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mardi, 24 mai 2022

ENCORE BRAVO, L'EUROPE !!! ...

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... LES BELLES HISTOIRES DE TONTON JANCO.

... OU : LA MÉTHODE DU FANATISME ULTRALIBÉRAL.

Petit récit édifiant en images, ou : comment la France a laissé casser en mille morceaux tout son service public par des crânes d'œufs bourrés de théories exaltant l'économie marchande, le libre-échange.

Avertissement : Je me suis efforcé d'améliorer la lisibilité du texte. Je crois même avoir ajouté quelques bribes exogènes ; mes excuses aux auteurs Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain. 

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Le monstre EDF qui, dans les plans établis par les traités européens au bas desquels la France a très constamment — et quels qu'aient été les gouvernements — apposé sa signature, doit disparaître, tout comme, en des temps très reculés, les dinosaures, élasmosaures et autres tyrannosaures — vous savez, ceux qui ne devaient pas être sauvés, parce qu'ils étaient trop gros, trop laids, ou trop archaïques pour entrer dans l'arche de Noé. 

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Barrages, centrales thermiques, centrales nucléaires, lignes haute tension. Jean-Marc Jancovici ajoute ce petit commentaire, assez éclairant, je trouve.

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Dans le même sac, figuraient aussi les PTT, la SNCF, etc. On se moquait gentiment de ces fonctionnaires "à statuts" et de leur "Petit Travail Tranquille". Mais on appréciait le cœur qu'ils mettaient à l'ouvrage quand il le fallait, la sûreté offerte par le service public et la présence active des personnels de l'Etat jusque dans les communes les plus reculées du territoire, au nom du principe d'Egalité.

Aujourd'hui, s'agissant de la SNCF, on rage quand un train n'arrive pas à l'heure, faute d'un entretien suffisant des infrastructures (on a fait de celles-ci et du matériel roulant deux sociétés distinctes, dont la première, RFF, boit la tasse financièrement). Et on se dit : qu'il était doux, le temps de la tarification au kilomètre, que des crânes d'œufs ont cru bon de remplacer par une jungle tarifaire où même les spécialistes perdent le Nord.

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Car tout d'un coup, a surgi LE CRÂNE D'OEUF, créature infernale qui n'approche la réalité que par l'intermédiaire protecteur de dossiers administratifs, notes de synthèse, bilans comptables, données chiffrées, modèles mathématiques et concepts méthodologiques.

Le crâne d'œuf est bourré de convictions, d'idoles et de certitudes. Ce crâne d'œuf-là est convaincu des mérites de la concurrence (libre et non faussée, précisent tous les traités signés), des vertus du libre-échange et de la valeur de la dérégulation totale des marchés : rien, absolument rien ne doit venir entraver les transactions entre acheteurs et vendeurs, entre producteurs et consommateurs. Tous les biens, tous les capitaux et tous les services doivent être considérés comme des marchandises et, comme tels, être privatisés.

Dans ce système, l'optimisation fiscale n'est pas un vice coupable de fraude, mais une preuve d'intelligence économique. Dans ce système, la recherche de la rentabilité maximum des investissements est une vertu qui encourage le processus de « destruction créatrice » cher à Joseph Schumpeter, ce grand bienfaiteur de l'économie capitaliste.

Dans ce système, la finalité première ou mieux, disons-le, LA SEULE FINALITÉ de toute l'activité économique, c'est l'actionnaire,

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pardon : l'investisseur, au premier rang desquels figure aujourd'hui le fonds de pension (hedge funds, fonds spéculatifs, fonds vautours ...). Dans ce système, il faut savoir que, au nom de la fluidité des affaires, tout est permis à l'investisseur.

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Sauf que, dans le cas de la France, le monopole est la garantie de ce que les Français ont en commun : le Bien Public. Le Bien Commun si vous voulez, vous savez cette expression-baudruche que, au même titre que Refaire-Société ou le Vivre-Ensemble et quelques autres, tout politicien français normalement conformé se doit d'inscrire à son vocabulaire, et dont il a plein la bouche en période électorale. 

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A partir de là, si je conserve mot pour mot le contenu des bulles, j'ajoute à la vignette une légende en en-tête, censée expliciter (lourdement) l'intention des auteurs.

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Je trouve très pédagogique ce petit scénario vite fait sur le gaz (au moins en apparence).

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La conclusion que je tire de cette petite histoire, elle est simple. Il semblerait que la France soit la seule, après la deuxième guerre mondiale, à avoir développé des services publics sur le même modèle que son E.D.F.

Si cette assertion est exacte, en signant les traités européens successifs, la France est la seule à avoir vu bouleverser de fond en comble ses structures. Si c'est vrai, j'en tire la conclusion que, au motif que c'était la construction européenne qui était en jeu, la France est la seule à avoir accepté de se laisser déposséder de ce qui faisait sa force, qui était considérable. De se laisser démembrer, dépecer, morceler, charcuter.

La question que je me pose alors est de savoir si toutes les grosses têtes que la France a envoyées à Bruxelles signer les traités successifs avaient conscience des conséquences telles qu'on les a vues se produire et qui se produisent encore jour après jour : le démantèlement méticuleux, la Grande Privatisation de Tout et, en fin de parcours, la disparition de tous ses services publics.

S'ils savaient ce qui devait découler à long terme des modalités inscrites dans les textes qu'ils ont entérinés, Robert Schuman et Jean Monnet, et après eux Jacques Delors (et avec eux toutes les constellations de juristes, fonctionnaires et autres colonies de papillons qui ont gravité autour) doivent être considérés comme de bien grands criminels. Car la France qu'ils ont façonnée n'a plus grand-chose à voir avec la France qui les a eux-mêmes fabriqués, et dont il reste forcément de moins en moins de traces.

Car cela en dit long sur leur façon de regarder la France non comme une nation, non comme une patrie, non comme un Etat souverain, mais comme la victime oblative de la "construction européenne". Si mon raisonnement tient à peu près la route (j'espère), la France doit être considérée comme le pays qui a donné le plus aux autres, et le pays qui a le plus perdu au change. Les optimistes indécrottables diront : le plus altruiste. Si je n'ai pas complètement tort, je n'ai pas tort non plus de considérer cette Europe-là comme absolument répugnante.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 21 mai 2022

NOUS ET NOTRE EXOSQUELETTE

Dans cette mine d'or à ciel ouvert qu'est l'ouvrage en bande dessinée Le Monde sans fin, de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (Dargaud, 2021), je me régale des trouvailles de l'ingénieur-pédagogue pour aider le lecteur à se faire une idée concrète des problèmes complexes qu'il expose, servi tant bien que mal par les dessins de son acolyte. Pour l'amener en quelque sorte à visualiser ce qui apparaîtrait foutrement abstrait à force d'aridité.

Par exemple, pour expliquer les pouvoirs extraordinaires dont l'innovation technique incessante a doté le moindre individu mâle ou femelle de l'époque actuelle, il a eu l'idée de les représenter dans la figure genre "Marvel Comics" d'IRON MAN, conçue comme un facteur démultiplicateur de la simple force musculaire individuelle : « Le parc de machines qui travaillent pour nous est une sorte d'exosquelette qui a la même force mécanique que si notre puissance musculaire était multipliée par 200 » (p.43). Il va de soi que, hors de cet exosquelette, nous nous affaisserions comme des bouses, comme des êtres chétifs et pitoyables perdus dans la nature hostile. Iron Man, en quelque sorte, nous permet de vivre dans une redoutable ILLUSION de puissance.

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Je n'ai pas modifié le texte de la bulle : je l'ai juste bidouillé pour le rendre moins pénible à déchiffrer (un défaut du livre).

Iron Man — j'ajoute Iron Woman, parce que, pour les femmes, réputées musculairement moins avantagées, la chose est encore plus spectaculaire — peut tout, ou presque. Iron Man, c'est la personnification de l'ensemble des machines qui peuplent aujourd'hui le monde, et qui permettent d'une part de tout explorer, de tout exploiter, de tout fabriquer, de tout consommer, et d'autre part d'éviter aux individus qui en ont les moyens de « travailler à la sueur de leur front », de s'astreindre à des tâches rebutantes, fatigantes et jugées parfois dégradantes. Iron Man, c'est LE SYSTÈME machinique, industriel et, disons-le, capitaliste (tout à la fois abstraction anonyme et puissance concrète hégémonique), et c'est aussi l'innombrable masse des individus qui sont pris dans sa logique impériale et sont bien obligés de courber l'échine sous sa loi.

La contrepartie de cette toute-puissance, et qui a fini par faire sentir ses effets désagréables, puis nocifs, puis carrément délétères, c'est qu'Iron Man est un assoiffé pathologique, et qu'il faut lui injecter sans arrêt plus de pétrole si l'on ne veut pas qu'il cesse de fonctionner. L'ennemi d'Iron Man, c'est la panne sèche. Et la panne c'est notre angoisse, notre hantise et, peut-être bientôt, notre cauchemar : « Pourvu que rien ne vienne interrompre le flux énergétique qui nous alimente ! », nous disons-nous. « Pourvu que personne ne coupe le cordon ombilical par lequel nous arrive notre carburant vital ! »

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Vous les voyez, tous les enjeux géopolitiques ? Vous les voyez, les pétroles de schiste du Texas ? Les sables bitumineux de l'Alberta ? L'oléoduc russe Northstream II ? Toutes les menaces qui pèsent déjà sur l'équilibre instable du monde ? Bon, on me dira qu'on sait tout ça. Certes, rétorquerai-je, mais Jancovici et Blain ajoutent à ce savoir déjà enregistré, catalogué, mémorisé, une incomparable force de persuasion par le détour de la narration et de l'illustration. Quant à savoir si ce savoir suscitera une action en retour, va savoir ...

Car Jean-Marc Jancovici se veut avant tout vulgarisateur. Mais attention, pas le petit tâcheron capable de bousiller toute une discipline en prétendant la mettre à la portée du vulgum pecus. Ici, on est dans la grande vulgarisation, la sérieuse, celle qui pèse de tout son poids sur la diffusion des données scientifiques les plus importantes dans les plus larges couches de la population. Ce livre qui fait peur s'est déjà vendu à plus de 250.000 exemplaires (chiffre donné dans M. le Magazine du Monde daté 19 mars 2022). 

