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vendredi, 19 mai 2017

ARTICLE TINTIN

La collection des Dictionnaires amoureux (éditions Plon) est désormais, et depuis longtemps, confortablement installée dans le paysage de la librairie française. Il en a paru une centaine. Je m'en suis procuré deux, pour la simple raison que le "concept" me rase a priori. Peut-être à tort. Aucun sujet n'est apparemment proscrit. Alain Rey a même confectionné un savoureux Dictionnaire amoureux des dictionnaires. En 2016, Albert Algoud, un fou de BD, ou plutôt tintinophile enragé, ce qui est à la fois plus restrictif et plus ambitieux, a à son tour publié, après son Petit dictionnaire énervé de Tintin (éd. De l’Opportun, 2010) un formidable Dictionnaire amoureux de Tintin : une vraie mine à ciel ouvert.

DICTIONNAIRE AMOUREUX ALGOUD.jpg

On y trouve en effet une foule de pépites. Par exemple, on apprend que le « Caramba » proféré à plusieurs reprises, entre autres, par Ramon Bada dans L’oreille cassée, en dehors de signifier « sapristi », « flûte » ou « zut », a pour étymologie un mot (« carajo ») qui « désigne le membre viril ». Il n’est pas sûr que Hergé se soit avisé de la chose avant d’en faire usage (ni d’ailleurs que dans l’affirmative il aurait choisi autre chose).

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Le ton souvent personnel d’Albert Algoud convient parfaitement au sujet qu’il s’est proposé, et c’est presque naturellement qu’on voit apparaître des sujets dont la connexion à l’univers de Hergé ne saute pas aux yeux. Ainsi voit-il dans certaines vignettes spécialement surchargées de détails un discret hommage au style bien particulier du dessinateur Dubout. Il commence l’article à lui consacré par un souvenir. Ses grands-parents possédaient une gravure de Dubout, intitulée "Fête au village" : « Evidemment, j’avais remarqué tout particulièrement dans l’encadrement d’une fenêtre aux volets entrebâillés cette jeune femme à demi dénudée lutinée par un moustachu apoplectique ». Esprit de Rabelais, es-tu là ?

Albert Algoud ne dédaigne pas, pour s’amuser ou pour remplir le cahier des charges (un respectable volume de 800 pages), de glisser dans ses pages des articles qui font diversion. Par exemple, le nom de Wronzoff, un des méchants de l’Île noire (le seul à être en mesure de se faire obéir du gorille Ranko), sert de prétexte à un délire sur le nom de Voronoff, un chirurgien français célèbre dans les années 1920, qui pratiquait des opérations à partir de testicules de singe sur une clientèle masculine qui pensaient retrouver de la « vigueur », parmi laquelle il se plaît à placer le philosophe fictif Jean-Baptiste Botul (personnage inventé par Frédéric Pagès), célèbre pour avoir « enduit d’erreur » l’imbu et imbuvable Bernard-Henri Lévy en personne. On pardonnera cet excursus à l'auteur.

On dira que je cherche vraiment la petite bête, mais je ne peux m’empêcher de signaler à monsieur Algoud une erreur dans l’article Cartoffoli, l’Italien qui roule en « Lancia Aurelia B20 GT coupé de couleur bordeaux » dans L’Affaire Tournesol, et qui possède le nom le plus long de toute l'histoire de la BD (avec la kyrielle des prénoms qu'il débite au gendarme qui l'a arrêté. En effet, parmi ces noms , il cite le vieil Indien d’Oumpah-pah (Goscinny et Uderzo, avant Astérix) N’a-qu’une-dent-mais-elle-est-tombée-alors-maintenant-n’en-a-plus, mais il orthographie mal, comme je le montre ci-dessous, le nom du « chevalier prussien », l’Allemand qui fait face au Français De la Pâte Feuilletée.

OUMPAH 3 P41.jpg 

Et non pas Katzen...etc., monsieur Algoud, sauf votre respect. Le nom du "chevalier prussien" vaut celui dont le savant Cosinus baptise son invention cyclable, je parle évidemment de l'anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle (ci-dessous). J'avoue qu'il faut un certain entraînement pour le prononcer d'une seule coulée.

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Cela n’enlève rien à l’inépuisable savoir d’Albert Algoud en matière de tintinologie, qui rassemble, dans ce Dictionnaire amoureux de Tintin, une masse d’informations indispensables. J’ajoute que c’est un ouvrage d’une hospitalité et d’une convivialité hautement recommandables : s’il égratigne tant soit peu les psychanalystes de Tintin (Tisseron, Apostolidès, …), c’est qu’il ne supporte pas la sotte cuistrerie et la fatuité pédante de tous ceux qui affirment détenir le savoir. Face à la sécheresse universitaire (et au Savoir en général), il est indispensable de rester sceptique, voire narquois.

En revanche, l’auteur rend un hommage appuyé à tous les conviviaux qui ont servi humblement et fidèlement la divinité sortie de la plume et du talent de Georges Rémi : Philippe Goddin, Benoît Peeters, … Dans je ne sais plus quel article, il pousse la confraternité jusqu’à citer le nom de Renaud Nattiez, auteur d’un Mystère Tintin (que je n’ai pas lu) et qui vient de faire paraître Le Dictionnaire Tintin aux trop peu connues du grand public éditions Honoré Champion. J’admire évidemment le travail du monsieur, qui reconnaît d'entrée de jeu sa dette envers plusieurs connaisseurs de Tintin, parmi lesquels on trouve les noms de Goddin, Peeters, Algoud et compagnie. L'œuvre de Hergé a beau être vaste, on se dit que le monde est petit.

DICTIONNAIRE NATTIEZ CHAMPION.jpg

Aucun libraire lyonnais n'a été foutu de me procurer ce bouquin : nul ne connaissait en effet les éditions Champion qui, reconnaissons-le, ne sont pas spécialement connues pour être versées dans la Bande Dessinée.

Je me permets cependant de trouver superfétatoire sa manie de la définition dont il estime utile d’en affubler chacune des entrées (exemple : « Drapeaux : Pièces d’étoffe attachées à une hampe, portant l’emblème, les couleurs d’une nation, d’une unité militaire, d’un organisme, d’un groupe »). Il me semble qu’il aurait pu (et dû) s’en passer. Passons.

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Tombe d'Honoré Champion au cimetière du Montparnasse à Paris (2014).

Quoi qu’il en soit, les visées des deux auteurs sont radicalement hétérogènes, et peut-être incompatibles : autant Albert Algoud s’efforce de nous apprendre le maximum de choses que nous ignorons, lecteurs moyens, quoiqu’assidus, autant Renaud Nattiez s’adresse aux néophytes, qui ne connaissent l’univers de Hergé qu’à travers ce que la rumeur publique en colporte. Nattiez se contente de rassembler, sous la double centaine d'entrées de son ouvrage, les données éparses dans les albums. Que peut-il apporter au petit peuple des élus, à la confrérie des initiés, je veux dire à ceux qui savent ?

Pour finir, une remarque tout de même sur la façon dont les deux dictionnaires sont illustrés : la dictature que fait régner Nick Rodwell, administrateur délégué de Moulinsart SA sur l’héritage de Georges Rémi, allant jusqu’à interdire à quiconque d’utiliser quelque vignette que ce soit de l’œuvre du maître a poussé nos deux auteurs à ruser. Nattiez (éditions Champion) en est réduit à confier à un certain Stanislas la couverture de son ouvrage, tandis que celui d’Albert Algoud est parsemé de vignettes signées Alain Bouldouyre.

D’ici que Tintin tombe dans le domaine public (en 2053), on peut compter sur Nick Rodwell, époux de la veuve, pour remplir plus haut que le bord le bas de laine des ayants-droits de Hergé.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 23 mars 2017

D’ASTÉRIX AU MONT LINGE

Après Saint-Simon, voici un autre grand amoureux de la France et de sa langue, à laquelle il n’a cessé d’édifier un monument digne d’elle. « En son honneur » ou « à sa mémoire », dira-t-on selon qu’on la regarde aujourd'hui ou dans le rétroviseur.  

L’œuvre tout entière d’Alexandre Vialatte est un chef d’œuvre, c’est entendu. Les « Chroniques » que divers journaux et périodiques ont publiées sont en général considérées comme le chef de son chef d’œuvre (chef au carré, donc). Mais parmi les Chroniques, et bien qu’on ait souvent l’embarras du choix parmi les raisons de s’exalter, quelques-unes se révèlent tout à fait propres à exercer les fonctions de chef du chef du chef (chef au cube) de l’œuvre. J’en ai signalé une dernièrement, datée d’avril 1965 (voir ici au 5 mars), où il propose un résumé ethnologique et ontologique de la femme de ce temps-là, aussi plein d’exactitude que d’imagination poétique.

Dans les (larges) extraits de la longue chronique que je propose aujourd’hui, Vialatte part des Gaulois pour arriver au triste mont Linge et ses innombrables morts de 1915, après avoir célébré Astérix et s’être longuement attardé sur les Auvergnats, au portrait ethnographique desquels il ne cessera d’ailleurs jamais d’apporter de nouvelles touches, dans un nombre considérable (mais pas tant que ça) de ses chroniques. Sautons à pieds joints par-dessus les Gaulois du petit village imaginé par Goscinny et Uderzo, pour en venir au grand Gaulois blond qui a laissé son empreinte dans les manuels d’histoire quand ils s’appelaient Malet-Isaac.

« Mais qui était Vercingétorix ? Un petit garçon l’a raconté dans une "composition française" :

"Vercingétorix, y dit-il, avait une ceinture de cuir où il attachait toutes ses affaires, des bracelets d’or et une culotte qui lui tapait sur les souliers. Une lance qu’il tenait droite en l’air. Fièrement. Le jour qu’il est venu se rendre, César, le menton dans la main, le regardait de travers. Personne ne faisait de bruit après que les armes furent jetées ; rien que le cheval blanc qui tirait sur sa bride. Vercingétorix a dit : "J’ai pris les armes pour la liberté de tous", et s’est mis sur sa statue de la place de Jaude [à Clermont-Ferrand]. C’était un Auvergnat. Il voulait être libre."

Quel Auvergnat ne voudrait être libre ? Et quel homme libre ne rêverait d’être Auvergnat ?

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Huit jours après, l’établissement flamba.

Quinze jours après il était reconstitué.

Tous les Arvernes s’y étaient mis. Ils arrivaient des quartiers lointains. Ils sortaient de leurs trous comme des rats. Il paraît qu’ils sont 600 000. Rien qu’à Paris. Sans compter les femmes et les enfants. Ou alors peut-être qu’on les compte, mais, dans ce cas, il faudrait dire plus.

