hui c’est le sociologue qui s’y colle, demain ce sera l’historien, et puis le philosophe, et puis l’économiste, et puis le politiste, et puis, et puis …

Tous ces braves gens qui ont le nez au ras de l'histoire qui se fait (sont-ils payés pour intervenir ?) vous expliquent comment vous devez comprendre les faits dont le journaliste vient de rendre compte. On me dira que tous ces braves gens apportent leur contribution au nécessaire "débat démocratique". Alors là, je pouffe : en réalité, ils se précipitent sur l'actualité comme des vautours, et leurs commentaires "à chaud" se perdent dans les sables. 

Pour quelqu’un qui s’intéresse à ce qui se passe dans le monde et suit l’actualité avec une certaine constance, l’effet produit par cette inflation de gens supposés savoir est aux antipodes des attentes. Car j’ai l’impression que plus on cherche à éclairer ma lanterne, plus mon esprit s’embrouille, assiégé qu’il est par la multiplicité des savoirs et des points de vue : sans parler du narcissisme de l’expert (flatté d'être invité par un micro ou une caméra) ou des contradictions éventuelles qui opposent les grilles de lecture et les interprétations, aucun de ces savants spécialistes ne semble s’interroger sur l’effet de brouillage global du sens produit par la concurrence féroce entre les spécialités (sans même parler de la rivalité entre "écoles" à l'intérieur d'une même discipline) : quel sens se dégage de l'ensemble de ces savoirs juxtaposés ? Qui nous dira ce que cette juxtaposition permet de dégager comme signification d'ensemble ? Personne, malgré tout ce qu'on peut me dire de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ou ce qu'on veut. 

La raison en est que chaque savant intervenant dans sa spécialité est comme le type en blouse blanche qui rend compte de ce qui s’est passé dans les éprouvettes de son laboratoire : il ignore ce qui s’est passé dans celles du labo voisin. C’est ainsi qu’il ne faut pas demander à la biologie cellulaire d’intervenir en biologie moléculaire, en biochimie ou en microbiologie. Plus le spécialiste se spécialise, plus son champ d’investigation devient « pointu » (cela veut dire plus il pénètre dans le précis, plus le champ se rétrécit), et moins il peut se prononcer sur le champ voisin à cause de ses œillères : chacun opère exclusivement dans le compartiment qu’il occupe, aucun ne détient une vérité commune.

L'espace des sciences humaines est aujourd'hui le résultat d'un découpage à la petite scie du savoir humain, qui fait penser à l'obsession de Percival Bartlebooth, le personnage principal de La Vie mode d'emploi de Georges Perec, qui ne vit que pour l'entreprise désespérée qui consiste à peindre 500 aquarelles dans le monde entier, à les faire fixer sur autant de supports de bois qu'il demande à Gaspard Winckler de découper artistement en 750 pièces, pour passer le reste de sa vie à reconstituer les images ainsi décomposées. Il finira terrassé par une crise cardiaque au moment où la dernière pièce du puzzle (en forme de W) refusera d'entrer dans la dernière loge disponible (en forme de X).  

Au cours du temps, le monde de la connaissance s’est fragmenté en territoires de plus en plus nombreux, de plus en plus étroits et de plus en plus jalousement gardés (on appelle ça la "rigueur scientifique"). Il s’ensuit de cette évolution – mais ça, on le savait depuis quelques siècles (Pic de la Mirandole, 1463-1494, l’homme qui savait tout), ça n’a fait que s’aggraver au point de devenir ridicule – une pulvérisation à l’infini du paysage du savoir en options de toutes sortes. Impossible de reconstituer l'homogénéité, donc la signification de ce puzzle-là.

On ne s’aperçoit pas assez que l’unité du savoir est intimement liée à l’unité de la personne qui sait et de la société dans laquelle elle s’insère : si plus personne ne peut tout savoir, le monde de la connaissance devient un puzzle infernal, et la société se craquelle. L'exemple de Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, illustre ce morcellement : le gâteau de l'histoire de France découpé en 122 parts (= chapitres) confiées à 122 "spécialistes". Belle image d'une France définitivement démembrée. Image aussi de l'individu qui a définitivement perdu le sentiment de sa propre unité. 

L’univers actuel de la connaissance est devenu un gigantesque hypermarché dans les rayons duquel l’amateur n’a qu’à circuler et pousser son chariot pour le remplir des marchandises qu’il préfère : tel yaourt de sociologie, tel pot de moutarde d’histoire, tel paquet de sucre d'économie orthodoxe, telle friandise de politologie, etc. Le savoir est devenu une marchandise comme une autre, et les chercheurs, les intellos, les travailleurs du ciboulot sont devenus de vulgaires producteurs de matière grise, sur un marché obéissant comme tout le monde à la loi de l’offre et de la demande, sachant que le sommet de l’offre est lié à la « notoriété » du producteur (c’est lui qui est en tête de la page Google, grâce au nombre de « requêtes »).

La réalité de ce système, c’est que plus personne n’est en mesure de comprendre la logique du fonctionnement global du dit système. La réalité, c’est que tous les intellos de toutes les chapelles science-humanistes courent comme des fous après la réalité du monde tel que le fabriquent les véritables acteurs, qui se moquent des théories et des concepts, parce que leur seule préoccupation demeure le pouvoir, la puissance et la richesse, ainsi que l’accroissement indéfini de ceux-ci. La vérité du système, c'est que plus aucun des éminents innombrables spécialistes qui nous font la leçon tout au long de France Culture n'est en mesure de nous dire ce que signifie le monde actuel dans sa globalité. Les intellos ont rejoint les politique dans l'impuissance à agir sur le réel.

Les science-humanistes viennent sur les lieux du crime après qu’il a eu lieu, pour constater le décès et procéder à l’autopsie du cadavre pour tenter d’en déterminer les causes. Non contents d’être les virgules dans le texte de l’histoire qui s’écrit, les science-humanistes de tout poil font les avantageux dès que l’oreille d’un micro ou l’œil d’une caméra leur offre sa tribune. Pris individuellement, ils peuvent être risibles ou passionnants, mais pris collectivement, aussi sérieux, sagaces et pertinents soient-ils, ils ne sont, dans l’histoire qui se fait, que des jean-foutre.

Les sciences humaines, telles que le monde actuel en a l’usage, n’aident plus à comprendre celui-ci : elles produisent des lumières tellement aveuglantes et éclatées qu’elles contribuent à son inintelligibilité. Chacun des intellos qui envahissent en troupes serrées les plateaux de radio-télé et les pages "Débats" de Libération, du Figaro ou du Monde vient en réalité chercher son « quart d'heure de célébrité » (Andy Warhol). Ils n'ont pas conscience qu'ils travaillent activement (sans en avoir conscience) à rebâtir un monument que la Bible a rendu célébrissime : la Tour de Babel. 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : ce n'est pas un sociologue, mais bien l'écrivain Michel Houellebecq qui parle du "plan social" d'une envergure jamais vue, à propos de l'agriculture paysanne et de sa disparition programmée sous le rouleau-compresseur ultralibéral qui généralise l'industrialisation des métiers agricoles et le productivisme à outrance (mariage totalitaire du machinisme et de la chimie). Ici le sociologue ne sert à rien. Peut-être bien que Houellebecq ne sert pas non plus à grand-chose, mais au moins, il est moins chiant.

Moralité : seule la littérature est en mesure de réaliser l'unité du savoir.

lundi, 25 février 2019

TYROLIENNE HAINEUSE

Un trio de têtes pensantes professionnelles (Brice Teinturier, Aurélie Marcireau, Marc Weitzman) était interviewé ce matin (25 février 2019) sur France Culture par l'excellent Florian Delorme au sujet de la diffusion de sentiments de haine dans beaucoup de couches de la population française. Tout ce joli monde a tenu des propos sensés, pertinents et profonds, s'attardant doctement, en particulier, sur les racines de l'antisémitisme qu'on a vu déferler tout récemment sur la France. La haine est sûrement un motif de graves préoccupations. Mais ce n'est pas nouveau, comme le montre une vieille chanson des "Quatre barbus", qui n'ont pas que "La pince à linge" à leur répertoire, comme on le voit et peut l'entendre ci-dessous (3'49"). Il me semble que le texte est écrit par Pierre Dac.

