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dimanche, 08 juillet 2018

105 ANS

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1986

Il aurait 105 ans aujourd'hui. Il s'appelait Jacques. Le chapeau, même gondolé (il a dû prendre la pluie), était précédemment celui de ...

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... l'homme que nous appelions Bela (ne me demandez pas pourquoi). Lui, il serait dans sa cent trente-deuxième année.

samedi, 07 juillet 2018

VERS LA FLAMME

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Scriabine : Vers la flamme, par Vladimir Horowitz. Un moment exceptionnel (6'19").


vendredi, 06 juillet 2018

MORT DE CLAUDE LANZMANN

Eh bien voilà, Claude Lanzmann est mort aussi. Comme pas mal de gens, je suppose qu'il était mortel. Les "nécros" devaient être prêtes depuis belle lurette : le journal Le Monde a, crois-je savoir, une réserve de 300 "nécros". Celle de Claude Lanzmann devait figurer en bonne place, sous réserve de quelques ajouts circonstanciels de dernière minute. Je n'ai rien à dire contre Claude Lanzmann : je reconnais en lui une espèce de surhomme de l'action et de la décision, qu'il s'agisse de la Résistance ou de la capacité à sortir frais comme l’œil d'un petit tour en F16 israélien quand il avait soixante ans.

Ce qui m'interpelle, à cette occasion, c'est le Niagara d'hommages qui se sont précipités sur son cadavre à l'annonce de sa mort. Des hommages évidemment venus de la communauté juive et de tous ceux qui, légitimement, saluent son travail autour de la destruction des juifs d'Europe (c'est le titre du livre fondateur de Raoul Hilberg) par le régime nazi. Plus curieusement, des hommages venus de la mouvance féministe : France Culture a rediffusé, jeudi 5 juillet 2018, une interview de Lanzmann par Laure Adler, ancienne guerrière du MLF, en pâmoison devant le héros.

On me dira que ça n'a rien à voir, parce que là, on parle des juifs et pas des rapports entre les hommes et les femmes. Je me permets quand même de remarquer que Laure Adler, interviewée en tant que membre éminent de la mouvance féministe à 12h, dans une émission consacrée au saint-simonisme et à son féminisme supposé, interroge à son tour Claude Lanzmann, en fin d'après-midi, au sujet de la shoah, toujours sur France Culture.

Et je me permets de faire remarquer que Claude Lanzmann, à l'égard des femmes, s'est très tôt comporté comme un grand séducteur (pour ne pas dire un grand dragueur : cf. son idylle avec une infirmière quand il était en Corée du Nord, qu'il raconte dans Le Lièvre de Patagonie !). Un bel exemple de "mâle dominant". Fut-il un prédateur, comme on appelle ceux qui ? « Les filles, les filles, les filles, les filles, ça me tuera, Ça me tuera si j'en manque un jour », chante Pierre Perret en 1994. Dans la vie de combien de femmes pourrait-on engager des "recherches en paternité" après le passage de Claude Lanzmann dans leur vie ? La suite ne m'appartient pas : je me contente de poser la question et de rester interloqué par l'unanimité des hommages, y compris paradoxaux. L'hommage d'une féministe à un "homme à femmes" laisse perplexe.

L'autre perplexité vient de l'autre unanimité, qui fait de Claude Lanzmann l'inventeur du mot "Shoah". Je me suis permis d'en douter le jour où je suis tombé sur ce passage du "Journal intime" de Philippe Muray : « Pour désigner les chambres à gaz et les six millions de morts de l'antisémitisme du XX°siècle, les juifs contemporains refusent le mot "holocauste et proposent le terme hébreu "choa", qui veut dire "catastrophe" » (Journal intime, tome I, p.255, 3 décembre 1981). Il va de soi que je ne parle pas ici du film Shoah en lui même, monumentale cathédrale bâtie à la mémoire de "la destruction des juifs d'Europe". Je parle exclusivement de la paternité du mot qui sert de titre au film.

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Claude Lanzmann raconte à la fin du Lièvre de Patagonie (pp. 525-526) comment et pourquoi il a, dit-il, choisi ce mot de la langue hébraïque : « Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie "catastrophe", "destruction", "anéantissement", il peut s'agir d'un déluge, d'un tremblement de terre, d'un ouragan. Des rabbins ont arbitrairement décrété après la guerre qu'il désignerait "la Chose". Pour moi, "Shoah" était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable. Quand Georges Cravenne, qui avait pris sur lui l'organisation de la première du film, voulant faire imprimer les bristols d'invitation, me demanda quel était son titre, je répondis : "Shoah". - Qu'est-ce que cela veut dire ? - Je ne sais pas, cela veut dire "Shoah". - Mais il faut traduire, personne ne comprendra. - C'est précisément ce que je veux, que personne ne comprenne ». On me dira ce qu'on voudra, cette intention est proprement géniale. Reste le problème de la paternité : comment se fait-il que personne ne fasse référence à l'acception prise par le mot Shoah parmi les juifs à l'époque ?

Philippe Muray écrit ses propos quatre ans avant la sortie du film de Lanzmann. Bon, c'est vrai qu'il ne dit pas où ni comment il a trouvé l'info. Mais l'unanimité actuelle sur le génie de Lanzmann pour l'invention du mot "shoah" me semble pour le moins douteuse. Pourtant, Claude Lanzmann, dans Le Lièvre de Patagonie, s'attribue le mérite d'avoir imposé au monde le mot, désormais universel. Et à aucun moment il ne fait allusion à l'acception courante prise par le mot au sein de la communauté juive de l'époque.

Remarquez que c'est le même homme qui portait ce jugement péremptoire sur l'épouvantable vingtième siècle : « un siècle héroïque », en homme qui analyse les choses de son seul et unique point de vue. Il est légitime qu'il considère comme héroïques ses propres actions dans un certain nombre de circonstances, mais qu'il traite d'héroïque l'ensemble du siècle qui a vu le génocide des chrétiens de Turquie, plusieurs régimes totalitaires, les abattoirs industriels pour des populations humaines entières, la bombe atomique et quelques autres catastrophes, je ne vois pas ce qu'il y a d'héroïque dans le tableau. L'action héroïque d'un certain nombre d'individus – que je salue – ne saurait occulter l'horreur produite par ces systèmes entiers.

Alors, un mythe ?

jeudi, 05 juillet 2018

LE LAMBEAU, DE PHILIPPE LANÇON

Chose promise (voir ici même au 13 juin dernier), chose due : j’ai lu Le Lambeau, de Philippe Lançon, rescapé de la tuerie de Charlie Hebdo. Le Lambeau est un livre redoutable. Peut-être pas pour tout le monde, mais à coup sûr pour tous ceux qui ont ressenti jusqu’au centre d’eux-mêmes la dévastation de la salle de rédaction de Charlie Hebdo, un certain 7 janvier, par un tandem de frères décidés à mourir. "Ressenti" : j’imagine quelque chose de pas très éloigné de ce que fut le "9 / 11" (nine / eleven) pour un Américain.

Pour moi, vieux lecteur du mensuel Hara Kiri, de son petit frère hebdomadaire, de son cousin Charlie (le mensuel de BD tenu par Wolinski) et de son neveu Charlie (l’hebdo, après le coup de ciseau de la censure pour crime de lèse-majesté), l’atmosphère assez « anar » et totalement libre que véhiculaient ces revues était la seule respirable : la dizaine de déchaînés qui faisait souffler ce vent semblait capable de pousser les murs à volonté et d’agrandir l’espace des possibles. J’ai mangé et ruminé mon foin à ce râtelier pendant de nombreuses années. Même si, à la longue, j’ai éprouvé la lassitude pour tout ce qui commence à tourner en rond pour se mordre la queue, les boyaux de mon crâne avaient assimilé tellement de cette matière que l’attentat m’a enlevé une partie de moi-même.

Lire Le Lambeau, dans ces conditions, n’a pas été une partie de plaisir, parce que, du moment où j’ai ouvert le livre jusqu’à la dernière page, j’ai revécu – et je revis en écrivant ces lignes – le 7 janvier dans toute sa dimension incompréhensible, absurde, avec le sentiment constant de l’irréparable. J’y suis finalement arrivé, par toutes petites étapes, en lecteur déjà fourbu au bout de vingt pages. Philippe Lançon est un examinateur impitoyable : il sait comme personne appuyer là où ça fait le plus mal. La balle de 7,62 tirée par Kouachi lui a emporté le maxillaire inférieur, faisant de lui une « gueule cassée » en tout point semblable aux innombrables défigurés de 14-18.

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Une "gueule cassée" dans la réalité. Quelle épouse reconnaîtrait son époux ?

Le Lambeau raconte en détail les étapes de la reconstruction (réinvention) de son visage détruit. En 500 pages, j’ai le sentiment d’avoir laborieusement accompagné la tâche de titan à laquelle les assassins de ses amis ont contraint le journaliste pour revenir parmi les vivants ordinaires. Car l’attentat a fait de Philippe Lançon un « non-mort », faisant tomber un rideau d’acier entre lui et les gens normaux. Pour ses amis (Cabu, Wolinski, Bernard Maris, …), la chose est sans bavure et définitive (le jour fatidique, Reiser, Gébé, Cavanna, Choron étaient excusés, eux, pour cause de décès préalable). Pour lui, que les assassins ont après tout raté, le retour dans la vie quotidienne sera horriblement compliqué, jalonné d'un nombre impressionnant d'opérations chirurgicales. Le bloc opératoire de La Salpêtrière (« le monde d’en bas ») devient un lieu presque familier, où Chloé, sa chirurgienne (« la fée imparfaite »), parfois remplacée par Hossein ou une assistante, tente de lui refaire une mâchoire, morceau par morceau, de peau, de chair et d’os.

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Monument aux morts de 14-18, à Trévières (Calvados), promu "gueule cassée" en 1944.

