12.02.2012

MALLARME, POETE, AVERS ET REVERS

STEPHANE MALLARMÉ, c’est entendu, c’est le poète symboliste, c’est l’hermétisme, c’est l’amphigouri inintelligible. Réservé à la délectation solitaire de quelque esthète vaguement efféminé, prenant une pose avantageuse, ne portant comme vêtement qu'un fume-cigarettes épouvantablement long entre deux doigts alanguis, devant sa psyché, autour de minuit si possible, pour se déclamer à lui-même le sonnet en X, cet étrange objet sonore dont tout le monde a peut-être entendu parler :

 

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore

 

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

 

Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

 

Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.»

 

 

Et voilà le travail, mesdames et messieurs, avec le triple saut périlleux arrière ! C’est-y pas bien enroulé ? On peut applaudir. Pour ceux qui n'ont rien compris, le beau chat tigré que vous voyez ici attend vos langues que vous avez déjà commencé à lui donner, merci pour lui, il en est friand.

 

 

Je ne vais pas me donner le ridicule de tenter l’exégèse de ce texte que certains considèrent comme une simple facétie ô combien raffinée de son auteur. En tout cas, on ne saurait nier qu’en même temps qu’une prouesse, il y a là, subtil certes, un jeu.

 

 

 

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ON NE LE DIRAIT PAS, POURTANT, AVEC SON AIR BONHOMME 

 

On est dans l’abstraction au carré, voire au cube, une abstraction qui se donne le plaisir d’enfermer le commentateur dans son cercle vicieux, et voulu. Quant à moi, je comparerais volontiers ce poème aux boutons de ceinture (en ivoire, en buis ou en corne) qui donnaient l’occasion aux sculpteurs japonais de déployer leur ébouriffante virtuosité de geste, et qu’on appelle netsukes, dont on admire un exemplaire ci-dessous.

 

 

 

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OBSERVONS LA FINESSE DES DETAILS ET LA GRANDE PURETE DES LIGNES 

 

Laissons ce diamant noir à son silence hautain, après avoir signalé qu’un autre, qui fut un temps poète symboliste, le nommé ALFRED JARRY, a rendu un hommage appuyé à STEPHANE MALLARMÉ, en lui consacrant, dans ses célèbres et méconnus Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, le chapitre « De l’île de Ptyx », qui commence ainsi : « L’île de Ptyx est d’un seul bloc de la pierre de ce nom, laquelle est inestimable, car on ne l’a vue que dans cette île, qu’elle compose entièrement » (III, 19).

 

 

MALLARMÉ n’était pas, quoi qu’un vain peuple en pense, campé dans sa citadelle des sommets poétiques. Sait-on assez, par exemple, qu’il donnait aussi du travail au facteur, non seulement parce qu’il écrivait à diverses personnes, mais par sa façon toute personnelle, sur l’enveloppe, de rédiger leurs adresses ?

 

 

Ecrit-il à JORIS KARL HUYSMANS (A Rebours, Là-bas, …) ? Cela donne :

 

« Rue (as-tu peur) de Sèvres onze

Subtil séjour où rappliqua

Satan tout haut traité de gonze

Par Huÿsmans qu’il nomme J. K. »

 

 

A ODILON REDON ?

 

« A la caresse de Redon

Stryge n’offre ton humérus

Ainsi qu’un succinct édredon

Vingt-sept rue, ô Nuit ! de Fleurus. »

 

A EDGARD DEGAS ?

 

« Rue, au 23, Ballu J’exprime

Sitôt Juin à Monsieur Degas

La satisfaction qu’il rime

Avec la fleur des syringas. »

 

 

Peut-être les facteurs recevaient-ils une formation spéciale pour ce genre de correspondance, lointain précurseur de ce que quelques prétentieux nommèrent, dans les années 1950, le « mail art », ou « art postal » ?

 

 

De même, l’habitude qu’il a d’offrir des fruits glacés (ou autres présents) au nouvel an, lui donne mainte occasion de jeux savants :

 

« Sous un hiver qui neige, neige,

Rêvant d’Edens quand vous passez !

Pourquoi, Madame Madier, n’ai-je

A donner que des fruits glacés… »

 

 

« Je ne crois pas qu’une brouette

D’espoirs, de vœux, de fleurs enfin

Verse à vos pieds ce que souhaite

Notre cœur, Madame Dauphin. »

 

 

« Eva, princesse ou métayère

Allumeuse du divin feu

En y posant cette théière

Saura le modérer un peu. »

 

 

Soyons sincère, n’aimerait-on pas brocher de tels bibelots en l’honneur d’une correspondante ? Et celle-ci ne devait-elle pas goûter l’offrande de ces petits mots ciselés ? Je voudrais terminer ce petit hommage à l’impeccable artiste que fut STEPHANE MALLARMÉ en recopiant pour vous un sonnet tellement discret qu’il échappe aux yeux pourtant les mieux avertis, et qui semble (au premier rabord) détonner, dans une production généralement considérée comme le comble du raffinement :

 

« Parce que de la viande était à point rôtie,

Parce que le journal détaillait un viol,

Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie

La servante oublia de boutonner son col,

 

Parce que d’un lit grand comme une sacristie,

Il voit sur la pendule, un couple antique et fol,

Ou qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,

Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,

 

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,

Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche

Et travaille en soufflant inexorablement :

 

Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,

Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,

O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte ! »

 

 

 

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LE PORTRAIT DU GRAND HOMME PAR EDOUARD MANET 

 

Je pense à « Philistins », de JEAN RICHEPIN, mis en musique par GEORGES BRASSENS : « Philistins, épiciers, pendant que vous caressiez vos femmes, en pensant aux petits que vos grossiers appétits engendrent, vous pensiez : ils seront menton rasé, ventre rond, notaires, mais pour bien vous punir, un jour vous voyez venir sur terre, des enfants non voulus, qui deviennent chevelus poètes ».

 

 

Il était de bon ton, en ces temps reculés, de brocarder le « bourgeois », son épaisseur, sa bassesse culturelle foncière, son matérialisme à tout crin, sa surdité affichée pour tout ce qui vous avait des airs spirituels. Ces époques obscures sont évidemment, désormais, révolues. N’avons-nous pas, pour remplacer avantageusement le « bourgeois », le nouveau héros de nos villes modernes : le BO-BO ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

04.01.2012

QUI VEUT SAUVER RENE MAGRITTE ?

