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lundi, 07 décembre 2015

LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

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ESSAI DE RECONSTITUTION D’UN ITINÉRAIRE PERSONNEL

(récapitulation songeuse et un peu raisonnée)

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Du "Contemporain" comme s'il en pleuvait.

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J’avais même acquis un disque étrangement intitulé « the entire musical work ofDUCHAMP MARCEL.jpg Marcel Duchamp », concocté par Petr Kotik (ensemble s.e.m., label ampersand, chicago) sur la base d’un travail de transposition de la méthode duchampienne d’écriture créative dans un univers supposé reproduire en musical le « poétique » de la démarche. Il comporte évidemment un morceau intitulé La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (l’alias « Grand Verre »). C’est dire jusqu’où pouvait aller mon audace dans la consommation de produits : rien de ce qui était « moderne » ne devait m’être étranger. 

J’étais assidu aux vernissages d’expositions d’artistes contemporains, et je ne manquais aucune Biennale, aucune manifestation du Centre d’arts plastiques de Saint-Fons, où œuvrait l’ami Jean-Claude Guillaumon (j’y ai même participé, dans une manifeste erreur de casting). J'étais prêt à tout applaudir, y compris les quarante ou cinquante traversins suspendus au plafond par je ne sais plus quel abruti (Gwenaël Morin ?), qui en avait orné la partie visible par le public des prénoms de toutes les filles et femmes qui étaient censées y avoir posé la tête. Mais la Ville de Sérusclat faisait bien les choses : le buffet était copieux, le vin coulait. Ça aide à faire passer. Ou à fermer les yeux.

Je savais aussi pas mal de choses, en musique, de l’ « Ecole de Vienne », du trio Schönberg-Berg-Webern, du sérialisme, du dodéca(ca)phonisme et tout le tremblement. J’écoutais alors volontiers les pièces op. 11 et op. 19 de Schönberg par Pollini, la 2ème Sonate de Pierre Boulez par Claude Helffer, le Stimmung de Stockhausen, en essayant de me convaincre que j’étais à la pointe du « Progrès » en musique. Rien que du pur. Je me disais qu’il fallait que je me persuadasse que c’était ça, la beauté moderne. 

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J’étais là, à l’orchestre, à l’Opéra de Lyon, en 1970, avec une bande de barbus-chevelus, au milieu des effarouchés smokings-nœuds-papillons-robes-de-soirée, lors des débuts gauchistes de l’ « Opéra-nouveau » (Louis Erlo), pour la première du Wozzeck de Berg : les places, en ce soir inaugural, avaient provisoirement cessé d’être hiérarchisées. C’est un souvenir plutôt rigolo, mais je dois bien dire que, sur le moment, je n’avais entravé que pouic à la tragédie de cet humain de base qui ne savait dire que : « Jawohl, Herr Hauptmann ! », tuer sa maîtresse et se suicider. Je me sentais un peu diplodocus. Comme vexé de me voir en retard d'une extinction des espèces. Je réclamais ma part. Je voulais participer. Diplodocus, aujourd'hui, j'en suis un, mais je le sais, j'assume la chose, et même je la revendique. Et c'est le siècle qui a tort.

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Bref, j’étais « moderne » et en phase avec mon temps. Je croyais au « Progrès », à la bousculade inventive de l’ordre établi, au chamboulement fondateur, à la « destruction créatrice » (le concept-phare des théories économiques ultralibérales de Joseph Schumpeter). J’étais immergé dans l’expérimental novateur. Autrement dit, je n’avais rien compris. J’étais un âne, bête à manger du "son", par la bouche, par les yeux et par les oreilles. 

Et puis j’ai viré ma cuti, retourné ma veste, changé mon fusil d’épaule, jeté la défroque aux orties, brûlé ce que j’avais adoré. En un mot comme en cent : je me suis efforcé de « me dépouiller du vieil homme corrompu » et de « revêtir l’homme nouveau » (épître aux Ephésiens, IV, 22 et suiv.). Cela m’a pris beaucoup trop de temps pour y arriver, mais s’est produit dans un temps relativement bref. Le fruit devait être arrivé à pleine maturité. Suis-je moins bête pour autant ? Va savoir … En tout cas, aujourd’hui, je suis un peu plus sûr de ce que j’aime.

Et de ce que je n'aime pas. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 06 décembre 2015

LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

Drapeau-France.jpg

ESSAI DE RECONSTITUTION D’UN ITINÉRAIRE PERSONNEL

(récapitulation songeuse et un peu raisonnée)

Introduction 

Je commence aujourd’hui un petit feuilleton, où j’ai voulu rassembler des idées exprimées ici même, au cours du temps, mais en ordre dispersé. Evidemment, ça vaut ce que ça vaut, et le titre indique assez qu’il s’agit d’un « itinéraire personnel ». J’ai juste essayé de comprendre les raisons d’un revirement brusque qui s’est opéré en moi, à un moment difficile à situer dans le temps. 

J’ai un jour cessé de m’intéresser à quelque chose qui m’avait très longtemps tenu en haleine : les « arts contemporains » en général, mais plus particulièrement à tout ce qu’il y avait d’expérimental dans la démarche de presque tous les artistes, qu’ils fussent « plasticiens » ou « acousticiens ». Soit dit en passant, si l’on ne parle guère d’ « artistes acousticiens », l’expression « artiste plasticien » semble avoir supplanté définitivement l’humble terme de « peintre ». Je me dis que Rembrandt et Delacroix auraient sûrement été flattés d’être élevés à la dignité d’ « artistes plasticiens ». 

J’ai donc un jour cessé de m’intéresser à la peinture expérimentale et à la musique expérimentale, dans lesquelles la part de bluff a fini par prendre à mes yeux et à mes oreilles l’aspect et la dimension d’une invasion par une armée de foutaises. J’ai révisé à mon usage quelques paroles de la Marseillaise : entendez-vous dans nos campagnes mugir ces horribles sornettes ? 

Voilà, je présente ici le résultat de ces modestes cogitations. 

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J’ai ici même cassé assez de sucre, en de multiples occasions, sur le dos des squelettes de Marcel Duchamp (pour les arts visuels) et d’Arnold Schönberg (pour les arts sonores), et ce fut tellement en pure perte, que je vais m’abstenir d’une énième diatribe contre ce qu’il faut bien appeler la destruction des formes artistiques au 20ème siècle, dans laquelle certains voient au contraire un « Progrès » décisif, ouvrant sur le prodigieux renouvellement de celles-ci. Les ai-je assez accusés d’être des fauteurs de guerre, d’avoir démoli toute la haute culture occidentale, la véritable création artistique, en reniant la recherche de la beauté ! Mais l’accusation, à la réflexion, manque de nuances et d’un minimum de subtilité. C’est le moins que je puisse reconnaître. 

Je préfère aujourd’hui me demander pourquoi ces grandes « innovations » que sont la musique atonale d’une part, avec toutes ses variantes, ramifications et subdivisions, et d’autre part le « ready made » et le dadaïsme, avec tous les épigones épidémiques et tous les épiclones épileptiques ou conceptuels qui s’en inspirent, ça ne passe décidément pas. Oui : pourquoi certaines attitudes de créateurs de musique et d’arts plastiques (puisqu’on ne peut plus parler de « peinture », appellation beaucoup trop réductrice, apparemment) me restent-elles (et pas seulement à moi), comme des arêtes violentes, en travers du gosier ? 

Pourquoi certaines « propositions » de gens qui s’intitulent « artistes » suscitent-elles à ce point mon aversion, provoquant à la surface de mon épiderme et jusque dans les couches profondes une horripilation tellurique, si je peux me permettre cet oxymore ? 

Ce qui me rassure un peu, c’est que je suis loin d’être le seul, et j'ai tendance à me dire que si, au concert, des gens applaudissent les bruits d’aspirateur de Brice Pauset, le « Ça tourne ça bloque » d’Ondřej Adamek (2007-2008),  ou les « Sequenze » (comment peut-on admirer, comme si c’était de la « musique », la performance sportive de Cathy Berberian dans Sequenza III ?) de Luciano Berio, ce n’est pas par enthousiasme pour ces musiques proprement dites, mais parce qu’on leur a dit que tout ça était très bien, que c’était le comble de la modernité, à côté de laquelle il était hors de question qu’ils passassent (efficacité de la propagande). 

Plus trivialement, on pourrait se dire aussi que, s’ils applaudissent frénétiquement art,20ème siècle,marcel duchamp,arnold schönberg,musique atonale,ready made,dadaïsme,brice pauset,Ondřej Adamek,cathy berberian,sequenza III,luciano berio,anton webern,beauvois et joule petit traité de manipulation,françois bayle,auditorium maurice ravel,lyon,percussions-claviers de lyon,jean-luc rimey-meille,acousmonium,les Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 (ou pire : les Six bagatelles pour quatuor à cordes op.9, cette merveille de synthèse d’idées musicales, paraît-il !) d’Anton Webern (qu’ils ne comprennent sans doute pas mieux que moi), c’est non seulement parce que c’est vite passé (respectivement 11’ et 3’51" par le quatuor Debussy), mais parce qu’ils ont payé leur place et qu’ils veulent repartir persuadés que leur temps et leur argent furent bien employés et qu’ils ont participé à une soirée formidable (voir théorie de l’engagement de Beauvois et Joule : l’individu répugne à se déjuger quand il a pris une décision). 

Je connais ce rôle absolument par cœur, pour l’avoir (trop) longtemps joué moi-même, parfois en toute sincérité, souvent avec le pincement à la mauvaise conscience de celui qui ne veut pas s’avouer qu’il se demande ce qu’il fait là. Pour être honnête, je suis obligé de reconnaître qu’il m’est arrivé d’éprouver des enthousiasmes pour des expériences musicales totalement inédites (l’acousmonium sur la scène de l’Auditorium Maurice Ravel avec François Bayle en personne à la table de mixage, un ensemble vocal spatialisé au Théâtre de la Croix-Rousse, tel concert des Percussions-Claviers de Lyon à l'époque de Jean-Luc Rimey-Meille…), mais finalement bien peu, en regard des perplexités, pour ne pas dire plus, qui furent les miennes en maintes occasions (un tromboniste de jazz connu jouant en solo pour une danseuse évoluant devant des « capteurs » reliés à un ordinateur censé modifier les sons et transposer en musique les mouvements et contorsions de la dame, c’était aussi à l’Auditorium, mais les programmes informatiques bégayaient peut-être encore dans leur langes). 

De la perplexité à la vacillation, il n’y avait qu’un pas. Puis un autre, de la vacillation à l’effondrement. 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 17 octobre 2015

BEETHOVEN ÜBER ALLES

SOLOMON BEETHOVEN.jpg2/2 

Je ne vais pas dézinguer plus longtemps le livre un peu froid, mais complet, de Maynard Solomon. Car il reste le bonhomme Beethoven, ce qui est évidemment l’essentiel. Le portrait que l’auteur brosse du personnage nous présente un homme moins torturé qu’intensément habité par une force intérieure qui le dépasse, et qui semble le contraindre, comme une nécessité, dans ses attitudes, ses comportements et son travail, à accomplir une sorte de mission. 

Un autre aspect du personnage est que, aussi longtemps qu’il a vécu, il a été un homme en recherche de quelque chose de l’ordre de l’absolu. Ce qui fascine, par exemple dans la montée vers les aigus de l’adagio de l’opus 132 (à partir de la notation « Mit innigster Empfindung »), c’est un besoin irrépressible de s’élever toujours plus haut que soi-même. Et je me demande s’il ne faudrait pas, de même que Novalis cherche « die blaue Blume », cette fleur bleue à jamais inaccessible, chercher « L’Immortelle bien-aimée » du côté de cet idéal-là plutôt que du côté d’une incarnation féminine réelle, fût-elle sublime comme Antonie Brentano. 

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Con intimissimo sentimento.

