Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 12 octobre 2018

CHARLES BEUTTER (1)

Charles Beutter (1879-1954) n'est que mon arrière-grand-oncle. C'est normal : il fut le fils du grand-père de mon grand-père Frédéric Beutter (1827-1909), donc le frère de mon arrière-grand-mère, Hortense Beutter (épouse Paliard, 1862-1907). Pourquoi ai-je eu l'idée de lui consacrer un billet ? D'abord, parce qu'il a fait une carrière médicale, comme mon arrière-grand-père Félix, mon grand-père Frédéric et son fils Pierre (une belle tradition familiale, et qui se poursuit). Mais aussi et surtout parce que j'ai trouvé dans l'Annuaire de l'Internat des hôpitaux de Lyon de 1978 une photo où il trône bien au centre, en tant que Doyen (aujourd'hui on dirait sans doute "Major") de la promotion 1902.

ANNUAIRE INTERNAT.jpg

Il a bataillé pour cela, puisque ce n'est qu'à la quatrième tentative qu'il se voit reçu, à l'âge de 23 ans, mais de quelle manière cette fois-là ! 

BEUTTER CHARLES 1902.jpg

Le dernier assis à droite de la photo est aussi un Beutter (M. = Maurice ?), sans doute un cousin germain. Quinze reçus cette année-là : il n'y avait pas de "déserts médicaux".lyon,frédéric beutter,saint-étienne,annuaire de l'internat des hôpitaux de lyon

En 1919, Frédéric Paliard, également au centre, sera "Doyen" comme son oncle.

lyon,frédéric beutter,saint-étienne,annuaire de l'internat des hôpitaux de lyon

En 1954, Pierre Paliard, un parmi trente et un autres (troisième à gauche au dernier rang, et Mlle Lenoble au premier, pour faire hurler les féministes).

Il apparaît naturellement sous la plume de son père Frédéric, dans le Journal que celui-ci a tenu tout au long de sa vie. J'ai regroupé ici presque toutes les notes où est mentionné le prénom Charles (sans rien changer au texte). 

***************************************

LA FABRIQUE D'UN MÉDECIN A LA FIN DU XIX° SIÈCLE;

19 août 1879 : Ce soir Sophie éprouve des douleurs, à minuit, je vais chercher l’accoucheuse et à 5 heures ½ du matin, Sophie accouche d’un gros garçon que je vais déclarer sous les noms de Charles Félix Antoine en l’honneur de son parrain Félix et sa marraine Antonia. Sophie veut essayer de le nourrir elle-même, espérons que cela réussisse et que ce cher enfant prospère, nous avions désiré une autre fille.

28 septembre 1879 : Depuis 4 jours très occupé avec Delbanco j’ai le chagrin de savoir le petit Charles assez fatigué Sophie est forcée de cesser de nourrir et de chercher une nourrice ce qui est très difficile.

1 octobre 1879 : 18ème anniversaire de notre mariage, occupé avec Gill nous ne pouvons pas le fêter, d'autant plus que le petit Charles nous donne toujours des inquiétudes. 

6 octobre 1879 : Ce matin, le mari de la nourrice vient déjà la réclamer ce qui nous ennuie beaucoup car le petit avait déjà bien profité ; je pars pour Lyon et suis assez heureux pour  trouver au bureau une brave Savoyarde (Mme Fontaine) que j’amène de suite à St-Etienne après avoir rendu visite à Mr Warburg. Sophie trouve la nourrice très bien et somme toute nous sommes contents d’être débarrassés de l’autre (une vraie communarde).

8 juillet 1880 : Aujourd’hui Charley qui a été vacciné il y a 15 jours par l’oncle Victor a ses premières dents.

6 octobre 1880 : La nourrice étant indisposée, nous sevrons aujourd’hui notre petit Charles.

2 novembre 1880 : Aujourd’hui notre petit Charles qui avait très bien supporté le sevrage a un petit accident au bras droit, en tombant il s’est fait une entorse au coude, Dieu merci, ce n’est pas grave.

28 mars 1881 : Ce matin, notre brave nourrice nous quitte, ce qui nous fait beaucoup de peine,   espérons que son départ ne fatigue pas Charley qu’elle a soigné très bien depuis 18 mois.

25 septembre 1881 : Par un temps superbe après avoir reçu les adieux touchants de tout le monde, nous partons par un omnibus de Maza à 2 heures ½ route charmante, halte chez la mère Thouron et arrivons chez nous à 7 heures où nous trouvons la nourrice de Charles, nous sommes très contents de ces belles vacances mais heureux de reprendre notre vie ordinaire (le séjour au Bourg tout compris environ 900 Frs).

4 août 1885 : Aujourd’hui distribution de prix à St-Michel où nos trois garçons ont plusieurs nominations, même Charles qui depuis 2 mois souffre beaucoup d’une caqueluche [sic].

2 août 1886 : Ce matin distribution des prix au Collège St-Michel où Fred a un grand succès (1er  prix de sagesse) Pierre a un accessit et Charles plusieurs prix.

2 août 1887 : Distribution des prix au Collège beaucoup de succès pour Fred et Charles mais un seul accessit pour Pierre.

7 octobre 1887 : Aujourd’hui Charley entre en 8ème au Collège St-Michel.

2 août 1888 : Distribution de prix où Fred et Charles ont beaucoup de succès Pierre 2 accessits.

31 décembre 1888 : Charles ayant pris la rougeole, Sophie ne peut le quitter et nous faisons les visites de   jour de l’An avec  Fred et Pierre.

6 août 1889 : Aujourd’hui distribution des prix au Collège, Charles 4 accessits, Pierre rien.

11 mai 1890 : Aujourd’hui Charles fait sa 1ère Communion au Collège St-Michel et est confirmé par Mgr Foulon, Archevêque de Lyon, cérémonie très touchante. Maman Fred et moi Communions et sommes assistés par Marie Vincent, remplaçant notre chère Hortense qui nous manque bien ce jour-là.

2 août 1890 : Distribution des prix où Pierre a 4 accessits et Charles 2 prix et 1 accessit dont nous sommes bien contents et nous dînons ensemble (illisible).

18 octobre 1890 : Depuis 8 jours je suis occupé avec M. J. Gill qui m’a remis le titre de mes propriétés à Denver. Aujourd’hui je pars avec lui à Lyon, bien inquiet car la pauvre maman est obligée de mener Charley chez Chevrier pour lui faire arracher 4 dents, le Dr Blanc l’endort au chloroforme et à 1 heure je suis heureux de recevoir une dépêche de Sophie m’annonçant que l’opération avait bien réussi et le soir à mon retour je trouve Charley bien tranquille, nous sommes heureux que tout soit passé. Par erreur, le dentiste Chevrier lui avait arraché une 5ème bonne dent.

17 août 1891 : Maman Pierre et Charles vont avec moi à l’Exposition où Fred était de garde le soir, nous soupons à la Terrasse.

2 août 1892 : Distribution de prix au Collège où Charles à notre grande surprise et joie reçoit 3 prix et 2 accessits.

24 octobre 1892 : Aujourd’hui Charles prend sa première leçon de piano chez Melle Richarme.

24 janvier 1893 : Ce soir le Recteur du Collège m’adresse le carnet de Charles sur lequel il y a plusieurs falsifications, je me rends de suite au Collège où le Recteur fait appeler Charles pour savoir si c’est lui qui a changé ses notes. Il proteste et jure sur son honneur que ce n’est pas lui ; rentré à la maison et après avoir de nouveau juré et pressé par Maman il finit par avouer que c’est lui. Cet infâme mensonge plus encore que le fait lui-même nous bouleverse et fait un immense chagrin à Maman ; espérons que cela ne se renouvellera pas. Cela m’a gâté ma soirée pour aller chercher tante Maria pour l’amener au Cercle (Chat noir).

*********************************

A suivre demain.

jeudi, 13 septembre 2018

FABRICE NICOLINO ...

...EN GUERRE CONTRE LES PESTICIDES.

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde " (N°61).

2018 09 12 special pesticides.jpg

J'ai entendu l'interview de Fabrice Nicolino par Guillaume Erner sur France Culture, dans laquelle il a défendu avec force et éloquence la cause de la vie. Cette fois, il a décidé de partir en guerre frontale contre la folie qui consiste à injecter des poisons dans les sols et dans les plantes, avant leur absorption consciencieuse par les humains dans leur assiette.

Je suis d'accord avec lui à 100% (seul le footballeur est assez crâneur pour affirmer qu'il est à 300% avant le match, après, c'est une autre affaire).

Discutant mercredi au marché du soir sur la petite place de la Croix-Rousse avec une apicultrice qui a 25 ruches sur le plateau du Jura (toute petite exploitation, une région a priori à l'écart des grands épandages de poisons, et donc à l'abri de leurs nuisances), j'ai appris en effet qu'elle n'était pas trop malheureuse. Pensez, elle n'a perdu "que" 30% de son cheptel l'an dernier. Bon, c'est vrai que dans certains endroits, ce sont 80% des abeilles qui ont été exterminées : elle peut donc s'estimer heureuse. Je ne parle pas de l'anéantissement des insectes qui s'écrasaient en masse sur nos pare-brise il y a quarante ans, et qui aujourd'hui les laissent immaculés. Je ne parle pas des masses de nos passereaux (et en particulier les fringilles, ces petits oiseaux qui peuplaient les haies) qui ont d'ores et déjà disparu ou sont en voie de disparition.

écologie,fabrice nicolino,pesticides,nous voulons des coquelicots,charlie hebdo,guillaume erner,france culture,lyon,croix-rousse,néonicotinoïdes,apiculteurs,françois veillerette,cabu,gébé,reiser,fournier la gueule ouverte,wolinski

Je n'ai pas besoin de lire l'ouvrage que Fabrice Nicolino et François Veillerette viennent de  consacrer au problème (éditions Les Liens qui Libèrent) pour savoir que parmi les urgences environnementales, il n'y a pas que le réchauffement climatique du fait du rejet aberrant de tous les gaz à effet de serre (nous consommons et détruisons – c'est la même chose – tellement d'énergie !), il y a aussi – et tout aussi immédiate – l'urgence de la menace d'empoisonnement par toutes sortes de pesticides de synthèse qui s'accumulent partout depuis un demi-siècle, avec des effets très largement méconnus par les savants.

En effet, la méthodologie qu'ils appliquent dans leurs études isole soigneusement chaque substance pour mesurer séparément son éventuelle toxicité. Ils n'ont aucune idée de ce qui se passe dans la réalité, quand deux ou plusieurs de ces molécules se rencontrent. Ils ignorent tout de la trilogie :

1 -  Que produisent leurs interactions (que Nicolino appelle "effet cocktail") ? 

2 - Quels effets ont les très faibles doses (allusion à la maxime de Paracelse qui s'est imposée comme une vérité absolue : « C'est la dose qui fait le poison ») ?

3 - De quelle manière varie l'effet de ces produits en fonction de la durée d'exposition

Ce que dit Fabrice Nicolino est d'une grande justesse : de toute façon, ce n'est plus la peine du tout de discuter avec les défenseurs de l'industrie chimique. Tout a été dit et répété. Ce n'est même pas la peine d'exiger que les chimistes fassent la preuve de l'innocuité de leurs produits avant qu'ils soient mis dans le commerce. Tout le monde sait parfaitement qu'un poison est un poison, et qu'il reste poison tout le temps de son existence. Il faut maintenant imposer l'arrêt de cette folie.

Je ne lirai pas le bouquin, étant – depuis quelques dizaines d'années – intimement convaincu que l'humanité creuse sa tombe en confiant la sécurité de son alimentation à l'industrie chimique : autant s'en remettre au bourreau ou au fossoyeur pour assurer sa bonne santé. En revanche, j'ai acheté le dernier numéro de Charlie Hebdo, spécialement consacré au lancement de la campagne contre les pesticides, où Nicolino intervient abondamment. Et là, je me permets une parenthèse, pour m'incliner devant le cercueil de Charlie Hebdo (†), autrefois hebdomadaire effervescent et incandescent, qui a fait mes délices il y a très longtemps. Je suis désolé de le dire, mais je suis stupéfait de la LAIDEUR qui se dégage aujourd'hui de Charlie Hebdo.

C'en est au point que je crains fort que le fait de confier la défense d'une cause comme celle des pesticides à une revue aussi moche revienne à la saboter purement et simplement (la cause). J'espère que Nicolino a mesuré les risques. Et je suis désolé de le dire, mais je crois que le côté repoussant de la chose incombe à tout ce que la revue compte comme dessinateurs, dont aucun n'arrive au bas de la cheville des grands anciens. La double page centrale est juste répugnante. On me dira que c'est le but de la manœuvre ? Certes.

Mais pour le dessinateur de presse, il s'agit, quoi qu'on en pense, en même temps qu'il veut faire ressentir le plus fort possible le répugnant de la chose qu'il veut dénoncer, de susciter l'adhésion la plus complète possible de ses lecteurs à la cause qu'il entend défendre (en général grâce au rire, donc à la virtuosité de son trait et à l'ingéniosité de son approche). Je ne doute pas de la force de la conviction des dessinateurs actuels de Charlie Hebdo, en revanche, je doute de leur capacité à susciter la même conviction chez le lecteur par le dessin qu'ils proposent. Or cela s'obtient – les jeunes rueurs dans les brancards ne le savent pas assez – par le travail et l'acquisition d'un style personnel.

Mais on ne ressuscitera pas Cabu (†), Gébé (†), Reiser (†), Fournier (†) ou Wolinski (†), qui possédaient à merveille ce qu'on appelle un style. Un STYLE, c'est-à-dire, dans leur cas, le génie d'une forme mise au service d'un esprit. On peut aussi appeler ça le TALENT. Par conséquent, je ne comprends absolument pas comment il se fait que les responsables de la revue laissent la médiocrité des dessins s'étaler grassement sur une telle surface de papier. Pour ce qui est du "visuel", le Charlie Hebdo d'aujourd'hui est encombré de petits tâcherons, autant d'infâmes barbouilleurs qui se contentent d'éjaculer la purulence de leurs humeurs mauvaises, et qui ne sont même pas drôles.

Seul le vieux Willem, vieux copain de Choron, tire encore son épingle du jeu. De profundis donc, et fermons la parenthèse.

écologie,fabrice nicolino,pesticides,nous voulons des coquelicots,charlie hebdo,guillaume erner,france culture,lyon,croix-rousse,néonicotinoïdes,apiculteurs,françois veillerette,cabu,gébé,reiser,fournier la gueule ouverte,wolinski

Pour revenir à l'appel de Nicolino, oui, j'ai signé l'appel des 100 (ce qui m'a rappelé cet autre "Appel des cent" étourdiment signé en 1974, et qui m'avait valu de finir mon service militaire bien au frais dans un bataillon de chasseurs alpins). Celui d'aujourd'hui s'intitule "Nous voulons des coquelicots". Car c'est vrai, j'ai imprimé dans ma mémoire tellement de champs de blé ornés du bleu des bleuets et du rouge des coquelicots que la disparition de ces couleurs dans les cultures me donne juste envie de prendre le deuil. "Nous voulons des coquelicots" : je ne sais pas si ce titre peut "percuter". Cela m'est égal : j'y vais.