Je ne cesse d'apprendre ma leçon en revenant souvent à cette source de lucidité : plus ça va, moins je supporte les bonimenteurs, doreurs de pilules, beurreurs de tartines et autres passeurs de pommade et cireurs de grolles.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 19 mai 2022

QUE FERIONS-NOUS SANS ESCLAVES ?

NOS ESCLAVES : LES MACHINES.

Voilà le genre de coïncidence que j'aime. A trente ans de distance, dans deux ouvrages un peu différents mais à peu près sur le même sujet (une B.D. et un ouvrage, disons "sérieux", je veux dire non illustré), je trouve exprimée la même idée : les machines nous servent exactement de la même manière que les esclaves ont servi nos lointains ancêtres. Du coup, j'ai bien envie de poser une drôle de question : pourquoi l'occident, au moment même où triomphe cette civilisation conquérante, dominatrice et colonisatrice, a-t-il consenti à ne plus réduire des humains en esclavage ? Puisqu'on se permettait tout en matière de comportement à l'égard des peuples soumis, pourquoi a-t-on — au moins dans beaucoup de pays — interdit de considérer d'autres humains comme des objets, comme des machines et comme des marchandises ? 

Voici mon idée : la civilisation occidentale a aboli l'esclavage au moment même où, se transformant dans un temps assez bref (grosso modo un siècle) en civilisation industrielle de production de masse et d'innovation technique permanente et forcenée, elle a accordé à quelques "grandes consciences", "esprits éclairés", "bonnes âmes" et autres "bienfaiteurs de l'humanité" le privilège de devenir de hautes figures morales du progrès proprement humain, en leur abandonnant l'esclavage, comme une sorte de concession du vice à la vertu. C'en est au point que je suis à deux doigts de me demander si la véritable raison de cette abolition ne réside pas précisément dans les avancées, les facilités, le confort et finalement les pouvoirs procurés par la technique.

Dans le fond, l'esclavage n'a-t-il pas été aboli quand on s'est rendu compte qu'on n'en avait plus besoin, parce que des machines étaient parfaitement capables de remplacer avantageusement les bonshommes dans l'accomplissement des tâches ingrates et gratuites ? Si l'hypothèse peut moralement choquer, elle mérite qu'on la considère, non ?

Et tant pis pour les militants anti-esclavagistes et autres bonnes âmes qui fulminent encore à longueur de temps contre l'occident colonialiste et contre la traite négrière transatlantique (disparue depuis lurette). Grâce au progrès technique, l'occident a pu se donner la vertu d'en finir avec l'esclavagisme, en rendant enfin la liberté à toutes sortes de populations opprimées.

Dans le même ordre d'idées, j'aime bien celle qui consiste à voir dans le progrès technique le principal facteur de l'égalisation des conditions entre l'homme et la femme : que serait la vie de celle-ci, si nous n'avions depuis longtemps à notre disposition toutes sortes de boutons sur lesquels il suffit d'appuyer pour que le travail pas drôle et musculairement coûteux s'accomplisse (il fallait de sacrés biscotos pour peser sur le volant du 10 T Berliet, et des cuisses en acier pour le double débrayage) ? Il me semble que les conquêtes du féminisme doivent énormément au progrès technique. Rien que cette petite idée m'amuse beaucoup.

La source de cette réflexion, je l'ai trouvée dans l'écho que fait un livre très récent à une comparaison faite voilà trente ans dans un ouvrage qu'on peut qualifier de cousin dans son propos, quoiqu'incompatible dans son mode d'expression. Voici ce qu'on trouve dans La Terre brûle-t-elle ?, de Cédric Philibert, paru aux éditions Calmann-Lévy en 1990 :

« L'énergie disponible par tête, de l'âge de pierre au paysan du XVIIIè, a été multipliée par cinq. Elle a, depuis, centuplé : "Le système énergétique mondial est l'équivalent de cent milliards d'esclaves au service des cinq milliards d'habitants" notent Pierre Radanne Louis Puiseux, qui commentent ainsi cet événement inédit : "Il ne s'agit pas là d'une simple accélération de croissance, c'est l'équivalent d'une véritable mutation génétique, un changement de nature de la vie humaine analogue à l'acquisition des pattes ou des ailes dans un phyllum animal."
L'exploitation des réserves concentrées d'énergie a changé la face du monde ... » (p.123-124).

Et puis voici ce qu'on trouve dans Le Monde sans fin, la B.D. de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (Dargaud, 2021, c'est l'ingénieur Jancovici qui s'adresse à Blain, le néophyte qui découvre tout ça avec stupéfaction ; je me permets de reproduire le texte parfois mal lisible) : 

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"Par contre, ce que tu peux constater, et qui est fondamental ... c'est que chaque Terrien consomme en moyenne 22.000 kWh par an."

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"Avec l'équivalence dont je t'ai parlé tout à l'heure, c'est comme si chaque Terrien avait, à peu près, 200 esclaves qui bossaient pour lui en permanence."

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"Sans machines sur Terre, il faudrait faire travailler 1.400 milliards de Terriens pour avoir la même production ... Je ne crois pas que la Terre ait les moyens de nourrir ces 1.400 milliards."

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Cette façon de présenter toute l'ère du machinisme régnant comme l'asservissement de forces mécaniques au service de la prospérité, du bien-être et du bonheur généraux me paraît tout à fait intéressante : plus nous possédons de machins électriques, de bidules à moteur et de gadgets électroniques, plus nous nous rendons dépendants de tout un système énergétique coûteux, dont le but est de nous faire vivre dans un cocon. Comme nous nous trouverons bêtes et démunis, le jour où l'électricité (le charbon, selon Jancovici) et le pétrole viendront à manquer !! 

Au passage, je note l'écart astronomique qui s'est creusé en trente ans entre le chiffre de la population humaine et celui de la puissance développée par les équivalents-machines. Autrefois, 100.000.000.000 d'esclaves pour servir 5.000.000.000 d'humains, cela fait, si je calcule bien 20 esclaves par tête de pipe. Aujourd'hui, 1.400.000.000.000 d'esclaves pour 7.000.000.000 d'humains, cela fait bien, comme dit Jancovici, 200 esclaves par crâne de piaf. Autrement dit, si je crois en la véracité des chiffres, c'est un facteur 10 qui a multiplié la puissance des machines en trente ans. Est-ce la productivité du travail mécanique qui a été multipliée par dix ? Ou alors la production de biens proprement dite ? Ou bien est-ce simplement le nombre des machines ?

Précisons quand même : tous les pays du monde ne sont pas égaux face à l'esclavage mécanique. Il faut être juste et précis, et ne pas se contenter de ce "200 esclaves par personne" qui semble mettre tout le monde sur un pied d'égalité : une moyenne est toujours trompeuse (c'est comme l'indice du pouvoir d'achat de l'INSEE). Selon Jancovici, le citoyen du Bangladesh est à 30, celui de l'Inde à 50. A 100, on trouve l'Equateur, le Pérou, l'Egypte, ...... Au sommet de l'échelle, on trouve Singapour (1250), le Canada et la Norvège (1100). La France se situe à 600, non loin de l'Allemagne (650). J'imagine que, pour arriver à ces chiffres, le calcul de Jancovici se fonde sur la production industrielle ou l'équipement des ménages en appareils électriques, automobiles, etc.

Quoi qu'il en soit, la conclusion logique s'impose : nous sommes, globalement et en moyenne, dix fois plus heureux qu'il y a trente ans. Ah ? Vous ne saviez pas ? Ben non. C.Q.F.D. et content de l'apprendre.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 17 mai 2022

TOUCHE PAS A MON GASTON !!!

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J'entends sur les ondes qu'il se passe une bataille judiciaire, au motif que des margoulins ont, une fois de plus, flairé la bonne affaire. Après le nouvel Astérix (avec l'aval d'Uderzo), après le nouveau Lucky Luke, après les nouveaux Blake et Mortimer, après les nouveaux Spirou et Fantasio (Fournier et tous les suivants, mais le personnage du groom appartient dè l'origine à la revue Spirou) et quelques autres coups de vice, voilà qu'on nous prépare un nouvel attentat, et cette fois contre un impérissable, contre un indestructible, contre un immarcescible héros de nos jours et de de nos nuits, j'ai nommé GASTON LAGAFFE. Et moi je dis : touche pas à mon Gaston.

L'éditeur (Dupuis) a convaincu l'ayant-droit (François Moyersoen) de passer à l'attaque et de demander à Delaf (Marc Delafontaine), citoyen québécois doté d'un assez joli trait de plume, de prendre en main le destin de notre inclassable favori, qui n'était présenté à ses débuts que comme une sorte de Bartleby en BD (bien que Gaston n'ait jamais prononcé le fatidique : « I would prefer not to »), et que le génie de Franquin a métamorphosé en figure absolument centrale de la littérature dessinée à destination de la jeunesse. Et une figure dont je constate l'increvable durée de vie dans les principaux centres d'intérêt de la dernière génération de mon entourage immédiat (je traduis en français : mes petits-enfants en raffolent).

Voulant en avoir le cœur net avant le jugement judiciaire "sur le fond" — puisque l'éditeur a repoussé la parution de l'album controversé à 2023, après le dit jugement "sur le fond" —, j'ai demandé au principal intéressé ce qu'il pensait de cette opération commerciale qui s'opère en fin de compte à ses dépens. Voici sa réponse, en exclusivité, saisie au moment même où il apprend la nouvelle.

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Prunelle, tout miel, fait le maximum pour rassurer le futur dessinateur de la série. Il ne se doute pas de la menace qui pèse sur le projet. On n'a jamais vu Gaston dans cet état.

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Et vlan ! C'est dans le numéro 850 des aventures de Gaston qu'on trouve ces deux images ahurissantes. Franquin a dessiné entre 900 et 1000 pages "Gaston Lagaffe". On est donc dans les derniers temps : Franquin lâche la bride à son héros.