 

Lorsque sans parti pris
On établit le bi-
-lan d'l'humani-
-té d'aujourd'hui

Eh bien limpide comme
Un clair de lune et lu-
-mineux comme un clerc de notaire
C'est pas d'sitôt qu'les hommes s'ront frères
Et qu'malheureusement au contraire

Nous vivons à présent
Sous le signe affligeant
De la haine et d'ses affluents

C'est triste et déprimant!

Y a de la haine partout
Y a d'la haine tout autour de nous
Surtout partout où
Tout se passe par en d'ssous

De mémoire de grincheux
Jamais dans les yeux
On n'vit tant d'regards haineux

Ah y en a t-y, y en a-t-y
De cette haine qui
Sous les esprits qui
Perdent le sens d'la fraterni-
-té et ainsi
Suit l'altruisme aussi

Hélas hélas l'altruisme est foutu
Et c'est couru
Y a pas plus d'altruiste
Que de beurre au r'bus

Y a plus que d'la haine
Si bien que dans l'pays
Bientôt tout le monde sera haï

L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ho
L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ti

Mais là où la chose se complique
Et d'vient tragique
C'est qu'la haine devient pour chacun
Une espèce de besoin
Que d'authentiques sagouins
Entretiennent de près comme de loin

Y a d'la haine de toutes les nuances
D'la haine standard ou d'circonstances
Y a d'la haine de mouton pour les haineux d'salon
Et de la grosse haine de confection

Mais de toutes les façons:

Y a trop de haine oui y a trop de haine
Et y a trop d'haineux
Ca tourne au scabreux
Et au scandaleux
Car certains haineux
En arrivent même entre eux
A s'traiter de tête d'haineux

C'est un cercle vicieux
Car quand un haineux
Hait un autre haineux
Celui qui hait est aussi
Par l'autre haï
De même que celui
Qui est haï haïssant
Celui dont il est haï
Chaque haï donc est
Un haï qui hait
Ce qui fait qu'en fin d'compte
On peut voir comm' ça
L'haï ici et l'haï là.

L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ho
L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ti

Et voilà c'est comme ça
Oh bien sûr y a pas
Non y a pas d'quoi
En signe de joie
Se passer les paupières à la crème de chester
Avec une tringle à rideau d'fer

Y n'reste plus qu'une seule chose à faire
C'est d'rassembler par toute la terre
Tous les hommes généreux
Qui d'un coeur valeureux
Haïssent la haine et les haineux

C'est ce qu'il y a de mieux!

Hardi donc allons-y
Roulez tambours
Et sonnez trom-
-pettes et hélicons
Sus à ceux qui suent
La haine par tous les pores
Et qui s'font un sport
D'haïr de plus en plus fort.

A bas la haine et les haineux
Ainsi qu'ceux
Qui hurlent avec eux
Assez de haine assez d'gens
Qui passent leur temps
A haïr bêtement

Si nous tenons bientôt nous
En viendrons sûrement à bout
La confiance alors
Mettra l'monde d'accord
Et l'on s'ra content d'voir alors
Les hommes d'à présent
Dev'nir de plus en plus con-
-fiants.

Haine par ci
Haine par là

Ah, y en a-t-y d'la haine
Ici-
-bas.

vendredi, 22 février 2019

EMPREINTE 5

EMPREINTE5.jpg

jeudi, 21 février 2019

EMPREINTE 4

EMPREINTE3.jpg

*********************************

Dans l'actualité.

Deux parutions du moment font particulièrement mal aux institutions officielles de l'Eglise catholique : le film de François Ozon (Grâce à Dieu) et le livre de Frédéric Martel (Sodoma). 

S'agissant du film, où les noms des victimes sont modifiés, mais où figurent les vrais noms des protagonistes diocésains (ça se passe à Lyon), je ne pensais pas, le 12 janvier dernier, être aussi près de la vérité en évoquant ironiquement ici le rôle d' « agence de recrutement de pervers sexuels » que jouerait l'Eglise catholique.

Comme le mal est mondialement partagé (Allemagne, Irlande, Chili, Etats-Unis, etc.), on se demande s'il n'y a pas lieu de généraliser la perversion à tout ce qui se présente comme "clergé catholique" ("catholique" veut dire "universel"). L'habileté du cinéaste est de s'être contenté, pour le scénario et les dialogues du film, du "verbatim" publié jour après jour dans la presse au fur et à mesure du développement de l'affaire Preynat : la justice n'a rien pu trouver à y redire, et le film est en salle.

Le livre de Frédéric Martel, quant à lui, ouvre la porte d'un sacré placard jusque-là secret : de la crème du haut clergé qui administre l'Eglise catholique mondiale au Vatican, jusqu'au curé "de base", le plus petit Etat du monde (594 habitants) présente la plus forte concentration d'homosexuels. Mieux que San Francisco !

Bon, Martel déconne quand il attribue l'extrême raréfaction des prêtres au fait que les homosexuels disposent aujourd'hui de bien d'autres moyens que la prêtrise pour trouver des "âmes sœurs" (l'efficacité de leur propagande suffit à entretenir la "visibilité" d'une minorité qui est à l'origine des lois qui l'arrangent) : la déchristianisation ne date certainement pas de la dépénalisation de l'homosexualité, et tous les curés ne sont pas forcément homosexuels (j'en ai connu d'excellents, et il y en a même qui se marient avec des femmes !).

Le livre du monsieur, qui se revendique homo (si j'ai bien compris), est le fruit d'une enquête de quatre ans en "immersion" dans les eaux troubles du Vatican. C'est dire le sérieux et le fouillé de la documentation. A sa seule lecture, Henri Tincq, l'intègre ancien chroniqueur religieux au journal Le Monde, en est resté baba-sur-le-cul-comme-deux-ronds-de-flan : à l'entendre l'autre jour aux "Matins" de France Culture, il est tombé de la lune ! Cela se peut-il ? Je n'ai pas de réponse. Le livre de Frédéric Martel s'appuie de toute évidence sur la réalité : Mgr Luigi Ventura, nonce apostolique du pape, ne vient-il pas de faire parler de lui en mettant la main aux fesses d'un employé de la mairie de Paris en pleine cérémonie ?

Quoi qu'il en soit, quoi qu'il arrive, tout ça ressemble à un furieux symptôme : non seulement l'Eglise catholique a un problème avec le sexe, ça on le savait (célibat des prêtres, culte de la chasteté, de l'abstinence, interdiction du préservatif : une négation de l'humanité, quoi), mais le sexe est aujourd'hui, au sein de l'institution, une splendide tumeur cancéreuse qui contamine tout ce qu'elle touche. Et la conclusion qu'on en tire, c'est que l'Eglise est dans un état avancé de décomposition : ça commence à sentir la charogne. L'Eglise catholique pue par où elle a péché !

Avec elle, c'est une clé de voûte de notre civilisation qui, en se descellant, voit s'effondrer sur elle-même une cathédrale. Fin de règne. Un bon sujet pour les "collapsologues" (étude "scientifique" des effondrements chère à Pablo Servigne).

Mais il y a d'autres clés de voûte et d'autres cathédrales. Quelle sera la prochaine à s'effondrer ?

Relisant cette question, le 17 juillet 2019, après la catastrophe du 15 avril, qui a vu s'effondrer la flèche de Notre-Dame de Paris ainsi que deux parties de la voûte, je suis pris d'un frisson.

De profundis morpionibus ! 

« A l'exception des plus trapus ! »

mercredi, 20 février 2019

EMPREINTE 3

EMPREINTE4.jpg

***************************************

Dans l'actualité.

L'agression dont Alain Finkielkraut a été l'objet samedi dernier donne une image enfin réaliste de ce qu'est, sous son masque pacifique et "modéré", "l'islam de France". Cette image fait froid dans le dos.