Pourquoi donc ne les voit-on pas ? C’est qu’ils habitent dans des sous-sols. Dallés de tomettes hexagonales de couleur brique. Il faut descendre par deux marches. Ils se tiennent là derrière un comptoir, un litre dans une main et un torchon dans l’autre. Le torchon sert à faire briller, et le litre à verser à boire. Ils ont de grandes grosses moustaches et un tablier bleu. Du moins les choses étaient-elles ainsi à la grande époque. Ils s’exprimaient par épiphonèmes et par raclements du gosier. Ou alors par de longs silences. On les voyait penser quand même : quand ils pensaient, ça leur plissait le front. Ils y avaient, épinglée au mur, une carte postale illustrée qui représentait le viaduc des Fades, le plus haut viaduc de l’Europe. Et on voyait dans la cuisine leur femme portant un enfant sur le bras. De la main gauche, elle le serrait contre son sein ; de la main droit, avec une longue cuillère, elle imprimait un mouvement de rotation à des choses molles qui étaient dans une marmite : du lard, des choux, qui formaient un fond de teint. Elle y ajoutait ce qui lui tombait sous la main : des bouillies, de la purée, des poireaux vinaigrette, un squelette de sardine, une tête de hareng saur. Des yeux dorés s’ouvraient alors sur le bouillon jaune. Il en naissait une soupe extrêmement consistante qui tenait bien chaud à l’estomac. On serait étonné si je disais tout ce qui sortait de cette marmite miraculeuse, tous les lapins qu’engendrait ce gibier : des hôtels entiers, des palaces, dont on dotait chacun des fils pour son mariage : avec des plantes vertes partout, de la moquette rouge et des portiers galonnés d’or ; et des palmiers dans les vestibules. Voilà pourtant ce qui naissait de ces marmites.

Aussi, au bout de cinquante-cinq ans, le patron sortait de sa taupinière. Il émergeait la tête la première de son trou sombre, étonné du ciel de Paris qu’il n’avait pas encore pu voir. S’il était extrêmement curieux, il s’accordait quarante-huit heures pour découvrir la tour Eiffel, ou alors le génie de la Bastille. Ensuite, il rentrait au pays. Il devenait maire de sa commune. On lui donnait la croix d’honneur, il se faisait faire une salle de bains avec des parements en céramique, et après il ne cessait d’enfler, à cause de sa maladie de foie. Ensuite il désenflait, il devenait squelettique et on ne voyait plus que ses moustaches. Ensuite, on l’enterrait sous un monument de marbre. Ou alors il fondait Deauville ou quelque autre cité illustre. Ou alors il était ministre (parce que nous ne sommes qu’en république : à l’époque des Romains, on le faisait empereur). Tel était le temps des grandes mœurs auvergnates.

J’ai été pris de la tentation, dans ma jeunesse, d’aller voir le pays de ces hommes noirs ; la patrie de ces hommes laconiques, velus, patients et souterrains, dont les dents blanches et les yeux charbonneux brillent dans les caves de la nuit parisienne.

Le train hésite au pied de leurs montagnes. Il y monte des femmes vêtues de sombre et des hommes à grand chapeau noir qui vivent dans la terreur de perdre leur parapluie et qui le serrent, une fois assis, entre leurs cuisses, pour être bien sûrs qu’il ne s’échappera pas.

Les volcans se dressaient dans un ciel ténébreux que tourmentaient les vents de la Semaine sainte. Des muezzins, juchés au sommet des églises, chantaient des psaumes dans des trompes de trois mètres, en se tournant successivement vers les quatre points cardinaux. A l’horizon, sur une route plate, un vicaire à vélo luttait contre le vent.

[Suivent de graves considérations respectueuses sur la religion du livret de Caisse d’épargne en Auvergne, puis sur les diverses inventions que nous devons à l’Auvergne, du caoutchouc aux Pensées de Pascal, en passant par les « mœurs locales », dont le paragraphe s’achève comme ci-dessous.]

Aussi, dans les grandes occasions, se réunissent-ils volonotiers au théâtre pour voir danser les Parisiens, qui viennent leur apprendre la bourrée, le costume du pays, les chansons régionales, bref, la vraie façon d’être Auvergnat.

Le reste du temps, ils mènent quotidiennement leur vie grandiose et folklorique. Le jour, ils tournent, chez Michelin, le noir caoutchouc dans des marmites fumantes, avec de grandes cuillères en bois, et la nuit, ils déplacent les bornes du voisin.

Tels furent du mons les farouches Auvergnats. Le temps a passé sur toutes ces choses, et on ne peut plus distinguer aujourd’hui l’Auvergnat d’un autre étranger. Aussi le trouve-t-on un peu partout sans s’en douter : à Paris, à Londres, à Belleville, à Suez, et même à Aurillac. D’où vient-il ? Du Puy-de-Dôme. Où va-t-il ? On ne sait pas. Probablement à l’Economie. C’est un renseignement que je tiens d’un hôtelier de La Tour d’Auvergne. Que cherche l’homme ? me disait-il ? l’Economie. C’est le bon sens même. Encore faut-il, de son grand-père, avoir appris les raccourcis.

Dans mon enfance, c’était plus simple ; on savait où allait l’Auvergnat. Il venait de permission de détente et il allait à Is-sur-Tille. Parce que c’était "la régulatrice". Et que, de là, on montait au front. L’Auvergnat était francophile. Je partageais avec lui le tabac et le quart de vin. Et le sommeil dans les salles d’attente. Il était jeune ; il avait l’œil noir, de grandes joues plates, un béret bleu orné d’un cor jaune, et il riait avec les copains. Où est-il passé ?

CIMETIERE CHASSEURS.JPGUn jour, en Alsace, je vis une grande pierre grise. Un cor de chasse y était gravé. De l’autre côté de la route, et dévalant la pente aussi loin que l’œil pouvait voir, on n’apercevait que des tombes. J’étais au Linge, le cimetière des chasseurs. Les sapins noirs sentaient la frontière germanique. Le vent poussait devant lui le brouillard, qui s’en allait en hautes colonnes, pareil à un troupeau de fantômes dont la tête se perdait dans le ciel. En s’en allant, il révélait encore des tombes. Tant et tant de tombes. On se demandait comment la France avait pu produire tant de chasseurs. Voilà donc où allait l’Auvergnat. Il allait au cimetière du Linge …

Auvergne, Auvergne, prodigue Auvergne, que n’allais-tu à l’Economie ! ».

N'oublions pas le mont Linge, avec ses deux tranchées ennemies distantes de 70 cm., ses poilus des deux camps, en 1915, en pleine bataille, s'échangeant de la main à la main cigarettes et conserves, et dont les chefs faisaient "tourner" les régiments à toute vitesse, pour crime de fraternisation. N'oublions jamais le mont Linge.

Voilà Vialatte, ou comment être tour à tour, dans un même écrit, désinvolte à l'égard de nos ancêtres les Gaulois (M. Sénèque, patriote de Martinique, déplorait l'abandon des provinces canadiennes par Louis XV), amusé à propos d’un héros de bandes dessinées humoristiques, vigilant sur l’histoire de France, fraternel envers les Auvergnats (particulièrement ceux installés à Paris) et poignant, mais sobre et sans pathos, quand il aborde l’hécatombe de 1914-1918. Et l’on pourra se demander longtemps comment ça marche. Parce que le plus fort, c'est que ça marche !

mercredi, 15 février 2017

C’EST QUOI, UN « GRAND RÉCIT » ?

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Il est devenu de bon ton, chez les politistes, politologues, éditorialistes, journalistes et autres commentateurs, de sommer les hommes politiques de proposer aux Français un « Grand Récit », expression qui ne signifie rien d'autre que leur capacité à leur laisser entrevoir un projet collectif et un objectif à atteindre qui permette de mobiliser et de souder les énergies. De toutes ces bouches savantes, sur le même sujet, tombent d'autres formules stylistiquement aussi choisies et délectables que « vision permettant une reprise en main de l’avenir », ou « horizon d’attente ». 

J’aime à la folie les politistes et toute la cohorte des doctes qui s’érigent en « conseillers » (peut-être dans l’espoir de le devenir officiellement contre due rétribution auprès d’un responsable). Comme dit le proverbe : « Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ». Tous ces gens qui forment le chœur des pleureuses, en même temps que le distillat ultime de l’inutilité et de l'insignifiance, ne me font même pas rire, parce qu’ils font semblant.

Tous ces gens improductifs (mais parasites médiatiquement omniprésents) font en effet, pour ne pas tuer la poule qui les nourrit (les engraisse), comme s’ils ne savaient pas que le monde tel qu’il est a fini par rendre vain toute espèce de « Grand Récit » possible. Tout juste quelques funambules de la politique proposent-ils de temps en temps un « petit récit » : Montebourg et sa « démondialisation » (ça ne fait pas de mal), Le Pen et sa promesse de « sortir de l’euro » (ça fait mal, car ça frappe l'imagination) et, dernièrement, Hamon et sa désopilante boutade du « revenu universel » (ça en fait rêver quelques-uns). Sûrement quelques autres encore, et sûrement d’une très belle eau.

Le « Grand Récit » à la française est mort et enterré. J’en veux pour preuve, entre autres, le pavé pondu récemment par une équipe de 122 historiens sous la direction de l’historien Patrick Boucheron et sous le titre d’Histoire mondiale de la France (rien de moins !). Après la dilution de l’identité française dans la pâte informe de l’Europe, la dissolution de l’Histoire de France dans l’Histoire du monde.

Même pas besoin de lire le commentaire assassin publié par Alain Finkielkraut dans Le Figaro à l’occasion de la publication pour savoir ce que les historiens en général, et ceux-ci en particulier, font du « Grand Récit » : ils le dépècent, ils l’éviscèrent, ils le mettent en charpie jusqu’à ce qu’il ait rendu l’âme, après avoir commencé par dénoncer ce qu’il peut contenir de « mythique » (« nos ancêtres les Gaulois » étant la cible la plus facile : il fallait les entendre se gausser de Sarkozy quand il a cru pouvoir oser la chose).

Un exemple de mise à mort est offert par le traitement qui a été fait des « récits » qui constituaient la culture des tribus primitives, pardon : des « peuples premiers ». D’innombrables sociétés humaines se désignaient en effet elles-mêmes d’un mot qui voulait dire « les êtres humains », et qualifiaient tout ce qui n’était pas eux de « chiures de mouches », « cloportes » et autres appellations avantageuses, quoique « politiquement incorrectes ».

Tous les peuples du monde furent « racistes » (au sens vulgaire et galvaudé). Et ceux qui ne le sont pas restés aujourd’hui sont non seulement une rareté, mais encore une pure hypothèse. Et chaque peuple a scellé sa cohésion en se racontant sa propre histoire, en laquelle chacun des membres croyait. Car un « Grand Récit » n’a que faire de savoir ou de vérité à son propos, encore moins de science : la croyance suffit largement. La croyance seule fait adhérer. Il ne semble pas possible de faire reposer l'adhésion à un projet collectif sur quelque chose qui soit de l'ordre du seul savoir.

Le même traitement fut appliqué par les historiens, ethnologues et anthropologues au discours que tenaient, « au temps des colonies », les prétentieux occidentaux qui, disaient-ils, « apportaient la civilisation » aux primitifs qui en étaient à leurs yeux démunis. De quel droit la puissance technique conférait-elle à notre civilisation une supériorité sur toutes les autres ? Il fallait en finir avec l’arrogance impudente de l’occidental. La tâche fut menée à bien par les sciences humaines. L’Histoire mondiale de la France de Patrick Boucheron et consort parachève la besogne.