Résumé : je continue et persiste à dire du mal de MAGRITTE.

 

 

La lourdeur de MAGRITTE vient de ce qu’il veut péter plus haut que son cul, en prétendant insuffler du SENS. Il veut faire croire que ses facéties picturales sont la quintessence de l’art. Ce faisant, il procède comme tous ceux qui, en s’appuyant sur les techniques les plus modernes, prétendent imiter dans des objets fabriqués les structures biologiques du cerveau vivant, de l’A. D. N. ou de je ne sais trop quoi : à l’arrivée, ça donne quelque chose de pauvre, que dis-je, d’infirme, voire de peu humain. En plus, c’est tellement simple que c’en est aride comme le Kalahari.

 

 

Somme toute, la peinture de RENÉ MAGRITTE est la peinture THEORIQUE d’un peintre INTELLECTUEL. Comme le dit le même « docte » déjà cité auparavant : « L’œuvre de Magritte est certainement l’un des rares exemples de peinture intellectuelle de notre époque ». Tu l’as dit, bouffi ! Autrement dit, qu’on se le dise, nous voici devant de la « peinture à message ». C’est didactique, et chiant comme tout ce qui est didactique.

 

 

Le bouffi en question met sur le même plan RENÉ MAGRITTE et MAX ERNST. Il faut l'être jusqu'à la moelle, bouffi, pour confondre un fabricant de gags picturaux et un artiste véritable qui offre à voir un monde dont, la plupart du temps, il ne donne pas la clé (je pense à ses séries de collages La Femme 100 têtes et Une Semaine de bonté, mais aussi aux Jardins gobe-avions, et à tant d’autres). C’est bête, mais avec MAGRITTE, on arrive tout de suite au but. Regardez plutôt ce Jardin gobe-avions :

 

 

 

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Et dans le genre « gag » visuel, un type comme ROLAND TOPOR pète infiniment plus haut, plus loin et plus profond que cet intello de salon. Chez TOPOR, un seul truc reste insupportable : son rire. Moins horripilant depuis qu’il est mort (mais il y a Youtube). Tout le reste est rigoureusement impeccable, même quand il se met à quatre pattes pour faire le tour du plateau de télé en gruïkant comme un cochon qu’on assassine. Je recommande en particulier la série de dessins dont il a illustré l’édition des Œuvres Complètes de MARCEL AYMÉ.

 

 

 

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Un dernier truc qui ne me revient pas, chez RENÉ MAGRITTE, mais alors pas du tout. Il fait partie de la cohorte surréaliste, et ça c’est impardonnable, et pour une raison très précise. ANDRÉ BRETON, le pape de cette secte devenue une religion, considérait ARTHUR RIMBAUD comme « coupable devant nous d’avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel » (Second Manifeste du Surréalisme).

 

 

Eh bien, franchement, on serait en droit d’accuser BRETON du même chef. Car à force de fouiller dans le subconscient, à force de déterrer de la « beauté convulsive » dans les tréfonds de l'âme humaine, à force d'en appeler aux ressources freudiennes de l'inconscient, le surréalisme a ouvert à la PUBLICITÉ une autoroute. Le minerai précieux de l'imagination enfouie a été amené à la lumière, et la PUBLICITÉ s'est ruée sur le magot, et s'en est servie comme d'un cheval de Troie pour envahir en retour les tréfonds de l'âme humaine avec de la MARCHANDISE sublimée par la métaphore plus ou moins poétique.  

 

 

Sans même parler de ce qu’il y a d’absolument ahurissant dans le reproche adressé à RIMBAUD par ANDRE BRETON, sans même parler de SALVADOR DALI, alias Avida Dollars (comme disait A. B. en personne), le surréalisme des peintres est devenu le principal PROXENETE PUBLICITAIRE. 

 

 

 

MAGRITTE est l'archétype du fournisseur de la filière prostitutionnelle qui exploite les pauvres PUTAINS de l'imagination, sous le couvert même de la liberté. Il a apporté à la PUBLICITE l'aliment idéal de la putasserie, qui peut se formuler ainsi : « Tout est dans tout, et réciproquement ».

 

 

 

RENÉ MAGRITTE, que ce soit comme surréaliste ou comme fabricant de gags visuels, est de ceux qui ont fourni en chair fraîche les « créatifs » de toutes les agences de publicité, à commencer par l'idée d' « images à idées ». Je me souviens d’une publicité pour les appareils Hi-Fi pour automobile Pioneer, réalisée de main de maître, montrant une très belle voiture en forme de violon, pour bien convaincre que la voiture, grâce à Pioneer, était devenue musique. C'était du MAGRITTE tout craché.

 

 

ANDRÉ BRETON ne tresse-t-il pas des couronnes de laurier à MAGRITTE ? « Il a abordé la peinture dans l’esprit des "leçons de choses" et sous cet angle a instruit le procès de l’image visuelle dont il s’est plu à souligner les défaillances et à marquer le caractère dépendant des figures de langage et de pensée. Entreprise unique, de toute rigueur, aux confins du physique et du mental, mettant en jeu toutes les ressources d’un esprit assez exigeant pour concevoir chaque tableau comme le lieu de résolution d’un problème. » Si je m’appelais ANDRÉ BRETON, je m’enlèverais les mots de la bouche.

 

 

Dire que j’ai trouvé fréquentable un type comme ça ! Enfin, à chacun ses erreurs de jeunesse ! Je ne lui concède qu’une seule vertu : ANDRE BRETON écrit dans un français d’un classicisme irréprochable. Pour le reste, il y a du LENINE dans les oukases de cet homme. Dire toutes ces belles paroles pour finir sur des affiches 4 x 3, le long des routes, quel avilissement !

 

 

Et je passe sur les élucubrations philosophico-machines de MICHEL FOUCAULT : « Magritte noue les signes verbaux et les éléments plastiques, mais sans se donner le préalable d’une isotopie ; et tralala… ». C’est sûr, il devait être bien défoncé, le MIMI. N'empêche que "isotopie", fallait y penser. Voyez, on n'en sort pas, du gag.