Cette vidéo, par les choix de mise en forme, a quelque chose d'horripilant, à commencer par la publicité inaugurale (on est chez L'OBS, hélas, je veux dire la gauche-bouse-de-vache, la "bullshit-gôche"), mais tant pis, il faut passer là-dessus : l'essentiel est dans le contenu.

Vas-y, Nicolino, fais péter : tu as la tchatche de Mélanchon, sans éprouver l'ivresse de l'orateur. Alors fonce dans le tas. Je te suis, et apparemment, je ne suis pas tout seul.

Je suis prêt à y croire (même si, comme Saint Thomas, j'ai besoin d'avoir vu pour croire).

mardi, 11 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°60).

2018 09 08 SOS 700.jpg

Décidément, c'est devenu une mode. C'est très "tendance". Ceux qui ont fait le plus fort, ce sont les 15.000 scientifiques qui ont signé l'appel de novembre 2017 dans Le Monde. Contre les inégalités, en décembre de la même année, les 100 économistes ont aussi tapé dur : s'agissant d'économie, trouver 100 spécialistes pour signer le même texte n'était pas un mince affaire (on est plus habitué aux célèbres disputes sur France Inter entre Bernard Maris (†) et Jean-Marc Sylvestre le vendredi matin, ou aux cacophonies du samedi matin sur France culture dans l'émission de Dominique Rousset).

L'appel récent de 200 personnalités "culturelles" pour le climat, en revanche, a fait un trou dans l'eau très vite refermé. Les cris d'alarme se suivent et se ressemblent : les mots ne sont décidément pas des actes. Les discours ne peuvent remplacer la volonté concrète d'agir sur les choses. Or, ceux qui peuvent agir (en théorie) sur les choses sont les gens qui sont au pouvoir (oligarchies gouvernementales et chefs d'entreprises géantes, qui fonctionnent par échanges de services). 

Le sort de l'environnement est indissolublement lié aux gens qui détiennent les divers vrais leviers du pouvoir. L'avenir de la planète dépend pour l'essentiel de ces gestionnaires de haut vol et de ces décisionnaires qui n'ont, le plus souvent, qu'un seul but dans la vie : rester à leur poste et accroître leur pouvoir et leur richesse.

Alors sachant cela, quel sort la réalité réelle du monde réservera-t-elle au SOS de 700 scientifiques publié par Libération samedi 8 septembre sur une "une" incendiée ? Ira-t-il rejoindre à la poubelle les nombreux cris d'alarme que poussent les écologistes depuis quarante et quelques années ? Ou la fréquence inédite des appels à laquelle on assiste depuis quelque temps est-elle le signe que les consciences sont en train de s'ouvrir à l'inquiétante réalité à venir ?

En effet, Le Monde vient de consacrer en une semaine une série de dossiers fouillés à quelques sites rendus définitivement inhabitables par l'homme ; le monde "culturel" s'est mis à frissonner d'horreur ; Libé se met à pointer le doigt sur l'indifférence générale aux catastrophes qui se produisent déjà ; une frange de la population (10.000 personnes à Lyon) est capable de consacrer son samedi après-midi à manifester son inquiétude.

Cela commence à faire beaucoup en très peu de temps. Est-ce une coïncidence, un simple effet de mode ou, plus sérieusement, le signe d'un mouvement progressif des consciences ? Je n'ai pas de boule de cristal pour le dire. Je me contente de noter la curieuse concentration de ces manifestations dans un temps très court. En tout cas une course est lancée. Qui va gagner ? Est-ce que ce seront les forces démesurées de l'ordre économique et politique établi ? Autrement dit, est-ce que ce seront les élites gouvernementales au pouvoir et les dirigeants d'entreprises géantes plus puissantes que les Etats puissants ? Ou bien la "vox populi" garde-t-elle quelques chances ?

Sachant qu'il s'agit d'une course de vitesse (et ça va de plus en plus vite) et mesurant les gabarits respectifs des deux compétiteurs, j'ai malheureusement peu d'espoir. Parce que, supposons juste qu'un jour une majorité de Français, et même – rêvons un peu – d'Européens seront convaincus de la nécessité de réduire drastiquement la voilure de leur mode de vie. A partir de là, comment s'y prendra-t-on pour convaincre les Africains du Malawi ou du Niger (populations parmi les plus pauvres du monde), les Chinois, les Turcs, les Boliviens, les Indiens ? 

La réponse est déjà dans la question. 

lundi, 10 septembre 2018

LA DÉFAITE DE L'ENVIRONNEMENT ?

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°59).

J'avoue que j'ai été carrément bluffé. Moi qui broie du noir chaque fois que je pense à la folie écologique qui mène l'humanité à sa perte, quand on a annoncé de grandes "marches pour le climat", je me suis dit que ce n'était pas la peine d'aller faire de la figuration place des Terreaux en compagnie de trois pelés et un tondu soucieux des conditions d'existence qui seront faites à l'homme demain (dont on commence à avoir une idée de plus en plus précise et présente).

Et puis voilà ce que je trouve dans Le Progrès d'hier :

2018 09 09.jpg

J'ai retrouvé l'impression qu'avait produite la manifestation du 11 janvier 2015, après les assassinats de Charlie Hebdo. Le nombre n'est pas comparable, c'est entendu.

Mais qui s'attendait à une telle affluence ? En tout cas pas moi. L'effet de surprise est complet. Allons, ai-je envie de me dire, tout n'est peut-être pas perdu. Oui, là, je l'avoue, mon pessimisme en a pris un coup.

Maintenant pas d'affolement : on a vu les suites de cette énorme manif qui a vu les carpes et les lapins se serrer les coudes et marcher main dans la main (Mahmoud Abbas à côté de Benjamin Nétaniahou, et tous ces chefs d'Etat, comiques à force d'hypocrisie, marchant pour la défense d'un journal qui vomissait toutes les religions). On me dit : "La société civile fait entendre sa voix et interpelle les puissants". Je dis bravo. 

Mais après ? Qui, parmi les manifestants, est prêt aujourd'hui à abandonner la voiture, le frigo, le lave-linge, voire l'ordinateur ou le smartphone ? Qui est prêt à opter concrètement, dans sa vie quotidienne, pour une consommation drastiquement restreinte ? 

Qui se sent assez héroïque pour se convertir à la frugalité, et pourquoi pas, à l'ascétisme ? Pour renoncer à son mode de vie ? Pour changer d'existence ? Pour cesser de consommer autre chose que le strict minimum vital ?

Car c'est dans notre mode vie qu'il commence, le grignotage de la planète. Tant qu'une petite minorité d'humains tapait allègrement dans la caisse, la planète encaissait. Mais accordez le même droit au gaspillage des ressources à sept milliards de personnes, la planète dit "Pouce, je ne joue plus".

Non, ce n'est pas gagné, comme le montre le sondage internet quotidien du journal Le Progrès paru ce jour (on me dira que 39% des gens, ce n'est pas si mal). Maintenant, qu'est-ce qu'un sondage ? Il est permis de se tapoter le menton.

écologie,charlie hebdo,marche pour le climat,lyon,journal le progrès,défense de l'environnement

dimanche, 09 septembre 2018

JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER

UN VOYAGE EN RUSSIE EN 1863.

Le texte transcrit ci-dessous est un extrait du Journal de Frédéric Beutter (1827-1909), le grand père de mon grand père Paliard. Frédéric Beutter, né à Constance, épousa en 1861 Sophie Paliard, fille de Jules Paliard, fabricant d'armes à Saint-Etienne, et de Hortense du Colombier. F. et S. eurent pour premier enfant une fille qu'ils appelèrent Hortense qui, plus tard, épousa Pierre Félix Elisé [sic] Paliard, son cousin et mon arrière-grand-père.

PALIARD VIALLETTON FUSIL.jpg

 Fusil de chasse à canons juxtaposés

sorti des ateliers Paliard et Vialetton.

Ce texte relate le voyage commercial que Frédéric Beutter fit en 1863 en Russie, pour le compte de la maison Appold et Schulthess, de Lyon. 

Ne disposant pas du manuscrit original, je donne ici le texte tel que le livre une version dactylographiée sur une vieille machine à écrire, en je ne sais pas quelle année et dans des circonstances que j'ignore, par une personne qui n'avait apparemment pas d'affinités avec l'orthographe des noms propres, surtout allemands (fluctuante et le plus souvent invérifiable). J'imagine que l'écriture manuscrite de l'auteur (d'origine germanique) y est pour quelque chose.

Cette version étant parfois à la limite de la lisibilité (deuxième ou troisième carbone, pour ceux qui savent encore ce que ce fut), je me suis résolu à en retranscrire intégralement les 198 pages, augmentées des 7 pages du « Carnet Spécial » consacré par Frédéric Beutter à la relation plus détaillée de son voyage de noces. Voici quelques-unes de ces pages. Je tâche d'éclaircir quelques points par des références entre crochets. Les indications en rose indiquent les numéros des pages du tapuscrit. Je corrige les fautes d'orthographe manifestes. La ponctuation est laissée telle quelle.

A tort ou à raison, je considère un tel document comme exceptionnel et sa détention comme un privilège. Malgré le fait que Frédéric Beutter ne soit pas un écrivain (on s'en aperçoit vite), j'ai jugé bon d'inscrire ce billet dans la catégorie "Littérature". 

BEUTTER FREDERIC JAC FELICIEN 1827 1909.jpg

Frédéric Jacques Félicien Beutter (1827-1909).

BEUTTER HENRIETTE SOPHIE 1839-1922.jpg

Henriette Sophie Beutter, née Paliard (1839-1922).

On est en 1863.

VOYAGE EN RUSSIE

01 25 : Aujourd’hui Dimanche, après avoir depuis quinze jours travaillé énormément pour préparer mes affaires, nous mangeons pour la dernière fois aux Gauds [lieu où habite sa belle-famille] ; après dîner j’arrange mes bagages, le soir nos amis Fiedmann [Friedmann ?] soupent avec nous et je vais à 10 heures un moment chez Fraisse & Merley faire un trio avec Mlle Marie et Truarts [Frédéric Beutter joue assez bien de l'alto].

01 26 : A 8 heures du matin, je prends congé de ma chère femme et de mon enfant et accompagné par l’ami Fiedmann jusqu’à la gare, je pars à 8 heures par un temps magnifique. Arrivé à Lyon, je suis très bien reçu pas ces Messieurs [Appold et Schulthess, toujours ainsi nommés] qui me remettent des colis de Lyon et Fr 1.000 espèces. Je pars de Lyon à 8 heures du soir et fais le trajet à Paris très agréablement avec Mr Ferdinand Balaÿ.

01 27 : Je descends au Grand-Hôtel, et je fais une visite à Holop, Gonon et Julien ; au café on me parle de la révolution en POLOGNE, ce qui m’inquiète un peu. Je déjeune avec Holop, dîne avec Julien, et lance une dépêche à ma chère fille Hortense, le soir je vais au Gymnase entendre Les Ganaches [pièce de Victorien Sardou].

01 28 : Je pars de PARIS par LIEGE et COLOGNE pour LIEPZIG [sic] où j’arrive le lendemain à 10 heures du matin.

01 29 : Je vais voir Kettenbeit, et ne réussis pas à arranger à l’amiable son différend avec la maison ; je dîne chez lui et le soir, j’assiste à un très beau concert au Gewonndhaus [sic, pour Gewandhaus].

01 30 : A 7 heures du matin je pars pour Berlin où j’arrive à 11 heures, je me fais promener en ville et au Thiergarden [sic], je suis enchanté de tous ces beaux monuments, rues, palais. Le soir j’assiste à un superbe ballet : « Elestra » [Electra oder die Sterne, musique de Peter Ludwig Hertel] où je vois danser Mr Faglioni [Taglioni] et je suis ravi de ces beaux décors et de ce superbe théâtre. Après le théâtre, je soupe à mon hôtel (de Rome) et je pars ensuite en prenant un billet jusqu’à EYDTKUHNEN [aujourd'hui Tchernychevskoïe, du côté de Kaliningrad]. [13]

01 31 : Je fais le trajet par la Prusse, très agréablement et admire en passant le beau pont de DIRSOHAU [Dirschau] où il faut quatre minutes de chemin de fer pour passer, nous arrivons très gaiement jusqu’à HALLOPUNEN quand le chef de Station prie tous les voyageurs pour la RUSSIE de descendre car la route de POLOGNE était coupée par les insurgés et qu’il était impossible d’aller plus loin vu que EYDTKUHENE était rempli de réfugiés, je lance une dépêche à Lyon et retourne à KONISBERG où je descends à l’hôtel Janssouri [Sanssouci].

02 01 : Comme je suis déjà allé plus de dix fois à la gare, pour savoir des nouvelles, et que personne ne peut ou ne veut … rien me dire j’écris une lettre désolée à la maison et à ma chère femme et suis au désespoir de ne pouvoir atteindre le but de mon voyage. Je jette les deux lettres à la boîte et j’apprends que demain on va de nouveau essayer de passer. Je reprends donc à ma grande joie mes deux lettres, grâce à l’obligeance de l’employé de poste, et je pars à nouveau à 3 heures pour EYDTKUNEN où j’arrive à 7 heures du soir, en route je fais connaissance avec notre expéditeur Mr Rosa, qui me présente à tous ses amis et nous passons la soirée très gaiement en chantant et buvant du champagne jusqu’à minuit.

02 02 : Nous partons d’EYDTKUHNEN à 10 heures du matin et passons la frontière RUSSE, drôle d’impression en voyant pour la première fois un « Cosaque ». Mr Rosa m’accompagne à WISBALLEN, me fait changer mon argent, fait visiter mes bagages et m’installe dans un beau wagon de 1ère classe, nous passons par la POLOGNE très inquiets, sommes souvent arrêtés pour laisser passer des convois de troupes, et arrivons sans obstacle sérieux à Saint-PETERSBOURG, rencontre d’un vieux bonhomme qui nous demande des nouvelles de la route et en échange nous conduit à l’hôtel Klée où je demande de suite s’il n’y a pas quelqu’un de Lyon, car je suis presque au fond de ma bourse. J’y trouve Mr Deger de PARIS qui m’accueille très bien et me dit qu’il part avec moi le lendemain pour MOSCOU.

02 04 : Nous partons à midi et faisons le trajet très agréablement en causant du passé et en nous racontant nos biographies ; le temps n’est pas très froid et ce n’est que depuis WILNA que j’ai trouvé de la neige ; nous arrivons le lendemain matin à 10 heures à Moscou où à ma grande joie je trouve l’ami Revel à la gare, qui m’emmène dans son traîneau. Après avoir été très gracieusement accueilli par Mme Revel, je lance une dépêche à ma chère femme pour lui annoncer mon heureuse arrivée.