Sérieusement, si c'est possible, pour trouver une page où l'on trouve un Gaston Lagaffe vraiment en colère, il a fallu que je révise l'intégralité de ma collection des albums. Car si Gaston manifeste quelques mouvements d'humeur au cours de ses aventures (ci-dessous), il faut noter que c'est aux gens qui l'entourent (Fantasio, Prunelle, Lebrac, l'agent Longtarin, M. de Mesmaeker, et même l'austère et placide M. Boulier et quelques autres) que la moutarde monte au nez. J'ai déjà évoqué ces moments d'explosion provoqués par les étourderies, les dégâts ou les idées malencontreuses de notre héros. Gaston, lui, ne se met jamais dans une véritable colère : il est par essence de bonne composition. 

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Notez que l'onomatopée est la même qu'au 606ème gag suivant (850-244).

Car Gaston est le prototype même de l'être équanime, doux, pacifique et heureux de vivre, pourvu qu'on ne l'empêche pas de dormir, ou d'inventer le gaffophone, ou encore de préparer un délectable plat de morue aux fraises. Les deux vignettes montrant Gaston rouge de colère figurent dans le n°13. Il faut que ce gros balourd de M. de Mesmaeker, débarque dans l'île et dans le rêve pour y faire régner la terreur au moment même où Gaston est en train de vivre un idylle parfait, sensuel et exotique avec 'Moiselle Jeanne (ci-dessous), pour qu'il perde tout contrôle et montre enfin sa façon de penser à l'intrus.

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Où et avec qui était Gaston dans son rêve : c'est-y pas gentil ? On comprend le coup de sang contre M. de Mesmaeker, non ? 

De toute façon et quoi qu'il en soit, voici, en exclusivité, le traitement que fait subir le fantôme d'André Franquin à l'album de M. Delaf, quand je lui spirito-télépathe que l' "ami" auquel il a vendu les droits de son personnage, peut-être dans un moment de gêne ou de dépression, s'est décidé à en confier la continuation à ce jeune-dessinateur-plein-de-talent.

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SANS AMBIGUÏTÉ : C'EST NON !!!

dimanche, 08 mai 2022

EN AVRIL "LE MONDE" ENFONCE LE CLOU

Quelques titres du journal Le Monde picorés tout au long du mois d'avril, entrelardés de quelques illustrations (un peu bidouillées par mes soins) extraites de Le Monde sans fin, ce livre formidable et un peu agaçant de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain. Juste pour laisser entendre — avec ma subtilité légendaire ! — que l'humanité n'est pas sortie de l'auberge. Et on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas que toutes les complaintes autour des espoirs de croissance entretenus par les responsables politiques, par les patronats unis dans la défense des intérêts des actionnaires nous entraînent tous dans une même catastrophe. Espoirs de croissance auxquels s'accrochent aussi les syndicats de travailleurs. Et même les travailleurs, les consommateurs, les contribuables, les automobilistes et les vacanciers (liste non exhaustive).

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Le Monde daté mercredi 6 avril.

Le G.I.E.C. ? "Vox clamans in deserto", si ça rappelle quelque chose à quelqu'un. Ce ne sont pas les scientifiques qui gouvernent. C'est sans doute heureux, parce que si c'était la rationalité pure qui était aux manettes, les classes politiques n'auraient pas le champ libre pour faire avec constance et détermination la preuve de leur médiocrité.

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Le Monde daté mercredi 6 avril.

Soit dit en passant, quand les populations concernées verront en direct ce que les responsables commencent à accepter de nommer "sobriété", c'est là qu'il comprendront leur douleur. Parce que c'est là qu'ils souffriront, et sans intermédiaire. Ceci pour dire que le terme de sobriété est un doux euphémisme. Mais que le fait qu'on le rencontre de plus en plus souvent veut dire que la mise en condition des esprits pour les accoutumer à la future réalité a bel et bien commencé. On mesurera l'avancée à la vitesse d'obsolescence des euphémismes, sous la pression des mots de vérité qui s'appliquent à notre réalité, actuelle ou à venir. Et puis un peu aussi sous la pression de la réalité elle-même, n'ayons pas peur de le dire. Les mots de vérité attendent en général pour surgir que le plus grande nombre ait le nez dans la bouse de la réalité, et qu'il ne soit plus possible alors de prendre de faux-fuyants.

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Le Monde daté samedi 9 avril.

Dennis Meadows est aujourd'hui âgé de 79 ans. Au sein du "réservoir de pensée" (think tank) suisse appelé Club de Rome, du Massachussets Institute of Technology (M.I.T.), il a participé à la rédaction du désormais prophétique rapport intitulé The Limits to Growth (Les limites à la Croissance), publié en 1972. Il y était dit que la planète étant de dimensions finies, les matières qu'elle était en mesure de nous procurer étaient elles-mêmes finies par nature. Et qu'il fallait envisager que la sacro-sainte croissance par laquelle jurent l'écrasante majorité des économistes connaîtrait forcément des ratés, avant de s'arrêter tout simplement. Cela fait donc cinquante ans qu'on a prévu ce qui se produit aujourd'hui. L'histoire montre qu'il ne sert à rien d'avoir raison avant tout le monde. Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de prophètes.

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Le Monde daté jeudi 28 avril.

Est-ce que ça vous dirait de faire un petit tour dehors avec un thermomètre frisant les 50°C, comme on le voit en Inde et au Pakistan ? Là, comme l'explique François-Marie Bréon, physicien climatologue, au micro de Guillaume Erner (11 mai), il ne faut plus parler de "canicule", mais de FOUR.

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Le Monde daté vendredi 29 avril.

Ça, c'est ce qu'on doit à l'agriculture industrielle, forcée, du fait de ses méthodes, d'utiliser les moyens offerts par l'industrie chimique ("industrie agro-alimentaire", voilà encore un de ces doux euphémismes dont les empoisonneurs patentés ont le secret), un habit de soirée pour rendre présentable une famille de bandits, une mafia qui a ses entrées auprès des pouvoirs, au prétexte qu'elle seule détient les clés de la sacro-sainte croissance et du salut alimentaire de l'humanité.

Tiens, un truc amusant : l'I.N.R.A.E. vient de pondre un rapport très sérieux qui conclut que, en définitive, les pesticides employés dans l'agriculture sont mauvais pour la biodiversité, voire pour l'homme. J'adore ces gens qui découvrent l'eau tiède et qui font mine d'apprendre que les pesticides sont des poisons pour tout ce qui est vivant. Au surplus, je trouve curieux que des gens apparemment sérieux prennent la peine de faire la preuve scientifique de la nocivité et de la toxicité de substances expressément prévues pour avoir les effets qu'on leur connaît.

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Le Monde daté samedi 30 avril-lundi 2 mai.

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Le Monde daté samedi 30 avril-lundi 2 mai.

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Petit bonus.

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Le Monde daté samedi 2 avril (titre à peine remaquetté).

J'ajoute ce titre, parce qu'il montre que, en plus de tous les facteurs de dégradation des conditions de l'existence humaine à la surface de la Terre, la guerre menée par Vladimir Poutine contre l'Ukraine peut avoir un magnifique effet de circonstance aggravante.

samedi, 23 avril 2022

DES RUSSES ET DES UKRAINIENS

LES SECRETS DE LA MER NOIRE.

(Dupuis, 1994, scénario Jacques de Douhet, dessin Francis Bergèse)

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Le navire "Ladoznskoye", commandé par le capitaine Stornik, appartient au K.G.B. (aujourd'hui F.S.B.) et participe au complot qui ne vise rien de moins que d'assassiner Gorbatchev, le promoteur de la "glasnost" et de la "perestroïka" honni par toute la "vieille garde", c'est-à-dire tous les "vrais communistes".

L'histoire racontée par les deux auteurs se situe entre juillet et août 1991, période cruciale qui a vu dans la réalité ce qui fut l'immense U.R.S.S. sombrer et passer à deux doigts de voir accéder au pouvoir des fascistes, avant qu'un certain Boris Eltsine parvienne in extremis à écarter le danger. Ce n'est qu'ensuite qu'a émergé la figure d'un certain Vladimir Poutine.

Il s'agit, pour les comploteurs de la B.D., d'en finir avec tous ceux qui s'éloignent du modèle "communiste" pur et dur, et de renouer avec l'époque où, magnifiquement dirigée par le camarade Brejnev, le digne héritier et successeur du camarade Staline, le "Soleil Rouge" de la fière nation soviétique faisait peur aux horribles impérialistes américains.

En face, les forces du Bien et du Progrès se concentrent autour du porte-avions Kousnetzov, commandé par l'amiral Frondze, vieux militaire dans l'âme et qui se sent un peu dépassé par les événements qui se présentent à l'horizon (« Rien de ma vie ou de ma carrière ne m'y a préparé », dit-il p.36).

Bergèse et De Douhet jettent dans ce panier de crabes l'intrépide colonel Buck Danny. A la suite d'un vilain stratagème, celui-ci est fait prisonnier à bord du Ladoznskoye. Dans les plans de Stornik et de ses affidés, il faut qu'aux yeux du monde entier le colonel passe pour l'assassin de Gorbatchev, même si ça doit déclencher la troisième guerre mondiale. Qu'on se rassure, le complot échouera lamentablement, grâce à l'intervention de l'enseigne Platypov, alias "Nicolayev 17", l'agent infiltré de l'amiral américain Farell qui est à l'origine de la mission de Danny.

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Ce qui m'intéresse dans ces quelques vignettes, c'est ce qui est dit des rapports entre les Russes authentiques ("de souche" ?) et les Ukrainiens. Le Kremlin présentait ces derniers, il y a encore peu de temps comme des "petits frères", mais ce gros bobard, la guerre déclenchée par Poutine s'est empressée de le démentir.

Je ne sais pas quel degré de véracité il faut accorder aux expressions « C'est un Ukrainien stupide », « ... un imbécile d'Ukrainien comme toi ». Je trouve cependant intéressant de replacer ces propos fictifs dans le contexte — tristement réel celui-ci — qui se développe aujourd'hui sous nos yeux.

La question me semble valide : quel regard les Russes dans leur ensemble portent-ils sur les Ukrainiens ? J'ignore s'il est facile de répondre à cette question, et même si c'est possible, mais quand on entend Poutine vanter son entreprise de "dénazification" pour aller guerroyer en Ukraine, peut-être cela nous autorise-t-il à voir dans ces répliques un reflet plus ou moins fidèle de la réalité.

