Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 05 octobre 2019

LE GÉNIE DE CABU

Cabu est mort en 2015, en pleine possession de ses facultés.

politique,france,société,georges brassens,jacques chirac,jean-marie le pen,cabu,le canard enchaîné,charlie-hebdo,dessin de presse,journalistes,jean-pierre raffarin,cabu la france des beaufs,éditions du square,lionel jospin,21 avril 2002

Cabu, immortalisé par son fils Mano.

Chirac est mort en 2019, et certains susurrent qu'il était gaga. Cela n'empêche pas que tout le monde y est allé de sa larme et de son anecdote personnelle sur le cercueil de celui qui est désormais désigné par les sondages comme étant le meilleur président qu'ait eu la V° République (énormité proférée par le gloubiboulga qu'on appelle "opinion publique"). Tous ces refrains ne font que reprendre la musique dont Georges Brassens avait enrobé ces paroles définitives :

« Il est toujours joli, le temps passé,

Une fois qu'ils ont cassé leur pi-ipe,

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé,

Les morts sont tous des braves ty-ypes ».

On a moins entendu rappeler le slogan que portaient les banderoles dans les rues de France après le 21 avril 2002 : « Plutôt l'escroc que le facho ». Les électeurs ne voulaient certes pas de Jean-Marie Le Pen, mais ils ne se faisaient aucune illusion sur les qualités morales intrinsèques de l'homme qui lui était opposé. Résultat : 82% ! Tous les bons vivants auraient aimé se retrouver à table avec Chirac, et tout le monde se souvient de sa poignée de main, généreuse et franche, quelles que fussent les circonstances.

Tout le monde (ou presque) a oublié le reste. Est-ce que c'était Chirac, l'histoire de la chasse d'eau qu'on tirait chaque fois qu'on ouvrait le coffre-fort pour en sortir des billets de banque ? Je ne sais plus, mais on pourrait aussi parler du château de Bity et de sa restauration complète, qui n'avait pas coûté trop cher au couple Chirac.

ZCHIRAC1.jpg

Tiens, à propos de poignée de main (et le regard lourd de sous-entendus que Cabu a fait à la vache !).

Heureusement, tout le monde n'a pas la mémoire sélective, et Le Canard enchaîné ne s'est pas fait faute, le mercredi 2 octobre, de rappeler quelques épisodes qui ont accompagné les quarante ans de "vie politique" de ce "dernier grand fauve", comme certains anciens adversaires ont consenti à le qualifier devant les micros, pour mieux disqualifier la profession de politicien. Et pour rendre cet "hommage", le Canard a donné avec raison la place d'honneur à Cabu. Tous les dessins (sauf un) de la page 4 sont signés Cabu. Heureusement qu'il y a le Canard pour se souvenir de Cabu et de toutes les faces cachées de Chirac, que le dessinateur adorait croquer et mettre au premier plan.

Cabu est mort il y aura bientôt cinq ans. Il n'a pas été remplacé. Nul n'a hérité son trait virtuose qui savait saisir un geste, dessiner un visage, synthétiser une situation, ni son regard souvent féroce, qui atteignait la cible au cœur. Quelques-uns seulement savent, comme lui, faire rire au sujet de réalités (à commencer par les fripouilleries impunies) plutôt faites pour susciter la rage.

ZCHIRAC3.jpg

Inutile de faire l'éloge de Cabu : je ne me console pas de sa perte. Quelques dessinateurs s'efforcent de lui emboîter le pas et de porter la plume dans la plaie. La plupart collaborent précisément au Canard enchaîné : Pétillon, Aurel, Lefred-Thouron, Dutreix, Diego Aranega, l'indétrônable Escaro, Delambre, Wozniak, Kerleroux, Kiro, plusieurs autres. Dutreix, après l'attentat, avait donné un dessin extraordinaire (Cabu est le plus chevelu de l'équipe).

politique,france,société,georges brassens,jacques chirac,jean-marie le pen,cabu,le canard enchaîné,charlie-hebdo,dessin de presse,journalistes,jean-pierre raffarin,cabu la france des beaufs,éditions du square,lionel jospin,21 avril 2002

Le Canard enchaîné est le dernier refuge du dessin de presse et de la satire (le New York Times vient de les bannir de ses pages, à cause de la "political correctness"). Je compte pour pas grand-chose le pauvre dessin de une que Plantu livre laborieusement au journal Le Monde : il est tellement tenu par la "ligne éditoriale" que ses dents (s'il en a) sont limées à ras.

ZCHIRAC6.jpg

Quant à Charlie Hebdo, je ne l'achète plus depuis très longtemps, déserté qu'il est par les dessinateurs de talent, je veux dire envahi qu'il est par des tâcherons qui ne savent plus faire rire et qui ne connaissent plus que le coup de poing graphique, la brutalité dessinée, la force hargneuse. Cabu, lui, frappait fort, mais ajoutait une règle impérative à l'exigence de percussion : faire rire. La plupart du temps, au kiosque, le mercredi, je jette un regard désolé sur la couverture de Charlie-Hebdo, et je passe mon chemin : trop laide. Des talents y sont-ils maintenant revenus ? Peut-être devrais-je l'ouvrir de temps en temps, qui sait ?

Le Canard enchaîné, par bonheur, entretient la flamme du souvenir de son soldat bien connu, Cabu, en couronnant ses pages intérieures d'une drôle de guirlande : son trombinoscope politique (j'ai compté 41 bobines : il y a des redites). Car Cabu a passé de très longues années à portraiturer la classe politique française, sans lui faire aucun cadeau : il n'y a qu'à puiser et, mis à part quelques éphémères feux de paille politiques trop vite passés à la trappe pour laisser le souvenir de leur trombine, on reconnaît au premier coup d’œil les pipes de tir forain que Cabu ajustait sous sa plume. Je ne remercierai jamais assez Le Canard enchaîné de cette fidélité à un de ses piliers, tragiquement effondré.

Chirac était indéniablement un de ses favoris, mais il y en avait d'autres, immédiatement reconnaissables, et dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre. J'adore le sournois sinusoïdal de son curé faux-jeton, qu'il n'y a pas besoin de nommer. C'est mon préféré : combien de traits pour faire éclater la tartuferie de l'individu (vous savez : « La route est droite, mais la pente est forte ») ?

RAFFARIN.jpg

Et tout le monde connaît cet objet de vindicte qu'il avait en horreur.

LE PEN JEAN-MARIE.jpg

Mais on trouve, bien des années avant la mort de Chirac, qui n'était alors que maire de Paris et député, des images très différentes du bonhomme, qui n'était pas encore le vieillard débonnaire et consensuel (« usé, fatigué », disait Jospin en 2002, il avait raison) que les Français élisent désormais par sondage (dessin paru dans La France des beaufs, Editions du Square, 1979).

001.jpg

Quarante ans avant, on le reconnaît déjà infailliblement, mais comme spécialiste de l'aboiement et du coup de menton, qu'il n'avait pas encore quadruple, et avec de grandes canines pour la conquête du pouvoir qui lui manquait. Élu président de la République, il a eu douze ans pour digérer sa satisfaction satisfaite.

Cabu l'a suivi attentivement.

Merde à Chirac ! Merci au Canard enchaîné ! Gloire à Cabu !

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 22 juillet 2019

VIALATTE ET LES JOURNALISTES

L'été est propice à la révision des Chroniques d'Alexandre Vialatte.

J’ai dit hier combien je suis horripilé par le choix des « sujets » qui remplissent trop souvent les bulletins d’information, journaux écrits, radiophoniques ou télévisés. Il semblerait qu’Alexandre Vialatte n’éprouve qu’une estime modérée pour la profession même de journaliste, cette sorte de chien de chasse toujours la truffe au vent qui court après l’événement. Il y a quelque chose de désespérément futile et de futilement désespéré dans cette recherche inlassable et jamais aboutie de la réponse à la vaste question que se pose, taraudé par le doute, l’homme qui s’ennuie : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Si sa vie était pleine, il se contenterait d'exister.

Le problème essentiel du journaliste est précisément qu’il se passe quelque chose à tout moment et en tout lieu. Cela n’aide pas l’esprit humain à se faire une idée bien nette du sens de la vie. Le journaliste, en désespoir de cause et poussé par son rédac’chef, se rabat en général sur ce qu’il suppose devoir intéresser le lecteur. Eh oui, il faut vendre. Il faut bien vivre.

Trop souvent hélas, il s’imagine que ce qui intéresse le lecteur, c’est le lecteur lui-même. Il s’ensuit que le journaliste ordinaire finit par lui tendre non les clés de compréhension du monde qui l’entoure, mais une sorte de miroir. On appelle ça "répondre à la demande", "se mettre à la portée". La "loi du marché", quoi. Ce faisant, la presse d'information oublie que son vrai lecteur ne veut surtout pas qu'on lui serve un produit dont les caractéristiques ont été déterminées par de savantes enquêtes marketing : il attend des éléments de connaissance précis. C'est dire qu'en termes d'altitude, le niveau général de la presse d'information se rapproche du niveau de la mer (certains répondront avec raison qu'il s'en passe aussi de belles, au niveau de la mer !).

La prose d'Alexandre Vialatte, au contraire, s'élève vers les sommets : il ne saurait s'abaisser à dire que, pour lui, l'activité de l'homme, qui motive et induit la trajectoire du journaliste, est étonnante de petitesse. Vialatte possède au plus haut point l'art de laisser deviner (sans que jamais ce soit formulé), par la seule énumération d'éléments juxtaposés, ce qu'il convient de penser de l'ensemble. Jugement d'une grande justesse, irréprochable courtoisie, cette élégance, cette subtilité s'appelle littérature.

Pauvres journalistes, finalement.

***

La presse indiscrète.

L’homme s’est, de tout temps, intéressé à l’homme. A ce qu’il dit, à ce qu’il fait, à ce qu’il voudrait qu’il fasse. Il lui écrit des lettres anonymes, il le traîne en justice. Il « este » contre lui, comme disent les mots croisés. Il lui déclare des guerres mondiales, il le pend, il le brûle, il veut savoir ce qu’il fait, ce que mijote le voisin, ce qu’en a dit sa belle-sœur, pourquoi le mariage s’est fait, pourquoi il ne s’est pas fait, où le sous-préfet est allé en vacances, et pourquoi la chaisière a mis un chapeau neuf. Toutes ces choses le passionnent. Il cherche à les savoir. Telle est l’origine de la presse. Elle lui raconte l’homme tous les matins, les dictateurs barbus, les Chinois en colère, les gens qui ont été brûlés vifs, la lune de miel du garçon-coiffeur qui a épousé la grande chanteuse, et ce qu’a dit M. Marcel Achard en distribuant les prix de vertu. Il y prend un plaisir extrême. Il apprend en même temps le temps qu’il a fait la veille, la meilleure marque de chaussettes, comment on peut gagner du temps en faisant sa lessive la nuit, et « Ce que j’ai fait de plus scandaleux » par la vedette du film à la mode. Tous ces renseignements lui bourdonnent dans la tête. Il sait comment le coureur Robic ouvre le robinet de sa baignoire, se savonne, se rince et s’essuie, et qu’au sommet de la fameuse côte qui décidait de la énième étape, Antonin Magne a dit très nettement : « Il fait chaud ». Il est frappé par la justesse d’un tel propos. Il le rapporte à son chef de bureau. Il s’émerveille de voir les grands hommes aussi simples. Il vit à l’échelle planétaire une vie multipliée par tous les événements. 

*** 

Ces événements, qui les raconte ? Le journaliste. Qui distribue tous les matins à l’homme à jeun ce pain de l’événement nécessaire à sa faim ? Le reporter, l’envoyé spécial. Car l’homme ne vit pas seulement de pain au sens où l’entend le boulanger, mais aussi du récit des événements de la veille. Et c’est pourquoi le monde est couvert de journalistes qui vont et viennent dans tous les sens, les uns à bicyclette, les autres en avion, d’autres encore à motocyclette ou dans les rapides automobiles qui volent à la vitesse du vent ; certains même en hélicoptère. Ils empruntent les téléphériques, les autostrades et les routes nationales. On les trouve sur les cimes et les chemins vicinaux, les sentiers de chèvres et les pistes routières, à des hauteurs vertigineuses, parfois aussi, comme en Hollande, bien au-dessous du niveau de la mer. Ils montent sans peur dans les ballons sphériques. Pendus au bout d’un parachute, ils filment les parachutistes ; lancés à ski sur une pente redoutable, ils filment les champions du ski. On les trouve dans les sous-marins, dans les brousses des coupeurs de tête et dans l’igloo de l’Eskimo canadien. Le thermomètre est descendu à moins 60 ? Ils n’en ont cure ; ils glissent vivement sous leur chemise un vieux numéro de Paris-Soir pour se protéger la poitrine et continuent à photographier le chasseur de phoque, le chien de traîneau, le veau marin et l’Evêque du vent. Pour avoir le genou plus à l’aise, ils portent une culotte de golf et mettent un costume à carreaux. Ils se cachent dans une valise en fibre végétale pour filmer les grands événements.

C’est ainsi qu’ils peuvent satisfaire les exigences de la curiosité des hommes. (Car l’homme a commencé par la curiosité, qui le fit chasser du Paradis terrestre, et ne se survit, dans son grand âge, que grâce à elle. C’est son premier et dernier péché.) 

alexandre vialatte,chroniques de la montagne vialatte,profitons de l'ornithorynque,littérature,littérature française,journalistes,prersse,jounaux,journal le monde,journal le figaro,journal libération,rédac'chef,société*** alexandre vialatte,chroniques de la montagne vialatte,profitons de l'ornithorynque,littérature,littérature française,journalistes,prersse,jounaux,journal le monde,journal le figaro,journal libération,rédac'chef,sociétéalexandre vialatte,chroniques de la montagne vialatte,profitons de l'ornithorynque,littérature,littérature française,journalistes,prersse,jounaux,journal le monde,journal le figaro,journal libération,rédac'chef,société

On aurait tort de croire que tous les journalistes portent un veston à carreaux. D’autres s’habillent comme Fantômas, avec une cape et un haut-de-forme, pour assister à la première de toutes les pièces dans des théâtres illuminés. Ensuite, cachés dans les coulisses, ils surprennent les secrets des acteurs. Le lendemain matin, dans leurs chroniques, ils font la gloire des dramaturges et racontent les plus beaux divorces, et même quand ce n’est pas vrai c’est rudement bien inventé, et les actrices sont très contentes. D’autres encore se dissimulent à la Chambre des députés pour révéler les dessous de la politique mondiale et d’autres au Palais de justice pour pouvoir raconter les meurtres les plus drôles. D’autres encore composent des mots croisés, des logogriphes et des charades pour charmer les loisirs de l’homme. D’autres enfin organisent des concours où le lecteur peut gagner un superbe lapin. Aussi la presse a-t-elle toutes les faveurs de l’homme. Elle lui est devenue indispensable. Le journaliste est l’homme de l’avenir.

Il est aussi l’homme d’un long passé au cours duquel il n’a cessé de se répandre en habiles reparties, et même saillies ingénieuses. Jean-Paul Lacroix a réuni trois cents pages de ces mots d’esprit.

Ils sont tous meilleurs les uns que les autres.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

La Montagne, 25 février 1968.

Chronique choisie par Ferny Besson, figurant dans Profitons de l'ornithorynque, Julliard, 1991.

***

Note : je ne ferai pas l'injure au lecteur d'indiquer d'où sortent les quelques vignettes qui servent d'illustration à ce billet.

dimanche, 21 juillet 2019

MARRE, MARRE DES INFORMATIONS !

Juste deux points d’actualité et une remarque un peu plus générale pour dire que j’en ai marre des « informations », je veux dire que j'en ai ras la casquette de la façon guillerette, primesautière et scandaleuse dont les réalités du moment sont contées à la masse des spectateurs, je veux dire à la population, comme si l'on écoutait grand-maman, un soir d'hiver, au coin de la cheminée.

1 - Féminicide.

Cent vingt et une femmes (121) sont mortes en 2018 sous les coups de leur compagnon ou de leur ex-conjoint. C’est odieux, et les médias ont bien raison de déborder de ce nombre sordide et inadmissible. Mais ce faisant, j’observe qu’ils passent méticuleusement sous silence les vingt-huit hommes (28) qui, dans le même temps, sont passés de vie à trépas par les soins de leur compagne ou ex-conjointe.

Curieux, non ? Une fois de plus l’effet amplificateur de la résonance médiatique et des réseaux sociaux réunis focalisent toute l’attention des gens et des journalistes peu attentifs sur la saloperie masculine, et présentent l’ensemble des femmes comme des victimes.

Les réseaux sociaux et les groupes de militantes féministes nous avaient déjà fait le coup à l’époque de l’affaire Weinstein et du mouvement #metoo, où l’on avait assisté à un déferlement de haine à l’encontre des hommes, dans un combat « forces du Bien » contre « forces du Mal », dont George W. Bush nous avait pourtant donné un exemple dissuasif.

Voir les canaux réputés les plus sérieux d’information entrer activement dans ce jeu de massacre et répandre dans les esprits cette représentation dichotomique de l’humanité en deux camps ennemis a quelque chose de terrifiant. 

2 - François de Rugy.

Monsieur François de Rugy, ex-ministre de la « transition écologique » (dénomination toute de douceur, notons-le), a donc dû démissionner de son poste sous la pression de la vindicte populaire qui ne lui pardonne pas le faste de ses repas. Je n’ai rien contre cette démission, au contraire, mais je me dis que les journalistes d’investigation et les « réseaux sociaux » si avides de sensationnel feraient bien d’aller faire un tour dans les cuisines, mais surtout dans les caves de l'hôtel de Lassay, du Palais du Luxembourg, de l’Elysée, de l’hôtel de Brienne (Défense) et autres « palais de la République ».

Rugy s’est fait prendre les doigts dans les pinces du homard, et le problème est bien là : il est le seul à s’être fait prendre. La question qui se pose selon moi est : qu’est-ce qu’on mange et qu’est-ce qu’on boit tous les jours dans les « palais de la République » ? Question subsidiaire : qu’est-ce qui se passerait si les Français apprenaient un jour pour quelles sommes les plus hauts responsables de l’Etat mangent et boivent quotidiennement ? Ils verraient peut-être qu'ils se résignent à la tranche de jambon avec des nouilles à l'eau seulement quand il faut se reposer du caviar, et qu'ils ne boivent l'eau du robinet que parce que le Pétrus, ça commence à bien faire.

Répondre à ces questions, en dehors de quelques "effets sociaux" amusants, permettrait peut-être d’aborder le problème dans son ensemble, qui est, selon moi, le plus choquant : quelle nécessité fait que les plus hautes fonctions officielles s’accompagnent d'une telle magnificence protocolaire, entraînent des dépenses somptuaires dont les gilets jaunes n'ont absolument aucune idée quantitative, et motivent la consommation quotidienne des mets de la plus haute cuisine et des vins les plus coûteux ?

A l’époque où Laurent Fabius était au « perchoir » (Présidence de l’Assemblée nationale), je me souviens d’avoir lu un reportage sur l’approvisionnement des caves de l’hôtel de Lassay qui ferait passer les extravagances gastronomiques du ministre Rugy pour un tour au McDo. Les Français pourraient, s’ils étaient correctement informés de ces « détails » qui coûtent les yeux de la tête (Macron dirait « un pognon de dingue »), poser avec encore plus d’acuité la question à nos plus « éminents » responsables :

Messieurs, comment se fait-il que vous viviez comme des princes ?

3 - Journalistes porte-voix de Sa Majesté.

Je ne comprends pas que le moindre geste ou le moindre déplacement d'Emmanuel Macron fasse l'objet d'une note d'information dans les émissions radio-télé : j'aimerais qu'on m'explique en quoi le fait que le président ait visité l'usine de boulons de Noncourt sur le Rongeant (52) soit classé parmi les informations dignes d'être transmises aux oreilles des citoyens. J'en veux en particulier à ces journalistes peu scrupuleux qui font une place aux déclarations des hommes politiques, et même qui citent en long et en large les discours des plus hauts responsables, président compris.

Que je sache, une déclaration, un discours ne sont pas, et ne seront jamais des informations, mais des paquets-cadeaux emballés par les divers services de presse des gens importants, que les journalistes peu scrupuleux répercutent en croyant faire leur métier, alors qu'ils ne se font que les caisses de résonance de la machine à propagande des différents pouvoirs. Même remarque pour les nombreux groupes de pression sous le nez desquels les journalistes peu scrupuleux s'empressent de placer leurs micros parce que ça fera toujours du temps d'antenne occupé.

Messieurs les journalistes, si vous en valez encore la peine, laissez tomber les mots, les discours et les déclarations de Machin, de Truc et de Chose, et braquez vos lunettes sur leurs actes. Cessez de vous faire les petits propagandistes de tous ceux qui ont un intérêt quelconque à diffuser des "messages" et à ce qu'on parle d'eux. Braquez vos lunettes sur leurs actes, rendez-nous compte des faits, parlez-nous du monde tel qu'il se fabrique concrètement.

Conclusion.

Les informations qu'on nous sert à longueur d'antenne et de papier, j'en ai maintenant ma claque. Cela fait trop longtemps qu'on apprend aux journalistes à ne s'intéresser qu'à l'écume des choses, qu'à l'ectoplasme du monde réel (voir les travaux d'Alain Accardo et de ses amis, voir le - malgré tout - bon bouquin de François Rufin, désormais homme politique).  Comment un journaliste professionnel peut-il dire sans pouffer, comme je l'ai entendu un matin sur France Culture (matinale du 9 juillet dernier) : « Emmanuel Macron et Donald Trump se sont parlé au téléphone hier. » ? Comment ne se rend-il pas compte de l'inanité de la chose ?

Allez, messieurs les journalistes, mettez-vous au boulot sérieusement, cessez d'abreuver les gens de futilités, cessez de vous demander ce qu'ils pensent de ceci ou de cela (bêtise sans nom et mensonge de tous les sondages d'opinion) et suivez le conseil de Bruno Latour (France Culture, 17 juin 2019, 45' environ) : commencez enfin à décrire, dans le détail et concrètement, ce qu'il appelle "les conditions matérielles d'existence".

Bon, c'est vrai, il faudra vous donner un peu de mal, il faudra bosser dans le dur du monde réel, mais ça, pour le coup, ça vous intéressera davantage. Vous rendez-vous compte du plaisir que vous aurez à faire ce métier ? Vous rendez-vous compte que ce sera – enfin – de l'information ? Rappelez-vous : décrire les conditions matérielles d'existence des gens ordinaires ("La plume dans la plaie", vous vous rappelez ce qu'il disait, votre saint patron ?). Et dites-vous qu'en faisant cela, vous ne serez même pas communistes ! Vous serez juste des journalistes. Et vous ferez le plus noble des métiers.

***

Note : l'idée de ce billet, on peut sans doute l'imaginer, m'est venue à force d'entendre des niaiseries à longueur de bulletins d'informations. La goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres (phrase entendue un matin – 31 juillet 2018 – sur France Culture dans la bouche d'un intellectuel estampillé – Michel Bataillon), c'est le coup de téléphone entre Trump et Macron. Mais l'intention est là depuis beaucoup plus longtemps que cette circonstance anecdotique.

mardi, 21 mai 2019

A PROPOS DE VINCENT LAMBERT

Un cas de pornographie médiatique.

Je ne connais pas Vincent Lambert, je ne l'ai jamais rencontré avant l'événement qui lui a ôté la conscience et je n'ai donc pas eu le temps ou la possibilité de lier une relation avec lui. Je ne pense strictement rien de toutes les éventualités qui se présentent : faut-il le maintenir en vie ? Faut-il arrêter les traitements (car ce sont des traitements) ? Je n'en sais rien et je me permets de ne pas me sentir concerné, ni directement, ni indirectement. Et je n'ai aucune opinion sur l'éventuelle mise en place d'une procédure d'euthanasie en France.

Si je voudrais aujourd'hui dire ce que je pense de la question posée par le cas de Vincent Lambert, c'est pour en souligner un aspect qui me semble crucial. Car avant toute chose, je trouve tout à fait extraordinaire que le cas de cet homme ait pu être transformé en feuilleton médiatique à résonance nationale et en spectacle à rebondissement. Même France Culture vient de consacrer sa "Matinale" à Vincent Lambert. Ras le bol !

C'est aussi pour souligner, en particulier, le fait qu'à l'origine de cette fantastique présence médiatique, il n'y a rien d'autre qu'une guerre familiale. S'il y a scandale, il est ici : les parents de Vincent Lambert ont trouvé, par je ne sais quelle influence particulière, des canaux d'expression, des micros, des caméras pour faire du cas de leur fils un problème de société. Ils ont saisi je ne sais quelle opportunité pour faire d'une guerre intestine un champ de bataille imposé au public qui n'en peut mais. Et rien que ça me semble être une prouesse rarissime. Une opération de prestidigitation organisée par des magiciens de grand talent. 

Qu'une guerre familiale soit avec cette ampleur portée sur la place publique tient sans doute au fait que les parents de Vincent Lambert sont de fervents catholiques, car ce détail explique sans doute pourquoi ils ont trouvé des soutiens, peut-être des réseaux, en tout cas des ouvertures spectaculaires dans l'espace médiatique. Ils ont même trouvé assez de manifestants convaincus pour aller chanter des prières devant les murs de l'hôpital. Visiblement, ce sont des fanatiques religieux.