02 06 : Le lendemain Mr Revel nous propose de nous tutoyauter [sic] ce que j’accepte de grand cœur. Il m’accompagne et me présente chez tous nos clients : Mrs Klein, Hadt, Schmahlmann, Schlesinger Frère, et grâce à lui, je suis reçu partout comme un vieil ami ; le soir après la besogne finie, il m’emmène au théâtre où je vois des ballets magnifiques (Mlle Debideff) dans un théâtre superbe, immense, d’où j’entends des Opéras très beaux et très bien exécutés ; après le théâtre nous allons d’habitude chez Mme Miller où nous faisons une promenade magnifique en Droike [sic] à KRILNER, en passant devant l’ancienne résidence de Napoléon 1er en 1812. [14]

02 08 : Aujourd’hui Dimanche à 10 heures Revel m’emmène au Kremlin, nous rentrons par la porte sacrée où tout le monde se découvre en passant, je suis très vivement affecté par l’aspect de ce vénérable Kremlin, avec ses murs crénelés, ses églises dorées ou bariolées, ses palais grandioses, son cachet oriental, et nous avons une vue magnifique sur toute l’immense ville de MOSCOU par un temps magnifique malgré le – 28° de froid. Aujourd’hui arrivent chez Revel ses deux belles-sœurs de NISOOHNI [probablement Nijni Novgorod] Mmes Mariokin et Poeteren avec lesquelles je deviens bientôt très intime, elles me brodent un bonnet et me remettent leurs photographies avant de partir. Je fais d’assez bonnes affaires malgré l’état calme de la vente, je m’amuse beaucoup et passe mon temps agréablement ; j’ai beaucoup de succès par mes chansonnettes et suis bien vu partout ; l’ami Revel me montre chaque jour quelque chose de nouveau, me mène prendre des bains Russes et me traite absolument comme si j’étais son fils ; pendant mon séjour je visite le Kremlin et les églises, où je suis étonné par les immenses richesses enfouies sur [sic] les vêtements sacerdotaux : perles, diamants, rubis, etc. J’assiste aussi une fois à un office religieux et je suis ravi par le parfait chant (quatre voix d’homme) qui résonne comme un orgue. Revel ne me laisse pas dépenser un centime, je loge chez lui comme si j’étais de la famille et il me fournit même des cigares excellents (50) ; après avoir passé trois semaines bien agréables et fait des affaires très satisfaisantes, je commence mes préparatifs de départ et reçois le 28 février de l’ami Paul Revel pour cadeau de noces un superbe manchon et collier en marthre [sic] pour Sophie ; ce magnifique cadeau après tant de bienfaits de sa part m’a ému jusqu’aux larmes et jamais je ne pourrai remercier assez ce brave ami de tout ce qu’il a fait pour moi.

3 01 : Après avoir laissé mes photographies à mes divers amis, clients et après avoir fait mes adieux partout, je pars de MOSCOU à midi par un temps magnifique accompagné à la gare  par Mr et Mme Revel  et Messieurs Blimberg et Edmhoff ; quoique je sois excessivement content de recommencer mon voyage pour rejoindre ma chère femme et Hortense et mes amis, mais la séparation de ces bons amis de MOSCOU m’attriste beaucoup et je dois leur promettre de revenir sans faute l’année prochaine ; j’arrive à Saint-PETERSBOURG le lendemain matin, et à mon grand plaisir j’entraîne une affaire pour Lyon, avec une très bonne maison, qui m’avait été indiquée par Revel ; dans l’après dîner je fais une magnifique promenade sur la rue magnifique de Newoky, aux îles Petrowsky, Elgina, etc. en passant la Newa en traîneau attelé de quatre rennes. Je passe devant le superbe palais impérial avec l’arc de triomphe en face, je visite la citadelle où je vois le tombeau de Nicolas, la maison de Pierre le Grand, et les statues de Pierre le Grand et Nicolas, je visite les superbes églises de Isaac Casansky, avec leurs magnifiques sculptures, riches autels, superbe colonnes en marbre vert Casankry et construits d’après le modèle de Saint-Pierre de Rome, j’y suis douloureusement affecté en y voyant des drapeaux Français pris en 1810-12 étalés sur les murs.

03 03 : Après avoir fait mes affaires et recommencé ma promenade dans la ville, que je trouve excessivement intéressante, j’assiste le soir à un très beau concert dirigé par Richard Wagner ; 130 excellents musiciens exécutent la Symphonie Héroïque de Ludwig van Beethoven et quelques très [15] beaux fragments de Tamhausur [sic, tout le monde devine] à la perfection, je suis enthousiasmé autant par le concert que la belle assemblée et la superbe salle ; j’y rencontre un capitaine qui connaît Saint-Etienne.

03 04 : Aujourd’hui veille du jour de ma fête par un temps splendide je pars de PETERSBOURG à Midi, nous passons WILNA, KOWNO, et toute la POLOGNE sans aucun obstacle grâce au déploiement formidable de troupes Russes, nous arrivons le lendemain soir en bonne santé à Wirballen et après à EYDTKUHNEN où je retrouve mes amis qui sont tous contents de me revoir. : le soir même j’arrive encore à KONISBERG au même hôtel Sanssouci  seulement cette fois très content et très heureux de mon beau voyage en RUSSIE.

lundi, 13 août 2018

COUCHER DE SOLEIL

004.JPG

Photo obtenue en appuyant seulement sur le déclencheur.

lundi, 06 août 2018

UNE SÉPULTURE

15 3.JPG

Quelque part dans le cimetière de Loyasse, Lyon V° arrt.

mercredi, 01 août 2018

QU'EST-CE QUE LE TEMPS ?

008.JPG

Les effets du temps qui passe,

au cimetière de Loyasse 

(Lyon 5).

vendredi, 13 juillet 2018

UNE SORTE DE VITRAIL

Un matin d'été à la Croix-Rousse, avec le soleil en face.

007.JPG

mardi, 12 juin 2018

ÇA BOUGE A LA CROIX-ROUSSE, ...

... si l'on en juge par le nombre de lieux vides qui attendent leur nouvel aspect, leur nouvel occupant, leurs nouvelles fonctions.

Leur nouvelle poésie ? On peut toujours rêver, non ?

CECCOLI.JPG

Une boutique de sapes ?

LILI2.JPG

Une agence bancaire ?

ECOLE MUSIQUE.JPG

Une boutique orientale ?

MUSIQUE.JPG

Et si c'était une librairie qui allait s'ouvrir ?

On peut rêver, non ?

mardi, 05 juin 2018

SALE TEMPS POUR LE LIVRE 2

2

Et voilà ce que j'écrivais le 1 juillet 2013.

La presqu’île lyonnaise a vu se fermer la plupart des librairies, ces antres où fermentait (ou surnageait) un peu de littérature, de poésie et de la noblesse de vivre, à mesure que la pression de la fringue et du fric s’est faite de plus en plus forte et voyante. Un vrai coup de balai ! Et pour un coup de balai, ce fut un coup de maître. 

Combien de librairies y avait-il dans la presqu'île dans les années 1970 ? J'en ai écumé un bon nombre, mais combien, non je ne sais pas. « Desvignes » (ou « Didier » ?) place des Jacobins, « La Proue » rue Childebert, « Henri IV » à proximité de la place Ampère, « Lavandier » rue Victor Hugo, « Flammarion », « Demortière », « Bellecour-Livres » et « Nouveautés » place Bellecour, « Librairie Nouvelle » (l’ancienne, quand elle était rue Paul Lintier, puis la nouvelle, déménagée quai Saint Antoine), « Librairie des Archers » rue Gasparin (en plein "carré d'or", très belle librairie), « Librairie du Lycée » rue Gentil, « Librairie du Péristyle » (avant que Jean Nouvel transformât l’Opéra en chambre mortuaire et son péristyle en piste de « danse » hip-hop) jusqu’à celles dont j’ai oublié le nom à l’angle des rues République et Neuve (« Desvignes » ?) et sur le quai Jules-Courmont (« Dumortier »), en passant par la « Librairie des Terreaux» de Jean Honoré, que je salue, bien qu'il vendît surtout de l'ancien, mais il fut aussi éditeur (je crois que c'est un salon de coiffure "afro" qui lui a succédé, signe des temps) ; – ajoutons la « Librairie Lardanchet », rue Président-Carnot, qui accueillait les « signatures » du général René Chambe, quand celui-ci sortait un nouveau livre. [NB : toutes les librairies citées ci-dessus ont aujourd'hui simplement disparu.]

C'est chez Lardanchet que j'ai déniché, ahuri et reconnaissant, l'improbable volume des Œuvres complètes du poète Max Elskamp (Seghers, 1967), que les plateaux de télévision se disputent et s'arrachent (il est mort en 1931). Le bouquin devait être dans les rayons depuis la publication, et au prix d'origine marqué ! Bon, le rhodoïde était amoché. J'ajoute qu'il faut la voir, aujourd'hui, la rue Président-Carnot. Depuis que le quartier Grôlée a été vendu par le merdelion Gérard Collomb au fonds spéculatif Cargill qui, après avoir revendu les immeubles, par appartement et à prix d'or, s'est débarrassé des rez-de-chaussée dans le giron des Docks Lyonnais (j'ai suivi les opérations de très loin), tous les espaces commerciaux (ça fait de la surface) restent désespérément vides, vacants, inanimés. Quand on y passe, l'impression est tout à fait bizarre, presque lunaire.  [Il paraît que c'est en train de changer, puisque des boutiques de luxe commencent à y faire leur nid : Lyon bientôt capitale du luxe ? On aura tout vu.]

Les librairies de la presqu'île, donc. Quelle hécatombe, mes aïeux ! Sale temps pour le livre ! Le typhon genre « Carré d’Or » (Cartier, Vuitton, Hermès et consort) s’est abattu, nettoyant tout ce que, du Rhône à la Saône, la presqu'île comportait d’improductifs et autres amateurs de littérature, de poésie et d’idées. Tout ce qui ne sert à rien, quoi (je veux dire : tout ce qui ne crache pas du cash). 

Et ce n'est pas fini, grâce à notre grand merdelion, Gérard Collomb : le monumental et historique Hôtel-Dieu (eh oui, monsieur le Maire, ça ne passe pas, cette histoire !) va abriter un hôtel ***** et des magasins de luxe [c'est désormais chose faite]. Et quelques structures amuse-populo pour dorer la pilule. Faut dire qu'un hôpital, ça fait moins d'argent et de tape-à-l’œil. [Le Grand Hôtel-Dieu vient d'être inauguré en grande pompe, consentant à laisser à la masse des "anonymes" le loisir de venir admirer la spectaculaire amélioration du décor qui ne leur appartient plus : l'arrogance de l'argent.]

En dehors du supermarché culturel qui s’est installé en lieu et place du siège du Progrès, qu’est-ce qui subsiste, dans ce paysage de ruine ? « Gibert », « Flammarion » (qui ne s’appelle plus ainsi depuis lurette, au gré des mouvements de capitaux, et qui va d’ailleurs disparaître, paraît-il [c'est désormais chose faite]), « Decitre » (qui réduit la voilure, ce qui signifie peut-être « avis de tempête »). 

« Camugli » [sauf erreur] survit, languit et se ratatine, après avoir fait briller le nom sur trois devantures. Restent « Passages », « Le Bal des ardents », « Musicalame », qui ont eu bien du mérite à ouvrir en période de vaches maigres. Pardon, j’allais oublier la « Librairie Saint-Paul », dont la raison sociale missionnaire dit bien ce qu’elle veut dire, mais Decitre (anciennement librairie Vitte, porte-drapeau catholique) n’était plus depuis déjà quelque temps la librairie chrétienne de la ville. 

Chez l'ancien Decitre, certaines connaissances étaient surprises de me croiser. C'est vrai qu'à l'époque, je bouffais du curé. Elles ne se doutaient pas que pour moi, une librairie, avant d'être une église, était une salle de réunion, que dis-je, un Palais des Congrès pour les livres. Qui d’autre (je ne parle pas des librairies de quartier ni des « libraires d’ancien ») ? Ah oui, « Expérience », place Antonin-Poncet, pour les BD, mais ce n’est plus la même chose : Adrienne n’est plus là. Et la BD a changé. Je crois que c'est tout. 

Qu’on me comprenne bien : ce bref panorama d’un désastre désormais accompli n’a rien, mais absolument rien de nostalgique. Je constate juste que « La Proue » a laissé la place à un commerce de matériel photographique (à présent déménagé), sans qu’on puisse incriminer monsieur (†) et madame Péju (n’oublions pas le frangin sur le quai, qui tenait sans doute de sa fière attitude pendant l'Occupation une coquetterie dans la jambe, et qui a cassé sa pipe tout récemment), véritables amiraux qui ont coulé bravement avec leur navire. Personne ne voulait ou ne pouvait reprendre l’affaire. Je vous salue, M. et Mme Péju ! 

Grâces vous soient rendues pour « faits de résistance » authentiques (ceux qui connaissent estampilleront la remarque d'un hochement de tête approbateur). 

Pour les « Nouveautés », je crois que monsieur Bouvier (qui occupe la maison de Joséphin Soulary, dans la rue du même nom, c’est vilain de cafter, mais bon), était un peu trop gourmand pour que l’excellent et érudit Claude pût nourrir quelque espoir de reprise que ce fût. Résultat, c’est une banque [qui a offert le double] tout ce qu’il y a de moderne qui est là, et qui a eu la merveilleuse idée sadique de mettre en vitrine d’immenses photos de livres bien rangés sur des rayons, pour bien faire sentir aux amateurs le prix de ce qu’ils ont définitivement perdu. 

Non, la nostalgie n’est pour rien dans mon propos. Je pencherais plutôt pour une colère impuissante et vindicative contre un présent désagréable, repoussant, face au mépris croissant auquel est confronté ce que les gestionnaires (le vrai pouvoir) appellent le « monde de la culture ». Un monde qui, fasciné par la gadgétisation numérique et la promotion de nouveaux « outils culturels » flambant neufs, oublie aujourd’hui que son pilier principal, son « Palmier des Jacobins » (sublime réalisation toulousaine et moyen-âgeuse), est un parallélépipède de papier qu’on peut ouvrir pour en tourner les pages. 

Les tapoteurs de tablettes, les branloteurs hystériques de claviers, pris jusqu'aux sourcils dans les mailles de leurs « réseaux sociaux », pour ce qui est de « la ramener », ont éliminé du paysage les Marseillais façon « klaxon » (celui du César de Marius, Escartefigue, et Panisse) et « kakou » (celui du cabriolet Z4 qui passe en vrombissant sur le Vieux Port, en pleine bouillabaisse pour emmerder les vieux de la contrée juste au moment où ils se délectent), que, du coup, on a presque envie de protéger, à la façon d’une espèce menacée. Le klaxon des kakous technologiques n’a pas fini de nous pourrir le paysage sonore et mental. 