Lançon explique à la page 249 le titre de son livre. C’est au moment où les chirurgiens décident de lui prendre un péroné pour remplacer l’os pulvérisé par la balle : « La greffe du péroné était depuis plusieurs années pratiquée, d’abord sur les cancéreux de la mâchoire et de la bouche, principaux patients du service. On lui donnait aussi un autre nom et un autre soir, j’ai entendu sortir de la bouche de Chloé le mot qui allait désormais, en grande partie, me caractériser : le lambeau. On allait me faire un lambeau ». Une vie en lambeaux. Un morceau de jambe pour mâcher de nouveau ! Et je ne parle pas des mésaventures de la peau et de la chair dans la reconstitution laborieuse. Par exemple, quand on lui greffe un morceau de cuisse ou de mollet (je ne sais plus) pour faire la lèvre inférieure, des poils vont lui pousser dans la bouche ! Et puis les fuites persistantes, qui font qu’il en met partout quand on l’autorise enfin à manger un yaourt par l’orifice buccal !

Non, Philippe Lançon ne sera plus jamais l’homme qu’il a été, que ce soit pour lui-même ou pour ceux qui l’entouraient avant l’attentat. Il est devenu, en un instant, un bébé exigeant et un vieillard intraitable. Les frères Kouachi ont fait de lui un oxymore, et c'est ce qui passe mal auprès de certains. Par exemple, nous le suivons dans les hauts et les bas que subit sa relation avec Gabriela, la femme aimée – dont la vie suit par ailleurs une trajectoire instable et compliquée : l’homme qu’elle aime n’est plus celui dont elle était tombée amoureuse. Elle supporte mal la brutalité du changement. Accourue de New York aussitôt qu’elle apprend la nouvelle, puis faisant des allers-retours, elle ira jusqu’à reprocher à son amant de ne penser qu’à lui.

Et l’auteur assiste impuissant à cet éloignement, qu’il n’a ni voulu ni causé, mais dont il est, malgré tout, responsable, pense-t-il : « L’attentat s’infiltre dans les cœurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas. Il irradie autour des victimes par cercles concentriques et, dans des atmosphères souvent pathétiques, il les multiplie. Il contamine ce qu’il n’a pas détruit en soulignant d’un stylo net et sanglant les faiblesses secrètes qui nous unissent et qu’on ne voyait pas. Assez vite, les choses ont mal tourné avec Gabriela.

         J’étais heureux de la revoir, mais j’avais pris des habitudes en son absence, et plus que des habitudes : des règles de vie et de survie. J’avais tissé mon cocon de petit prince patient, suintant, nourri pas sonde et vaseliné autour d’un frère, de parents, de quelques amis et de soignants » (p.343). "Mon cocon" !? "Petit prince" !? Qu'est-ce qu'il lui faut ? Mais qui envierait un tel cocooning de "petit prince" ?

A dire vrai, j’ai trouvé dans un premier temps déplacées ces confidences sur la vie intime de l’auteur, l’accusant de tomber dans l’auto-fiction, par nature indécente. Et puis, je me suis dit que ça aussi, ça appartient de plein droit au récit, et que, après tout, cette façon d’objectiver ce moment de la vie privée permet au lecteur bouleversé de prendre un peu de distance avec le tragique de la situation. Je pense à l’épouse d’une « gueule cassée » de 14-18, et je me dis qu’il lui a fallu bien de l’héroïsme pour rester attachée à son homme, quand elle l'a revu, "après". Qu'est devenu le couple de la "gueule cassée", après 1918 ?

Car juste avant le passage cité, on trouve ceci, qui se passera de mes commentaires : « Mes parents sont arrivés peu après et se sont installés, l’un à droite, l’autre à gauche, chacun me tenant une main et la caressant. J’ai pris la tablette et j’ai écrit : "Miroir ?" Ils l’avaient apporté. J’allais savoir à quoi je ressemblais. J’ai pris le miroir et j’ai découvert, à la place du menton et du trou, cernée par d’épaisses sutures noires ou bleu sombre, une grosse escalope sanguinolente et vaselinée de couleur claire, entre jaune et blanc, d’une surface lisse, glabre et unie comme celle d’un jouet en plastique. C’était ça, mon menton ? C’était pour ça qu’on m’avait opéré pendant dix heures, retiré un os de la jambe et mis dans cet état ? J’étais accablé » (p.334).

Heureusement, Philippe Lançon se fait accompagner par quelques amis infiniment plus dociles et réconfortants : les pages de La Recherche où Proust raconte la mort de sa grand-mère, de La Montagne magique de Thomas Mann, de Kafka, mais aussi et (selon moi) surtout, Jean-Sébastien Bach et Beethoven : « J’ai senti les piqûres et me suis concentré sur la musique de cet homme, Bach, dont j’avais chaque jour un peu plus l’impression qu’il m’avait sauvé la vie. Comme chez Kafka, la puissance rejoignait la modestie, mais ce n’était pas la culpabilité qui l’animait : c’était la confiance en un dieu qui donnait à ce caractère coléreux le génie et la paix » (p.390). Ainsi, Bach a "sauvé la vie" de l’auteur ! Quelle beauté dans la formule ! Oui, la musique de Jean-Sébastien Bach est bien ce qui sauve en dernier recours.

J’ai un seul reproche à faire au livre de Philippe Lançon : l’éloge qu’il fait de Laurent Joffrin. Il est vrai que celui-ci est son patron, et qu’il lui doit sans doute beaucoup dans l’exercice de son métier de journaliste. Mais je n’oublie pas quant à moi l’insupportable gougnafier, capable d’assassiner un dialogue en empêchant son interlocuteur de développer sa pensée, quand celle-ci commet l’impardonnable erreur de s’opposer à la sienne. Invité chez Guillaume Erner ou Alain Finkielkraut, sur France Culture, il se débrouille, avec son importunité fanatique, pour se rendre haïssable, et transformer en bouillie le propos de l’adversaire, qu’il s’appelle Obertone ou Maler. Laurent Joffrin incarne à merveille l’idée que je me fais de l’intolérance bornée (on peut lire ici ce que je disais du monsieur le 17 février 2017).

Il va de soi que cette réserve ne fait pas oublier la violence exercée à travers ce livre sur un lecteur (moi) que les équipes d’Hara Kiri, Charlie et compagnie ont entouré comme des ombres tutélaires pendant quelques dizaines d’années. Et là, non, y a pas à tortiller du croupion :

« Quand l'un d'entre eux manquait à bord,

C'est qu'il était mort.

Oui mais jamais au grand jamais

Son trou dans l'eau ne se refermait ».

(Tonton Georges).

Merci, monsieur Philippe Lançon, pour ce livre tellement dur à avaler. Oui, je vous remercie pour tout ce qu'il m'a coûté. Parce qu'il m'a restitué l'essentiel. On peut appeler ça la Vérité.

mercredi, 04 juillet 2018

THE SINKING OF THE TITANIC

Je ne sais pas si Gavin Bryars, membre éminent du Collège de 'Pataphysique (avec rang et dignité de T.S. = Transcendant Satrape), est un génie de la musique d'aujourd'hui, et je m'en contrefiche. Il se trouve simplement qu'un jour, j'ai placé sur la platine CD The Sinking of the Titanic, et que j'ai eu un peu de mal à m'en remettre. Si c'est une supercherie, elle vaut l'incendie de Rome par Néron qui agissait, faut-il le rappeler, dans un but purement esthétique (paraît-il, je précise quand même). Dans cette oeuvre de Gavin Bryars, l'avénement aquatique des sons musicaux épouse, presque moralement, les bruits du désastre naval. Il me semble que The Sinking of the Titanic exprime avec exactitude et tendresse l'héroïsme des musiciens supposés avoir joué jusqu'à leur propre disparition, avalés par la mer. Il y en a pour une heure.





Bon, c'est vrai, je trouve la version enregistrée en public moins aboutie que le travail original exécuté en studio. J'encourage l'amateur à préférer celle-ci.

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mardi, 03 juillet 2018

QUELQUE PART, LE MOULIN

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Vu d'au-dessus.

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A mi-hauteur.

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Vu d'en bas.

Allez, je cafte [22 juillet] : c'est le moulin de Keriolet.

lundi, 02 juillet 2018

80 KM/H : CATASTROPHE NATIONALE

Etripage national sur la limitation à 80 km/h sur les routes à double sens sans séparateur central : voilà un beau débat national qui montre, d'une part, le niveau des vraies préoccupations des Français et, d'autre part, la suprême habileté d'un Emmanuel Macron dans le maniement du chiffon rouge, du rideau de fumée et de la diversion réunis. Que signifie, en réalité, au sujet de l'état moral et intellectuel de la France, cette guerre sur la limitation de la vitesse des véhicules automobiles ?

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Une du Monde daté 1 juillet 2018.

Premièrement, que la France éternelle, la France des droits de l'homme, bref, la France, est tombée bien bas quand il s'agit des questions essentielles, telles que la survie de l'humanité en milieu de plus en plus hostile. Deuxièmement, que monsieur Macron, dignitaire en chef de la nation, a compris à merveille comment, dans une période épineuse, on dirige l'attention fiévreuse du peuple dans diverses directions secondaires, des voies de garage où la vox populi s'enlise dans les sables mouvants de la controverse futile.

Emmanuel Macron n'a pas oublié la grande leçon de Mitterrand, qui avait, en je ne sais plus quelle année, dégainé Mazarine, sa fille secrète, au moment où ça chauffait pour lui parce que des fouineurs avaient déterré l'amitié indéfectible qui le liait à un certain René Bousquet, collabo notoire. Et je me pose la question, monsieur Macron : qu'avez-vous à cacher ? A faire oublier à tout prix ?

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Accessoirement, je note que les médias, bien disciplinés, le doigt sur la couture du pantalon, se révèlent caisses de résonance idéales aux bruits que fait le pouvoir pour détourner l'attention des gens du cœur du problème : la constante aggravation des conditions qui lui sont faites par le dit pouvoir depuis lurette (effondrement programmé de l'hôpital public, mélange public/privé présenté comme solution miracle à tout, dégradation constante des conditions d'enseignement, baisse constante des effectifs de fonctionnaires de l'Etat, privatisation de tout, etc...).

Pensez-vous que ce tableau noir soit la préoccupation prioritaire des Français ? NON. Les Français s'étripent au sujet de la limitation de vitesse sur les routes à double sens sans séparateur central. Allons, tout ne va pas aussi mal que certains mauvais esprits se complaisent à le dire ! On est fier d'appartenir à un pays capable de se chamailler au sujet des limitations de vitesse. Belle opération de diversion. Bravo, monsieur Macron : vous êtes un excellent prestidigitateur !

