Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 04 octobre 2019

L'AGENDA 1940 DU SGT J. CHAMBE

 

002 2.JPG

J'ai évoqué ici (14 et 15 juillet 2019, et aussi un peu après) la guerre du sergent Jacques Chambe, devenu le colonel Jacques Wilson en 1945. J'en ai en particulier reproduit les mots qu'il a griffonnés jour après jour pendant les six premiers mois de l'année 1940 jusqu'à sa démobilisation le 15 juillet, après sa mobilisation comme pilote de chasse sur une base aérienne proche de Rennes.

J'ignore les circonstances concrètes qui ont transformé l'agenda ci-dessus en cette relique familiale que j'ai toujours vue dans la petite vitrine du salon : quoique son possesseur ne m'en ait jamais dit quoi que ce soit, j'imagine qu'il ne l'aurait pas ainsi exposée s'il ne l'avait pas revêtue d'un légitime motif de fierté. La seule chose qu'il m'a dite, c'est qu'il portait ce carnet dans la poche de poitrine de sa chemise au moment de la balle, et que.

histoire,seconde guerre mondiale,jacques chambe,campagne de france,histoire,seconde guerre mondiale,jacques chambe,campagne de france

La balle de 9 mm a frappé le carnet en plein centre. On voit la chemise de cuivre qui enserre et blinde le plomb du projectile. A tort ou à raison et sans savoir vraiment pourquoi, je conserve pieusement cet objet. Non pas comme l'emblème d'un héroïsme passé – après tout hypothétique : je suis éloigné de : « Mon père, ce héros au sourire si doux » –, mais peut-être à cause même de ses ombres et de ses non-dits. Il ne me déplaît pas de ne pas être sûr (bien obligé, mais c'est quand même un alexandrin).

jeudi, 18 juillet 2019

LA GUERRE DE JACQUES CHAMBE

Quelle fut l'activité de Jacques Chambe pendant la suite de la guerre après sa démobilisation le 15 juillet 1940 ? Mystère et boule de gomme. Il s'est toujours tu là-dessus en ma présence. Peut-être ne l'ai-je pas assez interrogé ? Toujours est-il que je n'ai pas de réponse à toutes les questions que je me pose malgré tout. Je me rappelle avoir eu fugitivement entre les mains une enveloppe forte avec une étiquette "Papiers dangereux, à détruire". Que contenait-elle ? Ce qui est sûr, c'est qu'à la mort de l'intéressé, elle avait disparu.

Je passe sur diverses recherches entreprises auprès des autorités militaires françaises, puis de l'ambassade américaine à Paris : je n'ai rien appris. Tout s'est passé comme si Jacques Chambe avait fait le nécessaire pour effacer toute trace d'une éventuelle activité durant la période de la guerre. Deux documents qu'il a conservés envers et contre tout donnent à imaginer qu'il n'est pas resté inactif.

NOMINATION.jpg

Seule trace de la nomination de Jacques Chambe, à la date du 14 janvier 1944, au grade de Commandant (au titre du S.R. = service de renseignements ?). 

Ci-dessous la lettre adressée à Jacques Chambe le 2 mars 1945 par quelqu'un dont j'aurais bien  aimé déchiffrer la signature. Qu'est-ce qui a bien pu motiver sa démission de l'armée, qui était visiblement sa raison de vivre ? Mystère.

LETTRE ENVELOPPE.jpg

LETTRE A J CHAMBE.jpg

LETTRE A JACQUES CHAMBE.jpg

"Qui vous savez" est peut-être (sans doute ?) De Gaulle. René Chambe, en effet, avait suivi le général Giraud, et son neveu Jacques avait été impliqué dans l'évasion de ce dernier.

Si j'ajoute l'uniforme de Colonel américain retrouvé dans les affaires de famille (avec sa patte de col d'aide de camp de Général – c'est un expert qui me l'a dit),

jacques chambe,rené chambe,détroyat,aviation française,juin 1940,bataille de france,deuxième guerre mondiale,la verpillière,france

si j'ajoute les douze médailles – dont celle de Commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique – attribuées, après la victoire de 1945, au "Colonel Jacques Wilson" de l'US Army (nom "de guerre" de Jacques Chambe), j'enrage de ne pas être en mesure de remplir le vide de ces titres avec le récit des actions concrètes, précises, détaillées qui ont motivé ces honneurs. Jacques Chambe semble s'être ingénié à effacer tout ce qui aurait pu raconter ce qu'il a fait entre 1940 et 1945.

mercredi, 17 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Suite.

Voilà c’est fait, Dunkerque est derrière moi. Le soleil monte. La terre par endroits brille. Pour me dégourdir la nuque qui s’ankylose, je tourne la tête de droite à gauche, puis la lève et la baisse, moyen aussi de surveiller le ciel.

C’est alors que je repère une petite tache, peut-être d’huile, sur le bas droit du pare-brise. Il y a un moment je suis certain qu’elle n’y était pas. Mon regard parcourt les cadrans, cherchant la défaillance. Je ne vois rien d’anormal. Je vire un peu sur la gauche, le point fuit sur la droite. Je pique légèrement, il monte sur l’horizon. Il n’est pas sur l’avion, mais suspendu dans le ciel.

Qui ? Un Anglais matinal… Un de l’aéronavale de chez nous ?... Trop loin encore pour savoir même dans quel sens il vole. Les minutes sont longues. Maintenant j’en suis certain c’est un avion. Il est juste en face de moi, mais très, très loin encore. S’il ne change pas de cap, il abordera la côte au-dessus de Gravelines. Mon cœur se serre dans ma poitrine. De la côte à la frontière belge il aurait à peine quelques minutes de vol, si c’en était un ! Après je ne pourrais que le regarder s’enfuir dans l’espace interdit. Je prends un peu d’altitude, pénètre un peu plus à l’intérieur des terres. Je suis entre le soleil et lui, donc à peu près invisible.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4…. Avion non identifié en vue, je vais le reconnaître. Terminé…

— B4 à Tango 2…. B4 à Tango 2… Bien reçu… Bien reçu…

Puis la voix impersonnelle, devenant soudain amicale ajoute :

— Bonne chance !!!

Oui bonne chance, et cela veut dire bien des choses pour eux… Que si je dois me battre, je m’en tire, et en même temps qu’enfin et surtout c’en soit un ! Si souvent nous avons été déçus quand la forme lointaine s’étant précisée, de reconnaître un avion ami !

Je me souviens des premiers jours, où nous sautions tous dans nos combinaisons, prêts à courir aux avions pour décoller à la moindre alerte. Maintenant c’est terminé, on vole par routine… Pourtant je sais que le sous-officier de service à la radio fera prévenir le Commandant Hertaut que Tango 2 est en route pour reconnaître un avion non identifié. Alors toujours de son pas calme et casquette en arrière Hertaut ira pipe aux lèvres jusqu’au camion radio. Sans monter les trois marches de métal il demandera : « Même chose ? ». Et devant la réponse positive s’en retournera mains aux poches et haussant les épaules.

Là-bas le point en grossissant s’est étiré en deux ailes. Je fais un moment route au nord. Si c’est un ennemi et qu’il me voit il sera forcé pour m’éviter de faire un très long détour au-dessus de la mer, ou de couper au plus près pour rejoindre la Belgique, mais alors en passant au-dessus de chez nous. Imperturbable il poursuit sa route et mon espérance s’amenuise. Il est trop sûr de lui pour être un ennemi !... Mais c’est un gros, un bimoteur… Pas un 63, que ferait-il là d’ailleurs ?... Non c’est un Bleinhem [Blenheim, avion britannique] regagnant une base anglaise en France…

Pourquoi diable reste-t-il si haut ?