Ce que voit et entend Beethoven au-dedans est à chercher en direction du transcendant, et ce monde intérieur dont ses chefs d’œuvre donnent une idée concrète est confronté en permanence à la trivialité des circonstances quotidiennes, les même tracas et soucis que tout un chacun. La confrontation est brutale, et même violente, comme on pense, entre la densité exaltée, lumineuse et vibrante du monde que Beethoven voit et entend à l'intérieur et la platitude grossière et prosaïque de la réalité banale. Le bonhomme Beethoven craque de partout, dans notre bas-monde, sous la poussée de cet univers puissant qui attend de sa part qu’il lui donne force, forme et apparence. 

J'expliquerais volontiers ainsi les tas de petits, moyens et gros ennuis physiques qui vont, en s’aggravant avec le temps, lui empoisonner la vie. Il est mort âgé de 56 ans, un 26 mars 1827, d’une façon sordide et pathétique. De même, sur le plan moral et psychologique, il s’est, de façon tout aussi intense, heurté à la réalité ordinaire : il était connu pour sa gaucherie, ses colères, ses abattements (dont le plus fameux a donné le « Testament d’Heiligenstadt ») et, d’une manière générale, pour son caractère difficile, voire intraitable. 

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Schubert et Beethoven : LA "rencontre".

Pour ce qui est de la musique, j’ajouterai juste que, pour la première fois, des quatuors à cordes (à partir de l’opus 95) étaient écrits pour les seuls musiciens professionnels. Encore ceux-ci en trouvaient-ils certains bien difficiles. Je veux dire qu’ils n’étaient pas « mondains », puisque non destinés à être joués dans leurs salons par des nobles pour leur distraction, contrairement aux œuvres de Haydn ou Mozart.

L’ambition de Beethoven visait, en quelque sorte, « l’œuvre en soi », comme un bloc de marbre à considérer non pour l’agrément raffiné qu’il procure, mais pour sa perfection intrinsèque. L'œuvre a ici changé de statut : de moyen, elle est devenue une fin. L'humain, cette fois, tente de se hisser à la hauteur du surhumain. Il y a dans toute la musique de Beethoven, comme le dit Romain Rolland dans la somme qu'il a consacrée au compositeur, quelque chose de puissamment viril,1966 ROMAIN ROLLAND.jpg optimiste, conquérant. 

Pour revenir à l’homme Beethoven, je retire de la lecture de sa biographie par Maynard Solomon l’impression d’un homme entouré de quelques amis très sûrs, bénéficiant de la protection et des libéralités de grands seigneurs qui l’admiraient, mais en même temps d’un homme excessivement seul, et pas seulement à cause de sa surdité.

Et j’ai l’impression que cette terrible solitude découle logiquement, nécessairement, du caractère absolument unique des potentialités qu’il porte en lui. Une solitude pour dire que l'univers où il se meut n'est pas de notre monde. Beethoven nous prend par les cheveux pour nous élever, si nous consentons à faire l'effort, loin au-dessus de nous-mêmes.

Car curieusement, quand ses maîtres et professeurs, à commencer par Haydn en personne (voir p.183), critiquent dans ses exercices et productions ce qu’ils appellent des « défauts », je me demande si ce n’est pas sur de tels « défauts » que cet Everest musical a pu être édifié. Par « défauts », peut-être faut-il comprendre quelque chose de l’ordre du « jamais entendu auparavant ». 

Je me garderai bien d’en conclure que l’oreille finit par s’habituer à toutes les innovations : celles qu’on trouve dans la musique de Beethoven (par exemple la réhabilitation de la polyphonie dans le dernier cycle d’œuvres, voir p.414) sont trop le produit d’une absolue nécessité intérieure pour qu’on en fasse un principe généralisable, voire souhaitable, comme il est d’usage de considérer certaines musiques du 20ème siècle, que je ne citerai pas. 

Oui, l’œuvre de Beethoven s’impose bien par l’impression de nécessité intérieure qu’elle dégage. Je n’oublierai jamais la période de ma vie où le quinzième quatuor (opus 132, en la mineur), que je connaissais pourtant bien, a pris pour moi une dimension transcendante, lorsque, dans les circonstances que je traversais alors, j’eus le sentiment saisissant – je n’exagère pas – de rentrer à la maison. D’arriver là chez moi. De trouver comme un centre de gravité, dans un intérieur fait pour moi, peuplé d'objets formant l'image accomplie d'une familiarité définitive. Inoubliable.

C’était aussi la première fois qu’il m’était donné de percevoir la succession des cinq mouvements comme un tout organique, comme si j'avais à faire à une personne vivante avec bras et jambes correctement articulés, alors que si souvent, on se demande ce qui lie logiquement entre eux les différents mouvements, tant leur enchaînement paraît fait de bric et de broc et passer du coq à l'âne (même si j'aurais du mal à expliquer ça musicalement : c'est, comme on dit, du « ressenti »). 

Tout bien pesé, donc, merci à Maynard Solomon, qui m’a donné l'occasion de replonger dans cet univers qui me transporte au-delà de moi-même aussitôt que je m'y laisse aller. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 06 octobre 2015

ARCON : DEKI SMOKE-THON ?

ART CONTEMPORAIN

CHRISTIAN BOLTANSKI ET LE FOUTAGE DE GUEULE

L’ingéniosité des artistes contemporains pour s’imposer à notre attention n’aura jamais de limite. Tenez, une exposition encore en cours en ce moment est sans doute allée racler les fonds de tiroirs des associations humanitaires en ce qui concerne sa conception. J’ai entendu le très reconnu Christian Boltanski vanter les mérites de « Take Me I’m Yours », l’exposition au sujet dont auquel je cause. Il paraît que ça révolutionne le "rapport entre l'œuvre et le spectateur". Ben tiens ! Je veux !

Une exposition bien faite pour déstabiliser le dit spectateur : que ce soit en musique ou dans les arts plastiques, les artistes ne semblent pas avoir de plus grand souci que la déstabilisation du spectateur. Pensez, les visiteurs peuvent à loisir se servir dans les œuvres présentées et repartir avec leur prélèvement.

Ci-dessous, l' "œuvre" de Boltanski : le visiteur choisit sa défroque et rentre chez lui, peut-être pas "habillé pour l'hiver". L'artiste voudrait humilier le spectateur qu'il ne s'y prendrait pas autrement, mais on fera comme si. Les « arconnards » sont généreux, altruistes, et ils pensent aux délaissés de la mondialisation. Qu'on se le dise, l’arcon est à la pointe de la solidarité. Le progrès fait rage. Ou plutôt, comme dit Alexandre Vialatte : « On n'arrête pas le progrès : il s'arrête tout seul ».

L'artiste ne sait plus quoi inventer pour faire croire qu'il invente. Mais l'artiste n'a peut-être pas pensé au point suivant : reste à convaincre les pauvres et les nécessiteux de visiter l'exposition. Je suggère à Boltanski d'affréter un bus et d'aller ramasser des SDF, des réfugiés, sans oublier quelques Roms, pour qu'ils viennent se vêtir à son expo. Pas sûr que ça marche.

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Ça, c'est de l' "art".

"Take me I'm yours" ? Voulant en avoir le cœur net, je suis allé voir sur l’internet de quoi il s’agissait. Et quelque chose m’a sauté à la figure de l’esprit. Car il se trouve que la photo de l’ « œuvre » de Boltanski offerte dans ladite exposition « Take Me I’m Yours » ressemble trait pour trait au tas présenté dans un article du supplément « Femina » (5 au 11 octobre 2015) joint tous les dimanches à votre PQR (presse quotidienne régionale), en l’occurrence Le Progrès. 

 

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Ça, c'est de l' "entraide", de la "solidarité".

Dans un cas, on nous dit que c’est de « l’art contemporain ». Dans l'autre, on donne dans le sociétal. Enfin une exposition où le client qui visite se voit enfin proposer un autre slogan que l’habituel impératif négatif (« Ne touchez pas ! », variante du bien connu « Noli me tangere ! »). Je pose néanmoins la question à M. Boltanski et aux directeurs de l’exposition « Take Me I’m Yours » : à quand la possibilité de voir affiché chez Bocuse ou La Tour d’Argent ce slogan d’un genre nouveau : « Ici, on peut venir chercher et emporter son manger » ? En voilà une idée qu'elle est bonne !

L’arcon sera toujours l’arcon. Et le bourrage de crâne a de nombreux beaux jours devant lui.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 07 décembre 2014

L’ART CON AU MUSÉE

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J'ai décidé de ne plus parler d' « Arcon », mais d'appeler les choses par leur nom. Je parlais de Jeff Koons, homme d'affaires. Chef d'entreprise. Dans l'industrie, où l'on sous-traite beaucoup, il paraît qu'on appelle ça un « donneur d'ordre ». Je trouve que ça lui va bien.

 

Toujours est-il que c’est cet « artiste » qui, après avoir envahi Versailles de ses « Balloons » et autres homards, se voit célébré par le Centre Pompidou, qui consacre une grande « rétrospective » à toute l’œuvre du grand homme. D’après le directeur de l’institution, Jeff Koons et toutes ses équipes (si, si !) se sont comportés en grands « professionnels ». Je n'en doutais mie. Toutes mes félicitations néanmoins.

BALLOON DOG 3 VERSAILLES.jpg

Il paraît que c’est l’ « artiste » le plus cher du monde. Grand bien lui fasse. Mais pourquoi vouloir à tout prix être considéré comme un artiste ? Andy Warhol nous avait en son temps fait le même coup, alors que toute l’industrie warholienne repose sur son envie dévorante de gagner beaucoup d’argent. Ce qui n’était pas totalement le cas de Marcel Duchamp, son grand-père artistiquement génétique. S'il n'était pas dénué d'esprit de lucre (dame, il faut bien vivre !), du moins ne l'affichait-il pas de façon aussi ostentatoire (« décomplexée » serait plus dans l'air du temps).

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Wim Delvoye : "œuvre" sortie de sa machine à caca (Cloaca).

Jeff Koons est encore plus cynique qu’Andy Warhol. Au départ, cet étudiant  doué pour les chiffres et les opérations boursières se présente sur le marché du travail comme un « trader ». Ce qui, en anglais, signifie « commerçant ». Son métier ? Courtier (« adviser » ?) en matières premières sur la place de Wall Street. Je ne sais pas si l'image ci-dessous est en mesure de confirmer cette assertion de l'encyclopédie en ligne. Si la dame, après tout ne fait que son métier d'actrice porno, qu'en est-il du métier du monsieur ? Il n'a visiblement pas toujours sous-traité les tâches de réalisation. Sa façon de mettre la main à la pâte, peut-être ?

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C'est bourré de concepts ? Fallait le dire !

 

Au moment où il se dit que le marché de l’art offre des perspectives incomparables de spéculations financières fabuleuses, ce n’est pas que l’art l’intéresse, c’est qu’il a des idées à vendre. S’il se lance dans l’art, c’est juste parce qu’il y voit un « vecteur privilégié de merchandising ». C’est tout. C'est lui qui le dit.

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Un monochrome avant la lettre d'un nommé Alphonse Allais.

Il se souvenait qu’Andy Warhol lui-même avait acheté l’idée de la « Campbell Soup » à une copine galeriste. Pour faire du pognon avec un truc qui ne dépasse pas le niveau "Arts Déco". Mais Warhol n’avait pas d’idées, et il fallait amorcer la pompe. C'est lui qui disait que c'est trop difficile, de peindre. Koons, lui, il en a, des idées. Le premier « coup » de Jeff Koons, c’est évidemment la Cicciolina, l’actrice porno, qu’il va même jusqu’à épouser. Et la rédemption, ça marche ! Tout le monde marche. 

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On me dira qu’il y a eu un marché de l’art dès qu’il y a eu civilisation. On me dira que les milieux de l’art, dès le premier moment de leur existence, ont connu les opportunistes les plus éhontés, les plus cyniques. On me dira que les plus grands artistes ont eu besoin des puissants, de leur « protection », de leur argent pour « laisser libre cours à leur art ».

 

Certes, je ne dis pas que c’est faux. Simplement, je trouve horriblement moche d'en être arrivé à une civilisation capable de donner honte à quelques-uns d'y appartenir. Et d'en être un produit. Peut-être un déchet.