Face à ce monde bientôt débarrassé du livre, je m’estime en droit de souffleter de mes verges verbales le groin de l’arrogance impudique et barbare dont le cerveau trop matériel piétine, avec les mains grasses de sa vulgarité, ce qui reste du cœur battant d’une civilisation (esprit du maire de Champignac, es-tu là ?). Et qu’on ne me « tabuste point l’entendement » (Fr. Rab.) avec des rengaines du genre « il faut vivre avec son temps » : si « mon temps » m’impose sa laideur niaise et son épaisseur surfaite, ne suis-je pas en droit de lui dire « merde » ?  

Et ce qui ne me console pas du tout, c'est le fait que les Parisiens n’ont pas fait mieux que les Lyonnais pour préserver leurs librairies, puisque leur « Quartier Latin » est désormais colonisé par des magasins où l’on vend, au choix, de l’argent ou des sapes, exactement comme chez nous. Lyon n’avait pas de « Quartier Latin », la mise en bière de ses librairies s’est donc passée sans même les quelques tapages (où en est la librairie « La Hune », au fait ?) qui ont accompagné les coups de marteau frappés sur les derniers clous dans les cercueils parisiens. 

Mais comme le chante Robert Smith, de The Cure : « Boys don't cry ! ». Comme la moule par son byssus au rocher, je reste accroché au livre. Jusqu'à ce que ma mort s'ensuive. Pas trop tôt j'espère. 

C’est sûr : sale temps pour le livre ! Selon moi, ça veut dire : sale temps pour l'homme ! Si je pouvais me tromper, ce serait pas mal ! 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 04 juin 2018

SALE TEMPS POUR LE LIVRE 1

1

Voilà ce que j'écrivais le 30 juin 2013 sur la longue catastrophe qui a jeté à la poubelle le destin du livre et de la librairie dans la presqu'île lyonnaise (mais pas que là).

J’ai grandi parmi et avec les livres. Sans doute aussi grâce à eux. J’en ai même « soustrait quelques-uns au commerce légal », dans des conditions très circonscrites dans le temps. Il y a prescription depuis longtemps. Et puis, dans certaines circonstances, n’est-ce pas, « nécessité fait loi ». Passons sur ces temps révolus depuis lurette. Les librairies ont toujours exercé sur moi l’attraction irrésistible que la lueur de la flamme exerce sur les phalènes. De vrais phares dans l’obscurité dont le marin perdu attend le salut. Ou l'autodafé. 

Je parle d’une époque où la fringue et la banque n’avaient pas atteint le paroxysme de l’arrogance du haut de laquelle elles toisent depuis quelque temps déjà les passants anonymes que nous sommes, à qui elles ne daignent décerner de nom et d’identité qu’au prorata des liasses de banknotes (« Je suis Brésilien, j’ai de l’or, et j’arrive de Rio de Janeire. (…) Prenez mes dollars, mes banknotes, mais dites-moi que vous m’aimez ! », chante Dario Moreno, dans La Vie parisienne d'Offenbach)


que les portefeuilles sont prêts à cracher, aligner, allonger ... Je parle du temps d’avant, d’avant que l’argent et le tape-à-l’œil ne se soient rendus presque totalement maîtres de nos espaces, de l’air que nous respirons, et bientôt de nos vies, si ce n'est déjà fait. 

Je parle du temps où l’amateur de livres, cet inutile essentiel, pour satisfaire ses goûts et sa curiosité, n’avait que trois pas à faire. La presqu’île était farcie de librairies, du minuscule estanco à peine éclairé au quasi-salon de réception façadé de larges baies vitrées. Innombrables librairies entre lesquelles on avait l’embarras du choix, et où la disposition et l’aménagement des lieux, mais aussi le choix des livres prioritaires, étaient liés à la personnalité propre du libraire, donnant à son local une identité qu’il était seul à posséder. 

C’est pourquoi il fallait poser un pied dans chacune, donner à chacune sa chance. Si j'avais été naturaliste, j'aurais parlé de l'ère de la « bibliodiversité », bien avant que les espèces se raréfient, voire disparaissent [note : la plaie était déjà large et profonde, 3 juin 2018]. Parce que, après tout, la biodiversité, c'est bien joli, et ça satisfait le désir de nature de quelques illuminés manquant de lucidité sur le processus en cours, processus qui n'est rien d'autre qu'une éradication en bonne et due forme de la nature.  

Après ? Quoi après ? Après la mort de la nature, décidée par tous les négateurs de la nature, qu'ils soient spéculateurs financiers ou promoteurs du mariage homosexuel (l'homme détient la toute-puissance sur toutes les formes de liberté, grâce aux marchés, quintessences de la liberté, et la toute-puissance sur les lois de la nature, grâce à la glorification de l'homosexualité), l'homme sera bien obligé de trouver des solutions pour survivre sans la nature [note : il n'en trouvera pas, 3 juin 2018]. 

Malheureusement, ce ne sera peut-être pas possible. L'idéologie a toujours le nez plus cassable que la réalité.  Et pour le livre, ce n'est pas comme dans la forêt primaire : il n'y a pas de canopée pour reproduire les espèces rares. Je définis la canopée : « Ce qui était hors de l'atteinte de l'homme ». Je dis "était", à cause des « radeaux des cimes », ces merveilleuses inventions qui se produisent au moment même où on cessera peut-être d'en avoir besoin. 

Au motif que même le plus invisible à l'œil nu des animalcules n'a plus le droit d'échapper à la connaissance scientifique. La civilisation actuelle a horreur du vide : elle a horreur des vides juridiques (« Vite, une loi ! », criait Sarkozy). Elle a horreur des vides scientifiques qui s'élargissent au moment même où les savoirs se font logiquement plus pointus (« l'avancée même du savoir crée de l'ignorance sur ses propres bords », c'est de moi, ça : relisez cette petite phrase, et dites-moi si j'ai tort ; et dites-vous que, si j'ai raison, c'est l'ignorance qui ne cesse de progresser ; bizarre, vous avez dit bizarre ?). [En fait, du simple fait de la géométrie, plus une pointe est pointue, plus elle est étroite, donc : plus c'est savant sur un point, plus c'est ignorant sur tout le reste].  

La biodiversité a existé, mais c'était bien avant que le mot fût fabriqué. Quand le mot n'existait pas, ça voulait dire que la chose existait encore. On n'avait donc pas besoin de la nommer, tout simplement parce qu'elle allait de soi : elle faisait partie du paysage ordinaire (quand j'étais gamin, j'allais secouer le mirabellier pour en faire tomber les hannetons pour les noyer dans un grand seau). On commence à vouloir "biodiversifier" quand on se rend compte que tout se bioraréfie. Mais la bioraréfaction est une tendance lourde. [Tiens, aux dernières nouvelles, jamais on n'a pêché en Méditerranée des anchois et des sardines aussi petits.]

De toute façon, ce n'est que des générations après ceux qui ont commis les actes que l'homme se met à réfléchir aux conséquences, et qu'il commence à accuser les ancêtres des autres de ses malheurs présents. Et, éventuellement, à essayer de tâcher de tenter de vouloir corriger le cap du navire, un navire qui met des dizaines d'années, désormais, à infléchir sa route. Etonnant, non ? Mais revenons à la question du livre. 

Rendez-vous compte que j’ai acheté mon volume de Henri Bergson (Œuvres, édition du centenaire, 1600 pages de papier bible, 43 francs) chez un libraire dont l’échoppe était blottie sous les arcades du péristyle de l’Opéra. J’ajoute que je lui achetais aussi mes Marc Dacier, Jean Valhardi et autres Jerry Spring (dessinateurs Eddy Paape et Jijé) : « Il faut de tout pour faire un monde. – Bien parlé, Madame Michu ». C'étaient des bandes dessinées, il n’y a pas de raison.

Il y avait aussi Jacques Glénat-Guttin, le même qui a viré son Guttin pour devenir le Glénat de la grande maison grenobloise de bandes dessinées, celle-là même qui éditait l’excellente revue Circus. Glénat était un copain du libraire, et la feuille périodique qu’il publiait vaillamment (Les Equevilles : le mot « équevilles » désigne, à Lyon, tout ce qu’on destine à la poubelle) égratignait et horripilait le maire d’alors. 

Le merdalor se nommait Louis Pradel, grand bétonneur, à qui les Lyonnais doivent le « Blockhaus » (alias Centre d’Echanges de Perrache), et à qui tous les automobilistes traverseurs de Lyon chantent des actions de grâce, chaque fois qu’ils se rendent soit sur la Côte d’Azur soit à Paris. Tout le monde a compris que je parle du Tunnel de Fourvière, que le monde entier nous envie. Et tout le monde regrette amèrement que Pradel ait visité Los Angeles, voyage qui lui inocula illico la folie des grandeurs : il voulut à tout prix que l’autoroute traversât la ville, tout comme dans la ville américaine. Pradel n'aimait pas que le Glénat-Guttin des Equevilles lui cherchassent des poux dans la calvitie.

Je reviens à mon péristyle de l’Opéra : pensez, des boutiques, dont une librairie, installées dans les flancs même de ce temple ! Inimaginable. Heureusement, Jean Nouvel a été appelé pour mettre bon ordre à tout ça, il a viré du péristyle les bouquins, les accessoires de danse, les pipes Nicolas et le marchand de timbres (qui était, lui, côté rue Joseph Serlin, je m’adresse aux quelques « happy few » [= survivants] qui ont connu), comme indignes de l’altitude sinistre, sépulcrale et routière de son « inspiration » architecturale. 

Jules Vallès (aux Editeurs Français Réunis), on le trouvait, évidemment et tout naturellement, à la « Librairie Nouvelle », qui occupait fièrement l’angle des rues Paul Lintier et Du Plat. Il fallait le faire ! Imagine-t-on aujourd’hui qu’il ait pu y avoir une librairie communiste implantée au cœur du quartier bourgeois par excellence ? 

J’adorais le vieux qui tenait la boutique : pas trop doctrinaire, voire parfois un peu hérétique. Mais il devait être assez inoffensif, ou alors plus « dans la ligne » que je ne croyais, car il resta jusqu’au transfert de la librairie du Parti, oh, pas très loin, sur le quai Saint-Antoine, à l’angle de la rue du Petit-David, la rue de l’Adrienne de la première librairie « Expérience ». De toute façon, la « Librairie Nouvelle » n'a mis que quelques années à défunter pour de vrai. Comme le parti dont elle était l'émanation et l'instrument de propagande. 

La « Librairie des Nouveautés » (ne pas confondre), alors tenue par une adorable dame blonde à haut chignon, je l’ai connue toute petite boutique assez sombre, quand elle était le rendez-vous de tous les amateurs de philosophie, dont le célèbre Henri Maldiney, dont le visage (je crois bien que c’était la joue, sans plus en être bien sûr) était gratifié d’une étonnante boule, comme un gros pois chiche. La dame blonde à haut chignon se piquait de poésie, et faisait partie de diverses confréries à ce destinées. La « Librairie des Nouveautés » fut reprise par monsieur B., qui sut en faire un lieu intéressant, voire important et qui a pris sa retraite sur les pentes nord-est de la Croix-Rousse. 

Les librairies pullulaient donc dans la presqu’île, pour ainsi dire autant que faisans d’élevage un matin d’ouverture de la chasse (évitons, si vous le voulez bien, de parler de ce qu’il en restait le soir même, des faisans d'élevage). Et pour ce qui est de la chasse, on peut dire que les fanatiques du « bibliocide », dûment munis de leurs permis de construire, n’ont pas fait de quartier : ils ont fait feu sur toute oreille de libraire qui dépassait, transformant la presqu’île, peut-être pas en désert, mais pas loin. Seules quelques grosses usines sont restées debout, si elles ne flageolent pas sur leurs cannes. Le tableau n’est pas gai. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 03 juin 2018

PROVERBES

« Quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît. »

Proverbe uzvarèche.

L'uzvarèche, langue qu'Alexandre Vialatte était sans doute le seul à parler puisqu'il en était l'inventeur, est sûrement une très belle langue, vu qu'on y trouve formulés de beaux proverbes. Chez nous, ce proverbe confine, hélas, au délire d'interprétation, vu que l'homme "moderne" trouve plus seyant de laisser croupir dans des établissements spécialisés qui coûtent les yeux de la tête de semblables "bibliothèques en voie de disparition" dont nous ne savons plus quoi faire tant elles sont nombreuses. Nous avons un problème de stockage.

Le pire, c'est que nous ne savons plus à quoi les vieillards peuvent bien servir : le passé, dont ils sont les porteurs et les images, nous n'en avons plus rien à faire. C'est donc le capitalisme qui accomplit le programme de l'Internationale Communiste : « Du passé faisons table rase ! ». Beau paradoxe, non ? Les hommes politiques n'en parlent plus que sous l'angle du "problème de la dépendance", un problème qu'ils essaient tant bien que mal de "gérer" à coups de bouts de chandelle rognés à droite et à gauche, pendant que la population vaque à ses affaires, assaillie par les exigences du présent.

J'ai même vu passer une information selon laquelle l'argent des "investisseurs" va de préférence aux établissements où les "services" (à la personne), considérés comme des coûts, c'est-à-dire comme du manque à gagner, sont réduits au minimum. Le raisonnement des "investisseurs" ? « Les vieux à la poubelle, pourvu que ça crache du cash », c'est la logique pure et dure de l'argent. Dans ces conditions, il est tout à fait logique que notre maladie de civilisation soit la maladie d'Alzheimer. D'un certain point de vue, on pourrait dire que c'est drôle : les commémorations et cérémonies du souvenir se suivent à cadence accélérée, pendant que partout (dans les poubelles à vieux et dans les médias de masse), on célèbre tous les jours la victoire écrasante sur le passé d'un présent implacable et d'un futur de plus en plus hypothétique. 

"Une bibliothèque qui disparaît" ? Et que dirait l'uzvarèche de Vialatte au sujet des librairies qui disparaissent ? Il faudrait un proverbe, vous ne croyez pas ? J'ai poussé ici même, en 2013, une plainte aussi longue que vaine sur la disparition des librairies entre Rhône et Saône (on appelle ça la presqu'île). Et puis voilà que la maladie gagne le plateau de la Croix-Rousse. Pensez : Le Livre à Lili a fermé ses portes, chassé par le propriétaire, qui veut, paraît-il, s'y installer (qu'il dit). Trente et un ans de présence rue de Belfort, et voilà (ci-dessous) ce qu'il reste du stock de livres. C'est moche. Bon, il nous reste Vivement dimanche et la Librairie des canuts, et aussi, dans l'ancien, L'Epigraphe et la boutique de la rue Pailleron, mais.

LILI3.JPG

Ci-gît une librairie.

Photo sinistre, à classer dans la série "Après la fermeture" (définitive).

De profundis, Le Livre à Lili.