Oui parfois les minutes peuvent sembler des heures.

Encore quelques-unes et sa forme sera assez précise pour que je puisse l’identifier. Dire à cet instant ce qui se passe en moi, je ne sais ? Angoisse du danger peut-être proche, ou simplement tension de tout mon être comme à la chasse, lorsque le chien vient de marquer un arrêt foudroyant, et que j’attends fébrile le fracas que feront les ailes de l’oiseau se levant au milieu des branches.

… Peur, non pas en ce moment ! Parfois elle vous étreint avant l’envol, vous serrant le ventre. Qui oserait dire qu’il n’a jamais eu peur ? Qui n’a eu un instant de recul ? Après on est dans le bain, le temps manque pour y penser.

Il va bientôt se présenter de trois-quarts… Dieu ce long fuselage !!!... C’est un Dornier !!!

Dans ma poitrine mon cœur bat à me faire sauter les côtes.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4 … Avion identifié c’est un Fritz… Je vais attaquer…

La réponse, ça n’est peut-être qu’une impression, m’arrive laconique et tardive… :

— Bien reçu …

Eux aussi sont sans doute trop tendus pour en dire plus. Je le devine quelqu’un doit à cet instant courir comme un fou vers le bureau du Commandant. Lancer à qui il rencontre en chemin : « Ça barde là-haut ». Frapper peut-être, et dire très vite aux têtes qui se lèvent, surprises de cette intrusion : « Chambe est aux prises avec un Boche ».

Pas encore, je suis trop loin. J’ai armé les mitrailleuses et je pique sur lui. Les croix gammées sont bien visibles. Il n’a pas dévié d’une ligne de sa route ! Comment ne me voient-ils pas encore ? Peut-être comme moi il y a un moment sont-ils engourdis par le froid.

Sa masse emplit maintenant tout mon viseur !... J’ai vu son mitrailleur avant faire soudain un geste affolé, se précipiter sur son arme.

Mon pouce enfonce le bouton sur le haut du manche et mon avion tressaute du recul des quatre mitrailleuses… Je jurerais que les traçantes sont entrées dans son aile, tout à côté du moteur droit !...

Je suis sur lui !... Manche au ventre, je le saute.

Attention à son mitrailleur arrière. Je vais être dans son champ….

Je bascule le Bloch. Deux fois la terre prend la place du ciel !... Où est-il ? A ma gauche des traits de feu passent sournoisement… Il est un peu sur ma droite légèrement en dessous.

Il faut y aller à nouveau ! Cette fois toutes ses armes m’attendent… Mieux viser…mieux viser…

Mais plus n’est besoin ! Son moteur droit vient d’exploser, formant une énorme boule de feu. L’aile se casse dans un flot de flammes, de débris de métal !

Il bascule !!!... Ce n’est pas vrai !!!... A la première rafale… Non je rêve… C’est fou !!! Merci Grand-Père, grâce à vous j’ai visé juste !

jacques chambe,rené chambe,détroyat,aviation française,juin 1940,bataille de france,deuxième guerre mondiale,la verpillière,france

Il passe sur le dos, vrille à plat deux ou trois tours. Son moteur gauche tourne à plein régime… Il redresse à demi ! Part en glissade, puis se retourne encore le ventre en l’air. Dans sa carlingue un pilote courageux lutte encore contre le destin !... Je crois que j’ai crié comme s’ils pouvaient m’entendre… Sautez … Mais sautez donc… Je pique en tournant pour le suivre dans sa chute. La terrible force centrifuge le disloque. Son empennage brisé s’envole ! Une, deux, trois, quatre formes se détachent, puis peu après quatre corolles blanches s’ouvrent ! Ils sont vivants. Je n’ai pas tué ! La haine des atrocités nazis n’est pas encore en moi. Il faudra juin, le massacre des femmes et des enfants, morts mitraillés sur les routes pour que s’envole ma pitié !

Je suis soudain très las… J’ai froid à nouveau. Je tourne encore dans l’air limpide et glacé. Loin en dessous, sur la neige qui brille dans les premiers rayons du soleil, un éclair rouge illumine un instant le sol, puis une fumée noire se traîne dans le vent.

Un ronflement cogne dans mon cerveau !...

C’est la radio… j’avais oublié de la couper !

— Tango 2 répondez… Tango 2 répondez… Tango 2 répondez…

Il faudra je crois de longs instants pour que ces paroles parviennent à mon entendement.

— Tango 2 à B4… je rentre… je rentre… Il est au tapis… Quelque part au sud de Gravelines…

Ainsi tomba mon premier avion le 26 janvier 1940. Quatre autres en juin 1940 dont deux seulement furent homologués, nous n’avions pas comme preuve des caméras, sur les Curtiss arrivés d’Amérique et montés à la hâte !!!

De l’escadrille nous resterons trois le jour de l’armistice. Le Commandant Hertaut, le Capitaine William seront tués en combat aérien ! Les autres morts, disparus ou prisonniers !...

mardi, 16 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Jacques Chambe a écrit quelques-uns de ses souvenirs. On comprendra à la lecture de celui qui suit pourquoi il se souvient très particulièrement du 26 janvier 1940 (voir ici, 14 juillet). J'ai transcrit ce récit sans rien y changer : je le prends tel qu'il est, je veux dire comme il est écrit, sans doute longtemps après l'événement. Et je précise qu'il est rigoureusement inédit.

***

Après les chutes nombreuses de la semaine dernière, une piste a été ouverte par un chasse-neige. Mais maintenant son sol est durci et glacé. C’est une véritable patinoire. Les atterrissages et les décollages sont très délicats. Plus d’un s’est retrouvé après un dérapage spectaculaire et avoir tourné comme une toupie, avec son hélice ou une aile plantée dans le mur blanc. Heureusement le plus souvent sans trop de mal. Un avion déjà arrêté et dont le pilote venait de descendre, a doucement glissé par l’arrière, jusqu’à ce que la neige le coince, et sans que deux mécaniciens agrippés à son train puissent le retenir. L’un avait terminé la glissade sur le ventre, l’autre sur le derrière.

Le froid est très vif. Entre moins quinze et moins vingt au sol. Je ne dois pas me plaindre, comme pilote j’ai une chambre et un bon lit dans une maison au village. Je suis chez le Percepteur. Sa femme est aux petits soins pour moi. Elle voudrait absolument me faire dîner chaque soir alors que je sors du mess. Nous avions les premiers temps une cuisine exécrable. Jusqu’au jour où le capitaine William a découvert que le soldat chargé du nettoyage de son moteur était dans le civil cuisinier à l’hôtel Ritz à Londres. Ça c’est l’armée française. Je pense que l’ancien cuisinier était lui mécanicien !

Il faut faire tourner les moteurs quelques minutes toutes les heures pour éviter que l’huile fige. On a aussi très soigneusement enlevé toute trace de graisse dans le mécanisme des mitrailleuses pour empêcher des enrayages. Toucher le métal avec la main nue brûle presque autant que le feu.

J’ai volé hier. Patrouille de routine le long de la côte, depuis la frontière de Belgique jusqu’à Boulogne. Frontière à ne jamais franchir, sans créer un incident diplomatique. Défense à nous sous peine de sanctions graves de violer l’espace aérien d’un pays neutre. Comme si les autres se gênaient pour le survoler, afin d’aller prendre des photos au-dessus de l’Angleterre, passant ainsi loin de nos mitrailleuses.