Je me rappelle avoir entendu, lors d’un débat radiophonique autour de « l’histoire qu’il faut enseigner aux petits Français », l’un des participants bondir sur le micro lorsqu’un autre lança qu’il était impératif d’enseigner l’ « histoire chronologique de la France ». Il s’étranglait : « Quoi, vous voudriez revenir à "nos ancêtres les Gaulois" ?! ». Inutile en effet de demander à un historien d’aujourd’hui, un historien « moderne », de cautionner quelque « roman national » que ce soit. Soyons sérieux : soyons scientifiques. C’est pourtant bien ce mythe des Gaulois, tété par tous les Français avec le lait de leur mère qui, en leur donnant un "bien national commun", a fait le succès de la série Astérix. Passons.

Quand l’ « Histoire de France » a été ainsi déconsidérée et ravalée au rang de « roman national », l’enseignement de l’histoire a cessé d’être républicain pour devenir scientifique. L'histoire a cessé d'être un projet de formation du citoyen. L’histoire, au nom de la science, a renoncé à enseigner ce qui risquait de nourrir une « conscience nationale ». En abolissant l’idéologie véhiculée par le « roman national », l’Education nationale a évacué le bien commun qui jusque-là tissait dans toute la durée scolaire un lien entre les Français. On a mis au rebut ce résidu de mission sous le nom d’ « instruction civique » (objective, n’est-ce pas !). On a juste remplacé l’idéologie nationale par l’idéologie "scientifique".

Dans ces conditions, comment pourrait-on attirer les Français au moyen d’un quelconque « Grand Récit » ? L’histoire de France, avilie en « roman national », qu’était-ce d’autre en effet que cette grande fiction qui cimentait la quasi-intégralité de la population française ? Et qu’est-ce qu’un « Grand Récit », sinon une grande fiction à visée unificatrice ?

Il y a des jours et des occasions où l’on devrait maudire la « science » (ou plutôt ce qui se prétend tel). Au fait, c'est Guy Debord qui, dans Commentaires sur la société du spectacle, évoque « ... la prolifération cancéreuse des pseudo-sciences dites "de l'homme" », Quarto-Gallimard, p.1616).

C'était donc ça !

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 25 novembre 2016

LA B.D., ART MINEUR

Qu’on le veuille ou non, la B.D. n’est pas un art majeur. Même le cinéma, qui n’est somme toute que de la B.D. avec le mouvement, ne saurait être considéré, sauf abus de langage (« Le 9ème art » ! « Le 7ème art » !, et puis quoi encore !), comme un art majeur. Artisanat pour la B.D., tant qu’on voudra. Le cinéma, de son côté est avant tout une industrie, qui produit la plupart du temps des objets ordinaires, médiocres ou infâmes, juste bons à être consommés pour « passer le temps », et qui laisse échapper de loin en loin une pépite qui mérite alors d’être qualifiée d’œuvre.

Je ne vais pas faire mon Finkielkraut (« Une paire de bottes vaut Shakespeare », titre, si je me souviens bien, d’un chapitre de La Défaite de la pensée, 1987), bien qu’on soit obligé de reconnaître que le relativisme généralisé qu’il dénonçait alors a gagné tous les étages, tous les compartiments, tous les interstices de la société, nivelant les valeurs, pilonnant les hiérarchies, multipliant « les normes » au détriment de « La Norme », tout cela au nom d’un « progressisme indéfiniment émancipateur », de la primauté de l’individu et de l’égalité des points de vue, et fulminant ses oracles afin de délégitimer tout ce qui ressemble à une autorité ou à un cadre contraignant. On va vous marteler le crâne de ce dogme jusqu’à ce que vous vous jetiez à genoux, suppliant, pour avouer publiquement que : « Oui, tous les désirs des individus sont légitimes » (même si les militants et fanatiques les plus ultra font des exceptions).

Si je devais passer le test de l’île déserte, je répondrais Beethoven ou Bach plutôt que le cher Georges Brassens ou le pétulant Charles Trénet, voire la grande Edith Piaf ; Moby Dick ou Don Quichotte plutôt que Tintin, Gaston Lagaffe, Corto Maltese ou Astérix, même sachant les excellents moments qu’ils m’ont procurés, même sachant qu’ils me manqueraient.

Parmi la tribu des plaisirs, il y a le tout-venant, vite épuisé, qui réclame le renouvellement incessant du paysage pour alimenter le moteur aux sensations ; il y a le plus consistant, qui demande un peu de temps pour en venir à bout, en faire le tour et arriver à satiété ; et puis il y a le nanan, le parangon, le nec plus ultra, le zénith, la haute nourriture, le « Nord » mallarméen : ceux dont vous ne pouvez vous passer et auxquels vous revenez parce que, à chaque fois que vous y plongez, vous n'atteignez jamais le fond et que, à chaque fois, vous y trouvez encore matière à remonter à la surface.

Entre les trois étages, bien sûr, tous les niveaux intermédiaires sont envisageables. Mais en ce qui concerne le dernier, on peut dire qu’il se situe au-delà même du plaisir (aucun cousinage avec un titre approchant du père Sigmund), et cela, seule un œuvre véritable est à même de vous le procurer. Cela s’appelle plénitude. Cela vous comble. Cela vous élève au-dessus de vous-même. Et cela, aucune B.D. jusqu’à ce jour ne me l’a procuré. Et pourtant, je peux dire que j’en ai bouffé, des récits dessinés, des histoires en images, des « illustrés », des « comix ». Pour vous dire, je me suis même abaissé jusqu’à consommer des Blek le Roc, des Kit Carson, des Kiwi, des Zembla et autres fascicules de bas étage (j'invoque l'excuse de la plus complète immaturité : je faisais comme les copains de la "primaire". Attention, pas de confusion : je parle de l'école communale Michel Servet, rue d'Alsace-Lorraine).

Quand vous entreprenez la traversée de À la Recherche du temps perdu, vous passez par des hauts et des bas, des moments d’ennui ou d’agacement, des moments intéressants, des moments passionnants (pas forcément les mêmes pour tout le monde). Et puis vous arrivez au dernier « épisode » de l’aventure, vous entrez dans Le Temps retrouvé, et vous voilà soudain soulevé de terre par une force dont vous ignoriez l’existence, un éclair jailli du dedans vous montre tout le chemin parcouru, l’itinéraire complexe que l’auteur vous a fait suivre pour faire apparaître la « ténébreuse et profonde unité » de la démarche entière.

C’est alors que le pavé, inégal sous le pied du narrateur, qui lui rappelle une dalle de la place Saint-Marc à Venise, puis l’irruption, à travers la soirée Guermantes, de cette évidence éclatante que non, rien n’est éternel et que oui, « le temps passe », que les époques changent, qu'une Mme Verdurin peut devenir Guermantes, tout cela referme une boucle magistrale avec les journées initiales passées à Combray, et apporte la clef (« keystone ») qui vient se loger, parfaitement ajustée, au sommet de la voûte de la cathédrale.

J’admire le travail de Tardi quand il met en scène sa vision de la « Grande Guerre », de Hermann (Caatinga, Missié Vandisandi, Afrika, Qui a tué Wild Bill, Sarajevo tango, etc., sans parler de la série Jérémiah), de Loisel (La Quête de l’oiseau du temps) et de beaucoup plus de fabricants de B.D. que je n’en peux accrocher « aux cimaises de ma galerie B.D. » (voir ma série "Ça faisait des bulles"), je persiste cependant à les considérer comme des gens plus aptes à « dessiner des petits miquets » que capables de me transporter plus loin que ma petite condition humaine.

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On ne m’ôtera pas de l’esprit que toute la bande dessinée, depuis Rodolphe Töpffer (qui a fait Monsieur Jabot (ci-dessus), Monsieur Vieuxbois et autres, mais aussi du beaucoup plus « sérieux », dont d’abondants récits de voyages), Wilhelm Busch (Max und Moritz (ci-dessous), Die Fromme Helene, …), Outcault ou Winsor McCay, s'enracine dans l’enfance, dans les histoires plus ou moins édifiantes qu’on raconte aux petits pour les « moraliser », dans l’humour, les sottises (Pim, Pam, Poum ; Bicot ...) ou la cruauté plus ou moins dévastateurs, tels qu’on peut les trouver chez les enfants réels dans les cours de récréation et ailleurs. 

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Quand j’ouvre un album, moderne ou non, c’est cet esprit, ces histoires, cet humour ou cette cruauté que je veux d’abord retrouver. Et je ne pense pas être une exception. Soit dit en toute simplicité, je crois que ce que cultivent en nous les récits en bandes dessinées est de nature régressive. Il vaut mieux le savoir.

Et l’extraordinaire prolifération du genre ne m’apparaît pas comme la reconnaissance comme art d’un genre autrefois réservé aux enfants, mais comme un symptôme parmi d’autres du processus d’infantilisation mis en œuvre par la société marchande et publicitaire qu’analyse en profondeur, après Guy Debord, un Christopher Lasch, par exemple (et processus visible encore dans le besoin massif des foules aujourd'hui d'être télévisées, sondées, "coachées", consolées, réparées, indemnisées ..., vous savez, tous les refrains qui serinent qu'il faut que le "système" se mette à l'écoute des "vrais gens" ; non pas la définition proprement politique d'un principe d'organisation sociale, mais un supermarché où les hommes politiques se font chefs de rayon pour vanter la qualité de leur produit).

La B.D. "destinée aux adultes" fait appel, en définitive, aux petits que ceux-ci n’ont pas cessé d’être : le mode d'appréhension du réel par l'image est en soi une signature et un aveu. Contrairement aux slogans imbéciles, le mot est supérieur à l'image. Que je sache, on n'a retrouvé des premiers âges de l'expression humaine que des dessins et gravures (parfois des modelés), sur les parois des grottes et des rochers

Il fut un temps où étaient publiés environ cent cinquante albums par an, parfois fort mal imprimés (je me rappelle les couleurs baveuses de Jerry Spring dans Golden Creek). C’était le temps où je pouvais me permettre d’acheter tout ce qui avait paru préalablement en feuilleton dans les revues (Spirou, Tintin, Pilote, à l'époque où la dernière vignette de la planche devait créer le suspens et l'attente fébrile de la semaine suivante). On me dit qu’aujourd’hui ce ne sont pas moins de cinq mille volumes B.D., récits dessinés, « romans graphiques » qui voient le jour chaque année. Si cette incroyable vogue n’est pas un symptôme d’infantilisation des populations, alors je voudrais bien savoir ce que c’est.

Le lecteur voit donc, d’une part, que j’ai quelques connaissances dans le domaine de la B.D., mais que je n’en ai pas moins acquis un regard un peu critique sur la chose. J’ai bien des défauts, quelques vices, comme tout le monde. J’ai tâché d’en faire l’inventaire et de comprendre, tant que faire se peut, d’où ça venait. Sans peut-être en avoir fait le tour, j'ai fini par renoncer à les corriger, et par m'efforcer de les apprivoiser. Et de les relativiser.

La Bande Dessinée, si je voulais risquer une comparaison, ce serait la « Parabole du bon grain et de l’ivraie » : ne pas séparer les deux au moment où ils poussent de concert, mais attendre pour le faire qu’ils aient achevé leur maturation. J’ai poussé en compagnie de la B.D., voilà tout, et j’ai fini par la mettre à distance, même si je garde un tout petit coin de mon attention réservé au plaisir de cette régression licite et momentanée.