 

 

Et je passe sur les divagations délirantes de RENÉ MAGRITTE lui-même, où il attribue aux choses un autre nom, appelant une « feuille » (d’arbre) un « canon ». Ou pas de nom du tout, comme cette barque qui vogue sur la mer. Le fait que ça se passait en 1929 (La Révolution surréaliste n° 12) peut-il constituer une excuse ? Une circonstance exténuante ? Un délit de non-assistance à personne engrangée ? Un cas non répertorié de grippe aviaire ?

 

 

 

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Pour conclure, une petite charge sabre au clair contre l’ « art conceptuel ». Vous voyez déjà le lien, non ? Je sais bien que MARCEL DUCHAMP est considéré comme le grand ancêtre, avec ses ready-mades et quasi-ready-mades (hérisson porte-bouteille, urinoir transformé en « fontaine », trois « stoppages-étalons », etc.), mais MAGRITTE arrive pas loin derrière.

 

 

D'ailleurs, des artistes encore vivants ont réglé son compte à DUCHAMP. Ils s'appellent GILLES AILLAUD, EDUARDO ARROYO et ANTONIO RECALCATI. Et leur oeuvre (anecdotique, disons-le) s'intitule Vivre et laisser mourir ou La Fin tragique de Marcel Duchamp. Cela date de 1965. Certains ont appelé cela « réhabilitation du figuratif » ou postmodernité. Quand il n'y a plus de concept, il en vient encore.

 

 

 

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Mentionnons tout de même ce magnifique cadre doré digne des salons de la grande bourgeoisie, où FRANCIS PICABIA avait, je crois que c’était en 1919, à l’occasion d’une exposition, suspendu par une ficelle un vrai morceau de macadam noirâtre comme seule et unique « œuvre ». C’était aux beaux jours de Dada.   

 

 

Il me semble que MAGRITTE est, plus que DUCHAMP, le précurseur de cette cinglerie qui s’appelle « art conceptuel », auquel il prépare le chemin. Pour prendre une comparaison, je dirais que RENÉ MAGRITTE est à l’art conceptuel ce que SAINT JEAN-BAPTISTE fut à JESUS CHRIST. « L’objectif de l’art conceptuel est d’affirmer de façon radicale la prééminence de l’idée, de la conception sur la réalisation. » Ce n’est pas moi qui le dis.

 

 

Attendez, c’est pas fini : « De plus, l’œuvre pouvant se réduire à un énoncé, sa matérialisation n’est plus intrinsèque à l’acte artistique ». Si, si, je vous jure, à midi, une tranche de ça entre deux tranches de pain, et je vous garantis que vous n’avez plus faim de toute la journée. Même que JOSEPH KOSUTH l’a dit : « Art as idea as idea ». L'étape suivante, on s'en souvient très bien, c’est l’équation de la relativité générale à résoudre en milieu subaquatique par deux pingouins à lunettes demandant la nationalité daghestanaise en plein blocus continental.

 

 

Je continue : « La démarche se veut essentiellement intellectuelle [et toc !], analytique et critique ». Le grand mot est lâché (il faudrait dire le « gros mot » : intellectuel). L’auteur que je cite concède quand même : « Une part de la critique s’est plu à voir dans ce mode d’expression extrémiste, austère, parfois immatériel et paradoxal, souvent ennuyeux, la mort de l’art (…) ». Eh bien écoutez, franchement, parfois, ça fait du bien à entendre. « La mort de l'art ». Et ce n'est même pas moi qui le dis.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Ça suffira pour cette fois.

 

 

 

 

18.12.2011

MON HISTOIRE DU DESASTRE EN PEINTURE (1)

Résumé : je disais donc que regarder, ce n’est pas réciter ce que les yeux ont appris. Cette belle phrase est un proverbe tchouvache ou oudmourte, je ne sais plus ; si vous me dites que c’est tchouktche, je me tais. Mais après tout, il est possible que ce soit un proverbe narikurava. Mon vieux proverbe bantou des familles, qui m’a déjà rendu bien des services, disait : « Le touriste ne voit que ce qu’il sait ». Ce qui veut dire la même chose.

 

 

Qu’est-ce que c’est, un tableau, au bout du compte ? Une surface quadrangulaire de dimensions variables, enduite de substances colorées. Je jure que je n’invente rien. C’est madame Foncoutu qui me l’a dit. Mais ça ne dit pas grand-chose. Madame Coutufon ajoute alors qu’on pourrait comparer ça à une fenêtre. Ben oui, quoi, il y a un cadre, et quand on ouvre à deux battants, on voit un paysage. Merci mesdames.

 

 

C’est vrai qu’une fenêtre ouverte, c’est fait justement pour ne pas être vu. C’est même pour ça qu’on l’a inventée. Autrement dit, elle n’existe que pour qu’on ne la voie pas. On ne regarde pas la fenêtre, on regarde par la fenêtre. C’est bête, mais ça reste vrai, même aujourd’hui. Qui est une époque compliquée.

 

 

Un tableau, c’est une fenêtre ouverte sur une infinité de choses. Un bouquet de fleurs opulent, une crucifixion,  un visage, un déjeuner sur l'herbe, des Noces de Cana, des pommes et une bouteille, une ville, Napoléon au champ de bataille d’Eylau, des arbres dans une vallée, une montagne, Vénus endormie, des gens qui jouent de la musique, une chaise, une Tour de Babel, une vache, plusieurs vaches, que sais-je : un troupeau de vaches.

 

 

Sur fond de verdure. Avec au premier plan à droite une paysanne en robe colorée et en sabots, l’aiguillon à la main, conduisant au pré toutes ces bêtes à cornes. Pour faire couleur locale. Monsieur Prudhomme le verrait bien dans son salon, sur le mur face à la cheminée. Mme Prudhomme estime que les verts de la prairie jureraient avec les tentures et le tapis. M. Prudhomme plisse le front en regardant Mme Prudhomme, finit par opiner et se faire une raison.

 

 

Ç’aurait été pourtant bien, cette grande fenêtre ouverte sur la vie champêtre, la rudesse des travaux, la sincérité de la nature, le cycle des saisons. Ah, l’air pur de la campagne s’engouffrant en bourrasques virtuelles sous la lourde armoire en noyer, faisant trembler les deux bergères Louis XVI en bois laqué et soulevant les rideaux cramoisis ! Cette transparence de vitre apportant la fraîcheur des odeurs candides au milieu de la tiédeur moite et du bien-être confortable !