R.A.S. comme toujours au cours du vol. Mais moins 50° à l’extérieur de l’avion ! Au retour je suis descendu de l’appareil complètement raide et gelé. Chaboux et Leborgne ont comme moi mis des heures à se réchauffer. Aux dires des autres nous étions verts. J’aurais aimé voir leurs têtes s’ils avaient été à notre place. Un poste de pilotage n’est pas un endroit rêvé pour faire des mouvements de gymnastique, et les combinaisons soi-disant chauffantes sont un mythe par un froid pareil.

Ma radio m’avait donné des soucis. Impossible de parler et d’entendre sur la fréquence de la base. De Marco avait été obligé de me servir de relais, car avec lui je pouvais communiquer. On a réparé dès mon retour, mais je dois procéder à un essai en vol pour confirmation c’est l’ordre du Capitaine William. Je vais le faire ce matin, un peu avant l’aube, à l’heure où dans l’éther règne un certain calme.

***

Il fait encore nuit. Au mess où je suis seul, un soldat mal réveillé a posé devant moi une tasse de café brûlant. Trouant le silence, le ronflement d’un moteur fait monter peu à peu son grondement cyclopéen. Je sais que mon mécanicien, toujours aussi consciencieux, assis à ma place dans l’habitacle, doit surveiller avec attention la danse des aiguilles dans les cadrans du tableau de bord. Il soigne mon Bloch autant que si sa propre vie en dépendait. Avant de sortir de la pièce chaude, je ferme ma combinaison pour garder un peu de sa tiédeur.

On a allumé en bout de piste un seul feu blanc. Je fonce à plein régime droit dessus. Malgré l’obscurité je vois défiler à droite et à gauche les murs de neige. Les ailes en sont terriblement près. Aussi dès que je sens l’avion s’alléger je tire sur le manche pour arracher vite les roues à la glace traîtresse. Je suis déjà haut lorsque le feu passe sous mes ailes. Je sais qu’il s’est éteint aussitôt après mon survol.

J’ai rentré mon train, je passe au petit pas. Pendant un long moment je monte en spirale régulière. J’ai bien vite fermé le cockpit. Le vent cesse de s’engouffrer dans l’avion, ne torturant plus de ses piqûres glacées ce qui était visible de mon visage au-dessus du masque à oxygène.

J’aime avec passion cette merveilleuse impression de solitude. Le bruit même du moteur m’isole un peu plus de ce qui est humain. Je ne suis plus un homme de la terre. Je pourrais croire qu’elle n’existe pas. En dessous il n’y a rien qu’un trou sombre. C’est peut-être la plus extraordinaire sensation que je connaisse ! Quelle autre pourrait atteindre à ce sentiment de libération ? N’avoir plus aucun contact avec rien.

Le contact il faut pourtant le rétablir. Car les radios de la base doivent attendre avec anxiété mon premier appel. Quelle passion en eux aussi ! Lorsque les uns ou les autres nous sommes en l’air, il est presque impossible de leur faire quitter leur poste. Si arrive pour eux l’heure de la relève, et qu’il leur faut passer l’écoute, ils restent à côté des nouveaux arrivants, sans penser à manger ou dormir jusqu’à notre retour.

Au-dessus de moi le ciel est moins sombre. Soudain comme si j’avais crevé une feuille de papier opaque, je jaillis en pleine lumière. C’est l’effet de la courbure de la terre. A six-mille mètres il fait grand jour, alors que le sol est encore dans la nuit. En bas des hommes dorment, des hommes veillent. Certains calmement dans leur lit, d’autres dans le froid d’abris précaires restant le doigt sur la détente … Je pense à Maurice quelque part dans l’Est avec son G.R.D.I.

J’ai ouvert la radio. Le poste grésille dans mes oreilles et elles s’emplissent aussitôt d’une voix amie lorsque je passe sur la bonne fréquence.

— Tango 2… Tango 2…. Je vous appelle…. Je vous appelle…. m’entendez-vous…. Répondez…. Tango 2 répondez... répondez… répondez… Allo Tango 2 m’entendez-vous…

— Tango 2 à B4… Tango 2 à B4 je vous entends, me recevez-vous.

— Allo Tango 2, je vous reçois 5 sur 5.

Puis comme s’il parlait à quelqu’un près de lui, sans penser à couper son micro, la voix joyeuse dit :

— Ça boum on le reçoit !

C’en est fini de la solitude, je suis à nouveau parmi les hommes.

Je regarde la montre, sept heures trente. Puis le compas. Je fais plein nord. Attention à messieurs les Belges. Pression d’huile, carburant tout est OK. Je vire de 45°, très sec et admire les traînées de condensation que font soudain les bouts de mes ailes dans l’air glacé.

Encore une heure à rester à me geler. Le soleil dans mon dos jaillit sur l’horizon. La terre commence à sortir de l’ombre. La mer grise est devant moi. Plus loin sont les côtes d’Angleterre, mais invisibles dans la brume.

Le sol est uniformément blanc. Seules quelques routes plus importantes font des traits noirs. En dessous Calais doit s’éveiller. La mer semble vide. Le ciel l’est aussi.

J’ai très froid, sans pouvoir bouger dans mon espace réduit. C’est aux pieds et aux reins que cela commence à mordre. Pour empêcher mes doigts de s’engourdir à l’intérieur de mes gants, alternativement je frappe l’une ou l’autre de mes mains contre une jambe. Peu à peu c’est un manteau de glace qui m’enserre. Comme il doit être facile de s’endormir ! Pour échapper à cette sensation pénible, je pousse sur le manche et pique vers la terre. Je perds ainsi mille pieds, puis remonte, écrasé sur mon siège par la ressource brutale. Ce que je viens de faire est idiot.

Cap sur Dunkerque …. Une fois encore je virerai au-dessus de ce grand port puis ce sera le retour … Un retour de plus !!! En moi monte l’idée d’un bon café brûlant.

A suivre.

lundi, 15 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Les mois d'avril à juillet 1940, tels qu'ils apparaissent dans les pages de l'agenda du sergent Jacques Chambe. Il y a quelques bons moments, mais dans l'ensemble, le moral n'est pas au beau fixe.

***

AVRIL 

1 – Perme  Quel repos

2 – Je me repose

3 – il pleut mais malgré cela c’est bon d’être au calme

4 – Les Robert arrivent à midi Je vais à Lyon avec l’oncle Robert Je vois tante Marinette

5 – Rien de bien neuf

6 – mauvais temps

7 – les Roux arrivent, les Robert partent Les René arrivent vers 6h.

8 – messe pour Boman [Bomau ?]

9 – les René vont à Lyon  Départ de l’oncle René qui est rappelé. Cela barde en Norvège

10 – je pars en auto à 7h1/2 train à 21h18

11 – Voyage long et pénible Les hommes parlent des événements Le moral est bon Rencontré Mr Tisné à Massy Palaiseau

12 – Bataille navale J’arrive à la base à 10 ½ mouvement A la base cela remue Vol ………… en patrouille Je vais à Rennes le soir avec Revil.

13 – Nous allons à Rennes le soir. Stances de Revil à la porte de la bonne de l’hôtel Folle nuit. Pour ma part je dors calmement

14 – Revenons au camp le matin Je suis vaseux jusqu’à 5h pas franchement malade. Je ne descends pas à Rennes.

15 – Rien à signaler

16 – Vol rien à signaler. Vol

17 – Revil et moi voulons partir en Norvège. Le Lt nous dit de ne pas partir. FINKEL lui part. Nous allons à Rennes

18 – Vent fou. Le poste de police saute en l’air. Je reçois lettres. Croix de guerre 2 palmes. Médaille militaire. C’est chic.