A cela s'ajoute l'acharnement juridique des parents et de leurs soutiens, et je me dis que pour mener ce combat à coups de textes de loi, de conventions internationales, etc., ils disposent de ressources financières insoupçonnées. Tous les avocats qui sont de la partie doivent se frotter les mains d'avoir trouvé ce marché juteux. L'un des défenseurs des parents de Vincent Lambert n'a pas eu honte, hier soir, de recourir à une métaphore footballistique en parlant de "remontada" après la décision de la cour d'appel de faire reprendre les soins. Si j'avais un avis personnel à émettre ici, ce serait de dire que l'attitude des parents de Vincent Lambert est, purement et simplement, obscène. Ils ont rendu le monde témoin de leur souffrance indicible de parents, et le pire, c'est que la mayonnaise a pris, ce qui pour moi réclame encore une explication.

Accessoirement et en même temps, je trouve stupéfiante la publicité offerte gratuitement (?) au parents Lambert, dont on peut encore voir dans Le Progrès d'aujourd'hui des photos complaisantes. Mais quelle mouche a piqué dans cette affaire la horde journalistique ?

Que les parents éprouvent une peine immense à la perspective de la mort de leur enfant, je le comprends. Mais que la machine médiatique mise en route par je ne sais quel sortilège donne une telle audience à un cas finalement particulier (appartenant entièrement à la sphère privée), je vois là un fait profondément impudique et outrancier, pour ne pas dire pornographique. 

Et un spectacle terrible qui commence à me soûler.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : je suis d'accord, le cas de Vincent Lambert pose un problème essentiel : qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce que la mort ? Oui, la société moderne a énormément de mal avec le vieillissement, l'infirmité (on dit maintenant "personne en situation de handicap", c'est tout de suite plus supportable et présentable) et la mort. Et alors ?

jeudi, 02 mai 2019

ÊTRE JOURNALISTE ET ANTI-GILETS JAUNES

Le journalisme est un métier aux potentialités souvent méconnues. Certaines mauvaises langues prétendent qu'on devient journaliste politique quand on est un politicien raté, un journaliste littéraire quand on est un écrivain raté, un journaliste spécialisé dans les questions éducatives quand on a raté le CAPES ou l'Agrégation, bref : qu'un journaliste est souvent le raté du métier qu'il aurait voulu exercer. Je ne dis pas que ce soit faux, mais de là à généraliser, il y a un pas que ma bonté foncière se refuse à franchir : après tout, il y a peut-être des exceptions.

Mais il est un métier que tout journaliste un peu chevronné, sans le savoir et parfois sans le vouloir, pratique aisément sans l'avoir appris et sans que le public en ait une claire conscience : le métier de prestidigitateur. La façon dont la cause du mouvement des gilets jaunes a été escamotée en est une preuve, et tient de cette technique inhérente à une longue pratique du journalisme, selon le principe : "Ce dont je parle fait disparaître ce dont je ne parle pas".

C'est ce que le grand linguiste, Chaïm Perelman, appelle "l'effet de présence" (dans son immense Traité de l'argumentation). Pour transformer le lapin du chapeau en ballon gonflable, cela consiste à parler exclusivement du ballon. En l'occurrence, le lapin est le gilet jaune, et le ballon gonflable est le casseur. Les vases communicants : on dégonfle l'un pour mieux donner à l'autre les boursouflures qui conviennent au spectaculaire. Comme disait Loïc Wacquant dans Punir les pauvres (Agone, 2004), au sujet de la mise en place et en scène de l'ordre policier : « Tout d'abord, elle est conçue et exécutée non pas pour elle-même mais "dans le but d'être exhibée et vue", scrutée, reluquée : il s'agit en priorité absolue de faire du spectacle, au sens propre du terme ».

Conclusion : la vérité des gilets jaunes s'est fait atomiser. 

Je ne sais pas vous, mais moi je suis frappé (façon de parler !) par la façon dont les journalistes de radio (j'écoute principalement France Culture) rendent compte du mouvement et des manifestations des "gilets jaunes". Dans la profession, on semble se donner un alibi en proposant une petite interview d'un gilet jaune, si possible choisi parmi la demi-douzaine qui se sont fait un nom depuis les premiers jours.

Mais le fond du problème, dont les données n'ont pas changé d'un iota depuis le début, dort désormais au fond des oubliettes. En ce soir de 1er mai, les journalistes de France Culture se sont surpassés, consacrant l'essentiel du journal de 18h. aux dégâts commis par les casseurs dans le quartier de Montparnasse, sans dire un mot de la situation économique des classes moyennes "périphériques", situation qui les a poussées sur les ronds-points. Je dis que c'est tout simplement dégueulasse.

Cela n'empêche pas les journalistes de rapporter du terrain des victuailles vendables, mais ils parlent exclusivement de l'aspect policier de l'événement : on donne largement la parole au ministre de l'intérieur, au premier ministre, aux syndicats de police, on parle des casseurs, on analyse les groupes, l'idéologie et les ravages des "black blocks", on chiffre parfois les dégâts, on parle de la catastrophe que constituent tous ces samedis de zéro chiffre d'affaires des commerçants, mais sur les raisons premières, sur l'étincelle qui a mis le feu aux poudres de la colère, c'est, au sens propre, silence radio.

Tout juste les journalistes acceptent-ils, furtivement et à mots couverts, d'évoquer de "possibles violences policières disproportionnées". Le bulletin d'information du samedi soir (et d'hier soir) se résume à une narration serrée et à un bilan chiffré des violences. L'événement est ramené à sa dimension de banditisme de droit commun et à sa répression légitime. La prestidigitation, c'est ça.

Même prestidigitation, quoiqu'en plus spectaculaire, à propos du "Grand Débat" : le journal que je lis et la radio que j'écoute ont rendu compte en long, en large et en épais, des séances où Emmanuel Macron a eu le "cran" de se soumettre des heures durant au feu roulant des questions des maires de diverses régions de France, puis de quelques citoyens, mais rien ou si peu que rien sur la pertinence et le bien-fondé de ce "Grand Débat". Or il est flagrant que cette mousse médiatique a été soigneusement montée pour être la grande réponse du pouvoir à une question ... qui n'a jamais été posée par les gilets jaunes, comme le prouvent quelques études parues sur les compositions sociologiques comparées de deux ensembles.

Les gilets jaunes se sont juste mis en mouvement parce que leurs fins de mois étaient de plus en plus difficiles, et pour quelques autres raisons secondaires. La sociologie de cette population est celle de gens qui, le plus souvent, ont un travail, un salaire, une famille, peut-être une maison à finir de payer, et qui sont dans le rouge à la banque de plus en plus tôt dans le mois. La sociologie des participants au "Grand Débat", en revanche, est plutôt celle de retraités relativement aisés, dotés d'un bon degré d'instruction et d'un capital culturel satisfaisant.

Cela signifie une chose évidente : Emmanuel Macron, en organisant le grand théâtre du "Grand Débat", s'est comporté en prestidigitateur de talent, en s'adressant à ceux qui ne manifestaient pas, et en se gardant bien de répondre à ceux qui manifestaient en allant tous les samedis se les geler sur les ronds-points. En parachutant sur la France un "Grand Débat" que nul n'avait demandé et dont nul ne sentait la nécessité, Macron a presque réussi à imposer silence à ceux qui manifestaient pour exprimer leur souffrance sociale. C'est totalement immonde, même s'il faut reconnaître que c'est politiquement redoutable. Une manière de ressusciter l'adhésion défaillante en se gardant surtout de traiter le fond du problème. Passez muscade !

Samedi après samedi, il ne reste donc du "mouvement" des gilets jaunes plus que des souvenirs et des images de gaz lacrymogènes, de vitrines cassées, de casseurs-pilleurs, de pousse-au-crime appelant les policiers au suicide, d'yeux crevés, de mains arrachées, de commerçants aux abois, de policiers dévastateurs et en "burn out".

Accessoirement, il reste aussi un président inflexible dans sa réponse policière et dans sa politique économique, fuyant devant la signification profonde de tout ce schproum, et qui s'efforce de disqualifier le mouvement en le réduisant à l'humeur exaltée de quelques excités augmentés de quelques extrémistes. Il pose une dénégation massive sur la réalité de la souffrance sociale due à l'injustice du système économique qu'il défend : circulez, y a rien à voir ! Autrement dit : fermez vos gueules. Soit dit entre parenthèses, je m'étonne, à propos des méfaits et brigandages des "black blocks", que personne ou presque ne se pose la question de savoir à qui le crime profite.

Les bonnes âmes peuvent toujours dénoncer les cris de haine qui ont été lancés à l'adresse du pouvoir en général et de Macron en particulier. S'il y a ici un fauteur de haine, il s'appelle d'abord l'ordre (appelez-le l'empire, le système, ...) économique ultralibéral, qui vide la planète de ses richesses et la vie humaine de sa signification, mais il porte aussi le nom de son « très humble et très obéissant serviteur » (formule de c'était du temps où il fallait respecter les formes, quoi qu'on en pensât) : Emmanuel Macron.

En attendant, il est clair que la gent journalistique installée montre avec constance, par sa façon de "traiter" (sélectionner, organiser, ...) l'information, qu'elle a pris parti contre les gilets jaunes, dont elle tait ardemment les motivations d'origine. En revanche, tout ce que font les "Black blocks", qui profitent de l'aubaine des manifestations de rue pour mener des actions d'une "guerre" contre je ne sais quoi, les journalistes le racontent avec un luxe de détails. Ils savent exactement le genre d'effet que ce genre d'images et de récits peut avoir sur les "braves gens".

Ici, la profession journalistique montre qu'elle est sourde, aveugle et muette, je veux dire qu'elle s'avère incapable de rendre compte d'une problématique complexe et globale (les effets désastreux à long terme de l'ultralibéralisme sur les conditions de vie des classes moyennes), en se perdant dans la narration sotte et bornée des effets les plus connexes, les plus indirects, les plus secondaires, mais les plus spectaculaires, qui pourrissent l'expression sérieuse et durable de cette problématique.

La presse dans son ensemble voudrait montrer par là qu'elle est au service du pouvoir (vous savez, Les Chiens de garde, Les Nouveaux chiens de garde, ...), elle ne s'y prendrait pas autrement. Je doute que ce soit là la vérité, mais tout se passe comme si. La faute, peut-être, aux sacro-saintes "grilles de lecture" et à la priorité accordée à l'événementiel, place finalement obtenue par effraction par les violents de profession, au détriment de l'analyse de la situation.

Le choc des photos a vaincu le poids des mots.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 15 mars 2019

UN PORTRAIT DE MACRON ...

...PAR UN "AMI QUI LUI VEUT DU BIEN"

J’ai découvert les coulisses du métier de journaliste dans le livre de François Ruffin, Les Petits soldats du journalisme (Les Arènes, 2003). Ce n’est certes pas un livre neutre : il rue dans les brancards, il est impitoyable avec les règles, les méthodes et, disons-le, l’idéologie inculquées par le CFJ (Centre de Formation des Journalistes, Paris) aux étudiants qui se voient un avenir dans la presse écrite ou audiovisuelle. J’avais embrayé sur Journalistes au quotidien d’Alain Accardo, qui décrivait la précarité grandissante des journalistes, et souvent la futilité des missions confiées par leur N+1, je me souviens en particulier du passage concernant les JRI (Journalistes Reporters Image, qui travaillent pour la télé, la grande dévoreuse de spectaculaire, et qui sont parachutés sur le terrain dès qu'il y a une inondation, un glissement de terrain, un tremblement de terre, etc.).

J’avais trouvé désagréable en plusieurs occasions le ton du livre de Ruffin, à commencer par une agressivité déplacée : il a beau soutenir je ne sais plus où que ce qui le guide c’est d’abord l’enquête, il ne peut s’empêcher de mordre, et c’est parfois pénible. Ce qui atténue le désagrément, c’est qu’il se considère comme plus ou moins minable et raté, mais selon lui, c’est ce qui le rapproche de « La France d’en bas », à laquelle n’a jamais appartenu Emmanuel Macron, son ancien condisciple à La Providence à Amiens, qu’il présente comme imbu de lui-même et jamais effleuré par le doute sur ses espoirs, ses aptitudes et ses possibilités.

RUFFIN FRANCOIS CE PAYS QUE.jpgFrançois Ruffin a écrit Ce Pays que tu ne connais pas (Les Arènes, 2019) pour dresser un portrait en pied de celui qui est devenu président de la République, un livre qu’il présente quelque part comme un « uppercut au foie », oxymore amusant pour qui s’intéresse un peu au « noble art » de la boxe (sauf erreur, « upper » veut dire « vers le haut »), mais bon. Les « bonnes feuilles » publiées dans Fakir (n°88, janvier-avril 2019) sont intéressantes à plus d’un titre.

En premier lieu, Macron y est dépeint comme un garçon qui a été dorloté dans un cocon de langage par sa grand-mère Manette. Macron se meut en effet dans l’univers des mots plus aisément qu’un poisson dans l’eau, comme si, pour lui, prononcer un mot donnait l’existence à un objet ou à un être qu’il tient dans sa main.

Ce rapport aisé au langage explique sans doute pourquoi le président s’est révélé un orateur doué dès sa campagne électorale, et qu’en matière de discours, il laisse sur place sans effort ses deux prédécesseurs, qui n’étaient pas des tribuns, tant le premier était sommaire et le second pitoyable. A part ça, il faudrait quand même que quelqu’un dise à Ruffin qu’Oulipo (de Queneau, Le Lionnais et quelques épigones, Perec, la recrue majeure, ne venant qu’ensuite) ne veut pas dire « Ouvroir de littérature poétique ». Passons.

Le revers de la médaille est évidemment le rapport que le bonhomme Macron entretient avec le granit de la réalité, auquel son front ne s’est jamais heurté. Car en deuxième lieu, l’élève brillant, qui a été admiré par beaucoup de camarades et même par des professeurs (l’un deux humilie sa propre fille en parlant à la table de famille de « ce garçon exceptionnel ») accomplit un parcours semé de pétales de rose, un peu comme sur un petit nuage, comme s’il avait toujours été entouré de louanges, de caresses et de courtisans. C'est peut-être comme ça que le pouvoir s'apprend, mais cela induit un rapport pour le moins "feutré" et distant avec la réalité commune et partagée avec le plus grand nombre. Son front porte le signe de l'élite. 

C'est à cause de ce parcours lisse et préservé des intempéries, Macron ne s’étant jamais colleté avec les duretés de la vie, qu'on ne voit pas comment il pourrait trouver des solutions à celles du monde : « Toute votre adolescence se déroule, dirait-on, sous les hourras et les vivats ! Sous un concert d’applaudissements permanents ! ». Ce n’est certes pas le cas de François Ruffin : « … j’ai connu ça, des années durant, la médiocrité, la nullité, le sentiment de n’être rien et de ne rien valoir … ». Mais il en fait un argument : « J’en tire une force, de toutes ces faiblesses : l’empathie. Dans les blessures des autres, j’entends mes blessures ». 

J’ai tendance à lui faire crédit de cette affirmation : les voix fêlées de Bessie Smith et Billie Holiday, deux fracassées de la vie, m’émeuvent davantage que les virtuoses et rayonnantes de plénitude Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan. L’empathie est l’enfant de la souffrance. L’empathie ne s’apprend pas dans les livres : elle découle de la vie. Les premiers de la classe, ceux qui n’ont jamais été mis en difficulté, ne peuvent pas savoir ça, tout simplement parce qu’ils ne l'ont jamais ressenti. La dure réalité du monde a la consistance d'une abstraction dans l'esprit de Macron, pour qui elle n'est qu'un ensemble de données chiffrées et d' "objets de dossiers à traiter". 

En troisième lieu, François Ruffin met le doigt sur ce qui fait la plus grande faiblesse d’Emmanuel Macron à son avis (et au mien). Bénéficiant de toutes les facilités, dont celle de la parole, il séduit et fascine, mais il n’y a pas grand-chose derrière. Et les gogos gobent. Ainsi témoigne Jean-Baptiste de Froment, ancien "collègue" au lycée Henri IV: « Au départ, on était impressionnés car il était très à l’aise, il était assez bon en name dropping culturel. Puis les premières notes sont tombées et là on s’est dit "c’est du pipeau". Il parlait très bien, singeant le langage universitaire à la perfection, mais c’était au fond assez creux ».

Comment fait-il, ayant raté l’entrée à Normal Sup’, pour être qualifié d’ancien « normalien » dans les magazines, voire « normalien d’honneur » par le journaliste Alain-Gérard Slama ? Mystère. Toujours est-il que cette « erreur » ouvre bien des perspectives sur un aspect crucial de la personnalité du président : le bluff, cette poudre magique faite pour les gogos intrinsèques. La même « erreur » est commise par plusieurs organes de presse qui font de Macron un titulaire de doctorat, alors que son supposé maître de thèse, le fameux Etienne Balibar, « n’en conserve "strictement aucun souvenir" », ulcéré par le culot de l’homme qui invoque indûment son nom.

Quant au patronage philosophique de "saint Paul Ricœur" sous lequel s’est placé publiquement Macron, il est, selon Ruffin, complaisamment amplifié : « Qu’avez-vous fait pour ce philosophe ? De l’archivage, un peu de documentation, les notes de bas de page, la bibliographie mise en forme ».

La philosophe Myriam Revault-d’Allonnes (membre du fonds Ricœur, s'il vous plaît) remet impitoyablement les choses en place : « Il en tire un bénéfice totalement exagéré. Ricœur était sensible à la notion de solidarité. Or, chez Macron, le conservatisme est assimilé à l’archaïsme supposé des acquis sociaux et le progressisme à la flexibilité et la dérégulation économique. Ce n’est ni un intellectuel, ni un homme d’Etat, mais un technocrate, certes intelligent et cultivé, mais représentant une pensée de droite libérale assez classique ». Emmanuel Macron ? Pas un homme d’Etat, mais un technocrate de droite. Du bluff, on vous dit.

Son culot lui fait introduire son livre Révolution par cette phrase incroyable : « Affronter la réalité du monde nous fera retrouver l’espérance ». Il faut oser, quand on est resté constamment bien à l’abri des réalités du monde et de ses vicissitudes.

Je fais volontairement abstraction du flot de commentaires de François Ruffin, qui disent davantage sur lui-même que sur la tête qui lui sert de punching-ball : expression souvent agressive ou caricaturale, jugements dont le lecteur se fout comme de l'an quarante et qui transforment le combat politique en jeu de fléchettes ou en tir aux pipes forain. Toutes ses rancœurs et diatribes sont carrément inutiles et n'apprennent rien à personne. Je n'ai strictement rien à faire de ses états d'âme, quand il laisse le désir d'épanchement de son moi envahir son métier de journaliste. Il vaut mieux décrire à la façon d'un scientifique ou d'un journaliste, il ne sert à rien de lancer des piques, qui disqualifient finalement le discours qu'on voulait critique.

En revanche, tout ce qui relate des faits ou des témoignages de première main est impeccable. Quand Ruffin se contente de faire son métier, le propos est imparable, car les faits se suffisent à eux-mêmes. Je passe sous silence les deux dernières parties de ces « bonnes feuilles » : « Au contact, le candidat – 2017 » et « Monsieur Thiers startupper, le président – 2019 », tout cela étant largement connu, du fait de la médiatisation servile qui fait d’Emmanuel Macron un point fixe national (un point de fixation ?) depuis son élection. A la réflexion, je ne lirai sans doute pas le livre de Ruffin.

Il reste que la France, en 2017, s’est mise entre les pattes d’un homme dangereux, dont le projet, raconté par un autre journaliste (je ne sais plus si c'est Jean-Dominique Merchet ou Marc Endeweld, le 5 décembre 2018 sur France Culture) avant l’accession de Macron à la présidence, est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le système de protection sociale français, sans parler des intentions présidentielles de cravacher le pays jusqu'au sang, jusqu’à ce que tout le monde, de gré ou de force, soit enfin entré dans la féroce compétition économique qui ravage la planète et l'humanité. Et tant pis pour les attardés, les paresseux, les Gaulois, les impotents ! Ils sont attendus de pied ferme dans les "ténèbres extérieures".

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 09 mars 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

ÉPISODE 2

(voir épisode 1, le 27 février)

Je hais les sciences humaines, je l’ai dit, mais, comme j’espère qu’on l’a compris dans mon premier billet, c’est moins en elles-mêmes qu’à cause de l’usage effréné qui en est fait par la société en général et par les acteurs de la communication de masse en particulier, qui transforment ainsi le savoir universitaire en outil de propagande et de bourrage de crâne.

Il suffit de se retourner sur les bientôt quatre mois de « crise des gilets jaunes » pour voir à quels excès mène le recours massif des journalistes aux sociologues (est-ce la « France périphérique » ? la ruralité contre les métropoles ? les élites mondialisées contre les populations enracinées ?), aux historiens (est-ce une insurrection ? une jacquerie ? une révolution ?), aux philosophes et autres "science-humanistes".

Aujourd’hui, si plus personne n’a une compréhension claire et homogène de l’événement et de la situation, c’est tout bénéfice pour Emmanuel Macron, qui se frotte les mains (parfois pas trop discrètement, quand il traite les manifestants de « complices » des casseurs), grâce au Niagara de discours et d’interprétations qui a submergé les antennes et qui fait que toutes les interprétations, même les plus malveillantes, sont devenues possibles : si tout peut être dit, plus rien n'est vrai, et le poisson, méticuleusement "noyé", est mort. Ce rideau de fumée-là est diablement efficace. 

Soit dit en passant, quand même, on reste ahuri devant la violence, non seulement des casseurs, non seulement des policiers (vous avez dit LBD ?), mais aussi des juges qui ont vu passer les interpellés (la plupart "primo-délinquants" et "inconnus des services de police") en comparution immédiate et les ont durement assaisonnés, sans doute sur consigne du ministère (voir la circulaire publiée récemment).

Revenons à nos moutons. Je disais donc que je ne hais pas les sciences humaines en elles-mêmes. La preuve, c'est que j'ai lu, au cours de ma vie, un nombre appréciable d’ouvrages savants qui m’ont marqué, quelques-uns particulièrement, au point que je les considère, encore aujourd'hui, comme des points de repère sur une trajectoire. Les visiteurs de ce blog l'auront peut-être perçu au fil du temps. Pour les curieux, je cite quelques-unes de mes lectures un peu récentes le 4 juin 2016

Cela dit, il n’empêche que je vois dans l’extension et l'expansion du champ d’intervention des sciences humaines l’origine d’effets pervers non négligeables, qui tiennent à l’usage immodéré que la société en fait. Car au motif que « rien de ce qui est humain ne leur est étranger », elles ont introduit les ventouses de leurs tentacules jusque dans les plus infimes interstices de ce qui constitue la vie des gens ordinaires et l'ensemble des structures qui servent de cadre à leur vie sociale, pour nous expliquer leurs significations et nous dire d'un ton péremptoire pour quelles raisons valables il faut admettre ou dénoncer. 

Je ne crois pas dire de bêtise en affirmant qu’aucune société avant la nôtre ne s’est observée elle-même avec tant d’attention, et même de voyeurisme (et même de fatuité). L’inflation extraordinaire des connaissances autocentrées, souvent microscopiques, aboutit à un curieux résultat. On constate que plus la société se connaît, moins elle se comprend, et moins elle sait pour quoi et pourquoi elle existe. Plus les sciences humaines décrivent et expliquent les faits humains dans leurs moindres détails, plus le sens de tout ça devient inaccessible, nébuleux et confus.

Dans ce brouillard, rien de plus facile pour des « fake news » que de paraître vraisemblables, ouvrant un boulevard aux thèses complotistes. La société est comme un grand corps vivant, étendu sur un marbre d'autopsie, bardé de toutes sortes d'instruments intrusifs, sondes, électrodes, thermomètres, palpeurs, anémomètres, baromètres, stigmomètres, tensiomètres, autant d’instruments de mesures qui la dissèquent à tout instant « in vivo », à chaud, en « temps réel ».

Grâce aux innovations techniques, même les individus passent beaucoup de temps à s’observer, s’ausculter, mesurer leurs capacités, s’inquiéter du nombre de leurs pas quotidiens, de leurs pulsations cardiaques à l'effort, de leur VO²max et qui, à cette fin, connectent leur corps à des banques de données, via des appareils sophistiqués, pour savoir où se situer sur l’échelle des êtres vivants. Chacun est ici invité à s’évaluer en termes de performances, tout en s'exposant à des cupidités dont il n'a même pas idée (collecte et commercialisation des données personnelles).

La société n’a plus le temps de vivre : avec les sciences humaines, elle veut aussi se regarder vivre. Elle veut être à la fois le technicien preneur d'images et le comédien qui s'agite devant l'objectif. Elle s'interroge en permanence avec angoisse sur le bien-fondé des options qu'elle met en œuvre. Elle vit sous l’œil vigilant de caméras introspectives impitoyables, et ne cesse de faire des « selfies » (disons des autoportraits grandeur nature) : le moindre fait, le moindre agissement est immédiatement étiqueté dans une catégorie précise, et placé dans un compartiment prévu à cet effet, pour s’inscrire dans une « série » permettant à l’observateur patenté d’en fixer la signification et d’en suivre l’évolution. 

