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vendredi, 23 septembre 2016

DES NOUVELLES DE L'ARCON

Rouvrant par hasard un catalogue d’exposition, je suis tombé sur quelques perles qui, me remettant en présence des trouvailles de quelques artistes contemporains (je veux désigner par là tous ceux qui ont travaillé à l'émergence et au triomphe de l'ARCON, depuis la foutaise inaugurale de Marcel Duchamp et de son postulat : « Tout ce que l'artiste désigne comme étant de l'art est de l'art », postulat qui repose sur cet autre, tout aussi niais : « Tout homme qui se déclare artiste est un artiste »), m’ont fait retrouver toutes palpitantes les raisons qui m’ont découragé d’accorder mon suffrage au grouillement d’innovations innovantes qui ne cesse d’assaillir la modernité des preuves de son interminable agonie, dont l’enthousiasme entraîne l’humanité dans l’infinité de ses impasses.

L’exposition en question est, en alternance avec la Biennale de la danse, une des manifestations « de prestige » que la ville de Lyon s’enorgueillit d’organiser. L’une des dernières expositions d’art du dernier 20ème siècle que j’ai eu la faiblesse de visiter s’appelait « Biennale d’art contemporain de Lyon », dont un certain Thierry Raspail dirige les destinées depuis la création du MAC, logé dans le dernier pavillon survivant de l’ancien Palais de la Foire, qui fait face à la roseraie du parc de la Tête d’or, intégralement remodelé de l’intérieur par un architecte paraît-il dûment diplômé.

MELGAARD.jpgMais la Biennale de l’an 2000 (« Partage d’exotismes », avec un design par je ne sais qui sur la couverture, visez l'objet ci-contre, ça swingue), celle dont je parle, s’exposait sous les poutres de béton de la Halle Tony Garnier, désormais promue au rang de salle de spectacle grand public (Britney Spears, avec ses cohortes de préadolescentes fanatiquement érotisées, …). Honnêtement, il ne me reste pas grand-chose de l’événement (si on peut le nommer ainsi). Il aura fallu le hasard d’un désordre commis par la main d’un petit d'homme pour me remettre en mémoire ce temps des obscénités, qui est devenu le quotidien du spectacle imposé par (ce qu'il faut bien appeler) notre monde à l’œil de l’homme normal, ce survivant.

Parmi les perles dont je parlais, un diamant brille de tous ses feux. La photo de l’œuvre dont il s’agit figure en page 16 du volume II du catalogue célébrant l’événement. C’est celle (« l’œuvre ») d’un nommé Bjarne Melgaard. Elle est intitulée (en français) « Sperme sur la tombe de Paul Gauguin » (en estropiant au passage le nom de Gauguin), et date de 1998.

MELGAARD BJ.jpg

Mais cette œuvre (si l'on peut dire), si pleine de sens par sa propre pesanteur sémantique, voire séminale, ne serait rien sans le commentaire (en français) qui la commente, avec le réjouissant lyrisme boursouflé du nouvel académisme triomphant. Le baratin que voici illustre à merveille la substitution de la création purement verbale à la technique du métier d'artiste, et l'imposture sur laquelle est assise la création "artistique" contemporaine.

« Le trait insistant de Sperme sur la tombe de Paul Gauguin [sic !] se redouble en cherchant la forme dans des dessins très spontanées [sic authentique !] qui ne renient pas leur allégeance à Munch. Peu importe que ce Nordique qui a longtemps vécu dans l’hémisphère Sud ait joint l’acte à la parole. Tout est dit avec le sacrilège qui libère la semence de la fécondité. Splendide incarnation d’un mythe fondateur ». Libérer la semence de la fécondité ! En voilà un Graal ! Cela veut dire : "vive la masturbation ! vive la stérilité !". « Viva la muerte ! » criaient les escadrons de Franco. Masturbons-nous, c'est le plaisir des dieux ! N'ayons pas de descendance ! Vivement la "post-humanité" : non la "réalité augmentée", dont on nous rebat les oreilles à coups de "pokémon go", mais l'humanité diminuée.