19 – Rien Patrouille RAS Allons à Rennes

20 – Rien Un Fritz très loin Allons à Rennes.

21 – Rien Allons à Rennes

22 – Rien mais des Fritz en l’air mais très loin.

23 – Rien

24 – Rien allons à Rennes

25 – Rien de neuf

26 – Pluie. Je vais à Rennes le soir.

27 – rien, mal à la tête J’écris à Maman Jeannette Yvonne Maurice. Je ne sais que faire.

28 – Descendu à Rennes. Mal à la tête. Le …. Croit à des ………… ………

30 – Patrouille sur Brest. RAS Froid.

Notes : Et le mois passe et la vie est la même. Les heures passent tristement. Quelle guerre. J’ai envie de fuir et de partir loin. La dernière lettre que j’ai reçue me ………….. je suis triste las dans une affreuse solitude du cœur. 

MAI 

1 – rien le ciel est vide.

2 – Rien pas un Fritz en vue pendant 3h

3 – Je part à Paris pour acheter un paquet pour Honnorat

4 – Je suis à Paris. Temps splendide.

5 – Départ pour Rennes.

6 – Le Colonel Fauvel se tue en avion

7 – Rien

8 – Rien

9 - /

10 – rien ciel vide

11 – rien pas un fritz

12 – Rien (écrit fort sur demi-page gommée) : ici se termine une période ………….

13 – La Belgique et la Hollande sont attaquées par les Boches. C’est le grand coup qui commence. La vie ici me dégoûte. Les gens ne pense qu’à se défiler. Honnorat est comme moi dégoûté.

14 – Je vais au tir. Très bon carton au FM. Je passe la nuit dans le poste de mitrailleuse avec le Capitaine en état d’alerte. 1ère nuit de guerre. Je suis calme.

15 – La Hollande dépose les armes. Que se passe-t-il. C’est le grand moment. Qui nous sortira de là. J’ai confiance en dieu et en mon pays. Nous reculons. A quand la prochaine Marne. Nuit calme sans alerte. Où est mon vieux Maurice. Je pense bien à lui. Etre pilote et ……….

16 – Mauvaise nouvelle. Le front est enfoncé vers Sedan. Les nôtres tombent. J’ai peur pour ma patrie. Nul ne doit le savoir. Que Dieu sauve la France. Le président des Etats-Unis doit parler ce soir. Que son acte soit sauveur.

17 – La bataille continue. Nous reculons encore les réfugiés passent en masse Quelle atroce chose. Il faut avoir confiance Etre là ne pouvoir rien faire. Savoir que les nôtres tombent est inutil c’est atroce. Nuit calme. Il faut vaincre. Rien ne doit rester de l’Allemagne.

18 – Dieu sauvez mon pays et tous ceux que j’aime. Les Boches avancent encore, mais il semble plus lentement. Dieu veuille que cela soit vraie. Je reçois des lettres de Maman. Je suis bien content d’avoir de leurs nouvelles. Des Fritz plein le ciel. Un en flammes. C’est mon ami BEAUDIER ( ?). Le type saute.

19 – Papa est à la Verpillière d’après une lettre de Maman. Pétain est ministre d’Etat Mandel à l’intérieur. L’avance Boche continue mais lentement du moins je le pense. Weygand est généralissime Pétain vice président du Conseil.

20 – Les Boches avancent toujours peut-être plus lentement mais ils vont encore Dieu nous donne la victoire…J’ai mon troisième Fritz !!! un Dornier. Mon avion est criblé. Le type ne saute pas.

21 – Nous recevons des camarades qui descendent du front Nort. Leur moral est formidable mais ils semblent dire que l’aviation manque sur le front.Je travaille avec Honnorat au plan de défense. Ou allons nous. Ils sont à Amiens et Arras. Reims est évacué.

22 – Quelle terrible vie, quel désespoir. Tout croule nous sommes trahis. Dieu sauvez la France Vous seul le pouvez et pourtant nous n’en somme pas dignes moi tout le premier. La radio dit que nous tenons toujours Arras ? J’en suis sorti je ne sais comment. BOUCHARD est parti en flammes. J’ai un Dornier !  Les allemands ne sautent pas.

23 – Cela continue. Ils avancent toujours en direction de la mer. Quand en sortirons-nous ? J’écris une petite lettre à Maman. Je suis crevé. On note ……….nous nous sommes à 1 contre 10.

24 – Toujours rien de neuf. Dieu ne nous abandonnez pas. Ils avancent toujours. Une balle s’est écrasée sur le montant droit. Une culbute et je la recevais en pleine tête. VERDIER est touché. Un de moins. Je fais un crash train en avant ( ?).

25 – Je suis piqué ce matin. La journée n’est pas mauvaise. J’ai pris un sacré choc. Vol après midi. C’est idiot à un pareil moment de nous …………..

26 – Mauvaise nuit et journée pas bonne. Le moral des hommes est mauvais. Les ordres donnés les embêtent. Des ……………râlent, mais mon (zig ?) est au poil. Ce brave JARDIN ( ?) de comment …………… se perdre ( ?).

27 – Je suis mieux mais pas encore très fort. Ma tête en a pris un sacré coup. Il faut voler quand même.

28 – Léopold III trahit son peuple et dépose les armes. On me dit que je suis nommé et que j’ai la croix !

29 – (gommé) je suis bien content. Mais tant de choses sont graves à cette heure que cette joie est bien moins grande. Ou est l’oncle René ou sont ceux que j’aime. Seul la suite des jours donnera sur les événements une lueur plus précise. L’Italie semble de plus en plus vouloir nous tomber dessus.

30 – Toujours rien de neuf. Les événements restent graves très graves. Les heures sont lourdes, je suis las.las. …………………………Combat au-dessus du Mont Saint Michel. J’en suis sorti !

31 – Rien de neuf. La vie à la base ne change pas. Les événements sont les mêmes chaque jour. On vole. On vole. 

JUIN 

1 – Rien de neuf encore. Crevé de fatigue. Pris l’air six fois dans la journée.

2 – Je reçois une lettre de l’oncle René je lui réponds de suite pour lui demander de me faire partir sur un poste plus avancé car les Fritz sont trop rares.

3 – Visite du Général ARMENGAULT. Parade et défilé. Reçois lettre oncle Maurice Corron une de Maman.

4 – Ils ont jeté mille bombes sur Paris. J’espère que Papa est indemne. J’ai hâte d’avoir une lettre de lui et aussi de Maman car on parle de la vallée du Rhône. L’Italie sera en guerre sous peu. Du moins je le crois.

5 – Nouvelle offensive Allemande. Lettre de Maman. La Verte a été bombardée. Je vais à Rennes en mission spéciale !!!! très spéciale. Je vois la femme d’Honnorat.

6 – Les Boches avancent encore dans la direction de Rouen. Nous attaquons au ras des arbres. C’est fou. 2 ne sont pas rentrés : LARSIL ( ?) et JAMET ( ?). Moi c’est pour quand.

7 – Avance continue des Boches. Las très las. Noté 64 ………

8 – Des canadiens se posent sur le terrain en route vers le Sud ! Quels avions splendides. Honnorat passe à l’état Major comme second du colonel BLAISE. Il y a deux type qui nous quitte. Je prends la patrouille.

9 – Les Boches semblent avancer beaucoup. Nous touchons des Curtiss. Combat au-dessus de la Seine. J’ai un Messer. TASSEL ( ?) est de service en ville.

10 – Je vois le Capitaine. Il est sommé de rester au sol. Il me dit d’être prudent !!! Déclaration de guerre de l’Italie.