Tout bien réfléchi, je garde mes Gotlib, Franquin, Hergé, Uderzo et consort pour y jeter un œil de temps à autre : mon « second rayon » à moi, pourquoi pas. Parmi d’autres.

Parce que le sommet de l’Everest n’est pas habitable à demeure pour l'ordinaire humanité.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 07 septembre 2015

L'ECTOPLASME HOLLANDE VA CAUSER

AVORANFIX.jpg

Attention, Monsieur Hollande va parler ! Avoranfix (ci-dessus) ! Que va-t-il dire ? On en sait déjà quelque chose. Comment ? Il y a autour du président des « conseillers » en communication (appelons-les des « fuiteurs professionnels », alias attachés de presse). Pourtant les plumitifs de la presse se précipitent quand même en masse sur tous les strapontins mis à leur disposition pour assister à la « conférence de presse », la seule et unique des nombreuses promesses que le candidat Hollande de 2012 parvient à tenir. Pour blablater, il est toujours prêt. 

Ils savent déjà à peu près ce que le président va dégoiser (intervenir en Syrie contre Daech, mettre en musique l'alignement servile sur la position allemande défendue par "Mama Merkel" à l'égard des migrants, ...), et qui a déjà été soigneusement pré-commenté, ils écouteront le propos présidentiel avec la plus grande attention, ils le décortiqueront à tête reposée, et puis, le soir même, ils l’orneront de commentaires savants destinés à expliquer aux braves gens qui forment la population, ce qu’il faut comprendre des sous-entendus que le président aura placés entre les lignes de son propos. 

Tout le monde fait donc semblant de croire que la conférence de François Hollande ressemble à un événement. Mais au bout du bout, dans le gras de la population spectatrice de ce mauvais spectacle, qui est assez niais, assez demeuré, assez ignorant pour croire un seul mot du ramassis de fadaises produit par cette comédie exécrable ? 

Personne, j’espère. Pendant ce temps, l'Amérique contemple avec placidité la vassale Europe se laisser submerger par les problèmes, bien réels et bien concrets, eux : Grèce, Ukraine, migrants, zone euro, ..., attendant que les marrons soient à point pour les tirer du feu.

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L'ectoplasme aura parlé. Ne pas confondre avec un quelconque oracle.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 20 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : CHARLIE MENSUEL

 Je parlais de la page 1 de la revue Charlie mensuel, celle où se trouve le sommaire de chaque numéro.

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Gag rigolo (le gars photographié derrière son trépied demande à la statue de prendre différentes poses pour la photo) signé "Le grand Guedin's studio" (N° 70 : Dingues studio ?). Le témoin a fini par renoncer.

Cette page du sommaire, qui n’est a priori pas faite pour être regardée en elle-même, s’orne en effet d’un dessin (rarement une photo) presque toujours réalisé pour les besoins de la cause (il y a des exceptions : Herriman, Dubout, gravure ancienne, …), autrement dit un dessin où la place du sommaire proprement dit est prévue et ménagée. 

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Remarquable dessin d'un nommé Monimoto (N° 92).

On y voit toute sorte de styles, d’imaginations. Ce sont parfois des dessins un peu bâclés, comme si Wolinski avait demandé ce service dans l’urgence à un copain.

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Celui qui donne ces dessins formidables (N° 108) signe Michelangeli.

Parfois, ce sont au contraire des pages très travaillées, presque comme des œuvres à part entière. Le défi, quoi qu’il en soit, est celui que relève constamment tout maquettiste de presse : la liberté règne, quoiqu'avec une contrainte précise, ce qui donne des pages tantôt très aérées (N° 51, un Japonais), tantôt surchargées jusqu'à l'étouffement (N° 60, Carali, je crois, bien qu’il signe Bill). Le tout étant de placer, bien lisible, le programme des réjouissances. Le menu du jour, si vous voulez. On est en plein dans l'art baroque : la déco plutôt que la structure. La volute, plutôt que l'architecture.

N122 GOLO.jpg

Là, c'est le grand Golo (N° 122) des loubards : dessin un peu "sale", bourré de sons et d'onomatopées, qui privilégie l'expressivité.

On trouve des habitués : Willem, qui vous torche en moins de deux sa planche aux cases minuscule, Guitton, l’échappé d’Actuel, éternel baba cool, Nicoulaud, qui dépannait sans doute Wolinski quand il n'y avait personne, Cathy Millet.

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Ce dessin est signé Mériaux (N° 141). Je le trouve intéressant, quoique décoratif.

Pour cette dernière, je me demande si c’est la même que la directrice de la revue Art press. Si c’est elle, elle a aussi pondu La Vie sexuelle de Catherine M., cet éloge de la partouze qui donne autant envie de faire l’amour que les poissons d’Ordralfabétix donnent envie de les manger. 

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Ils ont baisé. Je ne suis pas "psy", mais il ne m'étonnerait pas que la femme, à commencer par son sexe, suscite quelque inquiétude chez le Alain (N° 148) qui signe cette planchette.

On trouve aussi, parmi les dessinateurs du sommaire, de parfaits inconnus, des signatures illisibles et même des anonymes. On regrette parfois beaucoup de ne pas savoir qui est là (le joli gag du N° 115, ci-dessous).

N115 ANONYME.jpg

J'aimerais bien savoir à qui on doit ce pot de fleurs qui rate sa cible, et cette page au dessin très léché. Ça ressemble un peu à Honoré, mort lui aussi le 7 janvier 2015.

J’ignore qui est Omez (N° 43). Et puis apparaissent ici et là des noms connus : Barbe (N° 54, voir ici le 15 juillet), Joost Swarte (N° 63, 82) ; Copi (N° 78) ; Veyron (N° 126). Bref, tout se passe comme si Wolinski, l’ordonnateur, se demandait à chaque fois comment il pourrait bien remplir sa page 1.

Ce Charlie-là, sauf erreur, s'est éteint au numéro 152 (septembre 1981, il n'a pas supporté longtemps l'élection de Mitterrand). Georges Dargaud a bien tenté une résurrection en avril 1982, avec Mandryka en "Rédac-chef", mais le cœur (ou l'esprit) n'y était plus.

Wolinski est mort le 7 janvier, à côté de Cabu, Maris et les autres. Une preuve que ce qui reste d'un homme, quand il n'est plus là, c'est bien ce qu'il a fait.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 31 mai 2015

DÉPECER LA GRÈCE

D’abord quelques chiffres : 2010, la dette extérieure de la Grèce se monte à 110 % de son PIB ; cinq ans après, elle se monte à 180 %. Si vous comprenez, merci de m’expliquer. Apparemment la Grèce, non seulement n'a pas remboursé un centime à ses créanciers, mais elle a continué à acheter à tout va. Comme le dit quelqu'un : « Ils sont fous ! ».

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Que s’est-il passé ? Oh, pas grand-chose : des gens très bien intentionnés ont prêté de l’argent à la Grèce, mais surtout sans se poser trop de questions sur l'éventuelle solvabilité du client. Par exemple, sous Papandréou arrivé en toute fin de mandat, pour acheter des avions F16, mais sans moteurs ni systèmes de mesures, charge aux dirigeants suivants de compléter la commande à Lockheed-Martin pour les faire voler. En empruntant encore. Et ne parlons pas des sous-marins qui penchent.

Quelques autres chiffres amusants : les banques prêtent à la Grèce (à 4,5 % ou +), mais aussi à la France (à 1,5 %), de l’argent qu’elles empruntent à la BCE (à 0,05 %). Ce qui veut dire qu'elles s'engraissent sans aucune nécessité, et avec le consentement des Etats et de l'Europe. Question : pourquoi les pays n’empruntent-ils pas directement à la BCE ? 

Sur la base de ces quelques informations, on peut se demander ce qui se passe. Sans être en quoi que ce soit versé dans la finance internationale, je comprends une chose très simple, qui se voit comme le nez : les pays européens, dans un consensus général, acceptent de se faire racketter, aux frais des contribuables, par les mafias bancaires. 

Il me semble que c’est Giscard qui avait inauguré ce truc fabuleux, dans les années 1970 : interdire à l’Etat d’emprunter à 0 % à la Banque de France, pour l’obliger à emprunter à des taux « intéressants » aux banques privées. Intéressants pour qui, les taux ? Peut-être voulait-il favoriser l’emploi dans ces établissements ? 

Je ne connais pas dans les détails le dossier grec. J’ignore dans quelle mesure les élites politiques du pays se sont rendues complices des grands argentiers internationaux. Ce que je sais, c’est que, dans un but qui me reste obscur – et même incompréhensible –, des dirigeants politiques de haut vol ont prêté la main à des financiers d’élite pour faire en sorte que la Grèce ne puisse en aucun cas s’en sortir. 

Il est même arrivé qu'on lui prête à des taux usuraires pour rembourser une dette précédente. Sans parler des conditions d' « ajustements structurels » (du genre diminutions des salaires et des pensions de retraite, privatisations d'entreprises publiques, etc.).

C'est sûr que les Grecs souffrent de « phobie des impôts » (maladie qui affectait un nommé Thévenoud, je crois, secrétaire d'Etat dans le gouvernement), mais ils sont loin d'être les seuls. C'est sûr qu'ils considèrent que frauder le fisc est un péché très véniel. Mais par ailleurs, il est de plus en plus probable que des gens, sûrement  très bien intentionnés, et qui n'ont sûrement rien à se reprocher, travaillent activement à l'effondrement de la Grèce et à l'étranglement de son peuple. Quant à l'Europe concrète, je voudrais bien savoir quelque chose des forces concrètes (et opaques)  qui la meuvent. 

Pour vous en assurer, pour recouper les sources d’information, pour entendre le son d'autres cloches, écoutez l’émission tout à fait éclairante Terre à terre du samedi 30 mai 2015. C’est sur France Culture. Cinquante-trois excellentes minutes (53’). 

Pour comprendre l'ignominie, pour comprendre que ce sont les bandits qui sont aux commandes (FMI, Commission européenne, BCE, …). 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 04 mars 2015

MORT DE LA MÉLODIE

5

 

Car disons-le : c’est la musique qui est faite pour l’oreille, et pas l’inverse. L'oreille, elle est faite pour saisir les bruits du monde, les voix des hommes, le chant du merle au printemps juste avant le lever du jour. Quand quelqu'un juge assez satisfaisante pour autrui la suite de sons qu'il vient d'inventer, alors oui, il les fait entendre à bon droit à ses semblables. C'est en vue de leur procurer un plaisir. 

 

De quel droit les compositeurs de musiques d'avant-garde maltraitent-ils l'oreille des gens ordinaires ? Car la mélodie, selon moi, a une affinité particulière avec l’oreille. Et il ne me semble pas être, parmi les amateurs de musique, un cas exceptionnel. Et s’il faut lâcher des gros mots, en voici un : cette affinité de la mélodie avec l’oreille est naturelle. Je veux dire : fondée sur des lois de la nature (consonance, intervalles, harmonie, ...).

 

Je sais, cette affirmation ne va pas précisément dans la même direction que l’air du temps, vous savez, cet air qui vous serine la rengaine : « Tout ce qui est humain est culturel. Rien de ce qui est humain n’est naturel ». Ben si ! Désolé ! Peut-être que c'est ça, après tout, qu'ils ont derrière la tête, les "transhumanistes" de la Silicon Valley, qui sont en train de préparer l'avènement de "l'homme augmenté" ?

