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jeudi, 11 novembre 2021

11 NOVEMBRE : UN MONUMENT AUX CHEVAUX MORTS

HOMMAGE DE 600 SOLDATS AMÉRICAINS AUX 8 MILLIONS DE CHEVAUX TUÉS PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE.

SOLDATS AMERICAINS AUX 8MILLIONS CHEVAUX 14-18.jpg

J'arrive à déchiffrer : « 600 Officers and enlisted Men of (illisible) & (illisible) Remain [?] Depot N°326 (illisible) NM ». Avis aux égyptologues.

SOLDATS AMERICAINS AUX 8MILLIONS CHEVAUX.jpg

Je trouve assez beau le monument éphémère que ces soldats américains ont élevé à ceux qui étaient pour les armées en présence au début de la guerre beaucoup plus que des outils de travail. Photo trouvée par hasard sur FB.

***

On ne peut pas affirmer que, parmi les 36.000 monuments aux morts édifiés en France dans les années 1920, les animaux aient été entièrement oubliés. Mais il faut bien avouer que la figure animale est à peu près absente.

On compte bien quelques chevaux magnifiquement sculptés : celui de Bischoffsheim (Bas-Rhin) fait très "Jeanne d'Arc" ; celui de Chipilly (Somme) est très touchant, avec ce "Tommie" de la "London Division" qui entoure de ses bras le cheval blessé, comme un camarade qu'il voudrait sauver ;

Chipilly 80.JPG

celui de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) opte pour une célébration héroïque de ceux qui ont combattu, et quand on voit l'interminable liste des noms des morts, on l'admet aisément ; je mentionne encore Lunéville (Meurthe-et-Moselle), Saumur (Maine-et-Loire) évidemment, Senlis (Oise) et Tourcoing (Nord). J'en oublie fort peu, je crois.

Reconnaissez que ça ne fait pas lourd dans la balance, vu la charge de travail qui a incombé à nos équidés préférés, au moins dans la première partie de la guerre, avant la grande mécanisation de la tuerie collective, quand la cavalerie et l'artillerie en faisaient grand usage. Bon, c'est vrai qu'il faut prendre en compte le coût qu'a représenté pour des communes pauvres l'érection d'un monument, raison pour laquelle on trouve le plus souvent de simples obélisques de pierre pour porter modestement et fièrement les noms des morts. 

Je précise qu'il n'existe pas, à ma connaissance, de pierre laissée nue autour des noms gravés. On trouve toujours tel ou tel motif "honorifique", palme, croix de guerre, coq, casque, urne, etc., en ronde-bosse ou en haut- ou bas-relief.

On ne comprend guère l'irruption du lion sur quelques monuments : Haybes, mais aussi Rocroi (Ardennes), Witry-les-Reims (Marne), Mondeville-La-Ferté-Alais (Essonne), Norroy-le-Veneur (Moselle) et sans doute quelques autres communes plus soucieuses d'exaltation métaphorique que de réalisme historique. Je n'en montre pas.

En revanche, je trouve carrément injuste l'effacement quasi-total du chien. D'autant que ce n'est pas pour fait de guerre que certains sont présents, comme on le voit à Saint-Etienne-sur-Argence (Aveyron), où le brave chien lève vers son maître un museau interrogateur, pendant que vole au vent la cape du berger venu s'incliner sur le souvenir d'un père, d'un frère, d'un ami.

STE GENEVIEVE S ARGENCE 12.JPG

De très rares communes sauvent l'honneur en rendant au poilu de pierre ou de bronze un compagnon fidèle : celui de Sainte-Menehould (Marne) veille au côté de la sentinelle frigorifiée ;

STE MENEHOULD 51.JPG

celui de Pagny-sur-Moselle (Meurthe-et-Moselle) n'a pas peur des balles qui sifflent, dressé stoïque au côté du combattant à demi camouflé dans un repli de terrain.

MONUCHIENMORT.jpg

Voilà, sans prétendre à l'exhaustivité, c'est à peu près tout ce que j'ai trouvé. 

Je ferai encore un petit tour par Bruxelles, où l'on trouve un monument "Au Pigeon Soldat" : normal dans une région qui fut et demeure de colombophilie furieuse (je connais l'un de ces furieux : c'est son grand-père qui lui a collé la maladie) ;

AU PIGEON SOLDAT BRUXELLES.jpg

et par la Grande-Bretagne, seul pays à ma connaissance à avoir élevé aux animaux des Première et Deuxième Guerres Mondiales un monument digne de ce nom : Animals in War : They Had No Choice (Ils n'eurent pas le choix). Je trouve que ça a de la gueule.

ANIMALS IN WAR.JPG

Pour finir, il semblerait que certains se soient un peu agités en 2018 autour d'un projet de monument exclusivement dédié à la grande boucherie animale que fut la Grande Guerre. Je ne sais pas si l'affaire a évolué, en tout cas un doute me vient quant aux motivations profondes des initiateurs du projet : sont-ils de ces défenseurs des animaux qui veillent farouchement sur les conditions que la modernité industrielle réserve à nos "frères inférieurs" ?

Si ceux qui manifestent pour que Paris ait enfin un monument célébrant l'action des animaux pendant la guerre de 14-18 appartiennent à la famille biscornue et bigarrée où se retrouvent des végans, des anti-chasse, des anti-corrida, L-214 et autres allumés du bulbe, j'espère que le monument ne verra jamais le jour. Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme dans d'autres situations (suivez mon regard), ça reposerait sur la culpabilité et la demande de pardon. Cette seule idée m'est insupportable.

Voilà ce que je dis, moi.

***

Note : s'agissant de la présence des animaux sur les champs de bataille de la guerre de 14-18, je ne peux passer sous silence l'extraordinaire aventure vécue par le chien Stubby, arrivé clandestinement des Etats-Unis dans les bagages du soldat John Robert Conroy.

CHIEN DECORATIONS.jpeg

Stubby a passé dix-huit mois de guerre sur le front, dans les rangs de la 26ème division d'infanterie (102ème régiment), excepté le temps de guérir une blessure par éclat de grenade, où il rendait le moral aux autres blessés. Des femmes de Château-Thierry lui ont confectionné un manteau de chamois où s'accrochent les nombreuses médailles décernées par les autorités militaires. C'est pour avoir démasqué un espion allemand qu'il a été nommé sergent par le commandant. Il est mort en 1926. Sa dépouille est conservée naturalisée dans un musée. Source : encyclopédie en ligne. Chapeau, sergent Stubby !!!

jeudi, 16 septembre 2021

QU'EST-CE QU'UN HISTORIEN MÉDIATIQUE ?

La définition que je préfère de l'historien moyen — je veux parler du commun des historiens invités par le commun des journalistes à donner leur avis dans le poste, en gros, c'est la quintessence de l'historien : l'historien médiatique —, c'est : un monsieur ou une dame qui vient, avec l'autorité du "sujet supposé savoir" (en français : le savant de service), au secours du journaliste culturellement démuni (en français : l'ignorant de service), pour vous dire que la situation dans laquelle nous sommes dans le présent, eh bien savez-vous, elle remonte à la plus haute antiquité (au passage, merci Vialatte).

Pour dire, en gros, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil (« Nil novi sub sole », disait un ahuri d'il y a bien des siècles), que l'expérience que les vivants d'aujourd'hui font de leur existence et de la forme de la société dans laquelle ils se meuvent a déjà été faite par tous les humains qui les ont précédés.

Sous-entendu : vous croyez que ce que vous vivez est unique, mais détrompez-vous : votre vie n'est pas différente de celle de vos ancêtres. Sous-entendu du sous-entendu : rien n'a changé. La faculté d'un tel historien d'établir dans ses commentaires des "séries" dans les événements du passé pour donner un sens à celui qui nous bouscule ou nous terrasse dans le présent a quelque chose a mes yeux d'inhumain.

Car du coup l'auditeur, écrasé par cette vérité assenée au marteau-pilon, convaincu de ne pouvoir rien apporter de nouveau et de personnel à l'histoire des humains telle qu'ils se la racontent, et donc de n'y être d'aucune utilité, se demande : « Cela vaut-il le coup de vivre ce que je vis, si cela a déjà été vécu par d'autres dans le passé ? » Vous ne trouvez pas ça écœurant ? Décourageant ?

Ce que je trouve pour ma part tout à fait RÉPUGNANT dans cette façon de nous expliquer le présent, c'est précisément qu'on ne nous parle jamais de ce qu'il y a d'irréductiblement unique, neuf, original et inconnu dans les faits, les événements, les situations et les processus dans lesquels nous sommes plongés, et qui se présentent à notre compréhension à l'instant même où nous vivons.

Le répugnant ici, c'est la prétention d'un "spécialiste" de priver les vivants de leur faculté d'inventer quoi que ce soit des conditions de leur propre existence. L'historien médiatique qui tient un tel raisonnement disqualifie par avance l'action qu'ils pourraient envisager de mener. C'est à cet égard peut-être qu'on peu parler d'idéologie universitaire.

Le journaliste culturellement démuni et l'historien médiatique (en français : l'ignorant et le savant) s'entendent comme cul et chemise pour rattacher coûte que coûte l'inconnu au connu. Pour éliminer tout ce qui pourrait, à travers une radicale affirmation de nouveauté, infuser dans les esprits ce qui ressemblerait à de l'angoisse. L'historien médiatique et le journaliste s'entendent comme larrons en foire pour RASSURER.

N'a-t-on pas entendu de dignes historiens (médiatiques), au moment où de drôles de Français se sont mis à occuper les ronds-points en se travestissant en ouvriers des Travaux Publics en grève (gilet jaune réfléchissant), aller chercher sur leurs rayons poussiéreux ce qu'ils avaient appris autrefois des "jacqueries" du moyen-âge pour expliquer ce mouvement radicalement neuf ?

Ce faisant, je me plais à penser qu'ils ont contribué à RASSURER les gens au pouvoir en général et Emmanuel Macron en particulier : ah, ce n'est que le feu de paille d'un mécontentement momentané ! J'envoie les bâtons de la République redresser les échines de cette racaille. Encore une goutte de ce délicieux Château Haut-Brion 1973, cher ami ? Très volontiers, cher ami. 

Oui, par rapport à ce genre d'histoire et aux gognandises que dégoisent les historiens médiatiques, j'en reste à ce que Paul Valéry écrivait de l'histoire en tant que discipline : 

« L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout. »

Note : qui ne s'est pas fait suer, quand il était en Terminale, à se presser le citron pour produire quelques gouttes de jus de crâne pour répondre (on est en classe de philo) à la question : "Y a-t-il des leçons de l'histoire ?" ? Vous avez quatre heures pour recopier (en "ronde" !!!) cinq cents fois le propos de Paul Valéry.

lundi, 05 juillet 2021

UNE ÉTONNANTE PHOTO

JULES SYLVESTRE

ECOLE DE GUERRE 1915 SYLVESTRE.jpg

On est en 1915. La photo est prise par Jules Sylvestre (1859-1936), qui a marqué la ville de Lyon de son empreinte de photographe infatigable. De plus, au fil de sa carrière, il a constitué une collection de plaques photographiques et de clichés divers quand ils lui paraissaient intéressants.

L'ensemble de ces images, qu'elles soient de Sylvestre ou amassées par lui, est conservé à la Bibliothèque Municipale de Lyon sous l'appellation de « Fonds Sylvestre ». Il est parfois difficile de faire la distinction, sur le site de la BML, entre les photos qui sont de l'auteur en personne et celles qu'il a acquises (je pense par exemple à l'ensemble "Louis Froissart").

Quoi qu'il en soit, ce que j'aime dans la photo ci-dessus, c'est d'abord l'ahurissante netteté de la définition (de mon point de vue d'amateur). Cela vient en bonne partie du format 18x24 de la plaque utilisée. Cette netteté permet de lire des détails que le présent format rend illisibles, des détails qui ajoutent selon moi une bonne dose de sel à l'air farouche ou triomphant des soldats ainsi immortalisés.

En voici deux : un des graffitis marqués à la craie sur le mur et une partie des mots ajoutés par les militaires à la structure du châssis. J'aime bien l'espèce de « commentaire » inscrit sur le mur, derrière le képi. Sylvestre, le professionnel, devait voir ce détail, sans doute resté inaperçu des troufions. Et ce n'était peut-être pas pour lui déplaire (là, je brode).

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On se contente de peu, avant, c'est sûr, la victoire prochaine. 

mercredi, 05 mai 2021

LA FRANCE, C'EST NAPOLEON

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« Dans un chef d'œuvre, je pénètre chapeau bas ». Voilà ce que déclare Victor Hugo dans la préface de son William Shakespeare (cité de mémoire). Napoléon est un chef d'œuvre. Je laisse à d'autres le soin de peser les ombres, les outrances, les cruautés. Le génie de Napoléon est un fait.

Peu importent à mes yeux les louanges et les blâmes : les rois, les mythes, le grand roman national, la Révolution, la décapitation de Louis XVI, les colonies, les guerres, les victoires, les défaites, les héroïsmes supposés, les lâchetés avérées, JE PRENDS TOUT.  Parce c'est tout ça qui m'a fait le Français que je suis. Ce n'est pas de l'identitarisme crispé ou farouche, tant il y a d'autres ingrédients dans la mixture improbable dont mon histoire personnelle a rempli ma gamelle. Cela veut simplement dire que je n'ai honte de rien et que j'aimerais qu'il en soit de même pour tous mes compatriotes, quoi que toutes sortes de gens mal intentionnés puissent reprocher à mon pays. La France n'a à demander pardon de rien. Ce pays, c'est le mien. S'il y a un "indigène" (cf. étymologie du mot) de la République, c'est moi. 

Je dirais que la preuve de l'importance de Napoléon dans l'histoire de la France se mesure à l'intensité des criailleries qui accompagnent les velléités de célébration manifestées par Emmanuel Macron, qui tient à commémorer le grand homme, mais voudrait bien faire savoir qu'il reste à bonne distance des reproches que les uns et les autres adressent à celui qui a pendant un temps fait trembler les puissants de l'Europe entière et les a, pendant un temps, fait manger dans sa main.

Mais au contraire, allez-y franchement et fièrement, monsieur le président, cessez d'écouter les historiens et de peser les lumières et les ombres. Cessez de faire crédit aux militants de diverses causes : allez-y, vous êtes Français, soyez-en fier, donnez l'exemple, soyez un patriote sans honte et sans vous laisser impressionner par les petites crottes extrémistes qui veulent s'approprier le grand homme comme elles l'ont fait pour Jeanne d'Arc ou — culot suprême — le drapeau tricolore, ou par les mimililitantants de toutes sortes de grandes causes, de petites causes et de causettes. Célébrez le front haut et sans faire la fine bouche celui qui avait une si haute vision de la France qu'il en a marqué le pays jusque dans les structures qui sont les siennes aujourd'hui.

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Histotototoriens, sociololologues et polilitotolologues s'entendent pour sommer les hommes politiques de proposer aux Français un «  GRRRRAND RRRRÉCIT » ? Avec Napoléon, du général Bonaparte à Toulon à Sa Majesté l'Empereur à Sainte-Hélène et jusqu'au tombeau en porphyre corse aux Invalides, Monsieur le Président est servi.

mardi, 27 octobre 2020

PHILIPPE SANDS : LA FILIÈRE

histoire,deuxième guerre mondiale,extermination des juifs,shoah,philippe sands la filière,philippe sands retour à lemberg,otto wächter,génocide,crime contre l'humanitéImpressions de lecture.

Je viens de lire La Filière de Philippe Sands (Albin Michel, 2020). J’imagine qu’au cours de l’écriture de son formidable Retour à Lemberg, l'auteur avait accumulé une telle somme de documentation qu’il s’est dit qu’il serait regrettable de ne pas faire un sort à tout ce qu’il n’avait pas utilisé dans ce génial ouvrage. Cela ne l’a pas empêché d’aller encore pêcher une foule d’informations nouvelles à toutes sortes de sources.

Retour à Lemberg (voir ici, 19 et 20 juillet 2018) tissait admirablement la grande Histoire (comment deux juifs de Lemberg devenus d'éminents juristes, Lemkin et Lauterpacht, allaient inventer les concepts de « génocide » et de « crime contre l’humanité » avant le procès de Nuremberg) et l’histoire personnelle de la propre famille de l’auteur, entre les silences du grand-père, les non-dits des parents et la masse des membres disparus dans l’extermination des juifs de Galicie.