 

 

D’accord, j’arrête. C’était juste pour montrer que je peux le faire.  J’ai squatté un instant le cerveau de M. Prudhomme. Celui du poème de VERLAINE : « Il est grave : il est maire et père de famille ». 

 

 

Ce n’est quand même pas complètement faux, ce qu’il pense, le père Prudhomme : depuis que les peintres peignent des tableaux, leur effort a longtemps consisté à faire apparaître, dans un cadre finalement étroit, une portion d’une  réalité qui, naturelle ou non, reste paradoxalement absente, car je rappelle que dans un atelier de peintre, il n’y a en général pas beaucoup de vraies vaches.

 

 

Ce qui compte alors, pour la vitre du tableau, c’est la transparence. C'est ce qu’on appelle « réalisme ». Ou « illusion de la transparence », comme on dit dans les écoles. Car c’est une transparence qui se travaille, qui se fabrique. La vitre, il faut la rendre invisible.  

 

Ce travail n’est pas à la portée du premier venu. Demandez au petit BUONAROTTI. Son prénom ? MICHEL-ANGE. Tiens, regardez-le se crever la paillasse à piler péniblement ses pigments dans son mortier, pour le compte de son maître, le grand GHIRLANDAIO. Celui de Florence et de la chapelle Sixtine.

 

 

Il a treize ans. C’est lui qui va chercher les cafés et les cigarettes, et qui balaie l’atelier. Ça dure jusqu’à ce que le maître l’autorise à passer le premier enduit. En même temps, il aura eu tout loisir pour observer et écouter. C’est ça, le métier : avant qu’il sorte, il faut du temps pour qu’il entre. C’est pas demain la veille, le Moïse et le mur du fond de la Sixtine.

 

 

Alors voilà, pour fabriquer de la transparence, c’est une longue patience. Cela s’appelle perspective, ligne, surface, forme, modelé, matière. Mais aussi ombre et lumière, avec leurs façons d’aller ensemble, les couleurs avec tous leurs mariages et tous leurs dégradés  possibles, bref, tout ce qu’on appelle la technique. Beaucoup préféraient le mot « métier ». De toute façon, « technique », en grec, ça veut dire « art », allez vous y retrouver.

 

 

La technique, c’est  tout ce qu’il faut maîtriser pour faire croire que c’est vrai – ce qu’on appelle très bêtement le « réalisme » (vous savez : « Il ne lui manque que la parole », « On dirait qu’il va aboyer », et autres fadaises). On appellerait ça « illusionnisme » si on était raisonnable.

 

 

Tous ces trucs, quand vous les aviez au bout du doigt, vous pouviez y aller. Que ce soient des scènes sacrées, paysannes, guerrières ou familières, que ce soit du gibier, du poisson ou du bétail, que ce soient des palais ou des masures, le Grand Canal de Venise ou les falaises d’Etretat, si vous maîtrisiez les outils mentionnés plus haut, vous aviez les moyens de tout faire, et l’argent rentrait. L’argent de la transparence.

 

 

Qu’est-ce qui a opacifié la fenêtre ? Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Comment se fait-il qu’un jour, les peintres ont cessé de regarder le monde à travers leur toile ? Et qu’ils se soient mis à regarder leur toile ? Et à se regarder dans leur toile ? Parce que c’est ça, qui s’est passé : la toile est devenue la scène du peintre en personne. Pourquoi, je n’en sais rien de sûr. J’ai mon idée, vous vous en doutiez.

 

 

Un jour, la toile du peintre a cessé d’être transparente. Comme si la fenêtre se refermait. Pour expliquer ça, je ne vois rien de mieux que le Capitaine Haddock. C’est dans Les 7 boules de cristal, à la page 14. Il ouvre la porte de la « buvette », et se fracasse le nez sur un mur. On peut dire deux choses. Soit : « Le réel est brutal ». Soit : « L’illusion est à son comble ». Ça revient au même.

 

 

Qui a fait ça, et quand ça s’est passé, c’est sans doute assez facile. Mais ça reste paradoxal. Ben oui, j’ai l’impression que la fenêtre est devenue un mur au moment même où on commençait à croire que la vitre en personne tombait, pour laisser place à la réalité brute et vivante. Ça se passe à peu près au moment où les gars ont commencé à sortir de leurs ateliers pour aller peindre dans la nature. « Il faut peindre sur le motif », ils disaient, EUGENE BOUDIN et quelques autres.

 

 

Il est là, et il est gros, le paradoxe : la toile prend le premier rôle au moment même où elle est supposée porter la réalité extérieure en personne. Bon, c’est vrai, pas mal de gens ont noté que ça se passe à peu près au moment de l’explosion du marché de la photographie. Pour ce qui est de restituer le réel, la photographie, yapafoto, comme disent les Japonais. Impossible de rivaliser, pour le peintre. Même pas la peine d’essayer.

 

 

C’est donc bizarrement en rencontrant la nature en direct que les peintres ont perdu la transparence. A cause de la photographie, probablement.  A cause aussi de leurs sensations. Ben il faut les comprendre. Quand tu es dans ton atelier, la nature, tu l’imagines, tu la reconstruis, au final tu la fabriques. La meule de foin, quand tu la vois sous ton nez, ce n’est pas pareil.

 

 

Parce que voilà, les sensations, c’est le matin ou le soir. C’est en pleine lumière ou à contre-jour. Il fait beau ou il pleut. Enfin, on n’a que des emmerdes. Ce n’est jamais pareil. C’est pour ça que MONET aligne les meules de foin en série. A cause des sensations. Même chose pour les Cathédrales de Rouen. C’est pour coïncider avec les différents moments. Voilà, en gros, comment ça s’est passé. Je résume.

 

 

Voilà ce que je dis, moi : qui m'aime, à suivre.