C'est pas beau, ça ? Je jure que je n’ai rien changé au texte, ni une virgule, ni une faute d’orthographe ! Les laïus (pompeusement appelés "notices rédactionnelles") « sont le résultat d'un travail collectif faisant intervenir Marc Augé, M. Convert, Pierre-Alain Four, Alain Girard, Philippe Grand, Hélène Joubert, Anish Kapoor (déjà !), Noah Lurang, Jean-Hubert Martin, Gérald Minkoff, Jean-Christophe Neidhardt, PhiliPeltier, Thierry Raspail (the boss !), Carlo Severi ». Ils se sont mis à tout ça pour pondre leurs sentences définitives.

J’espère que le lecteur de ce billet appréciera la teneur métaphysique du propos, dont les auteurs tiennent à insister sur la liberté nouvellement acquise par le mâle moderne, enfin libéré du fléau asservissant d’avoir à engendrer un être nouveau quand il éjacule, et en allant répandre, à des fins "esthétiques", sa semence dans les cimetières. L'obscur branleur Bjarne Melgaard prenant l'avion pour les Marquises, trouvant dans son imagination la force d'une érection pour aller se masturber (on note que l'homme est gaucher) sur la tombe d'un peintre célébrissime, voilà bien un spectacle auquel je ne regrette aucunement d'avoir échappé.

Je ne sais pas quelles lunettes ornaient le nez (ou ce qu'ils avaient bu ou fumé) des auteurs de la formule : « Splendide incarnation d'un mythe fondateur ». Moi j'appelle ça vouloir engrosser des squelettes.

C'est l’image que l’artiste se fait de l'avenir de son métier et de celui de l’humanité. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 28 octobre 2014

UN « CRÉTIN » PARLE AUX « CRÉTINS »

J’en étais aux caprices des Puissants, hors de prix pour le « vulgum pecus », cela va de soi, car ils ont tellement de moyens qu'ils peuvent TOUT se permettre, et même n'importe quoi. Ils ne s'en privent pas. L'argent, c'est comme les populations, quand on ne sait plus quoi en faire, on le jette (par les fenêtres, à la mer, ...). Sur la place Vendôme, à Paris, cela donne une « œuvre » de Paul McCarthy, cyniquement intitulée « Tree », dont la forme lui a été inspirée par un ustensile en usage (paraît-il, je répète ce que j'ai entendu, moi je suis pour les méthodes naturelles) chez les amateurs d'artifices sodomiques.

 

De nos jours, tout l'égout est dans la nature, d'où sans doute les préoccupations écologiques. Après tout, peut-être vaut-il mieux que l'objet soit prévu pour, car on retrouve aux urgences hospitalières des gens qui se sont introduit une patate et qui sont alors bien embêtés (authentique et de source sûre, bien sûr, la suite est chirurgicale).

CRETINS MARDI 21 OCT 2014.jpg

Mais en dehors des très riches, dont la fortune leur permet de satisfaire leurs caprices les plus coûteux, et si possible les plus arrogants, méprisants et insolents à l’égard du pauvre monde, une autre catégorie de personnes met de l’huile dans les rouages de la machine à produire de l’art à usage de monstration collective : ce sont les décideurs. Ça fait du monde.

 

Le décideur est une espèce en soi : c'est elle qui détient un monopole, qui est un privilège accordé démocratiquement à certains individus depuis que nous sommes en République : le monopole de la SIGNATURE. Le décideur est d'abord celui qui signe, et qui par là assume une responsabilité. Qu'il soit massif ou minuscule, un coffre-fort nécessite une clé pour consentir à s'ouvrir.

 

Le monde administratif étant ce qu'il est, du chef de bureau au Président de la République, la SIGNATURE est cette clé pour ouvrir le coffre. Alors c'est sûr, le privilège de la signature, il y en a pour boire et pour manger, du plus infinitésimal émargement du chef du service incendie qui vient de viser et d'avaliser le tour de garde du week end, jusqu'au chef qui supervise le chef qui supervise le chef etc ...

 

Du plus anecdotique au plus notable, le signeur, signateur, signataire, seigneur de décisions foisonne. On peut même dire qu'il pullule. Peut-être même prolifère-t-il, allez savoir, en cas de pépin, ça peut servir pour les assurances ou devant le tribunal : qui est responsable ? Dit autrement : qui décide d'installer un "plug anal" en pleine Place Vendôme ? Qu'on sache contre quel gros responsable porter plainte pour « pretium doloris » (ben oui, ça fait mal, dans ces dimensions).