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Cette bande dessinée a été publiée en 1994, alors que la situation et les rapports de force commençaient à se clarifier (?) dans la nouvelle Russie.

vendredi, 22 avril 2022

LA GRANDE OCCASION MANQUÉE ?

LES SECRETS DE LA MER NOIRE

(Dupuis, 1994, scénario Jacques de Douhet, dessin Francis Bergèse)

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Ahurissante banderole de l'accueil réservé à l'Américain dans le grand salon du porte-avions Kousnetzov, commandé par l'amiral Frondze.

Une intéressante et curieuse bande dessinée, où l'on trouve peut-être l'explication de la façon dont l'histoire a tourné après la dislocation du bloc soviétique. Le scénariste Jacques de Douhet imagine (pas sûr d'ailleurs que ce soit seulement imaginaire) que les deux camps, l'Américain et le communiste, sont eux-mêmes scindés en deux partis qui s'opposent plus ou moins radicalement. Un scénario non sans résonances dans notre actualité, à mon avis.

Côté américain, l'amiral Farell, qui ne croit pas à la sincérité de Gorbatchev (« Je suis persuadé qu'ils trichent ! », déclare-t-il), partisan de la manière forte et qui figure l'ambiance toujours belliqueuse qui règne au Pentagone, face au sénateur Smight, le politicien persuadé que l'URSS est au bout du rouleau et qu'il est temps pour les deux grands pays de tourner la page de la guerre froide. Et que, accessoirement, les Etats-Unis n'ayant plus d'adversaire, ils peuvent impunément poser le pied sur la dépouille du fauve terrassé.

Côté soviétique, les partisans de la détente, du désarmement et de la paix, parmi lesquels on trouve l'aéronavale (la vignette du haut idéalise peut-être cette période – août 1991 – pour les besoins du récit) et en général des éléments du haut commandement militaire, face aux tenants de la "ligne dure" où l'on trouve, pêle-mêle, des nostalgiques de Brejnev et de l'ordre communiste, les patriotes-nationalistes-fascistes, les polices du KGB, GRU, NKVD et autres services secrets, qui prospéraient sans obstacle grâce au climat d'hostilité et procuraient à leurs membres un pouvoir dont ils se faisaient un plaisir d'user et abuser. Et que la "glasnost" et la "perestroïka" chères à Gorbatchev menaçaient de mettre au chômage.

Ce qui est frappant après-coup, c'est que, entre les faucons et les colombes, les Américains et les Russes semblent s'être mis d'accord pour que ce soient les rapaces qui prennent l'avantage sur les oiseaux de paix.

Côté américain, les avertissements de Brzeszinski, puis ceux de John Mearsheimer n'ont servi à rien et ont été mis à la poubelle par le belliciste George W. Bush et son entourage de menteurs (Powell, entre autres). 

Côté russe, la hâte manifestée par l'OTAN (en français : les Etats-Unis) pour intégrer à toute vitesse les anciens satellites de l'URSS (les Baltes, Pologne et même Géorgie !) a très vite indisposé les autorités émergentes des ex-soviétiques de Moscou, à la tête desquelles s'est porté un certain Vladimir Poutine, qui voyait déjà d'un œil furieux se former dans son "étranger proche" un glacis d'Etats libérés de son emprise, et même passés à l'ennemi. 

Voilà où, selon moi, nous en sommes : dans les deux camps, ce sont les faucons qui ont gagné et qui tiennent les manettes. Dans les deux camps, tout se passe comme si les partisans de la détente avaient été sommés de la fermer sous peine de. Je note en passant que l'Europe n'a pas son mot à dire, et même qu'elle compte pour du beurre. Si la guerre en Ukraine s'étend (j'ai entendu Hervé Juvin, membre éminent du Rassemblement National de Marine Le Pen, exprimer sa crainte d'une prochaine guerre mondiale), l'Europe, en tant que continent, n'y sera certes pour rien, mais elle en sera à coup sûr le théâtre des opérations. Je ne peux quant à moi me défendre contre l'impression qu'il y eut, à divers moments, dans les années 1990, des fenêtres qui se sont entrouvertes et des mains qui se sont tendues, mais qui, pour des raisons qui me dépassent et que j'ignore, se sont refermées.

Ce qui est sûr, c'est que nous avons tout à craindre de militaires qui s'ennuient et qui ne rêvent que d'essayer plein de nouveaux joujoux déposés dans leurs bottes fourrées par le dernier Père Noël.

Merci d'avance à tous ces braves gens.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 20 avril 2022

RÉSUMÉ D'UN TRÉS VIEUX DÉBAT

Edgar Pierre Jacobs, au début de son Piège diabolique (Lombard, 1962), dans le fumoir cossu de l'hôtel Louvois, fait du capitaine Francis Blake le témoin amusé d'un vif débat entre deux quidams aux préférences bien marquées, pour ne pas dire caricaturales : on peut qualifier le premier de passéiste décomplexé, sorte de Pessimiste professionnel. Quant au second, il s'affirme moderniste de façon hautaine et presque méprisante : il a une confiance totale et absolue dans la Science. C'est l'Optimiste. En trois vignettes, l'auteur nous offre le survol de l'éternelle question, de savoir en définitive si l'on peut croire ou non aux bienfaits du Progrès.

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Vignette 1 - Quidam A se lamente : « Ah ! Quelle époque ! Voyez ces journaux !... Menaces de guerre ! Danger atomique ! Révolutions ! Remous sociaux ! Catastrophes !... Le monde entier semble pris de folie ... Décidément, nos ancêtres étaient plus sages ! Leur vie paisible et ordonnée les mettait à l'abri de pareilles aventures.... C'ÉTAIT LE BON TEMPS !... »
Quidam B réplique du tac au tac : « Allons donc ! Obscurantisme et tyrannie, voilà ce qu'était "VOTRE BON TEMPS !..." »

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Vignette 2 - Quidam B enfonce le clou : « ... Pour ma part, je préfère me tourner résolument vers l'avenir !... Un monde nouveau se crée sous nos yeux ! Demain, grâce aux extraordinaires progrès de la science, l'humanité libérée des servitudes matérielles pourra enfin se consacrer librement aux seules joies de l'esprit !... »

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Vignette 3 - Quidam A émet quelques doutes : « ... Théorie séduisante, mais qui, je le crains, vous fait voir "VOTRE" hypothétique FUTUR sous un jour un peu trop idyllique !... "MON PASSÉ", lui, a du moins fait ses preuves !... »
Quidam B, de toute sa hauteur, exprime alors son souverain dédain pour les adorateurs du passé : « ... Bah, c'est avec un mépris apitoyé que "MON FUTUR" jugera "VOTRE PASSÉ" ignorant et barbare !... »

Voilà, nous avons le schéma de base d'une discussion qu'on imagine bien se tenir entre deux piliers de bar vaguement avinés. La différence, c'est qu'ici nous avons à faire à deux quidams tout à fait distingués, courtois et pleins de bonnes manières. Les positions n'en sont pas moins tranchées et incompatibles. Et tout ça est dit en 1962. Il y a exactement soixante ans !

1962 !!!

Il faut bien, cependant, faire une place à la morale finale que le professeur Mortimer tire à la toute fin de l'histoire, après avoir fait un petit viron à 150.000.000 d'années, ces temps bénis où régnaient les williamsonias, en compagnie des élasmosaures, ptéranodons et autres tyrannosaures, puis en l'an 5.060, longtemps après le "grand cataclysme", après être passé par l'inhospitalité d'un baron du XIVème siècle. 

Comme on peut s'y attendre, E.P. Jacobs renvoie dos à dos les deux interlocuteurs du début, par la bouche du professeur, qui a trouvé le moyen d'échapper au "piège diabolique" dans lequel l'infâme professeur Miloch l'a fait tomber. 

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« Et maintenant, ami lecteur, je voudrais, avant de nous séparer, tirer de cette singulière aventure la morale qui s'impose : ne nous plaignons pas outre-mesure de notre damnée époque car elle a de bons côtés. Et qui sait si, un jour, en l'évoquant, vous ne diriez pas à votre tour "C'ÉTAIT LE BON TEMPS !!!..." Sur ce, en attendant de vous retrouver, je vous dis à tous un très cordial "good bye" !... ».

On dira que Jacobs garde le cul entre deux chaises, qu'il ménage pour finir la chèvre et le chou et qu'il évite de choisir entre Quidam A et Quidam B. Mais regardez les débats d'aujourd'hui entre, d'un côté, les thuriféraires d'Elon Musk, Jeff Bezos, Bill Gates, Mark Zuckerberg et de quelques autres, nouveaux champions richissimes de la conquête spatiale, du transhumanisme ou de la géo-ingénierie comme remède au dérèglement climatique ; et de l'autre, toutes sortes de lanceurs d'alerte (y compris un grand nombre de scientifiques) qui voient se dresser, face à la marche en avant de l'humanité technique et scientifique, le mur des limites humaines et de la finitude des ressources. Ne reconnaît-on pas là les positions des deux interlocuteurs campés par Jacobs au début du Piège diabolique ?

mardi, 19 avril 2022

AVANT LE SECOND TOUR

Avant le second tour de l'élection présidentielle en France, nous sommes allés, Tintin et moi, consulter une voyante infaillible. Voici ce que Foudre Bénie nous a déclaré.

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lundi, 18 avril 2022

POUR UNE DÉFENSE EUROPÉENNE

Après d'âpres négociations et de nombreuses nuits de palabres où se sont affrontés  les diplomates des Vingt-Sept, on commence à entrevoir le jour où l'Europe de la Défense sera sur pied. La preuve : pour commencer, on a décidé de créer un bataillon de cavalerie pour prêter main-forte à la courageuse Ukraine dans la guerre que lui livre la Russie impériale de Vladimir Poutine. On voit ici ce premier corps de la future armée parader fièrement.

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On constate sur la photo ci-dessous que l'aide militaire à l'Ukraine n'est pas un vain mot, et que ce pays vilainement agressé saura se montrer reconnaissant envers tous ceux qui se seront portés à son secours.