 

24.10.2011

PEINTURE : ELOGE DE GERARD TITUS-CARMEL

Parlez-moi, si vous voulez, de GERARD TITUS-CARMEL, bien qu’il soit beaucoup moins confidentiel. Sa peinture (parce que, figurez-vous, il fait de la peinture) est celle d’un INDIVIDU. J’ai découvert les dessins de GERARD TITUS-CARMEL dans le volume des Actes d’un colloque qui s’est tenu en 1970 à Cluny (p. 86 et suivantes). Quelques-unes des 25 Variations sur l’Idée de Rupture. Des dessins d’une netteté de scalpel. Des tiges (en métal ?) attaquées par des forces adverses, soit torturantes, soit entaillantes, soit bourgeonnantes, etc. Enfin, tous les genres de déformations qui peuvent s’attaquer au lisse de l’objet sorti de la perfection manufacturière.

 

 

J’ai connu un excellent poète (un peu hermétique, hélas) du nom de  JACQUES DUPIN. Son gagne-pain, s’il est vrai que les poètes aussi doivent manger, consistait à administrer la galerie LELONG, 13, rue de Téhéran à Paris, dans le 8ème arrondissement. Une galerie abritant un certain nombre d’artistes considérables, comme PIERRE ALECHINSKY, le déjanté BARRY FLANAGAN, professeur agrégé de lapins en bronze  qui, je crois, a quitté ce monde, ERNEST PIGNON-ERNEST, PAUL REBEYROLLE ou ANTONI TAPIES, pour citer mes préférés. 

 

 

LELONG avait sous contrat (et peut-être encore) GERARD TITUS-CARMEL. Au fait j’avais oublié de préciser que l’un des vins préférés de JACQUES DUPIN était le Saint Joseph, si j’en crois un repas pris au restaurant, à présent disparu, « A Bon vin point d’enseigne ». J’ai toujours le bouquin absolument formidable de ses (pas DUPIN, mais TITUS-CARMEL) dessins 1971-1979 (Editions Maeght). Je vous jure, sa fascination pour les diverses manières dont la matière pure se dégrade est elle-même fascinante. Ce qui est merveilleux, ici, ce ne sont pas les textes, estimables (entre autres GILBERT LASCAULT, pas le premier venu),  mais les dessins.

 

 

On y voit « 20 variations sur l’idée de détérioration », « 17 exemples d’altération d’une sphère », « 7 démontages » : je pense en les regardant au travail qu’on demande au peintre dans les livres de botanique et de zoologie. Vous savez qu’une photo de fleur ou d’animal, censée représenter fidèlement son objet, n’arrivera jamais à la cheville de ce travail du peintre. La faiblesse de la photo, c’est qu’elle ne saisit qu’un seul moment, une seule lumière, un seul contexte. Dans la réalité, impossible de retrouver quoi que ce soit sur la base d’une photo.

 

 

Le dessin et la peinture qui, faisant figurer TOUTES les informations nécessaires sur l’illustration, synthétisent tout ce qu’il faut savoir de la Centranthe rouge, de la Picride fausse Vipérine ou de la Lysimaque des bois, sont incomparablement, infiniment supérieurs pour vous apprendre à vous y retrouver. La photo, c’est l’instant isolé. Le dessin, la peinture de la chose, c’est la permanence, la quintessence de la chose, un peu de son éternité. Rien à voir.

 

 

Eh bien GERARD TITUS-CARMEL possède cet ordre d’exactitude et de précision scientifiques. Impossible de vous tromper : quand vous tomberez sur une sphère dégradée, ce qui ne peut manquer d’arriver, n’est-ce pas, ce sera forcément un dessin de G. T.-C. Un conseil, gardez-le précieusement. J’ai fait il y a longtemps la bêtise de ne pas m’endetter pour acheter quelques œuvres qui étaient montrées rue Auguste-Comte. Je m’en mords encore les doigts. Remarquez, j’ai fait la même bêtise dans la même rue, s’agissant de linogravures de JEAN-MARC SCANREIGH, mais aussi à la galerie « L’œil écoute », pour un fabuleux tableau de SERGE PLAGNOL, alors … Si ce n'est pas de la récidive, ça... 

 

C’est la même précision et la même exactitude qui commandent aux « Démontages », aux « Déambulatoires », avec toujours le souci de marier en les distinguant à l’extrême les matières (bois, métal, ficelle, chiffon, fourrure), dans des dispositifs agencés selon une logique implacable mais mystérieuse. Les « Déambulatoires » comme des cadres de tableau où le tableau importe peu. Cela pourrait facilement virer à la préciosité. Même genre de travail avec les « Four seans sticks », la « Suite italienne », les « Noren », les « Constructions frêles ».

 

 

Il y a quelque chose de japonais dans le regard de GERARD TITUS-CARMEL sur les choses. Que ce soit dans la cuisine ou l’aménagement de la maison, les Japonais aiment confronter des matières dont les êtres sont opposés, par exemple le rugueux noirâtre et mat de la fonte confronté à un couvercle de porcelaine lisse et colorée, ou le cylindre vénérable d’un pilier de bois non travaillé sur le fond de laque brillante  noire et rouge de cette loge ménagée dans le mur de la pièce principale.

 

  

Je m’enorgueillis de posséder le catalogue intitulé « The Pocket Size Tlingit Coffin » (ou « cercueil tlingit de poche », les Tlingit étant une peuplade d’Alaska), non pas pour l’indigeste et rébarbatif baratin de monsieur JACQUES DERRIDA en personne (mais on a l'habitude), dont les premiers mots sont : « 30 novembre 1977. – et ainsi du reste, sans précédent. ». Voilà, vous savez tout du baratin, pas besoin de lire tout le filandreux qui suit, que DERRIDA  a chié en se tordant les boyaux de la tête (mais on va dire que je suis bêtement anti-intellectuel, ce qui est peut-être vrai).

 

 

Ce cercueil, d’abord, il faut savoir que c’en est un, tellement ça a l’air d’un jouet. Soit une petite boîte en acajou (environ 10 centimètres de long), fermée par une plaque d’altuglass, et comportant différentes petites pièces d’accastillage. Si vous avez aimé les séries de GERARD TITUS-CARMEL, là, vous serez servis : 127 fois exactement. C'est exactement comme ça qu'ANTOINE PARMENTIER a converti LOUIS XVI aux patates. Le même mets, accommodé de 127 manières différentes. Et pas deux pareilles : au crayon, à l’encre, à l’aquarelle, au trait, en à-plat, comme s’il voulait récapituler les trésors des techniques graphiques.