 

Jusqu'à plus ample informé, je reçois tout ce qui me vient de l'univers sonore de mes organes de perception sensorielle. A chacun d'en perfectionner l'usage s'il le peut. J'aime que la musique, aussi poussée que soit sa complexité technique,  ne devienne pas un pur concept : on observe à suffisance les dégâts du purement conceptuel dans les arts plastiques. J'aime que la musique n'oublie jamais qu'à l'origine, elle ne sort pas d'un pur esprit, mais du plaisir physique d'une expérience sensorielle. 

 

Non, tout n'est pas, dans l'homme, façonné par la culture : il y a dans l'homme un noyau de nature irréfragable. J’en veux percevoir un indice probant dans le fait que, si les révolutions dans le langage musical opérées par le 20ème siècle étaient exclusivement des faits de culture, l’oreille de monsieur tout le monde s’y serait habituée au fil du temps, tout comme elle s’est habituée aux "dissonances" du quatuor du même nom de Mozart, aux plus abstruses des Variations Diabelli, aux longueurs de Lohengrin et Parsifal, etc.

 

Or on est obligé de constater qu’un siècle après les innovations radicales de Schönberg, Berg et Webern, l’oreille de monsieur tout le monde est à peine moins rétive à supporter le résultat de leurs cogitations révolutionnaires. J'ai l'impression qu'il reste assez de nature dans l'humanité pour penser que celle-ci « résiste encore et toujours à l'envahisseur ».

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Si les musiques d’avant-garde du 20ème siècle étaient de même nature que celles, dans le passé, qui se sont fondues dans l’ensemble des styles précédents pour constituer ce qu’on désigne communément sous l’appellation extensive « Musique Classique », Renato, le ténor italien, sur son échafaudage à repeindre la façade, chanterait avec sa joie et son exubérance coutumières les aberrations dodécaphoniques de Schönberg et les autres ou, pire, de l’école de Darmstadt (Boulez, Stockhausen et toute la bande).

 

Darmstadt, vous savez, ce sont ces commissaires du peuple et autres staliniens qui n’avaient rien de plus pressé que d’ « organiser la totalité de l’espace sonore en dehors de toute subjectivité » (autrement dit d’éliminer de la musique jusqu’au souvenir de l’humain). Quelle terrible chose, quand on y réfléchit ! Une musique scientifique, quoi ! "Surtout ne me parlez pas de plaisir", nous dit toute la chimie sonore sortie du laboratoire de Pierre Boulez ! Pierre Boulez traîne le boulet de sa haine de la subjectivité - hormis de la sienne, c'est entendu.

 

Dans un monde de plus en plus déshumanisé, pas d'autre solution qu'une musique déshumanisée ! Les sciences cognitivo-comportementales dissèquent bien le cerveau pour y traquer les sièges des sentiments, des émotions ! Pourquoi le physico-chimisto-mathématicien Pierre Boulez ne pourrait-il prétendre plonger l'auditeur moderne dans les éprouvettes de la paillasse où il officie ? Eh bien non.

 

Que Renato, le ténor napolitain, se refuse encore « avec entêtement » (tonton Georges, « Le Cocu », mais c'est à propos du « port de la feuille de vigne ») à mémoriser et vocaliser l'aberration dodécaphonique, que l’oreille d’une telle masse de gens ordinaires, résolument non-scientifiques, freine des quatre fers et s’interdise obstinément de calquer le rythme de ses pas sur celui des grands innovateurs de la musique moderne, cela devrait au moins poser question aux plus lucides et aux moins doctrinaires d’entre eux. Je ne suis pas sûr que la question soit parvenue à leur conscience.

 

Et ce n'est pas faute d' « éducation », si une majorité de la population reste aujourd'hui imperméable aux théories modernes de la musique : qu'est-ce que les responsables de France Musique, de festivals "Présence" (Paris), de salles de concerts lui en ont fait bouffer, de la contemporaine, à la population ! En tranches, en pâtés, en sauce, en ragoût, à la broche ! La tactique est bien connue : pour que l'oreille du vulgum pecus s'habitue, il suffit de glisser une tranche de John Cage entre deux symphonies de Mozart ! Eh bien non, le gavage forcé, l'endoctrinement, le bourrage de crâne, ça ne suffit pas : on ne change pas comme ça les lois de la nature (tonalité, consonance, intervalles, harmonie ...).

 

Et ce n'est pas davantage en essayant d'instiller un sentiment de culpabilité dans cette population arrogamment qualifiée de retardataire qu'on y arrivera : quand un humain ordinaire, normalement constitué, écoute son sentiment profond à l'écoute des élucubrations de John Cage ou de Pierre Boulez, il se dit que non, là, impossible de s'y retrouver. 

 

Peut-être s'est-il passé dans la musique la même chose qu'en politique ? Vous savez bien, tous ces poissons rouges, dans leur bocal. Le public qui déserte les salles de concerts où l'on joue Luciano Berio, Takemitsu Toru, John Cage, André Boucourechliev, Pascal Dusapin, Elliott Carter, Georges Aperghis, Gilbert Amy, Jean Barraqué, Claude Ballif, Henri Dutilleux, Witold Lutoslawski, Philippe Manoury, Klaus Huber, György Kurtag, (je fais courte la liste des nuisances) ..., ce public n'a-t-il pas quelque ressemblance avec le public qui, les jours d'élections, vote avec les pieds en allant à la pêche, refusant de s'entendre chanter plus longtemps les vieilles rengaines, par des hommes politiques aux discours usés jusqu'à la corde ? N'y a-t-il pas là un autre exemple (inattendu) de fracture séparant le peuple des élites qui le gouvernent ?

 

Peut-être aussi ces compositeurs et la légion de leurs affidés sont-ils trop savants. Je leur dis simplement : rendez-nous la mélodie. Faites simple, soyez sympas : pensez à l'auditeur futur. Nous ne demandons pas grand-chose, finalement. Ne laissez pas une science musicale purement théorique, abstraite, voire déshumanisée, aussi avancée soit-elle, régner en despote totalitaire sur votre musique : réhumanisez vos sources d'inspiration. Destinez vos compositions à des auditeurs concrets, aux gens qui existent, qui ont des sens affûtés, qui ont envie d'éprouver du plaisir quand ils vont au concert. Rendez-nous le plaisir simple de la perception sensorielle des sons musicaux.

 

Donnez-nous envie de chanter votre musique. Est-ce demander l'impossible ?

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Fin (pour le moment)

 

samedi, 15 juin 2013

OBELIX ET LE PREJUGE NORMAL

 CECI EST UN POST-SCRIPTUM NORMAL.

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IL FAUT CONDAMNER OBELIX

 

Oui, il faut condamner Obélix. Rendez-vous compte : il est intolérant, il est xénophobe, il véhicule des stéréotypes. Il est sûrement homophobe, a force d'être normal. Aujourd'hui, il serait aussi islamophobe, ça fait bien dans le paysage des "phobies" de la modernité. Ben oui, Hergé était raciste, c'est bien connu, voyez Tintin au Congo.

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Le Congolais qui voulait faire judiciairement la peau à l'album africain de Tintin avait bien raison d'attaquer. On ne sait jamais, ça aurait pu lui rapporter gros. Les Juifs ont bien fait condamner la SNCF (soixante ans après !) en tant que responsable de convois de déportés. N'ont-ils pas droit, les Noirs, à leur tour, à quelque dividende substantiel ? Faut pas se gêner : la République déclarée coupable est tellement généreuse avec Bernard Tapie que tous les espoirs sont permis à ceux qui veulent empocher des dommages-intérêts, justifiés ou farcesques.

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 Avant de poursuivre, je précise que, selon moi, la série des Astérix a décliné de plus en plus vite après la mort de Goscinny en 1977, et la reprise par le seul Uderzo a fait atterrir nos Gaulois dans un marécage toujours plus niais. Je ne suis peut-être pas seul dans mon cas à constater cette niaiserie. Je crois bien que Le Combat des chefs est le dernier épisode sur lequel a travaillé le tellement fertile Goscinny (Dingodossiers, Le Petit Nicolas, Oumpah Pah, Lucky Luke, etc.).

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Si Goscinny et Uderzo s’étaient mis dans l’idée de mettre en scène la campagne puis le vote de la loi sur le mariage homosexuel, Obélix aurait sans doute été traité d’homophobe. Car il l'aurait sûrement prononcée, sa phrase fatidique : « Ils sont fous, ces ...» (je préfère m'autocensurer, on ne sait jamais).

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Et je n’ai pas trouvé mieux que notre tailleur de menhirs  pour synthétiser le message porté par la majorité silencieuse dans une formule choc, désormais célébrissime, y compris hors du petit monde des amateurs de Bande Dessinée. 

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Une petite phrase toute bête, qui commence obligatoirement par trois bande dessinée,humour,astérix,obélix,ils sont fous ces romainspetits mots, toujours les mêmes : « ILS SONT FOUS », obligatoirement suivie de la catégorie désignée à la vindicte populaire par l’épouvantable esprit de clocher qu’on peut voir répandu dans l’énorme panse de Français moyen du héros moustachu, parfois désigné comme « gros monstrueux » (Le Tour de Gaule), comme on sait : « … tombé dans la marmite de potion magique étant petit ». Il faut imaginer Obélix en béret et charentaises, la baguette sous le bras. Bon sang, mais c'est bien sûr : c'est Superdupont !

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La phrase fatidique que prononce rituellement le « gros monstrueux » s'accompagne d'un geste fatidique : l'index frappe la tempe, désignant l'état supposé lamentable de la substance grise logée derrière la paroi osseuse. De l'ordre, pour le moins, de la diarrhée cérébrale. Obélix est NORMAL. Guy Béart aurait-il pour autant chanté : « Obélix a dit la vérité, il faut donc l'exécuter » ?

 

J'espère que non.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

POST-POST-SCRIPTUM : J'aime beaucoup, dans certaines bandes dessinées, quand l'auteur glisse un minuscule détail que seule une lecture attentive permet de relever. Ainsi, dans Astérix aux Jeux Olympiques, voit-on page 29 deux fonctionnaires du "Bureau des inscriptions", dont l'un se réjouit de la décadence de Rome. Le petit détail se situe à l'arrière-plan, et consiste en un bas-relief montrant deux personnages en toge, la main posée sur la tête d'un taureau agenouillé.

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Les profils des deux compères, sont certes caricaturés, mais aisément reconnaissables et proches des originaux : Goscinny et Uderzo en personne. Le nom de chacun figure en "légende" du bas-relief, et des lettres grecques en phylactères sortent de leur bouche. Les noms sont ceux, évidemment, de Goscinny (ΓΟΣΚΙΝΝΥ) et Uderzo (ΥΔΕΡΖΟ).

 

Pour corser le tout, Goscinny dit, s’adressant à Uderzo : « Despote ! » (ΔΕΣΠΟΤΗΣ), tandis que celui-ci lui lance : « Tyran ! » (ΤΥΡΑΝΝΟΣ). Bon, c'est vrai que les deux mots grecs veulent d'abord dire « maître », et seulement ensuite « maître absolu », avec éventuellement le sens que nous leur avons donné, mais on ne va pas chipoter, hein !