 

Quelle est, en dernière analyse, dans le corpus hautement signifiant d'une contemporanéité progressiste soucieuse, de ce fait, d'exprimer, dans ses visions fulgurantes, l'âme future de l'humanité, la fonction sémiologique des prouesses amoureuses, supposées ou réelles, de Jeff Koons ? 

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Maurice Tillieux adorait l'art contemporain.

Faudra-t-il considérer ses éjaculats sur la face extasiée (?) de la Cicciolina comme l'insémination prémonitoire d'un avenir radieux dans le ventre d'une modernité qui attendrait d'enfanter on ne sait quel monstre ?

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Certains "concepts" sont comme le camembert. Quand ils sont trop mûrs : ils coulent.

Les activités de ce petit monsieur, sûrement un excellent homme d'affaires, ne cherchent même pas à se donner le prétexte de « faire de l’art ». Seulement de l’argent. Le reste est une histoire de « Storytelling ». Et de « merchandising ». Mais il prétend mordicus au statut d'artiste.

 

Au royaume des « Bonnisseurs de la Bath » (= "bonimenteurs", c'était le patronyme donné à OSS 117 par son inventeur Jean Bruce), les Koons, McCarthy, Delvoye, Hirst et compagnie sont rois.

 

A voir ce dont sont grosses les prémonitions de l'avenir radieux, je ne suis pas près de quitter les rangs des diplodocus et des ptérodactyles : j'aime bien comprendre ce qu'on me dit quand on s'adresse à moi. Et j'en ai assez des bonimenteurs.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : à part Gaston Lagaffe (Franquin, Le Géant de la gaffe, p. 51) et Libellule (Maurice Tillieux, Popaïne et vieux tableaux), je précise que j'ai trouvé les illustrations en errant et tâtonnant sur la "toile".

 

samedi, 06 décembre 2014

L’ART CON AU MUSÉE

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Forcément catalogués parmi les fossiles les plus archaïques des âges paléo-anthropiques, où les artistes et autres inventeurs de nos paysages se souciaient d’en fabriquer les éléments pour l’agrément, le bonheur et le plaisir des hommes qui vivaient là, mes pauvres yeux préhistoriques demeurent étrangement, quoique violemment, incrédules devant les extravagances qui surgissent en rangs toujours plus serrés des cerveaux d’individus royalement rémunérés par ce qui se fait de plus riche sur la planète.

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L'ex-courtier en matières premières à Wall Street, Jeff Koons et son patron, le richissime François Pinault, autour du buste intitulé "Jeff et Ilona" (Ilona est le vrai prénom de l'actrice porno "Cicciolina"). Photo peut-être prise au Palazzo Grassi à Venise, propriété de monsieur Pinault.

Il paraît qu’il convient de les appeler - quand même - « artistes ». Cela me laisse sur le cul, mais admettons que ce soit « l’époque qui veut ça ». Une époque qui ne cesse de donner des raisons de la haïr. Dernièrement, la dite époque nous a offert « l’affaire Paul McCarthy », du nom de « l’artiste » qui avait planté une chose verte en pleine place Vendôme, et dont il avait emprunté le dessin aux fournisseurs d’ustensiles des amateurs de sodomie. 

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Une "Très Grosse Commission" de Paul McCarthy (que les gens viennent quand même photographier).

Un éditorialiste du Monde était allé jusqu’à traiter de « crétins » les diplodocus et ptérodactyles qui avaient osé apporter la preuve, en rendant au « monument » la platitude qu'il n'aurait jamais dû quitter, que bien des « œuvres » de « l’art contemporain » ne sont, comme la baudruche, que de la gonflette, tout juste dignes de ces salles où des corps d’hommes (et de femmes) se gavent de clenbutérol, stanozolol et autres joyeusetés moléculaires anabolisantes, dans le but de faire mieux que Schwarzenegger, dans leur miroir qui n’a pas mérité ça. Il faut choisir : c’est ça ou le compresseur d’air.

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Mesdames, avouez : ça vous fait envie ?

Nous qui savons que tout époque produit les œuvres d'art qu'elle mérite, avons-nous besoin de ces « artistes » pour comprendre que l’époque présente est, dans ses grandes lignes et dans bien des détails, à vomir, à déféquer, à expulser comme les urates de n’importe quel docteur Faustroll qui s’ignore, même si, contrairement à l'original, la plupart des gens ne le font pas dans un « as » (chapitre "Du bateau du Docteur, qui est un crible", c'est dans la bible de la 'Pataphysique) ? Si c’est là le « message » de Paul McCarthy, je me permets de le trouver tout à fait niaiseux. Quoi ? Tout ça pour "ça" ?

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Un "Balloon Dog", façon Jeff Koons, mais de Paul McCarthy, et bien arrimé au sol, de peur qu'il rejoigne la stratoshère.

Dommage, d'ailleurs.

De graves « critiques d’art », de dignes « intellectuels » auront beau me prouver par a + b que je n’ai rien compris et que c'est moi qui suis affligé du même QI que le pétoncle, je persisterai dans mon aveuglement : que peut bien procurer au spectateur sa représentation de Blanche-Neige (ou qui que ce soit) en train de faire caca devant les animaux de la forêt ?

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C'est qui, déjà, qui avait détourné une couverture de livre pour enfants ?

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C’est sans doute moi qui suis irrémédiablement bouché. Je me rassure en me disant que des « œuvres » qui ont besoin de tout un volume imprimé sur papier bible pour expliquer et justifier leur nécessité doivent être décidément bien minces d’intérêt pour être remplacées par de si savantes logorrhées, plus conceptuelles qu'argumentatives.

 

Au moins, Jeff Koons, anticipant sans doute les agressions inqualifiables qui ont anéanti la chose verte de McCarthy, a conçu des œuvres « en dur ». A ceux qui se méprendraient, je dirai de se méfier : ne faites pas comme Prunelle, quand il veut essayer le « fauteuil de cuir fin » imaginé par Gaston Lagaffe pour la Fédération de boxe et qui se fracasse le crâne sur le prototype en plâtre armé. 

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Une histoire qui fait pendant à celle (vraie) de cette femme de ménage consciencieuse employée dans un musée allemand qui, croyant faire son boulot, a détruit une « œuvre d'art » en nettoyant un canapé sali exprès par l'artiste. Vous avez sûrement entendu parler. Après vérification, c'est une femme de ménage qui a détruit une œuvre (fait disparaître la patine) de Martin Kippenberger en récurant le récipient en caoutchouc, baptisé "Quand des gouttes d'eau commencent à tomber du plafond", qu'il exposait à Dortmund. L'œuvre était assurée pour 800.000 euros.

 

Quoi qu'il en soit, je me dis qu'après tout, ça existe peut-être, la "justice immanente".

 

Car Jeff Koons, lui, a conçu ses « Balloons » en acier, que ce soient des fleurs, des lapins ou des chiens, et pour parfaire l’illusion, il a exigé un « poli miroir » qui suscite l’admiration. Ça nous change de l’exhibition pas si lointaine (1991-1992) de ses galipettes sexuelles avec Ilona Staller, alias « la Cicciolina », l’actrice porno qu’il avait épousée. Jeff Koons, ou la pornographie érigée en œuvre d'art. Mieux : la pornographie élevée à la dignité de concept (vous connaissez sûrement, "nommé", "promu", "élevé à la dignité de" : on appelle ça la "Légion d'Honneur").

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Peut-être avait-il invité, en plus des amis, quelques caméras pour immortaliser leur nuit de noces, et quelques micros pour enregistrer les sons de leurs orgasmes.  S’agissant de sexe, certains n’hésiteraient pas à parler de « perfomance », bien que le terme, s’agissant d’art, prête aujourd’hui à confusion (contamination de l’anglais « to perform »).

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Ce qui s'appelle "faire argent de tout". Et surtout de n'importe quoi. Vérifiant l'adage qui dit que "l'argent n'a pas d'odeur". Ici, ça vaut mieux.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mardi, 17 juin 2014

GABRIEL TYR, PEINTRE

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Ce tableau de Gabriel Tyr (1863) n'est pas au musée Crozatier du Puy-en-Velay, où sont rassemblées ses œuvres. Peut-être y sera-t-il un jour. Ci-dessous, un autre portrait (1857) : elle est pas mimi, la dadame au bonnet, avec ses anglaises amidonnées ? Et visez un peu le camée !

Je connais d'autres Gabriel. Peut-être celui auquel je pense avec prédilection parviendra-t-il à échapper, en prenant de l'âge, comme Tyr a su le faire, au fardeau qu'une vaine célébrité fait toujours peser sur ceux qu'elle a choisi d'écraser, et qui, trop souvent, n'ont pas mérité ça. Il ne faudrait jamais que la gloire (de même que le pouvoir) aille à ceux qui l'ont le plus ardemment désirée.

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Gabriel Tyr (1817-1868) : né à Saint-Pal-de-Mons, mort à cinquante et un ans.

Entré à seize ans à l'école des Beaux-Arts de Lyon. Travaillé avec Victor Orsel à la décoration de l'église parisienne de Notre-Dame de Lorette. Avec Alphonse Périn et Hippolyte Flandrin (qui a sa rue à Lyon, ce qui n'est pas une preuve de ... - de quoi, au fait ?).

On parle volontiers de son talent à réaliser pour la religion des œuvres « délicates, pures et lumineuses », mais il a aussi peint de très beaux portraits, dans lesquels il délaisse toute « anecdote » et toute fioriture pour que l'attention se concentre sur l'essentiel.

Saint-Pal-de-Mons est la riante bourgade natale du peintre, située dans l'arrondissement d'Yssingeaux, qui appartient au canton de Sainte-Sigolène, et rattachée à la perception de Saint-Didier-en-Velay.

Au recensement de 1990, mille cinq cent quarante-deux individus peuplaient neuf cent soixante-quinze logements (dont trois cent cinquante-huit résidences secondaires), répartis sur deux mille sept cent onze hectares, ce qui faisait alors une densité de cinquante-six virgule neuf habitants au kilomètre-carré. Il semblerait que la population dépasse aujourd'hui les deux mille âmes.

Les vingt kilomètres qui, en 1990, séparaient la commune de l'accès à l'autoroute n'ont pas dû varier significativement.

Impossible, en l'état actuel des choses, d'en savoir plus. Mais nous promettons au lecteur de le mettre au courant, dès que nous en aurons appris davantage.

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Dernière minute : nous avons de la chance. Nous apprenons qu'il se passe bien des choses à Saint-Pal-de-Mons. Ainsi l'installation sonore de l'église, connue pour ses pénibles effets de réverbération, a été entièrement rénovée. Le système de sonorisation choisi est composé de deux enceintes Rayon 100V Active Audio pour la nef de dix-huit mètres, de deux enceintes SM400i-WH pour le chœur, d'un ampli CXV 225 de Cloud, d'un lecteur CD CDT1U, d'un Furman PLPRODMCE pour la protection des éléments, d'un processeur numérique NUT ainsi que de microphones Clock Audio, dont la nouvelle application "Speech conformer" permet de régler automatiquement la hauteur en fonction de l'orateur. L'ambon a été doté d'un col de cygne C33ERF avec une embase XLR SM10, l'autel d'un col de cygne C34 ERF avec une embase S210. Les célébrations seront animées grâce à deux microphones HF main CW9000C. Ci-dessous un aperçu.

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Dernier arrivage : nous apprenons que Saint-Pal-de-Mons est une commune d'avant-garde. Impatiente d'essayer les merveilleux moyens techniques dont on a doté son église, elle a décidé d'organiser sa "Fête de la Musique" le 14 juin, avec l'excellente fanfare Zigomaclique.