 

 

Cela me fait penser à un bouquin de GEORGES PEREC : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Si c’est un petit « cercueil » (rien n’est moins sûr), GERARD TITUS-CARMEL s’efforce de l’épuiser, de le vider de toute la force qu’il possède. Malheureusement, en même temps qu’il le vide, par le fait même il le renforce. L’objet irréductible devient en soi un défi. En voulant en venir à bout, le peintre l’élève en majesté. « Damnation, encore raté. » D’où cette fuite dans toutes sortes de « séries ». J’ai le même respect pour les « Intérieurs », « Eclats & Caparaçons », « Suite Chancay ». Respect à cause du respect de l’artiste pour les choses.

 

 

Moralité : le réel est inépuisable, tout simplement parce qu’il ne nous paraît mangeable qu’au prix d’un désespoir et d’une illusion. Je me demande si ce n’est pas pour ça que nous nous vengeons de lui en consommant physiquement la planète.

 

 

Ce que je reproche finalement à tous les « fabricateurs » et autres « truqueurs » contemporains qui s’intitulent « artistes », c’est une incroyable arrogance face au monde, auquel ils croient pouvoir impunément substituer le leur. Comme s’ils avaient un monde ! Comme s’ils étaient un monde ! Ils posent leur unique idée sur les trottoirs de la culture comme on voit les merdes de chiens sur les trottoirs des villes, à la façon des mystificateurs JEFF KOONS ou TAKASHI MURAKAMI, des clowns qu’un snob désinvolte et dégénéré, avide de bruit médiatique (JEAN-JACQUES AILLAGON) a laissés récemment souiller le château de Versailles de leurs déjections.

 

 

Au temps de LOUIS XIV, la puanteur était une réalité quotidienne (due à l’absence totale de « toilettes »). Cette fois, c’est l’aristocratie en place  qui fait tomber des trous du cul des « élites » cette bouse nauséabonde. Une telle ARROGANCE est d’origine biblique (« Tu seras possesseur et maître de la nature »), et a quelque chose à voir avec celle de l’Occident, qui a plié le monde à sa discipline. Il faudra que je revienne là-dessus. Rien de tel chez GERARD TITUS-CARMEL. Dieu merci.

 

 

 

Dire que je n'ai même pas parlé de l'oeuvre poétique de GERARD TITUS-CARMEL ! Car il en a publié, le diable d'homme. Très souvent chez Fata Morgana (La Tombée, Le Motif du fleuve, Instance de l'orée, Gris de Payne), mais pas seulement.

 

 

Fin de la série, pour le moment.

 

 

 

 

 

 

 

 

04.05.2011

ANDY WARHOL

 

Le 3 juin 1968, VALERIE SOLANAS tire sur ANDY WARHOL à coups de pistolet. Un projectile lui perce plusieurs organes : il en réchappe de justesse, et devra porter en permanence un corset. Voici ce qu'il en dit, parmi d'autres choses :

« AVANT QU'ON ME TIRE DESSUS, J'AI TOUJOURS SOUPÇONNE QUE JE REGARDAIS LA TELE AU LIEU DE VIVRE LA VIE. ». Andy-Warhol 1.jpg

Que tous les idolâtres de ce pseudo-artiste, qui était d'abord un marchand qui, pour avoir du succès à tout prix (autrement dit l'argent), avait acheté 50 $ l'idée de la Campbell Soup; et qui a finalement inventé le créneau porteur qu'il occupe encore, -

andy-warhol 2.jpg

que donc tous ceux qui voient en lui un génie (un génie des affaires, ça c'est sûr) méditent cette forte parole, en compagnie de cette autre :

« IL EST TROP DIFFICILE DE PEINDRE. ».

22.04.2011

VOUS AVEZ DIT ARTISTE ?

Tous les journaux, tous les médias retentissent depuis quelques jours du scandale, et même de DEUX SCANDALES POUR LE PRIX D'UN : la vandalisation d' une "oeuvre d'art" dans la bonne ville d'Avignon par des illuminés présentés comme un "groupe intégriste" (Libération, 18 avril, et suivants). Le PISS CHRIST d'ANDRES SERRANO "met en émoi tout le pays et en relation la figure du Christ en croix et la pisse" (tout ça forme un zeugma, je m'en excuse), excrétion liquide du corps humain : je n'ai pas compris la manière (la technique si l'on veut) dont l'urine avait servi pour l'occasion. Apparemment, c'est avec le sentiment de déférer aux injonctions de l'ayatollah chrétien de ladite ville que l'acte a été commis. Franchement, je dirais que c'est SCANDALE CONTRE SCANDALE. A-t-on le droit de lacérer la Joconde ? de casser à coups de marteau la Pieta de MICHEL-ANGE (raison pour laquelle elle a été mise à l'abri du public) ? de casser l'urinoir présenté comme une "Fontaine" par MARCEL DUCHAMP (Monsieur PINONCELLI a, paraît-il, été condamné pour cela) ?

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Mais franchement par ailleurs, Monsieur ERIC MEZIL, directeur de la collection Yvon Lambert, est-il fondé à parler d'"injonction moyenâgeuse" à propos de cette agression ? Un chrétien n'avait-il pas le droit de se sentir agressé par cette "oeuvre" ? Je signale que "merda d'artista" de PIERO MANZONI, qui se présentait sous forme de 90 boîtes de conserve dûment ainsi étiquetées, et vendues, remonte à 1961. Il y a même des "amateurs" (de quoi au juste ?) qui en ont acheté, mais aux dernières nouvelles, le métal, après 50 ans, aurait mal supporté l'oxydation, ce que je trouve très drôle. Il est vrai que le christ n'était en rien concerné. Je ne parle pas non plus de l'usage du corps et de ses matières dans ce qu'il est convenu d'appeler l'art contemporain (WIM DELVOYE et sa CLOACA, ou "machine à chier", ORLAN avec ses cornes obtenues en bloc opératoire proposant ses "baisers de l'artiste", et autres variantes de "body art"). Mais peut-on soutenir que la photo d'ANDRES SERRANO soit pour autant une "oeuvre d'art" ?