Dans La Filière, Philippe Sands s’attache au seul destin du haut dignitaire nazi (et fidèle exécutant) qui s’est rendu responsable de la disparition de la population juive de cette région désormais rattachée à l’Ukraine. A combien se monte le nombre des victimes du zèle d’Otto Wächter ?

A cet égard, je note un curieux flottement de la part de l’auteur : on lit ainsi à la page 120 : « Le district de Galicie comptait alors plus d’un million d’individus, répartis à peu près également entre Polonais, Ukrainiens et Juifs » ; alors que la page 131 nous dit ceci : « un des rares survivants du territoire contrôlé par Otto où plus d’un million d’êtres humains ont péri ». Est-ce à dire qu’Otto Wächter ne gouvernait qu’une partie de la Galicie ? Ou qu’il a fait exécuter la totalité de la population ? Inutile de dire que la deuxième hypothèse est fantaisiste.

Quoi qu’il en soit, il est sûr qu’il avait, pour le compte du Führer, la main sur un vaste territoire et qu’il s’est soucié d’exécuter consciencieusement les ordres reçus de Berlin aussi longtemps qu’il a été en fonction. Heinrich Himmler est d’ailleurs venu à plusieurs reprises inspecter – à sa plus grande satisfaction, faut-il le dire – le « travail » d’Otto Wächter, qui a pris plusieurs fois du galon pour l’excellence des résultats obtenus. 

Philippe Sands retrace dans La Filière la trajectoire suivie par le couple Wächter. Car il faut dire que Charlotte, l’infatigable et inquiète compagne, ne correspond pas exactement à l’image de l’épouse effacée : ambitieuse et souvent jalouse (à tort, mais aussi à raison, semble-t-il), elle admire Otto, elle aime en lui l’homme et le chef, et elle l’aimera jusqu’à la fin.

Elle est morte en 1985, alors qu’Otto meurt à Rome en 1949. De quoi est-il mort ? Là est toute la question à laquelle tente de répondre le livre de Philippe Sands dans ses dernières parties. Je ne vais pas entrer dans le détail de la traque à laquelle se livre l’auteur pour débusquer la vérité au sujet de cette mort en 1949 dans la salle Baglivi de l’hôpital Santo Spirito. Disons seulement qu’il amène au jour le rôle joué par un cercle finalement assez restreint de gens (l'évêque Hudal – « le monsieur religieux » –, Karl Hass, Thomas Lucid, etc.) qui grenouillent dans le monde de l’espionnage au tout début de la guerre froide.

Ce qui m’a beaucoup surpris en lisant le récit de la fuite d’Otto Wächter par Philippe Sands, c’est le sentiment sinon de sympathie, au moins d’empathie qui m'a pris à l’égard de cet homme traqué qui savait qu’on le recherchait pour les innombrables crimes qui se sont commis sous ses ordres. Entre sa fuite du fait de l’arrivée des Russes à Lemberg et sa propre mort, il n’a cessé d’errer à la recherche d’abris et de soutiens sûrs. Il a fini par en trouver. Mais entre-temps, il a vécu trois ans au-dessus de 2.000 mètres, en compagnie du jeune Burckhardt Rathmann ("Buko"), dans les montagnes séparant l’Autriche et l’Italie.

Je n’ai pas cherché à analyser les causes de cette sorte de sympathie qui se dégage du récit, mais selon toute probabilité, elle est due à la façon même dont l’auteur conduit celui-ci : effet tout à fait paradoxal. Je veux bien que l’avocat (profession de Philippe Sands) cultive une absolue neutralité dans le traitement des informations qu’il recueille, mais cela reste troublant.

La même parfaite neutralité guide toutes ses relations avec Horst Wächter, le fils du bourreau de Galicie, qui se refuse à admettre la culpabilité de son père, et qui va jusqu’à voir, lors d’un voyage commun entrepris à Lemberg avec l’auteur, un acquittement de tous les chefs d’accusation dans les témoignages d’Ukrainiens qui ne cessent de tresser autour du père des couronnes de louanges.

Reste enfin le personnage de Charlotte, l’épouse du criminel qui, tenant assidûment son journal, n’y a jamais fait figurer quelque allusion que ce soit aux crimes de son époux. Elle était une nazie convaincue. Et pourtant c’est elle qui a conservé méticuleusement les archives (excepté un certain nombre qu’elle a brûlées à la demande d’Otto), y compris l’abondante correspondance conjugale, et qui les a transmises à son fils Horst dont il s’est fait lui-même le fidèle dépositaire. 

C’est dans ces archives que Philippe Sands a trouvé l’essentiel de la matière de son livre. Autant que de la conservation de documents compromettants par l'épouse du criminel, on peut d’ailleurs s’étonner de l’attitude du fils qui, tout en tenant mordicus à l’idée que son père était un « homme bon », a laissé libéralement l’avocat inventorier, analyser et utiliser ces archives copieuses contenant assez généralement les éléments de preuve de la culpabilité.

Otto, contrairement à ce que son fils Horst persiste à croire, persuadé qu'il a été assassiné (sa mère Charlotte a vu le cadavre d'Otto : il était tout noir), est probablement mort d’une leptospirose, elle-même probablement contractée lors d’un de ses bains dans le Tibre (il adorait nager), véritable égout (j’exagère) à ciel ouvert, dans une Rome où pullulaient les rats.

Au total, La Filière est un livre à la forme parfaitement maîtrisée et conduit avec une méthode et une clarté irréprochables. J’ajouterai cependant, en pensant à l’admirable Retour à Lemberg, que, l’objectif se limitant à tenter de reconstituer la trajectoire d’un homme et d’élucider les conditions exactes de sa mort dans un hôpital romain, l’envergure disons morale et humaine de l’ouvrage s’en trouve rétrécie.

Le précédent débouchait d’une part sur la trajectoire reconstituée des membres de la famille de l’auteur, mais d’autre part sur l’élaboration de deux concepts juridiques (génocide et crime contre l'humanité) qui touchent à l’universel et qui marquent aujourd’hui encore l’humanité et les relations entre nations.

Retour à Lemberg était un chef d'œuvre. La Filière est un bon livre. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 06 août 2020

DU 6 AOÛT AU 6 AOÛT

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Longueur : 3 mètres. Diamètre : 71 centimètres. Poids : 4.400 kilogrammes. Qui a eu l'idée saugrenue de l'appeler "Little Boy" ?

BOMBE 1 ENOLA GAY.jpg

Est-ce Paul Tibbets, le pilote de l'Enola Gay ? Je ne sais pas.

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Toujours est-il que tout ça n'est pas resté sans effet,

un certain 6 août 1945, au-dessus d'Hiroshima : 145.000 morts. Et, du moins si j'en crois l'encyclopédie en ligne, ce ne sont que 700 grammes d'uranium 235, sur les 64 kg qui sont partis en fission !

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Beyrouth, août 2020. 

Là, il y avait 2750 tonnes de nitrate d'ammonium.


Mais ça n'a rien à voir.

vendredi, 04 octobre 2019

L'AGENDA 1940 DU SGT J. CHAMBE

 

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J'ai évoqué ici (14 et 15 juillet 2019, et aussi un peu après) la guerre du sergent Jacques Chambe, devenu le colonel Jacques Wilson en 1945. J'en ai en particulier reproduit les mots qu'il a griffonnés jour après jour pendant les six premiers mois de l'année 1940 jusqu'à sa démobilisation le 15 juillet, après sa mobilisation comme pilote de chasse sur une base aérienne proche de Rennes.

J'ignore les circonstances concrètes qui ont transformé l'agenda ci-dessus en cette relique familiale que j'ai toujours vue dans la petite vitrine du salon : quoique son possesseur ne m'en ait jamais dit quoi que ce soit, j'imagine qu'il ne l'aurait pas ainsi exposée s'il ne l'avait pas revêtue d'un légitime motif de fierté. La seule chose qu'il m'a dite, c'est qu'il portait ce carnet dans la poche de poitrine de sa chemise au moment de la balle, et que.

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La balle de 9 mm a frappé le carnet en plein centre. On voit la chemise de cuivre qui enserre et blinde le plomb du projectile. A tort ou à raison et sans savoir vraiment pourquoi, je conserve pieusement cet objet. Non pas comme l'emblème d'un héroïsme passé – après tout hypothétique : je suis éloigné de : « Mon père, ce héros au sourire si doux » –, mais peut-être à cause même de ses ombres et de ses non-dits. Il ne me déplaît pas de ne pas être sûr (bien obligé, mais c'est quand même un alexandrin).

jeudi, 18 juillet 2019

LA GUERRE DE JACQUES CHAMBE

Quelle fut l'activité de Jacques Chambe pendant la suite de la guerre après sa démobilisation le 15 juillet 1940 ? Mystère et boule de gomme. Il s'est toujours tu là-dessus en ma présence. Peut-être ne l'ai-je pas assez interrogé ? Toujours est-il que je n'ai pas de réponse à toutes les questions que je me pose malgré tout. Je me rappelle avoir eu fugitivement entre les mains une enveloppe forte avec une étiquette "Papiers dangereux, à détruire". Que contenait-elle ? Ce qui est sûr, c'est qu'à la mort de l'intéressé, elle avait disparu.

Je passe sur diverses recherches entreprises auprès des autorités militaires françaises, puis de l'ambassade américaine à Paris : je n'ai rien appris. Tout s'est passé comme si Jacques Chambe avait fait le nécessaire pour effacer toute trace d'une éventuelle activité durant la période de la guerre. Deux documents qu'il a conservés envers et contre tout donnent à imaginer qu'il n'est pas resté inactif.

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Seule trace de la nomination de Jacques Chambe, à la date du 14 janvier 1944, au grade de Commandant (au titre du S.R. = service de renseignements ?). 

Ci-dessous la lettre adressée à Jacques Chambe le 2 mars 1945 par quelqu'un dont j'aurais bien  aimé déchiffrer la signature. Qu'est-ce qui a bien pu motiver sa démission de l'armée, qui était visiblement sa raison de vivre ? Mystère.

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"Qui vous savez" est peut-être (sans doute ?) De Gaulle. René Chambe, en effet, avait suivi le général Giraud, et son neveu Jacques avait été impliqué dans l'évasion de ce dernier.

Si j'ajoute l'uniforme de Colonel américain retrouvé dans les affaires de famille (avec sa patte de col d'aide de camp de Général – c'est un expert qui me l'a dit),

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si j'ajoute les douze médailles – dont celle de Commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique – attribuées, après la victoire de 1945, au "Colonel Jacques Wilson" de l'US Army (nom "de guerre" de Jacques Chambe), j'enrage de ne pas être en mesure de remplir le vide de ces titres avec le récit des actions concrètes, précises, détaillées qui ont motivé ces honneurs. Jacques Chambe semble s'être ingénié à effacer tout ce qui aurait pu raconter ce qu'il a fait entre 1940 et 1945.

mercredi, 17 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Suite.

Voilà c’est fait, Dunkerque est derrière moi. Le soleil monte. La terre par endroits brille. Pour me dégourdir la nuque qui s’ankylose, je tourne la tête de droite à gauche, puis la lève et la baisse, moyen aussi de surveiller le ciel.

C’est alors que je repère une petite tache, peut-être d’huile, sur le bas droit du pare-brise. Il y a un moment je suis certain qu’elle n’y était pas. Mon regard parcourt les cadrans, cherchant la défaillance. Je ne vois rien d’anormal. Je vire un peu sur la gauche, le point fuit sur la droite. Je pique légèrement, il monte sur l’horizon. Il n’est pas sur l’avion, mais suspendu dans le ciel.

Qui ? Un Anglais matinal… Un de l’aéronavale de chez nous ?... Trop loin encore pour savoir même dans quel sens il vole. Les minutes sont longues. Maintenant j’en suis certain c’est un avion. Il est juste en face de moi, mais très, très loin encore. S’il ne change pas de cap, il abordera la côte au-dessus de Gravelines. Mon cœur se serre dans ma poitrine. De la côte à la frontière belge il aurait à peine quelques minutes de vol, si c’en était un ! Après je ne pourrais que le regarder s’enfuir dans l’espace interdit. Je prends un peu d’altitude, pénètre un peu plus à l’intérieur des terres. Je suis entre le soleil et lui, donc à peu près invisible.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4…. Avion non identifié en vue, je vais le reconnaître. Terminé…

— B4 à Tango 2…. B4 à Tango 2… Bien reçu… Bien reçu…

Puis la voix impersonnelle, devenant soudain amicale ajoute :

— Bonne chance !!!

Oui bonne chance, et cela veut dire bien des choses pour eux… Que si je dois me battre, je m’en tire, et en même temps qu’enfin et surtout c’en soit un ! Si souvent nous avons été déçus quand la forme lointaine s’étant précisée, de reconnaître un avion ami !

Je me souviens des premiers jours, où nous sautions tous dans nos combinaisons, prêts à courir aux avions pour décoller à la moindre alerte. Maintenant c’est terminé, on vole par routine… Pourtant je sais que le sous-officier de service à la radio fera prévenir le Commandant Hertaut que Tango 2 est en route pour reconnaître un avion non identifié. Alors toujours de son pas calme et casquette en arrière Hertaut ira pipe aux lèvres jusqu’au camion radio. Sans monter les trois marches de métal il demandera : « Même chose ? ». Et devant la réponse positive s’en retournera mains aux poches et haussant les épaules.

Là-bas le point en grossissant s’est étiré en deux ailes. Je fais un moment route au nord. Si c’est un ennemi et qu’il me voit il sera forcé pour m’éviter de faire un très long détour au-dessus de la mer, ou de couper au plus près pour rejoindre la Belgique, mais alors en passant au-dessus de chez nous. Imperturbable il poursuit sa route et mon espérance s’amenuise. Il est trop sûr de lui pour être un ennemi !... Mais c’est un gros, un bimoteur… Pas un 63, que ferait-il là d’ailleurs ?... Non c’est un Bleinhem [Blenheim, avion britannique] regagnant une base anglaise en France…

Pourquoi diable reste-t-il si haut ?

Oui parfois les minutes peuvent sembler des heures.

Encore quelques-unes et sa forme sera assez précise pour que je puisse l’identifier. Dire à cet instant ce qui se passe en moi, je ne sais ? Angoisse du danger peut-être proche, ou simplement tension de tout mon être comme à la chasse, lorsque le chien vient de marquer un arrêt foudroyant, et que j’attends fébrile le fracas que feront les ailes de l’oiseau se levant au milieu des branches.

… Peur, non pas en ce moment ! Parfois elle vous étreint avant l’envol, vous serrant le ventre. Qui oserait dire qu’il n’a jamais eu peur ? Qui n’a eu un instant de recul ? Après on est dans le bain, le temps manque pour y penser.

Il va bientôt se présenter de trois-quarts… Dieu ce long fuselage !!!... C’est un Dornier !!!

Dans ma poitrine mon cœur bat à me faire sauter les côtes.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4 … Avion identifié c’est un Fritz… Je vais attaquer…

La réponse, ça n’est peut-être qu’une impression, m’arrive laconique et tardive… :

— Bien reçu …

Eux aussi sont sans doute trop tendus pour en dire plus. Je le devine quelqu’un doit à cet instant courir comme un fou vers le bureau du Commandant. Lancer à qui il rencontre en chemin : « Ça barde là-haut ». Frapper peut-être, et dire très vite aux têtes qui se lèvent, surprises de cette intrusion : « Chambe est aux prises avec un Boche ».

Pas encore, je suis trop loin. J’ai armé les mitrailleuses et je pique sur lui. Les croix gammées sont bien visibles. Il n’a pas dévié d’une ligne de sa route ! Comment ne me voient-ils pas encore ? Peut-être comme moi il y a un moment sont-ils engourdis par le froid.

Sa masse emplit maintenant tout mon viseur !... J’ai vu son mitrailleur avant faire soudain un geste affolé, se précipiter sur son arme.

Mon pouce enfonce le bouton sur le haut du manche et mon avion tressaute du recul des quatre mitrailleuses… Je jurerais que les traçantes sont entrées dans son aile, tout à côté du moteur droit !...

Je suis sur lui !... Manche au ventre, je le saute.

Attention à son mitrailleur arrière. Je vais être dans son champ….

Je bascule le Bloch. Deux fois la terre prend la place du ciel !... Où est-il ? A ma gauche des traits de feu passent sournoisement… Il est un peu sur ma droite légèrement en dessous.