Il était bon que cela fût su. Il est donc nécessaire que cela soit dit.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 13 avril 2014

RIEMENSCHNEIDER LE FLAMBOYANT

TILMAN RIEMENSCHNEIDER

ET LE VISAGE HUMAIN

 

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ANDRÉ

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JOSEPH D'ARIMATHIE

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UN PHARISIEN

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PHILIPPE

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TILMAN RIEMENSCHNEIDER PAR LUI-MÊME

 

Beaucoup d'œuvres de Tilman Riemenschneider sont visibles dans la bonne et belle ville de Würzburg (Allemagne). Eternel merci, au consul Yorck von Wartenburg, à sa cousine la Gräfin von Moltke (Probstei, 7108, Möckmühl), vœux auxquels je joins Angelika, Schwesti, et même Karl von Pritwitz. Un coucou à Clärlä Aheimer, où qu'elle soit aujourd'hui.

jeudi, 10 avril 2014

GERARD TITUS-CARMEL PEINTRE

COMPOSITIONS AUTOUR DE L'X (1986),

ou : DE LA VARIATION EN PEINTURE.

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mardi, 08 avril 2014

AUGUST SANDER PHOTOGRAPHE

AUGUST SANDER ET LES PEINTRES

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HEINRICH HOERLE

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GOTTFRIED BROCKMANN

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OTTO DIX

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FRANZ WILHELM SEIWERT

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FRANZ ESSER

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WILLI BONGARD

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ANTON RÄDERSCHEIDT ET SON EPOUSE

dimanche, 06 avril 2014

GIORGIO MORANDI PEINTRE

GIORGIO MORANDI ET LA NATURE MORTE

 

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vendredi, 04 avril 2014

PAUL EDWARDS ARTISTE PHOTOGRAPHE

LE REGARD DE PAUL EDWARDS

FONDATEUR DE L'OUvroir de PHOtographie POtentielle

(alias OUPHOPO) (alias photointhebook)

 

 

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jeudi, 03 avril 2014

SALVATORE GURRIERI PEINTRE

SALVATORE GURRIERI : QUEL HORIZON POUR QUELLE LUMIERE ?

QUEL PAYSAGE POUR QUEL ESPACE ?

SPLENDEUR D'UN MONDE SANS HOMMES ?

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SALVATORE GURRIERI

1937 - 2003

IN MEMORIAM

CE M'EST UNE JOIE D'AVOIR EU CET HOMME POUR AMI

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dimanche, 30 mars 2014

JACQUES TRUPHEMUS PEINTRE

 

JACQUES TRUPHEMUS ET LA LUMIERE

 

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LE CAFÉ BELLECOUR, LA "CANTINE" DU PEINTRE

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lundi, 24 mars 2014

UN PEU DE RECUL

Préambule : je n'en suis pas particulièrement fier, ni particulièrement honteux. Simplement, hier, je me suis abstenu. Je n'ai pas voté. Je les laisse entre eux, moi qu'ils ne daignent promouvoir au rang de citoyen qu'à l'approche d'une échéance électorale. Là, ils tombent des nues : ils apprennent que j'existe. Le reste du temps, je suis fermement invité à fermer ma gueule. A croire qu'être élu, plus ça donne des pouvoirs, plus ça rend sourd.

******

Voilà trois ans que je consacre une part de mon temps à l'alimentation de ce blog. Un bon millier de notes (1047 exactement). Cela commence à faire. Quasiment un travail. Pas à temps plein, quand même. Je me dis qu'une petite pause ne serait pas complètement imméritée.

Mais il y a autre chose. Peut-être en effet que je commençais à m'ennuyer. Peut-être suis-je fatigué d'ouvrir ma gueule. Fatigué de « m'exprimer » dans cette cacophonie qu'on appelle la liberté d'expression (« La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie, c'est "cause toujours" » ; j'ai l'impression d'être celui qui "cause toujours").

Et puis je n'ai nulle envie de ressasser, de rabâcher, de bégayer, de radoter, de remâcher, de seriner. La politique, les mœurs, la société, Monsanto, l'Europe, le genre, l'égalité garçons-filles, Sarkozy, Parti socialiste, Copé-Fillon, la propagande effrénée des antiracistes, des féministes, des antisexistes, des antihomophobes, des antitabac, des antixénophobes enfin, tout ce qui me sort par les yeux, non, décidément, j'ai l'impression depuis quelque temps de tourner en rond. 

Ce qui me rassure, c'est de me dire que non, je ne serai jamais un militant : les hommes ne changent pas le monde. Pour cela, il aurait fallu que j'en fasse une raison de vivre. Et je n'ai pas non plus la foi d'un Don Quichotte. C'est trop pour moi. Réduire le sens de sa propre vie à la défense d'une cause (quand c'est sincère, je veux dire, quand ce n'est pas un vulgaire fromage), c'est au-dessus de mes forces. La vie est plus large.

Car il y a aussi Moby Dick et La Recherche du temps perdu. Paul Celan et Robert Musil. Fra Filippo Lippi et La Vierge au chanoine van der Paele. L'opus 132 (LVB) et l'andante moderato de la deuxième symphonie de Mahler. Les amis.

Et puis quand ils veulent changer le monde, les hommes ne mesurent pas les conséquences de leur volonté, et le résultat leur échappe nécessairement. Voyez l'état de la Libye et environs, après les coups de menton belliqueux de Sarkozy, qui a réussi à faire taire un témoin gênant de ses turpitudes passées. Et c'est un exemple microscopique. 

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L'ADMIRABLE ARBRE DE JESSÉ DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES

On me traitera de lâche ou de pusillanime, on me dira peut-être dépressif, mais regardez les forces en présence, les tendances lourdes, les processus historiques à long terme : quel individu peut prétendre par sa seule action avoir pesé en quoi que ce soit ?

En matière de liberté humaine, je fais partie du camp des pessimistes. Et j'aggrave mon cas en n'accordant qu'une confiance répugnée aux prétendus apports bienfaisants de la science. Mon pessimisme va jusqu'à voir dans le supposé progrès technique un simple transfert de liberté de l'homme vers les choses, qui permettra une prise en charge de plus en plus prégnante de celui-là par celles-ci. "Prise en charge", c'est pour ne pas dire "asservissement".

La politique ? Elle ne veut ni ne peut plus grand-chose. Il ne s'agit plus de gouverner, mais de gérer au mieux, d'organiser, d'administrer, sous l'œil féroce du service comptabilité. L'informatique permet quant à elle de porter à son comble d'efficience le contrôle des individus, avec leur consentement qui plus est. Mais il paraît que le monde est beau.

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ORCIVAL

Enfin, quand on voit l'acharnement que l'humanité met à dévorer la planète qui lui sert d'habitacle, sous prétexte de "développement" et de "croissance", il y a de quoi flipper. Plus je vais, plus me devient forte l'envie de « cultiver notre jardin ». Rouvrir mon Balzac. Revoir les œuvres de Giorgio Morandi. Retourner à Giverny. A Chartres, au lever du soleil. A Conques, pour le tympan et pour la « Majesté de Sainte Foy ». A Orcival, pour la beauté du site, plus secret que Saint-Nectaire.

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LA "MAJESTÉ DE SAINTE FOY", A CONQUES. IL Y AURAIT UN LIVRE A FAIRE SUR LES TRIBULATIONS DES RELIQUES DE LA SAINTE.

Il faut cultiver notre jardin. C'est peut-être une séquelle marxiste, mais je crois au déterminisme historique.  Dans ces conditions, ç'aurait été dommage de persister. Ne sais quand reviendrai. A Pâques ou à la Trinité. Ou bien de temps en temps, pourquoi pas ? La même chose en moins astreignant. En attendant, voici quelques natures mortes (des eaux-fortes) de Giorgio Morandi comme je les aime. A plus tard.

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 Montrez ça, je ne sais pas, moi, à Jeff Koons ou Damien Hirst. S'ils ne se coupent pas les couilles en pleurant de honte à genoux devant les œuvres de Giorgio Morandi, de deux choses l'une : soit ils n'en ont pas (cf. « Le Marché de Brive-la-Gaillarde » de Georges Brassens), soit ils ignorent totalement ce qu'est l'art véritable (mais ça, on le savait déjà, preuves à l'appui).

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

dimanche, 23 mars 2014

LES VARIATIONS MUSICALES DE CLAUDE MONET

Comme je parlais des trente Cathédrales de Rouen peintes par Claude Monet, en évoquant la notion de « thème et variations », qu'on croit à tort réservée au domaine musical, j'ai eu envie de revenir à une des plus fortes émotions esthétiques que j'aie jamais éprouvées.

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C'était en 1994. Il se trouve que je courais cet été-là les cathédrales gothiques qu'on trouve au nord de la Loire, en me déplaçant d'est en ouest.

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Arrivé à Rouen, j'apprends que le musée des Beaux-Arts accueille un nombre impressionnant, en tout cas jamais vues ensemble, de toiles peintes par Claude Monet de la cathédrale de la ville. Le musée d'Orsay en possède quelques-unes, tout le reste est dispersé dans les musées et collections particulières du monde. Moment unique, donc. Occasion à saisir.

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Je cours, je paie l'entrée, je me dirige vers l'expo. Alors là, on dira ce qu'on voudra, mais ceux qui n'ont pas eu la chance de la visiter n'ont vraiment pas eu de chance.

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Si je me souviens bien, on entre en descendant quelques marches dans une vaste salle très lumineuse. Tous les tableaux rassemblés sont là, bien rangés côte à côte à la même hauteur. Le choc !

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Car rencontrer une de ces cathédrales, par exemple au musée d'Orsay (prenez « Le portail, soleil matinal », « Le portail, plein soleil », ou « Le portail et la tour d'Albane, effet du matin  »), cela fait son effet, certes. Non, rassurez-vous, je ne ferai pas dans le lyrique. Je veux dire qu'on peut admirer chaque tableau en particulier, c'est sûr. Malheureusement, on connaît l'existence de la série : il manque tous les autres.

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Car voyez maintenant se déployer sous vos yeux, d'un seul regard, à trente reprises, comme démultipliée en dizaines de reflets, dont chacun recèle son irisation particulière, le gigantisme de l'obsession du peintre, croyez-moi, il y a de quoi se sentir terrassé par une sorte de démesure. Je précise cependant que quelques tableaux de la série manquaient à l'appel.

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Le problème, quand l'homme se met en tête d'épuiser le réel (disons de créer un monde, c'est la même chose, puisque ce sont deux façonsclaude monet,peinture,cathédrale de rouen,art d'en faire le tour complet), c'est que, se prétendant rival de Dieu, il se rend compte très vite de sa vaine prétention, puisqu'il est obligé, dans l'espoir d'arriver à la Totalité, de procéder par l'Enumération, ce qui est le plus sûr moyen de ne jamais y parvenir. Dieu commence par le Tout. Et Georges Perec n'a pas davantage épuisé « un lieu parisien » (en l'occurrence la place Saint-Sulpice) que Claude Monet la cathédrale de Rouen (Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, Christian Bourgois, 1982).

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Et rien n'est plus fascinant que de se trouver devant une de ces tentatives prométhéennes, où un peintre entreprend de rivaliser avec l'infini en énumérant les différentes circonstances spécifiques dans lesquelles s'inscrit l'objet de son choix, où les paramètres de la vision changent au gré du temps qu'il fait et du moment de la journée.

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Ainsi Monet, au cours des années 1890, tente d'en finir avec les effets de lumière et de couleur sur la cathédrale de Rouen, depuis son poste d'observation chez Louvet, puis chez Mauquit.

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Qu'on le veuille ou non, cette tentative est parente de celle du musicien qui entreprend un « thème et variations » : on retrouve bien toujours la base reconnaissable, basse ou cantus firmus, revêtue à chaque fois de vêtements différents, d'ornements nouveaux, d'harmonies surprenantes, de couleurs imprévues.

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Cette façon de composer des sons ou des tableaux me touche particulièrement.

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : je fais figurer ci-dessus onze des trente tableaux, reproduits tant bien que mal, évidemment. Pour les curieux, j'ai ouvert un album complet qu'ils peuvent aller consulter dans la colonne de droite.

 

 

samedi, 22 mars 2014

VARIATIONS LUMINEUSES

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Non, je ne me prends par pour Giorgio Morandi. Je ne suis pas peintre, moi. Ni un artiste. Ni même un photographe. Juste ceci, que mes quelques clichés ci-dessus, placés en alternance avec des aquarelles du maître italien, me font penser a posteriori à son obsession d'artiste, que je résumerais, pour ce que j'en sais, dans la notion de variation.