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C'est intéressant, l'art contemporain, depuis la "fontaine" de MARCEL DUCHAMP (signée R. Mutt), et tous les "ready mades" qui ont suivi. Cela faisait scandale : "Ce n'est pas de l'art voyons, un objet fabriqué de façon industrielle ! C'est scandaleux !" On oublie ainsi l'époque : le scandale du SACRE DU PRINTEMPS, le scandale de la première guerre industrielle de l'histoire humaine, le scandale, pendant la guerre même, du MOUVEMENT DADA.

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La peinture qu'on accroche dans les musées, la musique qu'on joue dans les salles de concert, la poésie qu'on écrit : tout cela doit être DETRUIT. On oublie aussi les quelques époques qui ont précédé, en ne remontant qu'en 1874 : l'IMPRESSIONNISME, avec les séquelles diverses qui ont porté des noms divers (post-impressionnisme, divisionnisme, etc.), le FAUVISME, le CUBISME. La musique n'est pas à la traîne : à Vienne, c'est le trio infernal (BERG, SCHÖNBERG, WEBERN) qui invente le dodécaphonisme, c'est-à-dire l'érection en règle absolue d'un système de SONS INORGANISES : c'est l'égalitarisme absolu (donc à peu près totalitaire), c'est l'ANARCHIE SONORE. Dans tous les arts, comme dans toute la vie européenne, dans toutes les directions de l'existence humaine, comment ne pas voir qu'une ENTREPRISE DE DESTRUCTION est à l'oeuvre ? Et je ne parle pas de 1917 en Russie, où se met en place le fascisme léniniste. L'Europe est morte dans les vingt premières années du 20ème siècle.

Dans la période qui a suivi, on a essayé de replâtrer la vie humaine, la société, la peinture, la musique, la poésie. Cela a donné le SIROP SURREALISTE (d'ailleurs, en passant, qu'est-ce que l'ECRITURE AUTOMATIQUE et la MARCHE A L'INCONSCIENT, sinon des entreprises de destruction de la conscience, de la raison critique ?). A partir de 1920, effrayée par ces destructions multiples et simultanées, l'Europe a essayé de colmater ses propres brèches, béantes dans la coque du navire qu'elle formait, qui aurait pu s'appeler le TITANIC (le naufrage est du 20 mars 1912, comme par hasard). Cela s'est appelé le surréalisme, les "années folles". Cela s'est aussi appelé "monuments aux morts" (voir mes notes à ce sujet, dans ce blog et la rubrique "Monumorts" dans KONTREPWAZON. S'il est vrai, comme y invite la soi-disant "sagesse populaire", qu'il faut "vivre avec son temps", que faire dans un paysage détruit, à l'image de la côte nord-est du Japon après le récent TSUNAMI ? Il faut bien que "la vie continue", n'est-ce pas.

Alors on fait semblant. Il s'agit alors avant tout de SURVIVRE, avant même de vivre. Bon, c'est vrai que la réalité ne se fait jamais oublier bien longtemps : les catastrophes économiques et financières surviennent à partir de 1929; la catastrophe de la deuxième guerre mondiale se profile dès 1933 en Allemagne. Et ce n'est plus seulement l'Europe qui est atteinte, dans les deux cas, c'est bel et bien le monde. Mais on veut CROIRE, on ne veut NI VOIR, NI SAVOIR (qui, par exemple, a vraiment voulu voir et savoir ce qu'il en était des camps d'exterminations construits en Pologne ?). Des aveugles ont gouverné le monde, ou plutôt, des puissants ont commencé à gouverner des peuples en les aveuglant : c'est le TRIOMPHE DE LA PROPAGANDE. On parle souvent de la "Propaganda Staffel" mise en place par GOEBBELS. On minimise souvent l'extraordinaire outil de propagande installé par Staline à travers toutes ces organisations qui militaient en faveur de la paix. Et l'on ignore en général que c'est vers la même époque que les Américains sont devenus très forts eux aussi en propagande, avec le livre fondateur de EDWARD BERNAYS : PROPAGANDA (1928). Comme moyen d'aveuglement des masses, on peut dater le TRIOMPHE DE LA PUBLICITE de la même période.

Alors, comme la vie continue, le temps qui passe se jalonne d'événements, de personnes, d'actions, d'objets qui se succèdent. Des gens, par exemple, se déclarant "artistes" (poètes, peintres, sculpteurs, musiciens), ont continué à fonder des "mouvements". En littérature, ce furent le "nouveau roman", aujourd'hui abousé, le "mouvement telquel", présenté comme une avant-garde maoïste en son temps (numéros sur la Chine à consulter) : on voit ajourd'hui à quelle veulerie médiatique s'est abaissé un PHILIPPE SOLLERS. En musique, ce fut le "sérialisme intégral" d'un PIERRE BOULEZ, le "quatuor pour cordes et hélicoptères" de KARLHEINZ STOCKHAUSEN, et autres joyeusetés semblables.

Quelle est donc la force qui pousse à jalonner le temps, toujours et encore ? Je crois que la réponse est finalement assez simple : dans le paysage de ruines et de décombres qu'offre la civilisation aujourd'hui, il s'agit, toujours et encore, d'affirmer que l'on existe. Il s'agit de FAIRE SEMBLANT qu'on a raison de le faire. Je renvoie à PHILIPPE MURAY et à ses deux volumes intitulés APRES L'HISTOIRE pour tout ce qui concerne ce qu'il appelle la "fin de l'histoire". Je ne suis pas assez savant pour répondre à la question de savoir s'il a raison ou tort. Ce que je vois, en revanche, c'est que, dans le domaine des arts, quelque chose de cet ordre semble s'être indubitablement produit. L'un des signes qui le confirme, c'est que les gens qui se proclament aujourd'hui "artistes" parlent surtout de leur "travail" : j'en reste perplexe.

En quoi consiste au juste le "travail" de JEAN-PIERRE RAYNAUD, en 1968, lorsqu'il met en vente, à l'exposition Prospekt, 300 pots de fleurs ? Lorsqu'il tapisse toutes sortes de formes géométriques de carreaux de salle de bains ? Que fait DANIEL BUREN à multiplier dans tout ce qu'il fait les bandes de 8,7 centimètres, que ce soit au Palais Royal à Paris ou ailleurs ? Est-ce que tout cela autorise à appeler le résultat "oeuvre d'art" ? Je pense à cette "exposition" artistique (?) dans une banlieue moderne, qui présentait, suspendues au plafond, plusieurs dizaines de traversins de teinte écrue portant, inscrites au feutre noir, bien visibles, les plusieurs dizaines de prénoms des filles et des femmes qui étaient censées avoir posé la tête dessus (et le reste dans le lit, évidemment). Une seule question me taraude alors l'esprit : OU SUIS-JE ?