Les cris de haine de ce salafiste ont montré le vrai visage de ce soi-disant "islam de France" : derrière la bonhomie tranquille des braves pépères, inoffensifs retraités qui bavardent sur les bancs de la place de la Croix-Rousse, il faudrait que nos "responsables" politiques acceptent enfin d'apercevoir les silhouettes noires et barbues (et barbares) qui se démènent, infatigables et invisibles, et dont les femmes en robes de bure terne et en cagoule qui se répandent dans les rues ne sont que l'affiche de propagande.

Le salafiste parisien a beau se déguiser en gilet jaune (rien de plus facile en effet), il suffit d'un peu de lucidité pour se rendre compte que lui et ses comparses (combien de divisions ?) sont à l'offensive. Le but de l'offensive ? Guère de doutes là-dessus : le salafiste qui rugit sa haine de Finkielkraut l'a crié : « La France est à nous ! ». Les salafistes ont recyclé un slogan qui courait en mai 1968 au sein d'un groupuscule rétrospectivement ridicule (Was Wir Wollen), mais aussi prémonitoire : « Ce que nous voulons : TOUT ». Ce salafisme-là a des visées totalitaires.

photographie,islam,antisémitisme,islam de france,alain finkielkraut,salafisme,croix-rousse

mardi, 19 février 2019

EMPREINTE 2

EMPREINTE1.jpg

lundi, 18 février 2019

EMPREINTE 1

EMPREINTE2.jpg

dimanche, 17 février 2019

CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Il n'y a guère, dans l'actualité, de sujets aussi cruciaux que l'atteinte globale faite aux conditions de vie (et bientôt de survie) des humains. Sachons gré au journal Le Monde de porter un regard attentif à la question. Le phénomène des "gilets jaunes" a attiré l'attention de tous sur les conditions économiques de plus en plus difficiles faites aux travailleurs qui, bien que salariés, ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois (je tiens pour négligeables les récupérations politicailleuses tentées par toutes sortes de gens peu recommandables). Mais il n'y a pas que l'économie dans la vie, il y a les conditions qui sont faites à la vie en tant que telle à la surface de la Terre. Et là aussi, ça urge.

On nous raconte en long et en large que 30% des oiseaux des champs ont disparu du paysage. Et personne ne s'affole. On nous raconte à loisir que les pesticides, fongicides et autres herbicides sont mauvais pour la nature (enfin, ce qu'il en reste) et pour l'homme. Et personne ne s'affole. On a appris l'an dernier que si les pare-brise des automobiles étaient quasiment immaculés après un voyage, c'est parce que, depuis les années 1970, le tiers des populations d'insectes a été effacé de la surface de la Terre. Et ça ne fait pas une vaguelette à la surface du marigot.

Je croyais béatement que cette catastrophe se passait seulement en Europe, comptant sur le reste du monde pour corriger les mauvais penchants d'une civilisation "sûre d'elle-même et dominatrice". Depuis la lecture de l'article du Monde daté 14 février, je suis rassuré (façon de parler) : il n'y a pas que l'Europe. Puisse l'article signé Clémentine Thiberge, orné d'une superbe photo (signée Brian Boom) de "monarques" qui butinent une fleur d'asclépiade, faire au moins une vaguelette. L'offensive insecticide des industriels de l'agrochimie contre la vie ne se contente pas du confetti européen : il lui fallait un champ de bataille à la mesure des appétits démesurés de toute la filière qu'on appelle pudiquement "phytosanitaire", dont la gourmandise des actionnaires est connue de tous. 

Il leur fallait bien la totalité des terres cultivables : « Cette crise [bah, se dit-on, une de plus ou de moins] est mondiale. Des effondrements de populations d'insectes ont été observés partout sur la planète. A Porto Rico par exemple, où une publication récente a révélé une chute de 98% des espèces terrestres depuis trente-cinq ans ». A mon avis, si les autorités de Porto-Rico sont soucieuses des habitants, elles devraient au moins se poser des questions.

Le cas des réserves naturelles d'Allemagne ("seulement" 75% de perte) est déjà répertorié. S'il n'y a plus d'insectes, combien de petites mains faudra-t-il rémunérer pour aller polliniser l'ensemble des plantes dont l'humanité se sert pour se nourrir ? Vous vous rendez compte de ce boulot de con ? Sans compter tout le travail accompli, par exemple, par les bousiers (les "terrestres") pour recycler les matières organiques : qui le fera à leur place ?

La vérité, c'est que tout le monde sait ce qui nous attend à échéance, tout le monde est au courant de la catastrophe qui se profile à l'horizon. Alors que jusqu'à récemment, on supposait que les insectes seraient, quoi qu'il arrive, les derniers survivants aux champignons atomiques. Et pas dans un millénaire : c'est dans cent ans que la totalité des insectes aura disparu. « Leur taux d'extinction est huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux et des reptiles. » Tout le monde sait, mais ça continue. Au passage, je trouve divertissant le fait que, pendant que de savants nutritionnistes nous recommandent chaudement une alimentation à base d'insectes (Dieu m'en garde, s'il existe), la supposée ressource alimentaire que constituent les insectes est en train de disparaître. Si la sombre prévision s'accomplit, je ne vois pas comment l'humanité pourra un jour se gaver d'entomo-protéines. 

L'étude australienne qui établit les faits n'a rien d'une plaisanterie. Comme souvent aujourd'hui, s'agissant du changement climatique et des milliers de savants qui se penchent sur le phénomène, l'équipe a procédé à une compilation. Elle a examiné les résultats de « 73 études de long terme publiées au cours des quarante dernières années, et jusqu'à cent cinquante ans pour certaines d'entre elles ». 

La conclusion a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête d'un crâne d’œuf. Ainsi, Francisco Sanchez-Bayo, l'auteur principal de l'étude, déclare : « Avec la diminution des insectes, on observe un effet boule de neige. Leurs prédateurs meurent petit à petit de faim. On voit déjà certaines espèces de grenouilles et d'oiseaux disparaître. Ensuite viendra le tour des prédateurs des oiseaux et ainsi de suite jusqu'à bouleverser la totalité de la biodiversité ». Magnifique raison de chanter sous la pluie acide et de prendre un bon bain de round-up®.

Vient la question obligatoire, quand on a constaté le crime (les faits) et qu'on a bien analysé le mobile (les causes) : que faut-il faire ? La réponse, désarmante d'optimisme béat et de confiance dans le bon vouloir de tous les acteurs, se trouve dans la bouche de Jean-Claude Streito, chercheur à l'INRA, un homme sérieux a priori : « La replantation de haies, la mise en place de bandes enherbées, la plantation de zones fleuries et tout ce qui diversifie les espèces végétales dans le temps et dans l'espace sera favorable au retour de la diversité des insectes ». Il faudrait arrêter de rêver, monsieur le chercheur.

Non, il est temps à présent de mettre en accusation les criminels. Il est temps que la collectivité humaine se rende compte qu'il n'y a pas que le Zyklon B pour tuer, et que les moyens chimiques pour arriver à ce résultat sont massivement employés dans l'agriculture mondiale. Même si leurs effets sont moins brutaux, moins spectaculaires, plus diffus et surtout totalement indiscriminés (ils ne visent pas une cible particulière).

Les jeunes Européens (la Suédoise Greta Thunberg) qui manifestent ou qui se mettent en grève pour le climat montrent une voie possible : interpeller les gouvernements, si besoin les attaquer en justice pour leur inaction dans la question des gaz à effet de serre. Mais ça ne suffira pas. Ce ne sont pas les initiatives qui manquent et de beaucoup d'endroits viennent les appels à "faire quelque chose". Les "marches pour le climat", le samedi (comme les gilets jaunes, tiens) ; la campagne "Nous voulons des coquelicots" contre les pesticides, initiée par Fabrice Nicolino, le premier vendredi de chaque mois. Incontestablement, ça bouge, et c'est à la base que ça se produit. Il y a peut-être de quoi espérer.