On tient d'incroyables comptabilités. On quantifie les suicides, la délinquance, etc. ; il y a des gens qui sont payés pour suivre dans les médias les chiffres des temps de parole respectifs des hommes et des femmes, des blancs, des noirs et des basanés, qui mesurent la "visibilité" des noirs ou des arabes (ça s'appelle la "diversité"), et pour alerter la société sur l'"injustice" que constitueraient d'éventuelles "sous-représentations" ; il y a aussi, dans la foulée, des gens qui voudraient donner à l'INSEE assez d'autorité pour sélectionner le personnel médiatique, au moyen de "quotas", pour qu'il "reflète" exactement la composition de la population française. Bientôt, si ce n'est pas déjà fait, ce seront les statisticiens qui exerceront le pouvoir, et la société sera gouvernée selon la règle des "échantillons représentatifs". Ce sera le règne des comptables.

Avec les sciences humaines, la société est devenue Narcisse. La culture du narcissisme (titre d’un ouvrage essentiel de l’Américain Christopher Lasch) ne s’est pas contentée de placer chaque individu devant un miroir, elle a gagné l’ensemble du corps social : comme Narcisse, la société se perd dans son propre reflet, qu’elle n’arrive évidemment jamais à saisir. Pour une raison évidente : le personnage d’Ovide, dans Les Métamorphoses, tend les mains vers cet « autre » qui n’en est pas un, et ce faisant, agite la surface de l’eau, si bien que ce n’est plus un reflet qu’il aperçoit, mais une infinité de fragments du reflet. Il ne sait plus auquel de ces fragments s'adresse son amour.

Le miroir a éclaté en mille morceaux, pulvérisant à la fois l'unité du visage de Narcisse et l’unité du corps social en autant de vérités parcellaires et mouvantes, dont aucune ne peut prétendre détenir une quelconque Vérité globale, incontestable et durable. La société s’est ici décomposée, comme l’a montré en son temps le débat sur l’identité française, chaque morceau du miroir tirant en quelque sorte la couverture à lui. A cet égard, on pourrait dire que les sciences humaines, ou du moins leur présence sociale médiatisée, participent au processus de morcellement de la nation : chacune y découpe un champ du savoir bien délimité qu’elle laboure consciencieusement, avec méthode, indépendamment de ses congénères. L'ensemble (je veux dire l'intérêt général) ? Tout le monde s'en fout. C'est le particulier qui a pris les commandes.

Le problème des sciences humaines, à ce stade, ce n'est pas chacune des disciplines prises isolément, bien sûr : c'est l'effet de masse et le rôle que cette masse joue dans l'évolution de la société, car il est indéniable qu'elles sont devenues un acteur à part entière de la fabrication de la société. Leur finalité de départ était "la connaissance de l'homme", détachée par principe de tout objectif concret. Elles voulaient être utiles, mais en tant que "recherche fondamentale", je veux dire désintéressée, gratuite, comme on oppose "recherche fondamentale" et "recherche appliquée". Pur savoir universitaire à la destination indéterminée, bien catalogué et rangé en ligne sur des rayons spécialisés, réservés à la catégorie des rats de bibliothèque passionnés. Cette belle idée (le définitif "gnôthi séauton" : connais-toi toi-même) a été pervertie.

En plus de leur finalité traditionnelle d'érudition, les sciences humaines sont devenues des instruments entre diverses sortes de mains. Les mains principales sont celles des militants associatifs et celles des responsables économiques et politiques, qui se sont tous rappelé, à un moment donné, le vieux dicton : « Savoir c'est pouvoir ». Des tas de gens se sont dit qu'ils avaient un moyen d'"améliorer la société", à condition que ce fût en leur faveur. Il y a plus de militantisme de combat que de curiosité "scientifique" dans l'usage que certains groupes font des sciences humaines.

Voilà, ce sera le thème de l'épisode 3, à paraître prochainement.

mercredi, 27 février 2019

JE HAIS LES SCIENCES HUMAINES

Tiens, oui, au fait, je parlais de la haine. On verra ici qu'il n'y a pas que la tyrolienne (voir 25 février).

ÉPISODE 1

Oui, je hais les sciences humaines, mais pour quelques raisons précises que je vais m'efforcer de détailler ici. La première est leur omniprésence dans l’espace médiatique généraliste : pas un bulletin d’information où le journaliste n’invite pas un spécialiste, un chercheur, un expert d’un des sujets abordés pour tenter d’éclairer le pauvre monde qui écoute, à l’autre bout du poste, à l'affût de ses doctes analyses. A force, il y a saturation.

A croire que le journaliste ne se suffit plus à lui-même, puisqu’il ressent le besoin irrépressible de faire intervenir quelqu’un d’un peu plus qualifié que lui. A croire que la demande est forte et que l’Université (ou quelle que soit l’officine pourvoyeuse, tant les "think tanks" fleurissent en ribambelles) est devenue un indispensable auxiliaire de presse.

A croire aussi que le monde est devenu à ce point nébuleux, indéchiffrable et incompréhensible qu’il est nécessaire d’ajouter des lumières à l’information sur les faits : dans ce monde gouverné par la médiatisation, l’auditeur appartient à la catégorie méprisable des « non-comprenants » (Guy Bedos). Aujourd’hui c’est le sociologue qui s’y colle, demain ce sera l’historien, et puis le philosophe, et puis l’économiste, et puis le politiste, et puis, et puis …

Tous ces braves gens qui ont le nez au ras de l'histoire qui se fait (sont-ils payés pour intervenir ?) vous expliquent comment vous devez comprendre les faits dont le journaliste vient de rendre compte. On me dira que tous ces braves gens apportent leur contribution au nécessaire "débat démocratique". Alors là, je pouffe : en réalité, ils se précipitent sur l'actualité comme des vautours, et leurs commentaires "à chaud" se perdent dans les sables. 

Pour quelqu’un qui s’intéresse à ce qui se passe dans le monde et suit l’actualité avec une certaine constance, l’effet produit par cette inflation de gens supposés savoir est aux antipodes des attentes. Car j’ai l’impression que plus on cherche à éclairer ma lanterne, plus mon esprit s’embrouille, assiégé qu’il est par la multiplicité des savoirs et des points de vue : sans parler du narcissisme de l’expert (flatté d'être invité par un micro ou une caméra) ou des contradictions éventuelles qui opposent les grilles de lecture et les interprétations, aucun de ces savants spécialistes ne semble s’interroger sur l’effet de brouillage global du sens produit par la concurrence féroce entre les spécialités (sans même parler de la rivalité entre "écoles" à l'intérieur d'une même discipline) : quel sens se dégage de l'ensemble de ces savoirs juxtaposés ? Qui nous dira ce que cette juxtaposition permet de dégager comme signification d'ensemble ? Personne, malgré tout ce qu'on peut me dire de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ou ce qu'on veut. 

La raison en est que chaque savant intervenant dans sa spécialité est comme le type en blouse blanche qui rend compte de ce qui s’est passé dans les éprouvettes de son laboratoire : il ignore ce qui s’est passé dans celles du labo voisin. C’est ainsi qu’il ne faut pas demander à la biologie cellulaire d’intervenir en biologie moléculaire, en biochimie ou en microbiologie. Plus le spécialiste se spécialise, plus son champ d’investigation devient « pointu » (cela veut dire plus il pénètre dans le précis, plus le champ se rétrécit), et moins il peut se prononcer sur le champ voisin à cause de ses œillères : chacun opère exclusivement dans le compartiment qu’il occupe, aucun ne détient une vérité commune.

L'espace des sciences humaines est aujourd'hui le résultat d'un découpage à la petite scie du savoir humain, qui fait penser à l'obsession de Percival Bartlebooth, le personnage principal de La Vie mode d'emploi de Georges Perec, qui ne vit que pour l'entreprise désespérée qui consiste à peindre 500 aquarelles dans le monde entier, à les faire fixer sur autant de supports de bois qu'il demande à Gaspard Winckler de découper artistement en 750 pièces, pour passer le reste de sa vie à reconstituer les images ainsi décomposées. Il finira terrassé par une crise cardiaque au moment où la dernière pièce du puzzle (en forme de W) refusera d'entrer dans la dernière loge disponible (en forme de X).  

Au cours du temps, le monde de la connaissance s’est fragmenté en territoires de plus en plus nombreux, de plus en plus étroits et de plus en plus jalousement gardés (on appelle ça la "rigueur scientifique"). Il s’ensuit de cette évolution – mais ça, on le savait depuis quelques siècles (Pic de la Mirandole, 1463-1494, l’homme qui savait tout), ça n’a fait que s’aggraver au point de devenir ridicule – une pulvérisation à l’infini du paysage du savoir en options de toutes sortes. Impossible de reconstituer l'homogénéité, donc la signification de ce puzzle-là.

On ne s’aperçoit pas assez que l’unité du savoir est intimement liée à l’unité de la personne qui sait et de la société dans laquelle elle s’insère : si plus personne ne peut tout savoir, le monde de la connaissance devient un puzzle infernal, et la société se craquelle. L'exemple de Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, illustre ce morcellement : le gâteau de l'histoire de France découpé en 122 parts (= chapitres) confiées à 122 "spécialistes". Belle image d'une France définitivement démembrée. Image aussi de l'individu qui a définitivement perdu le sentiment de sa propre unité. 

L’univers actuel de la connaissance est devenu un gigantesque hypermarché dans les rayons duquel l’amateur n’a qu’à circuler et pousser son chariot pour le remplir des marchandises qu’il préfère : tel yaourt de sociologie, tel pot de moutarde d’histoire, tel paquet de sucre d'économie orthodoxe, telle friandise de politologie, etc. Le savoir est devenu une marchandise comme une autre, et les chercheurs, les intellos, les travailleurs du ciboulot sont devenus de vulgaires producteurs de matière grise, sur un marché obéissant comme tout le monde à la loi de l’offre et de la demande, sachant que le sommet de l’offre est lié à la « notoriété » du producteur (c’est lui qui est en tête de la page Google, grâce au nombre de « requêtes »).

La réalité de ce système, c’est que plus personne n’est en mesure de comprendre la logique du fonctionnement global du dit système. La réalité, c’est que tous les intellos de toutes les chapelles science-humanistes courent comme des fous après la réalité du monde tel que le fabriquent les véritables acteurs, qui se moquent des théories et des concepts, parce que leur seule préoccupation demeure le pouvoir, la puissance et la richesse, ainsi que l’accroissement indéfini de ceux-ci. La vérité du système, c'est que plus aucun des éminents innombrables spécialistes qui nous font la leçon tout au long de France Culture n'est en mesure de nous dire ce que signifie le monde actuel dans sa globalité. Les intellos ont rejoint les politique dans l'impuissance à agir sur le réel.

Les science-humanistes viennent sur les lieux du crime après qu’il a eu lieu, pour constater le décès et procéder à l’autopsie du cadavre pour tenter d’en déterminer les causes. Non contents d’être les virgules dans le texte de l’histoire qui s’écrit, les science-humanistes de tout poil font les avantageux dès que l’oreille d’un micro ou l’œil d’une caméra leur offre sa tribune. Pris individuellement, ils peuvent être risibles ou passionnants, mais pris collectivement, aussi sérieux, sagaces et pertinents soient-ils, ils ne sont, dans l’histoire qui se fait, que des jean-foutre.

Les sciences humaines, telles que le monde actuel en a l’usage, n’aident plus à comprendre celui-ci : elles produisent des lumières tellement aveuglantes et éclatées qu’elles contribuent à son inintelligibilité. Chacun des intellos qui envahissent en troupes serrées les plateaux de radio-télé et les pages "Débats" de Libération, du Figaro ou du Monde vient en réalité chercher son « quart d'heure de célébrité » (Andy Warhol). Ils n'ont pas conscience qu'ils travaillent activement (sans en avoir conscience) à rebâtir un monument que la Bible a rendu célébrissime : la Tour de Babel. 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : ce n'est pas un sociologue, mais bien l'écrivain Michel Houellebecq qui parle du "plan social" d'une envergure jamais vue, à propos de l'agriculture paysanne et de sa disparition programmée sous le rouleau-compresseur ultralibéral qui généralise l'industrialisation des métiers agricoles et le productivisme à outrance (mariage totalitaire du machinisme et de la chimie). Ici le sociologue ne sert à rien. Peut-être bien que Houellebecq ne sert pas non plus à grand-chose, mais au moins, il est moins chiant.

Moralité : seule la littérature est en mesure de réaliser l'unité du savoir.

samedi, 26 janvier 2019

DONALD TRUMP, AGENT RUSSE ?

Voici ce que j'écrivais ici le 29 décembre 2018 :

« A propos de l'actualité :

Je suis très surpris que les Américains n'aient pas encore accusé Donald Trump d'être un "traître à la patrie". Ses dernières décisions font tout, en effet, pour favoriser des pays présentés comme des ennemis des USA : laisser le champ libre à la Russie et à l'Iran en Syrie et en Irak (au prétexte hallucinatoire que Daech est désormais vaincu : "We won !!!"), laisser le champ libre à la Chine en laissant tomber les accords de libre échange transpacifiques, et autres fantaisies géopolitiques.

Trump voudrait affaiblir le pays dont il est le président, il ne s'y prendrait pas autrement. 

Trump est un traître à son pays.»

Bon, je sais, je ne suis pas journaliste. Mes arguments sont minces et ma documentation tout à fait étique, ce qui fait de l'idée principale de ce petit papier une bulle de savon. Je reconnais que mon petit mot fait "vague impression d'ensemble" et pas vraiment "photographie de la réalité". Mais je trouve dans Le Monde du 25 janvier, dans la chronique d'Alain Frachon, une sorte de confirmation de l'intuition qui tentait de voir le jour il y a un mois. Alain Frachon est journaliste, lui, et il sait travailler comme il faut. Et le titre de son papier vaut à mes yeux validation de l'hypothèse : poser la question, dans le "journal de référence", c'est d'une certaine manière y répondre.

2019 01 25 TRUMP AGENT RUSSE.jpg

Car les motifs de l'accusation dont j'ébauchais l'ébauche deviennent, dans cette chronique, un lourd "faisceau de présomptions". 

1 - Sans le dire publiquement, Donald Trump souhaite la mort de l'OTAN (hantise de Poutine et consort).

2 - Il a soutenu le Brexit (pour affaiblir l'Europe, obsession de Poutine).

3 - Il a dégradé "le statut de la représentation de l'UE à Washington" (il faudrait expliciter les enjeux).

4 - Il retire les troupes américaines de Syrie (pour faire plaisir à Poutine ?).

5 - S'entretenant avec Vladimir Poutine, il a fait saisir les notes des interprètes, si bien que personne ne sait ce qu'ils se sont vraiment dit.

6 - Il n'a rien dit quand les Russes ont saisi des navires ukrainiens dans le détroit de Kertch (qui séparait Russie et Crimée avant la construction du pont).

7 - Il a laissé les sénateurs républicains lever une partie des sanctions à l'encontre du groupe Rusal, dont le dirigeant est un proche de Poutine.

Les charges sont donc lourdes.

***

En bon journaliste, Alain Frachon ajoute cependant les arguments "à décharge".

1 - Il a fait voter de nouvelles sanctions contre Moscou (lesquelles ?).

2 - Il a expulsé des diplomates russes (effet d'annonce ?).

3 - Il a vendu des armes sophistiquées à l'Ukraine (il y a, ai-je entendu quelque part, des "conseillers" américains à tous les étages de l'ambassade US à Kiev).

4 - Il a renié l'accord avec l'Iran sur le nucléaire (ça, c'est du lourd).

5 - Il a fait tirer des missiles contre Bachar el Assad (un seul épisode, il ne faut pas exagérer).

6 - Il dénonce un accord de désarmement nucléaire datant de 1987 (mais sans doute du billard à trois bandes, à cause de la Chine, qui n'est absolument pas impliquée dans les termes des traités existants, qui interdisent le développement de certains missiles, peut-être ceux à moyenne portée).

Question : Donald Trump est-il un traître à son pays ? 

Attention, Alain Frachon n'a rien inventé. Il lit juste la presse américaine : « Gambergeant sur ces faits, et les mettant bout à bout, la presse américaine esquissait ces jours-ci, entre les lignes, sans jamais formuler ouvertement la question, cette énorme hypothèse : et si Donald Trump était un agent russe ? ».

A peser le pour et le contre, je me dis que la caricature de chef d'Etat, voire l'incohérence caractérielle de Donald Trump, effarant chef de l'Etat le plus puissant, autorise la divergence des analyses. Je me dis cependant qu'il y a au moins quelque chose de troublant dans les arguments "à charge", qui n'est pas tout à fait compensé par les arguments "à décharge". Le simple fait que la question ci-dessus puisse être posée est en soi un indice de quelque chose de grave.

Je suis content de voir qu'une pauvre intuition mal établie est prise au sérieux par des plumes autrement compétentes que la mienne.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 12 janvier 2019

KATHOLIKOS = UNIVERSEL

Je n'aime pas trop les regroupements de "sensibilités" qui se cachent sous les apparences les plus vertueuses, du genre de "La Parole Libérée" (quelle que soit par ailleurs la gravité des faits). De fait, on pourrait énumérer toutes sortes de paroles qui se sont "libérées" depuis quelque temps : "libération de la parole raciste", à je ne sais plus quelle occasion, peut-être le fameux "débat sur l'identité nationale" cher à Sarkozy ; "libération de la parole fasciste", sans doute dans les même eaux troubles ; "libération de la parole des femmes" avec le mouvement "mitou" (traduction française : "balance ton porc"). C'est devenu une mode : la libération de la parole a le vent en poupe. La libération de la parole est en tête de gondole. C'est un excellent produit, authentifié comme tel par le grand usage que les journalistes font de l'expression.

preynat.png

Dans l'actualité, il s'agit des anciens petits garçons (je connais au moins une ancienne petite fille qui pourrait témoigner) qui ont eu à faire au père Preynat, un fameux lascar qui consacrait toute son âme au "spirituel" et tout son corps au "temporel", sans doute pour apporter la preuve de la dualité essentielle formée par le tandem bien connu. 

Beaucoup de ces gens, abusés dans leur enfance par des hommes en soutane un peu trop "temporels", font des procès pour faire reconnaître leurs droits légitimes en même temps que la légitimité de leurs droits. Je m'étonne un peu quand même du vacarme médiatique auquel a donné lieu le procès du curé Barbarin : le monsieur (Devaux ?) qui est à l'origine de l'affaire, s'il est bien intentionné (admettons), a visiblement l'oreille de quelques journalistes (et peut-être quelques autorités) bien placés. On se demande un peu par quelles connivences, tant il trouve de micros bienveillants pour faire valoir sa cause.

BARBARIN.jpg

En gros et en détail, je ne supporte pas tout ce qui s'érige en "communauté" (en l'occurrence : ohé ami, si un curé a été trop « gentil » avec toi autrefois, rejoins nos rangs) et qui travaille tout le corps social en direction d'un communautarisme de plus en plus exacerbé. C'est-à-dire qui fragmente le corps social en autant de groupes défendant des intérêts particuliers, au préjudice de ce qui s'appelle de moins en moins la Société. C'est-à-dire qui installe entre les gens des relations faites de susceptibilité réciproque, de vigilance sourcilleuse, et de récriminations vite judiciaires.

En attendant, je contemple avec une certaine satisfaction l'Eglise catholique qui, sous le coup de divers scandales intervenus dans divers pays chrétiens, a de plus en plus de mal à demeurer, côté curés, une agence de recrutement (et pourquoi pas de centre de formation ? Je pose la question) de pervers sexuels.

samedi, 15 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE

Je prie le lecteur éventuel de m'excuser : je republie ce billet quelques jours après. Je sais : ça ne se fait pas. Mais il se trouve qu'entre-temps j'ai procédé à des ajouts conséquents. Je me suis demandé s'il ne faudrait pas le répartir sur deux jours, parce que ça commence à faire un peu long (2508 mots), mais bon, c'est au lecteur éventuel de voir et de dire. Je me suis efforcé de faire apparaître les additions en bleu, mais étant revenu souvent pour corriger, enlever ou ajouter, je n'ai plus une idée très nette de l'état originel de ce texte, n'en ayant pas conservé le "princeps". Il est donc probable que j'en ai oublié. Bon, est-ce que c'est grave, docteur ?

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur. Et il y a un Raminagrobis qui est en train de ronronner près du poêle en s'affûtant tranquillement les griffes dans l'attente des élections européennes : le "Rassemblement National".

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées que Macron a poussé à la démission en clamant en public : « C'est moi le chef ! », et qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement". Et pour cela, dit-il, « il faut aussi aimer les gens qu'on commande ». De Villiers aurait voulu donner un coup de poing dans la figure à quelqu'un (suivez mon regard), il ne s'y serait pas pris autrement : coup pour coup.


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules, la rigueur morale et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est Jean-Dominique Merchet ou Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. Le Graal d'Emmanuel Macron, ressemble à un paradis, mais c'est un Eden réservé au plein épanouissement entrepreneurial. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le désormais exorbitant droit de travailler, et d'être un peu (à peine) rémunéré pour cela, le critère étant le salaire minimum garanti au Bangla-Desh, les travailleurs du monde entier étant appelés à admettre cette nouvelle réalité des rapports sociaux – je veux dire : à se serrer toujours plus la ceinture. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable. Vive le Bangla-Desh libre !

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimés en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "MAJORITÉ SILENCIEUSE" : des gens "sans voix" qui se font entendre, aucune théorie ne l'a prévu ou théorisé. Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. Je me demande si, parmi les gilets jaunes qui occupent les ronds-points et les péages, on ne trouve pas bon nombre de ceux qui ont renoncé à s'exprimer par la voie des urnes, parce qu'ils ont le sentiment que, de toute façon, c'est plié d'avance et que ça ne sert à rien. Je crois qu'ils ont raison : les types au pouvoir, aujourd'hui, ils sont tous pareils.

Dans le fond, ce qui se passe aujourd'hui nous rappelle que Macron a été porté au pouvoir par l'immense espoir d'un authentique changement dans la façon de faire de la politique et de diriger le pays. Ce qui se passe aujourd'hui traduit, je crois, le sentiment des Français de s'être une fois de plus fait rouler dans la farine : rien n'a changé dans les mœurs politiques françaises. Et cela signifie que Macron est un encore plus gros menteur que Chirac, Sarkozy, Hollande et compagnie. Et qu'il n'est certainement pas un "meneur d'hommes".

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour récent autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. La demande serait au moins à prendre en considération, non ?

Il y a peut-être aussi un appel aux responsables politiques (les responsables économiques sont définitivement inatteignables en l'absence de lois et règlements capables de limiter leur pouvoir) pour qu'ils prennent enfin les moyens d'être moins impuissants à agir sur le réel, dans le dur de la vie concrète des gens. Quand on est chargé de faire la loi, il s'agit de se donner les moyens de la faire appliquer envers et contre tout. Je ne suis pas sûr que la majorité parlementaire actuelle en ait la volonté (je crois même que c'est le contraire, à voir sa composition sociologique). Et je me dis que, même si elle en avait la volonté, elle serait épouvantablement entravée pour faire passer celle-ci de la virtualité conceptuelle dans la réalité sonnante et trébuchante.

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens en "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral. C'est la mécanique implacable du système économique à la sauce ultralibérale qui a produit le gilet jaune.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait pour changer le système ? Et là, c'est loin d'être gagné.

lundi, 10 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE !

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur.

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement".


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est à Jean-Dominique Merchet ou à Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le droit de travailler. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable.

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimées en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "Majorité silencieuse". Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. 

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. 

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens du "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait ? Et là, c'est loin d'être gagné.

Ajouté le 11 décembre : et ce n'est pas le propos tenu hier soir par le président qui va me faire changer d'avis.

mardi, 04 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°58).

journal le mone,écologie,protection de l'environnement,stéphane foucart,presse,journalistes,information,appel de 200 artistes et scientifiques

journal le mone,écologie,protection de l'environnement,stéphane foucart,presse,journalistes,information,appel de 200 artistes et scientifiques

Paru dans Le Monde daté mardi 4 septembre 2018.

Il n'y a pas si longtemps (Le Monde, 14 novembre 2017), ils s'étaient mis à 15.000 scientifiques.

journal le mone,écologie,protection de l'environnement,stéphane foucart,presse,journalistes,information,appel de 200 artistes et scientifiques

Un peu plus tard (Le Monde, 15-17 décembre 2017), c'était le tour de 100 économistes d'alerter le monde sur la dangereuse montée des inégalités.

Les cris d'alarme se suivent et se ressemblent.

Parions que tout ça figurera un jour en bonne place dans la série "Ronds dans l'eau". Les appels ont une efficacité – on le constate tous les jours – de plus en plus nulle.

Non, je le reconnais, je ne suis pas optimiste.

Le pire, c'est que je crois que j'ai raison.

Il n'y a rien de plus urgent, mais rien ne sera fait : les USA quitteront les accords de Paris, Nicolas Hulot prendra acte de sa complète impuissance à influer sur le cours des choses et quittera spectaculairement le gouvernement d'Emmanuel Macron.

Il n'y a rien de plus urgent. Je dirai même que c'est la seule et unique urgence qui devrait mobiliser toutes les énergies (renouvelables). C'est peut-être infiniment vrai, mais les chars d'assaut de la politique (lieu des rivalités de pouvoir) et de l'économie (lieu privilégié de l'exercice de la rapacité) – les vrais pouvoirs – ne s'en laisseront pas conter :

« Les affaires sont les affaires ».

Sans compter que les populations qui bénéficient d'un mode de vie confortable (moi compris) refusent toute perspective de régression matérielle. Et que les populations qui n'en bénéficient pas encore ont la volonté farouche d'y parvenir à leur tour.