Elle est pas belle, la France ?

dimanche, 01 juillet 2018

QUELQUE PART, LA POTERNE VÉGÉTALE

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samedi, 30 juin 2018

QUELQUE PART, LE THUYA

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vendredi, 29 juin 2018

QUELQUE PART, LE BIDON

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jeudi, 28 juin 2018

QUELQUE PART, LA VÉRANDA

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mardi, 26 juin 2018

C'EST BEAU, L’INDONÉSIE

Il s'en passe de belles, en Indonésie, si j'en crois le journal Le Progrès.

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"Le cadavre intact d'une Indonésienne a été retrouvé dans le ventre d'un python de sept mètres, hier en Indonésie. Wa Tiba, âgée de 54 ans, avait disparu la veille, alor qu'elle travaillait dans son potager. Les villageois s'étaient mis à sa recherche et ont rapidement découvert le serpent géant, le ventre gonflé, à une trentaine de mètres des sandales et de la machette de Wa Tiba. Le python géant, une espèce qui vit dans les forêts tropicales, s'attaque à de petits animaux mais rarement à des êtres humains." (17 juin 2018)

Commentaire : il semblerait que le fait ne soit pas si rare, si l'on en croit un article du Parisien-Aujourd'hui en France daté du 29 mars 2017 : un homme du village de Mamuju nommé Akbar, âgé de 25 ans. Le Parisien publiait même une photo de la chose : le python n'a pas l'air commode.

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Les porteurs hissaient le cercueil d'une femme des Célèbes en Indonésie au sommet de la tour funéraire, lorsque l'échelle de bambou a bougé. Le cercueil est alors tombé, écrasant un homme de quarante ans, le propre fils de cette femme. (18 juin 2018)

Quelqu'un qui était armé de son aïefaune a immortalisé la scène pour la diffuser aussitôt sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas si ça lui a rapporté, et combien.

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Comme disait Jean-Jacques Vannier à l'époque lointaine où il sauvait France Inter de la plus basse vulgarité : "La vie est belle, et c'est tant mieux !". 

dimanche, 24 juin 2018

LE FOND DU PUITS

QUELQUE PART DANS DES RÉGIONS DE TERRE ARGILEUSE

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A vue de nez, il y a à peu près huit ou dix mètres.

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Un peu glauque, non ?

Les nappes phréatiques ne sont plus ce qu'elles étaient.

vendredi, 22 juin 2018

LUEURS

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jeudi, 21 juin 2018

DIVERSIONS

Des nouvelles de l'état du monde (N°56).

« NOTRE MAISON BRÛLE, ET NOUS REGARDONS AILLEURS. »

Jacques Chirac, en 2002, à Johannesburg.

Qu'est-ce que c'est, faire de la politique, dans une démocratie de masse ? C'est d'une part agir sur le réel (ou plutôt donner l'impression qu'on est en mesure de modeler le réel pour le bien des masses), et d'autre part faire participer les dites masses à ces actions (ou plutôt donner l'impression aux masses qu'elles participent aux décisions qui les concernent). Macron, à la tête du pays, montre qu'en la matière, il est un grand virtuose. Et d'une manière qui m'incite à reformuler la formule creuse de Chirac.

« Pendant que nous mettons le feu à la maison, faisons en sorte que les masses regardent ailleurs. »

J'explique : l'habileté ahurissante de Macron consiste, pendant qu'il s'efforce de parachever l'entreprise de destruction de la maison commune, à agiter des chiffons rouges pour hypnotiser les foules. Il est passé maître dans cet art qui tient de la prestidigitation. D'un côté, il met le feu à tout ce qui ressemble encore à du "bien commun" (bientôt une insulte, vous allez voir), et de l'autre, il amuse la galerie .

La maison qui brûle ? La planète, bien sûr, mais pas que. Pas besoin de reprendre l'énumération, il suffit de se tenir au courant des événements pour se trouver noyé dans l'information. Tiens, cette baleine venue agoniser sur une plage de Thaïlande, le ventre plein de sacs plastique qui l'empêchaient de se nourrir. 

La maison qui brûle ? Pêle-mêle (ça veut dire dans le plus grand désordre et dans toutes les directions, mais un tir méchamment groupé dans le temps), quelques titres dans le journal (avec les dates précises) :

Effondrement des colonies d'abeilles en France (les apiculteurs [happy-culteurs ?], en détresse, demandent au gouvernement un plan de soutien exceptionnel aux sinistrés) (8 juin) ;

Confronté à l'érosion des sols, le Rwanda reforeste massivement, (sous-titre : l'épuisement des terres menace la sécurité alimentaire du pays) (17 juin) ;

Touffeur et pollution extrêmes à New Dehli (sous-titre : une tempête de poussière piège la ville indienne) (17 juin) ;

En Chine, des citoyens sous surveillance (sous-titre : la ville de Suqian, un agglomération de cinq millions d'habitants, teste un système de notation des personnes et des entreprises censé instaurer une société plus fiable) (16 juin) ;

L'homme pousse les animaux à une vie nocturne (sous-titre : l'expansion humaine bouleverse les modes de vie des mammifères sur toute la planète) (16 juin) ;

Les Antilles face au désastre des sargasses (sous-titre : malgré un plan d'urgence annoncé par l'Etat pour lutter contre ces algues, la population se sent abandonnée) (15 juin) ;

Chute de l'intelligence (sous-titre : le QI, après avoir augmenté au cours du XX° siècle, régresse depuis 1995 dans les pays développés. Une étude sur des conscrits norvégiens permet d'attribuer cette baisse à des facteurs environnementaux et non à des causes génétiques) (13 juin) ;

Alerte, l'océan coule ! (sous-titre : Vice-première ministre de Suède, Isabella Lövin invite les autres nations à protéger l'océan pour éviter une catastrophe humanitaire mondiale) (13 juin) ;

Le métier d'enseignant ne fait plus rêver (sous-titre : les concours de recrutement de professeurs attirent moins de candidats) (13 juin) ;

Inégalités scolaires : la France montrée du doigt (sous-titre : les zones d'éducation prioritaire manquent de professeurs diplômés, selon l'OCDE) (13 juin) ;

Dans l'Utah, la bataille pour protéger Bears Ears (sous-titre : Donald Trump a ouvert à l'exploitation minière et pétrolière une région indienne classée par Barack Obama) (13 juin) ; 

La France exposée aux migrations africaines (article qui souligne que les femmes africaines sont très prolifiques : entre trois et sept enfants chacune, à comparer avec les taux européens) (12 juin) ;

"La pire crise humanitaire depuis la seconde guerre" (sous-titre : La faim augmente de nouveau dans le monde, alerte le directeur du Programme alimentaire mondial) (12 juin) ;

Chlordécone : une honte d'Etat (intertitre : et cet empoisonnement a été décidé en connaissance de cause ; autre intertitre : plus de 90% des Antillais présentent des traces de ce perturbateur endocrinien) (10 juin) (commentaire : entre les algues et le chlordécone, les Antillais sont gâtés) ;

Climat : vers 4° à 5°C de plus à la fin du siècle à Paris (sous-titre : Météo France publie ses projections pour la capitale en fonction des scénarios d'émissions mondiales de CO2) (9 juin) ;

CAC 40 : la priorité aux actionnaires contestée (sous-titre : dans un rapport, l'ONG Oxfam dénonce un partage des profits devenu très défavorable aux salariés) (15 mai) ; 

"La montée des inégalités s'impose comme une préoccupation" (15 mai) ; 

Michel Aglietta, penseur des limites du capitalisme (sous-titre : alors qu'un colloque vient de lui être consacré à la banque de France, trois chercheurs estiment qu'il est temps de suivre les voies tracées par l'économiste pour échapper aux pathologies du système) (31 mai) ;

En Tanzanie, le tourisme chasse les Masai (sous-titre : les zones interdites au peuple semi-nomade se multiplient) (12 mai) ;

Comment les humains déclenchent des tremblements de terre (sous-titre : une étude montre les mécanismes par lesquels la fracturation hydraulique, la géothermie et l'extraction de gaz provoquent des séismes (12 mai) ; 

Le fléau des batraciens venait de Corée (sous-titre : la pandémie, qui décime les amphibiens, s'est répandue à la faveur du commerce mondial) (16 mai) ; 

Une hausse de plus de 1,5°C dévasterait la biodiversité (une étude montre que limiter le réchauffement est un enjeu vital pour les animaux et les plantes) (19 mai) ; 

La France autorise une raffinerie qui va accentuer la déforestation (le préfet des Bouches-du-Rhône donne son feu vert à la bioraffinerie de La Mède, qui va exploiter 300.000 tonnes d'huile de palme par an) (19 mai) (commentaire : les deux pieds les deux mains dans La Mède) ;

La faune sauvage victime de la cybercriminalité (sous-titre : l'ONG IFAW révèle l'ampleur du commerce en ligne qui met en péril des espèces menacées d'extinction) (24 mai) ;

Bientôt des bébés à la carte ? (sous-titre : profitant des progrès des techniques de séquençage de l'ADN, des start-up américaines proposent aux particuliers, à grand renfort de marketing, une gamme de tests évaluant le risque pour eux d'avoir un enfant malade) ( 24 mai) ; 

Nicolas Hulot "sonne le tocsin" (sous-titre : le ministre de la transition écologique présentera en juillet un plan d'action contre l'érosion du vivant, après une consultation du public) (20 mai) (commentaire : monsieur Alibi et monsieur Faux-Cul ne quitteront pas le navire : la place est trop bonne) ;

Les conflits environnementaux se multiplient en Inde (sous-titre : treize manifestants ont été tués par la police dans le sud du pays) (27 mai) ;

Quarante ans de financiarisation de l'économie (dans un dossier "Les actionnaires, profiteurs ou investisseurs ?" (27 mai) (commentaire : "chérie, devine qui vient piquer ton dîner ?") ;

La pollution industrielle imprègne les habitants de Fos-sur-Mer (sous-titre : une étude relève une surimprégnation, notamment en plomb, une surexposition aux particules ultrafines, et souligne un "effet cocktail") (30 mai) ;

L'interdiction du glyphosate rejetée par les députés (assez éloquent : pas besoin du sous-titre) (30 mai) ;

La loi alimentation enterre plusieurs promesses de Macron (sous-titre : malgré les avancées, le texte est jugé comme "un rendez-vous manqué" par de nombreux députés, y compris dans la majorité) (31 mai) (commentaire : en politique, tout dans le clairon) ;

Climat : les Américains ont enrayé la dynamique (pas besoin du sous-titre) (1 juin) ;

Donald Trump, portrait d'un tricheur (commentaire : cet homme est vraiment, et collectivement, dangereux : où il entraînera les USA, là il entraînera l'Occident) (1 juin) ; 

Le modèle français du logement social en danger (sous-titre : les ponctions financières imposées au monde HLM, qui le fragilisent, ne seront qu'à moitié compensées) (5 juin) ;

Richesse : les écarts se creusent entre propriétaires et locataires (entre 1998 et 2015, l'envolée des prix de la pierre a gonflé de 133% le patrimoine des détenteurs d'un bien immobilier) (7 juin) ;

Chaque année, la contrefaçon fait perdre 60 milliards d'euros à l'Europe (7 juin).