Il faut y aller à nouveau ! Cette fois toutes ses armes m’attendent… Mieux viser…mieux viser…

Mais plus n’est besoin ! Son moteur droit vient d’exploser, formant une énorme boule de feu. L’aile se casse dans un flot de flammes, de débris de métal !

Il bascule !!!... Ce n’est pas vrai !!!... A la première rafale… Non je rêve… C’est fou !!! Merci Grand-Père, grâce à vous j’ai visé juste !

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Il passe sur le dos, vrille à plat deux ou trois tours. Son moteur gauche tourne à plein régime… Il redresse à demi ! Part en glissade, puis se retourne encore le ventre en l’air. Dans sa carlingue un pilote courageux lutte encore contre le destin !... Je crois que j’ai crié comme s’ils pouvaient m’entendre… Sautez … Mais sautez donc… Je pique en tournant pour le suivre dans sa chute. La terrible force centrifuge le disloque. Son empennage brisé s’envole ! Une, deux, trois, quatre formes se détachent, puis peu après quatre corolles blanches s’ouvrent ! Ils sont vivants. Je n’ai pas tué ! La haine des atrocités nazis n’est pas encore en moi. Il faudra juin, le massacre des femmes et des enfants, morts mitraillés sur les routes pour que s’envole ma pitié !

Je suis soudain très las… J’ai froid à nouveau. Je tourne encore dans l’air limpide et glacé. Loin en dessous, sur la neige qui brille dans les premiers rayons du soleil, un éclair rouge illumine un instant le sol, puis une fumée noire se traîne dans le vent.

Un ronflement cogne dans mon cerveau !...

C’est la radio… j’avais oublié de la couper !

— Tango 2 répondez… Tango 2 répondez… Tango 2 répondez…

Il faudra je crois de longs instants pour que ces paroles parviennent à mon entendement.

— Tango 2 à B4… je rentre… je rentre… Il est au tapis… Quelque part au sud de Gravelines…

Ainsi tomba mon premier avion le 26 janvier 1940. Quatre autres en juin 1940 dont deux seulement furent homologués, nous n’avions pas comme preuve des caméras, sur les Curtiss arrivés d’Amérique et montés à la hâte !!!

De l’escadrille nous resterons trois le jour de l’armistice. Le Commandant Hertaut, le Capitaine William seront tués en combat aérien ! Les autres morts, disparus ou prisonniers !...

mardi, 16 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Jacques Chambe a écrit quelques-uns de ses souvenirs. On comprendra à la lecture de celui qui suit pourquoi il se souvient très particulièrement du 26 janvier 1940 (voir ici, 14 juillet). J'ai transcrit ce récit sans rien y changer : je le prends tel qu'il est, je veux dire comme il est écrit, sans doute longtemps après l'événement. Et je précise qu'il est rigoureusement inédit.

***

Après les chutes nombreuses de la semaine dernière, une piste a été ouverte par un chasse-neige. Mais maintenant son sol est durci et glacé. C’est une véritable patinoire. Les atterrissages et les décollages sont très délicats. Plus d’un s’est retrouvé après un dérapage spectaculaire et avoir tourné comme une toupie, avec son hélice ou une aile plantée dans le mur blanc. Heureusement le plus souvent sans trop de mal. Un avion déjà arrêté et dont le pilote venait de descendre, a doucement glissé par l’arrière, jusqu’à ce que la neige le coince, et sans que deux mécaniciens agrippés à son train puissent le retenir. L’un avait terminé la glissade sur le ventre, l’autre sur le derrière.

Le froid est très vif. Entre moins quinze et moins vingt au sol. Je ne dois pas me plaindre, comme pilote j’ai une chambre et un bon lit dans une maison au village. Je suis chez le Percepteur. Sa femme est aux petits soins pour moi. Elle voudrait absolument me faire dîner chaque soir alors que je sors du mess. Nous avions les premiers temps une cuisine exécrable. Jusqu’au jour où le capitaine William a découvert que le soldat chargé du nettoyage de son moteur était dans le civil cuisinier à l’hôtel Ritz à Londres. Ça c’est l’armée française. Je pense que l’ancien cuisinier était lui mécanicien !

Il faut faire tourner les moteurs quelques minutes toutes les heures pour éviter que l’huile fige. On a aussi très soigneusement enlevé toute trace de graisse dans le mécanisme des mitrailleuses pour empêcher des enrayages. Toucher le métal avec la main nue brûle presque autant que le feu.

J’ai volé hier. Patrouille de routine le long de la côte, depuis la frontière de Belgique jusqu’à Boulogne. Frontière à ne jamais franchir, sans créer un incident diplomatique. Défense à nous sous peine de sanctions graves de violer l’espace aérien d’un pays neutre. Comme si les autres se gênaient pour le survoler, afin d’aller prendre des photos au-dessus de l’Angleterre, passant ainsi loin de nos mitrailleuses.

R.A.S. comme toujours au cours du vol. Mais moins 50° à l’extérieur de l’avion ! Au retour je suis descendu de l’appareil complètement raide et gelé. Chaboux et Leborgne ont comme moi mis des heures à se réchauffer. Aux dires des autres nous étions verts. J’aurais aimé voir leurs têtes s’ils avaient été à notre place. Un poste de pilotage n’est pas un endroit rêvé pour faire des mouvements de gymnastique, et les combinaisons soi-disant chauffantes sont un mythe par un froid pareil.

Ma radio m’avait donné des soucis. Impossible de parler et d’entendre sur la fréquence de la base. De Marco avait été obligé de me servir de relais, car avec lui je pouvais communiquer. On a réparé dès mon retour, mais je dois procéder à un essai en vol pour confirmation c’est l’ordre du Capitaine William. Je vais le faire ce matin, un peu avant l’aube, à l’heure où dans l’éther règne un certain calme.

***

Il fait encore nuit. Au mess où je suis seul, un soldat mal réveillé a posé devant moi une tasse de café brûlant. Trouant le silence, le ronflement d’un moteur fait monter peu à peu son grondement cyclopéen. Je sais que mon mécanicien, toujours aussi consciencieux, assis à ma place dans l’habitacle, doit surveiller avec attention la danse des aiguilles dans les cadrans du tableau de bord. Il soigne mon Bloch autant que si sa propre vie en dépendait. Avant de sortir de la pièce chaude, je ferme ma combinaison pour garder un peu de sa tiédeur.

On a allumé en bout de piste un seul feu blanc. Je fonce à plein régime droit dessus. Malgré l’obscurité je vois défiler à droite et à gauche les murs de neige. Les ailes en sont terriblement près. Aussi dès que je sens l’avion s’alléger je tire sur le manche pour arracher vite les roues à la glace traîtresse. Je suis déjà haut lorsque le feu passe sous mes ailes. Je sais qu’il s’est éteint aussitôt après mon survol.

J’ai rentré mon train, je passe au petit pas. Pendant un long moment je monte en spirale régulière. J’ai bien vite fermé le cockpit. Le vent cesse de s’engouffrer dans l’avion, ne torturant plus de ses piqûres glacées ce qui était visible de mon visage au-dessus du masque à oxygène.

J’aime avec passion cette merveilleuse impression de solitude. Le bruit même du moteur m’isole un peu plus de ce qui est humain. Je ne suis plus un homme de la terre. Je pourrais croire qu’elle n’existe pas. En dessous il n’y a rien qu’un trou sombre. C’est peut-être la plus extraordinaire sensation que je connaisse ! Quelle autre pourrait atteindre à ce sentiment de libération ? N’avoir plus aucun contact avec rien.

Le contact il faut pourtant le rétablir. Car les radios de la base doivent attendre avec anxiété mon premier appel. Quelle passion en eux aussi ! Lorsque les uns ou les autres nous sommes en l’air, il est presque impossible de leur faire quitter leur poste. Si arrive pour eux l’heure de la relève, et qu’il leur faut passer l’écoute, ils restent à côté des nouveaux arrivants, sans penser à manger ou dormir jusqu’à notre retour.

Au-dessus de moi le ciel est moins sombre. Soudain comme si j’avais crevé une feuille de papier opaque, je jaillis en pleine lumière. C’est l’effet de la courbure de la terre. A six-mille mètres il fait grand jour, alors que le sol est encore dans la nuit. En bas des hommes dorment, des hommes veillent. Certains calmement dans leur lit, d’autres dans le froid d’abris précaires restant le doigt sur la détente … Je pense à Maurice quelque part dans l’Est avec son G.R.D.I.

J’ai ouvert la radio. Le poste grésille dans mes oreilles et elles s’emplissent aussitôt d’une voix amie lorsque je passe sur la bonne fréquence.

— Tango 2… Tango 2…. Je vous appelle…. Je vous appelle…. m’entendez-vous…. Répondez…. Tango 2 répondez... répondez… répondez… Allo Tango 2 m’entendez-vous…

— Tango 2 à B4… Tango 2 à B4 je vous entends, me recevez-vous.

— Allo Tango 2, je vous reçois 5 sur 5.

Puis comme s’il parlait à quelqu’un près de lui, sans penser à couper son micro, la voix joyeuse dit :

— Ça boum on le reçoit !

C’en est fini de la solitude, je suis à nouveau parmi les hommes.

Je regarde la montre, sept heures trente. Puis le compas. Je fais plein nord. Attention à messieurs les Belges. Pression d’huile, carburant tout est OK. Je vire de 45°, très sec et admire les traînées de condensation que font soudain les bouts de mes ailes dans l’air glacé.

Encore une heure à rester à me geler. Le soleil dans mon dos jaillit sur l’horizon. La terre commence à sortir de l’ombre. La mer grise est devant moi. Plus loin sont les côtes d’Angleterre, mais invisibles dans la brume.

Le sol est uniformément blanc. Seules quelques routes plus importantes font des traits noirs. En dessous Calais doit s’éveiller. La mer semble vide. Le ciel l’est aussi.

J’ai très froid, sans pouvoir bouger dans mon espace réduit. C’est aux pieds et aux reins que cela commence à mordre. Pour empêcher mes doigts de s’engourdir à l’intérieur de mes gants, alternativement je frappe l’une ou l’autre de mes mains contre une jambe. Peu à peu c’est un manteau de glace qui m’enserre. Comme il doit être facile de s’endormir ! Pour échapper à cette sensation pénible, je pousse sur le manche et pique vers la terre. Je perds ainsi mille pieds, puis remonte, écrasé sur mon siège par la ressource brutale. Ce que je viens de faire est idiot.

Cap sur Dunkerque …. Une fois encore je virerai au-dessus de ce grand port puis ce sera le retour … Un retour de plus !!! En moi monte l’idée d’un bon café brûlant.

A suivre.

lundi, 15 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Les mois d'avril à juillet 1940, tels qu'ils apparaissent dans les pages de l'agenda du sergent Jacques Chambe. Il y a quelques bons moments, mais dans l'ensemble, le moral n'est pas au beau fixe.

***

AVRIL 

1 – Perme  Quel repos

2 – Je me repose

3 – il pleut mais malgré cela c’est bon d’être au calme

4 – Les Robert arrivent à midi Je vais à Lyon avec l’oncle Robert Je vois tante Marinette

5 – Rien de bien neuf

6 – mauvais temps

7 – les Roux arrivent, les Robert partent Les René arrivent vers 6h.

8 – messe pour Boman [Bomau ?]

9 – les René vont à Lyon  Départ de l’oncle René qui est rappelé. Cela barde en Norvège

10 – je pars en auto à 7h1/2 train à 21h18

11 – Voyage long et pénible Les hommes parlent des événements Le moral est bon Rencontré Mr Tisné à Massy Palaiseau

12 – Bataille navale J’arrive à la base à 10 ½ mouvement A la base cela remue Vol ………… en patrouille Je vais à Rennes le soir avec Revil.

13 – Nous allons à Rennes le soir. Stances de Revil à la porte de la bonne de l’hôtel Folle nuit. Pour ma part je dors calmement

14 – Revenons au camp le matin Je suis vaseux jusqu’à 5h pas franchement malade. Je ne descends pas à Rennes.

15 – Rien à signaler

16 – Vol rien à signaler. Vol

17 – Revil et moi voulons partir en Norvège. Le Lt nous dit de ne pas partir. FINKEL lui part. Nous allons à Rennes

18 – Vent fou. Le poste de police saute en l’air. Je reçois lettres. Croix de guerre 2 palmes. Médaille militaire. C’est chic.

19 – Rien Patrouille RAS Allons à Rennes

20 – Rien Un Fritz très loin Allons à Rennes.

21 – Rien Allons à Rennes

22 – Rien mais des Fritz en l’air mais très loin.

23 – Rien

24 – Rien allons à Rennes

25 – Rien de neuf

26 – Pluie. Je vais à Rennes le soir.

27 – rien, mal à la tête J’écris à Maman Jeannette Yvonne Maurice. Je ne sais que faire.

28 – Descendu à Rennes. Mal à la tête. Le …. Croit à des ………… ………

30 – Patrouille sur Brest. RAS Froid.

Notes : Et le mois passe et la vie est la même. Les heures passent tristement. Quelle guerre. J’ai envie de fuir et de partir loin. La dernière lettre que j’ai reçue me ………….. je suis triste las dans une affreuse solitude du cœur. 

MAI 

1 – rien le ciel est vide.

2 – Rien pas un Fritz en vue pendant 3h

3 – Je part à Paris pour acheter un paquet pour Honnorat

4 – Je suis à Paris. Temps splendide.

5 – Départ pour Rennes.

6 – Le Colonel Fauvel se tue en avion

7 – Rien

8 – Rien

9 - /

10 – rien ciel vide

11 – rien pas un fritz

12 – Rien (écrit fort sur demi-page gommée) : ici se termine une période ………….

13 – La Belgique et la Hollande sont attaquées par les Boches. C’est le grand coup qui commence. La vie ici me dégoûte. Les gens ne pense qu’à se défiler. Honnorat est comme moi dégoûté.

14 – Je vais au tir. Très bon carton au FM. Je passe la nuit dans le poste de mitrailleuse avec le Capitaine en état d’alerte. 1ère nuit de guerre. Je suis calme.

15 – La Hollande dépose les armes. Que se passe-t-il. C’est le grand moment. Qui nous sortira de là. J’ai confiance en dieu et en mon pays. Nous reculons. A quand la prochaine Marne. Nuit calme sans alerte. Où est mon vieux Maurice. Je pense bien à lui. Etre pilote et ……….

16 – Mauvaise nouvelle. Le front est enfoncé vers Sedan. Les nôtres tombent. J’ai peur pour ma patrie. Nul ne doit le savoir. Que Dieu sauve la France. Le président des Etats-Unis doit parler ce soir. Que son acte soit sauveur.

17 – La bataille continue. Nous reculons encore les réfugiés passent en masse Quelle atroce chose. Il faut avoir confiance Etre là ne pouvoir rien faire. Savoir que les nôtres tombent est inutil c’est atroce. Nuit calme. Il faut vaincre. Rien ne doit rester de l’Allemagne.

18 – Dieu sauvez mon pays et tous ceux que j’aime. Les Boches avancent encore, mais il semble plus lentement. Dieu veuille que cela soit vraie. Je reçois des lettres de Maman. Je suis bien content d’avoir de leurs nouvelles. Des Fritz plein le ciel. Un en flammes. C’est mon ami BEAUDIER ( ?). Le type saute.

19 – Papa est à la Verpillière d’après une lettre de Maman. Pétain est ministre d’Etat Mandel à l’intérieur. L’avance Boche continue mais lentement du moins je le pense. Weygand est généralissime Pétain vice président du Conseil.

20 – Les Boches avancent toujours peut-être plus lentement mais ils vont encore Dieu nous donne la victoire…J’ai mon troisième Fritz !!! un Dornier. Mon avion est criblé. Le type ne saute pas.

21 – Nous recevons des camarades qui descendent du front Nort. Leur moral est formidable mais ils semblent dire que l’aviation manque sur le front.Je travaille avec Honnorat au plan de défense. Ou allons nous. Ils sont à Amiens et Arras. Reims est évacué.

22 – Quelle terrible vie, quel désespoir. Tout croule nous sommes trahis. Dieu sauvez la France Vous seul le pouvez et pourtant nous n’en somme pas dignes moi tout le premier. La radio dit que nous tenons toujours Arras ? J’en suis sorti je ne sais comment. BOUCHARD est parti en flammes. J’ai un Dornier !  Les allemands ne sautent pas.