Oui, messieurs les scientifiques (cela vaut aussi pour les économistes, les artistes et les écrivains), vous pouvez vous entraîner à crier de plus en plus fort. Je crains malheureusement qu'on doive vous renvoyer à la célèbre phrase du film Alien (adaptée à la situation) : 

« Sur Terre, personne ne vous entendra crier ». 

dimanche, 20 mai 2018

L'ACTIONNAIRE GOUVERNE LE MONDE

N°55 de la série "Des nouvelles de l'état du monde".

Un "rapport" très récent (d'un machin bizarroïde appelé CAP22, dont certains membres ne veulent même pas que leur signature figure à la fin parce que) somme le gouvernement français de réorganiser l'Etat, pour en faire une machine « efficace et économe ». Et figurez-vous que ça tombe bien parce que, sur la page de droite du même journal, juste en face, la Cour des Comptes « presse le gouvernement de baisser la dépense ». Tous ces gens raisonnables ont forcément raison : l'Etat ne saurait être la solution, parce qu'il est LE problème. Soit dit en passant, ceci est la conviction absolue des libertariens américains.

Il faut le savoir : être moderne, c'est détester l'Etat et tout ce qui va avec, fonction publique, statuts des personnels, gratuité des services (quoique ...), sécurité de l'emploi (quoique ...), etc. Tout ça pour "libérer les énergies" et faire de la France une "start-up-nation". Être moderne à la façon d'Emmanuel Macron, c'est vouloir calquer le fonctionnement des services de l'Etat sur celui des entreprises privées. Et le résultat de ce raisonnement raisonnable est déjà partout visible. Ci-dessous une partie de l'état des lieux (je veux dire : un aperçu des dégâts présents et futurs).

***

L'économie mondiale est entre les meilleures mains possibles : les mains de l'actionnaire. C'est le journal Le Monde (mardi 15 mai) qui le dit, sous la plume de Denis Cosnard : « Entre les dividendes et les rachats d'actions, les groupes du CAC 40 ont, depuis 2009, transféré à leurs actionnaires 67,5% de leurs bénéfices ». C'est un certain, déjà très libéral, Nicolas Sarkozy qui, en 2009, durant ses années de "responsabilités", disait : « Un tiers pour les actionnaires, un tiers pour les travailleurs, un tiers pour l'investissement ». On se dit que cet homme était encore d'une pondération remarquable, quand on voit que deux bons tiers des profits sont désormais consacrés au seul indicateur exact de la religion du fric : le dividende.

L'investissement ? Mais il faudrait que les entreprises aient des perspectives raisonnables de croissance et qu'elles voient s'ouvrir de nouveaux marchés, voyons. Les travailleurs ? Mais pourquoi faudrait-il augmenter leurs salaires, quand on peut avoir des résultats identiques, par exemple en transférant les unités de production en Pologne ? Encore heureux s'ils peuvent se voir attribuer « 5% du total sous forme d'intéressement et de participation », c'est-à-dire loin derrière les 27,5% consacrés à l'investissement, considérés comme "simple variable d'ajustement". Autant dire peau de balle et balai de crin : les travailleurs, ils peuvent crever, ils existent à peine sur les écrans féeriques où se dessinent les courbes des dividendes. 

Même Patrick Artus, qu'on ne saurait soupçonner d'être communiste sans le vexer, s'alarme : « Les actionnaires s'efforcent de préserver coûte que coûte dividendes et rendement du capital, et demandent aux salariés de porter sur leurs épaules une part croissante des risques économiques. C'est le monde à l'envers ! » (à l'envers : un des grands arguments des "investisseurs" est en effet de mettre en avant les "risques" qu'ils font courir à leur argent en le plaçant dans une entreprise). Eric Galiègue, président de Valquant, bureau d'analyse financière, est d'accord : la rétribution des actionnaires, qui oscillait entre 30 et 40% des profits entre 2000 et 2010, va aujourd'hui de 45 à 60% (sans parler des rachats de leurs propres titres par les entreprises elles-mêmes !).

Le Monde précise que certains groupes vont parfois bien au-delà : « Parfois même davantage que la totalité de leurs profits, comme cela a été le cas ces dernières années pour LafargeHolcim, mais aussi ArcelorMittal, Engie ou Veolia ». Le journaliste ajoute : « Tout se passe comme si les actionnaires avaient pris le pouvoir au détriment des autres acteurs de l'entreprise, en s'appuyant sur des dirigeants chargés de "créer de la valeur" avant tout pour les propriétaires du capital, et payés en conséquence ». Les rémunérations miraculeuses de Carlos Ghosn ou Carlos Tavares ne sont en réalité que les noisettes que les actionnaires laissent tomber de la table pour des serviteurs zélés.

Patrick Artus (toujours lui) conclut dans son livre récent : « Dès lors que ces actionnaires trouvent légitime d'encaisser un rendement de 13% ou 15% quand le coût de l'argent est à 2%, il n'est guère d'autre solution pour un dirigeant [dont le siège est éjectable à volonté] que de faire feu de tout bois, de s'endetter sans mesure, d'étrangler les salariés, les fournisseurs, les partenaires de toutes sortes, d'émettre du CO² sans payer, de brûler les ressources naturelles sans considération pour les dégâts occasionnés, et aussi d'organiser de lucratives opérations de rachat d'actions ». Ce n'est pas un manifeste communiste, mais ça pourrait. De la part d'un banquier, c'est assez rare pour être noté. Sa conclusion : c'est l'actionnaire qui fait la loi. Et cela crée une situation dangereuse. Moralité : Patrick Artus est un banquier perspicace et lucide, qui voit un peu plus loin que le bout de son nombril.

"Rachat d'actions", c'est quoi, cette bête ? Si j'ai bien compris, quand une entreprise a atteint une taille de mastodonte, ce qui fait mécaniquement baisser les perspectives de croissance, elle produit des capitaux dont elle n'a rien à faire en son sein. Deux financiers (et qui sèment la bonne parole dans le riche terreau de HEC, s'il vous plaît) trouvent qu'il « est plus sain de reverser ces liquidités à leurs actionnaires que de les gaspiller en surinvestissements ou en placements oisifs ». Les deux financiers-prêcheurs parlent des actionnaires et des investissements, mais omettent purement et simplement le "troisième tiers" : ils n'ont pas une pensée pour les salaires et les salariés. On voit sur quelle logique ils fondent leur raisonnement !

Et quand on parle du rachat de ses propres actions par l'entreprise, on n'est pas dans la gnognotte : c'est du très lourd. « Selon JPMorgan, les rachats effectués par les groupe du S&P500 [indice de Standard and Poors, notre CAC40, mais en grandeur américaine] pourraient atteindre 800 milliards de dollars en 2018, un record absolu, contre 520 milliards en 2017 ». A lui seul, Apple y est pour 100 milliards : une paille. C'est tout naturellement que les termes "la folie actuelle" viennent sous la plume de Denis Cosnard pour parler de ce phénomène.

Maintenant, je me pose une question : qu'est-ce que c'est, un actionnaire ? Certains journalistes à vocation économique disent volontiers : "les investisseurs", quand on parle de la déconfiture, réelle ou supposée, d'une entreprise, et qu'on se demande si on a une chance de la voir secourue par des gens charitables. Mais je repose ma question : qui se cache derrière "investisseurs" ? Si je ne délire pas totalement, je me dis qu'on les appelle aussi, en général, "fonds de pension" (chargés en théorie de rémunérer les économies de la veuve écossaise). Mais si vous dites "fonds spéculatifs", voire "fonds vautours", vous serez sans doute plus près de la réalité.

Ce sont eux qui promettent des 13% ou 15% de rendement annuel, et qui se tirent la bourre pour dégager toujours plus de "résultat net" (alias "bénéfice net"), quel qu'en soit le coût humain. Voilà le tableau de l'économie telle qu'elle se pense et se pratique aujourd'hui, de l'économie qui passe autour du cou de l'humanité le lacet de l'étrangleur. Voilà le tableau de l'avenir que nous promet le programme économique d'Emmanuel Macron, "président par effraction" (lui-même dixit) et de tous ses semblables de par le monde, programme qui s'intitule "Grande Privatisation de Tout" (GPT).

Il ne restera plus à l'Etat, débarrassé une fois pour toutes de la défense du bien commun (autrefois les "services publics"), que les tâches régaliennes de garde-chiourme, un geôlier qui veille, arme à la main, à la scrupuleuse application du programme économique. Il y aura toujours un Etat, mais il fonctionnera bel et bien, alors, au seul bénéfice des actionnaires. Il sera totalement à leur service. Le rêve de Macron et de quelques autres (demandez-vous pourquoi Macron fait dans le "jupitérien" et l'autoritaire ; s'il tend à concentrer les pouvoirs entre ses mains, c'est toujours pour "davantage d'efficacité").

Accessoirement, je me dis que la quantité interstellaire ("astronomique" est trop faible) d'argent (virtuel pour une bonne part, si j'ai bien compris) qui circule aujourd'hui dans le monde fait que l'argent lui-même ne sait plus quoi faire pour s'auto-reproduire jusqu'à l'infini, jusqu'à ne plus savoir où se placer. D'où, peut-être, l'explosion des dépenses somptuaires, comme on le voit dans de récentes ventes aux enchères. Que préférez-vous ? Ce Modigliani (excellent peintre au demeurant, mais) à 150.000.000 ? Ce fauteuil du Ritz à 5.000, parce que Coco Chanel y a frotté son cul (crevant le plafond des estimations) ? Cette Ferrari F40 à 1.200.000 € (1.400.000 francs neuve, en 1987, si je me souviens bien : un bon placement) ?

Il y a quelque chose de sinistre dans ce tableau de l'avenir.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 11 mai 2018

COLÈRE DES PEUPLES

21 novembre 2016

Lettre grande ouverte aux « ÉLITES » qui ont les yeux et les oreilles grands fermés.

journaux,journalistes,alexis brézet,journal le figaro,journal le monde,journal libération,donald trump,arsène lupin,l'évasion d'arsène lupin,maurice leblanc,nicolas sarkozy,élites intellectuelles,instituts de sondage,marine le pen,france,société,politique,brexit,journal l'humanité

Où trouve-t-on le paragraphe qui suit ? Quel révolutionnaire a pu écrire un tel brûlot ? « C’est un ouragan qui emporte tout. Les calculs des sondeurs et les prévisions des experts. Le confort des élites intellectuelles et les certitudes des milieux d’affaires. La suffisance des hommes politiques et l’arrogance des médias. Une lame de fond dont la brutalité coupe le souffle. Un raz de marée sidérant dont l’onde de choc n’épargne pas nos rivages. Dans tout l’Occident, les peuples sont en colère. Nous avions choisi de ne pas le voir. Depuis la victoire de Donald Trump, nous ne pouvons plus faire semblant. » On a vraiment l'impression que l'auteur de ces lignes en a pris plein la figure, et qu'il lâche la bride à son humeur et à sa rage. Alors qui ? Où ?

Je vous le donne Émile : dans Le Figaro (jeudi 10 novembre 2016 - eh oui, on est le 10 mai 2018, ça fait déjà 18 mois - premier jour où le bouclage du journal permettait de rendre compte de l’élection de Donald Trump), sous la plume d’Alexis Brézet, éditorialiste. L'élection de Trump, le Brexit et, n'y allons pas de main morte, le "non" au référendum de 2005, sont dus à "la colère des peuples".

En une et page 21 s’il vous plaît. J’aurais pu écrire la même chose dans les mêmes termes, moi qui ne suis pourtant pas du tout du même bord (enfin, moi qui suis de gauche-droite, car ça dépend des sujets, je ne devrais pas être aussi catégorique). Attention, Alexis Brézet n’est pas n’importe qui : l’ « ours » nous indique qu’il est « directeur des rédactions » (je note le pluriel), pas moins. Autrement dit, Alexis Brézet appartient à ce milieu particulier des « élites intellectuelles » dont il dit pis que pendre. Il appartient à ce milieu des « médias » dont il dénonce « l’arrogance ». Comme s'il reniait la famille dont il est issu. Très provisoirement, soyons-en sûrs. 

L’éditorial du Figaro du 10 novembre constitue donc une illustration magistrale de l’exercice de contrition paradoxale. Le 10 novembre, le directeur des rédactions du Figaro revêt une grande chemise, se met une corde au cou, pour (comme on ne dit plus, parce qu'on ne sait plus ce que ça veut dire) « aller à Canossa ». Mais rassurons-nous : dès le 11 novembre, Alexis Brézet est revenu de Canossa (il a pris le TGV) pour retrouver ses habits civils et son fauteuil directorial (équipé d'un dispositif du dernier cri de reconnaissance fessiale, acheté aux Chinois, des fois que des malappris auraient le mauvais goût d'essayer le fauteuil en son absence). Mais l'autocritique ne va pas, pour le "directeur des rédactions" du Figaro, jusqu'à démissionner de son poste : lucide, certes, mais pas sacrificiel. Sous-entendu : "Je prends la résolution de continuer à blablater en "une" de mon journal". Traduit en français : n'importe quoi, pourvu que ça mousse.

Si l’élection de Trump lui a flanqué un coup sur la tête, il s’en est bien remis à présent, n’en doutons pas. L’autocritique, on veut bien, mais pas question d'en faire davantage. Un moment d’égarement, rien de plus. Ce n’est pas parce que tous les gens en place se sont trompés qu'on va scier la branche sur laquelle on est assis, qu'on va renoncer à la ... disons : situation acquise, et qu’on va foutre par terre la machine économique folle telle qu'elle fonctionne, et surtout, telle qu'elle a produit, mécaniquement, Donald Trump, « ce clown, cet histrion » (dixit Alexis Brézet), désormais président démocratiquement élu des Etats-Unis d'Amérique.

Le monde doit (selon ma petite boussole personnelle) l'aberration apparente de l'élection de Trump

1 - à l'aberration du système économico-financier qui met la planète et les populations en coupe réglée pour le plus grand profit d'une toute petite caste d'ultra-riches (fonds spéculatifs, entreprises géantes et autres bandits de grand chemin), système tout entier soutenu par toutes les « élites » qui lui adressent mollement quelques critiques dessinant en creux des améliorations cosmétiques ;

2 - au dégoût grandissant de foules de plus en plus compactes pour des responsables politiques perçus comme des menteurs, des impuissants, ou des corrompus auxquels elles finissent par dire « cause toujours » (ou « merde »).  ; mais aussi

3 - à l'occultation d'une réalité de plus en plus hostile et invivable sous le couvercle épais d'un discours moralisateur déconnecté du quotidien vécu, discours fait de « fraternité », de « lutte antiraciste », de « vivre ensemble », de « nos valeurs », de « tolérance », de « combattre les stéréotypes et faire reculer les préjugés » et d'une foule de propos lénifiants en contradiction criante avec ce qui se passe dans le concret des sociétés (combien de millions de pauvres, en Amérique, en France ?).

Tranquillisons-nous : ce n’est pas une raison suffisante pour que Le Figaro modifie un iota de sa ligne éditoriale ou sa grille de lecture du monde des affaires et de la politique. Jusqu’à ce qu’un de ces jours prochains, n’en doutons pas, Trump ait fait tellement de petits (Orban, Kaczynski, Poutine, Erdogan, Al Sissi, ...) qu’une majorité des Etats occidentaux, ces démocraties si fières de leur supériorité politique, soit gouvernée par des Trump. Vous voyez le tableau ? Plein de clowns et d’histrions plus ou moins autoritaires pour nous gouverner ? Et plein de journaux Le Figaro pour leur cirer les godasses ?

Tiens, soit dit en passant et par parenthèse, on apprend que Nicolas Sarkozy, blackboulé à la primaire de la droite, vient de se faire virer de la vie politique (je dis : pas trop tôt ; mais je me méfie, il a déjà dit ça en 2012) [en 2018, il me semble qu'on peut être assez tranquilles là-dessus.] : il y a aussi des nouvelles qui font plaisir, après tout. La mauvaise nouvelle, c'est, si Fillon se fait élire en 2017, que les Français peuvent s'attendre au pire : Fillon est un cadre dirigeant au sein de la mafia ultralibérale qui exerce la dictature en matière économique, et c'est un homme qui a des nerfs d'acier (pilote automobile confirmé, il avait flanqué une frousse bleue à Sarkozy en lui faisant faire un tour de circuit). Un vrai animal à sang froid. [9 mai 2018 : inutile de revenir sur la pantalonnade Fillon.] L'autre bonne nouvelle : une déconfiture de plus des instituts de sondage. Qui vont sans doute nous servir un tas de raisons savantes et brumeuses pour nous expliquer que les prochaines enquêtes seront, elles, d'une fiabilité à toute épreuve. Revenons à nos élites.

Je vais vous dire : le jour où « les élites » décideront de laisser les manettes à d'autres, reconnaissant qu'elles ont eu tout faux après l’énième « cinglant démenti » apporté par la réalité à leurs certitudes et à leur conviction d’être dans le vrai, eh bien ce jour n’est pas près d’arriver. Autant se faire hara kiri. Vous ne voudriez tout de même pas leur ôter de la bouche la brioche, le gâteau (vulgairement parlant :  le "fromage"), n'est-ce pas.

Tout ça pour dire que l’éditorial du Figaro m’a bien fait rire : toutes les flagellations, tous les « mea maxima culpa », tous les repentirs qui ont saisi les éditorialistes du monde entier à l’élection américaine, il ne faut bien entendu pas en croire un mot. Alexis Brézet cite le « non » au référendum de 2005 et le « oui » des Anglais au Brexit, l’un comme « un regrettable coup du sort », l’autre comme « un malheureux accident », qui prouvent l’aveuglement des « élites intellectuelles ». Visiblement, il n'a strictement rien compris ! Cet aveu d'aveuglement est évidemment à considérer comme du simple "bullshit". Le Canard enchaîné dirait : "des paroles verbales". Car il fait semblant de démolir des élites dans lesquelles il se garde bien de s'inclure. Type même de l'homme de système qui se découvre anti-système. Tout par un coup, comme on disait à Lyon. En français : pour du beurre.

Parions qu’à la prochaine manifestation de la « colère des peuples », à la prochaine alerte « populiste » (Le Pen en France ?), on verra tous les Alexis Brézet des instituts de sondage, des médias et de la politique se frapper durement la poitrine en proclamant : « Nous ne l’avions pas vu venir », aller faire une petite virée à Canossa pour boire un coup avec les copains, avant de retourner à leur fauteuil confortable et aux dîners en ville. Ces élites-là aiment le changement à la condition expresse que ce soient les autres qui commencent. Le plus tard possible.

Car le diagnostic posé par Alexis Brézet est irréfutable : « Les usines qui ferment, les inégalités qui explosent, les traditions qui disparaissent (…) ont porté un coup fatal » à la « mondialisation heureuse ». Un propos que ne renierait pas L'Humanité, journal "communiste" (sauf que "traditions" ne fait pas partie de son catéchisme). Comme dirait Arsène Lupin à son vieil ennemi l’inspecteur Ganimard : « Tu l’as dit, bouffi ! » quand il se fait reconnaître de lui sous les trait du misérable « Baudru, Désiré » (je crois bien que c'est dans L'Evasion d'Arsène Lupin). Je n’ai rien contre le constat, qui me paraît tout à fait ajusté à la situation. C’est seulement la plume sous laquelle on le trouve formulé qui me paraît une grossière « erreur de casting ». Un peu comme si, dans le conte d'Andersen, c'était le roi lui même qui criait : « Le roi est nu ! ».

Quand, plus loin dans son article, l’auteur parle de « défaite du politiquement correct », derrière cette vérité apparente, il me fait encore franchement rigoler : l’hôpital qui se fout de la charité, aurait-on dit autrefois, avant la démolition méthodique de l’hôpital public (encore en cours). Comme expert en langue de bois, en politiquement correct et en pensée unique, Le Figaro se pose un peu là (mais Libération et Le Monde ne sont pas mal non plus dans leur bocal). En revanche, quand il évoque la « défaite du multiculturalisme », une variante du terrorisme politiquement correct, je le trouve beaucoup plus percutant.

En effet, selon l’auteur, le multiculturalisme, cette « nouvelle religion politique » (formule de M. Bock-Côté), « inverse le devoir d’intégration (puisque c’est celui qui accueille qui doit s’accommoder aux diversités) ». Alexis Brézet met ici le doigt sur une des raisons de la victoire de Trump : parmi les bourrages de crâne qui heurtent l’opinion de monsieur tout-le-monde (je veux dire : les gens normaux) en matière d'accueil des étrangers, c’est que c’est le pays d’accueil qui a tous les devoirs (et guère de droits). L’épée du sentiment de culpabilité est brandie par les tenants de l’humanisme humanitaire contre ceux qui contestent le dogme. Ceux qui en ont assez qu'on les prenne pour des billes : Trump s'est précisément fait élire par les gens qu'il prend pour des billes ! Admirez le paradoxe et calculez les suites.

L’injonction faite aux Français de s’adapter séance tenante aux bouleversements du monde, qui plus est selon les termes dans lesquels ceux-ci leur sont présentés par les « bonnes âmes » altruistes, est tout simplement inhumaine. Sommés de changer de vision du monde, les Français renâclent ? Mais quoi de plus naturel, contrairement aux refrains dont les prêcheurs nous gavent à longueur de médias ? La rage qui entoure le débat autour de l’ « identité » est bien la preuve du fait qu’ici se joue une partie essentielle aux yeux du peuple (pardon pour le terme), qui touche au fondement de quelque chose (quoi ? bien malin qui peut répondre). La dénégation par les « élites intellectuelles » de cette conviction intime éprouvée par une masse de gens prépare l’élection démocratique de tout un tas de « clowns » et d’ « histrions » à la Donald Trump.

Ne comptons pas sur Alexis Brézet (et ses semblables) pour tirer, en ce qui le concerne personnellement, toutes les conséquences de son raisonnement.

Il verra bien le jour où il subira les effets de "la colère des peuples", quand celle-ci s'en prendra (sans ménagement) à son petit poste de propagandiste stipendié. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 06 mai 2018

A PROPOS DU JOURNAL "LE MONDE"

J'adresse mes excuses au lecteur éventuel : une bonne partie du billet ci-dessous a pu être lue hier, en préambule du billet de 2015 remis en ligne. Il se fait qu'après-coup j'ai ajouté à ce préambule (destiné à montrer que sur le front de l'écologie, la situation progresse du même pas décidé qu'une plaque tectonique qui aurait l'éternité devant elle) une note sur le journal Le Monde qui a connu un tel développement qu'il a fallu trancher, pour en faire un "billet neuf", frais sorti de la machine, qui a fait bifurquer le centre de gravité du propos. Ben oui, pourquoi un centre de gravité n'aurait-il pas le droit de bifurquer ? Certain ancien président avait bien le droit d'annoncer l' "inversion de la courbe du chômage" ! Ceux (pardon : celle-zéceux) qui auraient déjà lu le "préambule" hier peuvent se reporter directement à la note, en bas.

Le résultat concret de la saisissante prise de conscience planétaire de la gravité de la situation est immédiatement perceptible. Il suffit de lire le journal Le Monde, ce journal autrefois estimable, et qui ne sert à présent, hélas, plus à grand-chose d'autre que de jouer les "lanceurs d'alerte" à propos de l'état de la planète, dans sa rubrique "Planète", la bien nommée, cornaquée par Stéphane Foucart. Pour beaucoup d'autres rubriques (exceptons la page "Sports", par charité, où il n'arrive cependant pas à égaler la coruscance des comptes rendus de matches de foutbal de L'Equipe), Le Monde ne sait apparemment plus ce que veut dire le verbe "informer" (j'exagère, évidemment¹). Mais alors pardon, comme lanceur d'alerte en écologie, Le Monde nous donne très récemment deux preuves qu'il est encore capable de transmettre ce qu'on appelait de l'information. A l'époque de l'information.

[pour le reste du préambule, voir hier] 

NOTE ¹ : je dis souvent du mal du journal Le Monde, mais je reconnais que ce n'est pas entièrement de sa faute, et que les journalistes, dans leur grande majorité, font leur boulot. Je veux dire par là qu'ils font ce que leur "N+1" leur demande, et que c'est la façon dont l'exercice de la profession est enseigné et pratiqué qui pose l'un des problèmes principaux. Et que ce ne sont pas les journalistes de base qui ont décidé de consacrer des pages et des "suppléments" du "journal de référence" aux défilés de mode, à l'argent, au luxe, aux montres à la mode (chères si possible), aux sports et à tout un tas de futilités qui obscurcissent le paysage et noient à l'occasion ce qu'il reste d'information. Même le supplément quotidien "éco&entreprise" envisage le monde de l'économie, en général, du point de vue de ceux qui sont du côté du manche. 

Je recommande toujours la lecture de Les Petits soldats du journalisme, de François Ruffin, sur la façon dont le métier est enseigné à Paris, au CFJ, Centre de Formation des Journalistes ; le regard indéniablement orienté et tout à fait partial d'un militant (il fait parler de lui ces jours-ci), mais un regard convaincant sur la façon dont les responsables en fonction dans les médias, et qui jouent les professeurs au CFJ (élite de la profession et futurs employeurs), conçoivent le métier aujourd'hui : vendre de la soupe (et précariser à outrance la profession dans ses bas échelons). Il est impardonnable de concevoir l'information à partir de la (supposée) demande du lecteur pour "construire" une "offre" capable d'y répondre, au lieu de relater des faits dûment vérifiés et recoupés et d'en proposer des analyses, fût-ce au détriment de la sacro-sainte "ligne éditoriale". C'est cette dérive qui me fait dire du bien de la rubrique "Planète" du journal Le Monde. 