En musique, on sait ce que c'est, des variations : vous prenez le même, et vous en faites de l'autre, en vous disant qu'à force d'en creuser l'aspect, vous finirez bien par en percer le mystère. Ecoutez, mettons, la Gavotte et six doubles de la Suite en La de Rameau (avec sa mélodie absolument parfaite, qui finit dans la jubilation et la joie), si possible par Marcelle Meyer ou Natacha Kudritskaïa : certes vous ne le percez pas, mais vous vous approchez de diablement près de quelque chose qui y ressemble. Je ne parle évidemment pas des Variations Goldberg (je conseille la version de Steuermann chez Actes-Sud, ou celle de Perahia), ni des Diabelli (par Yves Nat).

En peinture, bien des artistes ont pratiqué la variation. Certains ont même eu pour ambition d'épuiser le sujet « pour qu'il ne puisse plus servir à personne » (Georges Brassens, « Une petite fleur dans une peau de vache »). Je pense aux trente représentations de la cathédrale de Rouen par Monet.

Plus près de nous, on trouve Gérard Titus-Carmel, Denis Laget, d'autres. Certes non, la variation n'est pas l'apanage de quelques-uns. Elle fait même partie des bases du métier. Mais Giorgio Morandi reste à part. Que diriez-vous d'un type qui s'acharnerait à poser sur une table toujours la même et à dessiner une douzaine toujours la même (souvent moins) de divers pots, bouteilles, flacons, vases, fiasques, etc., chaque fois dans un ordre et une disposition différents ?

On ne compte plus les gravures et peintures qui sont sorties de cette obsession-là. Pas de doute, pour épuiser les possibilités de vision et de représentation du réel, pas d'autre moyen que de multiplier les tentatives. Cet effort a quelque chose de désespéré. On est dans la quête d'infini.

L'infini pictural, Giorgio Morandi a tenté de l'atteindre, je crois, en effaçant, mais pas complètement, ce qui sépare le concret et l'abstrait, souvent en abolissant la profondeur entre les objets peints et le fond, entre les objets eux-mêmes, tentant de demeurer sur le seuil qui fait passer de l'un à l'autre, indécidable, comme on le voit ci-dessous. Comme quelqu'un qui ne saurait pas s'il fait partie du décor ou s'il joue un personnage dans la troupe d'acteurs. Et qui en éprouverait une sorte de jouissance rageuse et inquiète. Une méditation sur la dissolution du moi, dans un monde humain gagné par les brouillards.

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Cette manière de concevoir l'art et le monde me parle. Car c'est une façon pour l'art de dire quelque chose de ce que le monde est en train de devenir.

Voilà ce que je dis, moi. 

 

mercredi, 11 décembre 2013

UNE MUSIQUE POUR SPECIALISTES

 

 

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MUSIQUE POUR LABORATOIRE

 

Malgré un siècle de diffusion, la musique sérielle rebute toujours le public ordinaire. Comment se fait-ce ? Que se proposent Jean-Pierre Derrien et Florent Boffard sur l’antenne de France Musique le vendredi matin ? Ni plus ni moins que d’éduquer le peuple jusqu’à ce qu’il n'en puisse plus de résister à tant d'insistance et de sollicitude, et qu'enfin, il consente à aimer le système dodécaphonique inventé au début du 20ème siècle par Arnold Schönberg.

 

Mais je me dis que, si en un siècle on n’y est pas arrivé, c’est qu’il y a quelque chose de plus que la surdité ou le conservatisme du public qui est en cause. Peut-être y a-t-il quelque chose de rédhibitoire dans la musique inventée elle-même. Une limite infranchissable aux oreilles ordinaires et normales. Un noyau dur inassimilable. J'y reviendrai un de ces jours.

 

« Musique contemporaine » donc ? Je me demande si cette étiquette ne sert pas à marquer une frontière : celle du rapport entretenu par chacun à la modernité. A la droite de Jean-Pierre Derrien (voir plus haut) siégeront tous les justes, tous les promis au salut accordé aux héros qui « vivent avec leur temps ». A l’oreille de ceux-là, je me permettrai juste de susurrer ce mot de Cromwell : « Ceux qui épousent leur époque prennent le risque d’être souvent veufs ».

 

A la gauche de Florent Boffard, tous les racornis cramponnés à de vieilles lunes comme sont la mélodie, la consonance ou la sensation de plaisir et d’émotion auditifs, promis aux poubelles de l’Histoire qu’il a adroitement placées sous leurs pas. Ceux-là, je me promets de les encourager à rester sourds aux sirènes de la « modernité », et de ne pas sectionner les quelques racines que le 20ème siècle n’a pas réussi à couper avec les temps anciens.

 

Ces attardés de la préhistoire égarés dans la modernité ressemblent à l’antique caricature des cancres, ceux qui se blottissent au fond de la classe, tout contre le radiateur. Comme le disait un comique des années 1950 – Jacques Bodoin (on peut le voir sur Youtube) – : « C’est là qu’ils s’épanouissent ».

 

Ceux-là ont garni leurs oreilles du même épais bouchon de cire que les marins d’Ulysse avaient mis à l’approche du rocher des Sirènes. Ceux-là, je le dis aux dévoués Derrien et Boffard, sont définitivement perdus pour la science, hermétiques à toute musique expérimentale, à toute innovation en art. Soyons net, voire péremptoire : hostiles à tout progrès.

 

Bon, peut-être. Mais pas complètement sûr. Peut-être douteux. Pour vous dire combien je me suis endurci dans mon épaisseur de bouseux béotien resté les pieds enfoncés dans sa glèbe natale, il m’arrive même d’imaginer que l’hypothèse est complètement fausse, même si ça doit contrarier Jean-Pierre Derrien et Florent Boffard.

 

Et si, après tout, c’étaient les réticents qui avaient raison ? Et si, au contraire des décrets de la « doxa », il était complètement stupide de parler de « Progrès » en musique ? Et s'il y avait quelque imposture à vouer un culte à la déesse « Innovation », quand il s'agit des arts, et de faire d'elle l'arbitre départageant l' « obsolète » et le « vivant » ? Qu’est-ce qui pousse Jean-Pierre Derrien à se prosterner aux pieds de la statue « révolutionnaire » d’Arnold Schönberg ? Je demande qu’au moins on examine ces questions.

 

Je me demande en effet s’il ne s’est pas passé dans la musique la même chose que dans la peinture et la littérature. Finalement, qu’est-ce que c’est, l’abstraction en peinture ? J’y vois pour ma part deux aspects. D’abord – j’en ai parlé –, c’est la disparition du visage de l’homme et du monde des représentations picturales, l’effacement de la figure humaine, et son remplacement par l’exploitation de toutes les possibilités expressives des moyens techniques à la disposition des peintres.

 

Ensuite, c’est l’irruption dans le domaine des arts de l’esprit de système, des grandes théories et doctrines. N’est-il pas révélateur qu’un livre considéré comme l’un des trois chefs d’œuvres littéraires du 20ème siècle soit Ulysse, cet ouvrage improbable où le romancier s’est lancé le défi de placer, outre une foule de contraintes langagières, successivement TOUTES les figures de style. Les spécialistes en ont dénombré une petite centaine. L'Ou.Li.Po. de Queneau et Le Lionnais n'est pas loin.

 

J’ai lu Ulysse en 2009, moi qui ne suis pas spécialiste, et non seulement je n’ai pas cherché à faire cet inventaire, mais je n’ai pas honte d’avouer que ce livre m’a intéressé, sans toutefois me subjuguer. Le côté « performance sportive » attaché aux œuvres proclamées « chefs d’œuvre de la Modernité » me laisse froid. Mais peut-être l'ai-je lu trop tard. J'aurais dû le faire quand la Modernité me laissait encore pantois d'enthousiasme, et ne m'avait pas encore laissé voir son cœur desséché et momifié.

 

L’expérience de laboratoire, en littérature comme en musique, c’est d'abord fatigant.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mardi, 03 décembre 2013

LEONARD ET VICTOR

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BON, D'ACCORD, LES DESSINS DE LEONARD DE VINCI, QUI N'ETAIENT QUE DE SIMPLES GRIFFONNAGES, ONT ETE RETRAVAILLÉS PAR DES GRAVEURS QUI N'ONT RIEN FAIT POUR NE PAS LES EMBELLIR. LES AUTRES GRIFFONNAGES SONT DE VICTOR HUGO.

dimanche, 09 juin 2013

QUI EST NORMAL ?

 

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UNE VUE SUR LE JARDIN DE CLAUDE MONET, A GIVERNY, PAR BERNARD PLOSSU

 

***

Maintenant, les anormaux, que faut-il en faire ? Je crois bien que c’est Valéry Giscard d’Estaing qui déclarait : « Le degré d’avancement d’une civilisation se mesure à la façon dont elle traite ses handicapés ». Etendez la portée de la phrase à l’ensemble de ceux que je me refuse à appeler autrement que des anormaux, et vous saisirez qu’il s’agit d’un message de tolérance, voire d’empathie.

 

[ Je me refuse à utiliser le mot « solidarité » dans ce contexte. D'abord parce qu'il est mis à toutes les sauces et employé à tort et à travers. Marre des « solidaires » et autres bonnes âmes prêcheuses et donneuses de leçons. Excusez, ça va passer. Reprenons. ]

 

Mais il est malhonnête, et même pervers, pour se donner des couleurs de tolérance, des reflets d’empathie et des fragrances d'altruisme – tendance altruisme flatteur pour celui qui le manifeste, genre « Médecins sans frontières » –, de décréter que les pommiers font des cerises, que les chats sont des gouttières. Et, accessoirement, que les anormaux sont normaux.

 

Il est vrai que nous vivons dans une France qui a été capable de rebaptiser « maritime », « atlantique » ou « de haute Provence » des départements qui avaient le tort de s’appeler Seine inférieure, Loire inférieure et Basses Alpes. Et les « handicapés » sont devenus des « personnes à mobilité réduite ». Et les cancres « apprenants à apprentissage différé ». Quelqu'un avait appelé ça la "novlangue" (le très regretté George Orwell).

 

Il fut un temps où Guy Béart rêvait de « changer les couleurs du temps, changer les couleurs du monde ». Puisqu’on ne peut pas empêcher la Loire d’attendre la partie inférieure de son cours pour se jeter dans l’océan, contentons-nous d’en modifier l’appellation administrative. Faute de modifier le réel, faisons comme les politiciens, et flattons les esprits. Cela coûte moins d'argent et moins d'efforts. Et comme ça donne le mauvais rôle à ceux qui critiquent la modification (le rôle du méchant), ceux-ci sont obligés de marcher sur des oeufs pour la contester. Quand ils osent le faire.

 

Les handicapés et les « Ligériens inférieurs » ne pourront pas se plaindre qu’on ne leur a pas passé de pommade. On ne redonnera pas aux premiers une mobilité complète et aux seconds de faire remonter la Loire à sa source, mais au moins on ne les entendra plus geindre et se lamenter qu’on les méprise et qu’on les « stigmatise » (mot très à la mode), ou alors il faudra qu’ils trouvent autre chose. Il est probable qu'ils trouveront autre chose. Rendez-vous au prochain euphémisme.

 

Puisqu’on ne peut pas empêcher le mongolien d’être mongolien, appelons-le « trisomique ». Ah comme ça, il faut avouer que ça change tout, n’est-ce pas ? Comme si, tout d’un coup, saisie d’une inexplicable frayeur, la France avait eu peur de nommer les choses par leur nom exact. La tendance est générale et plus personne ne parle des boueux (devenus « éboueurs »), des concierges, des balayeurs et des caissières. Les patrons d'entreprises eux-mêmes ne parlent plus jamais de leurs employés (devenus « collaborateurs »). Oyez, oyez, dames et damoiseaux : le « normal » nouveau est arrivé ! Vous allez vous régaler.