11 – Service en ville que de réfugiés que de drames.

12 – Les Boches sont près de Paris. On dit que les communications sont coupées avec Paris. Combat avec des Messer au-dessus de Rouen. J’ai tiré comme un cochon.

13 – Ils avancent toujours. Plus de lettres de la Verpillière ni d’autre part. C’est la guerre. Mon avion est criblé. J’ai eu de la chance.

14 – Paris est pris. C’est la fin. Roosevelt ne répond pas. Mitraillé un soumarin Fritz (sic)au large de Brest. Il plonge en catastrophe, mais j’ai eu les hommes près du canon.

15 – Rien encore de l’Amérique nous allons à la mort de la France. C’est la fin. Ce soir conseil des ministres ??

16 – MOUSTIER ( ?) tombé. Je prends SEMBAT ( ?) comme ailier droit. 15h j’ai un Henkel. Pas de parachutes. VERDIER est vengé.

17 – Bombardement de Rennes. Mitraillage du camp ………………………….. Demande d’armistice. Départ 1h du matin.

18 – (Très gommé) attaqués par six Messer touchés en feu nous en sortons. Couchons dans les champs. (+ ligne surchargée).

19 – La Rochelle La Palisse Saint Jean d’Y Cognac Barbezieu Libourne. Laréole Couchons chez des gens aimables à St Hilaire.

20 – Agen Toulouse Nous arrivons à Pinsaguel [auj. 31120].

21 – 22 – 23 – 24 Pinsaguel

(à partir de là très gommé. Les morceaux de gomme noircis sont là)

25 – Sommes à Pins ……………..est triste. Je suis

26 – Rien de neuf.

27 – J’écris à Maman. Je vois Jetty ……….. Je parle à la mère de Jetty ………Nous tombons d’accord ( ?)

28 – J’écris à Maman. Je puis embrasser Jetty quelques minutes.

29 - ………….

30 – Je suis de garde. 

JUILLET            (Très gommé) 

1 – Je suis triste Je descends à Pinsaguel.

2 – 3 – 4  (Tout est gommé)

5 – La flotte Anglaise attaque notre flotte !!!! a l’aurore dans un port algérien. Nos plus beaux navires sont coulés. Strasbourg Dunkerque Bretagne Provence Mogador…Mes beaux navires.

6 – Aujourd’hui je suis très fatigué. Je descends à Pinsaguel le soir beaucoup plus tôt Encore très fatigué.

7 – Je suis malade complètement à plat. Des lettres de Maman du 13 et 14 juin. Il vient de Rennes.

8 – J’ai 27 ans. Et c’est un triste jour car je suis loin de ceux que j’aime (gommé) Lettre de Maman du 10 juin.

9 – Je suis toujours malade et las Quelle triste chose Je voudrais partir loin, très loin, au calme.

10 – Toujours même chose.

11 – Je reçois lettre de l’oncle Robert. Je vais je crois mieux Moins de coliques. Maurice est sauf les trois Ogier aussi.

12 – Je monte à Pins mais je suis encore bien las. 1è lettre de Maman, je suis heureux bien heureux. Partir !!! Partir !!! (Plusieurs lignes barrées et gommées).

13 – (gommé 2 lignes) suis triste et las.

14 – Quel triste 14 juillet défilé et messe à Pins Je descends avec Revil à Pinsaguel. J’ai hâte de partir de fuir cet endroit si joli.

15 – Je suis peut-être démobilisé. Lettre de Papa. Je suis démobilisé.

16 – pas d’essence pour partir. Nous partirons peut-être demain, je le voudrais tant j’ai hâte de les rejoindre tous (barré gommé. Seul lisible : ) Jetty

17 – 9h nous ne sommes pas encore partis quelle vie j’ai hâte d’être près d’eux. Départ 11h Toulouse Albi Rodez Marmande Le Puy Saint Etienne On couche chez un type très bien.

18 – Départ St Etienne en car pour Lyon Vers 6h train à Lyon pour La Verpillière 8h

dimanche, 14 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Jacques Chambe a vingt-sept ans en 1940. Il est sergent. Il a son brevet de pilote depuis l'âge de dix-sept ans grâce à la "protection" de son oncle René Chambe et à la bienveillance complice du pilote Détroyat. Janvier 1940 le trouve sur une base aérienne non loin de Rennes. Tous les jours, il consigne quelques notes au crayon dans un petit agenda auquel plus tard il devra sans doute la vie : je l'ai toujours vu avec sa balle de 9mm bien plantée au milieu, juste arrêtée par les dernières pages et le carton de la couverture pas entièrement déchirés. Voici les annotations jour par jour des trois premiers mois de l'année 1940. 

Note : "La Verte", c'est "la verte Pillière", autrement dit La Verpillière (Isère), où résidait la famille à l'époque. Les points de suspension signifient "illisible".

***

JANVIER

1 - Perme à la Verte.

2 au 6 - idem.

10 – Départ pour Rennes à 7h30 avec Papa jusqu’à Lyon je passe par Roanne Saint Germain des fossés direction Massy Palaiseau.

11 – Massy Palaiseau Noisy le Roy direction Rennes arrivé 23h.

12 – Arrivé au camp à 11h.

13 – Rien (patrouille RAS)

14 – Rien (patrouille RAS)

15 au 18 mêmes mentions

19 – départ pour Paris 24 h

20 – arrivé 6h. Vu tante Annie

21 – retour Rennes 21 h.

22 – rien

23 – rien – vol (-60)

24 – rien patrouille RAS

25 – rien très froid

26 – froid neige + j’ai un Fritz ! ! ! !

27 – 30 – rien froid neige

31 – rien pas de Fritz

 

FEVRIER

 

1 – rien patrouille RAS

2 – départ pour Paris en perme 18h arrivé 22h50 trouvé Papa Maurice a été décoré Croix de guerre

3 – je vois Odette à Paris – Fernand et Jacques

4 – Départ pour Rennes à 23h

5 – Rien de neuf au camp.

6 – reste au camp rien

7 – je vois une proposition au grade de s / lieutenant mais pour quand ?

8 – Temps splendide le lieutenant Honnorat par en permission Baudier ( ?) se pose sur le ventre sans mal

9 – Rien

10 – Histoire au sujet de ma patrouille HUBERT ( ?) veut passer à la II

11 – vol RAS

12 – vol RAS – 16h  j’ai un Fritz !!! Convoqué par le Colonel il me propose pour la croix

13 – rien de neuf. LEFRANC me demande de faire sur ………….. une description des masques à gaz

14 – je donne quelques renseignements sur les gaz aux types du peloton reçois bonne lettre de maman

15 – rien peloton RAS – 25

16 – départ midi pour Paris 12h05 arrivé 6h dîné avec Papa

17 – je commande une tenue. Bonne journée de repos.