Quel genre de margoulin va prendre ta place ?

jeudi, 17 mai 2018

SOUVENIR MUSICAL

D'abord la photo-souvenir.

musique,photographie

Ça se passait à Lyon en 2009, dans une salle de concert bien connue, une salle qui au surplus me rappelle le souvenir de ma chère tante Marie-Thérèse. Elle qui était presque sans ressources économisait chaque année ce qu'il fallait pour pouvoir assister à quelques concerts produits par la Société de Musique de Chambre de Lyon, et j'avais le grand plaisir, certains soirs, de lui taper sur l'épaule ou de lui glisser un « Bonsoir ! » en passant, avant de lui « taper la miaille », comme on ne dit plus par chez nous. Cette femme qui a eu une vie pleine d'épreuves douloureuses était la bonté même, et avait, avec la religion (elle était infiniment pieuse), une autre folie : la musique. En 2009, elle n'était déjà plus parmi nous depuis de nombreuses années, mais ça ne fait rien, chaque fois que j'entre dans cette salle, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour elle, pour son regard, pour son sourire.

Que se passait-il donc là, en 2009 ? Un événement rarissime sous nos latitude (nord 45,75) et longitude (est 4,85) : l'intégrale des quatuors du grand Ludwig. Beethoven, quand on compulse le catalogue de ses œuvres, n'a finalement pas beaucoup écrit (135 numéros d'opus, mais il est vrai que les WoO sont légion. Werke ohne Opus, ça veut dire : œuvres sans numéro d'opus. Bach arrive à peu près à 1000, et Telemann autour de 1300). De plus, tout ce qu'il a écrit n'atteint pas des sommets : je me rappelle avoir chanté dans les chœurs pour Christus am Ölberg (Le Christ au mont des oliviers) sans y éprouver d'impressions extrêmes (comment on dit, déjà ? Ah oui : litote). Et Beethoven a fait pire que ça. Eh oui, Beethoven a ses faiblesses. Cela n'empêche pas que l'adagio de l'opus 18 n°1 est déjà un chef d'œuvre. Et des adagios qui atteignent les sommets, j'en connais heureusement plusieurs, à commencer par l'opus 106 (c'est une sonate, la n°29) et par l'opus 132 (c'est un quatuor, le n°15). Le dernier Beethoven (titre exact d'un livre intéressant de Rémy Stricker paru chez Gallimard en 2001) est celui qui me touche le plus. Non : m'atteint, me traverse, me terrasse.

L'adagio de l'opus 106, je l'ai découvert par temps d'insomnie : me trouvant bien éveillé vers deux heures du matin (ça remonte à des temps pour moi préhistoriques), j'ai appuyé sur le bouton du transistor, et j'ai attendu que la personne préposée, à la fin du morceau, "désannonce" (comme on dit). Eh bien "j'ai attendu, attendu, elle n'est jamais venue" (Joë Dassin), la désannonce. J'exagère, elle a fini par venir, mais après de tels redémarrages, qui allaient avec les changements de tonalité, j'ai vu mon insomnie, suspendue entre deux mondes, se prolonger et durer délicieusement, comme les choses se passent quand on attend l'être aimé. Car dans sa lenteur, l'adagio de l'opus 106 ne cesse de promettre et de surprendre : la suite arrive où on ne l'attend pas. Une merveille de plénitude, un absolu. Cet adagio miraculeux tient des promesses qu'il n'a pas faites !!

L'adagio de l'opus 132, en fait, je le connaissais depuis très longtemps. Et je le connaissais déjà par cœur. Et puis un jour, il s'est passé que je l'ai entendu. Je veux dire que sa substance de vie organique est parvenue non seulement à mon oreille, mais à mon être tout entier. Tout à coup m'est apparue la « ténébreuse et profonde unité » des quatre mouvements (certains font du récitatif opératique qui précède le dernier mouvement un mouvement à part entière, mais franchement, vingt-cinq mesures, est-ce bien sérieux ?). Cet adagio – c'était un jour ensoleillé – « m'est entré dans le cœur et n'en sortirait plus pour toute une fortune » (tonton Georges, bien sûr). Au point que je me suis dit qu'au moment où je l'entendais, je rentrais chez moi. Impression inoubliable.

Tout ça pour dire que l'intégrale des quatuors, à Lyon, non, ça ne peut pas se louper. J'ai pris l'abonnement aux six concerts (un prix d'ami, je me suis dit, c'était cher, mais), en même temps que mon pote F. Rares sont ceux qui ont pleine conscience de ce que signifie l'expression "Intégrale des Quatuors de Beethoven". J'étais assis juste à côté de Jean-Frédéric Schmitt, grand luthier lyonnais, initiateur mémorable des "Musicades" (aujourd'hui défuntes, comme lui, hélas), qui organisait l'événement, d'après ce que j'entendais dire.

Alors le souvenir, maintenant ? C'est un souvenir très concret, qui figure en photo comme introduction à ce billet : six carreaux de faïence à décor bleu, dont un ébréché dans un angle. Le cycle des concerts s'étalait en effet sur deux fois trois soirées séparées par une pause. Je ne sais pas ce qui m'a donné l'idée, lorsque je rendais visite aux toilettes à l'entracte. L'état du carrelage mural sans doute, dont beaucoup d'éléments tenaient encore par l'opération du saint esprit. Il m'a suffi, à chacun des six entractes, de prélever (rien n'était plus facile, quoique le dernier ne se soit pas laissé faire comme ça) un carreau, au dos duquel j'inscrivais ensuite au crayon le programme de la soirée. 

Je garde cependant un regret, car les seize quatuors de Beethoven ont été écrit selon une chronologie précise, au moins pour les neuf premiers : le bloc des six premiers (op.18), sans doute pour faire comme ses prédécesseurs Haydn et Mozart, puis les trois commandés par le comte Razoumovski (op.59). Ensuite, c'est vrai, chacun des sept derniers quatuors est beaucoup plus nettement individué, comme si Beethoven avait voulu, à partir du dixième (op.74), façonner des personnes à part entière, avec caractère propre et identifiables par leurs traits distinctifs. Tout ça pour dire qu'on ne peut pas considérer comme une circonstance annexe l'ordre dans lequel se sont présentés les quatuors sous la plume du compositeur. Or le quatuor Auryn, sans doute pour équilibrer la "durée relative" de chaque concert, a bouleversé la chronologie. 

Mais foin des regrets ! Non, si j'ai laissé en plein milieu de la photo une brèche capable de défigurer l'ensemble, c'est à cause du public. Je m'explique : comment, messieurs-dames, vous assistez à un événement rarissime – la présentation en bloc d'un extraordinaire monument de la musique –, et une fois le concert terminé, vous tapez dans les mains en cadence parce que ça ne vous suffit pas ? Vous en voulez encore ? Mais qu'est-ce qu'il vous faut ? Non, je n'ai pas compris que vous exigiez des "bis". On vous donne l'intégrale des quatuors de Beethoven, et vous êtes contents que, par faiblesse, bonté d'âme ou soumission à une convention, Auryn vous offre en plus un extrait de Haydn. Beethoven ne vous suffit pas ? Je n'ai rien contre les quatuors de Haydn (qui en a écrit soixante-huit !), mais j'aurais préféré pouvoir quitter la salle avec dans l'oreille les sonorités beethovéniennes. Le public ? Des enfants gâtés.

Bon, on me traitera peut-être de puriste, d'intégriste, d'idéaliste ou de tout ce qu'on veut. Et alors ? 

mercredi, 21 mars 2018

THERMOMÈTRE HUMANITAIRE

25 octobre 2016

Lettre ouverte à ceux qui pensent que ça va aller mieux.

Pour avoir une idée de l'état de santé du monde, je propose de prendre sa température. Pour cela, pas de meilleur thermomètre que de constater la prolifération des lieux en état d'urgence humanitaire.

Quand il a fondé les « Restaurants du cœur », en 1985, cette structure reposant pour la plus grande part sur la générosité de la population et sur le bénévolat militant, Coluche rêvait du jour où ils seraient appelés à disparaître. Il pensait que ce jour-là, on n’aurait plus besoin de cette béquille conçue pour apporter à ceux qui n’ont presque rien de quoi manger.

Coluche rêvait en effet. Dans sa naïveté (!), il ne voyait pas (ou plutôt faisait semblant) que ce qui était en train de se mettre en place, c’était un système global, pour dire vite, ultralibéral et impitoyable, faisant du commerce des biens le nec plus ultra de la civilisation mondialisée, et de la dérégulation de tout ce qui pouvait l’entraver une nécessité absolue.

Résultat, trente ans après, le nombre des gens qui ont besoin des Restos du cœur a explosé. Plus fort encore : d’autres associations s’y sont mises, comme la Banque alimentaire, en plus de celles dont c’était déjà le « métier » (Secours populaire, Secours catholique, Emmaüs, etc.). La pauvreté en France n’a cessé de croître, pour atteindre en 2013, selon l’INSEE (vérifié sur le site), le nombre ahurissant de 8,6 millions. Et François Hollande nous déclare "les yeux dans les yeux" que « la France va mieux ». Pour s'assurer de la justesse du diagnostic du docteur Hollande, il suffit d'imaginer ce qui se passe le jour où les associations qui s'occupent des pauvres cessent de fonctionner. Pas besoin, j'espère, de faire un dessin.

Même chose dans tous les pays riches : l’anglais a inventé l’expression « working poors » pour désigner ces gens qui parfois ne gagnent pas de quoi payer un logement, et qui habitent dans leur voiture. Résultat, les urgences se multiplient, les intervenants (plus ou moins désintéressés) prolifèrent, les appels aux dons affluent de tous les horizons. Et il suffit de se promener sur le plateau de la Croix-Rousse pour constater que les mendiants de toutes sortes sont de plus en plus nombreux.

Il n’y a pas besoin de lire les 900 pages de Le Capital au 21ème siècle de Thomas Piketty (ce que je ne suis pas mécontent d'avoir pourtant fait) pour savoir que les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres sont de plus en plus criantes, quoi qu’en disent les moyennes obtenues par le moyen des statistiques, qui voudraient nous convaincre que, globalement, « la pauvreté a reculé dans le monde ».

Voilà donc le thermomètre que je propose pour prendre la température de l’état du monde : regarder le nombre des associations humanitaires qui se sont fondées dans le monde, les effectifs des gens qui agissent en leur sein, la taille des populations au secours desquelles elles interviennent. Les humanitaires se démènent comme des diables en Grèce, à Lampedusa, à Calais, et ne savent plus où donner de la tête. Le bénévolat (ce travail gratuit dont Le Monde a souligné récemment qu'il est "créateur de valeur") est en plein essor. J'imagine le jour où un tiers de l'humanité viendra au secours d'un autre tiers, exclusivement composé de victimes d'un troisième tiers, celui des bourreaux. Belle répartition des rôles en perspective.

S’il fallait mesurer la bonne volonté des hommes sur terre, il n’y aurait apparemment aucun souci à se faire, il suffit de regarder le Téléthon, et les innombrables opérations à visée altruiste (par exemple "courir pour elles"). Trois références suffiront à le prouver : 2004 à Sumatra, 2010 à Haïti, 2015 au Népal. La bonne volonté des hommes sur terre est si grande que les canaux acheminant les secours se retrouvent engorgés et les secours eux-mêmes passablement désorganisés. Haïti, à cet égard, fait office de caricature, tant les ONG, les associations humanitaires, l’ONU et autres se sont marché mutuellement sur les pieds dans un désordre proche de l’anarchie.

Ce n’est donc pas un problème de bonne volonté, et l’altruisme a de beaux jours devant lui, quoi qu'on en pense. Mais s’il en est ainsi, il est permis de se demander comment on en est arrivé là.

Comment il se fait que les associations à visée humanitaire ont continué à pulluler et les grandes ONG humanitaires à croître comme des start-up, jusqu’à devenir des multinationales puissantes, opérant leur recrutement de cadres dirigeants dans les grandes écoles, et managées comme des entreprises entrées en concurrence, jusqu’à rendre quasi-automatique aujourd’hui le recours des journalistes à un vocabulaire devenu facile parce qu’il semble évident, mais qui ne l’est pas du tout (« humanitaire », « associations », « ONG »). Et jusqu’à rendre haïssable le vocable même d’ « humanitaire » par saturation.

Comment en est-on arrivé là ? Mais c’est juste que le monde, ignorant superbement les appels à la « fraternité » (ah qu'elle est belle, la campagne pour la « fraternité générale » lancée actuellement !), à la « solidarité », à l’interdiction de toute « discrimination », de tout « amalgame », de tout « racisme », de toute « xénophobie », en gros toutes les pommades verbales qu’on répand sur les plaies ouvertes dans l’espoir de bâillonner les souffrances, ce monde, qui a pour tort unique d'être le monde réel, persiste dans sa volonté de faire le mal et, contre toute raison, d'étendre, d'approfondir et d'accentuer ce mal.

Moralité : les incantations comminatoires à base de grands mots et de « nos valeurs » sont devenues des gadgets, des hochets puérils, totalement déconnectés de la réalité, ce qui est après tout le propre de l’incantation. Le pire, c’est que ceux qui, refusant de manier la pommade consolante, s’entêtent à mettre les vrais mots sur les choses, sont renvoyés d’office aux poubelles de l’histoire, notés d’infamie sous les appellations aussi aisées qu’indémontrées de « conservateurs », de « réacs », quand ce n’est pas de « fachos ».

Le compassionnel est devenu un aboiement d’adjudant. L’émotion est devenue un mode de gouvernement (de domestication) des masses. Plus le monde va mal, plus ceux qui disent qu’il va mal se muent en boucs émissaires, qu’une magie sémantique métamorphose sous nos yeux en « bourreaux » de « victimes » innocentes. Il faudrait pourtant voir les choses en face, et se demander pourquoi le monde a de plus en plus besoin de l'humanitaire.

La vraie fonction de l’humanitaire est, en fin de compte, de cacher aux foules la nature épouvantable du monde qui est en train d’advenir. C’est une sorte de division du travail : aux uns (Monsanto, Apple, E.I., Assad, Poutine, …) la Terreur et le Mal, aux autres (ONG, humanitaires, altruistes, tous les Pangloss, tous les "rassurants", tous les "consolants", …) les pansements sur les jambes de bois. Les infirmiers de la catastrophe prennent le plus grand soin à « ne jamais prendre parti ». Au prétexte que ça les disqualifierait auprès des belligérants, qui les accuseraient de travailler pour leur ennemi. Comme si on admonestait Satan parce qu'il fait le Mal, alors que c'est précisément ce pourquoi il existe : « C'est pas bien, mon petit, de faire le Mal. Allez, ça ira pour cette fois, mais ne recommence pas. ».

C’est-à-dire qu’ils se condamnent à ne jamais nommer les causes du Mal. Ils s’interdisent par principe toute analyse un peu politique. Ils ont la tête dans le guidon et le nez au ras des pâquerettes (ils ont un dos d'une souplesse à toute épreuve). Ils s'en tiennent au service d'urgence, de plus en plus saturé. Cette façon de faire a pour effet de s’en tenir au traitement de la conséquence (les souffrances), en ne se mêlant surtout jamais de la cause (la cruauté, la guerre). 