Dernier arrivage : 

Le vignoble français est menacé par le dépérissement (sous-titre : les maladies des ceps touchent un pied sur dix) (20 juin)

La grande distribution fait son beurre sur le dos des agriculteurs (sous-titre : les prix agricoles ont progressé de 3% en 2017, selon l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires) (20 juin) (commentaire : c'est beau, un "Observatoire") (détail : le kilo de jambon, en 2017, a rapporté 3,74€ à l'agriculteur et 4,17€ au distributeur, combien pour l'actionnaire ?) 

Tous ces titres et sous-titres sont tirés, mot à mot, du journal Le Monde.

Bon courage à tout le monde !

 

Emmanuel Macron n'oublie pas de faire sa part : il continue à détruire ce qu'il reste de commun dans ce qu'on appelle les biens. Il continue à désengager l'Etat de toute responsabilité, et il continue sur la lancée de tous ses prédécesseurs : comme Jospin, comme Chirac-Villepin, comme Sarkozy, il vend les bijoux de famille (Aéroports de Paris, Engie, Française des jeux, sans compter tout ce qui est en train de pointer le bout de l'oreille : Orange, PSA, Renault, quoi encore ?), il achève de privatiser le bien public pour que ce qui nourrissait le budget de l'Etat rapporte enfin quelque chose aux propriétaires privés (je caricature, mais c'est la tendance : on se souvient de la privatisation des autoroutes).

Pendant qu'il fait son Néron au petit pied face à Rome incendiée, Macron, en artiste ("qualis artifex pereo", soupirait Néron au moment de mourir), pince les cordes des "débats de société" pour amuser la galerie : il est à fond pour qu'on réprime sévèrement le "harcèlement de rue". Il est à fond (enfin, ça dépend des sondages du jour) pour la libéralisation de la PMA pour les lesbiennes et de la GPA pour je ne sais plus qui. Il est à fond pour l'entente entre les religions de France (même s'il le pense, il a peur d'affirmer que l'islam ne saurait être une "religion de France"). Il est à fond contre le racisme et l'antisémitisme. Il est à fond contre les discriminations. J'oubliais la "limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes à doubles sens de circulation" !

J'ajoute aujourd'hui [28 juin] la réécriture de la Constitution avec disparition du mot "race", et en "écriture inclusive", s'il vous plaît.

Qu'on me pardonne, mais je ne vois dans ces bisbilles "culturelles" et concertées que des chiffons rouges, des rideaux de fumée destinés à empêcher les foules de porter leur attention sur ce qui, demain, rendra leur vie personnelle concrète plus difficile. Sur ce qui aggrave tous les jours l'état de la planète et de l'humanité. Pendant qu'on s'arrange pour que les mentalités individuelles et les subjectivités épidermiques se fassent la guerre, on ne touche pas aux processus de production, on ne touche pas à la structure de la machine : on laisse le rouleau compresseur avancer à son rythme imperturbable. 

On ne m'excusera peut-être pas, mais tant pis : pendant que la réalité des conditions de vie se dégrade un peu plus tous les jours, Macron lance de très beaux, très vifs "Débats de Société". Résultat, les gens s'écharpent au sujet des comportements des uns, de l'identité des autres, de l'aspect des choses : affaire Weinstein, avec les traîtresses qui affirment leur "droit" à être "importunées" ; compétition entre les dénonciateurs de l'antisémitisme et les ennemis de l'islamophobie ; mise au ban de la société de tout ce qui est soupçonné de véhiculer l'homophobie.

Moralité : aussi longtemps que régnera la zizanie au sein de la population sur des sujets sociétaux, les auteurs des dégâts réels infligés à l'environnement, aux ressources alimentaires, à tout ce qui fait la vie humaine agréable et désirable, pourront dormir tranquilles et se sentiront encouragés à poursuivre leurs efforts de destruction. 

Conclusion : l'art de la politique consiste à désigner la lune à la foule des badauds, pour que ceux-ci oublient de regarder le doigt qui appuie sur la détente.

Un bon politicien est un bon prestidigitateur : en donnant son spectacle, il abolit la réalité.

La prestidigitation ? Faire apparaître les choix individuels de vie comme plus importants que les conditions matérielles collectives de l'existence. Qui sont parfaitement mesurables et objectivables, elles. Ce qui n'est pas le cas des subjectivités.

mercredi, 20 juin 2018

MOUCHE

J'aime bien les variations sur un thème.

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Une fin d'après-midi.

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dimanche, 17 juin 2018

CE QUE C'EST QUE DEUX FRÈRES

4 CE QUE C'EST QUE DEUX FRÈRES

Le Lambeau est un très dur et très beau livre. J'ai même parfois un peu de mal à comprendre comment, après un déchaînement de violence meurtrière où tant d'amis sont morts et où son propre corps est soumis à une torture de tous les instants, il est encore possible d'écrire de cette façon pacifiée, presque sereine. Et distanciée. Mais, comme le dit Philippe Lançon, il y a deux Philippe Lançon : celui d'avant et celui d'après. Celui d'après regarde de l'extérieur celui d'avant. Il le dit très simplement, d'ailleurs. Et sa prose dépassionnée place le lecteur que je suis (mentalement ficelé dans l'aventure de Charlie Hebdo depuis son tout début) au cœur de ce qu'il ressent encore de la tragédie, mais (miraculeusement) sans appuyer sur le moi et sur ce qu'il endure (en en parlant sans arrêt). Sortir de soi pour dire ce qui fut : chapeau, monsieur Lançon ! Du fond du cœur. Le Lambeau est un livre d'une grande dignité.

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« J'ai relevé les yeux et, à ma gauche, au-dessus de moi, est apparu le visage de mon frère Arnaud. J'ai alors senti pour la première fois qu'il m'était arrivé quelque chose de grave, que si le café et le reste étaient un rêve, l'attentat, lui, ne l'était pas, et j'ai regardé mon frère, moi l'aîné, comme je ne l'avais jamais regardé. Comme il était mince ! Et étrangement blafard ... Il avait maigri et pâli en si peu de temps ? Que faisait-il là ? Tout seul ? Depuis quand ne l'avais-je pas vu ? Quelques jours à peine ... Maintenant les lumières de cet endroit inconnu avaient déteint sur lui. On avait repeint mon frère aux couleurs de ma nouvelle vie et on l'avait rajeuni du même coup, du cœur même de la fatigue et de l'angoisse, rajeuni et affermi dans la mission qu'il acceptait et entamait. Cette mission allait faire de lui mon jumeau et mon directeur de cabinet pratique, administratif, social, intime, pendant plusieurs mois. L'ordre en a été ancé, malgré lui et malgré moi, dans ce premier échange de regards. J'ai déplacé ma main vers la sienne avec une double exigence de consolation : je devais le consoler et il devait me consoler, l'un n'allait pas sans l'autre, il n'y aurait pas de consolation à sens unique.

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Monument aux morts de 14-18 à Trévières (Calvados). Un obus de la bataille de Normandie en 1944 en a fait une "gueule cassée". Les municipalités successives ont eu la bonne idée de le laisser en l'état. 

J'ai pensé que chacun de nous n'avait qu'un frère, l'autre, et cherché ce que pourrait être sa vie sans la mienne, et, le regardant fixement, ma vie sans la sienne. Les enfants font parfois cette expérience, par jeu, pour se faire peur et pour tester les limites de leur endurance à l'effroi – pour mieux se rassurer finalement. L'exercice a besoin de complaisance – comme lorsqu'on appuie sur la dent qui fait mal pour vérifier la douleur qu'on augmente et avoir le délicat plaisir de s'en plaindre en la renouvelant. Ce qui m'arrivait était peut-être de même nature, mais d'intensité différente : je ne jouais pas, j'étais joué, et la vision me tomba dessus sans que j'y sois préparé.

Quand on imagine le moins imaginable avec une force  imprévue et comme détachée de soi-même, une force telle que la scène imaginée devient la seule possible, quelque chose crève dans le tissu fragile et résistant qui sert de conscience : la perspective de nos morts jumelles a ouvert un champ dont j'ai aussitôt pressenti, malgré l'abrutissement, que l'arpenter me rendrait tout aussi fou que de trop voir la cervelle de Bernard. Je voyais mon frère mort et j'ai vu défiler la suite, son enterrement, nos parents défaits, moi les prenant en charge, etc. Je me voyais mort et j'ai vu défiler la suite, mon frère à mon enterrement, nos parents défaits, lui les prenant en charge, etc. Dans les deux cas, l'enterrement avait lieu dans notre village et la tombe de chacun était celle de nos grand-parents, à quelques mètres de celle de Romain Rolland [Vézelay]. Les scènes se détachaient de moi-même et tournaient, comme des chevaux de bois sur un manège, se mélangeaient pour m'envelopper et m'enferment dans leur fixité et leur répétition. Le manège allait revenir régulièrement dans les mois suivants. Il accueillait des scènes différentes, mais récurrentes, mais récurrentes, et qui tournaient, tournaient. Les unes me faisaient vivre ce que je craignais le plus ; les autres, les plus redoutables, ce que j'avais vécu et ne pourrais plus jamais vivre : j'assistais en boucle à l'enterrement de mes vies passées ; mais qui portait le deuil exactement ? Je n'en savais rien. C'était le champ du pire aussitôt là, une suite d'images qui m'acculaient pour étrangler les restes de ma propre existence et les remplir d'incertitude, de vide. Je devenais ce que je voyais et ce que je voyais me faisait disparaître. Comme un vol de corbeaux dans un champ de blé était devenu un jour, tandis qu'il le peignait, la seule réalité, celle de l'artiste à l'oreille coupée et du nuage dans lequel il s'est perdu.