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vendredi, 15 avril 2022

LE PROBLÈME RUSSE

Détail d'une vignette de Vlad, tome 2 (Le Maître de Novijanka, éd. Le Lombard, 2000), une BD de Swolfs (scénario) et Griffo (dessin). J'ai aussi agrandi le "phylactère", pour la lisibilité.

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Que celui qui a une réponse à la question posée ici lève le doigt. Ah, je vois quelqu'un au sixième rang, j'approche mon micro, oui, monsieur : « Quel problème russe ? ».

jeudi, 14 avril 2022

LE YÉTI DU KREMLIN

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Cet intrépide reporter ukrainien a pu, grâce à des ruses subtiles et à son courage sans faille, pénétrer dans la forteresse du Kremlin et faire parvenir à notre journal ce cliché où l'on voit le maître des lieux se faire très menaçant. Mais la maladresse ou l'ignorance de l'agresseur sur les potentialités de son adversaire semblent le déstabiliser quelque peu.

mercredi, 13 avril 2022

LE GORILLE ET LE TOUTOU

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mercredi, 06 avril 2022

YOUPPPIII !!! LE PÉTROLE NOUS A RENDUS FOUS !!!

LA MÉCANIQUE DU GAG.

SÉQUENCE 3/3

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Tiens, essayez de faire la même chose quand vous aurez des cheveux (euh !...) blancs.

YOUPPPIII !!! LE PÉTROLE NOUS A RENDUS FOUS !!!

LA MÉCANIQUE DU GAG.

SÉQUENCE 2/3

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Il est resté très vert, malgré son âge, non ?

YOUPPPIII !!! LE PÉTROLE NOUS A RENDUS FOUS !!!

LA MÉCANIQUE DU GAG.

SÉQUENCE 1/3

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La carafe et le verre : un truc marrant de Morris, devenu un classique.

mardi, 05 avril 2022

JANCOVICI ET BLAIN : PÉDAGOGIE PAR L'IMAGE

La grande force du bouquin de l'ingénieur Jean-Marc Jancovici et du dessinateur Christophe Blain (Le Monde sans fin, Dargaud, 2021), c'est qu'il permet de visualiser les questions plutôt abstraites posées par le réchauffement climatique. Je dis "abstraites" à cause de la quasi-invisibilité du processus en cours du fait de l'extrême lenteur qui le rend imperceptible à nos sens.

Un exemple : on nous rebat les oreilles avec les nuisances des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz). En deux images, les auteurs nous mettent sous le nez la raison pour laquelle nous avons le plus grand mal à admettre l'énormité du problème.

Un : le pétrole comme carburant. Pas la peine, je crois, de revenir ou d'insister sur la constante augmentation de la consommation de charbon par une humanité toujours plus gourmande en électricité. Ici, il s'agit des machines de taille plus ou moins imposante, qui décuplent, centuplent, milluplent, cent-milluplent la puissance d'un individu, et qui ne sauraient se passer de pétrole.

Jancovici et Blain nous proposent pour bien visualiser la chose la figure d'IRONMAN, exosquelette mécanique qui permet de creuser les profondeurs du sol, de raser des forêts en un tour de main, de transporter gens et marchandises au bout du monde, et autres facilités offertes à chacun de nous. Nous sommes tous, de gré ou de force, des IRONMEN.

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Deux : le pétrole comme matière première. Nous n'y pensons pas en permanence, mais sans le pétrole et ses multiples transformations par les soins de l'industrie chimique, combien de nos objets familiers faudrait-il supprimer ? Jancovici et Blain s'amusent ici à extraire du logement tous les objets dans la fabrication desquels le pétrole entre. La réponse arrive vite : ça ressemblerait à du nettoyage par le vide. Voyez plutôt.

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Le pétrole, que ce soit comme carburant ou comme matière première, s'est peu à peu immiscé, au fur et à mesure  que la chimie inventait de nouvelles formules et de nouveaux usages, dans les moindres recoins de nos existences, dans les moindres interstices de nos gestes et de nos besoins.

***

Alors sérieusement, vous pensez que l'humanité est en mesure de se passer, de se priver de tout ce qui fait aujourd'hui son décor, son confort ? Qu'est-ce que ça peut bien signifier, "prendre conscience de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique", si cela ne marque pas la volonté, le courage, la décision de jeter tous ces objets à la poubelle ? L'enjeu, il est là et pas ailleurs. Ceci admis, il est aisé de calculer le pourcentage de chances qui s'offre à l'humanité d'atteindre, ou même d'approcher ce noble objectif. 

Bien entendu, je ne voudrais démoraliser personne.

Voilà ce que je dis, moi. 

Note : J'apprends ce matin que le G.I.E.C., vous savez, ce collectif de scientifiques qui reste pendu au signal d'alarme depuis des années, vient de publier un nouveau rapport. Il nous donne jusqu'à 2025 pour inverser la tendance. A l'extrême rigueur, on pourrait fixer 2030 comme date butoir. A votre avis, quel pourcentage de chances ?

lundi, 04 avril 2022

JANCOVICI ET LUCKY LUKE

J'ai sûrement tort, mais je trouve ça drôle. Je viens d'évoquer, sur plusieurs jours, l'ouvrage très intéressant publié en 2021 chez Dargaud par Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, où l'ingénieur dit tout le mal qu'il faut penser du charbon, du pétrole et autres potions imbuvables. Mais prenez la page de titre du Lucky Luke N°18 A l'Ombre des derricks (éditions Dupuis, 1962, "Texte et illustrations de MORRIS", y est-il précisé).

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J'ai juste inversé la photo en mettant la droite à gauche et inversement, pour les besoins de la cause.

On y trouve la photo d'un des derricks que le colonel Drake a probablement édifiés quand il est arrivé à Titusville (Pennsylvanie, USA) en 1857 pour y forer des puits par lesquels il espérait voir jaillir le pétrole. Il est parvenu à ses fins le 27 août 1859 après avoir creusé à 23 mètres de profondeur (on trouve l'info dans ce Lucky Luke, alors c'est sûrement vrai).

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Le dessin de Morris.

Il ne prévoyait pas la folie qui a saisi les hommes comme dans le bon vieux temps de la "ruée vers l'or", où les Américains s'étaient précipités vers la Californie dans le seul et unique but de s'en mettre plein les poches, à tout prix et souvent quelle que fût la méthode pour y parvenir : les westerns regorgent à ce sujet d'histoires plus ou moins sombres et violentes.

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Rebelote donc avec le surgissement de l'huile de roche (étymologie de "pétrole") dans le paysage énergétique des nations en proie à la fureur du progrès technique, à la voracité en ressources naturelles et à la fièvre de la production, de la vitesse et de la quantité. Mon intention aujourd'hui est finalement assez futile : m'amuser de rapprochements qui me sont venus à la lecture de la Bande Dessinée de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Le Monde sans fin.

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Le dessin de Christophe Blain.

Car le dessinateur Blain, pour évoquer l'histoire du même colonel Drake, s'inspire soit de la même photo que Morris, soit du dessin que celui-ci en avait tiré. Notez qu'il reprend tel quel le "portrait" de Drake par Morris, mais aussi qu'il  reproduit presque textuellement le dessin de celui-ci pour le derrick, y compris les planches manquantes. Bon, je n'en veux pas à Blain : ce n'est pas un plagiat, c'est entendu ; disons que c'est une citation, voire un hommage à un des grands-pères tutélaires de la bande dessinée d'expression française.

samedi, 02 avril 2022

JANCOVICI : LA FARCE DES RENOUVELABLES

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ON A COMMENCÉ PAR VIRER LES ÉNERGIES RENOUVELABLES

On commence par une évidence absolue, une vérité flagrante, bref, un truisme : pourquoi a-t-on laissé tomber les énergies renouvelables ? Parce que l'eau, le vent, les forces musculaires humaines et animales auraient été incapables de fabriquer le monde qui est maintenant le nôtre. C'est seulement quand on a su utiliser la vapeur, puis le charbon, puis l'électricité, puis le pétrole pour faire fonctionner des machines de plus en plus compliquées qu'on a pu larguer les autres énergies, beaucoup trop lentes et beaucoup moins efficaces.

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Désolé : j'ai trafiqué l'image pour conserver la lisibilité du texte.

Après quelques illustrations très parlantes de Christophe Blain sur le modèle "avant/après", maître Jancovici conclut : « Ça fait 200 ans que nous passons notre temps à remplacer les énergies renouvelables par des fossiles. Alors, soit nous sommes des idiots ... ça se discute. Soit il y a des raisons physiques profondes. » Un jour, l'humanité a décidé que, décidément, l'eau, le vent ou la force animale, c'était dépassé, c'était archaïque, c'était obsolète, et que les poubelles de l'histoire c'était pas fait pour les chiens. Un jour, ceux qui portaient, disait-on, la Civilisation et le Progrès au milieu d'un monde arriéré, ont regardé avec mépris les énergies renouvelables et attendaient impatiemment le règne des machines, du métal, de la vitesse et de l'opulence générale.

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DEUX CENTS ANS POUR CONSTRUIRE UNE CATHÉDRALE GOTHIQUE : UN CHANTIER DE SEPT GÉNÉRATIONS D'OUVRIERS, D'ARCHITECTES, DE DONNEURS D'ORDRE.

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UN AN  POUR CONSTRUIRE UNE TOUR A LA DÉFENSE : POUR UN SEUL GRUTIER, UN CHANTIER PARMI DES RIBAMBELLES D'AUTRES CHANTIERS. C'EST UNE INVERSION DE LA PROBLÉMATIQUE.

Ben oui, il doit bien y avoir des raisons physiques profondes. De mon côté, l'enseignement que je tire de ce constat ultra-basique n'a sûrement rien de bien original, mais il rappelle une vérité silencieuse que nous avons tendance à occulter, habitués que nous sommes à considérer comme naturel l'environnement intégralement artificiel que nous fabriquons depuis 200 ans grâce au pillage de ressources qui, elles, sont intégralement naturelles (et gratuites à la base, comme le souligne quelque part Jean-Marc Jancovici). 

En fait, et je ne prétends pas apporter quelque idée neuve en la matière, tout notre monde repose sur la fabrication et l'utilisation de toutes sortes de machines. Ces machines restent des objets complètement inertes aussi longtemps qu'on ne leur fournit pas un carburant, je veux dire une énergie. On sait ce que c'est qu'une panne sèche, une panne d'électricité ou autre : c'est quand l'énergie n'arrive plus.