23 – Cela continue. Ils avancent toujours en direction de la mer. Quand en sortirons-nous ? J’écris une petite lettre à Maman. Je suis crevé. On note ……….nous nous sommes à 1 contre 10.

24 – Toujours rien de neuf. Dieu ne nous abandonnez pas. Ils avancent toujours. Une balle s’est écrasée sur le montant droit. Une culbute et je la recevais en pleine tête. VERDIER est touché. Un de moins. Je fais un crash train en avant ( ?).

25 – Je suis piqué ce matin. La journée n’est pas mauvaise. J’ai pris un sacré choc. Vol après midi. C’est idiot à un pareil moment de nous …………..

26 – Mauvaise nuit et journée pas bonne. Le moral des hommes est mauvais. Les ordres donnés les embêtent. Des ……………râlent, mais mon (zig ?) est au poil. Ce brave JARDIN ( ?) de comment …………… se perdre ( ?).

27 – Je suis mieux mais pas encore très fort. Ma tête en a pris un sacré coup. Il faut voler quand même.

28 – Léopold III trahit son peuple et dépose les armes. On me dit que je suis nommé et que j’ai la croix !

29 – (gommé) je suis bien content. Mais tant de choses sont graves à cette heure que cette joie est bien moins grande. Ou est l’oncle René ou sont ceux que j’aime. Seul la suite des jours donnera sur les événements une lueur plus précise. L’Italie semble de plus en plus vouloir nous tomber dessus.

30 – Toujours rien de neuf. Les événements restent graves très graves. Les heures sont lourdes, je suis las.las. …………………………Combat au-dessus du Mont Saint Michel. J’en suis sorti !

31 – Rien de neuf. La vie à la base ne change pas. Les événements sont les mêmes chaque jour. On vole. On vole. 

JUIN 

1 – Rien de neuf encore. Crevé de fatigue. Pris l’air six fois dans la journée.

2 – Je reçois une lettre de l’oncle René je lui réponds de suite pour lui demander de me faire partir sur un poste plus avancé car les Fritz sont trop rares.

3 – Visite du Général ARMENGAULT. Parade et défilé. Reçois lettre oncle Maurice Corron une de Maman.

4 – Ils ont jeté mille bombes sur Paris. J’espère que Papa est indemne. J’ai hâte d’avoir une lettre de lui et aussi de Maman car on parle de la vallée du Rhône. L’Italie sera en guerre sous peu. Du moins je le crois.

5 – Nouvelle offensive Allemande. Lettre de Maman. La Verte a été bombardée. Je vais à Rennes en mission spéciale !!!! très spéciale. Je vois la femme d’Honnorat.

6 – Les Boches avancent encore dans la direction de Rouen. Nous attaquons au ras des arbres. C’est fou. 2 ne sont pas rentrés : LARSIL ( ?) et JAMET ( ?). Moi c’est pour quand.

7 – Avance continue des Boches. Las très las. Noté 64 ………

8 – Des canadiens se posent sur le terrain en route vers le Sud ! Quels avions splendides. Honnorat passe à l’état Major comme second du colonel BLAISE. Il y a deux type qui nous quitte. Je prends la patrouille.

9 – Les Boches semblent avancer beaucoup. Nous touchons des Curtiss. Combat au-dessus de la Seine. J’ai un Messer. TASSEL ( ?) est de service en ville.

10 – Je vois le Capitaine. Il est sommé de rester au sol. Il me dit d’être prudent !!! Déclaration de guerre de l’Italie.

11 – Service en ville que de réfugiés que de drames.

12 – Les Boches sont près de Paris. On dit que les communications sont coupées avec Paris. Combat avec des Messer au-dessus de Rouen. J’ai tiré comme un cochon.

13 – Ils avancent toujours. Plus de lettres de la Verpillière ni d’autre part. C’est la guerre. Mon avion est criblé. J’ai eu de la chance.

14 – Paris est pris. C’est la fin. Roosevelt ne répond pas. Mitraillé un soumarin Fritz (sic)au large de Brest. Il plonge en catastrophe, mais j’ai eu les hommes près du canon.

15 – Rien encore de l’Amérique nous allons à la mort de la France. C’est la fin. Ce soir conseil des ministres ??

16 – MOUSTIER ( ?) tombé. Je prends SEMBAT ( ?) comme ailier droit. 15h j’ai un Henkel. Pas de parachutes. VERDIER est vengé.

17 – Bombardement de Rennes. Mitraillage du camp ………………………….. Demande d’armistice. Départ 1h du matin.

18 – (Très gommé) attaqués par six Messer touchés en feu nous en sortons. Couchons dans les champs. (+ ligne surchargée).

19 – La Rochelle La Palisse Saint Jean d’Y Cognac Barbezieu Libourne. Laréole Couchons chez des gens aimables à St Hilaire.

20 – Agen Toulouse Nous arrivons à Pinsaguel [auj. 31120].

21 – 22 – 23 – 24 Pinsaguel

(à partir de là très gommé. Les morceaux de gomme noircis sont là)

25 – Sommes à Pins ……………..est triste. Je suis

26 – Rien de neuf.

27 – J’écris à Maman. Je vois Jetty ……….. Je parle à la mère de Jetty ………Nous tombons d’accord ( ?)

28 – J’écris à Maman. Je puis embrasser Jetty quelques minutes.

29 - ………….

30 – Je suis de garde. 

JUILLET            (Très gommé) 

1 – Je suis triste Je descends à Pinsaguel.

2 – 3 – 4  (Tout est gommé)

5 – La flotte Anglaise attaque notre flotte !!!! a l’aurore dans un port algérien. Nos plus beaux navires sont coulés. Strasbourg Dunkerque Bretagne Provence Mogador…Mes beaux navires.

6 – Aujourd’hui je suis très fatigué. Je descends à Pinsaguel le soir beaucoup plus tôt Encore très fatigué.

7 – Je suis malade complètement à plat. Des lettres de Maman du 13 et 14 juin. Il vient de Rennes.

8 – J’ai 27 ans. Et c’est un triste jour car je suis loin de ceux que j’aime (gommé) Lettre de Maman du 10 juin.

9 – Je suis toujours malade et las Quelle triste chose Je voudrais partir loin, très loin, au calme.

10 – Toujours même chose.

11 – Je reçois lettre de l’oncle Robert. Je vais je crois mieux Moins de coliques. Maurice est sauf les trois Ogier aussi.

12 – Je monte à Pins mais je suis encore bien las. 1è lettre de Maman, je suis heureux bien heureux. Partir !!! Partir !!! (Plusieurs lignes barrées et gommées).

13 – (gommé 2 lignes) suis triste et las.

14 – Quel triste 14 juillet défilé et messe à Pins Je descends avec Revil à Pinsaguel. J’ai hâte de partir de fuir cet endroit si joli.

15 – Je suis peut-être démobilisé. Lettre de Papa. Je suis démobilisé.

16 – pas d’essence pour partir. Nous partirons peut-être demain, je le voudrais tant j’ai hâte de les rejoindre tous (barré gommé. Seul lisible : ) Jetty

17 – 9h nous ne sommes pas encore partis quelle vie j’ai hâte d’être près d’eux. Départ 11h Toulouse Albi Rodez Marmande Le Puy Saint Etienne On couche chez un type très bien.

18 – Départ St Etienne en car pour Lyon Vers 6h train à Lyon pour La Verpillière 8h

dimanche, 14 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Jacques Chambe a vingt-sept ans en 1940. Il est sergent. Il a son brevet de pilote depuis l'âge de dix-sept ans grâce à la "protection" de son oncle René Chambe et à la bienveillance complice du pilote Détroyat. Janvier 1940 le trouve sur une base aérienne non loin de Rennes. Tous les jours, il consigne quelques notes au crayon dans un petit agenda auquel plus tard il devra sans doute la vie : je l'ai toujours vu avec sa balle de 9mm bien plantée au milieu, juste arrêtée par les dernières pages et le carton de la couverture pas entièrement déchirés. Voici les annotations jour par jour des trois premiers mois de l'année 1940. 

Note : "La Verte", c'est "la verte Pillière", autrement dit La Verpillière (Isère), où résidait la famille à l'époque. Les points de suspension signifient "illisible".

***

JANVIER

1 - Perme à la Verte.

2 au 6 - idem.

10 – Départ pour Rennes à 7h30 avec Papa jusqu’à Lyon je passe par Roanne Saint Germain des fossés direction Massy Palaiseau.

11 – Massy Palaiseau Noisy le Roy direction Rennes arrivé 23h.

12 – Arrivé au camp à 11h.

13 – Rien (patrouille RAS)

14 – Rien (patrouille RAS)

15 au 18 mêmes mentions

19 – départ pour Paris 24 h

20 – arrivé 6h. Vu tante Annie

21 – retour Rennes 21 h.

22 – rien

23 – rien – vol (-60)

24 – rien patrouille RAS

25 – rien très froid

26 – froid neige + j’ai un Fritz ! ! ! !

27 – 30 – rien froid neige

31 – rien pas de Fritz

 

FEVRIER

 

1 – rien patrouille RAS

2 – départ pour Paris en perme 18h arrivé 22h50 trouvé Papa Maurice a été décoré Croix de guerre

3 – je vois Odette à Paris – Fernand et Jacques

4 – Départ pour Rennes à 23h

5 – Rien de neuf au camp.

6 – reste au camp rien

7 – je vois une proposition au grade de s / lieutenant mais pour quand ?

8 – Temps splendide le lieutenant Honnorat par en permission Baudier ( ?) se pose sur le ventre sans mal

9 – Rien

10 – Histoire au sujet de ma patrouille HUBERT ( ?) veut passer à la II

11 – vol RAS

12 – vol RAS – 16h  j’ai un Fritz !!! Convoqué par le Colonel il me propose pour la croix

13 – rien de neuf. LEFRANC me demande de faire sur ………….. une description des masques à gaz

14 – je donne quelques renseignements sur les gaz aux types du peloton reçois bonne lettre de maman

15 – rien peloton RAS – 25

16 – départ midi pour Paris 12h05 arrivé 6h dîné avec Papa

17 – je commande une tenue. Bonne journée de repos.

18 – départ pour Rennes 9h

19 – Rien neige visibilité nulle

20 – verglas rien

21 – Peloton sous-off rigolade

22 – rien neige et verglas

23 à 25 – rien neige

26 – On parle de départ pour la Syrie

27 – on parle encore départ Syrie

28 – rien de bien neuf cafard

29 – suis cafardeur Patrouille de nuit

 

MARS

 

1 – départ pour Paris à 2h05 avec JALLON, LEHARENGER arrivé 6h14

2 – journée de repos

3 – repos à la maison. Départ 21h pour Rennes

4 – les polonais arrivent au camp pour l’entraînement officiers, sous-officiers, soldats

5 – rien vol de routine

6 – rien

7 – on demande mon livret au bataillon [???] suis d’après le Lieutenant colonel en passe d’être nommé Cpte

8 – recois lettre de papa

9 – vol sur ………………. Rien, de garde

10 – de service   Nous allons à Rennes le soir  Film sérénade

11 – Le Ct HONNORAT rentre REVIL revient de Paris Nous lui parlons de notre question   Rien à signaler sauf temps splendide

12 – ce matin pluie Rien à signaler vol sur Brest

13 – Vent terrible et pluie Rien à signaler

14 – Vent de plus en plus fort. LEHARENGER  nous laisse le soir avec REVIL pour !!! cinéma

15 – Soleil. Départ à midi avec JALLON  Jallon change au Mans. Arrive Paris 6h

16 – achète gants chauds cinéma le soir avec Papa

17 – téléphone à Mme Cartault. Départ Rennes à 21 h Suis très las

18 – suis fatigué. Le Ct HONNORAT  pense partir. C’est la poisse

19 – Vent fou suis fatigué grippe fièvre cafard

20 – suis toujours mal mauvais temps moral bas Soleil mais à très haute altitude

21 – suis mieux Rien de neuf Mal à la tête

22 – pas de nominations Un anglais est grièvement brûlé. Les permes sont suspendues ou presque

23 – départ du détachement de Syrie Un Fritz en flammes pour BAUDIER

24 – Soleil Je vais à Rennes

25 – rien pluie sans arrêt Je vais à Rennes

26 – Revil  rentre de Paris. Vols impossibles

27 – rien de bien neuf Pluie

28 – passage de petits bleus allant à Dinard. Un type de Crémieu

29 – Manqué un Fritz de peu. Départ 11H du soir

30 – Voyage

31 – Arrivé Lyon 4h du matin Voiture pour aller à la Verte. Maman et Papa sont là.

mercredi, 12 avril 2017

CEUX DE 14-18

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C'est une aquarelle de très petite dimension (environ 11 x 10 cm.), signée d'un certain I. Chevallier, sur lequel je n'ai pu recueillir aucune information. Mais c'est un travail de qualité, en particulier par l'impression de mouvement qui s'en dégage. On peut ne pas être d'accord avec le regard tant soit peu lyrique que l'artiste pose sur les poilus : combien de noms de ces poilus figurent aujourd'hui sur les monuments aux morts ? A comparer avec les dessins ci-dessous, exécutés en janvier 1915 par le sous-lieutenant René Chambe, qui a vu les tranchées de près.

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vendredi, 21 novembre 2014

NOTRE MERE LA GUERRE

2

 

Notre Mère la guerre est donc un vrai roman sur la première guerre mondiale vue du côté français, avec une vraie intrigue, de vrais personnages, de vraies situations, de vraies péripéties. Ce qui est admirable dans ce livre, c’est la magie de l’équilibre que scénariste et dessinateur sont arrivés à établir entre le fil de la narration et le cadre historique dans lequel se situe l’action.

 

Ils ont aussi trouvé, pour le récit, le ton et la distance focale qu'il fallait, s'agissant de ce fleuve des enfers où s'est engloutie la vieille civilisation européenne, pour évoquer une guerre qui a rendu caduque et absurde toute notion de chevalerie ou d'héroïsme : il n'y a plus de héros face à l'obusier de 120, au canon de 155 ou au mortier de 340. Il n'y a plus de chevaliers face au barrage d'artillerie. Que peut la pétoire du poilu comparée à la mitrailleuse Maxim qui l'attend dans la tranchée d'en face ? Autant imaginer un cycliste en train d'attaquer de front un trente-huit tonnes. Et en 1939, il n'est pas vrai, paraît-il, que les Polonais aient envoyé leur cavalerie contre les chars allemands. Il n'y a pas non plus de héros, dans Notre Mère la guerre

 

Ce n’est pas un hasard si les trois premiers albums de la série se présentent comme des « complaintes » (le dernier étant un « requiem »). Ce qui me vient à l’esprit, à la lecture ? J'entends par exemple la lamentation des violes du Lachrymae or seven tears, de John Dowland. J'entends aussi l’extraordinaire et terrible musique du War requiem de Benjamin Britten. « Pauvre humanité ! », semblent avoir voulu dire les auteurs, Maël et Kris. C’est sûr, on n’est pas dans l’exaltation de l’héroïsme.

 

La force de l’histoire, c’est que le motif de l’intrigue est lié de façon indissoluble avec les événements qui se passent sur le front. Le hasard fait que Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie de son état, et Gaston Peyrac, forgeron, vivaient dans le civil, avant la guerre, dans le même village du grand sud-ouest (il y a vraiment un Soulac en Gironde). Le premier a été amené à enquêter sur quelques meurtres. Le second, c’est le moins qu’on puisse dire, ne porte pas dans son cœur les poulets, perdreaux et autres volailles représentantes de l’ordre. D’autant que le gendarme-flic a œuvré avec succès, semble-t-il, puisqu’on l’appelle sur le front pour résoudre une sale affaire.

 

Et sur le front, le lieutenant Vialatte tombe forcément sur le caporal Peyrac, qui commande une bande de jeunes voyous qu’on a tirés de prison pour les envoyer au casse-pipe, à condition qu’ils se portent volontaires. Le directeur de la prison sera même ému en entendant ces "volontaires" se mettre à chanter La Marseillaise. Pas des enfants de chœurs, donc. La sale affaire consiste en une succession de meurtres de femmes qui se produisent en première ligne. Elles ont été égorgées. Pas toutes en même temps.