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Le champ Van Gogh est apparu pour la première fois à cet instant, dans la nuit du réveil. J'ai fermé les yeux pour lui échapper, espérant retrouver l'illusion du café et de l'haleine de Gabriela, les retrouver par la réalité. Mais l'attentat ne permet pas ce genre de fiction : il dissout toute tentative de retour en arrière. Il est l'avenir qu'il détruit, le seul avenir, sa seule destruction, et tant qu'il règne il n'est que ça. J'ai rouvert les yeux. Mon frère était toujours là et il était vivant. Moi aussi. Le champ Van Gogh a disparu. L'infirmière est arrivée pour vérifier mon état et celui des perfusions. Elle nous a donné une tablette Velleda et un feutre bleu pour qu'on puisse communiquer. 

Quels rapports ont les frères, les sœurs ? Comment se mêlent les souvenirs d'une intimité quotidienne – celle de l'enfance – à l'éloignement progressif qui généralement lui succède ? Arnaud et moi nous entendions bien, sans tensions ni conflits, mais sans nous voir beaucoup, sinon aux repas familiaux. Nous avions des vies et des amis aussi différents que possible – deux chiens d'une même portée mais de race différente, et qui ne retrouvent leurs réflexes communs que dans la niche qui les renvoie au temps perdu et partagé. Acquise ou innée, cette distance a sauté dans la salle de réveil – ou bien notre intimité, latente, a profité d'une occasion dont nous nous serions passés pour ressurgir. Nos parents n'étaient pas encore là, je ne savais pas si c'était l'aube, la journée ou la nuit ; c'était Arnaud qui prenait en charge ma vie et mon emploi du temps. Il l'a fait avec la fiabilité, la diplomatie et le sens moral qui le caractérisaient. notre enfance commune, nos vacances, nos blagues à deux balles, nos déjeuners rapides et réguliers dans un restaurant chinois situé sur l'avenue de la République où nous mangions toujours exactement la même chose, les mille et un liens qui nous tenaient sans que nous y pensions, tout ne semblait avoir eu lieu que pour aboutir là, dans cette salle de réveil, premier cadre de l'épreuve qui nous attendait. L'attentat a pesé sur nous avec une telle puissance qu'il n'y a jamais eu besoin, dans les mois suivants, de commentaires ni d'explications : sa violence et la violence de ses conséquences simplifiaient tout.

Arnaud était arrivé en se demandant ce qu'il faudrait affronter. Il ignorait à quel point j'étais touché, conscient ou diminué. Sa hantise était de tomber sur un légume ou un homme entièrement défiguré. Il a découvert un visage aux deux tiers intact. Le troisième tiers, inférieur, était couvert de pansements. On ne pouvait qu'imaginer l'absence de lèvres, de dents, et le trou. L'opération avait duré entre six et huit heures. Les orthopédistes ont attendu que les stomatologues aient fini leur boulot pour rafistoler les mains et l'avant-bras droit. Ma chirurgienne, Chloé, déjeunait avec une amie quand on l'a appelée. "Et vous savez de quoi on parlait ? m'a-t-elle dit deux ans plus tard. De Houellebecq ! Mon amie était venue avec Soumission, qu'elle m'a offert ..." Leur repas s'est arrêté là. Plus tard, elle a lu le livre et l'a aimé. Qu'en aurait-elle pensé si mon arrivée au bloc n'avait pas abrégé son déjeuner ? Quand elle m'en a parlé, nous étions dans son cabinet de consultation, je n'étais plus en position horizontale et nous avons simplement ri de la coïncidence, mais, après tout, en était-ce une ? Houellebecq me semblait bien loin, désormais. Il appartenait à mes souvenirs, comme il appartient à mon livre. Je me demande qui a récupéré l'exemplaire annoté de Soumission, que j'ai perdu. 

J'ignorais quelle heure il était, si une heure, un jour ou un mois avait passé. Plus tard, j'ai su qu'il était minuit. Arnaud m'a dit d'une voix douce : "Nous avons eu beaucoup de chance, mon frère. Tu es vivant..." Je n'ai compris qu'en écoutant ces mots que j'aurais pu être mort et, regardant de nouveau mes mains et mes bras bandés, me rappelant que la mâchoire était détruite, me suis demandé pourquoi je ne l'étais pas. Il n'y avait ni colère ni panique ni plainte dans cette question muette, adressée à je ne sais qui. Il n'y avait qu'une recherche du nord. J'étais désorienté. J'ai de nouveau regardé mon frère, senti que j'avais du mal à respirer. Mon ancien corps s'en allait pour laisser place à un encombrement de sensations précises, désagréables et inédites, mais assez bien élevées pour n'entrer que sur la pointe des pieds.

Arnaud me regardait, je le trouvais décidément maigre et blafard comme la lumière dont il semblait sortir. Il avait l'air si jeune, si seul ! Pour un peu, je l'aurais plaint et l'aurais pris dans mes bras ; mais mes bras ne voulaient pas bouger. Et, cette fois ensemble, nous nous somme regardés comme deux frères qui avaient failli ne plus jamais se voir et que la perspective de la mort venait de souder. Je n'ai même pas essayé de parler. Je n'avais pas encore conscience des pansements qui fermaient le visage et de la trachéotomie, la trach' comme on allait vite m'apprendre à dire, ni de la sonde nasale qui allait bientôt m'irriter insupportablement la gorge et le nez, mais quelque chose m'avertissait que parler était impossible. Le patient pressent ce qu'il ignore. Son corps violé est un aboyeur. Il annonce des invités, inconnus et presque tous indésirables, à la conscience qui se croyait maîtresse de maison. J'ai fait un signe lent à Arnaud, un tout petit geste de souverain moribond, et il a commencé à me parler. De quoi ? Peu importe. Il me parlait. »

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, pp. 114-119.

vendredi, 15 juin 2018

CABU JUSTE AVANT DE MOURIR

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3 CABU JUSTE AVANT DE MOURIR

LE GÉNIE GRAPHIQUE DE CABU

« Les enquêteurs notent ensuite la présence, entre les corps de mes compagnons, d'un couteau de marque Laguiole "au manche de couleur grise et dont la longueur totale est de 28 centimètres pour une lame d'une dizaine de centimètres", et "un emballage d'aluminium d'un gâteau et des morceaux de cake imbibés de sang". Mais où étaient donc passés les biscuits de Cabu ?

Il en mangeait volontiers pendant ou après la réunion, quand ce n'était pas du vieux pain ou quelque chose comme ça, rangé dans du papier d'aluminium. C'étaient peut-être les seuls instants où il ne dessinait pas – et encore, ce n'est même pas sûr, car il pouvait dessiner d'une main en grignotant de l'autre. Je le regardais souvent faire avec sympathie et inquiétude, comme on regarde agir un enfant jusqu'au moment où l'on s'aperçoit qu'il a quatre-vingts ans, phénomène qui signifie que soi-même on n'en a plus tout à fait vingt. Cabu et sa frange n'avaient pas d'âge, dans la mesure où il était sans cesse rajeuni et comme enluminé par les dessins qui la prolongeaient et, en quelque sorte, la justifiaient. Il était comme ses biscuits, son vieux pain : son intelligence était peut-être limitée, mais son génie donnait du goût à n'importe quoi. Il resterait toujours un écolier insolent, teigneux, timide et surdoué qui caricaturait les fabricants d'autorité sur une vieille table de bois couverte de graffitis et qui, vers la fin du cours, sortait son paquet de biscuits pour en manger un ou deux, comme un rongeur en hiver, avant de continuer à refaire d'un geste sûr le pire et le meilleur des mondes, le nôtre, le seul, sur un support ou sur un autre, y compris dans sa poche ou, pourquoi pas, au creux d'une main ou sur une semelle de chaussure. Tout faisait paroi dans sa grotte, sur quoi laisser des inscriptions et l'ombre d'un rire.

J'étais arrivé à jeun à la conférence de rédaction. Ce jour-là Cabu avait du cake mais, vers la fin, il a fait circuler un paquet de biscuits. Était-ce vraiment le sien ? Je n'en sais rien. Mais c'est lui qui me l'a tendu et ils ont été mon dernier repas avant extinction. Quelques instants avant l'entrée des tueurs, j'en ai mangé un non sans scrupules, car je ne me sentais guère en droit d'accepter le moindre don de la part de ceux avec qui je partageais si peu et auprès de qui, malgré les années, je me sentais toujours aussi marginal et peu légitime, aussi peu apte à mener le moindre combat ou à me rappeler la moindre épopée : je n'avais pas été adulte dans les années soixante et soixante-dix, je n'avais pas eu à expérimenter des libertés dont j'avais bénéficié. J'étais un homme sans abus parmi des hommes qui en avaient commis ou qui, en tout cas, les avaient contés, commentés et dessinés. Ce défaut d'abus m'empêchait souvent d'accepter la brioche de Tignous ou les biscuits de Cabu. »

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, pp. 97-99.

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IN MEMORIAM

Frédéric Boisseau, Agent d’entretien.

Franck Brinsolaro, Policier du Service De La Protection (SDLP).

Jean Cabut, Dessinateur.

Elsa Cayat, Psychanalyste et Chroniqueuse.

Stéphane Charbonnier, dit Charb, Dessinateur et Directeur de CH.

Philippe Honoré, Dessinateur.

Bernard Maris, Economiste et Journaliste.

Ahmed Merabet, Policier.

Mustapha Ourrad, Correcteur.

Michel Renaud, Organisateur à Clermont-Ferrand d’une exposition de dessins de Cabu, à qui il rapportait ses œuvres.

Bernard Verlhac, alias Tignous, Dessinateur.

Georges Wolinski, Dessinateur.

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Hommage de Dutreix à l'équipe de Charlie : « Je vois que vous allez être assassinés par des terroristes ... En votre mémoire, le glas de Notre-Dame sonnera, il y aura un grand défilé avec Hollande, Valls, Sarkozy, Copé, Merkel, Cameron et même Netanyahou ... Il y aura des drapeaux tricolores et on chantera la "Marseillaise" ... On proposera de vous panthéoniser, le Nasdacq et l'Académie française diront "Je suis Charlie" et le pape priera pour vous ». Les quatre copains sont écroulés de rire. On reconnaît à peu près Wolinski et Cabu. Pour les deux autres, je ne sais pas (Charb ? Tignous ? Honoré ?).