Mais il ne faut pas se faire d'illusion : toutes les mauvaises volontés décidées à maintenir coûte que coûte le système en l'état sont déjà fortement liguées pour qu'aucun empêcheur de danser en rond ne vienne poser ses sabots crottés en travers de la route de leurs profits. Et puis en face, et c'est plus problématique, toutes ces bonnes volontés qui se font entendre ont-elles réfléchi à ce qu'elles perdront si, par la plus incroyable des chances, leur combat triomphe ? Est-ce qu'elles seraient aussi exubérantes, si elles savaient ce qui les attend au bout de cette éventualité (improbable, il est vrai) ?

Il faudra bien qu'elles se fassent une raison et abandonnent beaucoup des objets dont il leur paraît aujourd'hui impensable de se passer, à commencer par le smartphone, si gourmand de "terres rares" (lanthane et compagnie), dont l'extraction et l'éventuel recyclage polluent comme elles ne l'imaginent sans doute pas (le prix caché des apparents "progrès" dus à l'innovation technique est exorbitant : que feraient les gens conscients des enjeux s'ils savaient ce que coûte un iPhone en réalité, en termes de climat ?). Et ce premier abandon serait suivi de beaucoup d'autres. Le retour à plus de "sobriété" et de "frugalité" forcément sera très douloureux pour tous ceux qui sont nés dans un monde où "consommer" se présente comme le boulevard qui mène à l'avenir radieux.

Il reste qu'il y a bien, s'agissant du climat ou des pesticides, "crime contre l'humanité" (concept inventé par Hersch Lauterpacht, voir Retour à Lemberg, chef d'œuvre signé Philippe Sands). Je ne suis pas juriste, mais il me semble que les faits sont suffisamment établis, ainsi que leurs causes. Intenter une action en justice contre un gouvernement, pourquoi pas ? Bon, pendant le procès des politiques, les vrais grands méchants loups ont tout le temps de faire une petite sieste en ricanant et en aiguisant leurs canines. Ils ont raison, les politiques leur servent de paravent, ils ne risquent pas grand-chose.

Le procès contre Monsanto qui s'est tenu à La Haye en 2016 se rapproche des vrais auteurs du crime. Monsanto y a été condamné (on n'attendait pas autre chose). Le problème, c'est que le procès était fictif. Voilà le hic : comment sortir du "symbolique" et entrer dans le "dur", dans le "pour de vrai" ? A quand le procès grandeur "nature" ? A quand la condamnation effective et contraignante des coupables pour "crime contre l'humanité" ? Il ne s'agit que de faire condamner de grands criminels. Cela devrait pouvoir se faire, non ?

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 16 février 2019

VIEUX CAFÉ

003.JPG

Voici un curieux objet que j'ai trouvé dans les affaires de famille : un paquet en toile de jute, orné de timbres "Afrique Occidentale Française" (4x5 Fr. + 1x10 Fr.), d'étiquettes du "Gouvernement Général de l'A.O.F. Colonie de la Guinée Française" spécifiant une "Autorisation d'exportation pour un envoi postal pesant 1 kg. au maximum. 2è quinzaine Avril 1948" (je suis né à la fin du mois précédent, le jour même où disparut, cent vingt et un ans avant, Ludwig van). Comme l'ensemble pèse 1.900 gr., il y a deux étiquettes. 

002.JPG

Le paquet est adressé à mon grand-père, Frédéric Paliard (mais la faute d'orthographe est courante), alors Médecin des Hôpitaux de Lyon. L'expéditeur (G. Meynier à Kindia en Guinée) ne devait pas connaître son adresse personnelle (39, cours de la Liberté, à l'angle de la rue de La Part-Dieu, téléphone MOncey 17 25). Quoi qu'il en soit, le cadeau – si c'en est un – a été conservé pieusement au fond d'un placard, puis d'un autre : nul n'a osé toucher à la relique. C'eût été la profaner.

FEVES2.JPG

J'ai appelé le torréfacteur de la rue de la Croix-Rousse pour lui demander s'il pouvait s'occuper de ce café cueilli en 1948. Il m'a ri au nez : un café de soixante-dix ans, m'a-t-il expliqué, est dans un état comparable à une cerise datant des Mérovingiens. J'ai été obligé d'admettre qu'en termes d'arôme, l'expérience olfactive était d'une terrible "neutralité". Et puis de toute façon, il ne torréfie qu'à partir de cinq kg. Et puis, a-t-il fini par déclarer, péremptoire, tranchant, définitif : c'est certainement du Robusta. Condamné.

J'ai ouvert le paquet poussiéreux et jauni : sous le sac de jute soigneusement cousu, un sac de toile serrée soigneusement cousu. J'ai trouvé presque deux kilos de grains minuscules. J'ai reniflé. J'ai admis qu'il était somme toute raisonnable de m'en séparer. 

vendredi, 15 février 2019

REFLET

 

photographie,lyon,fourvière

Lyon, esplanade de Fourvière, le soir.

Le sujet central (un conifère ensoleillé), du fait d'une particularité de l'ancien Abri du Pèlerin, est à situer à peu près à 90° sur la gauche des touristes appuyés à la rambarde (flous et dans l'ombre, loin derrière mon épaule droite). 

jeudi, 14 février 2019

REFLET

JACOBINS.jpg

Lyon, place des Jacobins.

Ce qui m'intéresse, entre autres, c'est le feu tricolore, à droite : qu'est-ce qu'il fait là ?

mercredi, 13 février 2019

REFLET

BELLECOUR.jpg

Lyon, place Bellecour, du temps des anciens kiosques à fleurs.

Le réel, c'est aussi une stratification de couches de visible. Finalement, c'est pas si compliqué.

*******************

Deux informations sur les petites joies de la "Modernité".

 

1 - Les aveugles se plaignent en haut lieu du fléau que représente pour eux le dépôt aléatoire, au milieu des trottoirs, des trottinettes électriques en libre service.

2 - Pendant ce temps, les "personnes à mobilité réduite" (en français : infirmes circulant en fauteuil roulant) pestent contre les aveugles et les "plaques podotactiles" qui ont été installées pour leur faciliter la vie à tous les carrefours, parce que leurs petites roues s'y retrouvent bloquées.

La modernité fait rage.

mardi, 12 février 2019

J'AI LU SÉROTONINE 1

1 - La toile de fond.

J’ai donc lu Sérotonine de Michel Houellebecq. Je me garderai de faire l’éloge de l’auteur et de son roman. Je me garderai aussi de raconter l’histoire qu’on y trouve, au demeurant assez mince, où le scénario ressemble assez à l’idée qu’on se fait d'une « marche au supplice », mais dans un état proche de l'hébétude (je crois que c'est dans Ennemis publics (2008) qu'on trouve ce mot sous la plume de l'auteur pour qualifier sa propre attitude). Aujourd'hui, je me contenterai de dire, aussi directement que possible, les réflexions que m’inspire la lecture de ce livre.

Ce n’est pas forcément facile. D’abord la question du style. Bien des « gens autorisés » lui reprochent sa platitude, sans se rendre compte que cette platitude correspond en tout point au projet littéraire : un style volontairement décharné au milieu et famélique sur les bords, sans belles phrases, sans substance charnue, l’image exacte du « moi » de Florent-Claude Labrouste, le protagoniste. De toute façon, Houellebecq a répondu par avance à toute critique de son style dans sa Lettre à Lakis Proguidis (1997) : « Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : "La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire." ». « Quelque chose à dire » ! Pour ça, on peut lui faire confiance.

Ce projet, quel est-il ? Je ne suis pas dans la tête de celui qui l’a conçu et réalisé, mais il ne me semble pas absurde de le formuler ainsi : « Description méticuleuse de la loque intérieure que la civilisation occidentale, matérialiste et consommationniste, a faite de l’individu ». Une loque intérieure, le sac vide de la peau de Saint Barthélémy, qui fut écorché, comme on sait. Voilà l'individu occidental tel que Houellebecq nous le montre, à travers le personnage de Florent-Claude Labrouste.

MICHEL ANGE ST BARTH.jpg

Visible sur le mur du fond de la Sixtine.