 

Car ça finit par faire des sommes ! Pour la ville de Lyon, le budget alloué au fonctionnement seul de la culture pour l’année 2014 était de 113 millions d’euros (source : site municipal). Ce qui permet à l’amateur de Modernité de goûter par exemple, au Musée d’Art Contemporain, l’œuvre iconolâtre et bédélâtre d’Erro, présenté anonymement par monsieur Thierry Raspail (qui dirige l’institution) comme « le premier storyteller de l’histoire de l’art ». Je ne veux pas savoir qui est le signataire en dernier ressort de cette chose. « Erro humanum est. Perseverare diabolicum », je ne sors pas de là.

 

Il est vrai que, vivant à l’époque de la production industrielle du boudin storytellé et déféqué avec constance et régularité par d’innombrables médias fournis par d’innombrables officines de « communication », nul ne saurait se passer de connaître et d’apprécier les produits de la maison Erro, directement sortis des chaînes de son usine prémonitoire : directement de l'état solide du Réel à l'état gazeux du Virtuel (on appelle ça "sublimation"). Il paraît que ça raconte le passage de l'Âge Archéologique à l'Âge Moderne. Passons.

 

Il reste que Gérard Colomb (maire), Georges Képénékian (1er adjoint, Culture) et Thierry Raspail (directeur du MAC) illustrent à merveille l’organisation de la chaîne des décisions qui déboucheront plus tard sur la fabrication d’un paysage culturel auquel le spectateur futur est sommé d'adhérer (voir le superbe squelette en acier du « Musée des Confluences »). Ils sont parmi ceux qui vous disent ce qu’il faut avoir vu. Et voir le Musée des Confluences, on ne peut pas faire autrement. On peut dire qu'il s'impose à vous. 

 

Les trois décideurs ci-dessus nommés vous imposent aussi comment le voir : ils ont signé la construction des bâtiments, l'aménagement des espaces, les cheminements, les perspectives et les points de vue, etc. Le Signataire de décision fabrique le cadre de votre existence. Il vous l'inflige. Il vous le fait subir. Et prière d'applaudir : il a tôt fait de vous renvoyer aux élections suivantes si vous n'êtes pas content. Pour la démocratie, vous repasserez dans six ans. Quand je dis "signé", je ne parle bien sûr que de la commande, des autorisations, etc. 

 

Ceux qui sont allés voir il y a quelque temps les « outre-noirs » de monsieur Soulages au Palais des Beaux-Arts de Lyon, qu’ils le veuillent ou non, ont consommé de telles décisions de tels responsables et signataires des dites décisions. Comme les Romains au Cirque, ils en redemandent. Et le grand seigneur qui règne sur ses terres jette sa décision au bon peuple comme la fermière jette son grain à la volaille. Eh oui ! C’est qu’elle vote, la volaille ! Mais si peu, dans le fond !

 

Si l’on remonte le sillage laissé par les décideurs en matière culturelle, on trouve, entre autres, monsieur Chirac offrant le Pont-Neuf à monsieur Christo pour qu’il en fasse un paquet-cadeau éphémère destiné aux Parisiens (on appelle ça un « événement ») ; on trouve monsieur Aillagon déroulant sous les pas de monsieur Jeff Koons (puis de monsieur Takeshi Murakami) les tapis rouges du château de Versailles  pour qu’il y dépose des objets assez furieusement « flashy » pour qu’on entende la puissante détonation produite par le contraste avec ces lieux chargés de leur histoire comme un âne de son fardeau. Plus la déflagration est forte, plus le commanditaire est satisfait. Il faut le comprendre : il a l'impression de faire l'histoire. Sarkozy a montré qu'on peut même en faire une stratégie politique.

 

C'est sans doute ce que le directeur de Versailles entendait par « dépoussiérer ». Dépoussiérer, pour tout un tas de responsables et de décideurs, ça consiste à nettoyer par le vide (« au Kärcher »), à balayer d'un seul coup tout ce qui a été fait auparavant et surtout faire quelque chose qui n'avait jamais été fait. Ah, être le premier ! Malheureusement pour tous ceux qui en rêvent, être le premier en art, ça ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval. Combien de millions d'artistes se sont rêvés en Marcel Duchamp-bis, et ont désespérément couru après, tentant vainement de répéter le coup de tonnerre de son geste inaugural, radical et fatal, le « ready-made » !!