Le monde humanitaire est un hôpital. « Surtout ne nous mêlons pas de ça ! », geignent-ils sur les plateaux de télévision. Et d'en appeler au « crime de guerre » chaque fois qu'un hôpital est pris pour cible très intentionnelle par les bombardiers. Ils en sont ainsi réduits à l’imprécation incantatoire : « Comment peut-on être d’une telle cruauté ? ». Avec gémissements aigus et suppliques à Poutine (qui se marre bien, sous son masque d'impassibilité). Une variante sans doute des Suppliantes (Euripide). Aujourd'hui le beau rôle.

Les associations et ONG humanitaires, en s’interdisant d’intervenir sur autre chose que les malheurs, la souffrance des gens, se coupent les bras face à l’origine du Mal. Réduites à l’impuissance, réduites au traitement des urgences, elles assistent, comme nous tous, à la montée de la violence dans le monde. A cet égard, l’humanitaire constitue un thermomètre crucial. Un symptôme si vous voulez. Car pendant qu'on nous bombarde de cris d'alarme, les causes du malheur bombardent les populations. Et moi, qu'est-ce que j'y peux ?

C'est certain, la prospérité des organisations humanitaires est directement proportionnelle à celle des malheurs dans le monde. De quoi se demander si les situations seraient pires si les ONG et autres associations caritatives n'existaient pas. Car cette prospérité seule devrait, en soi, alerter les gens ordinaires. Qui devraient se dire qu'il y a de la dénégation du réel dans le réflexe humanitaire.

Faire appel à l'émotion, à l'empathie et aux bons sentiments, comme nous y invite l'humanitarisme à tout crin (« Mais on ne peut pas rester là à savoir ça et à ne rien faire ! Il faut faire quelque chose ! »), c'est nier la réalité bien concrète des intérêts et de la géopolitique.

C'est vouloir vider l'océan à la petite cuillère pour le vider dans le tonneau des Danaïdes.

Il faut redire ce que disait Coluche au début des Restos du cœur : c'est quand toutes les associations humanitaires seront devenues inutiles et amenées à disparaître que l'humanité pourra se dire sans risque d'erreur qu'elle « va mieux ». En attendant, il y a du mouron à se faire.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 23 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

VI/VI

De la Croix-Rousse, pour descendre à Lyon (c'est comme ça qu'on dit), une recette parmi bien d'autres. 

z3CELU.JPG

Descendre l'escalier de la rue Célu (Jeanne-Marie, 1780-1846, pas celle de Rimbaud – Les Mains de Jeanne-Marie –, mais la fabricante d'étoffes de soie : une de ces cibles honnies que visaient sans doute les canuts en 1831 et en 1834).

z6CELU.JPG

Rue Célu, jeter un œil en passant sur un peu de verdure jalousement protégée.

z9BODIN MOTTET DE GERANDO.JPG

Hésiter entre la rue Bodin (1788-1876, conseiller municipal, président du tribunal de commerce, administrateur des hospices, qui fut propriétaire du sol de la rue : comme les cimetières, les rues de nos cités sont pleines de noms de toutes sortes de gens indispensables) et la rue Mottet-de-Gérando (1771-1828, conseiller municipal et député, et trajet de la ligne 6).

z15BELLEVUE.JPG

S'arrêter un instant sur le balcon de la place Bellevue et jouir du coup d’œil.

z20BODIN GROGNARD.JPG

Rue Bodin, lever les yeux sur le haut de la rue Grognard (1748-1823, négociant et bienfaiteur du Musée, on ne le sait pas assez),

z21GROGNARD.JPG

puis sur le bas : la rue de Magneval (1751-1821, conseiller municipal et député, comme tout le monde) et, plus loin, la rue des Fantasques (nom d'origine inconnue, mais on trouve dans l'Almanach de 1745 cette intéressante mention : "On nomme ce chemin ainsi parce que c'est un endroit fort écarté, servant de promenoir à des gens d'un caractère particulier, qui veulent éviter la compagnie") et le Rhône.

z29COLBERT.JPG

Au bout de la rue Bodin, saluer les arbres de la place Colbert (ce monsieur n'a pas besoin d'être présenté).

z31ST SEB.JPG

Emprunter résolument la montée Saint-Sébastien (ce saint jeune homme, un peu masochiste si l'on en juge par les multiples photos des siècles passés, n'a nul besoin d'être présenté).

z32ST SEB COLBERT.JPG

Tourner un instant la tête à droite (la cour des Voraces, cet emblème touristique incontournable, n'est pas loin).

z36FANTASQUES.JPG

Quitter la montée Saint-Sébastien pour prendre le virage vers la rue des Fantasques.

z38COUR RECRE MICHEL SERVET.JPG

Se souvenir que ce long rectangle bitumé, en contrebas, fut une cour de récréation, à une époque où billes, agates et bigarreaux changeaient de poche avec fureur.

z43ADAMOLI.JPG

Ne pas s'attarder dans la rue Adamoli (1707-1769, conseiller du roi, maître des ports et passages de Lyon, il donna sa bibliothèque à l'Académie de Lyon).

z49DANS L'ESCALIER.JPG

Prendre l'escalier sans dénomination d'où l'on domine ce qui fut le préau des garçons de l'école de la place Michel-Servet (1511-1553, qui finit brûlé vif parce que sa façon de croire en Dieu défrisait les autorités de l'époque), préau d'où l'on apercevait, à travers un croisillon de bois losangé, ce qui fut la cour des filles, dans l'arrondi de laquelle (ici visible) les maîtresses faisaient tourner les punies (ça ne s'appelait sans doute pas la "tournante" : « Adélaïde, à la récréation, vous tournerez ! – Oui maicresse »).

z59DANS L'ESCALIER.JPG

Mesurer le changement d'altitude.

z66DANS L'ESCALIER.JPG

Se contenter de passer devant ce qui fut l'école des filles.

z71ESCALIER.JPG

Constater qu'on est arrivé en bas.

z78CROIX PAQUET.JPG

Ne pas s'attarder place Croix-Paquet (du nom du monsieur qui obtint en 1628 la permission – confirmée deux ans plus tard en Conseil d'Etat – de "restablir une croix en la place" qui avoisinait sa maison).

z79FEUILLANTS.JPG

Apercevoir la place Tolozan à travers la Grande rue des Feuillants (du nom d'un monastère disparu).

z84FEUILLANTS ROYALE.JPG

Se souvenir de la rue Royale, autrefois la rue des soyeux, où l'on pouvait même observer, à travers une vitrine, le travail de deux linotypistes assis devant leur clavier « elaoin sdrétu » (drôle de formule dont le grand Franquin avait fait, pour le "Petit Noël", une merveilleuse "machine à faire plaisir"), et le fonctionnement particulier de ces machines et de leur "volant" latéral, dont la forme intriguait au plus haut point les enfants qui passaient devant. 

z85PETITE FEUILLANTS.JPG

Se souvenir de la Petite rue des Feuillants où était sise, en plus de quelques entrées traboulantes, la boutique où l'on louait les skis pour le week-end.

Traverser le plus vite possible et sans trop regarder la pauvre "place Tolozan" (1726-1811, dernier prévôt des marchands, qui fit construire le bel immeuble du n°19) et gagner le nouveau pont Morand (dans lequel passe la ligne A du métro).

z86PANORAMA CROIX ROUSSE.JPG

Une fois sur la rive gauche, apprécier la vue sur les pentes est de la Croix-Rousse avant de poursuivre sa route.

****************************

Note : j'achève ici une série de six "bambanes" sur les pentes de la Croix-Rousse. A vrai dire, il en reste quelques-unes au programme. Mais ça suffit, je crois, pour se faire une idée assez précise de la physionomie de ce qu'on appelle "Les Pentes" (par opposition au "Plateau") de la "Colline qui travaille" (par opposition à la "Colline qui prie"). 

mercredi, 21 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

V/VI

Descendre de la Croix-Rousse aux Terreaux, on a l'embarras du choix.

11PLANTEES.JPG

1 Un amical salut au 24 rue des Pierres Plantées, à la chambre haut perchée (ici au soleil) et au jardin à hauteur du premier étage, invisible derrière le mur clair (à gauche).

12JBSAY.JPG

2 Dans ce sens, la rue Jean-Baptiste Say descend. On ne jette pas un regard sur la montée de la Grande-Côte, devenue un grand boulevard.

lyon,croix-rousses,pentes de la croix-rousse,rue des pierres plantées,rue pouteau

3 On laisse aussi la rue De Sève, la place Colbert et la montée Saint-Sébastien.

15POUTEAU.JPG

4 On préfère passer par la rue Pouteau (à cause de la lumière).

516POUTEAU.JPG

18POUTEAU.JPG

6 Le bas du premier escalier.

24POUTEAU SOROKINE.JPG

7 Au bas du deuxième escalier, vécut autrefois Sorokine, peintre lituanien et vaguement clochard dont la dent unique et proéminente démeublait magnifiquement le sourire crachotant (« Comprénez-vous ? », avec un roulement d'r), dans ce qui était alors un gourbi encombré d'un invraisemblable fourbi de planches, de poussière et de poésie. La modernité a mis le holà à ce désordre.

28CHARDONNET.JPG

8 Un crochet par la place Chardonnet (je n'ai pas vérifié si la traboule entre la place – au n°2, en face – et la rue en dessous – Burdeau – est encore ouverte).

27CHARDONNET MERMET.JPG

9 Vue dominante sur le sombre passage Mermet.

35BURDEAU.JPG

10 L'immeuble était occupé par je ne sais quelle congrégation, aujourd'hui délogée ou éteinte, et possédait une entrée directe (méconnue mais palpitante) dans le haut de l'église Saint-Polycarpe.

39THIAFFAIT.JPG

11 Passage Thiaffait.

44THIAFFAIT.JPG

12 Ci-dessus et ci-dessous, le même vitrail demi-lune, vu du passage Thiaffait, puis de l'église (pourrait-on se douter qu'il y a là une église ?).

1366POLYCARPE.JPG

47THIAFFAIT.JPG

14 Le sombre passage Thiaffait, devenu pimpant jardin des modes.

1548THIAFFAIT.JPG

lyon,croix-rousses,pentes de la croix-rousse,rue des pierres plantées,rue pouteau

16 Dans l'église Saint-Polycarpe, trop « insérée dans le tissu urbain » (édifiée au XVII° siècle, il a fallu construire autour d'elle), la lumière concrète ne peut vraiment venir que d'en haut. Y a-t-il encore un musicien pour s'asseoir de temps en temps à la console de l'orgue Augustin Zeiger, "le plus ancien et le plus important de la ville de Lyon" ?

59MERMET.JPG

17 Le passage Mermet, vu de la rue René Leynaud (poète et journaliste, fusillé par les Allemands en juin 1944).

62MERMET.JPG

18 Je n'ai jamais vu ouverte cette porte latérale de l'église.

61MERMET.JPG

19 Ce qu'on voit du passage Mermet en tournant le dos à l'escalier.

55RLEYNAUD.JPG

20 Vers la rue des Capucins, par la voie officielle (ça traboule).

75STE MARIE TERREAUX.JPG

21 Rue Sainte-Marie-des-Terreaux, on tient le bon bout.

dimanche, 18 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

IV/VI

Du plateau au plateau par la place de la Boucle.

On est de nouveau côté Rhône. La place a été rebaptisée Adrien Godien, et le splendide pont de la Boucle a été détruit, pour laisser place au pont Winston Churchill, banalement moderne. Je n'ai rien contre Adrien Godien, estimable peintre lyonnais, qui avait, je me rappelle, illustré une belle édition du Saint Julien l'Hospitalier de Flaubert. Un jour où je faisais la sieste en salle des ventes, j'ai laissé partir sous mon nez, pour des prix dérisoires (genre 40€), plusieurs tableaux fort présentables. Je m'en suis voulu.

509SOULARY.JPG

1 Rue Joséphin-Soulary.

512SOULARY.JPG

2 C'est ici que la rue devient une curiosité.

3517SOULARY.JPG

529SOULARY.JPG

 4 Le Rhône, en bas et au loin, et une vague apparition du lac de la Tête d'Or. On entrevoit aussi l'immeuble d'Interpol.

531SOULARY.JPG

5 Le "street-artist", pour excréter son art, n'a pas besoin d'une pissotière : il dépose ses matières à la vue de tous, là où il n'y a ni policier, ni caméra de surveillance, et en dehors des heures généralement ouvrables. Pudique, le "street artist" ne veut pas de témoin : c'est un timide. Pour la lumière, il a cependant besoin d'une aide extérieure.

6537SOULARY.JPG

7549SOULARY.JPG

547SOULARY.JPG

8 La maison (avec le buste en façade) de Joséphin Soulary, poète (1815-1891). J'ai un peu croisé la route de l'actuel propriétaire, mais nos atomes n'étaient pas crochus.

 

569PONS.JPG

9 Le bas de la rue Eugène Pons, juste avant de remonter.

BOUCLE 6.jpg

10 Il est pas beau, le pont de la Boucle ? Faut-il le démolir ?

579MASCRANY.JPG

11 On va remonter par la rue Mascrany, du nom d'une famille originaire des Grisons, installée à Lyon aux XVI° et XVII° siècles. Le précédent nom de Camille Jordan (homme politique important, paraît-il, du temps de Napoléon) fut attribué à une immense rue d'au moins un pâté de maison, entre les rues des Tables-Claudiennes et Imbert-Colomès.

592SAINT DIE.JPG

12 Rue Saint-Dié.

593SAINT DIE.JPG

13 Ce qu'on voit vers le nord, du haut de la rue Saint-Dié (ainsi nommée "à cause des combats en 1917").

samedi, 17 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

III/VI

De Saint-Bruno à Saint-Bruno par le quai de Saône.

401ST BRUNO.JPG

Saint-Bruno vu du boulevard.

403HOCHE.JPG

404HOCHE.JPG

Aperçu sur un lacet des Esses (derrière le mur).

405HOCHE.JPG

En face, les tours de l'Observance, sur la colline de Loyasse.

407HOCHE.JPG

408HOCHE.JPG

420MUETTE.JPG

L'accès à la Muette, depuis le quai Saint-Vincent. Je connaissais très bien les gens qui occupaient tout le premier étage de l'immeuble à droite : Michel et François (leur chambre, balcon du premier étage) ne prêtaient plus depuis longtemps aucune attention aux péniches qui passaient sur la Saône, mais j'aimais bien venir, parce qu'ils étaient très outillés en Meccano, et qu'ils étaient abonnés à Tintin (moi, c'était Spirou, on se complétait).

421MUETTE.JPG

422MUETTE.JPG

423MUETTE.JPG

424MUETTE.JPG

425MUETTE.JPG

 

427MUETTE.JPG

428.JPG

429.JPG

430.JPG

432.JPG

Saint-Bruno vu de la rue Pierre-Dupont (célébrité poétique de la ville, Pierre Dupont, 1821-1870, qui avait l'estime de Baudelaire, est enterré au vieux cimetière Croix-Rousse).

vendredi, 16 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

II/VI

Côté Saône.

z4ST FRANCOIS D'ASSISE.JPG

On va descendre par la rue de l'Alma (pas de zouave, ici, seulement un souvenir de Crimée, et encore).

z13ALMA.JPG

J'ai habité une chambre située au rez-de-chaussée face à ce paysage.

z15ALMA.JPG

Avec une bonne loupe, on aperçoit deux explorateurs de bouche en train de parfaire leur technique.

z22JARDIN DES PLANTES.JPG

Arrivée au "Jardin des Plantes" (appellation officielle).