Je n’ai pas réussi à retrouver dans quel texte Houellebecq émet explicitement cette idée de l'inanité infligée par la civilisation technique à l'individu moderne, mais il me semble bien que. Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, à la lecture de Sérotonine, j’ai retrouvé l’impression produite par Extension du domaine de la lutte, où le personnage, éprouvant la liquéfaction de ses raisons de vivre, fait face à ce vide.

Comment s’y est prise notre civilisation pour aboutir à ce paysage intérieur dévasté ? C’est la question cruciale que posent les romans de Houellebecq en général, et celui-ci en particulier.

J’essaie de comprendre depuis longtemps comment cette civilisation, qui a façonné le monde d'aujourd'hui de façon ineffaçable (non, pas de jugement de valeur : un fait), a pu aboutir à cette façon de désastre humain. C'est sûr, notre romancier est loin d’être le premier ni le seul à faire ce constat. Mais il est certainement le seul à donner à celui-ci une forme littéraire aussi achevée, aussi pertinente.

Oui, comment en est-on arrivé là ? A cette question, du point de vue qui est le mien au fond de mon terrier, je réponds qu’il y a d’abord la production des objets, renforcée plus tard par leur promotion, au moyen de la publicité, cette arme de décervelage massif : la marchandise s’est imposée en tant que « bien » dans nos représentations du monde, disant au « moi » de l'individu : "Ôte-toi de là que j'm'y mette". Houellebecq le dit : « ... la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir » (Approches du désarroi, 1992). Comment fonctionne l'image publicitaire ? C'est tout simple : en conduisant l'énergie du désir vers un objet marchand. Le désir humain réduit à la marchandise. De ce point de vue, tout ce qui est humain est transformé en marchandise.  

De « moyen » qu’elle était, la marchandise, élevée à la dignité de « fin » par la publicité, a acquis, grâce à celle-ci, une aura, un surcroît de dignité, une intensité d'« être » supplémentaire, quoique fantomatique. Elle a progressivement gagné du terrain dans nos imaginaires, occupant de plus en plus de place dans nos désirs, les dirigeant toujours davantage vers le monde des objets et se substituant à d’autres désirs, qui venaient auparavant de l’intérieur. La publicité est même devenue un objet d’étude à part entière, jusqu’au sein de l’université, c’est vous dire que la moisissure a gagné le centre du cerveau. 

Et puis sont arrivés les moyens de communication de masse. Après le téléphone, première intrusion du monde extérieur dans l'univers domestique et première « connexion », il y eut d’abord la radio, dont l’écoute, dans le premier 20ème siècle, nous est presque présentée comme religieuse, la famille réunie communiant autour du « poste ».

littérature,littérature française,michel houellebecq,sérotonine,florent-claude labrouste,éditions flammarion,georges bernanos,la france contre les robots,twitter,facebook,instagram,smartphone

C’est précisément contre l’irruption de la radio dans le cercle familial que s’insurge violemment le philosophe Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme, au motif qu’elle capte toute l’énergie d’attention que son absence permettait de consacrer à ses proches. Elle capte l’oreille de l’auditeur, c’est-à-dire qu’elle le rend captif et le détourne de sa propre existence. Le chant des sirènes, quoi.

La radio est, selon Anders, un intrus, un parasite, une interférence qui s’interpose indûment comme un écran entre les personnes qui vivent sous le même toit, induisant une forme de relâchement dans leurs relations. Il n’a pas complètement tort, même si l’appareil en question s’est fondu dans le paysage avec le temps, au point que tout le monde vit avec et que son absence paraît presque inconvenante.

Quant à la télévision, c'est pire, car si l’effet de la radio n’est pas niable, mais somme toute limité, l’évidence est encore plus éclatante s’agissant du petit écran, et son effet encore plus dévastateur : la fascination produite sur les gens présents dans la pièce est telle que les regards sont irrésistiblement attirés par l’image animée, et plus personne ne s’adresse à son voisin. Bon, c’est vrai, je me rappelle des soirées chez M. Bachelard, à Tence, quand la télé était encore rare (et en NB) : l’ambiance était souvent déchaînée lors des premiers Interville (Guy Lux, Léon Zitrone, Simone Garnier).

Même chose pour le Tournoi des 5 nations regardé en famille et commenté par Roger Couderc (« Allez les petits ! ») ou, en 1990, au camping de Mamaia, sur la Mer Noire, où cinquante personnes et plus se rassemblaient le soir venu devant la lucarne allumée. Cela ne change rien au diagnostic : la télé impose son ordre aux individus, comme la flamme attire les phalènes, faisant de chaque téléspectateur une solitude à côté des autres solitudes. La télé emporte dans son nulle part, morceau par morceau, la vie intérieure de l'individu, pour la remplacer par une foule innombrable de fantômes. L'individu moderne est habité par des fantômes qui, dans le miroir, ont tellement pris son aspect qu'il les prend pour lui-même.

Le stade provisoirement ultime de ce processus de dépossession de soi par les moyens de communication de masse est évidemment atteint par le déferlement récent du smartphone sur le pauvre monde. Chacun emporte avec lui, dans tous ses mouvements, sa radio, sa télé, son téléphone, sa machine à écrire. Et sous ce volume restreint et maniable, il emporte tout son « moi », qu'il a « externalisé » (essayez de l'en priver, pour voir !). Et beaucoup d’utilisateurs tiennent ce « moi » à la main en toute circonstance, prêts à répondre dans l’instant au moindre stimulus. Le plus renversant dans l'affaire, c'est l'ahurissant degré de consentement des individus à la chose, au motif diabolique que « ça peut rendre bien des services ». L'innovation technologique, c'est Ève tendant la pomme à Adam. C'est Faust tenté par Méphisto. 

Par-dessus tout ça, la faculté de se connecter avec la planète entière dès qu’on le veut : grâce à cet outil, l’individu ressemble à l’araignée qui, au centre de sa toile, semble exercer un pouvoir absolu sur son entourage immédiat (fût-il au bout du monde), sauf que si ça lui donne l’impression de vivre intensément l’instant présent (ne rien manquer de ce qui se dit, se sait, se raconte, ...), il n’a jamais été aussi réellement seul.

Pas de plus flagrante image de solitude que celle de passagers du bus ou du métro concentrés sur ce qui se passe sur leurs écrans personnels : l’individu est réduit à lui seul, et les autres, bien concrets dans leur chair et leurs os, bien palpitants de vie, ont disparu. Le smartphone a réinventé l’onanisme social, cette "délectation morose". Comment une quelconque société digne de ce nom pourrait-elle survivre en tant que société dans ce contexte ? Un jour viendra peut-être (on peut rêver) où les individus se rendront compte que, loin d'être des araignées au centre de leur toile, ils sont la mouche qui vient se prendre dans les filets tissés par d'autres gourmands arthropodes.

Ainsi, étape après étape, la civilisation technique a trouvé des moyens de plus en plus sophistiqués de s'introduire dans la conscience, dans la mémoire, dans les affects, dans les goûts, dans les choix des individus, pour remplacer ce qui tenait autrefois à leur "personnalité propre" par une personnalité d'emprunt, largement virtuelle, largement fabriquée par une instance extérieure, et beaucoup plus docile aux exigences du système. Et avec le siphonnage des données personnelles par facebook et consort, le système n'a pas fini de vider l'individu de son « moi ». Houellebecq le dit (Approches du désarroi) : « Les techniques d'apprentissage du changement popularisées par les ateliers "New Age" se donnent pour objectif de créer des individus indéfiniment mutables, débarrassés de toute rigidité intellectuelle ou émotionnelle ». Les gens ne savent plus où se trouve leur désir : ils ont perdu la source d'eux-mêmes.