18 – départ pour Rennes 9h

19 – Rien neige visibilité nulle

20 – verglas rien

21 – Peloton sous-off rigolade

22 – rien neige et verglas

23 à 25 – rien neige

26 – On parle de départ pour la Syrie

27 – on parle encore départ Syrie

28 – rien de bien neuf cafard

29 – suis cafardeur Patrouille de nuit

 

MARS

 

1 – départ pour Paris à 2h05 avec JALLON, LEHARENGER arrivé 6h14

2 – journée de repos

3 – repos à la maison. Départ 21h pour Rennes

4 – les polonais arrivent au camp pour l’entraînement officiers, sous-officiers, soldats

5 – rien vol de routine

6 – rien

7 – on demande mon livret au bataillon [???] suis d’après le Lieutenant colonel en passe d’être nommé Cpte

8 – recois lettre de papa

9 – vol sur ………………. Rien, de garde

10 – de service   Nous allons à Rennes le soir  Film sérénade

11 – Le Ct HONNORAT rentre REVIL revient de Paris Nous lui parlons de notre question   Rien à signaler sauf temps splendide

12 – ce matin pluie Rien à signaler vol sur Brest

13 – Vent terrible et pluie Rien à signaler

14 – Vent de plus en plus fort. LEHARENGER  nous laisse le soir avec REVIL pour !!! cinéma

15 – Soleil. Départ à midi avec JALLON  Jallon change au Mans. Arrive Paris 6h

16 – achète gants chauds cinéma le soir avec Papa

17 – téléphone à Mme Cartault. Départ Rennes à 21 h Suis très las

18 – suis fatigué. Le Ct HONNORAT  pense partir. C’est la poisse

19 – Vent fou suis fatigué grippe fièvre cafard

20 – suis toujours mal mauvais temps moral bas Soleil mais à très haute altitude

21 – suis mieux Rien de neuf Mal à la tête

22 – pas de nominations Un anglais est grièvement brûlé. Les permes sont suspendues ou presque

23 – départ du détachement de Syrie Un Fritz en flammes pour BAUDIER

24 – Soleil Je vais à Rennes

25 – rien pluie sans arrêt Je vais à Rennes

26 – Revil  rentre de Paris. Vols impossibles

27 – rien de bien neuf Pluie

28 – passage de petits bleus allant à Dinard. Un type de Crémieu

29 – Manqué un Fritz de peu. Départ 11H du soir

30 – Voyage

31 – Arrivé Lyon 4h du matin Voiture pour aller à la Verte. Maman et Papa sont là.

mercredi, 12 avril 2017

CEUX DE 14-18

6 1.JPG

6 2.JPG

6 3.JPG

6.JPG

C'est une aquarelle de très petite dimension (environ 11 x 10 cm.), signée d'un certain I. Chevallier, sur lequel je n'ai pu recueillir aucune information. Mais c'est un travail de qualité, en particulier par l'impression de mouvement qui s'en dégage. On peut ne pas être d'accord avec le regard tant soit peu lyrique que l'artiste pose sur les poilus : combien de noms de ces poilus figurent aujourd'hui sur les monuments aux morts ? A comparer avec les dessins ci-dessous, exécutés en janvier 1915 par le sous-lieutenant René Chambe, qui a vu les tranchées de près.

D1 RECTO JANVIER 1915.jpg

D3 RECTO.jpg

vendredi, 21 novembre 2014

NOTRE MERE LA GUERRE

2

 

Notre Mère la guerre est donc un vrai roman sur la première guerre mondiale vue du côté français, avec une vraie intrigue, de vrais personnages, de vraies situations, de vraies péripéties. Ce qui est admirable dans ce livre, c’est la magie de l’équilibre que scénariste et dessinateur sont arrivés à établir entre le fil de la narration et le cadre historique dans lequel se situe l’action.

 

Ils ont aussi trouvé, pour le récit, le ton et la distance focale qu'il fallait, s'agissant de ce fleuve des enfers où s'est engloutie la vieille civilisation européenne, pour évoquer une guerre qui a rendu caduque et absurde toute notion de chevalerie ou d'héroïsme : il n'y a plus de héros face à l'obusier de 120, au canon de 155 ou au mortier de 340. Il n'y a plus de chevaliers face au barrage d'artillerie. Que peut la pétoire du poilu comparée à la mitrailleuse Maxim qui l'attend dans la tranchée d'en face ? Autant imaginer un cycliste en train d'attaquer de front un trente-huit tonnes. Et en 1939, il n'est pas vrai, paraît-il, que les Polonais aient envoyé leur cavalerie contre les chars allemands. Il n'y a pas non plus de héros, dans Notre Mère la guerre

 

Ce n’est pas un hasard si les trois premiers albums de la série se présentent comme des « complaintes » (le dernier étant un « requiem »). Ce qui me vient à l’esprit, à la lecture ? J'entends par exemple la lamentation des violes du Lachrymae or seven tears, de John Dowland. J'entends aussi l’extraordinaire et terrible musique du War requiem de Benjamin Britten. « Pauvre humanité ! », semblent avoir voulu dire les auteurs, Maël et Kris. C’est sûr, on n’est pas dans l’exaltation de l’héroïsme.

 

La force de l’histoire, c’est que le motif de l’intrigue est lié de façon indissoluble avec les événements qui se passent sur le front. Le hasard fait que Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie de son état, et Gaston Peyrac, forgeron, vivaient dans le civil, avant la guerre, dans le même village du grand sud-ouest (il y a vraiment un Soulac en Gironde). Le premier a été amené à enquêter sur quelques meurtres. Le second, c’est le moins qu’on puisse dire, ne porte pas dans son cœur les poulets, perdreaux et autres volailles représentantes de l’ordre. D’autant que le gendarme-flic a œuvré avec succès, semble-t-il, puisqu’on l’appelle sur le front pour résoudre une sale affaire.

 

Et sur le front, le lieutenant Vialatte tombe forcément sur le caporal Peyrac, qui commande une bande de jeunes voyous qu’on a tirés de prison pour les envoyer au casse-pipe, à condition qu’ils se portent volontaires. Le directeur de la prison sera même ému en entendant ces "volontaires" se mettre à chanter La Marseillaise. Pas des enfants de chœurs, donc. La sale affaire consiste en une succession de meurtres de femmes qui se produisent en première ligne. Elles ont été égorgées. Pas toutes en même temps.

 

Bon, je ne vais pas me mettre à résumer l’intrigue. Disons seulement que c’est un tissu de circonstances et d’états successifs qui se trouvent être la cause de ces meurtres, et quand on a compris, le reste découle, comme souvent. Je précise juste qu'ils sont liés au malencontreux hasard d'un soir de mauvais temps, et surtout que les fils sont assez embrouillés pour produire une situation complexe, qui permet aux narrateurs d’élaborer un bel écheveau pour nous promener des avant-postes de première ligne à la vie des civils de Paris et de province, dont le quotidien est lui-même malmené. Et qui nous reporte au temps d'avant la guerre, où ces déguisés en militaires étaient encore des paysans, artisans, bourgeois, aux prises avec les passions, habituelles et petites, de l'humanité concrète.

 

La force de la chose est que, à aucun moment dans le livre, l’enquête de Roland Vialatte (aidé ensuite du capitaine Janvier) ne fait perdre de vue aux auteurs, Maël et Kris, le théâtre de la guerre, qui demeure envers et contre tout, à chaque page, l’âme vibrante, tonnante et martyrisée du récit.

 

Je ne dirai rien d'un des nœuds de l'intrigue, lié à la vie privée d'un des poilus, qui me semble franchir la limite du vraisemblable, juste que ça n'enlève rien à la puissance d'évocation dégagée par l'ouvrage dans son ensemble. On a vu pire en matière d'improbable mis au service des fausses pistes dans un roman policier. Je ne dirai rien non plus de la fin, parce qu'il faudrait, pour qu'on comprenne, que je raconte tout. Et dans ce cas, on n'est pas encore au bout.

MAËL 7.jpg

Je n'ai pas parlé des dessins aquarellés de Maël. C'est un virtuose de l'expressivité. Il y a de la ligne claire, à la base, c'est certain, mais chaque vignette de chaque planche est comme lavée d'une encre qui parcourt toute l'échelle des bistres, du clair au presque noir. Cela donne une image tout à fait curieuse de la guerre : les personnages, le décor, la nature, le ciel même, tout est baigné dans une atmosphère terreuse, crépusculaire et sale du plus grand effet. Le monde que dépeint Maël semble avoir perdu jusqu’à l’idée de la lumière.