Reste cette vérité infrangible : l'intégralité de notre monde a pour socles 1 - les machines et 2 - les énergies fossiles pour les alimenter. Et c'est pour parvenir à ce mode de vie que nous connaissons, que nous avons été obligés de jeter à la poubelle l'eau, le vent, la force musculaire, la force animale, etc. pour accomplir les travaux utiles ou nécessaires.

Dans ces conditions, les camelots de la politique et les bonnisseurs de l'écologie peuvent toujours vendre et débagouler leur baratin aux naïfs, aux gogos et à leurs adeptes, et vanter les hauts mérites des énergies renouvelables, et promettre à ceux qui les élisent une "transition" vers une économie moins gourmande, et assurer que la "croissance verte" c'est possible grâce aux éoliennes et aux panneaux solaires : s'ils s'appelaient Pinocchio, leur nez ferait déjà la distance Terre-Lune aller-retour. Il suffit pour s'en rendre compte de quantifier les apports. C'est ce que fait Jean-Marc Jancovici.

La vérité, c'est que les énergies renouvelables sont juste dans l'incapacité absolue de remplacer les énergies fossiles. D'abord, parce que, en l'état actuel des choses, leur contribution globale à la consommation d'énergie globale a quelque chose de négligeable, voire infinitésimal. Ensuite et surtout (voir mon billet d'hier), parce que la tendance lourde, très lourde, très-très-très lourde des industriels est d'augmenter en priorité le recours aux fossiles beaucoup plus qu'aux renouvelables, et ce, à une échelle quasi-incommensurable. Et pour une raison aisée à comprendre : les fossiles, c'est facile (hé hé !).

Il y a 300 ans, le monde pouvait parfaitement fonctionner à 100% aux énergies renouvelables : il n'y avait rien à l'horizon humain qui aurait permis d'imaginer quoi que ce soit d'autre. Un monde sans autres machines que de très rudimentaires (par comparaison) et ne réclamant que de très faibles apports d'énergie.

Le monde actuel n'est en rien comparable, on le comprend bien. Vous imaginez les forêts compactes de milliards d'éoliennes et les océans de milliards de panneaux solaires qu'il faudrait, tout ça couvrant de si vastes étendues que personne n'en voudrait, et ce uniquement pour faire fonctionner nos dizaines de milliards de machines sophistiquées ? Et des machines pour l'existence desquelles les hommes ont dépensé au cours du temps tant de trésors d'ingéniosité et d'argent ? Soyons sérieux : on ne ressuscitera pas les énergies renouvelables, si nous voulons conserver à peu près la même trajectoire de croissance économique. 

Car la croissance économique est la garante principale de l'emploi, et si l'emploi disparaît, comme la tendance s'en dessine déjà depuis quelque temps, tout le monde devine quel sera le problème : comment paiera-t-on le loyer ? Que mangera-t-on ? Et que fera-t-on des gens devenus inutiles ?

Voilà ce que je dis, moi.

Note : j'ajoute que si les renouvelables semblent avoir aujourd'hui le vent en poupe, c'est qu'elles sont devenues un MARCHÉ comme les autres, je veux dire que des "investisseurs" et des industriels ont vu là une masse de pognon à se faire. Comme disait je ne sais plus qui (Paul Jorion ?) : le capitalisme n'acceptera de se lancer dans la lutte contre le réchauffement climatique que si ça rapporte. Ça revient à appeler au secours le pyromane pour éteindre l'incendie qu'il a allumé.

vendredi, 01 avril 2022

JEAN-MARC JANCOVICI, VULGARISATEUR D'ALERTE

bande dessinée,jean-marc jancovici,christophe blain,écologie,cop 21,accords de parisLà où Jean-Marc Jancovici m'épate, c'est qu'il ne beurre la tartine à personne. Il a toutes les apparences d'un homme entièrement libre de sa parole. On se demande d'ailleurs où pourraient se nicher d'éventuels conflits d'intérêts :  il énonce des faits, et les faits qu'il énonce sont bruts et brutaux. Et en plus il le fait de façon marrante et imparable. Par exemple, page 55 de L'Histoire sans fin, sa B.D. avec Christophe Blain (Dargaud, 2021), il raconte une jolie blague pour décrire la façon dont l'humanité s'y prend pour corriger ses erreurs en matière de climat.

C'est l'histoire d'un mec qui va voir son toubib. Le toubib : « Vous en êtes à combien ? — Une bouteille de whisky par jour. — Houlà ! » Le mec revient un mois plus tard : « Alors ! Où en sommes-nous ? — Ça va beaucoup mieux. — Racontez-moi ça. — Je bois une bouteilles de whisky et demie [souligné dans le texte] par jour ... [tête du toubib ! ] Oui, mais attention ... Maintenant je bois une orange pressée par semaine en plus ».

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De gauche à droite : le charbon, le pétrole, le gaz, l'eau, l'atome, le vent et le soleil. Voix off : « Depuis l'entrée en vigueur de la 1ère convention climat en 1995, ce sont les ENERGIES FOSSILES qui ont le plus augmenté. Et de loin !... Entre 1995 et 2018, le charbon a augmenté 12 fois plus que le solaire et 5 fois plus que l'éolien » [fin de citation]. Sachant que le raisonnement se tient en "tonnes-équivalent-pétrole".

On est d'accord, dans ce format, le texte n'est pas lisible. Quant à l'image, elle représente les AUGMENTATIONS respectives du recours aux diverses sources d'énergie entre la C.O.P. 1 en 1995, et 2018, trois ans après la si fameuse C.O.P. 21 couronnée par les "Accords de Paris", dont François Hollande et Laurent Fabius ont cru pouvoir tirer toute un gloriole franco-française. Ça ne fait pas plaisir, mais en vingt-trois ans, c'est le recours aux ENERGIES FOSSILES  qui a le plus augmenté.

On peut détailler : « Entre 1995 et 2018, le charbon a augmenté 12 fois plus que le solaire et 5 fois plus que l'éolien. » (souligné dans le texte). Ouais ! Farpaitement ! dirait Obélix quand il est chez les Helvètes. Charbon-Pétrole-Gaz : la trilogie diabolique a accru son emprise sur l'avenir déjà sombre. Que voyons-nous qui puisse avoir quelque chance d'inverser la tendance ? RIEN ! PERSONNE ! 

La moralité de l'histoire ? Non, il n'y a pas de moralité. Il y a seulement un constat que l'impitoyable Jean-Marc Jancovici nous invite à partager, avec un tout léger effarement n'en doutons pas : laissons aux conférences internationales l'exclusivité du bla-bla-bla. Les choses réelles, les processus en cours, les pratiques en vigueur ne se laissent pas impressionner par le vent des paroles. Tout ça qui était, ça avance encore, imperturbable, inexorable comme une machine programmée.

Oui, frères humains, les intentions sont bonnes, les intentions sont là, largement partagées, mais il faut finir par regarder la réalité en face : ça ne se passe pas comme ça. La logique qui gouverne est autre. Les gens qui sont vraiment aux manettes sont autres que ceux qui expriment les intentions. 

Que se passera-t-il quand la masse des gobeurs de discours lénifiants et consolateurs tenus par des politiques qui n'en peuvent mais seront mis en face de la réalité brutale qui s'annonce avec de moins en moins de dissimulation ? 

jeudi, 31 mars 2022

JEAN-MARC JANCOVICI, VULGARISATEUR D'ALERTE

JANCOVICI JEAN-MARC.jpegJean-Marc Jancovici commence à être célèbre. La preuve, c'est qu'il a fait la couverture de M, le magazine hebdomadaire du journal Le Monde. Un truc tellement bourré de publicité pour des marques de luxe, de photos pour des vêtements ou des accessoires de luxe et de personnages de luxe que j'ai tendance à me réfugier sur l'îlot désert des mots croisés. Je pioche dans ce magazine insupportable, de temps en temps, telle ou telle recette de cuisine pas trop compliquée, mais je laisse royalement à qui s'y intéresse le sudoku. Pour une fois, à cause de ce personnage singulier à la tête a priori bien sympathique, le magazine a bénéficié d'un sursis avant de disparaître dans la poubelle papier.

Jean-Marc Jancovici, on peut aussi dire qu'il est d'ores et déjà célèbre à cause de la Bande Dessinée dont il est l'un des deux auteurs, avec Christophe Blain, qui s'est paraît-il vendue à ce jour à plus de 250.000 exemplaires. Je me dis que ça permet de voir venir l'avenir personnel avec une sérénité certaine, et de conforter certaines thèses défendues depuis longtemps, au début dans le désert, à présent devant un public tant soit peu plus nombreux. Le seul et unique combat de Jancovici ? Le réchauffement climatique. Son truc à lui ? Faire parvenir l'urgence climatique à la comprenette du plus grand nombre. 

Un mot pour se faire une idée de qui est Jean-Marc Jancovici ? UNE TRONCHE, et majuscule ! Bien faite et bien pleine ! Et dedans ça fonctionne à vitesse accélérée. Pour m'en rendre compte, je n'ai eu qu'à visionner un ou deux Youtubes : non seulement il parle sans notes, mais en plus il vous balance par camions entiers les informations, les chiffres, les faits, les données, les comparaisons audacieuses et parlantes. Bref, il attaque à toute allure votre propre cerveau de tous les côtés à la fois. Je l'avoue : j'ai eu un peu de mal à suivre. Il me faudrait des vidéos passées au ralenti pour enregistrer, pour prendre le temps d'assimiler, pour bien comprendre.

BLAIN 2021 JANCOVICI.jpgC'est la raison pour laquelle la B.D. Le Monde sans fin, (Dargaud, 2021) réalisée avec Christophe Blain, me convient à merveille. Ben oui, le livre va à la vitesse que vous voulez, pas besoin de sortir toutes les banalités bien connues à ce sujet. Là, je suis plus à l'aise, plus libre de mes mouvements et de mes choix. Je picore. Par exemple, j'apprends que Jancovici est l'inventeur en 2000 du concept de "Bilan Carbone", devenu depuis, non seulement une évidence, mais la « norme mondiale pour compter les émissions de gaz à effet de serre des entreprises » (p.8). Pour ce qui est de l'imagination créatrice, Jancovici ne craint personne. Son obsession, c'est de quantifier.