C’est cette invasion progressive du moi par des sollicitations extérieures, dotées de toutes les apparences de la proximité, de la vie et de la familiarité, qui fait dire à Georges Bernanos (je crois bien que c’est dans La France contre les robots, 1944) que la civilisation technique est « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » : dépossédé de lui-même, l’individu ne s’appartient plus, il appartient corps et âme à toutes les réquisitions qui ne cessent de le convoquer hors de lui, en provenance du monde extérieur (fil twitter, facebook, telegram, instagram, amstramgram, …). Il ne peut plus être dans l’action : il est paralysé dans la réaction à ce qui vient du dehors.

Le moi individuel s’en trouve fragmenté en autant de petits bouts que de sollicitations reçues. Car le pire, c’est que ces petits bouts, en s’accumulant, ont fini par former une foule fantomatique qui s’agite à l’intérieur et qui, en le remplissant d’artefacts, lui a refaçonné un « moi » presque complet (et constamment renouvelé par un flux permanent, parfois obsessionnel), un « moi » exogène sur lequel l’individu a de moins en moins de prise (et je ne parle pas de la relation au temps : il peut oublier son texto d'il y a dix minutes, seul le « réseau » n’oubliera rien de ce qu’il y a laissé). Dans ces conditions, peut-on encore parler de volonté ? De libre-arbitre ? Dans l’expression du « désir », impossible de savoir quelle est la part du « moi » authentique et la part de propagande ingurgitée. C'est peut-être pour ça que Michel Houellebecq se méfie du désir : « Si l'on considère que le désir est mauvais, ce qui est mon cas ... » (Entretien avec Christian Authier, 2002).

C’est si vrai que la crise des gilets jaunes a mis en lumière l’illusion de susciter une relation humaine au moyen de « l’ouverture » électronique sur le monde : combien de fois n’a-t-on pas entendu parler, au cours des reportages sur les ronds-points, d’une forme neuve de « socialisation », certains allant même jusqu’à déclarer qu’ils avaient trouvé une espèce de « famille » ? Preuve que la vraie socialisation passe par la relation interpersonnelle directe. Un « réseau », ça vous bombarde de propagandes diverses ou d’éructations haineuses : c’est bon pour fixer des rendez-vous, pas pour se faire d’improbables « amis ».

Alors Houellebecq, dans tout ça ? Eh bien selon moi, avec Sérotonine, on est en plein dans ce paysage, perdu au milieu de nulle part, seul. La plus forte impression d’ensemble qui se dégage du livre est vraiment le sentiment d’une solitude irréparable et définitive, une solitude dense, massive et compacte, qui s’épaissit à mesure que le moi du personnage se met à flotter et à se diluer dans l’air, de plus en plus évanescent. Je connais peu d'écrivains capables de traduire en littérature avec une telle justesse le sort commun fait par le monde réel à l'individu ordinaire. Il faut beaucoup de compassion envers l'espèce humaine pour donner une forme littéraire aussi accomplie au désespoir. Je peux me tromper, mais je persiste à penser que Michel Houellebecq appartient à cette espèce d'hommes qui ont nourri un espoir infini dans l'avenir de l'humanité, et qui se sont cassé le nez sur la réalité. Peut-être son ambition est-elle de traduire en littérature l'absolu de la DÉCEPTION.

Tel est, selon moi, le paysage humain qui sert de territoire aux personnages de Michel Houellebecq, et en l’occurrence à Florent-Claude Labrouste. 

Tout ça pour dire à quel point Sérotonine parle du monde tel qu'il est, et à quel point il entre en résonance avec l'idée que je m'en fais.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : Prochainement, quelque chose de plus consistant sur le livre lui-même.

lundi, 11 février 2019

REFLET

OPERA.jpg

Les vieilles muses du Nouvel Opéra de Lyon (Jean Nouvel), et leur garde-chiourme (un mannequin de la vitrine Pierre Cardin).

Image non trafiquée : à l'époque des "pellicules", appuyer sur le bouton suffisait.

dimanche, 10 février 2019

REFLET

SOLEILS.jpg

Un lever de soleil en hiver à Fourvière.

samedi, 09 février 2019

REFLET

A COMTE.jpg

Lyon.

vendredi, 08 février 2019

CAPITALISME ET FÉMINISME ...

... OU : LE FÉMINISME AU SERVICE DU CAPITALISME.

En inventant la "domination masculine", Pierre Bourdieu a bien mérité du capitalisme pour l'immense service qu'il lui a rendu : il a détourné le regard de l'opinion publique et des chercheurs de l'Université (sociologues, historiens, psychologues, ...) des rapports sociaux (entre classes) vers les rapports sociétaux (entre catégories identitaires de population : les "communautés").

Le principe de la chose, ovationné par les riches et les puissants, n'est autre que le très ancien et efficace "DIVISER POUR RÉGNER" : quand il y a des bisbilles dans le ménage, le propriétaire peut dormir tranquille, augmenter les loyers, reporter à plus tard les travaux dans l'immeuble. Certes, le mouvement féministe était tombé dans le panneau bien avant que Bourdieu voie le jour et ne l'avaient pas attendu pour déclarer : « L'homme, voilà l'ennemi ! », mais Bourdieu, avec ses attaques contre la "citadelle masculine", est bien un excellent valet du capitalisme et une des malédictions du corps social.

Les féministes les plus intransigeantes, les plus militantes, les plus acharnées – je veux dire : les plus aveugles et les plus bornées –, vous brossent complaisamment le tableau de la marche irrésistible des femmes vers l'égalité avec les hommes. Elles se félicitent bruyamment de ce que les femmes se soient ouvert, à la force du poignet, les portes du monde du travail et puissent "faire carrière", sur l'air de "on va leur montrer de quoi on est capables !". Comme le dit excellemment Alexandre Vialatte dans Le Spectacle du monde : « De conquête en conquête, elle en est arrivée à avoir le droit de travailler Quatre-vingt-dix heures par semaine ».

Au point qu'on entend dans les médias les mieux intentionnés et quelle que soit la rubrique (cinéma, bande dessinée, postes à responsabilité, etc.) ce refrain sempiternel et comminatoire : « Où sont les femmes ? ». Ce qui me troue le fondement de la comprenette, c'est que ces fanatiques considèrent la maternité comme une injustice, voire une malédiction (sans doute ce que Camille Froidevaux-Metterie appelle "les diktats de la nature").

Elles étaient "la moitié du ciel" de Mao Tsé Toung ? Elles veulent la moitié des places. Simple question d'arithmétique : on veut des quotas partout ! Des "panels" ! Des "échantillons représentatifs" ! La méthode des sondages appliquée à toute la vie sociale ! Quelle niaiserie !

Obsédées par la "visibilité" médiatique et le rang social, elles ont fait triompher l'évidence de ce que tout le monde considère depuis longtemps comme un droit : travailler. Drôle de "droit", mais enfin. Quelle avancée, en effet ! Bon, il est vrai qu'elles dénoncent vaillamment, année après année, la scandaleuse disparité qu'on observe entre les salaires masculins et les salaires féminins. Encore un bastion à prendre ! Le combat féministe ne doit s'arrêter sous aucun prétexte.

Elles n'ont pas pensé à une chose. Certes, "à travail égal salaire égal". Cette revendication parfaitement légitime devrait d'ailleurs être devenue la règle depuis lurette. J'observe seulement la mine réjouie de monsieur Capitalisme, vous savez, le bonhomme bien nourri à cigare et haut-de-forme. Quelle aubaine, se dit-il, cet afflux de main d'œuvre sur le marché du travail. Quelle aubaine, je vais pouvoir serrer la vis aux salaires. Et si je vous annonce les salaires que je paierai aux Bangladais, vous allez prendre peur à cause du remboursement de votre pavillon de banlieue. La pression salariale ? D'abord sur les hommes, puis sur les femmes, aujourd'hui sur les Bangladais : l'alignement sur le plus bas, on appelle ça "enchères inversées". Réjouissons-nous : la femme européenne vaut plus qu'un Bangladais. Nous avons la cote.

Ben oui quoi, la loi de l'offre et de la demande. Plus un bien est commun et en grand nombre, plus son prix est bas, c'est mécanique. Pour les personnes, c'est la même chose : plus il y a foule, plus le prix de chacun tend vers zéro. Plus il y a de demandeurs d'emploi, plus les personnes ne valent rien, et plus je suis à mon aise pour "modérer" leurs exigences (en français : pour casser les salaires). C'est mécanique.