 

Ce sont des petits plaisirs de gourmet qu'on a plaisir à partager : servez-vous, si par hasard vous n'étiez pas déjà avertis.

 

 

 

 

 

mardi, 11 septembre 2012

L'ART D'AGATHE DAVID

Pensée du jour : « Notre siècle est celui de la précision. Appuyée par la statistique. La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain ».

ALEXANDRE VIALATTE

 

 

 

 

DAVID 3.jpg

« Toute la Gaule est occupée par les Romains … Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. » ASTERIX FRONTISPICE.jpgAinsi commence tout album des aventures d’Astérix. Dans le monde de l’art, on observe de telles résistances. Qui consolent. Car il n’y a pas que des GWENAËL MORIN, cet "artiste" d'une grande subtilité esthétique, qui suspend au plafond des dizaines de traversins, chacun portant le prénom de celle qui y a posé la tête la nuit précédente. On acclame. 

 

 

Je veux dire qu’il n’y a pas que des gens qui ont des IDEES. Qu'on acclame parce qu'elles sont faites pour l'estrade et l'enthousiasme badaud. Bravo ! Très fort ! Chapeau l'artiste ! Il y a aussi des gens qui TRAVAILLENT. De leurs mains. Qui s’efforcent d’avancer dans la maîtrise technique de leur main, et de peaufiner l'aigu et l'énergique de leur oeil. DAVID 4.jpg

 

 

 

C’est le cas d’AGATHE DAVID. Ses outils ? Papier, crayons, stylos. On ne peut guère se contenter de moins. Être plus économe. Oh, ce n’est pas MICHEL-ANGE. Ci-contre, est-ce l'Oiseau Rock ? Ou le Simorgh de la mystique Conférence des oiseaux, de FARID UDDIN ATTAR ? Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de persan ? D'une miniature persane ?

 

 

Moi qui ai un peu fréquenté les poètes d’aujourd’hui, vous savez, ceux qui tirent à 300 exemplaires et qui chuchotent pieusement leurs petites messes basses en petits comités secrets de carbonari honteux dans des petits lieux à demi clandestins, je dirai qu'AGATHE DAVID œuvre quelque part à l’écart des chemins fréquentés, un peu à l’ombre. En tout cas pas sous les feux de l’actualité. Cela n’a pas empêché la revue Beaux-Arts de lui consacrer un espace il n’y a pas longtemps.

 

 

 

DAVID 7.jpgSes motifs ? Les traits d'écailles d'un reptile ou d'un poisson. Le trait des plumes d'un oiseau. Comme si les bestioles portaient sur le corps les tuiles du toit qui les protège des intempéries. Car il y a chez AGATHE DAVID une fascination pour l’effet de tuilage que produisent les peaux ou les plumes de ces animaux. Regardez ci-contre : ne dirait-on pas que les plumes et les couleurs pleuvent de l'animal ?

 

 

Alors pourquoi pas l’écorce de certains arbres ? Non, le végétal n’est pas l’animal. Mais on ne s'interdit rien. L’animal est mouvant. C’est ce mouvant-là qu’elle rend visible.

 

 

 

La figure du serpent, du poisson, du coquillage se découpe sur le blanc du papier avec une netteté de ciseau. Tout est tracé, avec vigueur et souplesse. La main qui pense le tableau est certainement féminine : il y a quelque chose de velouté, d’onctueux, jusqu'à du tendre, dans les enroulements, les infléchissements, les torsades.

 

DAVID 5.jpg 

 

La texture a de la transparence dans le moiré, la couche s’ajoute à la précédente sans la dissimuler, dans une sorte de mille-feuilles coloré qui fascine l’œil quand il s’approche au plus près. C’est certain, on est fort loin de ce qu’on appelle le « geste ». Ici, l’art est de patience et de précision. Peut-être en faudrait-il peu pour basculer dans l’obsessionnel, à la façon d’un REQUICHOT SPIRALES.jpgBERNARD REQUICHOT (ci-contre), mais non, on reste dans le concerté, dans le calculé. On est presque dans le japonais pour ce qui est de l'élaboration esthétique. Presque japonaise, en effet, la présence esthétique au monde.

 

 

 

Les spécialistes, quand ils examinent un tableau de JOACHIM PATINIR (1475-1524), s’étonnent de l’étroitesse de certains coups de pinceau, difficilement imaginable. C’est un minutieux à la recherche de l'infime. AGATHE DAVID a cette minutie, mais moins pour le détail cultivé pour lui-même que pour l’effet produit par la superposition transparente des couleurs.

 

DAVID 8 PSAUMES.jpg 

Ajoutons qu'elle s'est inspirée, pour élaborer ses figures, des Psaumes de David (avec quelques incursions dans Daniel, Ezéchiel et Isaïe). Je n'ai pas pensé à lui demander s'il y avait un lien avec son propre nom. Ce qui est certain, contrairement à ce qu'en dit bizarrement le galeriste en personne (« Vous comprenez, ce genre, ce n'est pas dans mes habitudes »), la mise en résonance du texte et de l'image fonctionne à merveille : ils dialoguent comme de vieilles connaissances.art,dessin,peinture,artiste,agathe david,alexandre vialatte,astérix,beaux arts

 

La taille et la calligraphie des citations sont assez sobres (neutres) pour ne porter aucun ombrage aux images, et vice-versa. Les citations elles-mêmes se réfèrent au règne animal : « Leur venin est semblable au venin du serpent, de la vipère sourde qui ferme ses oreilles » (selon la traduction du chanoine CRAMPON). « C'est toi qui as écrasé les têtes du Léviathan, et l'as donné en pâture aux peuples du désert ». L'animal est visiblement un ami de longue date, qu'AGATHE DAVID a eu le loisir d'observer de près. Sans que le végétal soit rayé du paysage (ci-contre, le volatile artichaut d'une "floraison").

 

On passe en revue, au gré des fragments, tout un bestiaire biblique, de la précision entomologique du papillon et de la sauterelle au lyrisme fantastique des créatures marines, en passant par le torturé du reptile et de la pieuvre, dans un dessin fouillé, libéré de l'exactitude académique.

DAVID 9.jpg 

L'ensemble des oeuvres présentées offre à contempler l'unité certaine de la conception, dans la simplicité apparente de la réalisation : leur complexité se révèle en aggravant l'attention portée. Que le regard se fasse distant ou centimétrique, il voit que tout est en place, dans une sorte d'ailleurs familier.

 

Respect. Et merci à XAVIER LEBLANC de me l'avoir fait connaître.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 28 avril 2012

MONTAIGNE ? UNE PREMIERE TRANCHE

MONTAIGNE – ESSAIS LIVRE I – Chapitre XXVI : De l’institution des enfans.

 

 

Bon, comme c’était promis, je suis bien obligé de tenir parole. MONTAIGNE, en voici la première tranche. Comme c’est une viande assez dense, il faut y aller à petite dose. Et puis, l’assaisonner. Aujourd’hui, vous aurez droit à un assaisonnement « spécial école France 21ème siècle ».

 

 

Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra ; qui, au son d’un tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se détourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paume ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.

 

 

Là, j’ai laissé l’orthographe telle quelle. En gros et pour résumer, MONTAIGNE propose d'abandonner le cancre à son sort : si, en toute chose, il préfère l'amusement aux choses sérieuses, qu'il aille au diable.

 

 

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LA TOUR OÙ MONTAIGNE AVAIT SA "LIBRAIRIE" 

 

J’aime beaucoup ce passage méconnu, que j’ai déjà cité ici (ce n’est pas dans Lagarde et Michard qu’on le trouverait). MONTAIGNE y va très fort, qui déclare sans sourciller que l’élève rétif à tout enseignement est un bon à rien, que le cancre absolu n’a rien à faire à l’école et qu’il serait absurde de faire quelque effort que ce soit pour lui apprendre quoi que ce soit. On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.

 

 

Espérons qu’« étrangle » est une boutade (l'auteur est prudent : "s'il est sans témoin" est délicieux). Quant au « pâtissier », MONTAIGNE ne pouvait certes prévoir que s’il nous fallait aujourd’hui orienter vers la profession tous les élèves incivilisables, il faudrait instaurer un « ordre des pâtissiers », chargé de faire respecter un strict « numerus clausus », sous peine d’avalanche pâtissière.

 

 

Jetons à présent un œil sur le paysage éducatif actuel, et sentons ce qu’il nous reste de cheveux se dresser sur nos têtes. Que voyons-nous ? Que penserait MONTAIGNE de ce qu'est devenue l'instruction publique ? Autrement posé : combien d'élèves actuels faudrait-il étrangler ?

 

 

Un système où – je crois que c’est LIONEL JOSPIN qui avait popularisé la formule – l’élève « est au centre du système », où l’on parle de « communauté éducative », où les enseignants sont sommés de « prendre en compte le projet de l’élève », où ils sont sommés de plaire à leur classe, où le cours commence par une négociation qui consiste à obtenir de la classe, d’une part le silence, d’autre part l’autorisation de lui faire cours, si elle le veut bien.

 

 

Où l’élève qui lance une craie sur l’enseignante et celui qui en traite une autre de « pute » peuvent attendre tranquillement que le conseil de discipline se réunisse, dans six mois, peut-être pour prendre éventuellement, après avis de toute la « communauté éducative », une sanction, assortie du sursis pour commencer.

 

 

 

Bref, appelons tout ça, si vous le voulez bien, « le voyage dans la lune ».

 

 

Et si l’on compare la façon dont un cours se passe dans les systèmes éducatifs européens à ce qu’on voit, par exemple, au Congo Brazzaville, en Chine ou au Japon (selon des témoignages directs), non seulement on comprend, mais on explique aussi de façon lumineuse pourquoi l’enseignement français fait lentement et inexorablement naufrage.

 

 

La France oublie, ce faisant, qu’elle a dû sa relative primauté parmi les nations, entre autres, à l’ambition éducative démesurée qu’elle a manifestée à travers les lois sur l’instruction obligatoire (1881-1882). Mais nul n'arrive à la cheville des réformateurs de tout poil pour ce qui est d'emballer et d'enrober le dit naufrage dans la rutilance somptueuse de discours sur les missions sacrées de l'école. Ah, pour ce qui est de l'enrobage dans le sucre des discours, ils sont forts. Tiens, un exemple. Vous savez comment, dans ce langage, il faut appeler un cancre ? « Un apprenant à apprentissage différé ». Je vous laisse savourer cette trouvaille extraordinaire.

 

 

 

Je ne vois pour eux qu'une issue : LE PAL. 

 

 

 

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On aura beau me bistourner dans tous les sens les boyaux de la tête, personne n’arrivera à me convaincre que l’élève est à l’école pour faire autre chose qu’apprendre (voir le chapitre « la crise de l’éducation » dans La Crise de la culture, d’HANNAH ARENDT, je vous épargne la digression, mais vous avez compris l'esprit). Qu'il soit souhaitable que le jeune s'épanouisse, rien de plus vrai, mais que cela doive se passer au sein de l'école, dans le cadre même de l'instruction publique, rien de plus scandaleusement faux.