Si j'ai un peu de mal à entrevoir toutes les significations et implications de la grande "Loi de Conservation" (« A l'intérieur d'un système qui ne communique pas avec l'extérieur, on ne peut ni créer, ni détruire de l'énergie », p.19), ça va beaucoup mieux lorsque l'ingénieur explique à son interlocuteur qu'il n'y a pas d'énergie propre en soi et que tout dépend de la quantité consommée.

Ça me rappelle la double page "Les Riches et les Pauvres" de Reiser : quand les riches étaient seuls à se droguer, c'était exotique et ça avait de la classe ; quand les pauvres se droguent, ça devient un désastre social. Ben oui, il y a beaucoup plus de pauvres que de riches. De même, tant que le pillage des ressources naturelles était le fait d'une minorité (occidentale) qui avait pris goût à l'abondance, au confort et aux facilités de la vie, le "Système Terre" pouvait supporter ; mais dès que la Chine, l'Inde et autres pays autrefois sous-développés se sont mis dans le crâne l'idée de faire de même, c'est la catastrophe. S'il prend à tous les humains l'envie de vivre comme les Américains, ça revient à programmer la fin du monde humain.

Pour l'heure, je retiens surtout que tout le problème du réchauffement climatique tourne autour de notre voracité énergétique absolument incommensurable à nos seules petites capacités physiques personnelles, une voracité qui nous a rendus dépendants de toutes sortes de machines gourmandes, soit de façon directe (auto, lave-linge, smartphone, etc.), soit de façon indirecte (notre système d'alimentation en eau, gaz, électricité, d'enlèvement des ordures ménagères, etc.).

Je retiens que toute énergie devient SALE dès lors qu'elle est consommée, non plus par trois pelés un tondu, mais par des milliards d'humains semblables à nous.

Je retiens que, grâce aux machines que la technique et ses innovations ont mis à notre disposition, c'est comme si chacun d'entre nous disposait de DEUX CENTS ESCLAVES (200) prêts à nous servir à tout instant. C'est une moyenne mondiale. En ce qui concerne la France, le chiffre se situe plutôt autour de 600. 

Je retiens que si l'on détruisait TOUTES les machines présentes sur Terre, il faudrait que l'humanité compte MILLE QUATRE CENTS MILLIARDS (200 x 7 milliards) d'individus pour abattre une besogne équivalente. Ce qui signifie, soit dit en passant, que ce sont en réalité, à l'heure où j'écris, 1.400 milliards d'équivalents-humains qui croquent dans la planète avec leurs grandes dents. Est-ce que c'est assez parlant, à votre avis ?

Voilà le talent de Jean-Marc Jancovici : il quantifie, il mesure. Et il compare les ordres de grandeur. Et il traduit en images parlantes le résultat de ses comparaisons. J'ajoute que Christophe Blain a le dessin modeste et efficace, et qu'il met celui-ci entièrement au service du propos. 

Le Monde sans fin : un livre excellent.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 06 mars 2022

LE CHOIX DU CHÔMAGE (fin)

Pour terminer cette petite série consacrée à la façon dont des générations d'hommes politiques ont "abordé" la question du chômage, je voudrais rendre hommage aux auteurs de Le Choix du chômage (Futuropolis, 2021), le journaliste Benoît Collombat et le dessinateur Damien Cuvillier, ainsi qu'à leur éditeur Futuropolis en la personne de Claude Gendrot.

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Tout commence lors d'une rencontre en octobre 2016 à Saint Malo, au Festival Quai des Bulles, autour d'une table.

Car s'il s'agit au départ d'un projet qui pourrait sembler un peu trop ambitieux, on trouve à l'arrivée un ouvrage très important pour qui veut comprendre comment il se fait que la France ait, au cours du temps, laissé démanteler toutes les structures qui faisaient de la collectivité française un Etat social. C'est-à-dire un pays, pour ce qui touche les fournitures d'eau, gaz, électricité, les services de la Poste et autres institutions contrôlées par l'Etat, où l'on ne parlait pas de "client" mais d'"usager des services publics". On admettra sans trop de façons, j'espère, que ça change tout. Collombat et Cuvillier ont, pour faire aboutir le projet, abattu une besogne pharaonique pour rassembler, "scripter" et dessiner la substance du sujet. Grâce leur soit rendue.

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Il n'a jamais été question pour moi de faire ici le tour exhaustif de ce bouquin majeur en entrant dans toute la complexité des notions et dans la succession des moments de la mise en place douloureuse du nouveau système économique, inspiré et importé directement des pays anglo-saxons. C'est avec raison que les auteurs parlent dans leur sous-titre de "violence économique". J'ai voulu simplement donner une place visible (tant que faire se peut) à une démarche peu banale, engagée et surtout salutaire. Peut-être que ces quelques pages donneront l'envie à quelques-uns de lire le livre ? Après tout, est-il prouvé qu'il n'y a pas de miracle ?

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Je retiendrai en particulier deux ou trois citations de la page 20 (ci-dessus), tirées d'un livre paru en 1985 et signé d'un certain Jean-François Trans, pseudonyme collectif pour François Hollande, Jean-Yves Le Drian, Jean-Pierre Jouyet et Jean-Pierre Mignard, dont trois au moins se sont fait largement connaître ensuite. Certaines de ces citations permettront de comprendre pourquoi la gauche a trahi la classe des travailleurs en se ralliant à l'économie de marché.

D'abord un belle énormité : « Lever les barrières qui protègent les secteurs assistés, car la concurrence est fondamentalement une valeur de gauche ». C'est-y pas clair, tout ça ?

Et puis cette perle : « La gauche épuise son crédit quand elle s'acharne à surestimer le nombre des démunis et la fortune des plus favorisés ». C'est-y pas beau, celle-là ?

Et puis ces deux professions de foi : « Le choix de la compétitivité .... La baisse des prélèvements obligatoires ... ». Déjà des traîtres.

Si le total des candidats de gauche à la présidentielle arrive tout suant et à bout de souffle à 20% dans les sondages, ce n'est que justice, finalement. Il n'y a plus de parti socialiste, le champion des trahisons des "idéaux" de la gauche. Le parti communiste a porté à sa tête un type qui a l'air bien (Fabien Roussel), mais pourquoi ces gens persistent-ils à s'appeler "communistes" ? Mélenchon a gardé, sous le vernis d'arrondissement des angles, son côté "olibrius", malgré ses indéniables qualités d'orateur (mais Macron en est un autre).

Du coup, c'est l'ensemble des classes populaires qui se retrouvent à poil, sans défenseurs, parce qu'elles ont été lâchées par des gens qui ont promis, promis, promis et qui, dans leur cuisine à l'abri des regards, ont concocté la nouvelle donne, celle que l'on connaît aujourd'hui : chômage, précarité, et ce qui s'ensuit : la colère. On peut compter sur le prochain probable président de la République pour continuer dans la même voie et pour aggraver la situation du plus grand nombre. Heureusement, il reste les bâtons et autres instruments de la police, comme on l'a vu avec les "gilets jaunes" il n'y a pas si longtemps. 

On l'a compris : ce que je retiens en priorité de Le Choix du chômage, de Benoît Collombat, journaliste, et Damien Cuvillier, dessinateur, c'est qu'ils racontent l'histoire de l'offensive du néolibéralisme anglo-saxon en France, offensive menée par des forces néolibérales proprement françaises, convaincues par nature, mais qui s'est révélée victorieuse grâce à la complicité active de gens qui se disaient de gauche, et qui ont fait fi de – disons – "l'identité française", pour des motivations purement économiques, en même temps qu'ils jetaient aux orties les vieilles convictions de justice sociale, de bien commun, voire d'universalité des valeurs.

Je veux dire que, s'ils se sont fait "une certaine idée de la France", c'était celle d'une simple machine productive qu'il s'agissait de rendre puissante et compétitive sur un marché de plus en plus soumis non plus à la volonté politique des peuples, mais aux lois aveugles de l'économie, et dans un monde de plus en plus fondé sur la compétition entre nations, voire entre individus, et pour tout dire, un monde de plus en plus concurrentiel et globalisé. Il s'agissait d'adapter et de fondre l'identité de la France dans le "concert" (je me gausse) des nations, au lieu de promouvoir contre vents et marées - et pourquoi pas imposer en Europe - les structures d'un Etat social à la française. Les auteurs nomment cela la violence économique. C'est la pure vérité.

Cette France marchande gouvernée par les forces de l'argent n'est pas la mienne. Oui, je sais, ma France a disparu corps et bien, sans espoir de retour : aucune illusion là-dessus. Mais je réponds que je peux me permettre de ne pas adhérer. 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 04 mars 2022

LE CHOIX DU CHÔMAGE (suite)

Juin 2018. Collombat et Cuvillier, les auteurs de Le Choix du chômage (Futuropolis, 2021), soumettent deux photos au regard de l'économiste James Galbraith. La première le laisse de marbre, comme on le voit ci-dessous.

1933-2018 06 JAMES GALBRAITH 1 GLASS STEAGALL ACT.jpg

Car tous les gens bien informés la connaissent par cœur, cette photo : Franklin Roosevelt appose sa signature au bas de la loi dite "Glass-Steagall Act", du nom de ses deux rédacteurs. On est en 1933. Le président américain, après la crise de 1929 et avec le "New Deal", a entrepris de mettre au pas les puissances de l'argent qui ont provoqué la catastrophe. 

Il finit par imposer pour cela la séparation des "banques d'affaires" (investissement, financement des entreprises et de l'économie) et des banques de dépôt (l'argent de monsieur Tout-le-monde), histoire de diminuer les risques. Comme le dit Alain Supiot dans une autre "vignette" : « Roosevelt a un discours d'une incroyable fermeté vis-à-vis des pouvoirs financiers qui sont devenus une féodalité et se sont arrogé le droit de diriger les peuples ». 

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Mais James Galbraith éclate de rire en jetant un œil sur la deuxième photo.

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On y voit en effet, soixante-six ans après (1999), le président Clinton abroger la dite loi "Glass-Steagall Act". Soit dit en passant, Cuvillier sait dessiner.