 

Franchement, c’est une prouesse.

 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 20 novembre 2014

NOTRE MÈRE LA GUERRE

1

 

Décidément, si ça continue, il va falloir que je me fasse amputer. Ben oui, la guerre de 14-18 me colle tellement à la peau que je ne vois plus que le bloc opératoire pour m’en débarrasser. J’ai beau me dire qu’il faudrait que je m’en défasse, je continue à voir tout ce que l’Europe doit à la première guerre mondiale et à ce qui s’est produit ensuite : le 20ème siècle, siècle de la destruction, déesse sortie toute armée des tranchées, qui a poursuivi sa tâche technique avec méthode et persévérance, qui a même essaimé sous toutes les latitudes, et qui est de nouveau en train de pointer le bout de son groin à l’autre bout du continent, ce vieux terrain de ses exploits d’il y a cent ans.

 

Mais voilà, elle insiste, la « Grande Guerre ». Cette fois, c’est à cause de mon pote Fred (conseillé par Véro). Il m’a dit qu’il connaissait une BD consacrée à la guerre des tranchées qui surpassait en force tout ce que le grand Jacques Tardi à réalisé sur le même sujet. Ce qui n'est pas rien. C’était me mettre au défi.

 

J’ai donc acheté le bouquin, intitulé Notre Mère la guerre. Kris a écrit, Maël a peint et dessiné. Je ne connaissais ni l'un ni l'autre. Ils ont trouvé un excellent titre, qui fait écho aux « Matrice du siècle » (Annette Becker) et autres « Berceau du 20ème siècle » (Ernst Jünger) que je citais dans mon billet du 11 novembre dernier. 

 

Notre Mère la guerre, c’est du lourd : quatre albums de BD réunis en un volume de 266 pages augmentées d’un cahier de dessins et d’aquarelles, 250 (environ) planches dessinées, un vrai roman sur la vraie guerre. Tardi, son 14-18 à lui, ce n’est pas du roman, si l’on excepte Varlot soldat ou La Véritable histoire du soldat inconnu.

 

Brindavoine lui-même, n’apprend qu’à la fin d’Adieu Brindavoine que « la guerre vient d’éclater en Europe », après avoir été recueilli à bord du Nicolas II, cuirassé de la « flotte de notre tsar bien aimé », qui croisait en mer Noire. Quant à La Fleur au fusil, où il fait le coup de feu bien malgré lui, l’histoire tient sur dix pages.

 

Tout le reste (avant tout le définitif C’était la guerre des tranchées, mais aussi Putain de guerre, mais je n’ai peut-être pas tout lu, après tout, bien que …) tient plus du documentaire fictif à visée politique et du cri que pourrait pousser la colère absolue, que de la narration d’un récit romanesque construit. Je signale que Tardi a refusé la Légion d'Honneur. Je ne sais pas dans quel cerveau de quel hurluberlu est née cette idée farfelue : c'était mal connaître les convictions du bonhomme (sa compagne n'est autre que la chanteuse Dominique Grange, fille d'un médecin lyonnais réputé). Tardi semble ne s’être pas remis d’avoir un jour pris conscience de l’énormité du désastre. Je suis un peu tombé là-dedans aussi.

 

Touchant la guerre de 14-18, il faut mentionner quand même, en passant, pour mémoire, quelques inoubliables nouvelles écrites et dessinées  par le maître Hugo Pratt, et dont le héros s’appelle évidemment Corto Maltese : Sous le Drapeau de l’argent (rencontre et convergence d’intérêts entre des hommes sans drapeau sur un terrain d’opérations dangereux), Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, Côtes de nuit et roses de Picardie, et puis, plus indirectement, La Lagune des beaux songes et L’Ange à la fenêtre d’orient. Je dirais bien un mot du génial La Bête est morte, publié par Calvo en 1946, mais il s'agit de la deuxième guerre mondiale.

 

La différence, avec Hugo Pratt, c’est que l’Europe en guerre devient une petite partie du théâtre du monde où opère le personnage indestructible qu’il a inventé. Hugo Pratt, ce citoyen du monde, relativise l'Europe. Mais on sait que le cosmopolitisme ne fait pas bon ménage avec la question des origines. Hugo Pratt avait l’esprit cosmopolite (je ne dis pas « multiculturel », mais). Moi, je suis profondément européen en général, essentiellement français en particulier et, en creusant un peu et en soulevant le couvercle de la marmite : culturellement chrétien. Cela donne davantage de raisons d’être hanté par le fantôme.

 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 20 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (fin)

Aujourd’hui, pour terminer cette série consacrée à des traces de l’année 1914 telle qu'elle a été vécue par le jeune René Chambe, sous-lieutenant de cavalerie au 20ème Dragons, voici des extraits de quelques « Cartes en franchise » envoyées à sa famille, en l’occurrence son frère, Joseph (« Jo », son interlocuteur habituel) et sa belle-sœur (« Claire » ça, c'est exceptionnel).

 

Les propos de leur auteur se ressentent visiblement des inquiétudes manifestées dans leur courrier par les proches, par exemple lorsque du temps s’écoule sans que l’un des leurs ait donné signe de vie, ce qui est le cas ici. Et l'on comprend qu'ils s'en alarment.

 

Car l'homme à qui l'on demande de répondre, il est au front, je veux dire au contact direct de l'atrocité concrète et quotidienne de ce qui reste de l'homme après le déluge industriel de l'acier. Cet homme a forcément la bouche cousue sur cette réalité, qu'il voit de si près, car la demande veut dire : « Dis-nous que ce n'est pas vrai ! ». Bien sûr, qu'il ne peut pas le dire.

 

Par contraste, le courrier de la fin d’année apparaîtra presque léger ou futile, car moins lourd de mauvais présages, d’autant que René n’imagine pas un instant de rester embourbé dans la guerre de tranchées qui s’annonce, et combien durable ! Et qu’il a demandé et visiblement obtenu sa mutation dans l’aviation militaire naissante.

 

Ici encore, je trouverais regrettable de corriger les très rares flottements de l’expression.

 

« Mercredi 21 octobre 1914 [il y aura cent ans demain]

Rien de nouveau à te raconter mon cher Jo. J’entreprends de t’écrire une longue lettre de "tableaux de guerre" [non retrouvée]. Mais pour le moment le temps me manque. Voici deux jours que nous combattons dans des tranchées, comme des fantassins. Nous ne rentrons dans les villages que la nuit vers 10 ou 11 heures. Alors tu vois que cela m’est bien difficile !

        Les nouvelles de la Verpillère ne me parviennent presque plus. Il est vrai que notre régiment change de division, de brigade, d’armée même, avec une maestria !!! Alors la poste est déconcertée et a toutes les peines du monde à nous trouver.