Je ne parle pas des interférences que peut produire sur la transmission de l'information le fait que le média (écrit, audio ou visuel) soit entre les mains d'un milliardaire et que la liberté des journalistes peut s'en trouver altérée. On ne sait jamais : Lagardère, Bolloré, Niel, Pigasse, Dassault et autres grands oiseaux de proie ont le bec dur et la griffe acérée.

Je ne parle pas non plus des pages politiques du Monde : la vie politique, en France et ailleurs, en est à un tel point de déréliction que les hommes et les femmes qui s'affirment capable d'agir sur le réel en sont réduits à produire du discours et du discours pour faire croire qu'ils agissent, et que la rubrique "Politique" se réduit à répercuter des discours et des discours, qui ne seront jamais des actions, ni des faits. Si action il y a, les conflits (SNCF, Air France, tous ceux passés et à venir) s'inscrivent dans un processus beaucoup plus général, qui consiste à réduire à néant, partout dans le monde, les droits des travailleurs, y compris dans la presse d'information : de vrais journalistes ne devraient pas avoir de mal à désintoxiquer les lecteurs submergés de cette propagande ("libérer les énergies", "start-up nation", tous entrepreneurs de notre existence, et autres fadaises ultralibérales). Est-ce que ce serait contrevenir à la sacro-sainte impartialité ? Et surtout : est-ce qu'ils resteraient longtemps en place ? 

Un coin de ciel bleu troue cependant parfois ce couvercle : le CIIJ, ce "Consortium International des Journalistes d'Investigation", où des centaines de professionnels de plusieurs dizaines de journaux du monde entier s'unissent pour aller chercher (on appelle ça "investigation") l'information là où ça gratte le plus les puissants du système. On leur doit les "Panama papers", "Paradise papers" et d'autres publications à haut pouvoir détonant. Il faut hélas s'armer de patience pour observer les effets de ces démarches courageuses. 

Et ce que je ne comprends pas, c'est qu'il y ait une telle foule de journalistes à faire le siège des hommes politiques en vue, ou à faire la cour à plat ventre devant ceux qui sont les plus proches du "pouvoir", pour mendier en "on" ou en "off" un "tuyau" en "exclu" ("-sivité"). La vie politique en France est plate comme une bourse vide : il ne s'y passe rien ou presque. La politique a déserté le pays : un ambitieux y a pris le pouvoir par effraction et en profite aujourd'hui pour transformer le pays en entreprise capable de rivaliser avec les autres sur la scène mondiale. Le pouvoir, messieurs les journalistes, ne se trouve plus au cœur des instances politiques, mais des instances économiques. C'est de ce côté qu'il faut aller chercher les vraies informations sur les projets que nourrissent pour le monde et les populations les vrais détenteurs du pouvoir. Et ce n'est pas dans les discours de ces gens-là que les vrais journalistes trouveront les vraies informations.

Ce n'est pas pour rien que quelques cercles essaient de faire passer en ce moment même une loi "sur le secret des affaires", bien pratique pour les grands vautours d'entreprise, et bien à même de dissuader les organes de presse trop curieux de s'intéresser de trop près à leurs "affaires". Les journalistes les plus courageux auront bien du mérite à vouloir diriger leurs investigations dans cette direction, de plus en plus périlleuse pour qui veut tirer au clair les nouveaux mécanismes du vrai pouvoir : des armées d'avocats et de financiers sont déjà prêts à partir à l'assaut des plus fortes têtes, pour les réduire au silence avec la bénédiction de leurs moyens de mettre à leur service les moyens de la LOI (l'Europe n'est plus à cet égard à l'abri du pire : Ian Kuciak, le Slovaque, et Daphne Caruana Galizia, la Maltaise, deux Européens, ont payé de leur vie leur curiosité "mal placée").

Et, pour finir, je ne parle pas non plus du fait que les Français, à bien y réfléchir, se moquent de l'information. Veulent-ils seulement savoir comment va le monde ? D'abord, ils ne lisent pas la presse dite précisément d'information. Allez-y, directeurs de publication du Monde, du Figaro et de Libé, courage, osez, avouez, publiez les vrais chiffres de vente et l'étendue réelle de vos "lectorats" respectifs.

Non, les Français se fichent d'être véritablement informés. Ils veulent du spectacle, de l'émotion, des larmes, du solidaire. Inlassables, ils font des "marches blanches" à la suite d'un drame en clamant "Plus jamais ça", mais des informations, c'est-à-dire des éléments consistants et des faits qui, avec un peu de réflexion, leur permettraient  de comprendre le monde dans lequel ils vivent et d'agir en fonction, ça, ils n'en veulent pas. Ils sont avides d'internet, de réseaux sociaux, de "fake news", de théories du complot et autres histoires. Ils veulent qu'on les protège, qu'on les console, qu'on les réconforte, qu'on les indemnise et qu'on les prenne en charge : ils ne veulent plus être libres.

Les Français sont aujourd'hui des clients, des enfants, des consommateurs, des patients, des téléspectateurs, des électeurs, etc. Plus rarement des manifestants, encore plus rarement des casseurs, spectaculaires – et très opportuns pour couvrir de vacarme le bruit des râleurs (tiens donc, comme ça tombe bien !). En gros, ils sont des consommateurs de la démocratie. Ils ne veulent pas que leurs "données personnelles" soient vendues à tous les vents, mais ils soignent et nourrissent leur "page Facebook", qui est précisément faite pour leur en soutirer un maximum. Ils ne veulent plus faire face, ils ont baissé les bras, ils subissent, ils se plaignent, ils souffrent, et ils n'aiment pas ça. Les Français exigent aujourd'hui d'être gouvernés par les émotions. Ça, un peuple ? Oui, mûr pour la servitude.

Au fait, vous connaissez, « Liberté, Liberté chérie, sous ton drapeau, que la victoire accoure à tes mâles accents » ? Une telle phrase a-t-elle encore un sens aujourd'hui en France ? Moi, la seule réaction que m'inspire cette déchéance, c'est celle qu'Henri Béraud a mise sous le nez des Allemands, en pleine occupation, qui osait crânement écrire dans un journal parisien de l'époque :

« Français, tiens-toi droit ! ».

Cette injonction vaut aussi pour les journalistes.

dimanche, 08 avril 2018

5-LA PLANÈTE DES RICHES

30 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (17).

5/5

Inégalités, planète et nombre.

Au fait, pourquoi a-t-on appelé les années 1945-1975 les « Trente Glorieuses », la célèbre formule de Jean Fourastié ? On nous parle complaisamment de l’incomparable prospérité qu’ont connue les pays développés et du taux de croissance faramineux de l’activité économique. C’est vrai, évidemment. Je fais juste remarquer que cette prospérité et cette croissance sont concomitantes de cette autre vérité incontestable : ce furent sans doute les années les moins inégalitaires de l’histoire, comme cela apparaît clairement dans Le Capital au XXI° siècle de Thomas Piketty. Prospérité, croissance et redistribution dans un même bateau ! Bon dieu, mais c’est bien sûr ! Il suffisait d’y penser ! 

Sans être économiste, j'ai tendance à me dire que ce n'est pas une simple coïncidence et que, pour que les entreprises marchent du tonnerre de Dieu, il suffirait peut-être de donner aux populations le pouvoir d’achat qui permettrait à la machine économique de tourner à plein régime. De l'intérêt bien compris, en somme. Cesser de draguer et de gaver l'actionnaire (le soi-disant investisseur, mais vrai spéculateur : à vrai dire, trois mots devenus interchangeables, ou pas loin) pour mettre un peu d'huile dans les rouages de la vie des laborieux, pour qu'ils aient chaque matin envie de retourner au charbon parce que ça vaut le coup. Au lieu de se demander, comme beaucoup font actuellement, de quelle humeur sera la guillotine ce matin.

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques,bernard maris,paul jorion,économistes atterrés,georgius en revenant de la revue,hcr,cicr,ccfd,unicef,msf,anne fretel,france culture,bande dessinée,hermann,hermann sarajevo tango,onu,boutros ghali,sarajevo,pierre fournier la gueule ouverte,philippe lebreton,professeur mollo-mollo,centrale de malville,économie,science économique,politique,société

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques,bernard maris,paul jorion,économistes atterrés,georgius en revenant de la revue,hcr,cicr,ccfd,unicef,msf,anne fretel,france culture,bande dessinée,hermann,hermann sarajevo tango,onu,boutros ghali,sarajevo,pierre fournier la gueule ouverte,philippe lebreton,professeur mollo-mollo,centrale de malville,économie,science économique,politique,société

En page 10 du journal Le Monde daté 31-12-17/1 et 2-01-18.

Note : le goût du risque, quand on n'est ni cascadeur, ni aventurier, ni acrobate, ni extrémiste, ça veut dire exactement : jouer au casino.

La voilà, la solution : modérer les inégalités de richesse, c’est bon pour tout le monde ! Pas le communisme, non, surtout pas cette façon militaire et policière de niveler par le bas : juste une redistribution convenable pour la prospérité de tous, avec des inégalités qui puissent avoir des airs acceptables. Des inégalités un tantinet justifiées (par le talent, le mérite, le travail, bref : des "valeurs", mais des vraies, pas des abstractions). Ce qu'il faut retenir ? Que pendant trente ans, les pays industrialisés ont magnifiquement crû et embelli en partageant (approximativement) les richesses produites entre ceux qui en fournissaient les moyens et ceux qui les produisaient par leur travail.

Et ça n’a pas si mal marché, en fin de compte, tant que l’activité est restée concentrée sur une quinzaine de pays industrialisés. Allez, soyons sympa : les trente-cinq membres de l’OCDE. Tant qu’ils sont restés entre eux, et aussi longtemps qu’a duré la croissance de ces marchés, jusqu'à ce qu'une majorité de gens aient acquis les premiers éléments du confort qui est le nôtre aujourd'hui. Bon, c'est vrai que, pendant tout ce temps, la prédation des ressources a continué joyeusement, mais enfin à destination d'un nombre limité de pays : trente-cinq pays, ça ne fait pas une planète. On pourrait se dire que ce qui a marché pour quelques-uns, il n'y a pas de raison pour que ça ne marche pas pour tout le monde. Très belle idée, c'est sûr, mais il y a une sacrée arête en travers de ce gosier.

Car c'est vrai qu'on voyait bien, déjà, les dégâts que ça faisait. Bon, le principe de la pollution, s'il commençait à être bien identifié par quelques illuminés (Pierre Fournier et La Gueule ouverte, les premiers écolos, "nucléaire non merci", Malville, Philippe Lebreton, alias professeur Mollo-Mollo,  ...), était tout aussi largement nié par les "autorités compétentes" qu'il était concrètement à l'œuvre. Mais tant que c'était dans les ailleurs que c'était pollué, vous comprenez ... avant qu'on se rende compte que ça se passait aussi chez nous (air, terre, eau, etc.). M'enfin, du moment que les affaires prospéraient ... on ne chipotait pas trop.

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques,bernard maris,paul jorion,économistes atterrés,georgius en revenant de la revue,hcr,cicr,ccfd,unicef,msf,anne fretel,france culture,bande dessinée,hermann,hermann sarajevo tango,onu,boutros ghali,sarajevo

Malheureusement, une fois les marchés à saturation, il a bien fallu en ouvrir d’autres et, pour cela, donner un peu de pouvoir d'achat à ces "autres", pour qu'ils puissent acheter. C’est peut-être cette logique qui a lancé la mondialisation, avec son cortège de délocalisations et de concurrence de toutes les mains d’œuvre (mot d’ordre : alignement sur le plus bas salaire : Bangla Desh par exemple).

Je saute des étapes, mais l'axe directionnel est à peu près là. Bon, c'est vrai, pour assister comme aujourd'hui à la montée fulgurante des inégalités, il faut qu'il se soit passé quelque chose d'autre : il faudrait se demander aussi ce qui a permis une telle confiscation de la création de richesses par un petit nombre de cumulards infernaux. Sans doute le couple diabolique Reagan / Thatcher. Paul Jorion, de son côté, voit dans cette concentration de richesses une des principales menaces qui guettent.

Il serait aussi intéressant de se demander dans quelle mesure la saturation de marchés déjà gavés n'a pas été pour quelque chose dans la course à l'innovation à tout prix et dans tous les domaines, concurrence exacerbée oblige. Je dis ça en passant, mais il y aurait peut-être de quoi s'arrêter un moment.

Toujours est-il que, après le pouvoir d'achat, les "autres" ont voulu davantage, comme par exemple ce qu'on appelle des "transferts de technologie" : il a fallu exporter les savoir-faire, les techniques, les compétences, pour "conquérir" des marchés. Tant et si bien que les "autres", à commencer par la Chine, sont devenus des concurrents à part entière. Pas de chance, hein ! C'est la logique même du profit qui a donné à l'Occident la prééminence, et qui lui a, du même mouvement, ôté cette prééminence, en même temps que l'initiative et la créativité, l'invention et l'innovation. L'Occident a livré aux "autres" les secrets qui avaient fait sa domination. A quelques détails près, je trouverais presque qu'il y a quelque chose de christique dans cette façon de donner de soi. Sauf que ...

Sauf que, étendez aux deux cents pays du monde la façon de produire et de consommer des trente-cinq privilégiés, et le monde n’y résiste pas. Cela veut dire que, de toute façon, le "modèle économique" inventé en Europe, en plus d'être carrément inéquitable, n'était pas raisonnable. Et une fois que l'Amérique protestante et mercantile s'en est emparée, il s'est montré carrément déraisonnable et sans frein. Alors vous pensez, une fois étendu à tous les pays en quête de croissance, de confort et de bien-être, le modèle, il est devenu définitivement insensé, impraticable et suicidaire.

Alimenter en matière, puis en produits de consommation une aussi grosse machine à produire et à consommer revient à piocher sans mesure dans le capital. Pour simplement dire qu’elle fonctionne, cette économie-là est obligée de vendre les bijoux de famille : je veux dire la nature. Cette humanité-là dilapide, pille les ressources, elle tue la poule aux œufs d’or.

Le problème, avec les êtres vivants, c’est que ce sont des prédateurs, tous sans exception. A partir du moment où il faut vous nourrir pour « persévérer dans votre être », vous prenez le carburant qu’il vous faut où il se trouve : le plus disponible, le plus nutritif, le plus facile, le plus près, le plus faible. La preuve, regardez l'immigration du loup des Abruzzes, d'abord discrète et précautionneuse, qui s'est progressivement fait dévastatrice chez les brebis (les écolos peuvent gueuler, c'est quand même la vérité). Le scénario est toujours le même : prendre, manger, déféquer. Prédation, consommation, déjection. Où que vous regardiez, quand vous avez à faire au vivant, c’est le cycle, quasiment mécanique, aujourd’hui encore. Ni vous ni moi ne faisons exception à la règle, à la différence que notre ingéniosité nous a faits les royaux prédateurs de tout, y compris du loup, heureusement.

Aussi longtemps que vous avez par-ci par-là un bonhomme qui prélève dans son environnement de quoi « persévérer dans son être », qui consomme et qui abandonne ses déchets là où il les a faits, l’environnement est content : il fait ce pour quoi la nature du lieu l’a fait, il accueille un étranger pour un temps, et il possède tout ce qu’il faut pour digérer (recycler) ce qu’il laisse en partant. La question du nombre est primordiale. Comme disait l’autre (peu importe cet autre) : «  Quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose problème ». Rien de plus vrai en l’occurrence. Comme disait Fernand Raynaud dans je ne sais plus quel sketch : « Vous prenez dix sages, vous les serrez, vous obtenez un fou ». Mais quel âge faut-il avoir pour se souvenir de Fernand Raynaud ?

L’humain c’est ça : clairsemé, il passe inaperçu ; serré, il prend des maladies. Tout seul ou presque, c’est à peine si on s’aperçoit de sa présence : il laisse si peu de traces qu’il faut quelques dizaines de milliers d’années pour que des fondus en dénichent dans des sols improbables : ici une molaire, là une mandibule, ailleurs un tibia ou une calotte crânienne. Quand, avec le nombre, il commence à en laisser beaucoup, on appelle ça des déchets. Car c’est quand il se concentre que ça ne va plus. La première chose à prévoir, quand on organise un rassemblement populaire, en même temps que le ravitaillement, c'est l’emplacement des « feuillées », vous savez, ces chiottes de campagne rustiques où règne la convivialité, sinon gare aux conséquences diverses.

Pour les véhicules à moteur, c’est pareil : l’époque des De Dion-Bouton, Delahaye, Hotchkiss, Rosengar, Delage (véhicules polluants s’il en est) fait figure d’âge d’or et de folklore vintage. Rien à voir avec aujourd’hui, où les habitants de New Dehli (Inde) sont obligés d’installer un brumisateur géant pour faire retomber au sol les particules fines offertes par les pots d’échappement. Et ceux de la vallée de Chamonix bénissent tous les jours le percement du tunnel, qui leur apporte fidèlement les fumées toxiques quotidiennement sorties des pots d’échappement de milliers de poids lourds (582.000 chambres à gaz roulantes sur l’année 2012 : je pense à l’usage qui était fait des camions et des pots d’échappement dans certains camps nazis). Mille mercis, le Nombre !

J’ai entendu je ne sais plus qui soutenir je ne sais plus où que la planète est idéalement faite pour cinq cents millions d’humains. On en est à sept milliards (en comptant les femmes et les petits enfants, comme faisait maître François Rabelais). Soit dit en passant, mille mercis à la Médecine, pour la grenade démographique qu’elle a dégoupillée et qui n’a pas fini d’exploser (les Nigériennes font six ou sept enfants chacune, dans un pays très pauvre qui compte 20 millions d'habitants : qu'adviendra-t-il en 2050, où on en prévoit 79  millions ?). Les grandes âmes entonnent régulièrement leur refrain préféré : « La Terre pourrait nourrir dix milliards d’individus … ». Il faut à peine les pousser pour qu’ils ajoutent : « … si … ». Si quoi ? Réponse : « Si l’on procède à un partage équitable des ressources ». Equitable ! Tu l’as dit, bouffi !!!

Équitable ? Même Bill Gates le philanthrope ne veut pas être équitable. Il veut faire le Bien, et que tout le monde le sache, c'est différent. Il veut écraser les pauvres de sa Bonté. En vérité qui, à part quelques gogos de consommateurs bobos, tient à favoriser un commerce équitable ? Eh bien voilà, c’est tout simple : c'est la raison pour laquelle personne n’est pas plus en mesure de lutter contre les inégalités que contre les atteintes irréversibles à l'état de la planète. Tout ce qui est au sommet de la pile est trop heureux de respirer un bon air pur, de se sentir du côté du Bien et d’orienter les décisions dans le sens favorable au maintien du statu quo. Tout ce qui est en bas a juste le tort d’être en bas : on respire moins bien, on est trop serré et on a trop de poids sur les épaules et pas assez sur les décisions pour faire bouger quoi que ce soit. Édifier un monde juste ? Vous n’y pensez pas ! Qui est là pour vous entendre ?

Car accessoirement, voilà aussi la raison pour laquelle la nature elle-même est mal partie : le pillage n’est pas près de s’arrêter. L'état économique des gens et l'état écologique de la planète sont promis au même sort. Ils sont indissolublement liés et, selon toute apparence, pas pour le meilleur. Une consolation quand même : quand tout sera fini, il n'y aura plus personne, après coup, pour pointer son "gros doigt grondeur" sur les cancres pour dire : « Personne ne pourra dire qu’on ne savait pas ». Il n'y aura plus un seul donneur de leçon.

On respire presque bien à cette idée.

Voilà ce que je dis, moi.

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques,bernard maris,paul jorion,économistes atterrés,georgius en revenant de la revue,hcr,cicr,ccfd,unicef,msf,anne fretel,france culture

Ci-dessus le "Gros-Doigt-Grondeur" (gonflable) : création de Hermann pour sa BD Sarajevo tango (1995), où il s'insurgeait contre l'impuissance de la "communauté internationale" (l'ONU, présidée à l'époque par Boutros Ghali, ici appelé Boutroz Rallye) lors du siège meurtrier de Sarajevo par les Serbes. Il tournait sa colère et son indignation en dérision des fantoches onusiens qui se gargarisaient de paroles et qui faisaient semblant d'agir. Une piqûre de moustique (une balle de kalach) suffit à dégonfler la baudruche.   

4-LA PLANÈTE DES RICHES

29 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (16).

4/5

Inégalités et Grande Privatisation de Tout (GPT).

PIKETTY THOMAS LE CAPITAL.jpgEntre-temps, je ne suis pas mécontent d’être venu à bout du pavé (pas tout à fait 1000 pages de texte et de graphiques) de Thomas Piketty, Le Capital au XXI° siècle (voir billets du 3 septembre 2015 et celui du 4). J'en retiens ici deux idées fortes (que je traduis en français ordinaire, quoique celui  de Piketty soit très lisible) : la première, c'est que plus on est riche, plus on devient riche, et plus on a les moyens de s’enrichir plus vite.

La raison est simple : quand on gagne vraiment trop d’argent par rapport à ses besoins, impossible de dépenser tout, même en achetant le « Salvator mundi » de Léonard à un prix stratosphérique (le détail n’est pas chez Piketty !). Pauvre riche, vraiment : obligé de placer son argent pour le faire « travailler » ! C’est ce qui fait de Harvard l’université la plus riche des Etats-Unis (du monde ?), puisqu’elle est capable, en payant 1 million de dollars à ses conseillers financiers et fiscalistes, de gagner 100 millions, rien qu’en placements judicieusement gérés.

Les petits graphiques de Thomas Piketty, dans son livre (ceux qui illustrent le dossier du Monde, dont Piketty est évidemment partie prenante, s'en inspirent et sont tout aussi parlants), donnent par ailleurs des bases irréfutables à une idée qui découle de la précédente : les inégalités, qui s’étaient raisonnablement ratatinées après la deuxième guerre mondiale sous les coups de deux guerres, de la redistribution et de l’impôt progressif par tranches (ça veut dire un minimum et un début pour ce qu'on appelait la "justice sociale"), mais aussi d’une forte action étatique de régulation sur les marchés, sont reparties à la hausse depuis Reagan/Thatcher (libération du marché des capitaux, non-convertibilité du dollar, …), et de façon totalement décomplexée depuis la financiarisation folle et la déconnexion des échanges financiers de l’économie réelle (jusqu’à quarante fois les volumes de certaines matières premières produites à la Bourse de Chicago).

En gros, depuis que le métier d’ « investisseur » (l’autre nom de l’actionnaire) est devenu synonyme de spéculateur, et que l’entrepreneur (celui qui a les idées, l’énergie, la technique, le savoir-faire, mais pas les sous) est devenu son larbin taillable et corvéable. Certains l'ont bien compris, et font les deux (Jeff Bezos, Amazon). Quoi qu'il en soit, c'est l’actionnaire qui dicte ses volontés à l’économie mondiale (voyez la répartition des bénéfices de Carrefour : 350.000.000 € pour les actionnaires, 35.000.000 pour les employés, pour même pas des augmentations de salaires, mais des "primes").

Pourquoi croyez-vous que bien des entreprises très bénéficiaires rachètent leurs propres actions, sinon pour augmenter les dividendes distribués aux « investisseurs » ? Nous vivons, sur le plan économique, sous un régime qu'il est légitime de nommer une dictature : la dictature de l'actionnaire (fonds de pension, fonds souverains, fonds spéculatifs, fonds "vautours", ....). Et cela, depuis que les riches exigent, en récompense de l'argent investi, qu'on leur promette la lune (miser des clopinettes pour gagner le gros lot).

Autrefois, mon grand-père estimait que des obligations d’Etat à 6% étaient très confortablement rémunérées. Aujourd’hui, au-dessous de 10, 12 ou 15%, parfois plus, de rentabilité annuelle, impossible de « lever des fonds » en quantité suffisante pour lancer votre petite entreprise : la veuve écossaise (« Scottish Widow ») ne lâchera rien. Il faut du rendement, que diable ! Six pour cent ? Une misère ! Et il y a sûrement des gens pour garder leur Livret de Caisse d'Epargne à 0,75% !!!

Pour mémoire, on peut se reporter à la formule r>g (dans Piketty), où l'auteur voit la contradiction principale du capitalisme actuel : plus le rendement privé du capital (r) dépasse le taux de croissance (g = production + salaires), mécaniquement, plus les écarts de richesse tendent à devenir vertigineux. Quand on a un tel rendement, son bénéficiaire peut être considéré comme un véritable rentier, nous dit Piketty qui, par-dessus le marché, voit dans la logique de ce mécanisme un tonneau de poudre qui n'attend que l'étincelle pour libérer d'un coup toute la violence sociale et politique qu'il contient.

Si l'on sait que le taux de croissance mondial actuel se situe autour de 3%, des rendements de – soyons modeste – 10%, on voit que la machine infernale est en route. Ci-dessous, une idée de la chose : on y voit que le 1% le plus riche a capté près d'un tiers de la croissance mondiale, et que le 1% de ce 1% a vu son revenu réel croître de 250% de 1980 à 2016. Les quatre derniers points de la courbe répartissent ce dernier centile en divisant chaque fois par dix (1%; 0,1%; 0,01%; 0,001%) ce qui explique l'envol brutal à la toute fin : injustice faite par les très-très-très-très riches aux très-très-très riches !