 

Demandez à ce pauvre Pierre Pinoncelli, qui souffre depuis tout petit d'un curieux syndrome, qu'il conviendrait de nommer le « Complexe de Marcel Duchamp », une malédiction dont il n'a jamais guéri. Mais c'est comme en alpinisme : la première ascension du Grand Pilier d'Angle, c'est Walter Bonatti en août 1957, et personne d'autre. Après, ça s'appelle la deuxième. Tous les autres sont des suiveurs, imitateurs, émules, épigones, successeurs, etc. Eh oui, Pinoncelli, c'est fini le « ready-made », et depuis 1913, s'il vous plaît. Duchamp a tué le "ready-made" en le mettant au monde. Beaucoup ne s'en sont jamais remis. Pinoncelli mériterait une pension.

 

D’après monsieur Philippe Dagen (Les nouveaux mécènes de l’art contemporain), c’est un consortium des joailliers de la place Vendôme qui est à la base de la dernière trouvaille monumentale : inviter Paul McCarthy : « Plus remarquable est le fait que l’érection de Tree avait été décidée en accord avec le comité Vendôme, qui réunit les enseignes de luxe installées là » (Le Monde, jeudi 23 octobre 2014). Mais j’aimerais en savoir davantage sur le complément d’agent (laissé ici en blanc) de la tournure passive « avait été décidée » (on attend "par ..."). Autrement dit sur le sujet de l’action : quel bonhomme concret, en dernier ressort, a décidé, c’est-à-dire posé sa signature sur le formulaire officiel, rendant la chose possible ?

 

Je note en passant que le chapeau de l’article est ainsi formulé : « Pour l’industrie du luxe, la provocation et le scandale sexuel sont des moyens de promotion ». J’abonde, cher monsieur Dagen ! Le mot « décomplexé » a été mis à la mode par un parti de droite. Mais le terme « décomplexé » s’applique encore mieux, depuis quelque temps, aux gens assez riches pour, au mariage de leur fille, donner des louches pour servir le caviar aux centaines d’invités (Pinault ou Arnaud, je ne sais plus).

 

L’INSEE pourra toujours courir derrière la Réalité avec son double-décimètre et mesurer de combien s’est élargi le fossé qui sépare de plus en plus nettement les 0,01 % plus riches et les 10 %  plus pauvres, la Réalité fout le camp loin devant à grandes enjambées, dopée par l’accumulation des super-profits engrangés par les jongleurs de l’économie financiarisée, celle qui est capable de vendre cinquante fois certaines matières premières avant même qu’elles aient été produites. Avec à chaque fois une plus-value, cela va de soi.

 

Ce sont les nouveaux nababs, richissimes et décomplexés jusqu’à l’ostentation impitoyable de leur bonne conscience en acier inox, jusqu’à la superbe arrogance de leur fatuité sans borne, piaffant d’impatience, pour choquer le populo, d'installer place Vendôme le "plug anal" de Paul McCarthy, sous prétexte de sapin de Noël, godemichet géant, sorte d'énorme pousse-caca vert.

 

Vous imaginez Maurice Druon publiant aujourd'hui Tistou les pousse-caca verts ? Peut-être en l’incluant dans l’ABCD de l’égalité, vous savez, ce machin destiné, entre autres, à convaincre les petits enfants que le sexe anatomique n’est pas un destin irrévocable.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

dimanche, 06 novembre 2011

LYON, BIENNALE, BONBONS, CHOCOLATS

« UNE TERRIBLE BEAUTÉ EST NÉE » : un catalogue à vous faire penser contre votre gré (« Nous afons les moyens de fous vaire benzer ! »).

 

 

Comment regarder une œuvre de ce qu’on appelle aujourd’hui « art contemporain » ? Quand on parle de « musique contemporaine », c’est souvent pour parler de stridences, de concert de casseroles et autres gentillesses. Il y a de ça avec l’« art contemporain ». S’il est vrai que l’art exprime quelque chose du monde tel qu’il va, alors le monde est dans un triste état.