 

Bon, je ne vais pas me mettre à résumer l’intrigue. Disons seulement que c’est un tissu de circonstances et d’états successifs qui se trouvent être la cause de ces meurtres, et quand on a compris, le reste découle, comme souvent. Je précise juste qu'ils sont liés au malencontreux hasard d'un soir de mauvais temps, et surtout que les fils sont assez embrouillés pour produire une situation complexe, qui permet aux narrateurs d’élaborer un bel écheveau pour nous promener des avant-postes de première ligne à la vie des civils de Paris et de province, dont le quotidien est lui-même malmené. Et qui nous reporte au temps d'avant la guerre, où ces déguisés en militaires étaient encore des paysans, artisans, bourgeois, aux prises avec les passions, habituelles et petites, de l'humanité concrète.

 

La force de la chose est que, à aucun moment dans le livre, l’enquête de Roland Vialatte (aidé ensuite du capitaine Janvier) ne fait perdre de vue aux auteurs, Maël et Kris, le théâtre de la guerre, qui demeure envers et contre tout, à chaque page, l’âme vibrante, tonnante et martyrisée du récit.

 

Je ne dirai rien d'un des nœuds de l'intrigue, lié à la vie privée d'un des poilus, qui me semble franchir la limite du vraisemblable, juste que ça n'enlève rien à la puissance d'évocation dégagée par l'ouvrage dans son ensemble. On a vu pire en matière d'improbable mis au service des fausses pistes dans un roman policier. Je ne dirai rien non plus de la fin, parce qu'il faudrait, pour qu'on comprenne, que je raconte tout. Et dans ce cas, on n'est pas encore au bout.

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Je n'ai pas parlé des dessins aquarellés de Maël. C'est un virtuose de l'expressivité. Il y a de la ligne claire, à la base, c'est certain, mais chaque vignette de chaque planche est comme lavée d'une encre qui parcourt toute l'échelle des bistres, du clair au presque noir. Cela donne une image tout à fait curieuse de la guerre : les personnages, le décor, la nature, le ciel même, tout est baigné dans une atmosphère terreuse, crépusculaire et sale du plus grand effet. Le monde que dépeint Maël semble avoir perdu jusqu’à l’idée de la lumière.

 

Franchement, c’est une prouesse.

 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 20 novembre 2014

NOTRE MÈRE LA GUERRE

1

 

Décidément, si ça continue, il va falloir que je me fasse amputer. Ben oui, la guerre de 14-18 me colle tellement à la peau que je ne vois plus que le bloc opératoire pour m’en débarrasser. J’ai beau me dire qu’il faudrait que je m’en défasse, je continue à voir tout ce que l’Europe doit à la première guerre mondiale et à ce qui s’est produit ensuite : le 20ème siècle, siècle de la destruction, déesse sortie toute armée des tranchées, qui a poursuivi sa tâche technique avec méthode et persévérance, qui a même essaimé sous toutes les latitudes, et qui est de nouveau en train de pointer le bout de son groin à l’autre bout du continent, ce vieux terrain de ses exploits d’il y a cent ans.

 

Mais voilà, elle insiste, la « Grande Guerre ». Cette fois, c’est à cause de mon pote Fred (conseillé par Véro). Il m’a dit qu’il connaissait une BD consacrée à la guerre des tranchées qui surpassait en force tout ce que le grand Jacques Tardi à réalisé sur le même sujet. Ce qui n'est pas rien. C’était me mettre au défi.

 

J’ai donc acheté le bouquin, intitulé Notre Mère la guerre. Kris a écrit, Maël a peint et dessiné. Je ne connaissais ni l'un ni l'autre. Ils ont trouvé un excellent titre, qui fait écho aux « Matrice du siècle » (Annette Becker) et autres « Berceau du 20ème siècle » (Ernst Jünger) que je citais dans mon billet du 11 novembre dernier. 

 

Notre Mère la guerre, c’est du lourd : quatre albums de BD réunis en un volume de 266 pages augmentées d’un cahier de dessins et d’aquarelles, 250 (environ) planches dessinées, un vrai roman sur la vraie guerre. Tardi, son 14-18 à lui, ce n’est pas du roman, si l’on excepte Varlot soldat ou La Véritable histoire du soldat inconnu.

 

Brindavoine lui-même, n’apprend qu’à la fin d’Adieu Brindavoine que « la guerre vient d’éclater en Europe », après avoir été recueilli à bord du Nicolas II, cuirassé de la « flotte de notre tsar bien aimé », qui croisait en mer Noire. Quant à La Fleur au fusil, où il fait le coup de feu bien malgré lui, l’histoire tient sur dix pages.

 

Tout le reste (avant tout le définitif C’était la guerre des tranchées, mais aussi Putain de guerre, mais je n’ai peut-être pas tout lu, après tout, bien que …) tient plus du documentaire fictif à visée politique et du cri que pourrait pousser la colère absolue, que de la narration d’un récit romanesque construit. Je signale que Tardi a refusé la Légion d'Honneur. Je ne sais pas dans quel cerveau de quel hurluberlu est née cette idée farfelue : c'était mal connaître les convictions du bonhomme (sa compagne n'est autre que la chanteuse Dominique Grange, fille d'un médecin lyonnais réputé). Tardi semble ne s’être pas remis d’avoir un jour pris conscience de l’énormité du désastre. Je suis un peu tombé là-dedans aussi.

 

Touchant la guerre de 14-18, il faut mentionner quand même, en passant, pour mémoire, quelques inoubliables nouvelles écrites et dessinées  par le maître Hugo Pratt, et dont le héros s’appelle évidemment Corto Maltese : Sous le Drapeau de l’argent (rencontre et convergence d’intérêts entre des hommes sans drapeau sur un terrain d’opérations dangereux), Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, Côtes de nuit et roses de Picardie, et puis, plus indirectement, La Lagune des beaux songes et L’Ange à la fenêtre d’orient. Je dirais bien un mot du génial La Bête est morte, publié par Calvo en 1946, mais il s'agit de la deuxième guerre mondiale.

 

La différence, avec Hugo Pratt, c’est que l’Europe en guerre devient une petite partie du théâtre du monde où opère le personnage indestructible qu’il a inventé. Hugo Pratt, ce citoyen du monde, relativise l'Europe. Mais on sait que le cosmopolitisme ne fait pas bon ménage avec la question des origines. Hugo Pratt avait l’esprit cosmopolite (je ne dis pas « multiculturel », mais). Moi, je suis profondément européen en général, essentiellement français en particulier et, en creusant un peu et en soulevant le couvercle de la marmite : culturellement chrétien. Cela donne davantage de raisons d’être hanté par le fantôme.

 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 20 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (fin)

Aujourd’hui, pour terminer cette série consacrée à des traces de l’année 1914 telle qu'elle a été vécue par le jeune René Chambe, sous-lieutenant de cavalerie au 20ème Dragons, voici des extraits de quelques « Cartes en franchise » envoyées à sa famille, en l’occurrence son frère, Joseph (« Jo », son interlocuteur habituel) et sa belle-sœur (« Claire » ça, c'est exceptionnel).

 

Les propos de leur auteur se ressentent visiblement des inquiétudes manifestées dans leur courrier par les proches, par exemple lorsque du temps s’écoule sans que l’un des leurs ait donné signe de vie, ce qui est le cas ici. Et l'on comprend qu'ils s'en alarment.

 

Car l'homme à qui l'on demande de répondre, il est au front, je veux dire au contact direct de l'atrocité concrète et quotidienne de ce qui reste de l'homme après le déluge industriel de l'acier. Cet homme a forcément la bouche cousue sur cette réalité, qu'il voit de si près, car la demande veut dire : « Dis-nous que ce n'est pas vrai ! ». Bien sûr, qu'il ne peut pas le dire.

 

Par contraste, le courrier de la fin d’année apparaîtra presque léger ou futile, car moins lourd de mauvais présages, d’autant que René n’imagine pas un instant de rester embourbé dans la guerre de tranchées qui s’annonce, et combien durable ! Et qu’il a demandé et visiblement obtenu sa mutation dans l’aviation militaire naissante.

 

Ici encore, je trouverais regrettable de corriger les très rares flottements de l’expression.

 

« Mercredi 21 octobre 1914 [il y aura cent ans demain]

Rien de nouveau à te raconter mon cher Jo. J’entreprends de t’écrire une longue lettre de "tableaux de guerre" [non retrouvée]. Mais pour le moment le temps me manque. Voici deux jours que nous combattons dans des tranchées, comme des fantassins. Nous ne rentrons dans les villages que la nuit vers 10 ou 11 heures. Alors tu vois que cela m’est bien difficile !

        Les nouvelles de la Verpillère ne me parviennent presque plus. Il est vrai que notre régiment change de division, de brigade, d’armée même, avec une maestria !!! Alors la poste est déconcertée et a toutes les peines du monde à nous trouver.

         Je vais toujours très bien. Le moral est excellent, excellent. En est-il de même à la maison ? Je me représente vos attentes et vos angoisses quand beaucoup de jours se passent sans nouvelles des absents… J’en souffre rien qu’en y songeant. C’est égal ne désespérez jamais, ni les uns ni les autres, même si vous restez un temps indéfini sans savoir ce que nous devenons. C’est quelquefois très difficile d’écrire. Que sera-ce quand nous aurons passé la frontière !! [souligné par l'auteur de la lettre] »

 

Mais voilà que René s'adresse directement à sa belle-sœur. C'est exceptionnel, il faut vraiment que des circonstances spéciales l'exigent. Il y faut aussi du doigté. Non, René ne peut rien dire de ce qu'il suppose. Parce qu'il sait déjà que c'est vrai. La vérité ? Impossible d'être sincère avec les gens qu'on aime. Le seul recours alors est au « pieux mensonge » et aux « encouragements », auxquels personne ne croit, à commencer, j'imagine, par la destinataire de la lettre. Et pourtant, « des profondeurs », elle espère, Claire, que son frère est vivant. L'espoir ? Seul celui qui s'accomplit est libérateur. En attendant, il reste ... :

 

« 5 novembre 1914

Ma chère Claire, je ne vous écris pas souvent. Je pense bien que vous m’excusez. Aujourd’hui je m’excuse moi-même. Cette carte est écrite en même temps qu’une autre à Jo. Sans doute les recevrez-vous ensemble. Que devenez-vous tous dans notre vieux Lyon ? Je sens dans les lettres de Maman une tristesse qui augmente et un courage qui diminue de jour en jour. Chez vous je suis bien sûr que le moral est toujours debout, indomptable. Pour Laurent*** j’ai écrit dix fois les raisons pour lesquelles il ne faut pas s’inquiéter outre mesure. C’est même très bon signe ce silence. Il est sûrement prisonnier. Combien de prisonniers ne peuvent écrire !! Tous ne sont pas dans les conditions d’Albert.   Quant à moi soyez bien persuadés tous qu’un jour je reviendrai faire sauter sur mes genoux mon neveu Jacques. Et Laurent en fera autant ! Je voudrais que vous en fussiez sûrs, sûrs comme je le suis, autant, autant que moi. Que rien ne vous décourage jamais ! Quand les feuilles nouvelles seront poussées la guerre sera finie. Faisons la part du feu et malgré les tristesses, les heures grises, les misères : le sourire ! »

 

***Claire, épouse de « Jo », avait deux frères plus jeunes. La famille apprendra que Laurent a été effectivement tué en 1914. Sa fiancée tint à être présente à l'enterrement.

 

« Jeudi 12 novembre 1914

Mon cher Jo. Êtes-vous installés enfin à Lyon ? Je le pense car il commence à faire un vrai temps d’hiver. La nuit tombe à cinq heures du soir et le jour ne se lève qu’à 7. Nous préférons cela car nous ne nous battons plus que 10 heures par jour au lieu de 15 [13 ?]. et encore quand les allemands nous laissent dormir !

         Le moral est merveilleux. Tout le monde en a pris son parti. La guerre durera ce qu’elle durera. Voilà tout. Les allemands serons battus, roulés, écrasés. Qu’importe le reste. Ces gens-là se battent bien tu sais. Il faut le reconnaître. Ce sont des bandits ! oui ! mais ils se battent bien. Nous les avons vus ! Nous pourrons être rudement fiers plus tard ! Ah quel danger terrible la France a couru ! Et dire que nous ne voulions ni croire à la guerre ni la préparer ! Folie ! Folie !

         Enfin Dieu nous a servis ! Sans la Russie, sans l’Angleterre !!! Enfin tout est bien maintenant. »

 

[j'attire juste en passant l'attention sur le passé composé : "quels dangers terribles la France a couru"]

 

« Samedi 14 novembre 1914

[…]    Toujours très bonnes nouvelles à te donner. Nous venons de passer une semaine très dure. Presque tout le temps nous avons bivaqué. L’ennemi attaque avec une constance inlassable mais chaque fois il se fait étriller. Leurs pertes doivent être effroyables. Le moral est excellent. On sent nettement que la victoire est à nous mais quand sera-t-elle décisive ?... »  

 

Cher René, impeccable René, toujours : tout va bien, le moral est excellent. Eh oui, bien sûr, c'est la consigne : ne pas démoraliser l'arrière. A condition de ne pas mettre bout à bout : « très bonnes nouvelles » et « semaine très dure ». Chez un officier de l'armée française qui s'adresse à des proches, ce n'est pas du mensonge : on doit appeler ça le sens des responsabilités.

 

Puis vient un changement de ton :

 

« Jeudi 19 novembre 1914

         Mon cher Jo, je t’écris tranquillement installé dans une petite maison de l’Est. Il fait terriblement froid. Les inondations de la Moselle sont gelées. On pourrait patiner. Mais c’est un froid sec et sain. Un beau soleil brille gaiement. Comme je l’ai écrit hier, nous ne sommes plus du tout dans le Nord. On prépare quelque chose de nouveau, un grand bal pour messieurs les allemands. Nous sommes invités aussi nous nous préparons également. Nous cirons nos bottes, astiquons nos armes et retapons nos chevaux qui sont dans un état minable. Je crois que nous avons huit jours devant nous peut-être davantage. […]

 

7 décembre 1914

         Mon cher Jo, reçu aujourd’hui ton télégramme. Ce sera pour moi une grande joie de vous revoir, seulement attends que je t’écrive car je ne sais pas encore si je vais rester ici ou au camp d’Avor [Avord (18, Cher) ?] pour y passer le temps nécessaire à mon apprentissage d’observateur. (reconnaissances aériennes, lancement de bombes etc…) Pour l’instant j’habite Versailles en billet de logement chez Madame de Hautecloque Avenue de Paris. Tous les jours je vais à l’aérodrome de Bois d’Arcy où je suis affecté à une escadrille de Farmans (Maurice 1914. Biplans) Aujourd’hui j’ai fait mes deux premiers vols. C’est merveilleux ! J’ai survolé à 1000 m. le palais de Versailles. J’espère que ce sera bientôt les lignes ennemies ! 

 

Versailles 24 Xre 1914

         […]

         Je crois que je ne partirai pas pour l’Alsace avant le 15 janvier. Le 20ème Dragons a quitté Socourt depuis le 15 Xre. Il se trouve en Alsace annexée !!!

         A bientôt, avant d’aller lancer des torrents de bombes sur la g … de ces cochons de Boches. » 

 

Pour donner une idée de ce que ça veut dire en 1914, « lancer des torrents de bombes », voici une photo tirée de la première édition de Histoire de l'aviation, l'ouvrage qui fit longtemps référence, écrit par René Chambe beaucoup plus tard et publié par Flammarion en 1948.

1916EQUIPE BOMBARDIER OBUS 155.jpg

Deux magnifiques obus de 155 tiennent compagnie au passager (photo non datée). Ce n'est pas encore le B 52. 

C'est tout pour l'année 1914. Je n'ajoute rien.

Voilà ce que je dis, moi. 

dimanche, 19 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (5)

Nous sommes aujourd'hui le 8 octobre 1914. Enfin, si vous le voulez bien. Nous sommes revenus deux semaines après le précédent courrier de guerre. Finis, la danse et le bon temps. Le sous-lieutenant René Chambe ne parle déjà plus de « culbuter » l’ennemi : dans peu de temps, les soldats vont s’enterrer dans des tranchées qui seront leur habitat et leur cimetière pendant les quatre années suivantes. En attendant, le changement d’ambiance se ressent dans les lettres qu’il envoie à sa famille.