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques,bernard maris,paul jorion,économistes atterrés,georgius en revenant de la revue,hcr,cicr,ccfd,unicef,msf,anne fretel,france culture

La démonstration que fait le rapport des cent économistes complète et renforce encore – si c’était nécessaire – le fait (montré par Piketty dans son ouvrage) que les écarts de richesse entre les catégories sociales, si l’on pouvait à bon droit les considérer comme plus acceptables de 1945 à 1975, sont aujourd'hui des abîmes de plus en plus profonds. Et que les sommets himalayens atteints par les inégalités dans la période qui a précédé la guerre de 1914 commencent de nouveau à apparaître dans les lunettes des observateurs actuels, même s'ils n'ont pas très bonne vue. Piketty montre qu'il n'y a pas que la révolution bolchévique de 1917 à avoir fait des dégâts chez les nantis de Russie (et les emprunts russes, au fait ?) : la guerre de 14-18 a fait beaucoup de mal aux patrimoines, et est pour quelque chose dans une certaine égalisation des conditions après 1918. Qu'adviendrait-il demain, si une guerre ... ? Non, n'y pensons pas.

Le vrai, c'est que, partout dans le monde, est apparu un creusement des inégalités de richesse (revenu + patrimoine), et que le creusement s’accélère. La violence universelle n’est désormais plus très loin, tant il est vrai que l’instabilité est porteuse d’incertitudes, de ferments de haine, de risques et de menaces. Tant il est vrai que toute société, qui a pour but premier de « persévérer dans son être », comme dit je ne sais plus qui, craint comme la peste les facteurs d’instabilité. Or rien n’est plus facteur d'instabilité que l'avidité et l’esprit de compétition : la quête de l’illimité est en soi une instabilité dévastatrice, parce qu'elle prolifère à la façon d'un cancer.

Pour cela, un seul mot d’ordre : racler l’argent partout, jusqu’au fond des tiroirs qui étaient vides jusqu’à ce qu’on les fabrique (ce qu’on appelle des « bulles »). Pour cela, une seule recette : puisque tout a un prix, donc que tout a un coût, il faut obliger les gens à payer pour tout. On va donc privatiser tout ce qui existe, à commencer par tout ce qui ressemble de près ou de loin à du « bien commun », à du « service public », et éliminer du même coup tout ce qui était gratuit, donc pas « rentable ». Autrement dit privatiser jusqu’à l’Etat, en sauvegardant au moins quelques fonctions « régaliennes », pour la façade. Tout doit produire du rendement.

C’est par exemple la logique managériale et comptable appliquée au système de santé français et autres joyeuses trouvailles : demandez aux personnels hospitaliers ce qui est advenu avec le paiement à l'acte. Demandez-leur tout le bien qu'ils pensent de la loi HPST de Bachelot, voulue par Sarkozy, qui calque le fonctionnement de l'hôpital sur celui de l'entreprise, y compris l'objectif de productivité. C’est aussi le projet envisagé par Bercy, en vue de la prochaine instauration de la retenue à la source, de confier au privé les futures instances d’appel qui, selon toute selon toute probabilité, ne chômeront pas. Et il semblerait qu'on réfléchisse en haut lieu à la meilleure façon de déléguer à des instances privées la perception des amendes routières liées aux radars automatiques. C'est encore l'arrière-pensée grosse comme une montagne de Macron quand il pense à la SNCF.

Je pense encore aux fameux PPP (Partenariats Public/Privé) mis au point du temps de Sarkozy (encore lui, toujours aux premières loges pour les privatisations, mais Lionel Jospin fut aussi très fort en la matière, eh oui, la privatisation de l'Etat a déjà une longue histoire derrière), destinés à siphonner l'argent public sur la longue durée, comme on le voit au nouveau Palais de justice de Paris, dont Bouygues le constructeur sera le propriétaire, et l'Etat français locataire très onéreux aux dépens du contribuable (2,4 milliards d'euros en fin de parcours) pendant très longtemps. N'oublions pas le bradage au privé, par le tandem Chirac-Villepin, de la gestion des autoroutes et, par-dessus tout, de l'énorme manne des péages, qui a singulièrement raccourci le trajet entre la poche des usagers et le coffre-fort des actionnaires. 

N'oublions pas non plus les grands monopoles d'Etat (PTT, EDF, etc. : ce qu'on appelait les services publics, qui faisaient notre fierté à juste titre), trésor que la France a étourdiment consenti à déposer sur l'autel de l'absurde « concurrence libre et non faussée » de l'Europe mercantile, démantèlement exigé par les traités signés sans discontinuer depuis le début (traité de Rome, 1957). Combien de Français étaient au courant de la destruction future au moment des signatures ? Combien de responsables ont tout fait pour maintenir les Français dans une ignorance complète ? Combien de Français, sachant cela, auraient voté "oui" si un référendum avait été organisé avant les signatures ? J'aimerais pouvoir parier que le "non" aurait été franc et massif.

Car c'est quoi, l'Europe promise ? Cela commence par la "concurrence libre et non faussée". Des foules de "spécialistes" en vantent les mérites, comme facteur d'égalisation des conditions de vie et d'augmentation du pouvoir d'achat. C'est évidemment "l'intérêt bien compris des populations" puisqu'elle est censée faire baisser les prix. Une preuve éclatante des bienfaits de la chose est apportée par le rapport des 100 économistes, qui nous disent d'une part qu'il y a beaucoup de pauvres dans les pays riches, et d'autre part que les écarts de richesse semblent repartis pour atteindre les sommets qu'ils occupaient au début du 20° siècle. Moralité : si les "spécialistes" n'existaient pas, il ne faudrait surtout pas les inventer.

Accessoirement, on apprend aussi que la Grande Privatisation de Tout (GPT) s'opère toujours en tenant compte, soyons-en sûrs, de "l'intérêt bien compris des populations", comme nous le montre de façon aveuglante l'élimination définitive de l'idée même de gratuité. Et comme le prouve (s'il fallait une preuve) la dernière statistique parue (hier) sur les 500 personnes les plus riches du monde : en capitalisation boursière, leurs fortunes ont gagné 23% en un an. Pas comme le Smic. Bon, c'est vrai, la Bourse peut encore connaître un énorme krach, il n'empêche que Jeff Bezos (Amazon), premier de la liste, ne refuse pas les dividendes colossaux que lui rapportent ses actions. 

La Bourse est magique : chez elle, les obligations ne créent pas d'obligation, puisqu'elles rapportent, et les actions n'ont pas besoin de l'action pour faire de même.

Comme dit (en substance) le jeune juif de La Vérité si je mens (1er épisode), celui qui a une Rolls-Royce rose, si je me souviens bien : « Pourquoi tu veux que je bosse ? Je gagne un paquet juste en respirant ».

Voilà ce que je dis, moi.

Note : nul doute que l'Etat-entreprise, l'Etat "libéral" souhaite se délester de toute une série de tâches qui relèvent pourtant de son autorité, mais qu'il considère comme des charges et comme des coûts. C'est inquiétant, mais quand on regarde la longue durée, on se rend compte que c'est une "tendance lourde". Quelle est la forme de l'Etat qui se mitonne dans les bureaux de la haute fonction publique et dans les ministères ? Vous verrez bien, manants ! Fi donc ! Passez au large ! Place ! On commence cependant à en avoir une petite idée : ça se fera sans les principaux concernés.

Note ajoutée le 7 avril : j'ai entendu hier dans l'émission La Grande table une spécialiste du saint-simonisme, Juliette Grange, formuler ainsi l'intention de Macron au sujet de l'Etat, que je trouve d'une justesse admirable : « Macron se sert des moyens de l'Etat pour affaiblir l'Etat ». Le peuple n'a pas fini de maigrir (à tous points de vue) : les puissants n'ont plus besoin de lui.

vendredi, 06 avril 2018

3-LA PLANÈTE DES RICHES

 28 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (15).

3/5

Violence écologique et violence économique.

Sur les vraies inégalités, les cent auteurs du rapport n’y vont pas de main morte. Ils ont étendu à tous les pays la collecte – déjà copieuse – des données rassemblées en 2013 par Thomas Piketty dans son magistral Le Capital au XXI° siècle, à l’exception de ceux, souvent africains, où les données sont difficiles à obtenir, quand elles existent. Je ne fais d’habitude guère confiance aux économistes, tout au moins à la foule écrasante de ceux qui décrètent que leur discipline ressemble en tout à la physique, à la chimie ou à l'astrophysique, et qui voudraient bien déguiser l’économie en science exacte.

Cette masse d’imposteurs fait simplement abstraction de cette vérité : rien de plus politique que la « science » économique, puisque toutes les théories sont porteuses de choix de société, que les choix de société s'opposent, et parfois violemment, comme ils l'ont toujours fait dans l'histoire, et qu'on ne peut en aucun cas éliminer les rapports de forces qu'ils supposent. Ce sont ces rapports de force qui font qu'aucune théorie n'est en mesure de rendre prédictibles les faits économiques : c'est qu'ils fabriquent l'histoire sous nos yeux, et bien malin qui pourrait dire comment elle tournera. Les économistes qui veulent à tout prix détacher les mécanismes économiques à l'oeuvre de la réalité des rapports de forces au sein des sociétés et entre les sociétés sont de vulgaires malfaiteurs.

la planète des riches,lutte contre les inégalités,laurent joffrin,journal libération,journal le monde,warren buffett,gérard filoche,parti socialiste,benoît hamon,crif,érinnyes,twitter,journalistes,ultralibéralisme,boris vian,une bonn'paire de claque,écologie,pierre bourdieuthomas piketty,le capital au 21° siècle,cahuc et zylberberg le négationnisme économique,15000 scientifiques

Cahuc et Zylberberg (Le Négationnisme économique), qui traitent de négationnistes leurs "collègues" qui parlent d' « économie politique » (Bernard Maris, Paul Jorion, Thomas Piketty et autres "économistes atterrés" ou "hétérodoxes"), sont les premiers coupables du négationnisme qu'ils dénoncent. Ils nous font le coup de l'arroseur arrosé ! Quoi qu'il en soit, que 100 économistes parviennent à se mettre d'accord est déjà une performance en soi. Comme le dit l'économiste Anne Fretel ce matin sur France Culture, le consensus entre collègues n'arrive que par exception : il suffit qu'il y en ait quatre autour de la table pour que la vaisselle se mette à voler (ça, c'est moi qui l'ajoute). Alors pour une fois que 100 économistes décident de marcher ensemble, saluons cette manif d'un nouveau genre ! 

Comme les 15.000 scientifiques récemment qui criaient : «  Au feu ! » à propos du climat, les 100 économistes, sur les inégalités, crient : « Au fou ! ». Il serait d’ailleurs intéressant de mettre les deux démarches bout à bout, tant elles font résonner les mêmes tonalités inquiétantes. Car après tout vous avez sous les yeux un bon schéma logique : les scientifiques vous décrivent, avec rigueur professionnelle, des phénomènes qui se produisent dans la réalité : ils constatent des faits. Des faits qui sont les conséquences de causes.

Or que font les 100 économistes dans le rapport qu'ils publient ? De leur côté, ils vous expliquent pourquoi on en est arrivé là : ils analysent justement les causes de ces dégâts faits à l'environnement et à la nature, désignant par leurs conclusions, sans même avoir besoin de le dire, les responsables de la situation. Constat, cause, je laisse de côté le chapitre des solutions, toutes aussi pertinentes et sensées les unes que les autres, mais toutes débarrassées de l'insupportable poids des choses réelles : « Dis, Toto, c'est bien joli tout ça, mais comment on fait ? ». 

Bon, pour ce qui est des faits et des causes, là au moins on est sûrs. Incroyable, pour une fois, les sciences "dures" et l’économie sont d’accord. Elles sont même complémentaires : la violence physique faite à la planète ressemble à la violence économique faite aux hommes, et les deux se conjuguent pour promettre le pire. Continuer comme ça tient du suicide : assez lentement pour que la chose échappe à l’attention du plus grand nombre, mais assez incontestablement pour que le pire ait le plus de chances de se produire.

Le Monde, en publiant à quelques semaines de distance le rapport des économistes et le cri d'alarme des scientifiques (voir ici même du 16 au 19 novembre, sous le titre "L'humanité en prière", billets remis en ligne du 26 au 29 mars 2018), invite à considérer ce bel ensemble de données comme un tout cohérent, alors que d'habitude, la science ne se mêle pas d'économie. Pas plus que l'économie ne se mêlerait des affaires de la science, si elle n'avait pas une tendance de fond à mettre de beaux habits de rigueur méthodologique pour faire croire qu'elle a obtenu le diplôme qui permet de la ranger parmi les sciences exactes. De toute façon, l'économiste se mêle assez rarement de physique nucléaire. Ce qui reste, c'est que des démarches de sciences dures et d'économie convergent. Peut-être est-ce la première fois ? 

Sciences dure (écologie, biodiversité, ...) / Economie (rapports de forces, ...) : en finir avec cette division artificielle du travail permet précisément d'en mettre en évidence la logique globale : l'accroissement vertigineux des inégalités tel qu'il se produit aujourd'hui est évidemment à mettre en relation immédiate avec les divers aspects de la destruction de la nature sous les coups de l'appétit gargantuesque des modes de vie des pays développés (et émergents, en attendant les autres). Dit en d'autres termes : ce sont les résultats des activités observées par nos 100 économistes qui ont provoqué le cri d'alarme des 15.000 scientifiques. Une fois n'est pas coutume, les sciences exactes et l'économie se trouvent complémentaires.

Le pillage des ressources se joint, sans doute pour en finir plus vite, à la rapacité de quelques consortiums déjà richissimes, qui hurlent dès qu’il s’agit de partager (« il ne faut pas nuire au climat des affaires »), de payer des impôts aux Etats redistributeurs (« optimisation fiscale »), d'en finir avec les paradis fiscaux (dont les Etats eux-mêmes, qui utilisent leurs "services" pour les transactions "sensibles", ne sont pas près d'organiser l'élimination), d'assainir le système bancaire international (séparer banques d'affaires et banques de dépôt) ou de poser des limites ("régulation") à la frénésie d'industries gourmandes en ressources.

Sur trois jours (15/17-12-2017), le journal Le Monde fait du rapport des économistes un compte rendu détaillé, bourré de graphiques parlants. Ils disent en gros que les inégalités se sont tellement creusées qu’ils craignent désormais une déstabilisation des sociétés dont les structures institutionnelles sont établies. Et des sociétés fragiles, ce n’est pas ce qui manque.

Cela n’empêche pas Laurent Joffrin de se féliciter, dans son papier, de ce que l’Europe apparaisse quasiment comme un modèle de vertu. On est content pour lui, et l’on a envie dans la foulée de lui demander l’adresse du fournisseur de ses verres de lunettes. Il y a lieu selon lui d’aller « gais et contents » « voir et complimenter », non pas l’armée française ("En revenant de la revue", par Georgius), mais les pays européens qui, comme un village breton, résistent encore et toujours à l’envahisseur, ultralibéral et financier cette fois. Drôle de résistance quand même, est-on en droit de suggérer.

Joffrin, en particulier, sait gré à nos riches d’Europe de modérer leur voracité. Il les remercie de se montrer aussi raisonnables : les 10% les mieux lotis ne captent en effet, rendez-vous compte, que 37% du revenu national. Bel effort. Grands seigneurs, ils laissent 63% de ce même revenu national à 90% de va-nu-pieds qui ne le méritent sans doute pas. Et certains auraient le culot de s’en offusquer ? De crier à l’injustice sociale ?

En gros, il nous dit que ça pourrait être pire. Ben oui, quoi, un gros tiers du magot national pour un dixième de la population, quoi de plus égalitaire ? Vous voudriez vivre au Proche-Orient, où les 10% de nababs, poussahs et vizirs confisquent 61% de l'argent qui rentre ? Aux Etats-Unis (54%) ? Soyons sérieux : merci à nos riches ! Oui, ça pourrait être pire. En définitive, si l'Europe peut paraître vertueuse en la matière, c'est uniquement par un bel effet de contraste. Tous les manuels de zoologie sont d’accord : le Joffrin domestique est un animal heureux, quoi qu’il arrive. Peu importe à ses yeux que l’Europe devienne de plus en plus inconsistante au plan international, pourvu qu'elle reste un havre égalitaire (avec neuf millions de pauvres en France et treize en Allemagne).

Mais laissons Laurent Joffrin à sa niaiserie professionnelle. Faisons-lui juste remarquer que le ton adopté fait fi avec un aplomb grandiose des conclusions tirées de leur rapport par les économistes eux-mêmes, à commencer par le gros titre de une adopté par Le Monde pour introduire le thème : « Inégalités : enquête sur un fléau mondial ». Je lis bien, c’est écrit « fléau ». Je répète : le Joffrin domestique est un animal heureux. Il tombe peut-être assez de miettes de la table pour pour qu'il se taise et continue à ronronner.

0TITRE.jpg

01TITRE.jpg

Essayons d’être un peu sérieux. Je me souviens d’un titre du Monde diplomatique, peut-être à l’époque où j’étais abonné : « Les riches n’ont plus besoin des pauvres ». Impossible de retrouver la date précise, ça devait être au cours des années 1990. En tout cas ça remonte à loin. Mais si ce que le titre affirmait était déjà vrai, ça l’est encore plus vingt ans après. Car cela s’aggrave : on peut dire qu’aujourd’hui les riches ont largué les pauvres, abandonnés à leur sort. Salauds de pauvres : débrouillez-vous ! Les 500 personnes les plus riches du monde en 2017 vous saluent bien, du haut des 23% d'augmentation de la valorisation boursière de leurs avoirs en un an.

Comptons pour du beurre les rustines humanitaires, dont la fonction n’est pas d’agir sur le cours des choses, mais de panser dans l’urgence les maux les plus criants, les plaies les plus béantes, les conséquences les plus voyantes de l'actuelle marche du monde vers son destin promis, l’urgence étant le moteur et le carburant unique de leur raison d’être et de leur argumentation (« Mais il faut bien faire quelque chose ! On ne peut pas rester là à ne rien faire ! », voir ici, 25-10-2016, "thermomètre humanitaire").

Faisons, faisons, faisons donc ! Surtout ne nous fatiguons pas de faire, faire et faire : de nouvelles plaies s'ouvrent tous les jours, combien se referment ? Quand pourra-t-on supprimer les camps de réfugiés ouverts depuis parfois des dizaines d'années ? Est-ce en faisant, faisant, faisant de l'humanitaire ? En général, tant qu'on n'agit pas sur la cause d'un fait, il a des chances de se reproduire ou de perdurer : face aux ouragans, tornades et typhons, dus à l'augmentation de la température de surface des océans, on peut construire des digues et des protections, mais il paraîtrait qu'agir sur le réchauffement lui-même ne serait pas inutile, si toutefois il en est encore temps. Et ça commence à se savoir, mais. L'action humanitaire a un côté désespéré.

Je ne critique pas : je me contente de mesurer les malheurs du monde à l’aune humanitaire, étant entendu que plus on entend sur les ondes les sigles « HCR, CICR, CCFD, UNICEF, MSF » et autres ONG ou associations caritatives, plus ça veut dire que l’état du malade empire. Eh oui, si l’état d’urgence humanitaire s’aggrave et se généralise, c’est que l’état du monde est de plus en plus préoccupant, c’est aussi bête que ça.

Et selon les informations (entre beaucoup d'autres, l'appel de 15.000 scientifiques ou le rapport de 100 économistes), ce n’est pas près de s’arranger.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 05 avril 2018

2-LA PLANÈTE DES RICHES

 

27 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (14).

2/5

Egalité : la première ... et puis toutes les secondes.

La gauche cosmétique, sous son nez rouge et avec son couteau en carton entre les dents, a pris sa carte au parti capitaliste, adhère pleinement à l’économie de marché et a cessé de lutter contre les vraies inégalités. Même qu'il y a de vrais économistes (ceux qui gardent dans leur discipline sa facette éminemment politique) qui émergent pour donner un peu de publicité à une vérité qui aurait été jugée scandaleuse il n'y a pas si longtemps. Certains appellent ça une conversion, d’autres un reniement ou une trahison. Cela s’appelle aussi, en termes politiques, la droite.

Mais attention : « progressiste », cela va de soi. L’ultralibéralisme "gauchiste" (guillemets à cause du flou de cette "gauche") rejoint ainsi l’ultralibéralisme économique. Un seul principe les réunit : la dérégulation absolue, c'est-à-dire la destruction de toutes les normes – dans le commerce ou dans les mœurs – et de tous les critères de jugement. Tout doit être possible. Leur mot d’ordre : « Il est interdit de m’interdire quelque chose ». C’est mai 68 réactualisé : « Jouir sans entraves ! ». Aux uns le commerce et la finance, aux autres les mœurs et la police quotidienne au ras du bitume.

C’est fini, l’égalité à la grand-papa. Il faut lui donner un coup de jeune en la conjuguant au pluriel. Car l’égalité a fait des petits. Foin des inégalités sociales, dénonçons les inégalités sociétales ! Il convient de promouvoir désormais des égalités partielles, des égalités particulières, des croupions d'égalités, tout plein d’égalités spécifiques, un ramassis touffu d’égalités éparses qui se bousculent, se tirent la bourre, se courent après pour arriver sur le devant de la scène et briller enfin pour faire reconnaître dans la loi la légitimité de leurs justes revendications et le châtiment pour ceux qui les bafouent (handicapés, musulmans, noirs, femmes, homosexuels, arabes, etc. ad libitum). Dernière trouvaille en date : l’inénarrable (et illisible) « écriture inclusive ».

C'est la très vieille technique du chiffon rouge ("rideau de fumée" n'est pas mal non plus, même si la réalité marine et militaire de la chose ne dit plus rien, concrètement, à personne), qui permet à des gens mal intentionnés, en suscitant des "débats de société" en phase avec l'air du temps, de faire oublier l'essentiel, la question qui englobe et conditionne les autres : la question des conditions globales qui sont faites à l'humain, à commencer par les conditions matérielles.

Il y en a que ça arrange, de voir la piétaille se chamailler sur des thèmes qui leur garantissent une tranquillité à toute épreuve. Ils sont même prêts à mettre l'huile qu'il faut à l'endroit où le feu ne demande qu'à prendre : les gens pris dans le gras de la masse ne deviennent dangereux pour leurs intérêts que s'ils se liguent une bonne fois. Ce n'est pas demain la veille : selon toute vraisemblance, leurs intérêts n'ont pas de mouron à se faire. Parler de l'égalité homme-femme, du sexisme, de l'islamophobie, de l'antisémitisme, du racisme ou de la tolérance, ça permet aux gens sérieux de parler affaires sans être dérangés. Les foules qui s'intéressent à la guerre des sexes, à la guerre des religions, à la guerre de la normalité, à la guerre des cultures (les médias et les réseaux sociaux raffolent de ces affrontements) laissent une paix royale aux gens riches, et qui entendent bien le rester en se dotant de tous les moyens pour accroître les écarts de richesse.

C’est quoi, les vraies inégalités ? Pour faire simple, je réponds : celles qui touchent les conditions concrètes, objectives, matérielles de la vie. Ce n’est pas la même chose, j’espère, que celles qui concernent les modes de vie et les relations entre les individus ou les groupes, forcément empreintes de subjectivité et de toutes sortes d’affects (émotions, sentiments, désirs, frustrations, agressivités, tendresses, culpabilités, etc.).

Si on laisse la bride sur le cou aux subjectivités, si on laisse libre cours aux affects, on a toutes les chances d’instaurer pour longtemps la loi de la rancœur, de l’hostilité, de la haine et du règlement de compte entre les gens. Tout le monde a quelque chose à reprocher à quelqu’un, tout le monde a quelque chose à réclamer. Personne n'est « l'ami du genre humain » (le grand reproche d'Alceste à Philinthe au début du Misanthrope). Un critère objectif est nécessaire. Tenir compte des vraies inégalités tangibles est garant d’une certaine pacification des relations. Il est moins nécessaire de lutter pour l'égalité que contre l'inégalité des conditions : pas le communisme, mais des mécanismes d'une redistribution raisonnable des richesses produites. Ce qui est sûr, c'est que plus une société est inégalitaire, plus elle est régie par la violence.  

Or le déplacement de la gauche vers la « gôche », c'est-à-dire les yeux fermés sur la montée des inégalités, fait que le règlement de compte se répand. C’est ce qui est en train de se passer et que nous constatons jour après jour : la pression de plus en plus audible et visible des revendications spécifiques de groupes particuliers, a fait entrer la France dans l’ère de « la société de la plainte », où ceux qu’on entend le plus sont, de deux choses l'une, soit des plaintifs, soit des plaignants. Les uns implorent la pitié, les autres portent plainte. Dans un cas on réclame une indemnisation, dans l’autre des dommages et intérêts. Dans les deux, on est intouchable. C’est à qui sera, plus que les autres, victime d’un préjudice. Malheur aux malheureux qui ne sont victimes de rien : ils n’existent pas.

Dans la société de la plainte, les vraies inégalités passent à la trappe. Dans la société de la plainte, pendant que les bisbilles sociétales font diversion et qu'on s'invective entre  hommes et femmes, entre musulmans et chrétiens, entre handicapés et normaux, entre homos et normaux, entre blancs et noirs, entre Arabes et Européens, du moment qu'on a du débat de société à se mettre sous la dent, les plus riches s'enrichissent, achètent des tableaux hors de prix, jouent à la bourse, et mènent, somme toute, une existence pépère.