 

 

C’est vrai qu’en bien des occasions, j’en ai vu, des gribouillons, des morceaux, des objets, des monceaux de morceaux d’objets, les uns sur les autres, les uns dans les autres, des pneus, des ficelles, de vieilles portes vermoulues : on a parfois l’impression que l’art contemporain, c’est l’art du déchet. Faut-il en conclure que nous vivons dans le monde du déchet ?

 

 

Eh bien ça tombe bien : tout porte à croire que c’est le cas, que nous y sommes, dans le déchet. Ça y est, mes frères, nous sommes arrivés chez nous, à destination, dans la poubelle. Ça a pris du temps, mais « A coeur vaillant rien d'impossible ». Il n’y a aucune raison pour que l’art échappe au sort commun de l’humanité prochaine, et ne soit pas à son tour, comme tout le monde, tympanisé et jeté au rebut.

 

 

 

Il paraît que le ridicule ne tue plus. Alors faisons l'hypothèse que, si ce qui est mort ne saurait plus sombrer dans le ridicule, dans un monde devenu ridicule, l'art ne peut prétendre rester vivant. Simple logique. 

 

 

Alors, dans ces conditions, comment regarder cette Biennale ? J’avoue que je ne sais pas répondre à cette question. Mais pour en parler, je sais à qui il faut s’adresser : au directeur du musée voué à l’art contemporain en personne : THIERRY RASPAIL.

 

 

Attention, je ne dirai rien de la Biennale en elle-même. Courageux, mais pas téméraire, je n’ai pas accompli la visite. Je ne sais pas, peut-être un découragement préventif ? Un accablement prémonitoire ? Un abattement avant-coureur ? Mais je dirai quelque chose de quelque chose qui est dit de la Biennale. J’espère que vous suivez.

 

 

Pour savoir ce qui est dit de l’exposition, je me suis laissé guider par le magnifique catalogue (32 euros). C’est vrai que, vu de l’extérieur, c’est un bel objet. Pour l’instant, je ne me prononce pas sur l’intérieur. Je lis en particulier ce que le directeur du M. A. C. en dit dans son propos introductif. J’aurais appelé ça « préface » si THIERRY RASPAIL avait placé son propos en tête d’ouvrage.  

 

 

Autant être prévenu avant d’entrer dans le catalogue de cette dixième Biennale : monsieur THIERRY RASPAIL aime l’apocope, vous savez, cette figure de style des paresseux ou des snobs qui, pour dire « art contemporain », se contentent de « contempo ». On ne va pas faire l’inventaire de l’apocope courante, on n’en finirait pas, vélo, ciné, et la flopée de toutes les autres.

 

 

Bref, je ne sais pas si THIERRY RASPAIL fait son ciné, ni s’il a un petit vélo qui lui trotte dans la tête, mais il aime l’apocope. Surtout s’agissant du mot « exposition ». Je l’en félicite. Cela donne « expo ». C’est tout à fait seyant. Ça va très bien à son teint. Quand il prononce « exposition » en entier, on se demande si ça ne lui a pas écorché la bouche.

 

 

Monsieur THIERRY RASPAIL, par ailleurs, a travaillé, qu’on se le dise. Et il le fait savoir, je dirai comment. Mais comme il est homme de précaution, il prend une précaution. Cela se passe au début de son laïus.  

 

 

Modestement, il a laissé l’art et les artistes précéder et annoncer le dit laïus, qui commence en page 20, pour s’achever page 24. Mais comme ce sont, comme on dit au scrabble, des « pages compte double », on va compter 10 pages. Desquelles il faut retrancher une et demie, consacrée aux augustes références qui lui servent d’appui, de contrefort et, pour mieux dire, de réconfort et de caution solidaire. 

 

 

Quarante et une références, pas une de moins. Et précises, avec ça : figurent en effet toutes les informations (nom, titre d’ouvrage, année, page) que réclame dûment une méthodologie universitaire en ordre de marche. Aucun nom, aucune citation ne sont laissés à eux-mêmes : toutes les bêtes sont bien attachées à leur anneau par un licou solide, et ne risquent pas de divaguer dans le pré du voisin.

 

 

THIERRY RASPAIL ne manque pas de jugeote : sentant venir l’objection, il la prévient habilement au tout début de son propos : « Y a-t-il seulement un sens à tout cela ? Ou pas ? ». Notez que, s’il y a contestation du sens, celle-ci est contenue (à tous les sens du mot) dans la sécheresse de ce « Ou pas ? » comminatoire et dédaigneux : on comprend ce que THIERRY RASPAIL en a déjà fait, de la critique. Comme si le mot d’ordre était : « Faites toujours quelque chose ;  pour le sens, on verra après, éventuellement ». On est prévenu.