 

 

Les philosophes « déconstructionnistes » auront beau déconstruire le principe d’autorité, sans lequel il n'est pas d'éducation possible ou envisageable, le juger historiquement arbitraire, psychologiquement abusif, sociologiquement intolérable … « et moralement indéfendable » (Le Tour de Gaule d’Astérix, p. 21, citons nos sources), ils n’empêcheront pas l’autorité, une fois qu’elle aura été définitivement mise hors d’état de nuire au sein de l’école, de régner plus despotiquement, plus tyranniquement à l’extérieur, dans la société, partout. Une fois sorti de l'enceinte scolaire, le jeune aura à faire face à la tyrannie du « principe de réalité », et il est facile de prédire que le contact sera rude.

 

 

En France, les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, ont sciemment instrumentalisé les doctrines égalitaristes d’idéologues fanatiques (l’élève est l’égal du maître, d’ailleurs, il n’y a plus de « maîtres », l'élève doit construire lui-même son propre « parcours d’apprentissage », et autres « fariboles sidérales » (excellent et méconnu album de BD d'ALIAS, alias CLAUDE LACROIX) et sidérantes, comme « il faut apprendre à apprendre », il faut donner la priorité aux méthodes sur les contenus, etc.).

 

 

Et puis surtout, depuis 1975 en particulier, les gouvernements n’ont pas cessé de réformer, de réformer la réforme précédente, de réformer au carré et de réformer au cube, au point qu’aujourd’hui, plus personne ne sait par quel bout prendre l'animal monstrueux qu'est devenu le système éducatif français. Et certains vertueux font mine de s’étonner que le classement de la France (puisqu’on raffole des classements) régresse d’année en année, au plan international.

 

 

La RGPP (alias Révision Générale des Politiques Publiques, euphémisme alambiqué, masque et faux nez de la hache chargée de tailler en pièces ce qui s'appelait la Fonction Publique d'Etat, police, armée, enseignement, etc.) de NICOLAS SARKOZY (60.000 postes non renouvelés après départ en retraite depuis 2007) n’est pas négligeable, dans le processus, mais elle n’est que la dernière paire de banderilles allègrement plantée dans l’animal monstrueux gravement blessé, qui se démène de plus en plus faiblement face à ses multiples matadors, et qui avait pour nom « Instruction Publique ». « Requiescat in pace ».

 

 

Quoi ? Mais oui, je le sais, que récriminer comme ça est totalement vain. En plus, ça fait ringard, réactionnaire, et tout et tout. Moi, je dis que c’est moins réactionnaire que conservateur. Au vrai sens du mot « conservateur », comme on est conservateur de bibliothèque, de musée, des eaux et forêts ou des hypothèques. Ça s’appelle : conserver pour éviter que l’essentiel ne meure.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Vous avez aussi compris que MONTAIGNE n’était qu’un prétexte. Promis, demain, ce sera plus frivole.

 

 


 

mercredi, 21 décembre 2011

B. D. DANS L'EAU: MAURICE TILLIEUX

Attention, ce billet ne s’adresse qu’à des amateurs. Des vrais. C’est de BANDE DESSINEE qu’il s’agit. La Bande Dessinée, c’est pour moi comme la potion magique pour Obélix : je suis tombé dedans quand j’étais petit. Trois hebdomadaires se disputaient ce qu’on n’appelait pas encore le « marché » : Tintin, Spirou, et plus tard, Pilote, avec son « pilotorama » central.

 

 

Vous avez évidemment compris le titre : B. D. dans l'eau ? Mais parce que ça fait des BULLES, voyons !  

 

J’achetais scrupuleusement mon « hebdomadaire illustré » au magasin de journaux de la place Croix-Paquet. J'achetais les albums chez le monsieur du péristyle de l'Opéra. S’il y en avait 150 publiés dans l'année, c’était le maximum. Aujourd’hui, la BD a changé de planète : 1.500 albums par an. A l’époque, l’amateur pouvait acheter TOUTE la production.

 

 

Ceux qui ont fréquenté les WC du 7, quai Lassagne, au fond de l’étroit  couloir à droite, la porte en face de la chaudière, se souviennent qu’il valait mieux, en cas de besoin, passer avant quelqu’un, car pour passer après, ça risquait de mal se passer, vu la hauteur de la pile des Tintin qui s’élevait sur la petite table contre la fenêtre. Je salue les très rares privilégiés qui ont connu cet auguste lieu.

 

 

Et vous pouviez toujours protester. On savait quand on entrait, personne n’aurait pu prévoir quand on sortirait. Il était donc prudent d’anticiper. Au risque de faire patienter le suivant au-delà du raisonnable. Il ne faut jamais être le suivant. JACQUES BREL nous a suffisamment prévenus.    

 

 

J’étais fasciné par Timour, moins par Le Chevalier blanc, Monsieur Tric ou Prudence Petitpas. Mais je ne perdais aucune « histoire de l’oncle Paul ». A l’époque où le « jeu des mille francs » sélectionnait ses candidats à coups d’enveloppes qu’on trouvait en résolvant une énigme, j’eus mon heure de gloire à la table familiale en répondant du tac au tac à une question de ROGER LANZAC : « A quoi devait servir le fardier de CUGNOT ? ». Cette gloire fut aussi imméritée qu’éphémère : j’avais lu la réponse dans une « histoire de l’oncle Paul ». Ah, vous pensiez que je vous la donnerais, la réponse. Eh bien, détrompez-vous. Ça se mérite.

 

 

Je pourrais parler des aventures de Blake et Mortimer, ou d’Alix et Enak. Pour Tintin et Milou, Spirou et Fantasio, Astérix et Obélix, il y a trop de monde sur le créneau. Et c’est bien connu, je n’aime pas Lafoule. Sébastien Lafoule. Vous connaissez sûrement : « Etourdie, désemparée, je reste là, Quand soudain, je me retourne, il se recule, Et Lafoule vient se jeter entre mes bras » (je cite de mémoire, pardon pour les approximations). Je ne peux pas blairer Lafoule.

 

 

Je vais parler de Gil Jourdan. Le héros du grand MAURICE TILLIEUX. Je sais, en ces temps de féminisme affûté, triomphant et moderne, ce genre de personnage est complètement racorni, si ce n’est carbonisé. Il y eut, dans le temps, le « Virginien ». Tout le monde a oublié ce héros de OWEN WISTER, qui fut pourtant le prototype du cow boy blanc, blond, aux yeux bleus, sans peur et sans reproche, et toujours propre sur lui.

 

 

Les versions actuelles du Virginien s’appellent Alpha (version CIA, dont les trois premiers albums sont une petite merveille de scénario), Largo Winch (version « le milliardaire justicier », une variante de « j’ai même un ami juif, le problème c’est qu’il est très riche ») ou Larry B. Max (version « redresseur de torts fiscaux », à qui le téléphone de charme de Gloria Paradise coûte des fortunes). Le blanc blond aux yeux bleus se porte encore très bien.

 

 

Gil Jourdan n’est pas un Virginien, c’est un licencié en droit. Il n’a pas froid aux yeux, son costume et son brushing sont toujours impeccables, et il survit à tout. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher l’intérêt : plus stéréotypé, tu meurs. L’intérêt, je le vois d’abord dans les bagnoles, et les diverses mésaventures dans lesquelles MAURICE TILLIEUX les plonge, et parfois au sens propre.

 

 

A tout seigneur tout honneur, la Facel Vega de La Voiture immergée. Il y en avait une qu’on trouvait souvent garée sur le quai Lassagne. Une gueule de fauve à la gueule ouverte, qu’on retrouve dans L’Ouragan de feu, de JACQUES MARTIN, dans le camp des méchants, mais je parlerai des « Lefranc » une autre fois.

 

 

Il y a la Dauphine des Cargos du crépuscule. Il y a la Dino (Ferrari) de Carats en vrac, et surtout l’hallucinante course à laquelle les deux malfrats et le héros se livrent sur les toits des immeubles parisiens, et qui finit dans le monte-charge de l’immeuble en face. Il y a le magnifique accident du Gant à trois doigts, avec Crouton et Libellule en places arrière et en responsables du crash. Enfin bref, MAURICE TILLIEUX est un peu dingue de bagnoles. Mais il n’y a pas que ça.

 

 

Il y a aussi les scénarios. Par exemple, je ne sais pas comment TILLIEUX a pu imaginer le meurtre que voici. L’arme du crime ? Des puces. Vous simulez des travaux sur une conduite de gaz, sur le trottoir. Vous introduisez les puces dans la maison, après vous être assuré que la victime porte un pull en synthétique. Vous actionnez le gaz. La victime, attaquée par les puces, veut enlever son pull. L’électricité statique fait tout péter. Bon, c’est vrai, je trouve aussi que c’est tiré par les cheveux.

 

 

Qu’on se le dise, TILLIEUX aime bien tirer ces cheveux-là. Dans Les Cargos du crépuscule, il imagine un médecin qui greffe sur un malfrat emprisonné des muscles de sauterelles géantes, qui permettent son évasion spectaculaire. Dans Pâtée explosive, son savant fou a inventé un rayon qui transforme en chaleur et lumière celui qui a mangé de sa nourriture spéciale. Des horreurs !

 

 

Et puis, il y a des lieux formidables. Dans La Voiture immergée, c’est la Tour du Prieur, tout au bout du Pas-du-Malin (huit kilomètres : « Tombez pas en panne », dit le gendarme ; ben si, ils tombent justement en panne). Dans Les Cargos…, déjà cité, il y a ce cimetière de bateaux plus glauque et lugubre qu’au naturel. Dans Surboum pour quatre roues, ce sont les Causses et la rivière transformée en torrent, en bas dans la vallée. Et ce bagne sans barbelés, au milieu du désert de Xique-Xique ! Grandiose. Et cette improbable « abbaye des moines rouges » ! On pourrait dire comme Superdupont à propos des pâtes françaises : « 98 % : rien que du bon ; 2 % : sel ».

 

 

Bref, MAURICE TILLIEUX soigne ses décors, s’il est parfois un peu léger sur le scénario. On ne croit pas deux minutes à celui du Chinois à deux roues (le héros en maillot de corps dans l’Himalaya), mais les effets se succèdent sans mal, et on suit.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Suite et fin demain.

 

 

 

 

dimanche, 06 novembre 2011

LYON, BIENNALE, BONBONS, CHOCOLATS

« UNE TERRIBLE BEAUTÉ EST NÉE » : un catalogue à vous faire penser contre votre gré (« Nous afons les moyens de fous vaire benzer ! »).

 

 

Comment regarder une œuvre de ce qu’on appelle aujourd’hui « art contemporain » ? Quand on parle de « musique contemporaine », c’est souvent pour parler de stridences, de concert de casseroles et autres gentillesses. Il y a de ça avec l’« art contemporain ». S’il est vrai que l’art exprime quelque chose du monde tel qu’il va, alors le monde est dans un triste état.

 

 

C’est vrai qu’en bien des occasions, j’en ai vu, des gribouillons, des morceaux, des objets, des monceaux de morceaux d’objets, les uns sur les autres, les uns dans les autres, des pneus, des ficelles, de vieilles portes vermoulues : on a parfois l’impression que l’art contemporain, c’est l’art du déchet. Faut-il en conclure que nous vivons dans le monde du déchet ?