24CONGREG ANNONCIADE.JPG

z32MONTEE CARMELITES.JPG

L'escalier des Carmélites.

z34IMPASSE FERNAND REY.JPG

Impasse Fernand Rey (ce conseiller municipal et adjoint au maire, bien connu de ses proches, mort en 1945, a aussi une (petite) rue et même une (toute petite) place).

z41RUE DE LA VIEILLE.JPG

La falaise au bout de la rue de la Vieille (qui fut aussi rue du Vieux-Loup, rue de la Monnaie, rue de la Monnaie Saint-Vincent – la paroisse et le quai ne sont pas loin – et rue de la Vieille Monnaie).

z47VUE DU JARDIN ST BENOÎT.JPG

La falaise au-dessus du jardin Saint-Benoît.

z51GONIN.JPG

On s'apprête à remonter par le passage Gonin (du nom d'un ancien propriétaire).

z57GONIN.JPG

Un jardin, avec quelques salades et quelques nichoirs.

z59GONIN.JPG

z63GONIN.JPG

z80VAUZELLES.JPG

Montée de Vauzelles (une famille de notables au XVI° siècle).

z88ALLOUCHE.JPG

Montée Lieutenant-Allouche (assassiné par les Allemands – je devrais dire "nazis", mais – en 1944 à Grenoble).

z90ALMA.JPG

Retour à la rue de l'Alma et au plateau.

jeudi, 15 février 2018

DRÔLES DE RUE DE LYON

"C'est pas seulement à Paris que ..." (c'est "L'Assassinat" de Georges Brassens qui commence comme ça).

RUES DE PARIS 1.jpgJ'allais dire : c'est pas seulement à Paris qu'il existe un dictionnaire desRUES DE PARIS 2.jpg rues, nous à Lyon aussi l'on a .... Mais ce n'est pas vrai. D'abord, à Paris, ils ont Jacques Hillairet, et personne ne pourra faire comme si : il existe un et un seul Jacques Hillairet. En plus, son extraordinaire ouvrage (deux volumes augmentés d'un supplément) s'intitule Dictionnaire historique des rues de Paris (Minuit), deuxième raison qui le rend incomparable.

RUES DE LYON MAYNARD.jpgTroisième raison : l'ouvrage de Louis Maynard ne se veut pas "Dictionnaire", encore moins "historique". Beaucoup plus modeste, il seRUES DE LYON VANARIO.jpg propose sous le titre Rues de Lyon (Jean Honoré, 1980), sans plus. Même l'ouvrage de Maurice Vanario, le continuateur de Maynard, ne s'est voulu ni "dictionnaire", ni "historique". Vanario, "Sous-Archiviste", « sous la direction de Henri Hours, Conservateur Municipal des Archives de la Ville de Lyon » a publié presque sous le même titre (Les Rues de Lyon à travers les siècles, LUGD, 1990), une sorte d'inventaire sérieux et complet de toutes les artères qui traversent, aèrent et desservent la cité (y compris les "voies privées").

Cela donne un livre de pas 300 pages in-octavo, dans lequel, hélas, revient comme une rengaine l'expression "origine inconnue", quand l'œuvre de Hillairet – trois volumes de grand format (on dit, paraît-il, "in-quarto"), dont deux très "robustes" (700 et quelques pages sur deux colonnes chacun) – va constamment tout au fond des choses. Si je prends au hasard la rue du Cardinal-Lemoine, voici comment s'annonce l'article : « V° arrondissement. Commence 17 quai de la Tournelle. Finit place de la Contrescarpe. Longueur 680 m. ; largeur 12 à 20 m. » (la rue de Vaugirard s'étale, elle, sur plus de 4km.). On ne saurait être plus précis.

Et l'auteur enchaîne sur un condensé de l'histoire de la voie, puis passe en revue tous les numéros dont il y a quelque chose à dire (parfois fort longuement, en fonction de). J'imagine volontiers que pour rédiger cette œuvre d'une vie, Jacques Hillairet a usé bien des pantalons sur des chaises de bibliothèques ou de salles d'archives. On le voit, le "cahier des charges" n'a rien à voir. Maynard puis Vanario se contentent d'un répertoire.

Il n'est d'ailleurs pas sûr que la capitale des Gaules mériterait que quelqu'un s'engageât dans une telle besogne, d'autant qu'aucun baron Haussmann n'est venu compliquer la tâche en bouleversant à ce point les traces du passé, et que le nombre des gens dignes de figurer dans l'histoire pour y avoir vécu reste d'une modestie provinciale, une fois jetés les noms de Louise Labé, Rabelais, Herriot, Henri Béraud ou Albert Londres. Inutile de nier le pouvoir d'attraction de la capitale. Il y a aussi des Rastignac en puissance chez les "bons gones", et même ches les "mamis que sont pas de cogne-mous" (voir il y a quelques jours).

573SOULARY.JPG

Nos rues, avenues, places, boulevards, quais, impasses, montées portent, comme partout ailleurs, des noms en général ordinaires (je veux dire préfet normal, philanthrope obscur, député honnête (!), martyr de la Résistance, aviateur lyonnais, fabricante d'étoffes de soie épouse de Jacques Ray, professeur de minéralogie et géologie, sixième adjoint au maire, imprésario bienfaiteur des œuvres laïques, maître imprimeur, navigateur et autres célébrités mémorables) avec, ici ou là, des curiosités bien propres à appâter l'amateur de couleur locale (rue du Manteau jaune, rue des Quatre chapeaux, rue du Plâtre, etc...).

Je suis cependant curieux d'apprendre s'il existe, dans une seule des 36.000 communes de France, une "Rue des Actionnaires". Oh, ce n'est vraiment pas grand-chose, cette rue : un pâté de maison, tout au nord de la Croix-Rousse, tout en bas des pentes, presque à la limite de Caluire. Bon, c'est vrai, c'est une église dotée de son jardin (Saint-Eucher), mais est-ce que ça justifie ? Et en face, on ne voit aucune entrée d'immeuble. Ça ne fait quand même pas beaucoup d'habitants au mètre linéaire. Je n'ai pas fait attention, mais il n'est pas impossible que la rue des Actionnaires ne comporte aucun numéro ! L'Histoire est une vieille dame cynique, quand on voit la place gargantuesque qu'ont prise les actionnaires (fonds de pension, fonds souverains, fonds spéculatifs, fonds vautours, etc.) dans la marche du monde actuel.

EGLISE SAINT-EUCHER.JPG

La voilà, la rue des Actionnaires.

Voici ce que nous indique Maurice Vanario à l'article "Actionnaires" (rue des, 4°) : « Tenant : rue Eugène Pons. Aboutissant : rue Mascrany. En souvenir de la compagnie financière constituée, sous la Restauration, pour créer le quartier Saint-Eucher. Attesté en 1849 (dél. C. M.). Devenue rue du Tribun en 1849 (dél. C. M. 17 janvier). Redevient rue des Actionnaires en 1852 ».

C'est un peu court, vieil homme,

On pouvait dire, oh dieu, bien des choses en somme.

Edmond Rostand (enfin presque).

Mais n'est pas Edmond Hillairet qui veut. 

mercredi, 14 février 2018

UN PETIT TOUR SUR LES PENTES

I/VI

Côté Rhône. 

610RATER BONAFOUS.JPG

Vu de la montée Rater.

629RATER.JPG

Un petit bout de la montée Bonafous.

642ARÊTES.JPG

Une des entrées, dit-on, vers les "arêtes de poisson".

637RATER.JPG

Ci-dessus / ci-dessous :

"Champ-contrechamp" montée Rater / cours d'Herbouville.

656RATER.JPG

 

664COQUILLAT.JPG

On retourne vers le plateau par la montée Coquillat : avouez que ça fait un peu "dégueuloir", et la falaise des Fantasques au bout, n'encourage pas, et la hauteur des marches a de quoi dissuader, et ....

674COQUILLAT.JPG

689DELORME.JPG

La toute petite rue Philibert Delorme.

691MAGNEVAL.JPG

Au bout de la rue de Magneval, l'escalier.

698MAGNEVAL.JPG

« Ô récompense après une montée

Qu'un long regard sur le calme des lieux. »

Paul Valéry (enfin presque).

dimanche, 11 février 2018

GUIGNOL

"Guignol" est un mot qui appartient à la famille des antonomases célèbres, et compte ainsi dans son cousinage par force des gens aussi estimables que le frigidaire, la poubelle ou le sandwich, substantifs en général issus des nobles lignées qui ont eu le génie de faire don de leur patronyme au Dictionnaire. Je ne vais pas réécrire son histoire : ce serait forcément moins bien que tous ceux qui se sont donné la peine de le célébrer.

Parmi ces gens d'un goût très sûr qui savent reconnaître le génie, on trouve Alfred Jarry, que le Père François (je veux dire le pape, qui me l'a dit en confidence la semaine dernière) s'apprête à canoniser en grandes pompes, à cause du culte sans faille que l'illustre écrivain a rendu à sa majesté l'Absinthe, au point de lui faire le sacrifice de son existence (même si l'hypothèse est controversée ; notez que Christophe Colomb lui-même n'a été recalé qu'à la suite d'un procès en canonisation en bonne et due forme, cf. La Harpe et l'ombre d'Alejo Carpentier). Gloire à Alfred Jarry, saint et martyr, qui a inclus dans ses Minutes de sable mémorial un mémorable Guignol qui prouve en l'instaurant la parenté indubitable de son Ubu avec notre marionnette lyonnaise.

1GUIGNOL1.jpg

Photos des marionnettes de Guignol (Chignol pour les intimes) et Gnafron, prises au musée de Gadagne dans les autrefois (années 1970). J'ignore comment elles se présentent, aujourd'hui que l'hôtel de Gadagne a été transformé de fond en comble. 

1GUIGNOL2GNAFRON.jpg

Ici, admirez juste la rusticité raffinée du travail du sculpteur et la magnifique teinte vermeille qui orne la trogne de ce misérable buvanvin* de Gnafron. C'en est au point qu'une maison de vin de chez nous avait fait de la marionnette un emblème renommé sous nos latitudes.

lyon,guignol,capitale des gaules,marionnettes de lyon,alfred jarry,guignol ubu,l'autoclète,minutes de sable mémorial,ubu roi,gnafron,musée de gadagne,laurent mourguet,théâtre lyonnais de guignol onofrio,jean-baptiste onofrio,mahomet le coran,société des amis de guignol,justin godart,mgr lavarenneernest neichthauser,le sarsifi petafiné,trouble every day,béatrice dalle,claire denis

Je me sens mauvais Lyonnais : je ne suis retourné à Gadagne que pour m'asseoir en été à une table des "jardins suspendus", au quatrième étage du musée (photo ci-dessous). Je recommande le lieu, on est à hauteur de toit, accroché à la colline, bien loin des rumeurs et des miasmes urbains. Une riche bonne idée ! Mauvais Lyonnais ? Je n'ai jamais été folkloriste, et ai renoncé à le devenir un jour : les folkloristes m'ennuient autant que les touristes revenus d'ailleurs pour une "soirée diapos".

Je ne suis pas davantage le militant de mes origines. Je laisse ce sale boulot à de pauvres excités insulaires même pas comiques, qui nous emboconnent l'atmosphère avec la singularité que leur confère leur insularité. Certaines "singularités collectives" ressemblent à des phénomènes de foire, vous savez, ces "hommes-trépied", "hommes-tronc", "femmes-serpent", frères siamois ou femmes à barbe, qui ne pouvaient gagner leur pain qu'au cirque. Et je ne suis pas non plus un collectionneur frénétique d'images et de "couleur locale". Je me contente de picorer à l'occasion dans le catalogue des fleurs qui un jour ont poussé sur ces terres.

GADAGNE.jpg

Pour parler franchement, les Lyonnais ne parlent plus le lyonnais depuis bien longtemps. Combien savent ce qu'était un trancanoir ? Qui parle encore d'équevilles ? Je ne suis même pas certain qu'ils connaissent un peu le théâtre de Guignol, annexé par les "actions culturelles à destination des enfants", alors que Laurent Mourguet destinait aux seuls adultes les dialogues de ses pièces dont, si je ne me trompe, il n'a pas laissé d'originaux. Remarquez, j'ai l'air de critiquer, comme ça, mais j'ai moi-même glissé les mains dans les gaines de quelques pantins en compagnie d'un oncle, très cher à ma mémoire quoiqu'il fût prêtre, pour distraire petits et moins petits, par quelque après-midi pluvieux (Le Déménagement, Les Embiernes, La Racine d'Amérique, ...). Mais c'était indéniablement lui qui prenait l'accent de par chez nous avec le plus d'authenticité (il n'avait pas son pareil pour glisser dans les conversations des lyonnaiseries : "comme un coq en plâtre", "en tapis noir", etc.).

1GUIGNOL3 PIECES.jpg

Le digne magistrat Jean-Baptiste Onofrio, qui assistait incognito aux représentations de Mourguet en a pieusement recueilli assez de bribes (y compris sur ses manchettes – on pense aux omoplates de chameaux de Mahomet pour le Coran) pour offrir un beau recueil de pièces (1865), imité beaucoup plus tard (1925, ci-dessus) par Les Amis de Guignol, Justin Godart, Mgr Lavarenne, Ernest Neichthauser (qui fabriquait les marionnettes) et d'autres.

Ce n'est pas sous la plume de l'auguste magistrat Onofrio qu'on trouve la pièce de Guignol, hélas méconnue, pochade intitulée Le Sarsifi petafiné, à ne pas mettre entre des mains inaverties. La justification du tirage (ou l'achevé d'imprimer) portait fièrement la phrase : « Cette pièce ne sera jamais réimprimée ». A la lecture, on comprend que les éditeurs étaient des gens d'une extrême pudeur. Le thème, bien qu'autrement formulé, s'en retrouve curieusement dans le film de Claire Denis Trouble every day (2001), avec une Béatrice Dalle pleine de dentition aiguisée et d'hémoglobine. Il est question d'un accident subi par Guignol sur une partie de lui-même à laquelle les messieurs tiennent en général beaucoup. Il serait malséant que j'en dise davantage. On devinera à partir de là le rôle des dents de Béatrice Dalle.

SARSIFI.jpg

Le dessinateur Berlion et son scénariste Corbeyran, dont j'ai évoqué les "Sales mioches" récemment, donnent un coup de chapeau à Guignol dans les pages de garde de leurs albums : bien maigre consolation, qui n'offre que le côté caricatural du folklore. Ci-dessous on voit le tandem infernal, avec sa mise en abyme pour faire le lien avec les "mioches". Notez que le cadre est sympathique : le castelet du parc de la Tête d'Or, sur fond de kiosque à fleur de la place Bellecour (je ne suis pas sûr de l'exactitude de ce détail, M. Berlion, d'autant que Guignol est dépourvu de la "tresse" que tout bon canut se devait de porter à l'époque de Mourguet).