 

Le drôle de l’affaire, c’est que, dans cet effort pour donner un ton pastel à des réalités jugées désagréables, voire offensantes, on a forcément recours aux même procédés que les religions primitives, dans lesquelles les gens sont persuadés que les mots ont un pouvoir sur les choses : changeons le mot, disent-ils, nous changerons la chose. Vraiment une préoccupation de pays riche. En même temps que pure démagogie électorale.

 

Ce n’est rien d’autre qu’une pratique magique. Fabuleux progrès de la civilisation, le pouvoir des mots sur les choses, sous l'égide du sorcier de la tribu. Sans l'efficacité, malheureusement. Car le sorcier est efficace, puisque tout le monde croit en lui, tant que les blancs ne viennent pas semer leur souk, avec leur "science".

 

C'est ainsi que, plus la réalité échappe aux politiciens – et rien n’est plus désagréable au politicien –, plus les politiciens ont recours à cette magie (concrètement inoffensive, mais culturellement dévastatrice) : le pouvoir des mots sur les choses se manifeste dans des incantations grandioses (dernière incantation : Jean-Marc Ayrault décidant, après laphotographie,bernard plossu,claude monet,art,valery giscard d'estaing,handicapés,civilisation,société,normal anormal,george orwell,guy béart,novlangue,euphémisme,clément méric,jean-marc ayrault,françois hollande,anarchistes,fachos,ayoub,rabelais,littérature,pantagruel,tiers-livre,panurge,bucéphale,philippe de macédoine,alexandre le grand,robert margerit,mont-dragon,georges perec,penser  classer mort de Clément Méric, de « tailler en pièces de façon démocratique » les fachos, genre Serge Ayoub, ci-contre, et le climat de haine qu'ils véhiculent, une petite merveille d'oxymore). Ce genre d'incantation, ça vaut la danse de la pluie.

 

Toi Grand Sorcier, François Hollande. Toi Grand Chamane, Jean-Marc Ayrault. Toi Grand Pouvoir Magique. Moi faire brûler encens sur autel domestique pour honorer Toi. Hugh.

 

Personne n’est plus sage, dans le fond, que l’immense, que l’énorme François Rabelais, qui met dans la bouche de Pantagruel une phrase lumineuse, inoubliable et magistrale. C’est au chapitre XX du Tiers Livre. A Panurge qui s’exaspère des manières impudentes du muet Nazdecabre, à qui il demande s’il doit ou non se marier, il lance cette remarque : « Si les signes vous fâchent, ô combien vous fâcheront les choses signifiées ». Citation transmise à la famille Euphémisme, dont les membres se reproduisent pire que la vermine. Par pitié, qu'on leur apprenne la contraception, l'avortement et, pourqoi pas, l'euthanasie !

 

Que faire alors, en un temps affamé d'euphémisme, qui interdit l’usage des mots « normal » et « anormal » ? Un temps qui proscrit, sous peine de crucifixion médiatique ou correctionnelle, de se référer, pour penser, à des catégories, pour la raison que « ce n’est vraiment pas bien de catégoriser, c’est même très vilain » ? 

 

Un temps qui oublie, ce faisant, que si l’on avait ordonné aux scientifiques et aux penseurs de rayer le mot « catégories » de leur vocabulaire et de leurs pratiques, il n’y aurait à cette heure ni science ni pensée. Ce n’est pas pour rien qu’un livre posthume de Georges Perec porte fièrement ce titre : Penser / Classer.

 

Notre société a peur des mots. Enfin, quand je dis "notre société", je devrais dire le clergé intégriste d'un nouveau genre qui guette, à l'affût de tout, bien à l'abri de ses feux rouges et de ses chambres correctionnelles, le moindre faux pas des contrevenants aux articles du Code édicté par la Police du Langage et de la Pensée. Peut-être la France a-t-elle peur tout court. 

 

Bientôt, sans doute, elle aura peur de son ombre, comme le cheval Bucéphale (« Tête de bœuf », drôle de nom pour un équidé) si sauvage que Philippe de Macédoine n’en voulut pas, mais que son fils Alexandre (pas encore « Le Grand ») dompta après avoir observé la bête, et l’avoir placée systématiquement face au soleil. Moralité : Bucéphale n’accepta jamais d’autre cavalier qu’Alexandre (l'indomptable Erèbe, domestiqué au premier contact par Dormond, dans l'indispensable Mont-Dragon de Robert Margerit, devait être un lointain descendant). Quel Alexandre placera notre société face au soleil ?

 

« Si les signes vous fâchent, ô combien vous fâcheront les choses signifiées ».

 

Traduction en langage vulgaire, c'est-à-dire moderne : si vous criez : « Maman j'ai peur ! » quand on appelle un chat un chat et quand on met les mots exacts sur les choses, attendez-vous à chier dans votre froc quand vous serez mis en face des réalités qu'ils désignent. Elles n’auront pas de pitié. Et vous aurez du mal à vous en remettre.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

jeudi, 18 avril 2013

ET PUIS NON ! ... FRED N'EST PAS MORT ! ...

 

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MERCI, HERGÉ, DE ME PRÊTER CETTE IMAGE POUR LA CIRCONSTANCE

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Tewfik Hakem avait interviewé Fred pour une émission diffusée en 2011. Il a rediffusé dernièrement l’entretien dans son émission de 6 heures du matin : Un Autre jour est possible. Cela vaut le coup, à l’occasion, d’être matinal.

 

NAUFRAGE 21.jpgCe qui apparaît, de Fred ? Un homme en toute simplicité. Son père était cordonnier, c’est vous dire, même si ça ne prouve rien. Une façon éminemment populo de parler, par exemple, de son amitié avec Jacques Dutronc : un manager lui avait demandé de faire quelques chansons pour lui. Il avait atterri dans ce milieu inconnu des studios d’enregistrement, et le contact s’était fait, facile, simple, magique. Cela a donné, évidemment, Le Fond de l’air est frais, Laïho, Laïho, mais aussi La Voiture du clair de lune.

 

Une façon aussi de renvoyer tous les intellos de la terre à leur potagerNAUFRAGE 23.jpg et à leurs légumes quintessentiels (je veux dire : desséchés). A la question bête : « Comment êtes-vous arrivé à Philémon ? », il répond : « Ben, vous savez, ça m’est venu comme ça. Je n’ai pas de projet, pas de marche à suivre. Quand je démarre, je ne sais pas ce qui va me venir sous la plume ».

 

NAUFRAGE 27.jpgBref, un pommier qui fait des pommes, et pas un intellectuel à tout découper en seize et à tout transformer en abstraction conceptuelle, pour mieux se convaincre et convaincre quelques gogos que c'est lui, et personne d'autre, qui comprend le monde dans lequel il vit (et nous avec). Pour Fred, intellectualiser était une façon de renoncer à palper le vrai et le jouissif de l'existence. Dans le monde de Fred, l'intellectuel se situe à l'antipode exact de la vie qui vit. Pour Fred l'artiste, vivre et intellectualiser sont carrément antinomiques.

 

A l’entendre (sa voix est celle d’un vieuxNAUFRAGE 29.jpg monsieur, mais qui a gardé intact le populo de son accent et de sa prononciation), les choses lui sont toutes tombées sur la feuille de dessin, sans avoir à chercher. Par exemple, le père de Philémon, dans la BD, ressemble à son propre père, pas besoin d’aller chercher loin.

 

NAUFRAGE 30.jpgEn fait, pour Philémon, Fred triche un peu. Car, comme il le déclare dans le livre de Marie-Ange Guillaume (L’Histoire d’un conteur éclectique, Dargaud, 2011, 29€ quand même, mais ça les vaut)L'HISTOIRE 1 D'UN CONTEUR ECLECTIQUE.jpg, tout se passe à Nice, pendant un repas de famille. Comme son fils Eric s’ennuie, il lui raconte une histoire. Et là c’est vrai, pas besoin d’aller chercher loin : « J’ai utilisé les éléments du décor : la mer, les bateaux, une bouteille ». Et c’est après qu’il a eu envie d’en faire un récit dessiné. Moi j’aurais ajouté une question : « Pourquoi précisément ce prénom : Philémon ? ». La réponse m’aurait intéressé. J’ai mes raisons. De vraies raisons que quelques-uns connaissent.

 

Avec le petit-fils, ç’a été un peu plus rigolo. Dans le jardin de la maison,NAUFRAGE 31.jpg il y avait un puits. Pour Alexandre, c’était forcément le chemin qui mène au A. La famille a été obligée de poser un énorme pot avec un « baobab » (dixit Fred) pour le boucher, et empêcher Alexandre de rejoindre l’île du A avec ses copains. Et notre moustachu dit ça d’un air bonhomme. Et qu’Alexandre l’appelait monsieur, ne voulant pas le croire son grand-père. Plus retors qu’il ne veut bien le paraître, Fred : va savoir si c’est vrai, qu’Alexandre l’appelait « monsieur ».

 

NAUFRAGE 33.jpgAlors le puits ? Sans vouloir décortiquer la chose, je note que dans le dernier épisode (Le Train où vont les choses), il est absent : fini, le puits. Ce qui fait la frontière, cette ultime fois, c’est la fumée produite par la « Lokoapattes », sorte d’épais brouillard qui fait tousser le hérisson, et dans lequel se perd le père (sans doute le "perd-père twitté") de Philémon, parce qu’il a rencontré le fantôme de Jojo, l'ancien garde-champêtre.

 

Cette frontière entre le « réel » et « l’imaginaire », le puits la dessinaitNAUFRAGE 34.jpg d’un trait épais, pour ne pas dire infranchissable : il fallait s’appeler Philémon pour y tomber. Dans ce 16ème et dernier épisode, la frontière a perdu de sa consistance, puisque, du fait de Joachim Bougon, le conducteur inattentif de la « Lokoapattes », celle-ci est sortie du « tunnel imaginaire » pour venir s’échouer dans des sables mouvants bien « réels ».

 

Mais Fred, grâce au « tunnel imaginaire », surmonte la difficulté. Normalement, si tout va bien, Philémon et Barthélémy le puisatier rejoindront la lettre A. Dans le fond, que le puits devienne tunnel, quelle importance ? L’essentiel n’est-il pas d’arriver à destination ? Ce qui reste définitivement sûr, c’est que Fred n’a jamais confondu « réel » et « imaginaire » (à l’instar de maints ados plus ou moins attardés, accros à leurs consoles). Mieux : il a réussi à donner à ses rêves et à son imaginaire la consistance d’une réalité durable.

 

NAUFRAGE 35.jpgEt cela est rendu possible, précisément, par le poste-frontière que le dessinateur-conteur a établi entre les deux mondes, par la magie d’un simple puits. L’île du A de l’océan Atlantique, c’est si l’on veut de l’imaginaire au carré. Qui fait que le fictif Philémon semble, en revenant dans le jardin paternel après une escapade sur le A, prendre corps dans une réalité un peu moins fictive que les histoires inventées. Une réalité plus proche de la nôtre, et dans laquelle Fred réussit à nous embarquer. On y croit.

 

Appelons ça le véritable esprit d’enfance, ou je n’y connais plus rien.

 

Comme je le disais lors de la parution du Train où vont les choses : monsieur Fred, merci du fond du coeur. Oui, vraiment, merci pour tout.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

mardi, 02 avril 2013

DE L'EXPANSION DE L'UNIVERS (ARTISTIQUE)

 

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LE REVOLVER "1892", CALIBRE 8 mm

(après le Mauser C96, le Luger P08, et même le Webley 455 britannique, sans parler du Colt 1911, les performances balistiques de la munition furent considérées, avec raison, comme des plus médiocres, même si l'arme reste classée en 1ère catégorie)

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On a vu que l’artiste actuel essaie de se faire passer pour un scientifique, dont il imite l’activité de recherche, sans pouvoir prétendre au même degré de scientificité que lui. Il ne parle plus de ses « œuvres », ni même de ses « ouvrages », mais du terme très neutre de « travail ». Il la joue modeste. Il a compris que c'est son intérêt, même si cette modestie cache un immense orgueil.

 

Il va de soi qu’une telle évolution ouvre la voie à une foule de gamins qui auraient reculé devant l’effort et l’abnégation que suppose le métier. Et comme il faut donner du boulot à toute la surpopulation, il n’y a pas trente-six moyens.