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Ce que je comprends de la petite séquence, c'est que, sous la pression du lobby des banquiers, le pouvoir politique américain renonce à la prééminence du politique sur l'économique. C'est le début d'une période qui dure encore, où la puissance de l'Etat n'est plus considérée comme la force directrice qui organise et dirige toute l'économie, mais tout au plus comme une force organisatrice, régulatrice qui se met au service du marché et de ses acteurs, et leur facilite la tâche en éliminant les obstacles qui nuit au bon "fonctionnement" de la "machine".

Les chefs d'Etat, même (et surtout ?) les puissants, se sont progressivement mis à la remorque et au service des banquiers et des grands acteurs de l'économie et de la finance. Déjà Pompidou, pourtant agrégé de Lettres classiques, était passé par la banque Rotschild (banque d'affaires) avant d'arriver aux responsabilités politiques.

Mais de Pompidou à Macron, c'est toute une "classe politique", y compris à gauche, qui s'est imprégnée de la "nécessité" de favoriser les forces du marché. Regardez par exemple ce qu'écrivait en 1986 un jeune énarque (promotion Voltaire), une certain François Hollande qui se disait "socialiste" !!! 

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« La politique économique est désormais l'art d'accommoder les restes. » Tout est déjà là. Et ça se passe en 1986 !!! Les candidats à la présidentielle et les futurs candidats aux législatives qui suivront feraient bien de réviser ce genre de documentation.

L'action politique est réduite à la portion congrue. Le personnel politique est devenu du personnel de bureau. Les hommes chargés de la décision politique ne sont plus que des gestionnaires. Oui, on a bien compris que les promesses, les déclarations solennelles, les discours emphatiques des hommes politiques qui regardent les Français dans les yeux ne sont, définitivement, que des paroles verbales.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : voici ce que j'écrivais ici le 1er décembre 2014 : « ... il y aurait aussi beaucoup à dire de la disparition des idées politiques en France, qui a transformé les responsables en simples gestionnaires, comptables, bureaucrates ». Qui a le souvenir de ce que ça peut bien être, une "idée politique" ? La seule chose que j'aurais envie de dire à tous les candidats à un mandat présidentiel ou parlementaire, c'est : « Un peu de courage, mesdames et messieurs : reprenez le pouvoir que vous avez lâchement abandonné entre les mains des grands entrepreneurs, des grands financiers et des grands actionnaires ! ».

jeudi, 03 mars 2022

LE CHOIX DU CHÔMAGE (suite)

Un confetti tiré du livre de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (voir mon billet d'hier). Quelques images tirées de Le Choix du chômage (Futuropolis, 2021).

POMPIDOU, en pleine santé, en 1967. Il faut suivre attentivement le raisonnement.

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Je relève "protections inadmissibles".

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On a compris : il s'agit de créer chez tous les individus un climat d'insécurité sociale, mais aussi d'instabilité potentielle. Il faut en finir avec les situations acquises (autrement dit : les « avantages », voire les « privilèges »). Il faut en finir avec les statuts (là c'est la fonction publique dans son ensemble qui est visée).

Discours télévisé du Premier Ministre du gouvernement sous la présidence de Charles de Gaulle. Toutes les cartes de l'avenir néolibéral de la France sont déjà sur la table. Cela a quelque chose de stupéfiant. Cela se passe en 1967 à la télévision française.

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C'est le même Pompidou, mais en président de la République, qui déclare ceci en 1973, au conseil des ministres. Je crois déceler un sourire narquois dans le dessin de Damien Cuvillier. Il faut dire que les ministres s'attendent à voir Pompidou démissionner à cause de la maladie (de Waldenström, une forme rare de leucémie). Il meurt l'année suivante.

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Et, un petit demi-siècle plus tard, je relève ce beau lapsus de Muriel Pénicaud, ministre du Travail, le 18 juin 2019.

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Est-ce que tout cela est assez clair ?

mercredi, 02 mars 2022

LE CHOIX DU CHÔMAGE ...

... OU COMMENT IL FUT DÉCIDÉ EN TRÈS HAUT LIEU DE RÉDUIRE LES PEUPLES EUROPÉENS A L'ÉTAT DE SERVITEURS DOCILES DE LA MACHINE ÉCONOMIQUE NÉOLIBÉRALE.

Préliminaire : Oui, je sais, il faudrait parler de la guerre en Ukraine, de la folie de Poutine, de l'impuissance de l'Europe inorganisée ... Mais que pourrais-je dire ? Je pourrais tout juste délayer à partir des éléments d'information lus ou entendus ici et là. Autant dire pousser inutilement soupirs, plaintes et craintes face à la résurgence à nos portes de la violence des armes. Je préfère laisser aux commentateurs patentés, diplômés, autorisés le soin de commenter. Pour le moment, je me contente de poser une question à laquelle j'ai déjà envie de répondre : « Comment en est-on arrivé là ? ». J'ai ma petite idée là-dessus.

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2021 LE CHOIX DU CHÔMAGE CUVILLIER & COLLOMBAT.jpgJ'étais parti pour livrer ici mes impressions après la lecture du "dernier Houellebecq", Anéantir, et puis j'ai embrayé sur un bouquin formidable. Du coup, c'est celui-ci qui a pris la priorité. Le titre, c'est le titre de ce billet, sans le sous-titre. Le Choix du chômage se présente comme une Bande Dessinée, mais en vérité c'est beaucoup plus et mieux qu'une B.D. : un véritable manuel pédagogique d'histoire européenne depuis De Gaulle jusqu'à nos jours.

Où les auteurs décortiquent patiemment et par le menu les rouages de la mécanique que tous les grands acteurs français (et pas que) de la politique et de l'économie depuis Pompidou (mort en 1974) se sont ingéniés à mettre en place pour que la vie réelle des gens ne soit plus gouvernée par la volonté politique de dirigeants démocratiquement élus, mais régie par les lois aveugles de l'économie qui, comme on sait, n'ont pas grand-chose à voir avec le rationnel, mais beaucoup avec les appétits des entrepreneurs, et encore plus avec la voracité des "investisseurs" — mot pudique pour désigner une race carnassière entre toutes : celle des actionnaires en général, et des diverses sortes de « Fonds » ("de pension", "spéculatifs", "vautours", etc.) en particulier, toujours soucieux de faire cracher le maximum au monde du travail, considéré comme une simple "machine à cash". 

Les auteurs s'efforcent de restituer dans leur chronologie les faits, les paroles, les discours, les situations qui ont abouti à ce que nous connaissons aujourd'hui, en France et ailleurs. Pour cela, ils se livrent à un exercice vertigineux qui peut ressembler à un jeu : rassembler méthodiquement et méticuleusement les pièces d'un gigantesque puzzle, auxquelles le lecteur est invité à donner mentalement une cohérence suffisante pour que la logique de l'agencement final apparaisse clairement. Je dois dire que cet aspect de la lecture n'est pas le plus aisé. Il y a certes du « collage de citations » dans cet ouvrage, mais elles sont tissées de façon tellement rigoureuse que l'ensemble tient debout par sa seule structure.

Car les auteurs citent tour à tour les grands acteurs politiques et économiques de la transformation, à commencer par le « père fondateur » Jean Monnet, mais aussi leurs plus proches collaborateurs, dont les noms sont connus (Jean-Claude Trichet, Michel Camdessus, ...) ou sont restés dans l'ombre. Ils citent également une foule de témoins diversement neutres ou engagés au moment du déroulement des faits. Ils citent enfin une pléiade de commentateurs actuels, économistes, sociologues et autres personnalités, dont les regards plus ou moins critiques éclairent assez bien de quels câbles est faite la nasse dans laquelle se débattent les populations les plus vulnérables de l'Europe de la « concurrence libre et non faussée ».

Je ne peux m'empêcher de penser ici à la Grèce et aux Grecs de la crise de 2008 et des traitements inhumains que la « troïka » a imposés au peuple. Pendant que les autorités européennes et financières saluaient le prétendu "redressement" de l'économie du pays (sur le papier, dans les chiffres, les dossiers et les statistiques), les Grecs de chair et d'os crevaient de désespoir.

J'aurais trop de mal à rendre ici dans toute sa complexité la succession des faits telle qu'elle est fournie par les auteurs. Je dirai seulement que j'aimerais bien voir trôner en tête des ventes ce livre bourré d'informations et d'éclairages multiples. Je veux seulement rendre hommage à l'énormité du travail de fourmi auquel ils se sont astreints. Donc attention : ce n'est pas un livre de paresseux fait pour des lecteurs paresseux. Mais il ne faut quand même pas se laisser intimider par les 280 et quelques pages.

Il ne faut pas non plus se laisser impressionner par les innombrables figures, bobines et autres trombines qui pleuvent dru pour peupler ces pages bien que, à en faire la liste exhaustive, ma mémoire renâcle et cale devant l'effort. J'ajoute que le trait du dessinateur Damien Cuvillier m'a grandement aidé à arriver au bout : moi qui suis un grand amateur de bande dessinée, disons « classique », je reste confondu par la capacité de l'artiste à nous représenter les bobines de nos guignols préférés sans en faire des caricatures outrées d'eux-mêmes.

Quant à Benoît Collombat, il faut saluer en lui l'impeccable journaliste d'investigation, et mieux : l'infatigable fouineur d'archives écrites ou audiovisuelles, mais plus encore : l'inépuisable scénariste copieur-colleur de bribes, de détails et d'échantillons de discours d'origine disparate, et qui parvient néanmoins à composer un tableau d'ensemble remarquable d'homogénéité, où la coloration néolibérale du monstre mou qu'est devenue l'Europe des marchés éclate en pleine lumière, et où le cynisme des classes dirigeantes donne envie de vomir.

Pour finir, je voudrais signaler aux « sensibilités de gauche » que tout ce qui se réclame de la gauche ne sort pas grandi de la lecture de ce livre : de Mitterrand à Hollande en passant par toute sorte d'intermédiaires, soyons clair, la gauche s'est rendue complice active, et parfois enthousiaste, des démolisseurs de l'Etat social, voire de l'Etat tout court.

Un superbe livre.

Voilà ce que je dis, moi.