Tout ça qui remonte à cause du livre de Philippe Lançon : le trou est resté béant.

Il y a des choses qui ne passent pas.

Il y a des choses qu'il est impossible de pardonner.

jeudi, 14 juin 2018

CABU CHEZ PHILIPPE LANÇON

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Cabu au travail en 1976, lors de la "Marche Metz-Verdun pour la démilitarisation".

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2 CABU CHEZ PHILIPPE LANÇON

« En 2004, après avoir appris sa mort, j'écris sur lui [le batteur de jazz Elvin Jones] une chronique dans Charlie. Cabu se souvient, de son côté, des circonstances où il a vu le batteur, en plein air, au festival de Châteauvallon. Il me le raconte et j'insère son souvenir dans ma chronique : « Soudain l'orage éclate. Il est violent. Les musiciens et le gros du public, tout le monde disparaît comme dans La Symphonie des Adieux ; tout le monde, sauf Jones. Déchaîné, démesuré, battant la mesure d'outre-tombe, le géant aux mains d'acier anime les peaux et les cuivres parmi les éclairs, seul comme un dieu oublié, un dieu oriental aux mille bras. L'orage semble créé pour lui, par lui. Il se fond dedans. Il a cinquante ans, le tonnerre demeure. » C'était en 1977. Vingt-sept ans plus tard, Cabu en fait un dessin qui, posé à côté de ma chronique, lui donne une valeur qu'elle n'a pas, qu'elle n'aurait pas en tout cas sans lui : être "illustré" par Cabu, en partculier sur le jazz, ou plutôt accompagner par écrit l'un de ses dessins, me fait alors rejoindre une adolescence heureuse, celle où je découvrais en même temps que Céline, Cavanna, Coltrane et Cabu. C'est à peu près comme si, écrivant en 1905 un roman se déroulant dans le monde des danseuses, les illustrations du livre étaient faites par Degas.

Si Elvin Jones n'était pas mort, je n'aurais pas écrit cette chronique. Si je n'avais pas écrit cette chronique, Cabu n'aurait pas fait ce dessin. Si Cabu n'avait pas fait ce dessin, je ne me serais pas arrêté pour lui montrer ce matin-là le livre de jazz qui me l'avait rappelé. Si je ne m'étais pas arrêté pour le lui montrer, je serais sorti deux minutes plus tôt et je serais tombé à l'entrée dans l'escalier, j'ai cent fois refait le calcul, sur les deux tueurs. Ils m'auraient sans doute tiré une ou plusieurs balles dans la tête et j'aurais rejoint les autres Palinure, mes compagnons, sur le rivage aux gens cruels et dans le seul enfer existant : celui où l'on ne vit plus.

J'ai posé le livre de jazz sur la table de conférence et j'ai dit à Cabu : "Tiens, je voulais te montrer quelque chose ..." Il m'a fallu un peu de temps pour trouver la photo que je cherchais. Comme j'étais pressé, j'ai pensé que j'aurais dû marquer la page ; mais comment aurais-je pu le faire, puisque je ne savais pas, trente minutes avant, que j'allais la lui montrer. Je ne savais pas s'il serait présent ce jour-là – même s'il ratait rarement la conférence du mercredi : Cabu avait dessiné une infinité de cancres, mais c'était un bon élève.

La photo d'Elvin Jones date de 1964 et s'étale sur les pages 152-153. C'est un gros plan. Il allume une cigarette de la main droite, énorme et fine à la fois, qui tient les deux baguettes en croix. Il porte une élégante chemise à carreaux fins, légèrement ouverte. Les manches ne sont pas relevées. Les yeux clos, il tire sur la cigarette. La moitié du visage, puissant et anguleux, est prise dans le triangle supérieur dessiné par les deux baguettes, comme dans les formes d'un tableau cubiste. La photo a été faite pendant une session d'enregistrement d'un disque de Wayne Shorter, "Night Dreamer". Cabu l'a trouvée aussi belle que moi. J'étais heureux de la lui montrer. Le jazz était au bout du compte ce qui me rapprochait le plus de lui. Quant au livre, il le connaissait déjà. »

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, pp. 72-74.


Cabu en 2005 sur la chaîne KTO (une petite heure d'entretien simple et sympathique). Note à l'intention de l'intervieweuse : ce n'est pas Isabelle Cabut qui a fondé La Gueule ouverte, madame, c'est le grand Pierre Fournier. En revanche, elle a quelque chose à voir avec la fusion de La Gueule ouverte et Combat non-violent, intervenue au bout d'une vingtaine de numéros de la revue de Fournier, mort après deux ou trois numéros.

Note : Palinure est le pilote de la flotte d’Énée dans l’Énéide. 

mercredi, 13 juin 2018

PHILIPPE LANÇON : "LE LAMBEAU"

1

Quand la presse s'est mise à parler de Le Lambeau, le livre de Philippe Lançon (Gallimard, 2018), je me suis dit que je ne le lirais pas. J'étais déterminé à ne pas le lire. Impossible pour moi, me disais-je, de me replonger dans le massacre du 7 janvier 2015, qui m'avait laissé dans un état de déshérence tel que j'avais l'impression de vivre en France ce que le 11 septembre 2001 a été pour les Américains. Je savais qu'il avait survécu, mais dans un état difficile à vivre. J'imaginais tout le morbide qui pouvait suinter des pages de son bouquin, et je craignais le pire pour ce qui est du récit. 

Et puis un jour j'ai entendu le bonhomme parler à la radio. Et sa façon de raconter et de se raconter a fait que j'ai changé d'avis. Je me suis dit : un gars qui revient de si loin et qui a fait un tel travail sur lui-même mérite mon estime. J'ai acheté le livre. Malheureusement, je suis un très vieux lecteur de Charlie Hebdo, et en tant que tel, je ne peux pas oublier le frisson physique d'horreur qui m'a saisi quand la rumeur, puis l'information exacte, a répandu la stupeur dans tout le pays. J'étais un lecteur ravi d'Hara Kiri Hebdo. J'avais embrayé illico sur la suite quand la guillotine gaulliste avait fait taire cet encombrant trublion qui osait manquer de respect au Général. La première équipe du journal, c'était un peu ma famille d'élection : Cavanna, Choron, Wolinski, Cabu, Reiser, Gébé et toute la compagnie, c'était Byzance ! Le feu d'artifice hebdomadaire. Ce premier Charlie Hebdo, quand il a commencé à devenir une institution, a perdu à la fois sa saveur et ses lecteurs. Et puis l'époque était en train de changer.

Philippe Lançon était le petit jeunot d'une équipe de "vieux" qui ressemblait à ce premier modèle, mais qui avait déjà changé, sous les coups de Philippe Val et de son âme damnée, l'avocat Malka, dans la deuxième mouture de Charlie Hebdo (1992, si je me souviens bien). Le livre de Philippe Lançon est terrible et j'ai beaucoup de mal à avancer dans ma lecture à un rythme normal. Il a fallu que je surmonte un obstacle qui ressemble à l'horreur pour franchir les chapitres 4 ("L'attentat") et 5 ("Entre les morts"). Plusieurs fois, j'ai refermé le livre : non, je ne pouvais pas. Ou alors à très petites doses.

Le chapitre suivant, qui raconte les instants qui suivent le carnage, m'a fait penser à un passage des Croix de bois, lorsque le bataillon est ramené à l'arrière du front après des épreuves qui laissent muet de la même stupeur. Le chef ordonne à ces hommes boueux, en lambeaux et au bout du rouleau de marcher au pas pour la traversée d'un village. Ils se redressent, commencent à frapper le sol du talon en cadence et c'est avec des éclairs de fierté dans le regard qu'ils passent au milieu de la haie formée par les villageois. Et c'est là que ça se passe, car c'est dans le regard de ces villageois que les soldats fourbus mesurent la profondeur de l'enfer dont ils viennent de sortir, lorsque les femmes éclatent en sanglots en murmurant "Les pauvres gars". L'enfer qui sépare les combattants du front du reste des vivants ordinaires.

Lançon ne pensait pas être un combattant du front. Et pourtant. Les deux premiers individus à pénétrer dans la salle de rédaction jonchée de cadavres sont des femmes. D'abord Sigolène, qui aperçoit Philippe Lançon appuyé contre le mur : c'est une "gueule cassée". Ensuite Coco, qui s'en veut à mort parce que c'est elle qui, sous la menace des armes, a ouvert aux tueurs. La réaction des deux femmes est la même : comme les villageoises de 1915, elles pleurent.

Sigolène (Vinson), je me rappelle avoir lu je ne sais plus où le récit de son incroyable face-à-face avec l'un des frères Kouachi, qui finit par l'épargner en criant à l'autre : « On ne tue pas les femmes ! » (c'est trop tard pour Elsa Cayat). Lançon, lui, vient de franchir la frontière qui le sépare désormais des vivants ordinaires : il a sous les yeux la cervelle qui émerge du crâne de Bernard Maris. Il n'est pas mort, mais il n'est plus un vivant comme les autres. Étendu sur un brancard, le blessé entend un "géant" en uniforme s'exclamer en voyant la façon dont il est amoché : « Ça, c'est blessure de guerre ! ».

Oui, monsieur Lançon, votre intervention à la radio m'a convaincu : je lirai jusqu'au bout votre livre terrible, quoi qu'il m'en coûte. Je vous dois bien ça.

Note : j'ai hésité, et j'ai finalement renoncé à inscrire cette note dans la catégorie "Littérature". Je ne sais toujours pas si j'ai bien fait.

mardi, 12 juin 2018

ÇA BOUGE A LA CROIX-ROUSSE, ...

... si l'on en juge par le nombre de lieux vides qui attendent leur nouvel aspect, leur nouvel occupant, leurs nouvelles fonctions.

Leur nouvelle poésie ? On peut toujours rêver, non ?

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Une boutique de sapes ?

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Une agence bancaire ?

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Une boutique orientale ?

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Et si c'était une librairie qui allait s'ouvrir ?