 

 

Eh bien ça tombe bien : tout porte à croire que c’est le cas, que nous y sommes, dans le déchet. Ça y est, mes frères, nous sommes arrivés chez nous, à destination, dans la poubelle. Ça a pris du temps, mais « A coeur vaillant rien d'impossible ». Il n’y a aucune raison pour que l’art échappe au sort commun de l’humanité prochaine, et ne soit pas à son tour, comme tout le monde, tympanisé et jeté au rebut.

 

 

 

Il paraît que le ridicule ne tue plus. Alors faisons l'hypothèse que, si ce qui est mort ne saurait plus sombrer dans le ridicule, dans un monde devenu ridicule, l'art ne peut prétendre rester vivant. Simple logique. 

 

 

Alors, dans ces conditions, comment regarder cette Biennale ? J’avoue que je ne sais pas répondre à cette question. Mais pour en parler, je sais à qui il faut s’adresser : au directeur du musée voué à l’art contemporain en personne : THIERRY RASPAIL.

 

 

Attention, je ne dirai rien de la Biennale en elle-même. Courageux, mais pas téméraire, je n’ai pas accompli la visite. Je ne sais pas, peut-être un découragement préventif ? Un accablement prémonitoire ? Un abattement avant-coureur ? Mais je dirai quelque chose de quelque chose qui est dit de la Biennale. J’espère que vous suivez.

 

 

Pour savoir ce qui est dit de l’exposition, je me suis laissé guider par le magnifique catalogue (32 euros). C’est vrai que, vu de l’extérieur, c’est un bel objet. Pour l’instant, je ne me prononce pas sur l’intérieur. Je lis en particulier ce que le directeur du M. A. C. en dit dans son propos introductif. J’aurais appelé ça « préface » si THIERRY RASPAIL avait placé son propos en tête d’ouvrage.  

 

 

Autant être prévenu avant d’entrer dans le catalogue de cette dixième Biennale : monsieur THIERRY RASPAIL aime l’apocope, vous savez, cette figure de style des paresseux ou des snobs qui, pour dire « art contemporain », se contentent de « contempo ». On ne va pas faire l’inventaire de l’apocope courante, on n’en finirait pas, vélo, ciné, et la flopée de toutes les autres.

 

 

Bref, je ne sais pas si THIERRY RASPAIL fait son ciné, ni s’il a un petit vélo qui lui trotte dans la tête, mais il aime l’apocope. Surtout s’agissant du mot « exposition ». Je l’en félicite. Cela donne « expo ». C’est tout à fait seyant. Ça va très bien à son teint. Quand il prononce « exposition » en entier, on se demande si ça ne lui a pas écorché la bouche.

 

 

Monsieur THIERRY RASPAIL, par ailleurs, a travaillé, qu’on se le dise. Et il le fait savoir, je dirai comment. Mais comme il est homme de précaution, il prend une précaution. Cela se passe au début de son laïus.  

 

 

Modestement, il a laissé l’art et les artistes précéder et annoncer le dit laïus, qui commence en page 20, pour s’achever page 24. Mais comme ce sont, comme on dit au scrabble, des « pages compte double », on va compter 10 pages. Desquelles il faut retrancher une et demie, consacrée aux augustes références qui lui servent d’appui, de contrefort et, pour mieux dire, de réconfort et de caution solidaire. 

 

 

Quarante et une références, pas une de moins. Et précises, avec ça : figurent en effet toutes les informations (nom, titre d’ouvrage, année, page) que réclame dûment une méthodologie universitaire en ordre de marche. Aucun nom, aucune citation ne sont laissés à eux-mêmes : toutes les bêtes sont bien attachées à leur anneau par un licou solide, et ne risquent pas de divaguer dans le pré du voisin.

 

 

THIERRY RASPAIL ne manque pas de jugeote : sentant venir l’objection, il la prévient habilement au tout début de son propos : « Y a-t-il seulement un sens à tout cela ? Ou pas ? ». Notez que, s’il y a contestation du sens, celle-ci est contenue (à tous les sens du mot) dans la sécheresse de ce « Ou pas ? » comminatoire et dédaigneux : on comprend ce que THIERRY RASPAIL en a déjà fait, de la critique. Comme si le mot d’ordre était : « Faites toujours quelque chose ;  pour le sens, on verra après, éventuellement ». On est prévenu.

 

 

Le propos est peut-être structuré, en tout cas tout est fait pour en donner l’impression, ponctué qu’il est par ce qui se présente comme têtes de chapitres, synthèse, quintessence : « multiples étendues, débuter, broder, intrigue, régime, l’art-le monde, récit, vérité, lignes de démarcation, beauté-l’expo, poésie, anthropologie, perplexité, enargeia, livre ». Rien qu'avec ça, on peut mettre en route la machine à réfléchir.

 

 

On est d’autant plus impressionné, après ce tracé des intentions, par le nom et le nombre des anges tutélaires appelés à la rescousse. Ce ne sont pas moins de soixante-seize noms plus ou moins prestigieux, dont l’autorité incontestable est censée donner à toute l’entreprise sa justification pleine et entière, en même temps qu’ils sont la preuve que THIERRY RASPAIL n’est pas le premier venu, parce que, s'il ne dit pas qu'il a tout lu, il le laisse entendre. Les voici, inchangés (nom, ou prénom + nom), mais remis dans l’ordre alphabétique :

 

aby warburg

gustav metzger

montaigne

alain roger

hannah arendt

musil

antonio pinelli

hans ulrich obrist

pächt

aristote

hans-ulrich gumbrecht

patrick chamoiseau

arjun appadurai

hayden white

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Rien n’est laissé au hasard, comme on voit. On est impressionné. Pas le plus petit interstice philosophique, littéraire ou esthétique n’est laissé vacant. Tout le champ de la pensée a été couvert. Le verre du cahier des charges est rempli plus haut que le bord. L'appareil digestif de THIERRY RASPAIL a quelque chose à voir avec celui de l'autruche.

 

 

TOUT, dans cette Biennale, qu’on se le dise, a été PENSÉ.

 

 

Un esprit chagrin pourrait cependant se dire, au vu de cet étalage de références, que l’avocat argumente en raison inverse de la consistance de sa matière. Plus le vide est palpable et compact (ce qui veut dire : plus l'accusé est difficile à défendre), plus il est tenté de suivre la voie ouverte par PHILIPPE SOLLERS. Il y a là de l’inversement proportionnel.

 

 

Grand admirateur d’estrades, dans son jeune temps, de bateleurs et de  camelots vendant brosses à dents miracles, « éventre-tomates » et « écorche-poulets », PHILIPPE SOLLERS, en effet, est devenu le maître à penser dans l’art de l’esbroufe culturelle.

 

 

 

Aux puces de Saint-Ouen, on l'appelle le « Sultan de la Sublime Porte-Ouverte », vu l'aisance avec laquelle il enfonce les dites "portes ouvertes" quand il anime les journées du même nom au supermarché de Oinville-sur-Montcient (78), le samedi.

 

 

Son truc, à PHILIPPE SOLLERS ? Rabouter, quel que soit le sujet, les bribes de limaille (c'est la tactique de l'aimant) éparpillées de ses lectures, de ses souvenirs et de ses conversations, et en fleurir le flux qui jaillit de sa bouche, avec l’aisance et la brillance d’encaustique que donne une très longue fréquentation du salon parisien.

 

 

Comme par miracle, les bribes raboutées, grâce au savoir-faire du vieux "camelot bavard" (YVES MONTAND, Les Grands boulevards), deviennent fluides.  Ça en jette. Au moins aux yeux des gogos avachis dans leur fauteuil face aux fulgurances de pacotille qui leur parviennent du plateau de télévision.

 

 

L’impression produite, quand on ne l’a jamais vu faire son numéro, peut être saisissante. Il marie à la vitesse de la lumière une porcelaine peu connue de la dynastie Ming et un repose-tête Bambara, un Traité des trois imposteurs et quelques-uns des Cantos d’Ezra Pound, tel crâne surmodelé de Papouasie et la légende de Harald à la dent bleue. Allez, encore une lichette de marquis de SADE, une pincée de VIVANT-DENON, pour la route.

 

 

PHILIPPE SOLLERS vous fait faire, à volonté, un Tour du Monde en douze minutes montre en main. Vous êtes déjà terrassé pour le compte, et vos poumons demandent de l’air. C’est sûr : cet homme a de la mémoire, malgré cet air de vieille mère maquerelle qui lui vient avec l'âge et la coupe de cheveux.

 

 

La préface de THIERRY RASPAIL au catalogue de la Biennale, c’est un peu ça : vous êtes assailli par la diversité des « savoirs mobilisés », comme disent les pédagoguenards (à moins que ce ne soient les pédagoguenots), principalement dans le domaine de l’art, comme de juste. Pas une seule des innombrables problématiques artistiques de notre monde n’est oubliée.

 

 

Il est sûrement tout à fait important de préciser la perspective dans laquelle a été conçue et mise en œuvre « l’expo », mais si l’on me demande mon avis, il est simple, le voici : « bourratif », « indigeste ». Je finis par me demander à quoi ça rime, de convoquer théoriciens et philosophes en masse. Si, je vois bien qu’il y a quelque chose à justifier. Qui se sent morveux, qu'il se mouche. Voilà que je me mets à faire comme Sancho Pança, qui parlait par proverbes.

 

 

Mais je me demande aussi si on ne se retrouve pas un peu dans Astérix et les Normands, quand l’un de ces derniers assène des coups de massue sur la tête d’un collègue qui s'enfonce peu à peu dans la neige, et lui demande : « Alors ? – Rien. Continue. Pour le moment, j’ai toujours plus de mal que de peur ».

 

 

A ceci près que j’en retire vaguement l’impression que tout ça sert à la fois à faire mal ET à faire peur. Mal, parce que THIERRY RASPAIL vous enfonce dans l’ignorance crasse où vous êtes de tout ce que le bien nommé « milieu » voudrait, par la prolifération des références savantes,  faire prendre pour la continuation de « l’histoire de l’art ».

 

 

Peur, à cause de tout ce qu’il va me falloir apprendre avant de passer l’examen pour savoir si je suis autorisé à visiter « l’expo » sans pour autant passer pour un « plouc ». THIERRY RASPAIL voudrait bien me renvoyer sur les bancs du lycée, et ça, il faut qu’il sache que j’ai passé l’âge.

 

 

Je retire de cette préface au catalogue une sorte de confirmation d’un pressentiment que je traîne depuis déjà un certain temps. Je me dis que le « milieu » de l’art contemporain en général, et THIERRY RASPAIL en particulier, pratique volontiers l’intimidation.

 

 

Je ne me demande même pas s’il n’y a pas dans tout ça, tout simplement, du FOUTAGE DE GUEULE. Ça, au moins, je le savais déjà. Mais je me pose la question : est-ce qu’on ne chercherait pas, par l’avalanche de références savantes qu’on fait pleuvoir sur moi, par avance, à me CLOUER LE BEC ?

 

 

Finalement, cet étalage de confiture culturelle de haut parage a quelque chose à voir avec l’arrogance et la prétention. Par association d’idées, cela me fait penser au bocal dans lequel évoluent les « gros poissons » de ce monde cynique, qui dissertent à satiété de la façon de couper les cheveux, et en combien de tronçons c'est le plus recommandé, bien protégés du « vulgum pecus » qui gratte la terre de sa basse-cour à la recherche de quelque chose qui le nourrira … vraiment.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.