 

 

Le propos est peut-être structuré, en tout cas tout est fait pour en donner l’impression, ponctué qu’il est par ce qui se présente comme têtes de chapitres, synthèse, quintessence : « multiples étendues, débuter, broder, intrigue, régime, l’art-le monde, récit, vérité, lignes de démarcation, beauté-l’expo, poésie, anthropologie, perplexité, enargeia, livre ». Rien qu'avec ça, on peut mettre en route la machine à réfléchir.

 

 

On est d’autant plus impressionné, après ce tracé des intentions, par le nom et le nombre des anges tutélaires appelés à la rescousse. Ce ne sont pas moins de soixante-seize noms plus ou moins prestigieux, dont l’autorité incontestable est censée donner à toute l’entreprise sa justification pleine et entière, en même temps qu’ils sont la preuve que THIERRY RASPAIL n’est pas le premier venu, parce que, s'il ne dit pas qu'il a tout lu, il le laisse entendre. Les voici, inchangés (nom, ou prénom + nom), mais remis dans l’ordre alphabétique :

 

aby warburg

gustav metzger

montaigne

alain roger

hannah arendt

musil

antonio pinelli

hans ulrich obrist

pächt

aristote

hans-ulrich gumbrecht

patrick chamoiseau

arjun appadurai

hayden white

paul ricoeur

balzac

héraclite

paul veyne

baudelaire

imre kertesz

picasso

benedict anderson

jack goody

proust

bergson

jacques roubaud

quintilien

bertolt brecht

jean-christophe ammann

rank

carlo ginzburg

jimmie durham

renouvier

carlo ginzburg

johann gustav droysen

robert musil

clément rosset

jörn rüsen

roger m. bürgel

clifford geertz

joyce

s. m. eisenstein

cormac mccarthy

kracauer

saint-rené taillandier

croce

kubler

sarkis

defoe

lapoujade

stendhal

édouard glissant

léonard

tocqueville

f. dosse

louis althusser

tolstoï

f. hartog

marc augé

umberto eco

fernand léger

marc aurèle

walter benjamin

flaubert

marcel conche

weber

françois jullien

marcel detienne

wittgenstein

friedrich nietzsche

michel de certeau

wolff

gadamer

michelet

yeats

godard

 

 

 

 

Rien n’est laissé au hasard, comme on voit. On est impressionné. Pas le plus petit interstice philosophique, littéraire ou esthétique n’est laissé vacant. Tout le champ de la pensée a été couvert. Le verre du cahier des charges est rempli plus haut que le bord. L'appareil digestif de THIERRY RASPAIL a quelque chose à voir avec celui de l'autruche.

 

 

TOUT, dans cette Biennale, qu’on se le dise, a été PENSÉ.

 

 

Un esprit chagrin pourrait cependant se dire, au vu de cet étalage de références, que l’avocat argumente en raison inverse de la consistance de sa matière. Plus le vide est palpable et compact (ce qui veut dire : plus l'accusé est difficile à défendre), plus il est tenté de suivre la voie ouverte par PHILIPPE SOLLERS. Il y a là de l’inversement proportionnel.

 

 

Grand admirateur d’estrades, dans son jeune temps, de bateleurs et de  camelots vendant brosses à dents miracles, « éventre-tomates » et « écorche-poulets », PHILIPPE SOLLERS, en effet, est devenu le maître à penser dans l’art de l’esbroufe culturelle.

 

 

 

Aux puces de Saint-Ouen, on l'appelle le « Sultan de la Sublime Porte-Ouverte », vu l'aisance avec laquelle il enfonce les dites "portes ouvertes" quand il anime les journées du même nom au supermarché de Oinville-sur-Montcient (78), le samedi.

 

 

Son truc, à PHILIPPE SOLLERS ? Rabouter, quel que soit le sujet, les bribes de limaille (c'est la tactique de l'aimant) éparpillées de ses lectures, de ses souvenirs et de ses conversations, et en fleurir le flux qui jaillit de sa bouche, avec l’aisance et la brillance d’encaustique que donne une très longue fréquentation du salon parisien.