L'arrivée en masse des femmes sur le "marché" du travail (aujourd'hui des Bangladais et autres pauvres du monde), à cet égard, est ce que les patrons pouvaient rêver de mieux : la compétition des mains d'œuvre entre elles. Et avec la mondialisation, la guerre fait rage, et touche tout le monde, y compris les hommes. Mécaniquement, le prix du travail baisse drastiquement, mais pas parce que ce sont des femmes : c'est le nombre qui compte. C'est la guerre de tous contre tous. Et ce n'est pas un hasard si les professions socialement moins valorisées (enseignement, médecine, couture, etc.) sont celles où l'on observe une féminisation galopante : ça permet à l'employeur de dépenser moins. 

Dans un tout autre domaine, c'est le même mécanisme (conquérir des travailleurs – à payer moins –, ou des consommateurs – à rançonner davantage) qui a permis au cigarettier Lucky Strike, à la fin des années 1920, de doubler en peu de temps sa clientèle potentielle, en envoyant des femmes fumer ostensiblement des cigarettes sous l’œil des caméras pendant une parade nationale. L'idée était d'Edward Bernays (lire son Propaganda). Le capitalisme est aussi enchanté de ce que les femmes "travaillent" (en entreprise) que de ce qu'elles achètent (en magasin). L'arrivée des femmes qui consomment sur le marché est aussi profitable à monsieur Capitalisme que l'arrivée des travailleuses dans les entreprises. 

J'ai connu en d'autres temps (années 1960) la situation d'une famille nombreuse (7 enfants) qui ne roulait pas sur l'or par la profession du père, mais qui a pu occuper un magnifique appartement de 300 m² à Lyon, simplement parce que les allocations familiales étaient suffisantes pour joindre les deux bouts et inciter la femme à "rester à la maison". Mais pour les "alloc", c'étaient les années de vaches grasses. Et c'est sûr, les loyers n'étaient pas encore devenus, pour les propriétaires, la superbe rente de situation qu'ils sont devenus aujourd'hui. Tiens vous, classe moyenne d'aujourd'hui, essayez donc de faire vivre votre famille avec un seul salaire, pour voir. 

L'autre outil de monsieur Capitalisme (cigare et haut-de-forme) pour contrer la revendication sociale (la seule révolutionnaire) fut l'innovation technique, présentée comme dotée d'un potentiel infini de développement. Quand il fallait manœuvrer un aiguillage d'ancienne génération, une musculature "appropriée" était exigée. Aujourd'hui, la technique a fait du basculement du lourd levier métallique un simple bouton à presser. Même chose dans le domaine des poids lourds, où il fallait autrefois des biscotos d'athlète pour tourner le volant du 10 tonnes Berliet : la direction assistée a fait ce miracle. 

L'accès des femmes au monde du travail salarié est donc le résultat d'une double volonté capitaliste : faire baisser le salaire individuel et rendre les tâches physiquement accessibles à des personnes théoriquement plus faibles, donc jugées moins "productives" et moins "exigeantes". Ce qu'on n'appelle plus aujourd'hui les "Arts ménagers" est emblématique du slogan qui appelait à "libérer la femme" de son « immémoriale assignation domestique » (splendide ineptie de Camille Froidevaux-Metterie) : plus le monde domestique est gouverné par des boutons (c'est tellement simple, mais il faut quand même charger, et décharger la machine, et on n'a pas forcément fini), plus la femme est "libérée". Alors, Madame, qu'est-ce qu'on dit à Monsieur Capitalisme ?

Une conséquence sûrement vénielle de cette participation massive des femmes aux tâches productives du pays est qu'il est tombé deux salaires au lieu d'un dans la famille à la fin du mois. En apparence, c'est tout bénéfice. Et en effet, dans les classes moyennes, on a pu améliorer nettement le confort de la maison et la qualité du mode de vie. Mais qu'est-ce qu'on observe, au bout de quelques décennies de ce régime ? C'est que, tendanciellement, le pouvoir d'achat du couple a régressé ou, au mieux, stagné, comme le montrent de multiples témoignages de gilets jaunes. Je l'ai dit : combien de familles peuvent vivre aujourd'hui avec une seul salaire ? Soit dit en passant, c'est à l'aspect hétéroclite du phénomène des gilets jaunes que l'on mesure l'état de délabrement et d'obsolescence des "structures intermédiaires" (syndicats, ex-partis traditionnels et autres).

Monsieur Capitalisme s'est dit que, puisque monsieur, madame et les enfants vivaient bien, il était inutile de pousser la locomotive des salaires. Oh, soyons-en sûr, ça s'est fait très progressivement, de façon imperceptible. Mais un beau jour il suffit d'une "modeste" taxe supplémentaire sur un carburant pour que la situation réelle d'une masse de gens éclate au grand jour, fasse sauter le couvercle de la cocotte, et lance la couleur jaune en masse sur la voie publique, là où personne n'attendait un tel refus, puissant et massif, même si le corps social qui le porte est hétéroclite. Aux échelons inférieurs de la société, il y a bien une homogénéité des conditions de vie, en direction d'une précarité de plus en plus partagée.

Comme quoi les conquêtes obtenues par les luttes pour "l'émancipation féminine" ne sont pas sans quelques effets pervers, quand on observe la situation sous un certain angle. Comme quoi les militantes féministes, surtout les plus exaltées (voir mon billet du 3 février), servent, sûrement sans l'avoir voulu, les projets de monsieur Capitalisme, en occupant le devant de la scène, en faisant, en quelque sorte, diversion. Car elles éloignent ainsi de lui le danger combien plus menaçant que fait peser lui le combat d'une masse de gens pour une société plus juste, une société qui redistribue les richesses de façon plus équitable, et qui empêche les vampires de confisquer à leur seul profit le surplus des richesses produites. 

Ce qui me réjouit le plus dans le phénomène "gilets jaunes", c'est précisément que la justice sociale et la répartition des richesses jouent de nouveau les premiers rôles. Je ne suis pas hostile à un certain féminisme, à condition de ne pas mettre la charrue devant les bœufs et de ne pas inverser l'ordre des priorités : la meilleure méthode est celle qui va du général au particulier, ce que la visibilité tout à fait excessive et disproportionnée de quelques "minorités" (suivez mon regard) a tendance à faire oublier.

Les minorités ne se battent que pour elles-mêmes. Les minorités se plaignent du sort qui leur est fait à elles. Les minorités s'étalent en victimes aux yeux de tous. Les minorités sont par nature égoïstes, fermées sur elles-mêmes. Les minorités n'ont aucune idée de ce qu'est l'intérêt général. Les minorités se foutent éperdument de la République. Les minorités ainsi conçues (à l'américaine) sont de simples nuisances.

Quand la justice pour tous aura été instaurée, il sera temps alors de s'occuper des finitions.

Voilà ce que je dis, moi. 

Note : mon analyse n'a certes pas la rigueur d'un travail universitaire évalué par les pairs, mais à mon avis, l'intuition qui lui sert de fil rouge n'est pas si éloignée que ça de la réalité qu'elle est censée décrire.

jeudi, 07 février 2019

REFLET

Poème

*

Du vase en cristal de Bohème

Aux bulles qu'enfant tu soufflais,

C'est là c'est là tout le poème,

Aube éphémère de reflets.

*

Quatrain d'André Breton, mais c'était avant qu'il le passe dans sa moulinette dadaïste ou surréaliste pour en faire un infâme n'importe quoi : il fallait sans doute qu'il donne des gages de son adhésion (donc de son reniement) à ses nouveaux amis.

*

DIJON.jpg

Au musée, à Dijon.

mercredi, 06 février 2019

REFLET

photographie

Rue Auguste-Comte.

dimanche, 03 février 2019

D'UN CRÉTINISME FÉMINISTE

OH LA BELLE BOUSE !