 

Celle dont je donne aujourd’hui de larges extraits (elle en vaut la peine) reflète cette évolution : le ton est plus grave, moins enthousiaste. Elle est écrite juste avant d’aller dormir. Les élans vainqueurs et optimistes qu'on y trouve semblent être là pour mieux compenser des considérations beaucoup plus noires, et peut-être pour ne pas avoir l'air de tomber dans le défaitisme. Disons que le ton est plus « mêlé ». 

 

René tombe de sommeil, il a passé la journée à se battre, d’où quelques flottements dans la langue, que j'aurais trouvé niais de corriger. L’ennemi est à 2 km, mais les armes se taisent pendant la nuit. Luttant contre l’assoupissement, il met à profit ce répit pour maintenir le lien avec ses proches. 

 

Cette lettre de huit pages, qui lui coûte, il se sent obligé de l’écrire : dans la journée il a pris un moment de pause pour en griffonner l’annonce sur une de ces « Cartes en franchise » fournies par l’armée :

 

« Tu me demandes mes impressions. Je te promets de te les écrire dès que je pourrai. Mais quand !!!! Songe que depuis 6 jours nous sommes au feu constamment. Là où nous sommes se livre une bataille gigantesque… Quand partira cette carte que je t’écris hâtivement, assis sur le bord d’un chemin, au revers d’un talus !! Hier encore j’ai fait une très belle reconnaissance. J’ai une balle qui a traversé mon casque. Mon vieux celle-là n’est pas passée très loin ! Un joli souvenir à conserver dans les bibelots de famille…. Je vais très bien, très bien malgré le manque de sommeil et la tension d’esprit (choses très pénibles) ».

 

Le soir, il prend sur lui pour répondre à la demande de son frère. Je reproduis scrupuleusement le texte manuscrit (ponctuation, etc.) :

 

« … cette lettre, je te l’écris sans presque avoir l’espoir qu’elle te parvienne !

         Je veux ici t’écrire mes impressions comme tu me le réclames : Ne fais attention ni au style, ni à l’écriture, ni à rien. Je dors, je dors !

         Mes impressions ? Je prends une journée de guerre : D’abord nous vivons dans une atmosphère très spéciale. Il nous semble que nous sommes séparés du reste des vivants, que tout ce que nous avons fait avant la déclaration de guerre est lointain, lointain ! Et c’est pourquoi tu ne peux t’imaginer à quel point je tiendrais à ce que tous dans vos lettres vous m’écriviez beaucoup de petits détails de la vie courante, des riens qui vous paraissent insignifiants, mais qui, pour nous, prennent une importance émouvante et immense.

         Vois-tu, nous vivons dans la mort. Elle ne frappe pas toujours, mais à chaque instant elle peut venir brutalement. Ce qui a de fantastique c’est qu’on s’y habitue très bien. On accepte. Tu ne peux te faire une idée que la détente d’esprit que nous éprouvons tous lorsque la nuit tombe. La nuit c’est le moment où l’on cesse de se battre, où le danger disparaît, où les hommes font trêve, ne cherchant plus à s’entretuer. Dès que le soleil paraît, ce même danger reparaît implacable. Verra-t-on le soleil se coucher ? Comme c’est long un jour !!!

[…]

Le passé comme c’est loin ! Quel abîme a creusé cette déclaration de guerre ! Cette guerre tu ne peux t’imaginer ce qu’elle est, quelle scène d’horreur sinistre, de boucherie !!! On s’est battu déjà en 1870 à l’endroit où nous sommes. Dans les villages que nous traversons il y a des vieux et des vieilles qui se souviennent. : "Ah c’est bien plus, bien plus terrible, disent-ils, ! En 70 on se battait un jour, on entendait le canon une fois et c’était fini pour une ou deux semaines. Après quoi on recommençait. Mais aujourd’hui c’est tous les jours, sans arrêt, sans arrêt le canon, la fusillade et encore, encore le canon !!! Ça ne s’arrête jamais !"

         Ils ont raison ces vieux. Pas une minute de répit ni de trêve ! Une guerre comme la nôtre, avec l’armement actuel, est la plus grande des folies, le plus grand des crimes.

         Je l’ai désirée de toutes mes forces et je suis heureux qu’elle ait eu lieu. Ce sera plus tard pour la France une période féconde et vivifiante. Mais comme elle sera chèrement payée ! Que de camarades, d’amis déjà qui sont tombés !

         […]

         Oui nous vivons dans une atmosphère terrible, mais comme c’est beau ! sublime !

         Tu ne peux te faire une idée de la joie immense, magnifique que j’éprouve au milieu de mes hommes. Je devine, je sens la confiance que je leur inspire. Ce ne sont plus les petits cavaliers de Limoges que je commande, mais des guerriers, des vrais qui ont vu le feu … et sérieusement. Dans les moments difficiles je sens leurs yeux fixés sur moi et alors, tu sais cela me communique une force énorme ! Être un chef ! Je sais bien maintenant ce que c’est !.... Quand un obus tombe trop près, que les balles sifflent, je m’efforce de trouver un sourire ou un lazzi, alors tout mon peloton en fait autant. Et le soir, au bivac, quand au moment de la soupe (lorsqu’il y en a) je me promène au milieu d’eux, je leur parle comme à des camarades, je leur parle de leur pays, de leur cher Limousin. Comme ils m’écoutent rêveurs, ou farouches les yeux brillants.

Mes hommes j’en fais ce que je veux ! Je les mène où je veux. Ces types vois-tu, après la guerre, je ne les oublierai jamais, je leur écrirai à tous. Très souvent on m’envoie en reconnaissance, je me suis fait un peu une spécialité.

Chaque fois j’emmène quatre ou cinq cavaliers. Ils se disputent pour venir. Et pourtant il y a du danger. […] ».

 

Suit alors le récit de la reconnaissance mentionnée dans la « Carte en franchise » citée plus haut : une reconnaissance où son casque est traversé :

 

« Une balle n’est pas passée loin. Elle a traversé mon casque de part en part à deux centimètres de ma tête. Hein, un peu plus ! C’est égal, tu sais, je suis certain de revenir de cette guerre. J’ai trop de fois failli être touché ! sans jamais l’être.

 

Je sens, je suis sûr de ce que je dis. D’ailleurs je porte sur moi de petits fétiches qui me donnent confiance. Dans mon porte-feuille je garde précieusement les violettes qu’a cueillies à La Verpillère notre cher petit Jacquot [son neveu né en 1913] et que Maman m’a envoyées. Elles ne me quitteront pas. Elles feront toute la campagne avec moi. Avec moi elles entendront siffler les balles, éclater les obus et les clameurs de la bataille. […]

Une bataille moderne ?... C’est très déprimant. Bien rarement on voit l’ennemi. Pendant des heures on est pris sous le feu, sans savoir d’où il vient. Et l’ennemi non plus ne nous voit pas. On se tire dessus en effet sans se voir, d’après la carte d’Etat-Major et les renseignements des reconnaissances de cavalerie ou d’aéroplanes. C’est très sûr. […]

Gardez tous confiance, comme je l’ai moi qui vois de près les choses. Ça va bien je vous assure. Nous serons vainqueurs ! vainqueurs !!! Mille souvenirs à ceux que tu verras et que je connais, aux gens, aux bêtes, même aux meubles et aux objets de la maison. Si tu savais comme je pense à tout cela, comme je les vois !... ».

 

Voilà donc, 100 ans et quelques jours après, cette lettre du 8 octobre 1914. Je la trouve très belle. Je crois qu’elle se suffit à elle-même. J’espère juste qu’on ne m’en voudra pas trop d’ajouter que, lorsque je l'ai lue,  « les violettes qu’a cueillies à La Verpillière notre cher petit Jacquot » me sont allées directement au cœur.

 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 18 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (4)

énergiquement de monter dans le train il a fallu employer les grands moyens. Elle s’est débattue et a mis une jambe entre le quai et le wagon. Cela a eu pour résultat qu’elle s’est blessée assez sérieusement et qu’elle ne pourra courir  dimanche à Châteaudun. Pégase III le gagnant de Limoges a été claqué par son propriétaire la veille du départ.

         Nous jouissons d’un soleil radieux et j’espère qu’il en est de même pour vous. Il fait même trop chaud et ce matin sur le terrain après le travail du régiment, hommes et bêtes n’en pouvaient plus.

         Hier soir nous avons été au cinématographe où nous avons vu Poincarré à Lyon, passer rue de la République et déposer une palme aux pieds de la statue de Carnot. Hier après-midi de 4h à 7h. nous avons été danser chez les d’Ussel. C’était un peu une folie par un soleil pareil aussi nous avons surtout fait semblant. Le thé d’ailleurs a été avantageusement remplacé par des boissons glacées.

         En ce moment « je suis de fourrage » la plus sale corvée qd on est de semaine. Cela consiste à surveiller au grand parc à fourrages le chargement en foin, paille et avoine des voitures destinées au régiment et à vérifier scrupuleusement leur poids sur la balance. J’en ai pour jusqu’à 5 heures.

         Je vous embrasse tous bien affectueusement.

                                               René Chambe

 

Je garde le périscope braqué sur l’année 1914 telle qu’elle a été vécue par René Chambe, officier de cavalerie. 

Juillet 1914

        

Ma chère Maman, j’ai répondu télégraphiquement à la lettre de Jo. Vraiment je suis navré de ne pouvoir vous accompagner pendant votre petit voyage.

         J’avais l’intention de demander 15 jours de permission. Le colonel m’a fait savoir qu’il était au regret de ne pouvoir me l’accorder car il ne veut pas que plus d’un officier par escadron soit absent à la fois. Or Desjobert est en permission de 30 jours pour raison de santé. Je resterai donc. Quand irai-je vous voir ? … Mystère. Nous rentrons de manœuvres le 17 sept. Immédiatement de l’Hermitte partira pour un mois à son tour. Ensuite ce sera le mien. J’irai sans doute à la Verpillière ou a Lyon du 17 octobre au 17 novembre. C’est lointain vous voyez. Je le prévoyais d’ailleurs. Les anciens passent les premiers.

         Peut-être d’ici là, aurons-nous enfin cette fameuse guerre. Lisez-vous les journaux ?

Il est difficile de prévoir. Mais je la souhaite sincèrement, ardemment ! Pensez-en ce que vous voudrez, nous en avons besoin. Mais nous ne l’aurons pas allez ! Les hommes sont trop veules, trop indolents, trop soucieux de leurs intérêts, trop couards aussi pour oser affronter une guerre. Quelle bonne lessive cela ferait !

 

         En voilà assez sur ce sujet brûlant. Je vous écrirai encore cette semaine. Aujourd’hui le ciel est gris et triste.

         Bien affectueusement.

                                               René Chambe

 

Parlant de cette permission qu’il voit très lointaine sans trop se plaindre ou se  lamenter, on se demande s’il avait alors déjà fait la connaissance de Suzanne, sa future épouse. Rien ne l’atteste. Ce qui est sûr, c'est que sa situation ne lui disconvient pas trop, et que, dès ce moment peut-être, le Limousin est devenu sa terre d'élection. La région est d'ailleurs restée jusqu’au bout le centre de gravité du ciel de son existence.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : le texte des huit cartes postales « Jové-Espéranto » est ici donné in-extenso, comme le lecteur peut le constater.

vendredi, 17 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (3)

Je publie des documents concernant René Chambe, alors sous-lieutenant de cavalerie à Saumur. A part l'un des poèmes parus précédemment, tous datent de l'année 1914. Aujourd'hui, revenant un peu en arrière – je veux dire avant le fatal 3 août de la déclaration de guerre –, je me réfère aux temps plus insouciants qui l’ont précédée, où les esprits semblent tout ignorer des menaces. Mais ici, pas de lettres. Je scinde simplement en deux la parution, certains me reprochant la longueur de mes billets. On se demande vraiment, parfois, où ils vont chercher tout ça.

 

Je crois ces documents intéressants, bien qu'aucun secret d'Etat n'y ait été celé. Point de révélation. On observera juste, sous forme de cas d'espèce, le déroulement du quotidien de ce qu'on appelait autrefois un « fils de famille ». De son incorporation en 1908 comme « cavalier de 2ème classe » au 10ème Hussards jusqu’à août 1914, René Chambe n’a guère écrit à ses proches de missives dignes de ce nom (tout au moins qui soient en ma possession). En revanche, il a alimenté (ne disons pas « bombardé ») leurs boîtes aux lettres de cartes postales, qu’il envoyait des divers lieux que son séjour militaire à Tarbes l’obligeait à fréquenter, depuis les Pyrénées jusqu’à Bordeaux et plus loin. Le plus souvent, seule la partie « correspondance » est utilisée, mais il lui arrive de pratiquer l’ « envoi groupé ».

 

Une telle occasion se présente à Limoges, en juin 1914, quand il tombe en arrêt devant des cartes postales éditées à partir de photos de Jean Jové, un Barcelonais alors installé là-bas comme photographe.

 

La particularité de ces cartes, en dehors de la qualité esthétique des images, est d’être bilingues, mais attention, français / espéranto, cette langue « philanthropique » inventée par le docteur Zamenhof. Il y en a huit. L’une nous apprend qu’une « rivière débordée » se traduit « superbordigita rivero », l’autre donne « meze de arbaro » pour « au milieu du bois », une troisième traite une noble « moissonneuse » de vulgaire « rikoltantino », et autres merveilleuses découvertes linguistiques.

 

Une première série de cinq cartes est datée « 4 juin 1914 ». On apprend d’abord (voir hier) que la brave « Ma-Zaza », la jument, « est arrivée 3ème sous une pluie battante », mais seulement par la faute de ce lourdaud de Le Forestier, qui « s’est trompé de parcours », sans ça, vous pensez bien … : « Peut-être aurait-elle gagné ». Qui plus est, elle s’est blessée à la jambe en embarquant dans le train.

 

L’envoi de juillet (trois), en dehors de considérations personnelles, comporte une allusion à la guerre qui s’annonce sans s’annoncer mais ... L’avis de René est arrêté : qu’elle vienne ! « Quelle bonne lessive cela ferait ! », s’écrie-t-il, phrase qui éclaire d’une lumière bien étrange le paysage politique français le plus actuel, quand on voit quel genre d’oripeaux a été mis à sécher, une fois la « bonne lessive » terminée (sans parler de la deuxième), pour habiller le futur.

 

Soit dit en passant, n’en voulons pas trop à René Chambe de n’avoir pas, en la circonstance, fait preuve d’extralucidité sur la guerre qui vient : les hommes font l’histoire, mais ne savent en général ni qu’ils la font, ni la teneur et la portée de ce qu’ils y font. Il paraît que c’est ça qui fait le charme de l’existence humaine. La force de René est ailleurs. Jamais intimidé par les circonstances, il s’est toujours efforcé de se trouver là où sa présence avait des chances d’aider à faire bouger les choses. Y compris au risque de la peau. Faisons-en autant, si nous en avons le courage.

 

 Pour le moment, profitons du bon temps, du soleil, de la chaleur, du paysage.

 

Limoges 4 juin 1914.

 

Ma chère maman, au lieu de vous écrire sur du papier à lettre, je trouve préférable aujourd’hui de vous envoyer quelques cartes postales dont chacune est une petite œuvre d’art. Ce sont des photographies faites par Jové celui qui offrit un album à Poincarré lors de son dernier voyage. Elles auront l’avantage de vous montrer un peu ce qu’est le beau pays de Limousin. Il est à peine croyable que l’on puisse arriver à ce degré de virtuosité photographique.

 

Mon voyage de retour évidemment s’est très bien passé et cette fois je ne veux pas oublier de vous dire que j’ai fait grand honneur aux excellentes provisions que vous m’aviez préparées. En arrivant j’ai connu le résultat de la course de Ma-Zaza à Libourne. Elle est arrivée 3ème sous une pluie battante. Le Forestier s’est trompé de parcours et a fait à un moment donné plus de chemin que les autres. Peut-être aurait-elle gagné. En revenant comme elle refusait

 

A suivre ...

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jeudi, 16 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (2)

René Chambe a vingt-cinq ans en 1914, il est sous-lieutenant au 20ème Dragons, régiment de cavalerie.

Mais au mois de mai, l’esprit n’est pas encore à la guerre qui vient. Le cœur est à la fête, ou plutôt à la compétition. Le dimanche 23, il court pour le plaisir sur la jument Ma-Zaza, à Limoges. Il écrit à son frère :

 

« Je n’ai pas gagné, mais ai fait une très bonne course, bien meilleure que nous ne l’aurions cru.