 

Tiens, prenez la grande question : « Qu’est-ce qui est beau ? Qu’est-ce qui est laid ? ». Ajoutez-y : « Qu’est-ce qui est de l’art ? Qu’est-ce qui n’est pas de l’art ? ». Question subsidiaire : « Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce qui n’est pas un artiste ? ». Là, on est au cœur du sujet. La réponse à cette rafale de questions simples est d’une simplicité raphaélique du fait de la pléthore d'artistes potentiels :

 

TOUT EST BEAU

TOUT EST DE L’ART

TOUT LE MONDE EST ARTISTE

TOUT LE MONDE IL EST BEAU IL EST GENTIL.

 

Ça ouvre plein de possibilités, même aux élèves les plus nuls. C'est ça, la démocratisation. Ou plutôt l'extrémisme démocratique. Et cela repose sur ce principe à marteler fortement : « On a tous le droit ! ».

 

En musique, c’est tellement évident qu’il n’y a pas trop lieu d’insister. Depuis les recherches du petit Pierre Schaeffer, la question est résolue sans ambiguïté : tous les bruits produits dans la nature et hors de la nature sont désormais de la musique. A égalité. Ah mais !

 

Seuls quelques vieux ronchons s'attachent encore aux beaux instruments de bois ou de cuivre. Seuls quelques orfèvres de la lutherie façonnent amoureusement de tels objets, qui ne doivent de ne pas avoir été guillotinés qu'au fait qu'ils sont dépourvus d'un cou formant transition entre un tronc et une tête.

 

Les ci-devant « instruments de musique » (notez la particule nobiliaire), c'est donc bien clair, ne produisent que des bruits parmi des myriades d’autres : le monopole qu’ils ont exercé depuis l’aube de l’humanité est un scandale auquel il a heureusement été mis fin, après des millénaires de dictature élitiste et arrogante.

 

Et le public ne s’est progressivement accoutumé (et encore !) à la « musique contemporaine » que parce qu’on lui a fait ingurgiter de force, au gavoir à canards, pendant trente ans, une foule de concerts sandwiches, où les organisateurs, dépensant des trésors d’ingéniosité dans la  programmation, introduisaient une tranche de jambon contemporain entre deux tranches de pain classiques, plus ou moins beurrées pour aider à avaler.

 

Notez que la stratégie s'est révélée d'une grande habileté. D'abord on y va mollo : quelques espagnolades, un peu de flamenco et de gamelan balinais. Il faut à ce stade s'appeler Varèse pour marier de vieux sons dans des partouzes tout à fait neuves, bien faites pour émoustiller les sens de quelques vieux blasés avides d'érections nouvelles, et pour horrifier dans le même temps l'âme intègre de tous les autres, restés des auditeurs candides.

 

Ensuite le système des douze sons égaux. Ensuite on pousse les vieux instruments dans leurs derniers retranchements, jusqu'à ce qu'ils rendent l'âme (du violon), en leur tapant dessus, en les engueulant comme du poisson pourri, en leur faisant dire des horreurs dont ils ont honte (je me rappelle un concert dirigé par Ivo Malec en personne, quelle triste expérience pour un jeune musicien plein d'espoir !). Quel triste spectacle que de voir un violoncelliste fouetter son instrument de son archet, pendant que ses voisins de quatuor passent un doigt mouillé sur le bord d'un verre a pied en cristal à moitié rempli) !

 

Ensuite viennent tous les instruments du monde, appelés à la rescousse. Ensuite viennent les moyens offerts par l'électricité, l'électronique et l'informatique : rendez-vous compte, tous ces sons potentiels, on ne pouvait pas les laisser au chômage, il fallait leur trouver un emploi. Pour couronner le tout débarquent en trombe tous les bruits du monde (Pierre Schaeffer et suiveurs), j'en ai déjà parlé.

 

Moralité : la musique occidentale explore à tout-va et dans l'enthousiasme des contrées sonores inconnues, pose le pied sur des planètes improbables, découvre des continents sur lesquels se jettent des armées d'oreilles saturées de sons du passé. En musique, comme en bien d'autres matières, l'Occident est un collectionneur monomaniaque effréné, un dangereux psychopathe atteint de kleptomanie compulsive aiguë, à l'instar d'un certain Aristide Filoselle (Le Secret de la Licorne, p. 59).

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En littérature, si c’est moins évident, c’est juste parce que – du moins en France – les tendances expérimentales n’attirent que des groupuscules faméliques de militants de la nouveauté, portant des visages émaciés, graves et fiévreux : eux seuls ont assez de foi fervente et fidèle pour crier au génie quand Pierre Guyotat publie Eden Eden Eden ou Tombeau pour cinq cent mille soldats.

 

C’est sûr qu’après Ulysse de James Joyce, Mort à crédit de Céline, Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry et quelques autres, l’idée d’imposer la sacro-sainte, obligatoire et quasi-statutaire « rupture », dans une surenchère du meilleur aloi dans le travail sur les moyens d’expression romanesque, est devenue pour le moins difficile à mettre en œuvre.

 

Le minuscule Philippe Sollers a sans doute voulu faire rigoler ses copains de la cour de récréation, quand il a écrit, sans majuscules ni ponctuation (juste parce que Céline s'était proclamé le cinglé en chef des points d'exclamation et de suspension), son livre sobrement intitulé H. Quoi, illisible ? Expérience, on vous dit ! La barre étant placée excessivement haut, quels éditeurs, quels lecteurs auraient assez d'entraînement et de détente des reins pour ne pas la faire tomber en tentant de franchir l’obstacle ?

 

Quant à la poésie, ce n’est même pas la peine d’en parler : est-ce qu’un poète existe, quand il est rare qu'ils touche 300 lecteurs ? D’autant que la cuisine des poètes actifs après la guerre s’est muée en une infinité de laboratoires secrets, où des alchimistes vaguement barbus se sont mis à extraire de leurs cornues la quintessence de liqueurs mystérieuses, dont l’amateur éventuel ne saurait imaginer l’effet qu’elles produiront une fois ingurgitées.

 

Je dirai même que le jus qu’on recueillait parfois à la sortie du serpentin de cet alambic forcené était carrément imbuvable. Je me souviens d’un « poème » d’un nommé Jean-Marc, qui commençait par cet inoubliable groupe nominal péremptoire, voire comminatoire : « Les cafards noirs de la lampe à souder ». L'expression, je ne sais pourquoi, s'est gravée. Jean-Marc, si tu me reconnais dans la rue, merci de ne pas me voir.

 

Remarque, j’ai bien dû pondre quelques horreurs comparables. Quand on est dans l’expérimental, c’est quasiment forcé. Quand on explore des voies nouvelles, on tombe fatalement sur bien des impasses et autres voies sans issue (via sin salida) : il y a donc beaucoup de déchet. La gangue autour de la pépite, quoi. Mais il y a des jours où l'on se dit que non, vraiment, ça fait un peu épais de gangue avant d'arriver à la pépite. C'est vrai, quoi, la vie est courte.

 

Le gros morceau de l’expérimental reste cependant, détachés loin devant le peloton étiré des principaux moyens d’expression, les « arts plastiques ». Normal, les arts plastiques, ça saute aux yeux, ça envahit votre espace visuel sans vous demander.

 

Le problème, avec les arts plastiques, c'est qu'ils sont devenus affreusement tributaires du langage (voire de la linguistique), de la pensée, de la formulation, de la capacité de l'artiste à transposer dans l'univers des mots l'esprit de ce qu'il veut donner à voir. Et le cortex cérébral de la théorie esthétique (ou sociale, ou morale, ou politique, ...) alourdit à tel point le crâne de l'art vers l'arrière que celui-ci en tombe sur le cul.

 

Je ne veux pas trop insister : j’ai déjà donné. Allez juste un aperçu du talent du petit Jan Berdyszak, « only for fun».

BERDYSZAK 2.jpg

AVEC TOUTES NOS SINCERES FELICITATIONS AU PETIT JAN BERDYSZAK !

Je veux juste marquer deux particularités qui découlent de ce qui précède, concernant la création artistique : l’extrémisme démocratique et l’extrémisme totalitaire. Contrairement aux apparences, ce sont deux frères jumeaux, et de la pire espèce : l’espèce monozygote.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 23 mars 2013

DE L'EXPERIMENTAL DANS LES ARTS

 

CHINOIS 2.jpg

GABRIEL GARCIA MARQUEZ L'A IMAGINÉ (à la fin de 100 ans de solitude) ; LES CHINOIS L'ONT FAIT : MAIS QUE FAIT SONY ?

 

***

Question qui découle du billet précédent : étant donné un individu qui fait des expériences, sans être un enfant ni un scientifique, à qui peut-on bien avoir à faire ? 

 

Oui, nous voici devant un fameux problème : un individu qui a quitté (parfois malgré lui, il faut bien le dire) les bienheureuses brumes de l’enfance insouciante sans être pour autant partie prenante dans un programme de recherches pour le compte de l’UMR 5615 du CNRS (Laboratoire des Multimatériaux et Interfaces), ou de l’UMR 5023 (Ecologie des Hydrosystèmes Fluviaux, vous pouvez vérifier), mais qui fait des expériences, qu’est-ce que c’est ? On est en droit de se le demander. Mais ne cherchez plus, ne vous posez plus la question, j’y réponds ici même, incontinent, illico et séance tenante :

 

c’est un ARTISTE.

 

Rentrez-vous ça une bonne fois dans le ciboulot. Vous allez dire : « Ah bon ? Mais quel genre d’artiste ? ». Je vois que vous êtes au fait des grandes controverses actuelles sur les sujets à la mode dans les rédactions et sur les plateaux, ainsi que chez les sociologues et les féministes acquis aux problématiques « genristes » et « genrées » (ça fait fureur), mais je vous rassure : « Un artiste simplement "contemporain" ».

 

Je sens que vous allez insister : « Mais pouvez-vous définir ce "contemporain" avec un peu de précision ? ». C’est une bonne question, et je vous remercie de l’avoir posée : l’artiste "contemporain" est celui qui se revendique très haut et très fort « à la pointe de la modernité ». « Ce qui veut dire ? ». On peut dire que vous êtes impitoyable, mais j’avais prévu la question.

 

On dit qu’un artiste est à la pointe de la modernité quand il se comporte ni plus ni moins que comme un enfant en train de grandir, en même temps que comme un scientifique qui chante un "Eurêka" triomphal dans sa baignoire : il a fait quelque chose qui n'a jamais été fait avant lui. Comme eux, il obéit à ce seul, unique et dantonien mot d'ordre : « De l'audace ! Encore de l'audace ! Toujours de l'audace ! ».

 

Cela signifie que, comme eux, il fait des « expériences ». La seule différence qui l’en sépare, c’est que, étant parti en vulgaire galapiat qui voudrait bien savoir ce que ça fait quand on arrache les ailes d’une mouche, en merdeux qui remplace par de l'eau le cognac de grand-mère dont il s'est servi pour saoûler les poules à coups de mie de pain imbibée, il voudrait bien arriver dans le costume nobélisé de Pierre-Gilles de Gennes, l'éclaicisseur définitif de tous les mystères de la saponification, permettant une avancée décisive qu’il convient d’appeler, depuis le 20 juillet 1969 : « un pas de géant pour l’humanité ».

 

L’artiste contemporain est donc un cumulard en puissance : il voudrait bien être à la fois dans la gratuité de l’authenticité enfantine et dans les retombées sonnantes de la découverte scientifique, sauf qu’il n’est plus un enfant et qu’il n’a pas exactement la compétence de l’homme de laboratoire. Qu'importe, se dit-il, l'ubiquité ne me fait pas peur. Janus, après tout n'avait que deux visages. Je dois pouvoir faire mieux.

 

C’est dire si son statut manque de netteté. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ses trouvailles sont le plus souvent des objets de controverses infinies. Dame, c’est compréhensible : apparues selon la logique du caprice enfantin, elles n'ont pas davantage été validées dans quelque revue scientifique « à comité de lecture », sourcilleuse quant à la rigueur des protocoles observés.