Dormez en paix, maîtres du monde. Dans la société de la plainte, le sommeil satisfait des puissants n'a jamais été aussi satisfait et puissant.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 04 avril 2018

1-LA PLANÈTE DES RICHES

26 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (13).

1/5

Contre les inégalités, mais lesquelles ?

Le monde va de mieux en mieux. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Laurent Joffrin dans un éditorial du « journal » Libération, vous savez, cet organe des rats de la gauche sociétale qui ont quitté le navire de la critique du capitalisme pour la barque de la critique des mœurs et de la promotion des « libertés individuelles ». Plus personne hormis la gauche gesticulatoire et postillonneuse (Mélenchon, Hamon, etc.) ne s'oppose sérieusement au système marchand tel qu'il est. Tout le monde a baissé pavillon et admis la conclusion du milliardaire américain Warren Buffett (si ce n'est pas George Soros) après la chute de l'empire soviétique : « Les riches ont gagné la guerre ». Il n'y a plus aucun frein pour modérer la furie de la locomotive de l'argent.

Pour ne pas défunter, pour continuer à croire qu'elle peut se prétendre « degôche », pour s'accrocher à ses rêves vermoulus de lendemains meilleurs, « la gauche » a mis une chemise propre et un accent circonflexe sur son "o", et elle a changé de boussole, de cheval et son fusil d'épaule. Elle est passée de la lutte des classes à la lutte des « identités » et des « minorités », important servilement des Etats-Unis toutes sortes de problématiques spécifiquement américaines (un exemple parmi d'autres : combien de noirs en France sont abattus de huit balles dans le dos dans leur jardin par la police ?).

Elle a enfourché la monture des relations entre les gens, entre les sexes, entre les religions, sur la base de critères nouveaux, comme le "respect", l' "antiracisme", la lutte contre les "discriminations" ou l' "intolérance", répandant de ce fait même un nouveau type de féroce intolérance, de type policier. Cette nouvelle « gôche » a continué à traquer la domination, mais une domination mieux circonscrite, plus "ciblée", plus "foucaldienne", du nom célèbre d'une sommité du "combat" des "minorités" contre les normes, la hiérarchie des valeurs (forcément arbitraire, n'est-ce pas).

Elle a cessé de s'attaquer à ceux qui détiennent le vrai pouvoir, je veux parler de l'argent, pour s'attaquer à ceux, y compris au plus bas de l'échelle sociale, détiennent injustement un "pouvoir", tout symbolique celui-là. C'est une cible tellement plus commode : militantes féministes, militants homosexuels (le film 120 Battements par minute – une propagande homosexuelle de plus – est entré dans la chair de la société comme dans du beurre mou), militants islamophiles, militants noirs (victimes du "racisme d'Etat", selon Rokhaya Diallo), militants de, militants pour, etc. 

Cette « gôche », aidée en cela par la créativité conceptuelle de sociologues influents (des « scientifiques », on est prié de ne pas en douter), a laissé tranquilles les vrais détenteurs du pouvoir, pour s'en prendre à un seul de leurs traits communs : le masculin. L'équation est aveuglante d'évidence et de simplicité : pouvoir = masculin. Un esprit rassis pourrait trouver superflu, voire nuisible d'accoler quelque adjectif qualificatif que ce soit ("masculin" ou autre) au mot "domination", mais on nous dit qu'il s'agit de circonscrire le problème. Grâce à Pierre Bourdieu, voilà qui est fait : on parle donc de "domination masculine". Désormais, fini les grandes remises en question de la puissance en soi des ploutocrates : à n'en pas douter, ce sont des hommes. Dès lors, rien n'est plus important, d'une part, que de déboulonner les statues viriles et, d'autre part, que de « recréer du lien social » et de promouvoir le « vivre ensemble » : c'est plus facile. C'est là qu'il est, le « progressisme », et nulle part ailleurs.

La « gôche » s'est faite sociétale, c'est-à-dire cosmétique, inodore et incolore, quoiqu'assez discrètement (en fait, pas tant que ça) autoritaire (aidée en cela par maints ajouts au Code Pénal). Et bien sûr totalement inoffensive en ce qui concerne les vraies causes : la gauche de gauche a avoué sa défaite. Plus personne pour défendre les laborieux. Les syndicats (je devrais dire : les hautes autorités syndicales, parce que la base, elle, ...) ? Ils se sont tellement compromis avec les puissants de l'Etat et de l'Entreprise pour cogérer le système dans une bonne entente au temps des vaches grasses, qu'ils se sont finalement disqualifiés aux yeux de ceux qui triment. Les laborieux sont en réalité laissés à eux-mêmes et au bon plaisir des majestés modernes. Etonnez-vous ensuite qu’ils se laissent enivrer par les senteurs Marine.

La « gôche » a mis en place une vigilance sourcilleuse pour observer comment les individus se comportent avec les autres, et attaquer les récalcitrants qui regimberaient devant la "solidarité", le "respect", la "tolérance", l'humanitarisme et le multiculturalisme. Les gens de cette "gôche" dévoyée forment les rangs serrés de la police des mœurs, du langage et de l'expression libre des idées. La valeur cardinale et sacrée qui sert de boussole à cette « gôche » est la défense inconditionnelle des « droits des individus » et ce, quelles que puissent être les conditions générales faites par ailleurs aux humains par le dit capitalisme, qui continue comme avant à ratiboiser ce qui survivait, dans les pays industrialisés, des modestes conquêtes des travailleurs (qui ont plus ou moins embourgeoisé la classe ouvrière), et à mettre la planète en coupe réglée.

A cet égard, le rapport sur les inégalités publié par une centaine d’économistes, dont Le Monde rend copieusement compte sur trois jours (15/17 décembre 2017), est sans ambiguïté : les choses s’aggravent diablement. Mais l’économie furieuse d’un marché furieusement dérégulé peut réduire l'individu à ses valeurs marchandes de performance, de productivité et de rentabilité, le « journal » Libération, Laurent Joffrin en tête, estimera que le monde va de mieux en mieux, aussi longtemps que les « droits des individus » ne cesseront de progresser, grâce à la dénonciation méticuleuse de la moindre atteinte à ceux-ci (lutte contre les « discriminations » et les « stigmatisations »), et au zèle de militants associatifs plus vigilants que Cerbère et souvent plus hargneux que Mégère en personne, cette sœur haineuse d’Alecto et Tisiphone.

Un seul mot d'ordre, peut-être inspiré des méthodes éprouvées mises en œuvre par le CRIF : « On ne laisse rien passer ». Sous-entendu : « Il ne faut pas laisser passer la plus petite occasion de faire parler de nous : c'est pour défendre la cause ». Pour cela, veille internet permanente, surveillance des "réseaux sociaux" (touiteur, fesse-bouc, etc ..., comme Gérard Filoche vient d'en faire les frais, sous prétexte d'antisémitisme), chaîne d'alerte, entretien de relais médiatiques : un boulot à plein temps. Quand on fait dans le sociétal, on n'est pas des feignants.

Le « Progrès » se mesure exclusivement, selon eux, au caractère indéfiniment extensible des « libertés individuelles ». Cette extension se mesure à la force, à la virulence et à l'intensité, c'est-à-dire "à l'audience médiatique" des oppositions ("homos" contre "manif pour tous", Charlie Hebdo contre Médiapart, etc.) qui s'efforcent de lui mettre des bâtons dans les roues. Les journalistes courent derrière ce genre de face-à-face comme des ânes derrière la carotte : l'actualité en prend soudain des saveurs moussantes tout à fait roboratives. Pour neutraliser et disqualifier toute velléité d'opposition, la recette est désarmante de simplicité : rebaptisez-la illico du doux nom de « phobie ». Vous êtes femme, juif, handicapé, musulman, homosexuel, noir (rayer les mentions inutiles, ajouter celles qui ne figurent pas), utilisez le mot « phobie » et observez : ça fait taire. C'est le but : faire taire.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : texte longuement révisé.

mardi, 03 avril 2018

LE RÉFUGIÉ SERA LE GENRE HUMAIN

Ils ont raison : laissons Macron détruire la SNCF. Laissons les ultralibéraux instaurer au plan mondial la "concurrence libre et non faussée", la dictature des marchés, la privatisation généralisée des services publics et de tout ce qui était commun, la compétition de tous contre tous, le règne de la force et de la logique économiques. Il faut que l'humanité devienne enfin une machine efficace, capable de "cracher du cash" comme un jackpot de machine à sous, mais sans cette maudite imperfection qu'on appelle le hasard. Les riches seront des rentiers, les pauvres seront de pauvres diables de plus en plus pauvres, qui erreront sur la planète à la recherche d'un peu de nourriture et d'abri. Un programme riche en potentialités de développement : excellentes perspectives donc pour l'industrie de l'humanitaire. Champagne, MSF ! Champagne, CCFD ! Champagne Human Rights Watch ! (ajouté le 3 avril)

 

17 décembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (12).

LE RÉFUGIÉ SERA LE GENRE HUMAIN

(air connu)

Rien ne se perd, dit-on. Le « Réfugié » moins que tout le reste. Plus vous avez de réfugiés, mieux les affaires se portent. Enfin, pour certains. Disons : pour certaines entreprises. Disons : pour Logistic Solutions, entreprise basée à Brie en Ille-et-Villaine, qui a fourni en 2016 plein de très beaux containers en métal blanc pour loger 1.500 réfugiés de la "jungle" de Calais. « On est là pour faire du business », lance un dirigeant de cette entreprise qui a de toute évidence l'âme altruiste. On l'aurait à moins.

Car le "réfugié" est un créneau porteur, voire un marché d'avenir, qu'on se le dise, porté par la vague de l'effondrement annoncé. Entre les réfugiés politiques, les réfugiés économiques, les réfugiés climatiques, les réfugiés religieux (chrétiens d'orient, yézidis, rohingyas, etc.), les réfugiés volontaires, les réfugiés touristiques, les réfugiés professionnels et tous les autres, l'armée des petits soldats de l'intervention humanitaire ne va bientôt plus savoir où donner de la tête, du cœur, de la main secourable et de l'intention louable. Parole de patrons : il va être de plus en plus juteux d'investir des sommes importantes dans le domaine de l'altruisme international, tant s'annonce prometteur le retour sur investissement. Vive l'effondrement, se dit-on dans les entreprises spécialisées !

C'en est au point qu'il y a des "sommets mondiaux de l'humanitaire" qui s'organisent depuis quelque temps, à l'image de celui qui s'est tenu en mai 2016 à Istanbul, sans doute pour commencer à "structurer le marché" et à se répartir les tâches. On y trouve absolument de tout, du plus humble article de camping ("lampe autorechargeable") jusqu'à la cité de containers, et à la ville de toile livrée clé en main (clé de montage Ikéa cela va de soi). On apprend au passage que le réfugié aime assez le camping, même si c'est parfois du camping très sauvage, y compris dans des endroits peu hospitaliers, dépourvus d'eau et de commodités. 

Il y a douze millions de personnes dans le monde qui vivent en camps de réfugiés. Alors vous pensez si ça vaut le coup de s'y intéresser. La demande a tellement enflé en quelques années de chaos variés et d'effondrements plus ou moins locaux, que les Etats ne peuvent plus suivre et que des organisations aussi puissantes et reconnues que le Haut Comité pour les Réfugiés (HCR) font de la sous-traitance à des entreprises privées (comme Logistic Solutions). 

Il faut dire que le HCR de l'ONU, dont le rôle était de colmater les minces fissures apparues sur les murailles compactes de l'action des Etats, doit désormais, vu l'élargissement des fissures en autant de brèches béantes, prendre en charge des tâches qui relevaient jusqu'alors de la responsabilité et de la souveraineté de chacun de ces Etats. Comme si, trop contents d'échapper aux accusations de maltraitance, le Soudan, la Jordanie, le Kenya, et combien d'autres Etats souverains, se désistaient au profit de la « Communauté Internationale », lui abandonnant une part de leur territoire (à condition qu'elle n'empiète jamais sur ses prérogatives régaliennes). Que ceux qui ne voient pas dans ces démissions de l'action publique une aggravation inquiétante lèvent la main.

Le PAM (Programme Alimentaire Mondial, encore l'ONU), sans doute fatigué de distribuer de quoi nourrir les populations en détresse, a même décidé d'ouvrir deux supermarchés dans le camp de Zaatari en Jordanie. Particularité : ce sont des groupes privés qui gèrent ces établissements. On les imagine sans peine en train de prospecter pour trouver le plus bel emplacement : il s'agit d'optimiser la fréquentation et les profits. La maison fera-t-elle crédit ? A-t-on pensé à la ceinture de barbelés ? Ben oui, quoi : il n'y a pas d'attitude plus anti-commerciale et indésirable qu'un pillage par des bandes de nécessiteux affamés et manquant de tout.

ZAATARI CAMP REFUGIES.jpg

ZAATARI

Il est à craindre qu'on demande prochainement aux 80.000 réfugiés de patienter quelque temps au camp de Zaatari (deuxième plus grand au monde, un aperçu ci-dessus, loin derrière Dadaab au Kenya, qui en compterait 500.000 ; ne parlons pas de Khor al Waral au Soudan, de ... et de ... sans oublier les camps palestiniens : douze rien qu'au Liban, ouverts entre 1948 et 1963, plus de 225.000 "habitants", 1.120.000 si l'on totalise tous les Palestiniens "réfugiés"), avant de retourner chez eux en Syrie. Habitants provisoires de lieux eux-mêmes provisoires, il n'est pas impossible qu'il leur faille un jour considérer comme logements définitifs les containers et les tentes dont la "communauté internationale" leur avait confié la garde pour un temps. On se console comme on peut, en se disant que containers et tentes, c'est tout de même mieux que les cartons de nos SDF et de nos clochards (au fait, qui a dit qu'il ne voulait plus personne à la rue avant la fin de l'année ?).

On est à peu près sûrs en effet que toutes les solutions improvisées dans l'urgence vont durer, et sans doute s'éterniser car, parmi tous les projets que les humains échafaudent pour donner une forme à leur avenir, l'hypothèse d'un chaos – global cette fois – est de moins en moins farfelue aux yeux des gens sérieux. Le camp de réfugiés deviendra peut-être la norme, vu que l'état d'urgence sera l'état normal de l'humanité. Eugène Pottier aurait dit : « L'état d'urgen-en-en-en-ce sera le genre humain » (en rythme, s'il vous plaît). S'il avait vécu aujourd'hui, c'est ça qu'il écrirait. Cela s'appellerait "L'Internationale". Pas sûr que ça fasse un hymne prolétarien.

Face à l'inflation promise des réfugiés – marché à l'expansion potentielle indéfinie – les Etats n'ont plus l'efficacité d'intervention voulue, ni les moyens nécessaires. Soyons juste : les Etats n'ont plus envie non plus. Heureusement, l'entreprise privée est là, fière et brave, pour relever le gant du défi. Fière et brave, mais pas désintéressée. Car l'instabilité mondiale grandissante ouvre d'excellentes perspectives et laisse entrevoir des opportunités inespérées pour qui a un goût très sain, une énergie gonflée à bloc et une intacte volonté d'agir et d'entreprendre. Produit final, fatal et délocalisé de l'instabilité géo-écolo-économo-politique, le réfugié est parti pour former ailleurs que chez lui l'ossature d'un futur système solide, durable et lucratif. 

Dans le mouvement mondial de la Grande Privatisation de Tout (GPT), les Etats se frottent les mains : ça tombe à pic avec la cure d'amaigrissement qu'ils ont commencée dans les années 1970, quand Reagan et Thatcher ont, d'un commun accord, décidé de « réveiller et libérer les énergies et les forces vives en sommeil dans la société » (en français : lâcher la bride aux appétits voraces et à l'enrichissement illimité des riches, on voit ce qu'il en est quarante ans après). Les Etats n'ont qu'une envie : se retirer du jeu, et laisser toute l'initiative aux forces du marché. Inutile de dire que les dites "forces" sont aux anges : le marché de l'humanitaire pèserait déjà aux environs de 20 milliards d'euros. De quoi boucher quelques dents creuses et de voir venir l'avenir avec le sourire.

Avis aux urbanistes visionnaires, genre Oscar Niemeyer (Brasilia) ou Le Corbusier (Chandigarh) : sachant que "le camp de réfugiés sera le genre urbain" (voir plus haut), lequel d'entre vous sera assez inventif et audacieux pour concevoir au meilleur coût le plus beau design pour la future "cité radieuse du Réfugié" appelée à en accueillir le prochain milliard dans les conditions définies par le cahier des charges de l'ONU (contenance, esthétique, confort, déontologie, lumière, commodités diverses, éthique, qualité des matériaux, etc. : ne jamais oublier dans un dossier de faire valoir l'argument de l'éthique, et encore mieux "l'éthique des droits de l'homme") ?

L'altruisme n'a pas de limites. Le monde a le cœur sur la main, à condition que ça rapporte. 

Voilà ce que je dis, moi.

Le contenu et le ton de ce billet, ouvert sur un avenir radieux en même temps que sur un monde meilleur quoique futur, ont été suscités par le compte rendu ("Réfugiés, un marché à part entière") paru dans Le Monde (16 décembre 2017), signé Mathieu Aït Lachkar, du documentaire diffusé dimanche 17 en soirée sur France 5 : "Réfugiés, un marché sous influence", de Nicolas Autheman et Delphine Prunault. 

vendredi, 30 mars 2018

À QUOI ÇA SERT ?

30 novembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (9).

Pour faire suite aux billets du 16 au 19 novembre (L'humanité en prière). 

LA UNE.jpg

Eh bien voilà, les scientifiques s'étaient mis à 15.000, pourtant. Qu'en est-il de ce cri de détresse, quinze jours après ? Qu'est-ce que ça a changé dans la vie quotidienne des gens ? Qu'est-ce que ça a fait bouger dans la tectonique des habitudes installées ?

RIEN !

La vie a repris le dessus. La voix désagréable a été couverte par le flux des nouvelles. On a entendu les journalistes réduire la visite du pape en Birmanie à la simple omission d'un mot tabou dans ses discours (« François, une fois au Bangla Desh, va-t-il enfin prononcer le mot "rohingya" ? », proféré ce matin même ; sous-entendu : "Allez François, vas-y, montre que t'en as, te dégonfle pas, fais-leur la leçon, à ces salauds ! On s'en fout de la réalité concrète du terrain et des problématiques propres à la Birmanie ! Y a qu'un truc qui nous intéresse, nous : les incantations aux droits de l'homme !" Pauvres journalistes, quand même, pauvres caricatures ! Que savons-nous de la Birmanie (Burma en anglais, Myanmar en birman) ? Aung Sang Suu Kyi, ancienne héroïne Nobel de la paix, les militaires sanguinaires, les moines bouddhistes fanatiques et les Rohingyas. C'est un peu court, je trouve, pour un pays de cinquante millions d'habitants et de 135 groupes ethniques).

On a entendu d'autres journalistes, certainement très versés en matière de balistique aéronautique, souligner que l'altitude de 4.500 km. atteinte par la fusée intercontinentale nord-coréenne (trajectoire "en cloche") permettait en théorie à Kim Jong Un d'atteindre, avec une distance de 13.000 km., n'importe quel point du territoire américain (trajectoire "tendue"). On a entendu Emmanuel Macron s'indigner, face à des étudiants burkinabés "anti-impérialistes", que ceux-ci formulent à son adresse une demande relevant en réalité du président du Burkina Faso (« Mais je ne suis pas président du Burkina Faso ! », s'est-il enflammé, avec pas mal de pertinence selon moi).

Ou, si vous préférez, au choix et dans le désordre : des marchés aux esclaves en Libye ; l'offensive de la robotisation dans le secteur bancaire ; les dépassements d'honoraires des médecins ; le criminel croate qui se suicide en plein tribunal, au moyen d'une fiole de poison dont tout le monde se demande comment il se l'est procurée ;

information,journal le monde,stéphane foucart,journalistes,15.000 scientifiques,écologie,sauver la planète,georges brassens,ronsard mignonne allons voir si la rose,ô vraiment marâtre nature,jacques chirac,emmanuel macron,burkina faso,brexit,esclaves libye

l'impossible procès de l'amiante ; la facture du Brexit ; la toute nouvelle Golf Polo (qui "se rebiffe", selon Le Monde !!! Attention les yeux !). Notre attention ne sait plus où donner du cerveau. Et que fait-il, le pauvre encéphale, de cette masse de données que lui déverse notre curiosité pour tout ce qui se passe ailleurs que chez nous, ailleurs qu'autour de nous et ailleurs qu'en nous ? Grave question posée aux individus ordinaires, dans le fond, que celle du "droit à l'information".

Chacun devrait se poser cette question : « Que fait en moi tout ce monde qui n'est pas moi et, surtout, sur lequel je ne peux rien ? ». Chacun devrait se demander ce que ça lui apporte, de savoir sans cesse ce qui arrive, d'un bout à l'autre de la planète, à des gens qu'il ne connaîtra sans doute jamais, en des lieux où il ne mettra sans doute jamais les pieds. Chacun devrait se demander pourquoi tous les médias le bombardent jusqu'à plus faim de tout ce qui n'est pas lui, ses soucis, ses problèmes et, éventuellement, à qui profitent ces entreprises d'oblitération de sa propre existence.

A cause des informations, chacun devrait normalement s'inquiéter de la présence en lui de toutes sortes de parasites exogènes, exotiques, voire exoplanétaires, qu'on lui a jour après jour injectés à haute dose, et qui lui pompent jour après jour de l'attention, quand ce n'est pas de l'empathie (ce mot si chargé de positivité vertueuse aujourd'hui), pour le gaver de quoi, en retour, de ce monde qui défile sous ses yeux fascinés comme sur un écran de cinéma ?

Des substances nourrissantes, vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt, tour à tour ou tout ensemble, de l'émotion, de la compassion, de la culpabilité et je ne sais quels autres chocs à l'estomac (car ce n'est pas au cerveau mais aux tripes, en réalité, que s'adressent ces pseudo-informations que sont les images : rappelons-nous toujours "le poids des mots, le choc des photos") ? En tout cas, certainement un puissant véhicule de propagande (ou, si vous préférez, de manipulation et de formatage des esprits), qui sert à occuper de plus en plus de "temps disponible" dans nos cerveaux.

Oui : que faisons-nous de l'information, ce produit industriel et commercial qui ne nous concerne concrètement et directement que par exception quasi-miraculeuse ? Que change à notre vie d'être au courant de la tragédie des Rohingyas ? Je dirais : rien, sinon un poids supplémentaire à porter, à la rigueur, quand nous rentrons des courses le cabas plein. Mieux : que pouvons-nous en faire ? Comment agir, à partir de ce qu'elle nous apprend, l'information, en dehors du chèque que, bouleversés par les images d'une catastrophe et impatients de manifester notre solidarité, nous envoyons en toute confiance à destination des victimes via des organismes de collecte même pas toujours bien identifiés ?

A quoi nous sert-elle, cette information, tout bien considéré ? Est-ce que chacun d'entre nous n'en sait pas finalement trop par rapport à ce que ses faibles moyens d'agir lui offrent ? A quoi sert de savoir quand on n'a pas de pouvoir sur les choses et les êtres dont nous apprenons les malheurs ? Est-ce que ça suffit à "faire société" ? Est-ce que, vraiment, ça fait du "vivre ensemble" ? Non ! On sait que tout ce qui tape à l'estomac a la durée du feu de paille. On ne peut en faire une structure pérenne. L'émotion ne saurait en aucun cas recoller à elle seule les morceaux de ce qui fut la nation française.  Le 11 janvier 2015, ce puissant cortège du refus qui a martelé en silence les chemins de la France, mais qui n'a pas eu de lendemain, pèse trop sur nos mémoires pour qu'il nous reste une illusion là-dessus.

Le coup de l'émotion, on supporte un moment, on ne peut pas en faire un état de conscience durable, sous peine de devenir fou. Ou mort. Il faut que le cerveau serve à quelque chose de temps en temps, et reprenne ses droits et le volant. A quel nombre infime d'individus capables d'intervenir sur le réel l'information est-elle réellement utile ? Oui, l'information est vraiment, en même temps qu'un spectacle fait pour agglutiner de l'audimat, un savoir inutile au plus grand nombre. Je dirais même nuisible, dans la mesure où, encombré de cet inutile, chacun n'a plus assez de temps ou de disponibilité intérieure pour se consacrer à son essentiel à lui. Est-ce parce qu'on a appris comment vivent les autres, ailleurs, et quelles sont leurs souffrances, que l'on se sent davantage membre de l'espèce humaine ?

Un savoir inutile. On en a un bel exemple avec le manifeste des scientifiques : un gros pavé a donc été jeté dans l'étang de l'actualité. Malheureusement, l'actualité n'est pas un étang : c'est un océan. Le plouf provoqué par la une du Monde, c'est vrai, a fait du bruit pendant deux, trois jours. Et puis quoi ? Les gens vaquent à leur quotidien de travail, de loisir, de routine. Les décideurs vaquent à leur quotidien de travail, de loisir, de routine. Les industriels vaquent à leur quotidien de ... Bref, la planète vaque à ses occupations et s'entête à "regarder ailleurs" pendant que "la maison brûle" (grand geste oratoire de Jacques Chirac à je ne sais plus quelle conférence, autrefois).