Figure-toi que de Bataille courait ici en même temps que moi, avec un excellent cheval Sixain III ! Cela m’a semblé extraordinaire de monter en course avec lui. Le temps où il était lieutenant et moi 2ème classe n’est pas si loin !!! ».

 

Je note au passage la manière élégante (il ne dit aucun mal de la personne), mais incisive (presque hautaine ?) dont René fait valoir son parcours prometteur dans la hiérarchie militaire. De Bataille, monté sur Sixain III, se classe 2ème, derrière Pégase III, « une révélation ». La 3ème place se dispute auprès du commissaire militaire de la course qui décide, à l’amiable, de la donner à Tournier, monté sur Villa-Franca, « à un museau ». Tournier, très « sport »,

 

« a absolument tenu à m’offrir le soir même un dîner royal, où une bonne partie de son prix a dû disparaître ».

 

La guerre commencée, les lettres qu’il envoie à sa famille ne mentionnent pas les noms de lieux, les circonstances précises : les consignes sont strictes, on ne sait jamais, si ça tombait dans des mains étrangères … Il évoque malgré tout l’ambiance qui règne sur le front, et livre ses impressions. René Chambe a espéré la guerre, la déclaration du 3 août 1914 le remplit d’enthousiasme (voir poème paru hier), combattre l’ennemi lui est une joie. Il écrit à son frère le 27 août 1914 :

 

« Cette lettre ne porte pas l’endroit où je me trouve. Mystère ! Tu ne dois pas le savoir. Tout ce que je peux te dire c’est que maintenant je sais ce que c’est  qu’une bataille, une grande. Pour la troisième fois j’ai reçu le baptême du feu. Je connais le bruit des obus et des balles. J’ai eu le grand honneur aussi d’être envoyé en reconnaissance d’officier avec quatre cavaliers en territoire ennemi. C’est un des plus beaux moments de ma vie. Songe que j’ai été le premier du régiment à passer la frontière. Ah cette impression que j’avais toujours rêvée ! Je l’ai eue ! C’était le coucher du soleil. On s’était battu toute la journée. Qui dira l’émotion magnifique du premier village ennemi traversé. Plus de mots français. Sur une auberge j’ai lu : Wirtchaft [sic] (auberge), sur la Mairie : Schulhaus (maison d’école). J’ai dans mon porte-monnaie 20 pfennigs allemands ! Je n’aurais pas donné ma place pour un million ! ».

 

Et sur une carte militaire datée du 18 septembre 1914 :

 

« Sache cependant qu’il y a quelques jours j’étais avec mon peloton à la prise de Fisme [sic, pour Fismes] (Marne). Tu as lu sûrement les journaux. Là je suis resté cinq heures sous un feu violent d’artillerie. Les maisons s’écroulaient autour de nous. J’étais (t’expliquer serait trop long) aux côtés de Pépin (ancien élève d’Oullins, actuellement lieutenant au 14ème d’Artillerie.) A un moment donné un obus a éclaté sur un bec de gaz à 6 ou 7 mètres de nous au plus. Pépin a eu son képi traversé et j’ai eu un éclat de cet obus à la cuisse. Il a déchiré ma culotte et m’a éraflé la peau sans me faire aucun mal. Leurs projectiles ne valent rien ! C’est de la frime !! C’était tordant ! Tous nos casques ont été cabossés par des briques ou des tuiles qui tombaient des toits crevés. Ah quand nos zouaves (1er Rgt) sont venus nous dégager nous avons fait une de ces poursuites ! C’est à qui franchirait la Vesle le premier. Ce jour-là nous avons fait 97 prisonniers.

Tu vois que ça marche admirablement. Nous nous attendons à une bataille gigantesque dans très peu de temps ».

 

Passons sans nous attarder sur les bravades de l’expression (rétrospectivement rigolotes) et la qualité soi-disant farcesque des munitions allemandes : c’est un Français qui écrit. Et puis encore ceci, toujours sur carte militaire, datée cette fois « 25 septembre 1914, 8h du matin » :

 

« Je t’écris, mon vieux Jo, en plein champ de bataille ce qui ne manque pas de saveur. Tout autour de nous la canonnade est formidable. Pour le moment la Division est massée pied à terre derrière une crête en attendant l’occasion d’intervenir si elle se présente. Hier au soir il y a eu une très grande bataille. Nous avons été littéralement arrosés d’obus. Nous n’avons pas perdu un homme ! J’ai vu deux régiments de chevau-légers allemands complètement fauchés par notre infanterie. C’était superbement terrible ! Que sera aujourd’hui ? Le combat s’annonce farouche et formidable ».

 

Je ne me sens ni le goût ni le droit de légender ces photographies verbales prises sur le front par l’encore sous-lieutenant René Chambe, du 20ème Dragons. Je laisse la glose à d'autres.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : évidemment, ces extraits de lettres sont totalement inédits. 

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (2)

René Chambe a vingt-cinq ans en 1914, il est sous-lieutenant au 20ème Dragons, régiment de cavalerie.

Mais au mois de mai, l’esprit n’est pas encore à la guerre qui vient. Le cœur est à la fête, ou plutôt à la compétition. Le dimanche 23, il court pour le plaisir sur la jument Ma-Zaza, à Limoges. Il écrit à son frère :

 

« Je n’ai pas gagné, mais ai fait une très bonne course, bien meilleure que nous ne l’aurions cru.

Figure-toi que de Bataille courait ici en même temps que moi, avec un excellent cheval Sixain III ! Cela m’a semblé extraordinaire de monter en course avec lui. Le temps où il était lieutenant et moi 2ème classe n’est pas si loin !!! ».

 

Je note au passage la manière élégante (il ne dit aucun mal de la personne), mais incisive (presque hautaine ?) dont René fait valoir son parcours prometteur dans la hiérarchie militaire. De Bataille, monté sur Sixain III, se classe 2ème, derrière Pégase III, « une révélation ». La 3ème place se dispute auprès du commissaire militaire de la course qui décide, à l’amiable, de la donner à Tournier, monté sur Villa-Franca, « à un museau ». Tournier, très « sport »,

 

« a absolument tenu à m’offrir le soir même un dîner royal, où une bonne partie de son prix a dû disparaître ».

 

La guerre commencée, les lettres qu’il envoie à sa famille ne mentionnent pas les noms de lieux, les circonstances précises : les consignes sont strictes, on ne sait jamais, si ça tombait dans des mains étrangères … Il évoque malgré tout l’ambiance qui règne sur le front, et livre ses impressions. René Chambe a espéré la guerre, la déclaration du 3 août 1914 le remplit d’enthousiasme (voir poème paru hier), combattre l’ennemi lui est une joie. Il écrit à son frère le 27 août 1914 :

 

« Cette lettre ne porte pas l’endroit où je me trouve. Mystère ! Tu ne dois pas le savoir. Tout ce que je peux te dire c’est que maintenant je sais ce que c’est  qu’une bataille, une grande. Pour la troisième fois j’ai reçu le baptême du feu. Je connais le bruit des obus et des balles. J’ai eu le grand honneur aussi d’être envoyé en reconnaissance d’officier avec quatre cavaliers en territoire ennemi. C’est un des plus beaux moments de ma vie. Songe que j’ai été le premier du régiment à passer la frontière. Ah cette impression que j’avais toujours rêvée ! Je l’ai eue ! C’était le coucher du soleil. On s’était battu toute la journée. Qui dira l’émotion magnifique du premier village ennemi traversé. Plus de mots français. Sur une auberge j’ai lu : Wirtchaft [sic] (auberge), sur la Mairie : Schulhaus (maison d’école). J’ai dans mon porte-monnaie 20 pfennigs allemands ! Je n’aurais pas donné ma place pour un million ! ».

 

Et sur une carte militaire datée du 18 septembre 1914 :

 

« Sache cependant qu’il y a quelques jours j’étais avec mon peloton à la prise de Fisme [sic, pour Fismes] (Marne). Tu as lu sûrement les journaux. Là je suis resté cinq heures sous un feu violent d’artillerie. Les maisons s’écroulaient autour de nous. J’étais (t’expliquer serait trop long) aux côtés de Pépin (ancien élève d’Oullins, actuellement lieutenant au 14ème d’Artillerie.) A un moment donné un obus a éclaté sur un bec de gaz à 6 ou 7 mètres de nous au plus. Pépin a eu son képi traversé et j’ai eu un éclat de cet obus à la cuisse. Il a déchiré ma culotte et m’a éraflé la peau sans me faire aucun mal. Leurs projectiles ne valent rien ! C’est de la frime !! C’était tordant ! Tous nos casques ont été cabossés par des briques ou des tuiles qui tombaient des toits crevés. Ah quand nos zouaves (1er Rgt) sont venus nous dégager nous avons fait une de ces poursuites ! C’est à qui franchirait la Vesle le premier. Ce jour-là nous avons fait 97 prisonniers.

Tu vois que ça marche admirablement. Nous nous attendons à une bataille gigantesque dans très peu de temps ».

 

Passons sans nous attarder sur les bravades de l’expression (rétrospectivement rigolotes) et la qualité soi-disant farcesque des munitions allemandes : c’est un Français qui écrit. Et puis encore ceci, toujours sur carte militaire, datée cette fois « 25 septembre 1914, 8h du matin » :

 

« Je t’écris, mon vieux Jo, en plein champ de bataille ce qui ne manque pas de saveur. Tout autour de nous la canonnade est formidable. Pour le moment la Division est massée pied à terre derrière une crête en attendant l’occasion d’intervenir si elle se présente. Hier au soir il y a eu une très grande bataille. Nous avons été littéralement arrosés d’obus. Nous n’avons pas perdu un homme ! J’ai vu deux régiments de chevau-légers allemands complètement fauchés par notre infanterie. C’était superbement terrible ! Que sera aujourd’hui ? Le combat s’annonce farouche et formidable ».

 

Je ne me sens ni le goût ni le droit de légender ces photographies verbales prises sur le front par l’encore sous-lieutenant René Chambe, du 20ème Dragons. Je laisse la glose à d'autres.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : évidemment, ces extraits de lettres sont totalement inédits. 

mercredi, 15 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (1)

René Chambe, le futur auteur reconnu d’une somme sur l’histoire de l’aviation (Flammarion, 1948, plusieurs fois complétée et rééditée, dernière édition en 1972), est donc entré à dix-neuf ans (« engagé volontaire pour trois ans ») au 10ème régiment de Hussards, cantonné à Tarbes, le 9 octobre 1908. Matricule n°413. C’était un vendredi, j’ai vérifié, en la « Saint Denys l’Aréopagite ». Ce premier évêque de l’Eglise d’Athènes avait écouté le prêche de Saint Paul aux intellectuels de la ville, qui avaient éclaté de rire en l’entendant parler de  «  résurrection des corps ». Lui, au contraire, fut saisi par la foi. L’entreprise de René se présentait donc sous les meilleurs auspices.

Le 25 février 1909, il passe brigadier, devient sous-officier le 28 novembre 1910. Admis à l’école de Saumur (20ème dragons), promu sous-lieutenant avec effet au 1er octobre 1913, c’est donc en jeune officier qu’il se prépare à la guerre. Mais avant d’entrer dans celle-ci, il écrit un dernier poème le jour même de sa déclaration, où il livre ses états d’âme. Je respecte toujours scrupuleusement orthographe et ponctuation, flottements (rarissimes) compris. Et je laisse évidemment le commentaire littéraire aux commentateurs.

 

« Ferme de Romanet, près Limoges. Soirée du 3 août 1914. »

 

Le sort en est jeté ! Nous partons tout à l’heure,

La Guerre est déclarée ! Je suis jeune officier !

Et j’ai le plus beau grade ! Oh ! tant pis que je meure.

Mon rêve est là vivant ! Mon grand sabre d’acier

Va sortir du fourreau ! La minute est unique !

Nous allons donc enfin pouvoir nous coleter

Avec leurs grands uhlans à la sombre tunique,

Au casque légendaire !! On va les culbuter !

Je le sais, j’en suis sûr. Et nous allons inscrire

A larges coups d’épée de superbes Iéna

Pour bien les assurer que toujours il y en a !

Aux monstrueux placards de leur sinistre Empire !

Oh ! ma joie est immense et je voudrais crier !

Allons mes cavaliers, une fleur à nos casques,

Nous allons nous ruer dans les grandes bourrasques,

Ainsi que nos aïeux, droits sur les étriers !!!!

------------------------------------------------------

Maintenant la nuit tombe et je me sens infâme

D’avoir autant de joie …. Tant de cœurs sont brisés

Par le dernier baiser des bras frais d’une femme

D’une blonde fiancée ou de bambins frisés ….

Qu’importe il faut partir ! Pas d’yeux mouillés de larmes !

Marchons le regard clair et muselons nos cœurs !

Nous en reparlerons en essuyant nos armes

Que le sang macula de tous nos souvenirs !

Mais pas pour le moment ! Il ne faut pas ternir

La beauté de l’instant par une défaillance !!!

Adieu beau Limousin, adieu le frais vallon,

Adieu les châtaigniers si verts ! Le genêt blond

Qui, sous le vent de mai, doucement se balance ….

--------------------------------------------------------

Mais voilà que je rêve – et nous partons demain !

Que j’aligne des vers sur une page blanche

Quand on entend déjà sonner sur nos chemins

Le pas lourd des Teutons, gigantesque avalanche !

Voyons mais je suis fou ! Voici le Kaïser

Suivi de son Kronprinz au sourire macabre !

Non ! il n’est plus question de rimailler des vers !

Je brise mon crayon ! La parole est au sabre !!! 

 

Je suppose que personne ne s'aventurera à expliquer le ton de ce poème : au tout début des hostilités, tout le monde était belliqueux, beaucoup allaient jusqu'à la haine. Je n’ai aucune preuve que René ait par la suite continué à versifier. Je note juste le tréma sur le i de Kaiser, pour que les douze syllabes y soient (diérèse).

 

« Le plus beau grade » ! On croit rêver. Le sous-lieutenant, en 1914, est l’officier subalterne qui entraîne ses hommes hors de la tranchée, à l’assaut de l’ennemi, le premier à s’exposer aux balles. Il est visible de si loin, avec son pantalon garance. « Le plus beau grade », vraiment ! Sans doute faut-il comprendre que le sous-lieutenant est l'officier le plus proche des hommes de troupe, que c'est lui qui les connaît le mieux parce qu'il est constamment au milieu d'eux. En plus, je signale au passage que l’officier, tout au moins avant l’adoption, dictée par la raison, de la tenue bleu-horizon, se tient debout (l'honneur ! le panache ! la chevalerie ! tout ça remue dans l'âme de René Chambe) face à l’ennemi, quand ses hommes restent couchés en train de viser.

 

Les carnages cumulés de ces deux folies du début de cette démence massive de la guerre ont coûté terriblement cher en élite à l’armée française, non : à la population française. Ne jamais oublier qu'à la mi-septembre 1914, les pertes françaises s'élèvent déjà à plus de 300.000 morts et disparus !!! La faute sans doute à la stratégie de l'« offensive à outrance », chère au haut Etat-Major national. Si la tuerie avait soutenu l'endiablé de ce rythme pendant quatre ans, c'est plus de 5.000.000 de morts qu'aurait eus à déplorer la France !!! Trois fois plus de noms à graver sur la pierre des monuments !!!

 

Mais on n'en est pas encore là. La guerre vient juste d'être déclarée. Et puis il se trouve que René n'est pas dans l'infanterie, mais dans la cavalerie, que les états-majors mettront beaucoup à contribution pour les reconnaissances au contact de l’ennemi. Et puis de toutes façons les premières tranchées, c’est encore loin, pensez, le 3 août : il faut attendre octobre (qu'est-ce que deux mois ?) pour transformer les bidasses en terrassiers ! René se plaindra d'ailleurs d'avoir à combattre « comme des fantassins ».

 

L’avenir montre que René Chambe n’eut jamais à regretter de n’être pas poète : s’il ne vendit pas des armes au désert du Harar, comme certain glorieux désœuvré qui n'a pas besoin d'être nommé pour que tout le monde pense à lui, il avait appris à s’en servir. Il s’en servit, et de quelle manière.