BERLION SALES MIOCHES GARDE.jpg

Le vieux, le grand, le magnifique Gotlib avait donné une version autrement "moderne", décapante et "détrancanée" à souhait de la caricature. Mais Gotlib était un peu plus "voyou" dans son dessin, puisqu'il s'en passait de belles dans le castelet (Rubrique-à-brac tome I).

GOTLIB.jpg

La tradition des bons gones s'est vaille que vaille maintenue et soutenue jusqu'à la deuxième guerre, grâce à la vigilance active de la Société des Amis de Guignol. A partir de 1945, la France semble avoir brutalement rompu avec l'esprit de "Résistance", puisqu'elle a accueilli à bras ouvert le Grand Débarquement des Nouveautés venues par cargos entiers d'outre-Atlantique. C'est alors que la "culture américaine" (si ce n'est pas un oxymore) a supplanté la vieille Culture Française, à laquelle elle s'est contentée de dire, avec ses gros bras musclés : « Ôte-toi de là que je m'y mette ! ». Exit Guignol.

1GUIGNOL4 SOCIETE DES AMIS.jpg

C'est dans la publication annuelle de cette honorable société (Almanach des Amis de Guignol) qu'on trouve des récits bien canants, comme l'histoire du pari fait par le Glaudius et le Toni ou celle de la Commode de la cousine Stéphanie (Catherin Bugnard, de célèbre mémoire). Je grossis ci-dessous l'exposé des motifs de cet immortel réservoir de lyonnaiseries.

1GUIGNOL6 SOCIETE DES AMIS.jpg

Le cogne-mou, ça dit bien ce que ça veut dire, si l'on se représente le monsieur en bûcheron. Et pour 159 sous, il n'y a pas de raison de se priver.

Note : Voici la définition que Nizier du Puitspelu donne de "buvanvin" : « Ivrogne. Jean Brunier (prononcez Bruni), notre granger, était un brave homme, mais quelque peu buvanvin. Un dimanche, à trois heures, mon père le trouve le pouce sur le loquet du Bon Coin, à Saint-Irénée. – Eh, Jean, que faites-vous là ? – Monsu, j'allôve à vêpres. – Au moins, disait mon père, s'il n'avait pas eu le pouce sur le loquet ! ».

lundi, 29 janvier 2018

POURQUOI LA CROIX-ROUSSE ?

POUR ÇA !

005.JPG

Rue des Pierres plantées. Trop de monde le dimanche après-midi. La faute à la Grande-Côte, qui assure le drainage.

photographie,lyon,croix-rousse

Rue Pouteau. Là on est sûr d'être plus tranquille.

photographie,lyon,croix-rousse

Boulevard de la Croix-Rousse. Au fond le Mont Blanc, juste à côté du "Gros Caillou"..

Trois raisons, parmi beaucoup d'autres.

vendredi, 26 janvier 2018

LA BD EN VISITE A LYON (5)

Aujourd'hui : sa Majesté JACQUES TARDI débarque à Lyon.

TARDI1 PERRACHE.jpg

Cela commence en gare de Perrache en 1941.

Nul besoin de faire les présentations : Tardi domine le paysage (en compagnie de quelques anciens toujours vivants). Il n'a plus rien à prouver depuis lurette. Et je n'ai pas grand-chose à en dire, puisque ses dessins se passent de commentaires et que ses récits, de Adieu Brindavoine et Rumeurs sur le Rouergue à Moi, René Tardi, en passant par Le Démon des glaces, Adèle Blanc-Sec et les adaptations de Léo Malet, Jean-Patrick Manchette, Daniel Pennac (l'étrange et dérisoire La Débauche, où un tigre de zoo est mis au service d'une vengeance, si je me souviens bien) ou de Géo-Charles Véran (l'implacable Jeux pour mourir) ont assis l'autorité du puissant narrateur visuel.

Je place à part l'énorme travail que Jacques Tardi a consacré à la guerre de 1914-1918, par lequel l'auteur a tenté de venger (mission impossible : ils ne seront jamais vengés) les millions de morts, toutes nations confondues, en leur élevant un cénotaphe digne de la boucherie industrielle à laquelle ils ont été sciemment envoyés (mais c'est la mort qui avait le plus gros appétit).

TARDI4 HDIEU.jpg

Je lui pardonne de n'être pas un Lyonnais pur sucre (« Tout le monde peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d'un peu partout », dit La Plaisante sagesse lyonnaise de Catherin Bugnard), même s'il a fait un tour par la rue Neyret (ancien siège de l'Ecole des Beaux-Arts).

TARDI7 BELLECORDIERE.jpg

Rue Bellecordière (= Louise Labé).

Je lui sais grand gré d'avoir refusé de se faire introniser "Légionnaire d'Honneur" (dans le cerveau de quelle infâme limule mentale l'idée a-t-elle germé un jour ? La limule étant ce crustacé – pardon : cet arthropode – géant qui envahit un jour les aventures d'Adèle Blanc-Sec – la même qu'Alfred Jarry qualifie de « bête marine la plus esthétiquement horrible », pas Adèle, la limule !).

1 TARDI GRANGE.jpg

Est-ce bien Tardi et sa femme qui font le coup de feu sur les barricades de la Commune (tome 3 de la série Le Cri du peuple) ? Je me suis demandé.

Il a épousé en 1983 (dit l'encyclopédie en ligne) Dominique Grange, fille d'un ophtalmologiste renommé (Jean si je me souviens bien) qui officiait Boulevard des Belges, grand monsieur qui vous examinait avec une gravité bienveillante, et qui était l'ami de mon grand-père, le docteur Paliard. 

TARDI43 BROTTEAUX.jpg

Les Brotteaux.

A vrai dire, Tardi ne parle pas souvent de Lyon dans ses bouquins, mais quand il le fait, c'est comme s'il y avait toujours vécu. En vérité, sauf ignorance de ma part, il en parle dans 120 Rue de la gare, et nulle part ailleurs. 

TARDI14 ARGUE.jpg

Il n'y a plus de bistrot passage de l'Argue.

Bon, ce n'est pas lui qui manifeste son humeur contre Lyon (« Putain de brouillard ! Putain de ville ! »), c'est Léo Malet, l'auteur du roman,

TARDI34 MALET.jpg

Pas si gâteux que ça, si j'en crois ses lectures (supposées).

qui fait dire à son Nestor Burma du mal de notre ville, quand celui-ci sort en balade de l'Hôtel-Dieu où il se remet de quelques blessures (il a failli passer sous le train démarrant de Perrache, en voulant en descendre).

TARDI22 PERISTYLE.jpg

Le péristyle de l'Opéra, bien avant Jean Nouvel.

Le séjour forcé de Burma dans la "capitale des Gaules" donne l'occasion à Malet-Tardi de livrer un portrait de la ville, qu'ils revêtent d'une tonalité étonnamment homogène, quoique peu engageante : le brouillard, l'humidité, le pavé luisant, tout y est déprimant. C'est du dessin en noir sur fond gris, avec très peu de blanc.

TARDI40 BOUCLE.jpg

Le superbe pont de la Boucle.

« Cette charipe de brouillard » (vous savez, ce truc épais et jaunâtre descendu des Dombes qui a joué des tours au Glodius et au Tony qui, ayant éclusé bien des pots (on mesurait au mètre de comptoir), descendaient la rue Pouteau pour aller aux Terreaux « droits comme des bugnes » et qui se sont retrouvés à la Doua) baigne toutes les scènes extérieures d'un halo poisseux. Peut-être à l'image de l'intrigue, dont je ne me soucie pas ici. Disons juste que Burma croise au Stalag XB le chemin d'un drôle d'amnésique qui va le mener plus loin qu'il pensait, dans une drôle d'affaire. Et même une affaire pas drôle.

TARDI45 CROIX PAQUET.jpg

La Ficelle Croix-Paquet avec son "truck", et la gare du même nom.

Ce qui est sûr, c'est que Lyon, tout triste qu'il soit, existe fortement dans le dessin de Tardi. Contrairement à ce qu'on trouve chez Kraehn et Lacaf, dont je parlais dernièrement, la cité est rendue de façon furieusement "ressentie". Elle en acquiert une présence presque tactile et désolée. Attention, c'est le Lyon des années 1940, une sacrée contrainte pour la documentation (Tardi est né en 1946) : il y a des îlots de galets et de gravier au milieu du Rhône, la ligne 7 va de Perrache à Cusset, les voitures circulent à double sens rue de la République et accèdent sans problème à la gare, l'Hôtel-Dieu est un hôpital (et pas un hôtel 5 étoiles), il n'y a pas (encore) de tunnel sous la Croix-Rousse, etc. Tardi est documenté, qu'on se le dise.

TARDI60 PERRACHE.jpg

La gare de Perrache, accessible aux voitures.

On se dit qu'il s'est beaucoup baladé. On reconnaît la rue de la Bombarde, on reconnaît la rue de la Monnaie, avec son trottoir et ses dames dessus,

TARDI23 GARET.jpg

on reconnaît la rue Eugène Pons, avec son escalier au fond, où habitaient M. et Mme L.-R., un couple de professeurs de philo. Il adresse même un salut fraternel à la rue Petit-David et à l'Adrienne qui y régnait, femme ô combien d'Expérience. Ce Lyon-là est à proximité immédiate et parle la même langue que moi. 

TARDI50 ADRIENNE.jpg

Adrienne pas loin de sa librairie de la rue Petit-David (mais ce n'était pas en 1941), un vrai lieu de perdition pour les amateurs de BD : retour d'Angoulême, elle vendait 150 francs – une somme à l'époque – le capitaine Cormorant d'Hugo Pratt en sérigraphie. J'avais plongé. J'étais fou de Pratt, que j'avais découvert dans Pif Gadget, mon petit frère y était abonné. Aux avant-dernières nouvelles, il est coté 900 euros (le Pratt, bien sûr, pas mon petit frère). Merci Adrienne.

Le plus convaincant, dans la façon dont Tardi aborde la ville de Lyon, c'est qu'il n'y passe pas en simple touriste : il s'y attarde, il détaille, il insiste, il savoure (avec une moue de dégoût, mais quand même) : son pont de la Boucle n'est pas un simple figurant (c'est un exemple parmi bien d'autres).

TARDI49 BM.jpg

L'ancienne BM de Lyon, non loin du chevet de la cathédrale, où l'on attend 8.000 personnes ce matin pour les obsèques de PAUL BOCUSE. J'y serai, mais juste en bas de la tour des cloches, pour entendre la grosse voix d'Anne-Marie, celle qui retentit pour honorer les défunts (ci-dessous, on n'est pas obligé d'écouter les 9' et quelque). Faites juste l'expérience, si vous êtes sensible à la magnificence d'un son à écouter pour lui-même : attention : juste sous la tour des cloches (un "clocher", quoi : c'est à gauche quand on regarde la façade).


Résultat des courses : en fait de 8.000 personnes, j'ai vu place Saint-Jean environ 150 parapluies qui se couraient après, protégés par autant de CRS et de militaires et autres gendarmes, et à un micro éberlué qui me demandait si j'étais triste, j'ai aussitôt répondu : « Non, je viens juste écouter le bourdon de Saint-Jean ». C'était vrai, mais en fait de bourdon, une armada de hauts-parleurs déversaient à l'extérieur une improvisation à l'orgue qui a failli me gâcher le plaisir. J'ai refait le tour (pas question de traverser sans "accréditation") pour aller faire le poireau sous le clocher, place Sainte-Croix. J'ai quand même eu le concert dont j'étais probablement le seul auditeur. Dommage, on fait sonner Anne-Marie une quinzaine de fois par an, paraît-il, alors autant en profiter, non ?

Par exemple, pour qui a rendu visite à des proches à l'Hôtel-Dieu, avant même toutes les rénovations des lieux, je veux dire à l'époque d'avant les chambres, ce qui est mon cas, c'est comme si on y était, sauf qu'entre-temps, chaque lit de la salle immense avait été doté de rideaux censés isoler le malade du regard des autres (mais pas du brouhaha permanent, ou des odeurs).

TARDI53 BAS PORT.jpg

Bravo à Nestor Burma, capable de descendre de face et les mains dans les poches l'escalier qui mène au bas-port : ce n'était pas à la portée de n'importe qui, vu l'angle.

Même chose pour l'ancienne gare des Brotteaux (désormais salle des ventes) ou pour le Pont de la Boucle (belle architecture métallique maintenant détruite). Burma va même se balader sous le péristyle de l'Opéra, c'était bien avant Jean Nouvel, au temps qu'on y trouvait encore des échoppes : côté Puits-Gaillot des tutus et chaussons de danse, des bouquins (mes premiers Jerry Spring et mon Bergson du centenaire aux PUF), des pipes du pipier Nicolas et, du côté Joseph-Serlin, tout pour la philatélie. Tardi ne va pas jusqu'à dessiner la vespasienne à l'angle de la rue Luigini. Tant pis. De toute façon, il n'y a plus de vespasienne à Lyon : Decaux et la publicité en ont fini avec l'édicule pissatoire, maintenant il y a de la place pour huit.

TARDI27 PONT MORAND.jpg

Le Rhône au pont Morand, sur fond de place Tolozan, quai Saint-Clair et colline de la Croix-Rousse mangée par le brouillard.

De la page 21 à la page 107 de 120 rue de la Gare, Tardi vous fait donc visiter Lyon en vous répétant que c'est une « putain de ville », mais de telle manière que ça donne envie de se sentir chez soi. 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : je ne résiste pas au plaisir de citer une vignette de la page 174, où Tardi s'offre la tête de deux philosophes célèbres, présentés comme un « couple insignifiant », aujourd'hui enterrés au cimetière du Montparnasse.

TARDI62 BEAUVOIR SARTRE.jpg

Si la dame ressemble à une de ses photos de "jeune fille rangée", l'auteur renvoie le monsieur à un anonymat mérité de bon gros à lunettes (au physique de crapaud dans la réalité). Dans La Variante du dragon, Golo, plus explicite et fidèle si l'on veut, n'y était pas allé de main morte. 

TARDI63 GOLO SARTRE.jpg

Allez, encore un petit coucou à un vieux de la vieille de la flicaille familière, à qui il fallait toujours cinq minutes de plus à la télé pour trouver la solution de l'énigme, et qui ne s'appelait ni Thomas, ni Petit.

bande dessinée,jacques tardi,120 rue de la gare,lyon,croix-rousse,perrache,hôtel-dieu,la plaisante sagesse lyonnaise,catherin bugnard,adèle blanc-sec,le cri du peuple,commune de paris,lyon boulevard des belges,dominique grange,gare des brotteaux,dombes,les terreaux,la doua,kraehn,lacaf,librairie expérience adrienne,paul bocuse,bourdon saint-jean anne-marie,docteur paliard,léo malet,enterrement paul bocuse lyon,obsèques paul bocuse lyon,simone de beauvoir,jean-paul sartre