Nous parlons donc de la "Nuit des idées", la grande brasserie où toutes les élucubrations sont admises, et même suscitées, à partir d'un certain degré d'imbibition. La plus manifestement imbibée des interventions dans le dossier paru dans Le Monde du 31 janvier est celle de Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, paraît-il. Madame est une féministe, et ce n'est rien de le dire : il faut lire cette prose pour comprendre à quel degré de décomposition sont arrivées certaines élites intellectuelles dans les pays riches. Décomposition découlant peut-être de la circulation consanguine des idées dans le cercle fermé des élites parisiennes, et l'on sait ce que le "Crétin des Alpes" doit à la consanguinité (voir Le Médecin de village, de Balzac).

Si elle se contentait d'être professeur (non, je ne mets pas de "e") de science politique, je me contenterais de m'assoupir et de somnoler au son de sa musique. Mais elle est également « chargée de mission égalité-diversité à l'université de Reims ». Alors là pardon, mais ça sent très fort, ce machin-là, et vous savez quoi ? Ça fleure bon l'air du temps, le poncif exigé de tout ce qui se prétend "moderne", bref : le nouveau stéréotype (inavoué comme tel, bien sûr) installé en lieu et place des vieux "stéréotypes", violemment dénoncés. La même odeur faisandée (et policière par ailleurs) que tout ce qui proclame avancer sur le chemin triomphal du Progrès indéfini.

Elle commence par un historique de la « condition féminine », où se succèdent les triomphes du féminisme, un historique qui prouve l'inéluctabilité de la marche des femmes vers la disparition de l'injustice que l'humanité masculine leur fait subir depuis 30.000 ans (au fait, c'est quand, "l'aube de l'humanité" ?), du fait de la "domination masculine" (le titre fameux de Bourdieu sonne comme une forfaiture). Dogme selon lequel l'homme, dès les temps préhistoriques, se serait approprié le corps des femmes, les maintenant dans une odieuse sujétion.  Et l'on entend le chapelet des refrains habituels : « immémoriale assignation domestique », « bastions masculins de l'économie et de la politique », « mécanismes par lesquels la domination masculine se perpétue ». Rien que du classique, en Bourdieu dans le texte. 

Elle formule alors une phrase qui constitue selon moi un point culminant de la sottise qui sort à jet continu d'un certain féminisme. Après avoir noté que « les facteurs d'oppression sont pour beaucoup multiples » [?], elle se lance : « Reste qu'il faut pouvoir le repérer [quoi ? ce n'est pas clair], la condition féminine au présent est inédite au point d'annoncer une mutation anthropologique : nous sommes entraînés dans un mouvement de désexualisation des rôles privés et des fonctions sociales qui fait signe vers l'avènement d'un individu générique affranchi des diktats de la nature comme des injonctions de la culture ».

Oh la belle déjection bovinoïde ! Oh l'incroyable théorie de la liberté humaine qui transparaît en filigrane ! Oh la belle conception de la nature ("diktats") et de la "culture" ("injonctions") ! Oh la belle vision de l'individu libéré de tout lien, flottant dans le liquide amniotique de son propre moi et de ses perspectives d'accomplissement personnel ! Je remarque juste que la "mutation anthropologique" a encore quelques siècles devant elle pour gagner la Terre entière. Et l'on peut remplacer sans problème "individu générique" par "individu interchangeable". Sûrement un indéniable "progrès", dans l'esprit de la dame.

Allez, encore quelques fleurs poussées sur ce "compost" (pour être gentil) : « la parentalité n'est plus l'exclusive des couples hétérosexuels » ; « tout individu, quels que soient son sexe, son genre ou sa sexualité, doit se voire reconnaître la légitimité de son désir d'enfant » ; « il s'agit de la [la sexualité] désinsérer de son cadre hétéronormé et d'en finir avec les normes viriles qui la caractérisent pour repenser la rencontre des corps au prisme de la liberté et de l'égalité ». Si j'ai bien compris, le fait pour l'individu de désirer avoir un enfant lui ouvre ipso facto un droit. Et par ailleurs, la dame semble être atteinte d'hétérophobie obsessionnelle. Mais qu'attend le législateur pour mettre fin à cette intolérance et rendre justice aux gens normaux ? Et j'ai la curieuse impression que la dame fait du rapport à la sexualité un critère central.

Maintenant le bouquet final : « Elle [la bataille de l'intime] montre en tout cas, et c'est sans doute le plus difficile à saisir, que la désexualisation n'est pas synonyme de désincarnation : elle ne fera pas de nous des anthropes asexués. La mutation à l'œuvre replace tout au contraire le corps au cœur de nos vies. Simplement, ce n'est plus au prisme binaire des sexes et des genres qu'il faut penser, mais dans les termes inédits de la singularité sexuée et de la fluidité genrée. Il nous reste donc à réfléchir aux conditions nouvelles dans lesquelles s'expriment, au présent, nos existences incarnées ».

Désexualisation, désincarnation, "fluidité genrée", mais où va-t-elle chercher tout ça ? Certains esprits mal tournés pourraient se demander s'il n'y a pas là une tendance à l'onanisme ou à la sodomisation des diptères. Voilà de la confiture de crâne ! Je souhaite bien du courage à celui qui se lancera dans une explication du texte. Et je note l'exaltation incantatoire qui anime son auteur, qui me fait penser – toute proportion gardée – aux envolées lyriques de tous les "philanthropes" qui ont projeté de fabriquer des "hommes nouveaux" et qui ont fait du 20ème siècle un bain de sang.

La remarque qui me vient, après ce festival conceptuel, est que la dame est résolument hermétique à ce qui se passe tout en bas de chez elle, très loin, dans les couches modestes de la société : il faut être singulièrement nanti pour se lancer dans ces acrobaties intellectuelles. Le plus étonnant est d'ailleurs qu'elle l'avoue : « Il va de soi que ces évolutions concernent avant tout les classes les plus favorisées ». "Il va de soi", bien entendu et de toute évidence. Je voudrais voir la dame développer ses théories au comptoir du Café de la Crèche, pour assister au spectacle. Je l'imagine enivrée de ses discours, et je comprends tout de suite qu'elle et ses semblables vivent bien à l'abri du vulgum pecus, dans leur bocal intellectuel. 

Et je me dis que si toutes les élites politiques, économiques et intellectuelles du pays sont dans cet état de décomposition, le phénomène des "gilets jaunes" devient immédiatement logique, évident, aveuglant : protégées par les remparts de la citadelle sociale où elles se reproduisent, ces élites échafaudent des représentations autonomes, libérées de la contrainte d'une quelconque réalité concrète. A ceci près que ces représentations finissent par façonner les nouvelles réalités qui s'imposeront « pour leur bien » aux masses ignorantes, de gré ou de force. Emmanuel Macron (le pouvoir), Carlos Ghosn (l'argent), Camille Froidevaux-Metterie (le savoir) : un trio qui illustre à merveille la méconnaissance, l'indifférence et le mépris d'une caste de nantis pour les gens ordinaires.

Pour Macron, Ghosn et Froidevaux-Metterie, ce sont les élites qui guident le peuple. Cette écœurante saloperie aujourd'hui saute aux yeux. Ce "Progrès"-là, franchement, non merci.

Voilà, c'est la "Nuit des idées" : des mots, des discours, du langage, des "énoncés performatifs" pour sauver le monde ? Même question à propos du "Grand Débat National". Croyez-vous sincèrement que ces parlotes vont changer quelque chose à la situation concrète qui a provoqué la crise des gilets jaunes ? 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : la première fois que j'ai entendu l'extravagance selon laquelle la domination masculine remonte à la préhistoire, c'est dans la bouche de Michelle Perrot, bouche ô combien oraculaire de la cause des femmes. Il n'est venu à l'esprit de personne de répliquer que s'il en est ainsi, c'est qu'il y a peut-être une raison objective. Mais non : l'idéologie est la plus forte, on n'en démord pas, on tient à ses lunettes hallucinatoires et à sa grille de lecture définitive. Un fois pour toutes, l'homme est dominateur, un point c'est tout.