L'eau gigantesque du flux des nouvelles s'est refermée sur le pavé (un grain de sable infinitésimal, en fin de compte). Quinze jours après, rien n'a changé ! Le pavé du cri d'alarme a fait un plouf de cri d'alarme ordinaire dans l'océan des informations ordinaires. Son trou dans l'eau s'est refermé (on est loin des "copains d'abord" : « Oui mais jamais au grand jamais Son trou dans l'eau ne se refermait »). On est passé de l'ère du : « Personne n'est irremplaçable » à celle du : « Tout est jetable ».

Qu'est-ce qu'on parie, que le thème – bien ancré dans le "sociétal", lui – des « violences faites aux femmes », des « agressions sexuelles », du « sexisme ordinaire », de « l'égalité hommes-femmes », de « l'écriture inclusive », du « machisme » en général et de la « domination masculine » en particulier, tout ça s'apprête à avoir un impact incomparable sur les consciences, sur les comportements et sur l'état de progressive congélation morale de la société ? Ça, c'est un vrai sujet. Ah que voilà du concernant bien épais ! Le creusement des inégalités entre riches et pauvres ? L'accaparement des ressources ? La dégradation des écosystèmes et de la planète ? Voyons, soyons sérieux : il y a plus important ! On en recausera quand il sera temps ... On a des priorités absolues, que diable : nos valeurs, l'égalité, la non-discrimination, la solidarité, la tolérance, tout ça ...

Pour le moment, il n'y a rien de plus important dans le monde que la « condition de la femme » et tous les péchés masculins qui vont avec, on vous dit. En regardant venir notre fin, entretuons-nous tous, membres de l'espèce humaine. Ce sera plus amusant, plus sportif et, somme toute, plus facile. Et sous le regard satisfait des vrais puissants, des vrais nantis, trop heureux que les masses de gens dont ils fabriquent les conditions de vie oublient que ce sont eux les vrais responsables et passent leur temps à se taper sur la figure entre eux. Inquiets d'une éventuelle « convergence des luttes », ils disent à tous les groupuscules : "Battez-vous, tuez-vous, les enfants, mais ne me faites pas mal". Ce qui cloche, dans la "convergence des luttes", et qui rassure les vrais nantis, c'est le pluriel au mot "luttes". Ça marche toujours aussi bien, "diviser pour régner".

Eh oui, c'est très utile, les luttes parcellaires, pour que la lutte essentielle, la lutte globale disparaisse du paysage et des préoccupations. Après ça, demandons-nous qui a tué la gauche, aujourd'hui morte et enterrée, à la grande satisfaction d'une myriade de petites gauches minables, fermées, égoïstes, communautaristes et concurrentes entre elles. Chacune, dans son pré carré, a confisqué pour son compte l'étendard « progressiste » au bénéfice de ses revendications particulières, et se moque éperdument de contribuer à "éparpiller façon puzzle" le problème central en une multitude de « causes à défendre » qui sont en fait périphériques. 

Personne n'est assez fort, ensuite, pour reconstituer en un tout cohérent la photo ainsi découpée : toutes ces gauches rabougries sont composées de petits boutiquiers qui défendent âprement le stock des denrées spécifiques qui sont leur moyen d'existence. Toutes ces gauches rabougries se soucient de LA gauche comme de leur première chaussette. C'est ce gros mensonge qui l'a tuée, la gauche. Et au passage, ces petits spectacles occupent assez de place à l'avant-scène pour occulter habilement l'accaparement des richesses (huit individus possèdent autant que la moitié de l'humanité) et le massacre de la planète, questions autrement vastes.

Voilà : ce cri d'alarme au sujet de l'environnement et de la Nature n'en était pas un, c'était une information. Parfaitement : juste une information. A peine une virgule dans la masse des données qui circulent. Et comme telle, il a eu le destin des trombes d'informations que régurgite, non : que vomit en permanence l'énorme, l'insatiable, l'inépuisable bouche médiatique (ou je ne sais quel autre orifice) : la poubelle, le soir même. « Ô vraiment, marâtre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir ! ». Le destin de l'information ne diffère guère, dans le fond, de la rose de Ronsard.

Subjugués par le spectacle plein de fraîcheur de l'événement qui surgit à jet continu sur les écrans de nos instants, à peine le nouveau tout neuf est-il apparu que, hormis quelques feuilletons soigneusement entretenus quelque temps par les journalistes (le pape et les Rohingyas en est un), il devient aussitôt le précédent fané du suivant tout neuf qui le pousse vers la déchetterie de nos mémoires. Un savoir éphémère, un savoir avorté (aussitôt mort que formulé), un savoir inutile parce que nous ne pouvons rien en faire. Voilà le destin de tout le savoir élaboré par 15.000 scientifiques, une fois « promu » au rang d' "information". Après ça, demandons-nous gravement à quelle hiérarchie de valeurs obéit notre époque.

De profundis, le cri d'alarme. A dans pas longtemps ! Oh, je ne me fais pas de souci, on se reverra bientôt. Combien seront-ils, la fois prochaine, les scientifiques, à signer la piqûre de rappel, je veux dire l'appel d'urgence numéro n ? Parions : 30.000 selon les organisateurs, 3.000 selon la police. Décidément, j'en reste à cette conviction : tout le monde est au courant de ce qui pend au nez de l'humanité. Tout le monde sait et tout le monde voit. Mais ça ne sert à rien. Tiens, la preuve que ça ne sert à rien, c'est par exemple que le glyphosate vient de repartir bon pied bon œil pour cinq ans en Europe, du fait d'un vote positif de l'Allemagne : il paraît que le ministre (CDU-CSU) avait un compte à régler avec la ministre de l'écologie (Les Verts), et qu'il s'est senti les mains libres du fait des bisbilles dans la formation du nouveau gouvernement Merkel.

Savoir ce qui nous attend tous dans pas très longtemps ne sert à rien ! Allons-y ! Après nous, le déluge ! 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : je me permets de signaler aux éventuels lecteurs de cette "suite" que, par rapport à son premier état (en deux billets de dimensions modestes), elle a pris un sacré embonpoint, comme on le voit à présent, du fait des multiples rameaux adventices que j'y ai greffés, au fur et à mesure que j'ai perçu l'occasion de leur développement. Quand on relit, voyant ce qui "manque", on tente de compléter. J'espère que l'intelligibilité de l'ensemble « n'en souffre pas avec trop de rigueur » (Tonton Georges, La Tondue).  

lundi, 26 mars 2018

L’HUMANITÉ EN PRIÈRE 1

16 novembre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (5).

LA UNE.jpg

LE MONDE, MARDI 14 NOVEMBRE

**********************************

1/4

CHANGER DE MODE DE VIE ?

Ils sont 15.000, cette fois, à avoir signé le message : un gros paquet de lanceurs d'alerte ! En vingt-cinq ans, reconnaissons-le, il y a eu un net progrès : en 1992, ils n’étaient que 1.700. Mais qui ça, « ils » ? Les scientifiques, voyons, et issus de 184 pays ! Et ils alertent sur quoi ? Toujours la même chose : l’avenir de la planète en général, et de l’humanité en particulier, qui leur paraissait déjà dramatiquement bouché il y a un quart de siècle, et pour lequel, aujourd’hui, ils n’ont plus trouvé de mots un peu nouveaux et assez forts pour réveiller encore une fois les attentions endormies et les consciences anesthésiées. Alors ils se sont dit qu'en s'y mettant à 15.000, leur voix aurait plus de chances d'être entendues et porterait plus loin. L’espoir fait vivre, paraît-il.

Car la situation, depuis ce temps (rétrospectivement béni), n’a cessé de se dégrader sur tous les fronts de l’environnement, excepté la couche d’ozone, qui a décidé de cesser de disparaître. Mais il n’y a pas que le réchauffement climatique, ce fléau dû à la débauche d’énergie consommée par des industries de plus en plus gourmandes et par de plus en plus de milliards d’individus, autant dans les « tâches » de production que de consommation : il y a aussi les forêts éradiquées (la déforestation a repris au Brésil), les vertébrés raréfiés (moins en nombre d’espèces (biodiversité) qu’en stock de chacune), l’eau douce rationnée (quelques guerres de l’eau pointent à l’horizon).

L'industrialisation à outrance de la pêche est en train d'envoyer les poissons marins dans un passé révolu (on prend des poissons de plus en plus petits, donc de plus en plus jeunes, au mépris de leurs cycles de reproduction, cf. Gilles Bœuf), et l'industrialisation à mort de l'agriculture d'exterminer les insectes (80% de moins en trente ans, du moins en Europe, comme en témoignent tous les jours les pare-brise de nos voitures). L'industrie totale est en train de convaincre le vivant de foutre le camp et de quitter le navire. Il ne reste guère que la population humaine (mais aussi la ruminante), les températures et les zones côtières mortes (dixit l'Avertissement des 15.000) pour croître, multiplier, en rétrécissant l'espace vital disponible, et à grandes enjambées pour arriver plus vite à la chute finale.

La planète va mal, on le sait : cela fait vingt-cinq ans que les gens qui savent nous le répètent à satiété, nous le rabâchent au point de nous soûler à force de sinistres prophéties. Aujourd’hui, tout le monde est au courant, même ceux qui ne sont pas au courant. Tout le monde, même ceux qui sont aux commandes – enfin, quand je dis « aux commandes », c’est façon de parler : qui peut se vanter d’être aux commandes de la machine incontrôlable qui gouverne la marche du monde ? Une machine faite de myriades de volontés tendues vers un même but : la croissance, l'efficience, la concurrence exacerbée, la productivité et la consommativité.

Et puis pire : que peuvent ceux qui savent, quand ceux qui auraient le pouvoir de faire ne font pas ? Car ceux qui savent ne datent pas d’hier, et ils ne sont pas restés inactifs, depuis le premier pavé jeté dans la mare de la richesse universelle promise, en 1962 (Rachel Carson, Printemps silencieux, et sans parler de Jacques Ellul, Günther Anders et les autres). Rendons-nous compte : trente ans exactement avant le « message d’alerte » de 1992 ! Et encore vingt-cinq ans depuis ! Et je ne compte pas les tentatives intermédiaires, comme La Gueule ouverte, de Pierre Fournier et ses copains d'Hara Kiri. Ce ne sont pas les voix qui ont manqué. Malheureusement, on le constate avec une amertume de métronome, ceux qui savent ne sont pas ceux qui peuvent, et ceux qui peuvent sont excessivement durs d’oreille. 

Bon, c’est vrai, admettons : la « communauté scientifique » (comme on dit) a pris son temps pour tendre l’oreille à ces premiers vagissements de la cause, le train était un peu lourd pour la toute petite locomotive, mais il s'est mis en mouvement, tiré par des locos plus nombreuses et de ce fait plus puissantes, et il a trouvé aujourd’hui son rythme de croisière et avance crânement, de jour en jour plus sûr de son fait. Depuis, si on voulait énumérer les voix "autorisées" (je veux dire "qui savent de quoi elles parlent") qui se sont élevées, on n’en finirait pas : elles se présentent en bataillons serrés. La rubrique "Planète" du journal Le Monde, par sa qualité remarquable, est une preuve que le thème a largement infusé dans l'ensemble du bocal de la société.

De plus en plus de gens abordent le sujet de front dans les conversations, de moins en moins de gens osent s’afficher climatosceptiques (qui trouve normale l'énormité toute récente d'une tempête tropicale sur l'Irlande, pays situé entre 52° et 56° de latitude nord ?). Les gens qui savent sont de plus en plus nombreux à être au courant du désastre qui vient. Même les puissants font mine de tomber la veste pour se mettre au boulot, et mettent en scène le magnifique pavage de leurs bonnes intentions (COP 21) : c'est dire si la pression est forte (sûrement des élections en ligne de mire). Mais qu’est-ce que ça change ?

C’est sûr, on n’a pas le droit de faire la fine bouche : d’un certain point de vue (par rapport à ce qui était), nous allons dans le bon sens. Mais d’un autre point de vue (par rapport à ce qui vient), le doute est diablement permis. Le journal Le Monde (daté mardi 14 novembre), qui publie l’appel des scientifiques, formule en effet cette exigence (et c’est en « une ») : « "Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité", les scientifiques appellent l’humanité à changer radicalement de mode de vie ». Pas moins. Malheureusement, c’est précisément là que le bât blesse le baudet, qui n’en peut plus de braire dans le désert.

Ça veut dire quoi, changer de mode de vie ? C'est très simple : cesser de produire et de consommer comme des fous. Pour nous, c'est devenu tellement naturel et évident que nous l'avons oublié : consommer, c'est faire disparaître (il n'y a que la masse astronomique de nos déchets à ne pas disparaître). L'humanité est devenue un intestin. Remplacer un téléphone parce qu'il a deux ans ("Mais il est vieux, votre téléphone !", me disait, toute faraude et pleine de commisération, cette très jeune employée de la boutique Orange) est tellement entré dans les mœurs, que contester ce simple fait ressemble à une atteinte aux droits individuels.

Changer de mode de vie, ça commence par un truc impossible : cesser  de considérer comme un simple geste sans conséquence l'achat, la possession et l'usage de chacun de nos objets techniques quotidiens, tous éléments de notre confort, dont la plupart ont comme point commun d'être des machines, mues par l'électricité ou l'essence (même électrique, il n’y a pas de voiture propre : il faut bien que le courant soit produit quelque part, et c'est dans ce quelque part, charbon, pétrole ou nucléaire, qu'est le problème). Nous avons le plus grand mal à nous dire que cette possession et cet usage sont en soi un problème, à cause de toutes les implications énergétiques qui en découlent : ils nous rendent tellement de services pratiques et efficaces qu'il n'y a guère que nos fonctions naturelles (dormir, manger, excréter) qui ne sont pas dans la dépendance des machines (et encore). 

Nous ne tenons aucun compte des conditions de leur production ou de leur destin de rebuts car, pour tout ce qui n'est pas "dormir, manger, etc.", ces objets se sont rendus indispensables, alors comment pourrions-nous envisager de nous en passer ? Ils ont assisté à notre naissance et nous tiennent lieu de milieu naturel bien davantage que les mécanismes de la biosphère, le cycle de l'eau, la photosynthèse et le rythme des saisons. Prétendre nous les interdire reviendrait à arracher sa prothèse à un unijambiste. C'est même plus qu'un besoin : nous y sommes aussi "accros" que le camé à sa piqûre. Sans eux, la vie nous semble impossible. Qu'on pense seulement à la panique quand un de ces appareils décide de se mettre en grève, alors imaginez le gros "black out" électrique que certains redoutent pour cet hiver. La Panne, quelle Angoisse !

« Quoi ? C'est ça, changer de mode de vie ? Vous voulez que je jette mon aspirobot ? Mon lave-linge ? Mon mixer ? Mon smartphone ? Mais vous n’y pensez pas ! » Eh oui ! Nous avons conscience, dans le meilleur des cas, de la catastrophe à venir mais, à part une élite morale composée de gens soucieux d’appliquer à leur existence la sobriété et la frugalité qu’ils jugent globalement nécessaires (Pierre Rabhi fait figure d’icône en la matière), qui parmi nous est prêt à renoncer aux facilités que lui procurent tous ces objets du quotidien qui lui épargnent tant de sueur et de fatigue, et qui lui procurent, disons-le, le plaisir d'avoir l'impression de maîtriser la situation ? George W. Bush l’avait d’ailleurs fièrement et martialement affirmé en septembre 2001 : personne n'a le droit de modifier quoi que ce soit de nos manières de vivre ! Il est vrai qu'il s'adressait aux seuls Américains, ces gavés de l'abondance (sauf les pauvres).

Et si les gens au pouvoir sont du même avis, c’est qu’ils savent que, s’ils prônent le « changement radical » réclamé par les scientifiques, ils peuvent tirer un trait sur leur réélection. Horresco referens ("je frémis rien que d'y penser") ! Ne nous leurrons pas : l’écrasante majorité des populations qui « vivent bien » aujourd’hui ne renoncera à aucun élément de son cadre confortable, tandis que celles qui « ne vivent pas bien » n’auront de cesse, ou bien de rétablir une situation dont le sort les a provisoirement chassés, ou bien d’acquérir coûte que coûte les éléments de ce confort. Avant les décideurs, ce sont les populations elles-mêmes qu’il faudrait convaincre. Et ce n’est pas gagné.

Car si notre mode de vie, à nous occidentaux, est horriblement coûteux, il demeure tout à fait enviable pour tous ceux qui n'en jouissent pas, et même pour les cohortes de pauvres que nos sociétés fabriquent allègrement. Quand je compare mon cadre de vie avec celui d'un SDF ou d'un habitant du Malawi (capitale Lilongwe), je suis plutôt satisfait de mon sort matériel. Nous avons fait ce qu’il fallait pour y parvenir. Nous y avons mis le temps, en boulottant, il faut le dire, le fromage des autres quand le nôtre a rétréci en Europe. Mais s’il est enviable, il ne faut pas s’étonner qu’il donne envie à tous ceux qui en étaient privés de s'asseoir à la table de la bombance perpétuelle.

D'autant que notre « morale démocratique » nous interdit de voir dans cette envie des pays pauvres la catastrophe qu'elle entraînera fatalement dans la réalité : le fromage planétaire, maintenant que tous les démunis du monde se sont vu reconnaître le droit légitime d'y croquer à leur tour, aura fini de fondre dans un avenir pas très lointain. C'est la morale du gâteau : plus on est de fous, plus vite il est avalé. C'est la loi, si le partage est équitable. Heureusement pour la Terre et pour nous, pourrait-on dire, il est encore très loin d'être équitable, et ça nous donne un peu de temps pour voir venir. A part quelques écervelés, l'homme n'est pas si partageux qu'il veut bien le dire, surtout quand il possède. Si j'étais cynique, je dirais merci aux inégalités.

C'est sans doute ce que se disent ceux qui possèdent infiniment plus que moi.

vendredi, 23 mars 2018

QU’EST-CE QU’UN ÉCOLOGISTE ? 2/4

18 octobre 2017

Des nouvelles de l'état du monde (2).

2

Face à ces militants foutrement déconnectés du réel, les vrais écologistes. Je veux dire les gens normaux, spectateurs sidérés de la rage autodestructrice de l’espèce humaine, de plus en plus massive et précipitée, qui fait ses dégâts dans les recoins les plus reculés de la planète (on a trouvé d'intéressantes concentrations de pesticides dans des animaux des abysses des grandes fosses océaniques, à 8000 mètres de profondeur). Ces écologistes sont d'abord, je le répète, des gens normaux, effarés, abasourdis, qui veulent en savoir plus sur le désastre qui s'annonce, pour savoir à quelle sauce ils vont être mangés, et qui grappillent comme ils peuvent, à droite et à gauche, les myriades d’informations disséminées sur tous les canaux disponibles. Ils reçoivent par exemple en pleine figure le fait que l'Anses (autorité de sûreté de quelque chose) vient d'autoriser le sulfoxaflor, alors même que beaucoup de responsables eux-mêmes commencent à regarder de travers les néonicotinoïdes tueurs d'abeilles et autres insectes. 

Ils rassemblent donc informations et documents, mais c'est pour en faire quoi ? Ils ne savent pas toujours bien. On les trouve épars en provenance des forêts qui disparaissent ; des glaces du grand nord qui fondent plus vite que leur ombre, menaçant de submersion tout ce qui vit à proximité du littoral ; des eaux de surface des océans qui s’acidifient et se peuplent de continents de plastique ; de l’air que nous respirons dans les villes, qui améliore sans cesse le rendement de la mortalité humaine prématurée ; des camps d'extermination des insectes ouverts en plein air par les tenants de l'agriculture industrielle et productiviste ... j’arrête l’énumération.

Les causes de ces phénomènes se trouvent – c’est désormais certain (voir La Contamination du monde, de François Jarrige et Thomas Le Roux, Seuil, 2017) – dans toutes les cathédrales industrielles qui nourrissent de molécules sans cesse nouvelles, et toutes plus ingénieuses et subtiles les unes que les autres, l’air que nous respirons, le sol que nous foulons, les plantes et animaux que nous mangeons, les objets dont nous nous servons – molécules peu à peu incrustées et accumulées dans la moindre cellule de notre corps, avec des effets que les industriels, avec une belle et curieuse unanimité, s’échinent à nier en bloc : « Prouvez scientifiquement que c'est dû à la nocivité de nos produits ! », proclament-ils dans une attitude de dignité outragée, tout en dépensant des fortunes dans des stratégies destinées à rendre dociles les décideurs au moment de la délibération et de la signature. L'examen des "Monsanto papers", dont on trouve le détail des turpitudes dans Le Monde, est à cet égard tout à fait instructif : on reste ahuri d'apprendre que des "scientifiques" vendent leur signature, leur âme et leur honneur à l'entreprise, en acceptant qu'un article mitonné dans la cuisine de cette dernière soit publié sous leur nom dans des revues "à comité de lecture".

Des esprits avisés font remarquer fort justement que ce serait plutôt aux industriels d’apporter la preuve scientifique de l’innocuité de leurs produits et de leurs inventions. Malheureusement, ces derniers ont pour eux la force de l'évidence de la chose nouvellement créée, chargée de belles promesses d'avenir. De plus, ils sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles et d’inverser la charge de la preuve. Ils sont aidés en cela par le consentement massif des populations qui, bénéficiant déjà de toutes les facilités matérielles offertes par ces produits et ces inventions, au confort desquels ils sont tellement accoutumés, se feraient hacher menu plutôt que d'y renoncer. Tout en entretenant sans le dire, vu la contradiction, une mauvaise conscience douloureuse, qui leur procure juste le sentiment de culpabilité suffisant pour les rendre réceptifs à toutes les campagnes de propagande (« T'es responsable ! Fais un geste pour ta planète ! Trie tes déchets ! Mouche ton nez ! Dis bonjour à la dame ! »), chacun étant invité à se dire : oui, c’est moi qui suis nul, je ne fais pas ce qu’il faudrait, je dois essayer de m'améliorer, mea maxima culpa, etc.

Les premiers écologistes sont évidemment ceux qui, dûment payés pour ça du fait de leur compétence professionnelle, collectent l’information là où elle se trouve : sur le terrain. Le thème de la pollution a ouvert depuis les années 1970 d’innombrables champs de recherche aux scientifiques et à leurs laboratoires. Ils sont en effet ceux qui établissent de façon indubitable, en les mesurant avec rigueur et précision, la réalité et l’origine des nuisances qui, autrement, ne pourraient tout au plus être considérées que comme du « ressenti ». Le GIEC (1500 chercheurs du monde entier, au bas mot) et ses rapports impitoyables sont l’émanation directe de leurs longs travaux. Concernant le « changement climatique », l’humanité peut en effet se fonder sur ceux-ci pour tenter de prévenir le pire, puisqu’elle dispose d’une masse de données qui sont autant de preuves. En prend-elle le chemin ? Je pose seulement la question, de crainte de la réponse.

Viennent ensuite les nombreux autres vrais écologistes qui se sont donné pour tâche de faire un peu de publicité à ces travaux austères et plutôt confidentiels, et d’en diffuser dans le plus large public possible l’essentiel de la substance. Je veux parler des gens – assez divers et nombreux aujourd’hui, appelons-les des « passeurs », pour faire une concession au vocabulaire à la mode – qui écrivent des livres sur le sujet et des journalistes spécialisés qui publient des articles.

Parmi eux, pêle-mêle et à des titres divers : Rachel Carson (Printemps silencieux), Naomi Oreskes et Patrick Conway (Les Marchands de doute), Jacques Ellul (Le Bluff technologique), Lewis Mumford (Les Transformations de l’homme), Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme), Paul Jorion (Le Dernier qui s’en va éteint la lumière), Servigne et Stevens (Comment tout peut s’effondrer), Marie-Monique Robin (Notre Poison quotidien), Hervé Kempf (L’Oligarchie ça suffit), Fabrice Nicolino (Un Empoisonnement universel),  etc … j’en oublie car je n’en finirais pas.

Je citerais volontiers dans la liste le nom de Stéphane Foucart (Le Monde), s'il ne venait pas de pondre un article bien étrange sur les OGM, dont il fait semblant de réduire le problème à son aspect « recherche scientifique », alors qu’il me semble clair que l’essentiel n’est pas dans les risques sanitaires potentiels, mais dans l’inéluctable brevetabilité du vivant promue par Monsanto et consort, qui ne vise à rien de moins qu’à la confiscation de toutes les semences, c’est-à-dire à l’appropriation privée et rémunératrice de toutes les sources de l’alimentation humaine et animale. Bien sûr, monsieur Foucart, qu'on n'est pas contre les recherches scientifiques en génétique (encore que cela pourrait prêter à discussion).

Le but final ? Interdire légalement à tout jardinier, à tout paysan, à tout cultivateur, où qu'il soit sur la planète, d'utiliser des semences autres que celles sorties des laboratoires, qu'un Grand Livre Officiel des Semences Autorisées répertoriera en détail, avec leur carte d'identité génétique. Avec une police des semences aux aguets et au taquet. De quoi richement alimenter ad vitam aeternam les comptes bancaires des actionnaires, aux dépens des populations laborieuses, rendues au servage, dont le métier est de produire ce qui nourrit l'humanité.

Quant à Stéphane Foucart, j'attends d'en savoir plus pour être sûr qu'on peut quand même lui faire confiance : ses articles jusqu'ici ont toujours été très affûtés.