 

 

Comme par miracle, les bribes raboutées, grâce au savoir-faire du vieux "camelot bavard" (YVES MONTAND, Les Grands boulevards), deviennent fluides.  Ça en jette. Au moins aux yeux des gogos avachis dans leur fauteuil face aux fulgurances de pacotille qui leur parviennent du plateau de télévision.

 

 

L’impression produite, quand on ne l’a jamais vu faire son numéro, peut être saisissante. Il marie à la vitesse de la lumière une porcelaine peu connue de la dynastie Ming et un repose-tête Bambara, un Traité des trois imposteurs et quelques-uns des Cantos d’Ezra Pound, tel crâne surmodelé de Papouasie et la légende de Harald à la dent bleue. Allez, encore une lichette de marquis de SADE, une pincée de VIVANT-DENON, pour la route.

 

 

PHILIPPE SOLLERS vous fait faire, à volonté, un Tour du Monde en douze minutes montre en main. Vous êtes déjà terrassé pour le compte, et vos poumons demandent de l’air. C’est sûr : cet homme a de la mémoire, malgré cet air de vieille mère maquerelle qui lui vient avec l'âge et la coupe de cheveux.

 

 

La préface de THIERRY RASPAIL au catalogue de la Biennale, c’est un peu ça : vous êtes assailli par la diversité des « savoirs mobilisés », comme disent les pédagoguenards (à moins que ce ne soient les pédagoguenots), principalement dans le domaine de l’art, comme de juste. Pas une seule des innombrables problématiques artistiques de notre monde n’est oubliée.

 

 

Il est sûrement tout à fait important de préciser la perspective dans laquelle a été conçue et mise en œuvre « l’expo », mais si l’on me demande mon avis, il est simple, le voici : « bourratif », « indigeste ». Je finis par me demander à quoi ça rime, de convoquer théoriciens et philosophes en masse. Si, je vois bien qu’il y a quelque chose à justifier. Qui se sent morveux, qu'il se mouche. Voilà que je me mets à faire comme Sancho Pança, qui parlait par proverbes.

 

 

Mais je me demande aussi si on ne se retrouve pas un peu dans Astérix et les Normands, quand l’un de ces derniers assène des coups de massue sur la tête d’un collègue qui s'enfonce peu à peu dans la neige, et lui demande : « Alors ? – Rien. Continue. Pour le moment, j’ai toujours plus de mal que de peur ».

 

 

A ceci près que j’en retire vaguement l’impression que tout ça sert à la fois à faire mal ET à faire peur. Mal, parce que THIERRY RASPAIL vous enfonce dans l’ignorance crasse où vous êtes de tout ce que le bien nommé « milieu » voudrait, par la prolifération des références savantes,  faire prendre pour la continuation de « l’histoire de l’art ».

 

 

Peur, à cause de tout ce qu’il va me falloir apprendre avant de passer l’examen pour savoir si je suis autorisé à visiter « l’expo » sans pour autant passer pour un « plouc ». THIERRY RASPAIL voudrait bien me renvoyer sur les bancs du lycée, et ça, il faut qu’il sache que j’ai passé l’âge.

 

 

Je retire de cette préface au catalogue une sorte de confirmation d’un pressentiment que je traîne depuis déjà un certain temps. Je me dis que le « milieu » de l’art contemporain en général, et THIERRY RASPAIL en particulier, pratique volontiers l’intimidation.

 

 

Je ne me demande même pas s’il n’y a pas dans tout ça, tout simplement, du FOUTAGE DE GUEULE. Ça, au moins, je le savais déjà. Mais je me pose la question : est-ce qu’on ne chercherait pas, par l’avalanche de références savantes qu’on fait pleuvoir sur moi, par avance, à me CLOUER LE BEC ?

 

 

Finalement, cet étalage de confiture culturelle de haut parage a quelque chose à voir avec l’arrogance et la prétention. Par association d’idées, cela me fait penser au bocal dans lequel évoluent les « gros poissons » de ce monde cynique, qui dissertent à satiété de la façon de couper les cheveux, et en combien de tronçons c'est le plus recommandé, bien protégés du « vulgum pecus » qui gratte la terre de sa basse-cour à la recherche de quelque chose qui le nourrira … vraiment.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.