 

La raison ? Oh, elle est bien simple : celui qui se revendique « artiste contemporain », s’il veut être reconnu à l’égal d’un chercheur sur la voie d’une découverte bouleversante pour l’avenir de l’humanité tout entière, il ne s’autorise, pour y parvenir, que du seul bon plaisir de sa propre majesté, comme l’enfant en train de jouer dans le sable, qui ne cesse de donner consistance à sa propre folie des grandeurs. Sauf que le château, lui, dure seulement jusqu'à la prochaine marée.

 

C’est ce qui fait le charme de toute la création artistique d’aujourd’hui. C’est aussi, disons-le, ce qui fait la perplexité des amateurs de peinture, de musique, d’art poétique, de littérature, que sais-je encore. Ce qui fait la violence de certaines polémiques, par exemple entre Jean Clair et Philippe Dagen, suivant qu'on est partisan de l'émancipation précoce des enfants, ou au contraire, qu'on insiste sur la durée nécessaire à un bon apprentissage, et sur la difficulté inhérente.

 

Ce qui fait, enfin, les étranges fluctuations des « cotes » des « artistes » sur le « marché de l'art », assez analogues aux flambées spéculatives du sucre ou du riz à la bourse de Chicago, invariablement suivies de l' « éclatement de la bulle ».

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 22 mars 2013

DE L'EXPERIMENTAL DANS LES ARTS

 

ELEPHANTIASIS 1.jpg

AUTRE CAS SPECTACULAIRE D'ELEPHANTIASIS

"Eléphantiasis des Arabes, ou des pays chauds" : oedème énorme du derme et du tissu cellulaire sous-cutané accompagné de sclérose, siégeant aux membres inférieurs et aux organes génitaux, observé dans toute la zone tropicale. Il est dû à la pénétration, dans les vaisseaux lymphatiques, de la filaire du sang (Wuchereria bancrofti, Onchocerca volvulus, Filaria malayi).

[Je n'invente rien, évidemment.]

 

***

Devinette : « Quelle est la différence entre un enfant et un scientifique ? ». Bon, comme la question est un peu ardue, je vais tâcher de prendre un détour.

 

J’espère qu’on me le concédera sans barguigner : « avoir de l’expérience », ça n’a rien à voir avec « faire une expérience ». Par exemple, on trouvera une illustration de la deuxième occurrence sur la paillasse du laboratoire du 3ème étage, où, pour contrevenir formellement aux ordres du professeur, on jette un peu d’eau dans je ne sais plus quel acide (sulfurique ?). C'est sûr que l'explosion et la projection qui s'ensuit vous ôteront à jamais l'envie de recommencer. C’est le métier qui rentre, dit-on. Autrement dit : faire une expérience donne de l'expérience, augmentée de quatre heures de colle.

 

C’est comme s’appuyer à deux mains, vers l’âge de six ans, sur le petit poêle Mirus en train de ronfler, pour voir comment ça fait. Je vous assure qu'une fois qu'on sera revenu des urgences hospitalières, nul n’aura plus jamais besoin de décréter une distance de sécurité infranchissable : celle-ci s’établira d’elle-même. Le métier qui rentre, on vous dit. Ça fait des souvenirs qu’on aura plaisir à transcrire dans le long livre de ses Mémoires, à paraître aux éditions de l’à-venir-lointain.

 

Je veux dire par là qu’on ne « fait des expériences » que quand on ne sait pas. Qu’on se le dise, et voilà la réponse à la devinette : il n'y a guère de différence entre un enfant et un scientifique, et leur grand point commun, c’est précisément QU’ILS NE SAVENT PAS. Ou plutôt pas encore. En espérant que ça viendra. C'est pour cette seule raison qu'ils se livrent à des expériences.

 

Théorème : "Les scientifiques cherchent, les enfants découvrent".

 

Il y aurait beaucoup d'avantage à méditer cette phrase. Or, c’est bien connu, tous ceux qui cherchent, de même que tous ceux qui découvrent sont motivés par le fait qu’ils ne savent pas. L’enfant découvre sans savoir ce qu’il cherchait (sans même savoir qu'il cherchait), le scientifique cherche, sans savoir ce qu’il va découvrir. En fait, bien qu’on se la complique à plaisir, la vie est beaucoup plus simple qu’il n’y paraît.

 

L’enfant, par exemple, ne sait pas que ça brûle quand le poêle ronfle. Il ignore aussi que tout ce qui est plus lourd que l’air tombe jusqu’au sol, à ses risques et périls, quand l’équilibre vient à se perdre, s’il se penche à la fenêtre ou que le vélo se dérobe traîtreusement.

 

Le scientifique, quant à lui, a au moins une excuse : on le paie. On le paie non pas pour tomber de vélo, mais pour mettre au point ce catalyseur révolutionnaire qui va favoriser la combustion du carburant dans le moteur, ou pour parvenir un jour à faire voler indéfiniment un plus lourd que l’air sans utiliser un goutte de combustible fossile.

 

La grande différence entre l’enfant et le scientifique, c’est que le premier enrichit gratuitement son seul et propre savoir, fût-ce aux dépens de l’intégrité de son épiderme, alors que le second accroît contre rémunération les connaissances de l’humanité, pour améliorer et accentuer son emprise technique sur le monde réel, avec à la clé d’éventuelles magnifiques retombées sonnantes pour quelque industriel malin.

 

Toutefois, quelles que soient les différences, le processus n’en reste pas moins identique. L’enfant n’a pas une démarche moins  scrupuleusement méthodique que le scientifique :

 

1 – hypothèse ;

2 – vérification par l’expérience ;

3 – validation ou invalidation de l’hypothèse.

 

Théorème : "L'enfant est un scientifique qui s'ignore, alors que le scientifique a oublié qu'il fut un enfant".

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

dimanche, 09 décembre 2012

L'HOMME QUI FIT FUMER LA FEMME

Pensée du jour : 

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QUAND UN AVEUGLE PREND DES PHOTOS, VOILA CE QUE CA DONNE

IL S'APPELLE EVGEN BAVCAR, IL EST NE EN SLOVENIE

(authentique, évidemment, et il sait visiblement ce que c'est, une femme nue !)

« Rien n'est plus étrange que la mer. Elle part, elle vient, repart, revient, elle se berce ; et elle fait des songes. Elle rêve des îles, des ports et des soleils couchants ; au sud, à l'horizon, elle rêve Alexandrie, mirage nacré, impalpable vapeur, jeu d'étincelles ; au nord, houleuse et couleur de hareng, elle rêve de grands clairs de lune, et les phares de la côte anglaise. Elle rêve les jonques et les lanternes vénitiennes, les éponges et les madrépores, elle rêve de tout, elle se nourrit de reflets et se nourrit de coquillages, des baleines mortes et des cadavres de marins ; elle enfante surtout les nuages, formes mouvantes commes les sculptures de Brancusi, qui s'entre-effacent et s'entre-engendrent à la façon des musiques de Mozart : la mer est un sculpteur abstrait ».

 

ALEXANDRE VIALATTE

 

 

Résumé de l’épisode précédent (d'avant-hier, en fait) : le petit EDWARD BERNAYS est devenu grand en écrivant Propaganda (1928), un livre de chevet pour GOEBBELS, HITLER, STALINE, et un « credo » pour tout publicitaire qui se respecte un peu. 

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SALE ENGEANCE : ÇA MEURT A 103 ANS !!!

Chargé de vendre la cigarette à toute la gent féminine (et pas « gente », qui est un adjectif qualificatif, comme l'ignorent les ignares), il « libère » la femme en établissant un lien entre la « Torch of Freedom » de la Statue de la Liberté et la cigarette allumée, que seront dès lors autorisées à arborer toutes les femmes américaines. 

 

 

Soit dit en passant, on ne m'enlèvera pas de l'idée que le BOUT DE SEIN joue pour l'imaginaire des hommes un rôle assez voisin de celui du GLAND (selon la psychanalyse) pour l'imaginaire des femmes, et que l'incandescence du bout de la cigarette a quelque chose à voir avec le BOUT DE SEIN, dans l'imaginaire masculin. On nage en plein érotisme, comme on le voit, par exemple avec la photo de la pin-up à poils (de moustache) ci-dessous.

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Ben oui, il suffit de donner à la chose désagréable le nom adéquat pour faire passer sans douleur la dite chose : appelez donc votre plan de licenciements massifs « Plan de Sauvegarde de l’Emploi », et soudain vous verrez, tout change. On appelle ça la magie de l'EUPHEMISME. photographie,art,france,société,culture,alexandre vialatte,littérature,humour,edward bernays,propagande,publicité,public relations,goebbels,hitler,staline,communication,statue de la liberté,sigmund freud,victor klemperer,lti,new york,mao tse toung,grammaire,langue françaiseVICTOR KLEMPERER a longuement étudié ça sous le règne d’HITLER (dans LTI, la langue du 3ème Reich, une lecture indispensable).

 

 

GEORGE ORWELL, avec sa "novlangue" (dans 1984),photographie,art,france,société,culture,alexandre vialatte,littérature,humour,edward bernays,propagande,publicité,public relations,goebbels,hitler,staline,communication,statue de la liberté,sigmund freud,victor klemperer,lti,new york,mao tse toung,grammaire,langue française a lui aussi bien cerné le problème ("l'esclavage, c'est la liberté"). C'est pourquoi on peut se demander si la théorie de SIGMUND FREUD n'a pas nourri indirectement le système hitlérien, à commencer par sa dimension de propagande ? Il y a de quoi se demander, non ? Mais pour revenir à la campagne publicitaire d'EDWARD BERNAYS, ça ne suffisait pas.

 

 

Pour que l’événement fasse date, pour que la campagne atteigne efficacement son objectif, il faut frapper les imaginations, il faut que toute la presse en parle, il faut que tout le pays en parle, il faut du spectaculaire et du scandaleux. Et c’est là que le savoir-faire d’EDWARD BERNAYS va faire merveille.

 

 

Chaque année, la ville de New York organise une « manifestation-spectacle ». « New York Easter Parade », ça s’appelle. Un événement annuel de portée nationale, qui a lieu depuis 1880. On va stipendier une cohorte d’accortes bougresses artistement vêtues, on va prévenir en douce les photographes et autres journalistes qu’il va se passer quelque chose et qu’ils doivent se tenir prêts.

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NEW YORK EASTER PARADE 2012 !!!!! ÇA CONTINUE !!!!

Et le jour du « Easter Sunday » 1929, quand la troupe des jolies femmes sort des sacs à main une cigarette, que chacune la porte à ses lèvres pulpeuses et, comble du culot, en allume l’extrémité, tout est prêt, EDWARD BERNAYS peut dire que sa campagne est un succès et qu’il a mérité son gros chèque. Les images scandaleuses s’étalent en « une » des journaux, de l’Atlantique au Pacifique.

 

 

Les femmes peuvent désormais se proclamer « libérées » par la grâce d’une magistrale campagne de publicité. On est en 1929. L’industrie du tabac peut se frotter les mains. « La moitié du ciel » (les femmes, selon MAO TSE TOUNG) va faire pleuvoir les pépètes, pésètes et autres picaillons dans son porte-monnaie largement ouvert sur les profondeurs abyssales des comptes en banque des actionnaires enchantés. Le « marché », en un clic, a tout simplement doublé de surface.

 

 

Bon, alors, le lecteur va me dire maintenant : « Mais qu’est-ce qui te permet, blogueur excessif, de considérer EDWARD BERNAYS comme un quasi-génie ? ». Bonne question. Qu’est-ce qu’elle prouve, la campagne pro-tabac de 1929 ? Qu’est-ce qui fait de son auteur un révolutionnaire ? Tiens, juste un avant-goût : le premier paragraphe de Propaganda.

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Au moins, on se dit qi'il ne prend pas de gants, EDWARD BERNAYS. Et ça n'est que le tout début de 110 pages qui décoiffent (je ne compte pas la préface). J'attire juste l'attention sur "gouvernement invisible".

 

Voilà ce que je dis, moi.