Un début de réponse me vient quand je réfléchis, non à une éventuelle valeur intrinsèque, purement esthétique, des oeuvres aujourd'hui tant vantées, disons, non à un "monde artistique en soi" en quelque sorte, mais à la caractérisation sociale des nouveaux "maîtres du goût". N'est pas LOUIS XIV qui veut, après tout. Passons sur Monsieur JEAN-JACQUES AILLAGON, maître de cérémonies au château de Versailles, qui présente impunément, dans les stucs et les ors, les baudruches de JEFF KOONS, qui présenta il y a déjà des années sous le titre d'oeuvres d'art ses copulations IN VIVO avec l'actrice porno dénommée LA CICCIOLINA, pour aggraver son cas l'an dernier avec un nommé MURAKAMI, si je me souviens bien. Je signale que toute récidive entraîne aujourd'hui, dans les lois voulues par le Président SARKOZY, des peines plancher. Entre la prison pour délit psychiatrique et l'asile pour délinquance artistique, j'hésite sur la peine à infliger.

Ces remarques m'amènent à un constat : dans quels lieux de la société de tels spectacles se donnent-ils à voir ? Réponse : dans les lieux qui ont quelque chose à voir avec le POUVOIR. Je veux en effet bien croire que Monsieur Aillagon n'a pas fait fortune à la tête du château de Versailles, mais il est, quoi qu'on dise, quoi qu'on en pense, un messager des gens qui détiennent le POUVOIR. Un "chien de garde", comme on disait il fut un temps. Et le genre de personne qui a besoin de ce genre de chien de garde, on en voit un exemple au PALAZZO GRASSI à Venise, de Monsieur FRANCOIS PINAULT, avec sa collection de ce qu'il est convenu d'appeler "art contemporain". Evoquons "only for fun" le nommé DAMIEN HIRST avec son crâne humain, le plus cher du monde, revêtu de 8000 et quelques diamants. Ces gens-là ont évidemment besoin de "protecteurs", sans lesquels leurs misérables noms n'émergeraient même pas de la surface des humains ordinaires. Quel extraordinaire cynisme, et quel extraordinaire désespoir que ceux de ces gens qui, impunément, et même avec tout l'honneur et tout l'argent qui affluent vers eux, trônent au firmament de la renommée !!!!

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Cet "art", en effet, est devenu ce qu'on appelait autrefois, mais pour le dénigrer, UN ART OFFICIEL. A la fin du XIX° siècle, il fallait être, pour simplifier, IMPRESSIONNISTE ou POMPIER. Impressionniste si l'on y croyait, et si quelques autres, avec quelques moyens, croyaient en vous. Pompier si vous prétendiez à des commandes de l'Etat. Il fallait donc être soit soumis aux goûts du POUVOIR, soit être en mesure de survivre en dehors du pouvoir. Dans le premier cas, c'est la servitude empressée, l'assujettissement librement consenti, l'esclavage heureux (WILLIAM BOUGUEREAU, GEROME, CABANEL, ...). Je simplifie. Dans le second cas, à l'extrême, cela donne VINCENT VAN GOGH, qui n'a pas vendu un tableau de toute sa vie, et qui en est sans doute mort. Ce qui est très rigolo et paradoxal, dans le monde actuel, c'est que les "artistes" les plus cotés, les plus chers, les plus fêtés par les riches et les puissants, sont en même temps les plus iconoclastes, les plus dérangeants, les plus "révolutionnaires" (je renvoie à la terminologie du conformisme actuel selon PHILIPPE MURAY). Cela produit à chaque fois un OXYMORE : le REVOLTÉ INSTITUTIONNEL, le REBELLE FAISEUR DE LOIS, ce que PHILIPPE MURAY appelle d'une expression magnifique : LE MUTIN DE PANURGE.

Autrement dit, pour réussir aujourd'hui, il faut être le DISSIDENT OFFICIEL  ET RECONNU, le REFRACTAIRE ACADEMIQUE, et appartenir à l'ESTABLISHMENT INSOUMIS pour espérer être adoubé par qui tient les cordons de la bourse, des Bourses, et pourquoi pas ? de l'Elysée. Autrement dit, c'est désormais un MARCHÉ, un MERCATO, une salle de ventes : "C'est moi qui suis le plus CONTESTATAIRE !" vocifère l'un. "Non, c'est moi le plus SCISSIONNISTE !", jappe l'autre. La leçon de tout ça, que retient tout un chacun, c'est que plus tu refuses le système, plus tu as des chances d'accéder aux plus hautes marches du podium. C'est bien, cette affaire. C'est confortable. Et puis, tu peux faire carrière. Plus tu portes des vêtements qui tranchent avec tout ce qui se conforme, plus tu te vernis l'apparence aux couleurs de la révolution la plus totale, plus tu as des chances de poser - que dis-je : d'installer ton cul dans le fauteuil le plus doré, sur les coussins les plus propices à épargner tes hémorroïdes.

J'ai été suffisamment entiché (c'est le terme le plus proche de la vérité) de musique contemporaine, de peinture contemporaine, de poésie contemporaine, pour me sentir tout à fait à même de déclarer : CIRCULEZ, Y'A PLUS RIEN A VOIR, ni à entendre, ni à lire. Bon je reconnais que j'exagère, mais c'est délibéré. Ce que je supporte désormais le moins, cela reste tout de même le poids de suspicion et de culpabilité que font peser sur ceux qui doutent fortement du BIEN que cet EMPIRE apporte définitivement, tous les thuriféraires, stipendiés ou non, de la "chose" (remplacez ce mot par tout ce que vous trouverez de ressemblant quant au contenu et à l'odeur) qu'on appelle moderne, voire post-moderne.

Voix off : "Allez, mec, keep cool, relax." Je réponds : "Mais je suis cool, monsieur, je suis relax et cool : je regarde, et j'essaie de comprendre ce qui se passe. C'est tout."

J'aborderai, quelque prochain jour la NEOLATRIE, qu'on se le dise.