On peut rêver, non ?

lundi, 11 juin 2018

EAU MINERALE

MON ARCON

(temporain)

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Juste quelques variations sur le thème.

samedi, 09 juin 2018

PHOTOGRAPHIE

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mardi, 05 juin 2018

SALE TEMPS POUR LE LIVRE 2

2

Et voilà ce que j'écrivais le 1 juillet 2013.

La presqu’île lyonnaise a vu se fermer la plupart des librairies, ces antres où fermentait (ou surnageait) un peu de littérature, de poésie et de la noblesse de vivre, à mesure que la pression de la fringue et du fric s’est faite de plus en plus forte et voyante. Un vrai coup de balai ! Et pour un coup de balai, ce fut un coup de maître. 

Combien de librairies y avait-il dans la presqu'île dans les années 1970 ? J'en ai écumé un bon nombre, mais combien, non je ne sais pas. « Desvignes » (ou « Didier » ?) place des Jacobins, « La Proue » rue Childebert, « Henri IV » à proximité de la place Ampère, « Lavandier » rue Victor Hugo, « Flammarion », « Demortière », « Bellecour-Livres » et « Nouveautés » place Bellecour, « Librairie Nouvelle » (l’ancienne, quand elle était rue Paul Lintier, puis la nouvelle, déménagée quai Saint Antoine), « Librairie des Archers » rue Gasparin (en plein "carré d'or", très belle librairie), « Librairie du Lycée » rue Gentil, « Librairie du Péristyle » (avant que Jean Nouvel transformât l’Opéra en chambre mortuaire et son péristyle en piste de « danse » hip-hop) jusqu’à celles dont j’ai oublié le nom à l’angle des rues République et Neuve (« Desvignes » ?) et sur le quai Jules-Courmont (« Dumortier »), en passant par la « Librairie des Terreaux» de Jean Honoré, que je salue, bien qu'il vendît surtout de l'ancien, mais il fut aussi éditeur (je crois que c'est un salon de coiffure "afro" qui lui a succédé, signe des temps) ; – ajoutons la « Librairie Lardanchet », rue Président-Carnot, qui accueillait les « signatures » du général René Chambe, quand celui-ci sortait un nouveau livre. [NB : toutes les librairies citées ci-dessus ont aujourd'hui simplement disparu.]

C'est chez Lardanchet que j'ai déniché, ahuri et reconnaissant, l'improbable volume des Œuvres complètes du poète Max Elskamp (Seghers, 1967), que les plateaux de télévision se disputent et s'arrachent (il est mort en 1931). Le bouquin devait être dans les rayons depuis la publication, et au prix d'origine marqué ! Bon, le rhodoïde était amoché. J'ajoute qu'il faut la voir, aujourd'hui, la rue Président-Carnot. Depuis que le quartier Grôlée a été vendu par le merdelion Gérard Collomb au fonds spéculatif Cargill qui, après avoir revendu les immeubles, par appartement et à prix d'or, s'est débarrassé des rez-de-chaussée dans le giron des Docks Lyonnais (j'ai suivi les opérations de très loin), tous les espaces commerciaux (ça fait de la surface) restent désespérément vides, vacants, inanimés. Quand on y passe, l'impression est tout à fait bizarre, presque lunaire.  [Il paraît que c'est en train de changer, puisque des boutiques de luxe commencent à y faire leur nid : Lyon bientôt capitale du luxe ? On aura tout vu.]

Les librairies de la presqu'île, donc. Quelle hécatombe, mes aïeux ! Sale temps pour le livre ! Le typhon genre « Carré d’Or » (Cartier, Vuitton, Hermès et consort) s’est abattu, nettoyant tout ce que, du Rhône à la Saône, la presqu'île comportait d’improductifs et autres amateurs de littérature, de poésie et d’idées. Tout ce qui ne sert à rien, quoi (je veux dire : tout ce qui ne crache pas du cash). 

Et ce n'est pas fini, grâce à notre grand merdelion, Gérard Collomb : le monumental et historique Hôtel-Dieu (eh oui, monsieur le Maire, ça ne passe pas, cette histoire !) va abriter un hôtel ***** et des magasins de luxe [c'est désormais chose faite]. Et quelques structures amuse-populo pour dorer la pilule. Faut dire qu'un hôpital, ça fait moins d'argent et de tape-à-l’œil. [Le Grand Hôtel-Dieu vient d'être inauguré en grande pompe, consentant à laisser à la masse des "anonymes" le loisir de venir admirer la spectaculaire amélioration du décor qui ne leur appartient plus : l'arrogance de l'argent.]

En dehors du supermarché culturel qui s’est installé en lieu et place du siège du Progrès, qu’est-ce qui subsiste, dans ce paysage de ruine ? « Gibert », « Flammarion » (qui ne s’appelle plus ainsi depuis lurette, au gré des mouvements de capitaux, et qui va d’ailleurs disparaître, paraît-il [c'est désormais chose faite]), « Decitre » (qui réduit la voilure, ce qui signifie peut-être « avis de tempête »). 

« Camugli » [sauf erreur] survit, languit et se ratatine, après avoir fait briller le nom sur trois devantures. Restent « Passages », « Le Bal des ardents », « Musicalame », qui ont eu bien du mérite à ouvrir en période de vaches maigres. Pardon, j’allais oublier la « Librairie Saint-Paul », dont la raison sociale missionnaire dit bien ce qu’elle veut dire, mais Decitre (anciennement librairie Vitte, porte-drapeau catholique) n’était plus depuis déjà quelque temps la librairie chrétienne de la ville. 

Chez l'ancien Decitre, certaines connaissances étaient surprises de me croiser. C'est vrai qu'à l'époque, je bouffais du curé. Elles ne se doutaient pas que pour moi, une librairie, avant d'être une église, était une salle de réunion, que dis-je, un Palais des Congrès pour les livres. Qui d’autre (je ne parle pas des librairies de quartier ni des « libraires d’ancien ») ? Ah oui, « Expérience », place Antonin-Poncet, pour les BD, mais ce n’est plus la même chose : Adrienne n’est plus là. Et la BD a changé. Je crois que c'est tout. 

Qu’on me comprenne bien : ce bref panorama d’un désastre désormais accompli n’a rien, mais absolument rien de nostalgique. Je constate juste que « La Proue » a laissé la place à un commerce de matériel photographique (à présent déménagé), sans qu’on puisse incriminer monsieur (†) et madame Péju (n’oublions pas le frangin sur le quai, qui tenait sans doute de sa fière attitude pendant l'Occupation une coquetterie dans la jambe, et qui a cassé sa pipe tout récemment), véritables amiraux qui ont coulé bravement avec leur navire. Personne ne voulait ou ne pouvait reprendre l’affaire. Je vous salue, M. et Mme Péju ! 

Grâces vous soient rendues pour « faits de résistance » authentiques (ceux qui connaissent estampilleront la remarque d'un hochement de tête approbateur). 

Pour les « Nouveautés », je crois que monsieur Bouvier (qui occupe la maison de Joséphin Soulary, dans la rue du même nom, c’est vilain de cafter, mais bon), était un peu trop gourmand pour que l’excellent et érudit Claude pût nourrir quelque espoir de reprise que ce fût. Résultat, c’est une banque [qui a offert le double] tout ce qu’il y a de moderne qui est là, et qui a eu la merveilleuse idée sadique de mettre en vitrine d’immenses photos de livres bien rangés sur des rayons, pour bien faire sentir aux amateurs le prix de ce qu’ils ont définitivement perdu. 

Non, la nostalgie n’est pour rien dans mon propos. Je pencherais plutôt pour une colère impuissante et vindicative contre un présent désagréable, repoussant, face au mépris croissant auquel est confronté ce que les gestionnaires (le vrai pouvoir) appellent le « monde de la culture ». Un monde qui, fasciné par la gadgétisation numérique et la promotion de nouveaux « outils culturels » flambant neufs, oublie aujourd’hui que son pilier principal, son « Palmier des Jacobins » (sublime réalisation toulousaine et moyen-âgeuse), est un parallélépipède de papier qu’on peut ouvrir pour en tourner les pages. 

Les tapoteurs de tablettes, les branloteurs hystériques de claviers, pris jusqu'aux sourcils dans les mailles de leurs « réseaux sociaux », pour ce qui est de « la ramener », ont éliminé du paysage les Marseillais façon « klaxon » (celui du César de Marius, Escartefigue, et Panisse) et « kakou » (celui du cabriolet Z4 qui passe en vrombissant sur le Vieux Port, en pleine bouillabaisse pour emmerder les vieux de la contrée juste au moment où ils se délectent), que, du coup, on a presque envie de protéger, à la façon d’une espèce menacée. Le klaxon des kakous technologiques n’a pas fini de nous pourrir le paysage sonore et mental. 

Face à ce monde bientôt débarrassé du livre, je m’estime en droit de souffleter de mes verges verbales le groin de l’arrogance impudique et barbare dont le cerveau trop matériel piétine, avec les mains grasses de sa vulgarité, ce qui reste du cœur battant d’une civilisation (esprit du maire de Champignac, es-tu là ?). Et qu’on ne me « tabuste point l’entendement » (Fr. Rab.) avec des rengaines du genre « il faut vivre avec son temps » : si « mon temps » m’impose sa laideur niaise et son épaisseur surfaite, ne suis-je pas en droit de lui dire « merde » ?  

Et ce qui ne me console pas du tout, c'est le fait que les Parisiens n’ont pas fait mieux que les Lyonnais pour préserver leurs librairies, puisque leur « Quartier Latin » est désormais colonisé par des magasins où l’on vend, au choix, de l’argent ou des sapes, exactement comme chez nous. Lyon n’avait pas de « Quartier Latin », la mise en bière de ses librairies s’est donc passée sans même les quelques tapages (où en est la librairie « La Hune », au fait ?) qui ont accompagné les coups de marteau frappés sur les derniers clous dans les cercueils parisiens. 

Mais comme le chante Robert Smith, de The Cure : « Boys don't cry ! ». Comme la moule par son byssus au rocher, je reste accroché au livre. Jusqu'à ce que ma mort s'ensuive. Pas trop tôt j'espère. 