 

L'épique, c'est bien joli, mais ce ne sont que des mots, des phrases, des vers : de la littérature. René Chambe n'attend qu'une chose, c'est de laisser tomber le langage pour l'action : « Je brise mon crayon ! La parole est au sabre !!! ». La littérature viendra plus tard.

 

René Chambe, sans hésiter, sans état d'âme, a jeté aux orties toute la poésie épique pour se jeter tout entier dans l'épopée concrète.

 

Et ça a de la gueule !

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 14 octobre 2014

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (2)

Remis en mouvement par ce coup d'aiguillon venu d'ailleurs, j’ai donc remis le nez dans le passé, un peu fouiné dans les quelques papiers qui me sont parvenus, et j’ai trouvé deux ou trois petites choses qui ne sont pas complètement dénuées d’intérêt, cent ans après, en ramenant au jour des fragments de la correspondance de celui qui n'était pas encore le général Chambe.

 

J’ai été frappé par deux traits de caractère qui apparaissent quand René Chambe écrit à ses proches : une écriture qui possède très tôt sa forme définitive ; plus surprenant, presque toujours, y compris quand il s’adresse à sa mère ou à son frère, il signe d’un « René Chambe » tout à fait net et décidé, que son auteur stylisera encore par la suite (voir plus bas).


Jamais ou presque de petit nom, de diminutif, de surnom, de familiarité, de laisser-aller. Absolument jamais trivial ou amolli par l'attendrissement, toujours de la tenue et toujours, même, de l'élégance. Tout juste se laissera-t-il aller, plus tard, ici et là, à emprunter quelques hardiesses au langage des hommes qu'il commande (comme on le verra). On n'y est pas encore.

 

J'en déduis, d'une part, que René est doté d'une belle maturité ; d'autre part, qu'il a très tôt une nette conscience de soi et de ce qu'il se doit à lui-même, ce qu'on appelle une « personnalité ». Ce qui se dégage de ces deux caractères ? La précocité avec laquelle René Chambe a opéré les choix qui vont décider de son orientation et ouvrir devant lui la route sur laquelle il s'engage. Je n'aime pas beaucoup le mot « vocation », mais il faut admettre l'idée que René s'est senti « appelé » dans la carrière des armes.

 

Le futur général avait un caractère tôt et bien trempé ainsi qu’une âme inflexible (qu’il a gardés intacts jusqu’à son dernier souffle), je livre aujourd’hui un de ses premiers essais littéraires. Ce poème assez bref fait partie de Trois soirs, triptyque en alexandrins.

 

Je laisse le commentaire professoral aux commentateurs patentés, pour ne garder que le document. Il est écrit par un garçon de dix-sept ans, et daté « Monbaly, septembre 1906 » (lieu où René a grandi). Huit ans avant 1914. Les deux autres portent respectivement « Tarbes. Janvier 1912 » et « Ferme de Romanet près Limoges – Soirée du 3 août 1914 » (notez bien cette dernière date). C'est, selon toute vraisemblance, la mère de l'auteur qui a recopié l'ensemble de sa main, à une date indéterminée, pour en garder mémoire. Je respecte quoi qu'il arrive ponctuation et orthographe du manuscrit.

 

« Je pense quelquefois qu’un jour viendra, plus tard,

Où ce grand parc ombreux me reverra sans doute

Vieillard aux cheveux blancs, le cœur lourd, l’œil hagard

D’avoir fini ma vie, d’être au bout de ma route…

Et cependant ce soir, je n’ai pas dix-sept ans !

Je suis à l’âge encore où notre âme est ardente,

Où l’on aime se battre, où l’on défie le temps,

Car on le voit très loin, et que sa marche est lente !

Oui, oui, je sens que je suis fort et que mon sang

Bat largement, à grands coups sourds dans mes artères !

Je sens que je suis jeune, ardent … libre. Je sens

Que j’oserai passer où d’autres s’arrêtèrent !...

Et pourtant n’est-ce pas, il me faudra vieillir !

Oui, oui, je sais ! Le soir je marche sur la mousse,

Je marche sur des fleurs que j’aurai pu cueillir,

Sur des fleurs vivantes dont l’odeur est très douce !

Je ne veux pas les voir, pas cueillir de bouquet,

Je veux monter plus haut, non pas de vie facile !

Je ne serai jamais le pâle freluquet,

Ni le petit jeune homme au poignet trop gracile,

Pantins efféminés traînant dans les salons !

La vie est devant moi étincelante et neuve,

Et je vais m’y jeter farouchement ! Allons,

Je veux partir ! Je veux que mon âme s’abreuve

Aux flots purs de la Gloire ! Oh ! je suis orgueilleux !

Je veux être soldat ! Je songe à la Revanche

Eclatante et sublime ; au grand jour merveilleux

Où la blonde Victoire, exquise en robe blanche

Comme une jeune fille, ira le doigt tendu

Pour nous montrer la route au devant de l’Alsace !

Je la vois qui fait signe ! Oui j’ai bien entendu.

Je pars ! Aucun obstacle ! Il faudra que je passe !...

Et puis, s’il faut plus tard, pour risquer le grand choc,

Pour marcher en avant et pour laver l’Injure

Qui ne l’est pas encore ! des chefs au cœur de roc

Décidés à mourir … J’en serai je le jure !!!! »

 

On dira ce qu’on voudra : certes, n’est pas Rimbaud qui veut, surtout auteur de : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », mais ces quelques vers, en vérité poétiquement assez moyens, ne seraient que bravade et fétus de paille jetés au vent, si la suite ne s’était pas écrite comme elle s’est écrite, dans la réalité de deux guerres mondiales, auxquelles a participé René Chambe, et en première ligne s'il vous plaît. Là, ce n'est plus du Rimbaud, c’est du sérieux ! On a à faire à un véritable programme d’existence (en 1906 !), dont nous savons que celui qui se l’est tracé s’y est scrupuleusement tenu, et au-delà. Qui peut en dire autant ?

 

On peut saluer. Je salue.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Note : ce document n'aurait pas été exhumé aujourd'hui sans l'initiative heureuse d'E., fils de Christian, lui-même petit-fils de René. Qu'il soit ici remercié.

lundi, 13 octobre 2014

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (1)

Nous sommes entrés, le 3 août dernier, dans la cent unième année après le début du premier suicide de l'Europe. Ce n'était pas une « tentative » ou je ne sais quel appel à l'aide lancé par un être humain en détresse de solitude, mais un suicide volontaire et pensé, mûrement réfléchi, préparé, organisé, puisqu'il a duré quatre ans (et le pouce : août 14-novembre 18). Un suicide dont la réussite a dépassé toutes les espérances des autres nations du monde, Etats-Unis en tête, qui n'attendaient que ça pour monter à l'assaut de la – paraît-il – forteresse.

VARLOT 1.jpg

Le centenaire de cette première Shoah (c'en est une, mais "premier génocide" si le mot vous défrise) fabriquée par le continent européen soi-même, extermination du vivier mâle de ses plus grands pays, est célébré à grands renforts de trompes par toutes sortes de gnomes, nabots, moucherons et autres freluquets politiques intéressés de près ou de loin à l'instrumentalisation dans le présent de cette tragédie du passé. Je ne mange pas de ce pain-là.

VARLOT 2.jpg

Pendant les quelques jours qui viennent, je me propose de célébrer ce centenaire de l'humain inhumain. Pas n'importe comment. Le visiteur régulier de ce blog sait combien me touche cette sinistre période. Je ne suis pas le seul : l'œuvre du grand Jacques Tardi (ci-dessus les deux véridiques et terribles premières images de Varlot soldat, avec Didier Daeninckx), pourtant né en 1946, montre quel impact peut encore avoir la "Grande Guerre" sur certains esprits. 

 

J'avais, dans un précédent blog maintenant fermé, très longuement (82 articles abondamment illustrés) rendu hommage aux morts de cette guerre, à travers quelques-uns des 36.000 monuments qu'elle a laissés derrière elle sur tout le territoire de la nation (qui prononce encore ce mot ?) française, avec, gravé dans la pierre, le nom de chaque tué, que celui-ci demeure dans le souvenir de la commune comme un « Enfant de ... », comme une « victime » ou, plus bizarrement, comme un « héros », ou qu'il fasse partie, perdu dans la masse, de l'humble « A nos morts », si répandu.

 

J'aurais pu ouvrir une fois de plus la galerie de mes « monumorts », dans un profond salut photographique à un nouveau contingent de monuments, du plus dépouillé au plus architecturé, puisés dans l'imposante réserve que j'ai constituée au fil du temps (plus de 15.000 photos, voir les albums échantillons dans la colonne ci-contre). J'ai préféré procéder autrement.

 

Saisissant une occasion offerte par le hasard, ma célébration de ce centième anniversaire, ici même, consistera en effet en la publication de quelques documents rigoureusement inédits : un certain nombre de lettres envoyées aux siens de mai à décembre 1914 par un combattant de la première heure. J'ai cru intéressant de faire précéder cette publication de deux poèmes du même auteur, l'un de 1906, l'autre du jour même de la déclaration de guerre, où se révèlent la fougue et l'enthousiasme d'un jeune homme plein de rêves de grandeur qui, afin de les réaliser, avait opté pour la carrière des armes.

 

René Chambe n’a pas toujours été général, mais enfin, il l’est devenu. Et attention, pas n'importe comment : en partant à dix-neuf ans de tout en bas de l’échelle, quand il s’est engagé au 10ème Hussards de Tarbes comme « cavalier de 2ème classe ». Cela se passait le 9 octobre 1908 (l’heure n’est pas indiquée). Il avait six ans devant lui pour voir venir la guerre et pour s'y préparer.

 

En fait, si je reparle de cet homme, qui fut aussi grand soldat qu'écrivain et chasseur devant l'Eternel (il y a pire, comme carte de visite), c’est qu’une circonstance extérieure inopinée m’a incité à remuer quelques papiers que je conservais dans un carton, lui-même enfoui sous un bric-à-brac poussiéreux : René Chambe faisait tout pour se faire oublier. Il avait tort.

J’avais évoqué cette belle figure dans ce blog, à plusieurs reprises, en décembre 2011, octobre 2012, enfin, dans une simple allusion, le 2 mars de cette année. Voilà-t-il pas que récemment, je reçois un message. Un de ses arrière-petits-fils (que, comme on disait à Lyon autrefois, je ne connais « ni des lèvres ni des dents ») a déniché, dans la blogosphère, mes petites écritures, que j'avais "agrémentées" de quelques croquis, que René a dessinés sur le vif dans les tranchées en janvier 1915. Les croquis ont piqué sa curiosité.

Il prend contact pour voir un peu de quoi il retourne. Je précise que le descendant en question, René n’ayant eu que des filles, porte un autre patronyme que son bisaïeul. Le nom a été transmis par son frère aîné, Joseph. 

C'est à ce frère que René écrit la carte postale ci-dessus, le 26 novembre suivant son incorporation : « Ici nous commençons sur le terrain de manœuvres, le travail d'ensemble et le service en campagne (l'oncle Maurice t'expliquera ce que c'est). C'est demain que les bleus (4 bleus par peloton) commencent le travail d'ensemble. J'ai l'honneur d'être parmi ces 4 bleus ».

Eh oui ! Il faut bien commencer, devait se dire le futur général. 

Voilà ce que je dis, moi.

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (1)

Nous sommes entrés, le 3 août dernier, dans la cent unième année après le début du premier suicide de l'Europe. Ce n'était pas une « tentative » ou je ne sais quel appel à l'aide lancé par un être humain en détresse de solitude, mais un suicide volontaire et pensé, mûrement réfléchi, préparé, organisé, puisqu'il a duré quatre ans (et le pouce : août 14-novembre 18). Un suicide dont la réussite a dépassé toutes les espérances des autres nations du monde, Etats-Unis en tête, qui n'attendaient que ça pour monter à l'assaut de la – paraît-il – forteresse.

VARLOT 1.jpg

Le centenaire de cette première Shoah (c'en est une, mais "premier génocide" si le mot vous défrise) fabriquée par le continent européen soi-même, extermination du vivier mâle de ses plus grands pays, est célébré à grands renforts de trompes par toutes sortes de gnomes, nabots, moucherons et autres freluquets politiques intéressés de près ou de loin à l'instrumentalisation dans le présent de cette tragédie du passé. Je ne mange pas de ce pain-là.

VARLOT 2.jpg

Pendant les quelques jours qui viennent, je me propose de célébrer ce centenaire de l'humain inhumain. Pas n'importe comment. Le visiteur régulier de ce blog sait combien me touche cette sinistre période. Je ne suis pas le seul : l'œuvre du grand Jacques Tardi (ci-dessus les deux véridiques et terribles premières images de Varlot soldat, avec Didier Daeninckx), pourtant né en 1946, montre quel impact peut encore avoir la "Grande Guerre" sur certains esprits. 

 

J'avais, dans un précédent blog maintenant fermé, très longuement (82 articles abondamment illustrés) rendu hommage aux morts de cette guerre, à travers quelques-uns des 36.000 monuments qu'elle a laissés derrière elle sur tout le territoire de la nation (qui prononce encore ce mot ?) française, avec, gravé dans la pierre, le nom de chaque tué, que celui-ci demeure dans le souvenir de la commune comme un « Enfant de ... », comme une « victime » ou, plus bizarrement, comme un « héros », ou qu'il fasse partie, perdu dans la masse, de l'humble « A nos morts », si répandu.

 

J'aurais pu ouvrir une fois de plus la galerie de mes « monumorts », dans un profond salut photographique à un nouveau contingent de monuments, du plus dépouillé au plus architecturé, puisés dans l'imposante réserve que j'ai constituée au fil du temps (plus de 15.000 photos, voir les albums échantillons dans la colonne ci-contre). J'ai préféré procéder autrement.

 

Saisissant une occasion offerte par le hasard, ma célébration de ce centième anniversaire, ici même, consistera en effet en la publication de quelques documents rigoureusement inédits : un certain nombre de lettres envoyées aux siens de mai à décembre 1914 par un combattant de la première heure. J'ai cru intéressant de faire précéder cette publication de deux poèmes du même auteur, l'un de 1906, l'autre du jour même de la déclaration de guerre, où se révèlent la fougue et l'enthousiasme d'un jeune homme plein de rêves de grandeur qui, afin de les réaliser, avait opté pour la carrière des armes.

 

René Chambe n’a pas toujours été général, mais enfin, il l’est devenu. Et attention, pas n'importe comment : en partant à dix-neuf ans de tout en bas de l’échelle, quand il s’est engagé au 10ème Hussards de Tarbes comme « cavalier de 2ème classe ». Cela se passait le 9 octobre 1908 (l’heure n’est pas indiquée). Il avait six ans devant lui pour voir venir la guerre et pour s'y préparer.

 

En fait, si je reparle de cet homme, qui fut aussi grand soldat qu'écrivain et chasseur devant l'Eternel (il y a pire, comme carte de visite), c’est qu’une circonstance extérieure inopinée m’a incité à remuer quelques papiers que je conservais dans un carton, lui-même enfoui sous un bric-à-brac poussiéreux : René Chambe faisait tout pour se faire oublier. Il avait tort.

J’avais évoqué cette belle figure dans ce blog, à plusieurs reprises, en décembre 2011, octobre 2012, enfin, dans une simple allusion, le 2 mars de cette année. Voilà-t-il pas que récemment, je reçois un message. Un de ses arrière-petits-fils (que, comme on disait à Lyon autrefois, je ne connais « ni des lèvres ni des dents ») a déniché, dans la blogosphère, mes petites écritures, que j'avais "agrémentées" de quelques croquis, que René a dessinés sur le vif dans les tranchées en janvier 1915. Les croquis ont piqué sa curiosité.

Il prend contact pour voir un peu de quoi il retourne. Je précise que le descendant en question, René n’ayant eu que des filles, porte un autre patronyme que son bisaïeul. Le nom a été transmis par son frère aîné, Joseph. 

C'est à ce frère que René écrit la carte postale ci-dessus, le 26 novembre suivant son incorporation : « Ici nous commençons sur le terrain de manœuvres, le travail d'ensemble et le service en campagne (l'oncle Maurice t'expliquera ce que c'est). C'est demain que les bleus (4 bleus par peloton) commencent le travail d'ensemble. J'ai l'honneur d'être parmi ces 4 bleus ».

Eh oui ! Il faut bien commencer, devait se dire le futur général. 

Voilà ce que je dis, moi.