C’est sûr : sale temps pour le livre ! Selon moi, ça veut dire : sale temps pour l'homme ! Si je pouvais me tromper, ce serait pas mal ! 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 04 juin 2018

SALE TEMPS POUR LE LIVRE 1

1

Voilà ce que j'écrivais le 30 juin 2013 sur la longue catastrophe qui a jeté à la poubelle le destin du livre et de la librairie dans la presqu'île lyonnaise (mais pas que là).

J’ai grandi parmi et avec les livres. Sans doute aussi grâce à eux. J’en ai même « soustrait quelques-uns au commerce légal », dans des conditions très circonscrites dans le temps. Il y a prescription depuis longtemps. Et puis, dans certaines circonstances, n’est-ce pas, « nécessité fait loi ». Passons sur ces temps révolus depuis lurette. Les librairies ont toujours exercé sur moi l’attraction irrésistible que la lueur de la flamme exerce sur les phalènes. De vrais phares dans l’obscurité dont le marin perdu attend le salut. Ou l'autodafé. 

Je parle d’une époque où la fringue et la banque n’avaient pas atteint le paroxysme de l’arrogance du haut de laquelle elles toisent depuis quelque temps déjà les passants anonymes que nous sommes, à qui elles ne daignent décerner de nom et d’identité qu’au prorata des liasses de banknotes (« Je suis Brésilien, j’ai de l’or, et j’arrive de Rio de Janeire. (…) Prenez mes dollars, mes banknotes, mais dites-moi que vous m’aimez ! », chante Dario Moreno, dans La Vie parisienne d'Offenbach)


que les portefeuilles sont prêts à cracher, aligner, allonger ... Je parle du temps d’avant, d’avant que l’argent et le tape-à-l’œil ne se soient rendus presque totalement maîtres de nos espaces, de l’air que nous respirons, et bientôt de nos vies, si ce n'est déjà fait. 

Je parle du temps où l’amateur de livres, cet inutile essentiel, pour satisfaire ses goûts et sa curiosité, n’avait que trois pas à faire. La presqu’île était farcie de librairies, du minuscule estanco à peine éclairé au quasi-salon de réception façadé de larges baies vitrées. Innombrables librairies entre lesquelles on avait l’embarras du choix, et où la disposition et l’aménagement des lieux, mais aussi le choix des livres prioritaires, étaient liés à la personnalité propre du libraire, donnant à son local une identité qu’il était seul à posséder. 

C’est pourquoi il fallait poser un pied dans chacune, donner à chacune sa chance. Si j'avais été naturaliste, j'aurais parlé de l'ère de la « bibliodiversité », bien avant que les espèces se raréfient, voire disparaissent [note : la plaie était déjà large et profonde, 3 juin 2018]. Parce que, après tout, la biodiversité, c'est bien joli, et ça satisfait le désir de nature de quelques illuminés manquant de lucidité sur le processus en cours, processus qui n'est rien d'autre qu'une éradication en bonne et due forme de la nature.  

Après ? Quoi après ? Après la mort de la nature, décidée par tous les négateurs de la nature, qu'ils soient spéculateurs financiers ou promoteurs du mariage homosexuel (l'homme détient la toute-puissance sur toutes les formes de liberté, grâce aux marchés, quintessences de la liberté, et la toute-puissance sur les lois de la nature, grâce à la glorification de l'homosexualité), l'homme sera bien obligé de trouver des solutions pour survivre sans la nature [note : il n'en trouvera pas, 3 juin 2018]. 

Malheureusement, ce ne sera peut-être pas possible. L'idéologie a toujours le nez plus cassable que la réalité.  Et pour le livre, ce n'est pas comme dans la forêt primaire : il n'y a pas de canopée pour reproduire les espèces rares. Je définis la canopée : « Ce qui était hors de l'atteinte de l'homme ». Je dis "était", à cause des « radeaux des cimes », ces merveilleuses inventions qui se produisent au moment même où on cessera peut-être d'en avoir besoin. 

Au motif que même le plus invisible à l'œil nu des animalcules n'a plus le droit d'échapper à la connaissance scientifique. La civilisation actuelle a horreur du vide : elle a horreur des vides juridiques (« Vite, une loi ! », criait Sarkozy). Elle a horreur des vides scientifiques qui s'élargissent au moment même où les savoirs se font logiquement plus pointus (« l'avancée même du savoir crée de l'ignorance sur ses propres bords », c'est de moi, ça : relisez cette petite phrase, et dites-moi si j'ai tort ; et dites-vous que, si j'ai raison, c'est l'ignorance qui ne cesse de progresser ; bizarre, vous avez dit bizarre ?). [En fait, du simple fait de la géométrie, plus une pointe est pointue, plus elle est étroite, donc : plus c'est savant sur un point, plus c'est ignorant sur tout le reste].  

La biodiversité a existé, mais c'était bien avant que le mot fût fabriqué. Quand le mot n'existait pas, ça voulait dire que la chose existait encore. On n'avait donc pas besoin de la nommer, tout simplement parce qu'elle allait de soi : elle faisait partie du paysage ordinaire (quand j'étais gamin, j'allais secouer le mirabellier pour en faire tomber les hannetons pour les noyer dans un grand seau). On commence à vouloir "biodiversifier" quand on se rend compte que tout se bioraréfie. Mais la bioraréfaction est une tendance lourde. [Tiens, aux dernières nouvelles, jamais on n'a pêché en Méditerranée des anchois et des sardines aussi petits.]

De toute façon, ce n'est que des générations après ceux qui ont commis les actes que l'homme se met à réfléchir aux conséquences, et qu'il commence à accuser les ancêtres des autres de ses malheurs présents. Et, éventuellement, à essayer de tâcher de tenter de vouloir corriger le cap du navire, un navire qui met des dizaines d'années, désormais, à infléchir sa route. Etonnant, non ? Mais revenons à la question du livre. 

Rendez-vous compte que j’ai acheté mon volume de Henri Bergson (Œuvres, édition du centenaire, 1600 pages de papier bible, 43 francs) chez un libraire dont l’échoppe était blottie sous les arcades du péristyle de l’Opéra. J’ajoute que je lui achetais aussi mes Marc Dacier, Jean Valhardi et autres Jerry Spring (dessinateurs Eddy Paape et Jijé) : « Il faut de tout pour faire un monde. – Bien parlé, Madame Michu ». C'étaient des bandes dessinées, il n’y a pas de raison.

Il y avait aussi Jacques Glénat-Guttin, le même qui a viré son Guttin pour devenir le Glénat de la grande maison grenobloise de bandes dessinées, celle-là même qui éditait l’excellente revue Circus. Glénat était un copain du libraire, et la feuille périodique qu’il publiait vaillamment (Les Equevilles : le mot « équevilles » désigne, à Lyon, tout ce qu’on destine à la poubelle) égratignait et horripilait le maire d’alors. 

Le merdalor se nommait Louis Pradel, grand bétonneur, à qui les Lyonnais doivent le « Blockhaus » (alias Centre d’Echanges de Perrache), et à qui tous les automobilistes traverseurs de Lyon chantent des actions de grâce, chaque fois qu’ils se rendent soit sur la Côte d’Azur soit à Paris. Tout le monde a compris que je parle du Tunnel de Fourvière, que le monde entier nous envie. Et tout le monde regrette amèrement que Pradel ait visité Los Angeles, voyage qui lui inocula illico la folie des grandeurs : il voulut à tout prix que l’autoroute traversât la ville, tout comme dans la ville américaine. Pradel n'aimait pas que le Glénat-Guttin des Equevilles lui cherchassent des poux dans la calvitie.

Je reviens à mon péristyle de l’Opéra : pensez, des boutiques, dont une librairie, installées dans les flancs même de ce temple ! Inimaginable. Heureusement, Jean Nouvel a été appelé pour mettre bon ordre à tout ça, il a viré du péristyle les bouquins, les accessoires de danse, les pipes Nicolas et le marchand de timbres (qui était, lui, côté rue Joseph Serlin, je m’adresse aux quelques « happy few » [= survivants] qui ont connu), comme indignes de l’altitude sinistre, sépulcrale et routière de son « inspiration » architecturale. 

Jules Vallès (aux Editeurs Français Réunis), on le trouvait, évidemment et tout naturellement, à la « Librairie Nouvelle », qui occupait fièrement l’angle des rues Paul Lintier et Du Plat. Il fallait le faire ! Imagine-t-on aujourd’hui qu’il ait pu y avoir une librairie communiste implantée au cœur du quartier bourgeois par excellence ? 

J’adorais le vieux qui tenait la boutique : pas trop doctrinaire, voire parfois un peu hérétique. Mais il devait être assez inoffensif, ou alors plus « dans la ligne » que je ne croyais, car il resta jusqu’au transfert de la librairie du Parti, oh, pas très loin, sur le quai Saint-Antoine, à l’angle de la rue du Petit-David, la rue de l’Adrienne de la première librairie « Expérience ». De toute façon, la « Librairie Nouvelle » n'a mis que quelques années à défunter pour de vrai. Comme le parti dont elle était l'émanation et l'instrument de propagande. 

La « Librairie des Nouveautés » (ne pas confondre), alors tenue par une adorable dame blonde à haut chignon, je l’ai connue toute petite boutique assez sombre, quand elle était le rendez-vous de tous les amateurs de philosophie, dont le célèbre Henri Maldiney, dont le visage (je crois bien que c’était la joue, sans plus en être bien sûr) était gratifié d’une étonnante boule, comme un gros pois chiche. La dame blonde à haut chignon se piquait de poésie, et faisait partie de diverses confréries à ce destinées. La « Librairie des Nouveautés » fut reprise par monsieur B., qui sut en faire un lieu intéressant, voire important et qui a pris sa retraite sur les pentes nord-est de la Croix-Rousse. 

Les librairies pullulaient donc dans la presqu’île, pour ainsi dire autant que faisans d’élevage un matin d’ouverture de la chasse (évitons, si vous le voulez bien, de parler de ce qu’il en restait le soir même, des faisans d'élevage). Et pour ce qui est de la chasse, on peut dire que les fanatiques du « bibliocide », dûment munis de leurs permis de construire, n’ont pas fait de quartier : ils ont fait feu sur toute oreille de libraire qui dépassait, transformant la presqu’île, peut-être pas en désert, mais pas loin. Seules quelques grosses usines sont restées debout, si elles ne flageolent pas sur leurs cannes. Le tableau n’est pas gai. 

Voilà ce que je dis, moi.