         Je vais toujours très bien. Le moral est excellent, excellent. En est-il de même à la maison ? Je me représente vos attentes et vos angoisses quand beaucoup de jours se passent sans nouvelles des absents… J’en souffre rien qu’en y songeant. C’est égal ne désespérez jamais, ni les uns ni les autres, même si vous restez un temps indéfini sans savoir ce que nous devenons. C’est quelquefois très difficile d’écrire. Que sera-ce quand nous aurons passé la frontière !! [souligné par l'auteur de la lettre] »

 

Mais voilà que René s'adresse directement à sa belle-sœur. C'est exceptionnel, il faut vraiment que des circonstances spéciales l'exigent. Il y faut aussi du doigté. Non, René ne peut rien dire de ce qu'il suppose. Parce qu'il sait déjà que c'est vrai. La vérité ? Impossible d'être sincère avec les gens qu'on aime. Le seul recours alors est au « pieux mensonge » et aux « encouragements », auxquels personne ne croit, à commencer, j'imagine, par la destinataire de la lettre. Et pourtant, « des profondeurs », elle espère, Claire, que son frère est vivant. L'espoir ? Seul celui qui s'accomplit est libérateur. En attendant, il reste ... :

 

« 5 novembre 1914

Ma chère Claire, je ne vous écris pas souvent. Je pense bien que vous m’excusez. Aujourd’hui je m’excuse moi-même. Cette carte est écrite en même temps qu’une autre à Jo. Sans doute les recevrez-vous ensemble. Que devenez-vous tous dans notre vieux Lyon ? Je sens dans les lettres de Maman une tristesse qui augmente et un courage qui diminue de jour en jour. Chez vous je suis bien sûr que le moral est toujours debout, indomptable. Pour Laurent*** j’ai écrit dix fois les raisons pour lesquelles il ne faut pas s’inquiéter outre mesure. C’est même très bon signe ce silence. Il est sûrement prisonnier. Combien de prisonniers ne peuvent écrire !! Tous ne sont pas dans les conditions d’Albert.   Quant à moi soyez bien persuadés tous qu’un jour je reviendrai faire sauter sur mes genoux mon neveu Jacques. Et Laurent en fera autant ! Je voudrais que vous en fussiez sûrs, sûrs comme je le suis, autant, autant que moi. Que rien ne vous décourage jamais ! Quand les feuilles nouvelles seront poussées la guerre sera finie. Faisons la part du feu et malgré les tristesses, les heures grises, les misères : le sourire ! »

 

***Claire, épouse de « Jo », avait deux frères plus jeunes. La famille apprendra que Laurent a été effectivement tué en 1914. Sa fiancée tint à être présente à l'enterrement.

 

« Jeudi 12 novembre 1914

Mon cher Jo. Êtes-vous installés enfin à Lyon ? Je le pense car il commence à faire un vrai temps d’hiver. La nuit tombe à cinq heures du soir et le jour ne se lève qu’à 7. Nous préférons cela car nous ne nous battons plus que 10 heures par jour au lieu de 15 [13 ?]. et encore quand les allemands nous laissent dormir !

         Le moral est merveilleux. Tout le monde en a pris son parti. La guerre durera ce qu’elle durera. Voilà tout. Les allemands serons battus, roulés, écrasés. Qu’importe le reste. Ces gens-là se battent bien tu sais. Il faut le reconnaître. Ce sont des bandits ! oui ! mais ils se battent bien. Nous les avons vus ! Nous pourrons être rudement fiers plus tard ! Ah quel danger terrible la France a couru ! Et dire que nous ne voulions ni croire à la guerre ni la préparer ! Folie ! Folie !

         Enfin Dieu nous a servis ! Sans la Russie, sans l’Angleterre !!! Enfin tout est bien maintenant. »

 

[j'attire juste en passant l'attention sur le passé composé : "quels dangers terribles la France a couru"]

 

« Samedi 14 novembre 1914

[…]    Toujours très bonnes nouvelles à te donner. Nous venons de passer une semaine très dure. Presque tout le temps nous avons bivaqué. L’ennemi attaque avec une constance inlassable mais chaque fois il se fait étriller. Leurs pertes doivent être effroyables. Le moral est excellent. On sent nettement que la victoire est à nous mais quand sera-t-elle décisive ?... »  

 

Cher René, impeccable René, toujours : tout va bien, le moral est excellent. Eh oui, bien sûr, c'est la consigne : ne pas démoraliser l'arrière. A condition de ne pas mettre bout à bout : « très bonnes nouvelles » et « semaine très dure ». Chez un officier de l'armée française qui s'adresse à des proches, ce n'est pas du mensonge : on doit appeler ça le sens des responsabilités.

 

Puis vient un changement de ton :

 

« Jeudi 19 novembre 1914

         Mon cher Jo, je t’écris tranquillement installé dans une petite maison de l’Est. Il fait terriblement froid. Les inondations de la Moselle sont gelées. On pourrait patiner. Mais c’est un froid sec et sain. Un beau soleil brille gaiement. Comme je l’ai écrit hier, nous ne sommes plus du tout dans le Nord. On prépare quelque chose de nouveau, un grand bal pour messieurs les allemands. Nous sommes invités aussi nous nous préparons également. Nous cirons nos bottes, astiquons nos armes et retapons nos chevaux qui sont dans un état minable. Je crois que nous avons huit jours devant nous peut-être davantage. […]

 

7 décembre 1914

         Mon cher Jo, reçu aujourd’hui ton télégramme. Ce sera pour moi une grande joie de vous revoir, seulement attends que je t’écrive car je ne sais pas encore si je vais rester ici ou au camp d’Avor [Avord (18, Cher) ?] pour y passer le temps nécessaire à mon apprentissage d’observateur. (reconnaissances aériennes, lancement de bombes etc…) Pour l’instant j’habite Versailles en billet de logement chez Madame de Hautecloque Avenue de Paris. Tous les jours je vais à l’aérodrome de Bois d’Arcy où je suis affecté à une escadrille de Farmans (Maurice 1914. Biplans) Aujourd’hui j’ai fait mes deux premiers vols. C’est merveilleux ! J’ai survolé à 1000 m. le palais de Versailles. J’espère que ce sera bientôt les lignes ennemies ! 

 

Versailles 24 Xre 1914

         […]

         Je crois que je ne partirai pas pour l’Alsace avant le 15 janvier. Le 20ème Dragons a quitté Socourt depuis le 15 Xre. Il se trouve en Alsace annexée !!!

         A bientôt, avant d’aller lancer des torrents de bombes sur la g … de ces cochons de Boches. » 

 

Pour donner une idée de ce que ça veut dire en 1914, « lancer des torrents de bombes », voici une photo tirée de la première édition de Histoire de l'aviation, l'ouvrage qui fit longtemps référence, écrit par René Chambe beaucoup plus tard et publié par Flammarion en 1948.

1916EQUIPE BOMBARDIER OBUS 155.jpg

Deux magnifiques obus de 155 tiennent compagnie au passager (photo non datée). Ce n'est pas encore le B 52. 

C'est tout pour l'année 1914. Je n'ajoute rien.

Voilà ce que je dis, moi. 

dimanche, 19 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (5)

Nous sommes aujourd'hui le 8 octobre 1914. Enfin, si vous le voulez bien. Nous sommes revenus deux semaines après le précédent courrier de guerre. Finis, la danse et le bon temps. Le sous-lieutenant René Chambe ne parle déjà plus de « culbuter » l’ennemi : dans peu de temps, les soldats vont s’enterrer dans des tranchées qui seront leur habitat et leur cimetière pendant les quatre années suivantes. En attendant, le changement d’ambiance se ressent dans les lettres qu’il envoie à sa famille.

 

Celle dont je donne aujourd’hui de larges extraits (elle en vaut la peine) reflète cette évolution : le ton est plus grave, moins enthousiaste. Elle est écrite juste avant d’aller dormir. Les élans vainqueurs et optimistes qu'on y trouve semblent être là pour mieux compenser des considérations beaucoup plus noires, et peut-être pour ne pas avoir l'air de tomber dans le défaitisme. Disons que le ton est plus « mêlé ». 

 

René tombe de sommeil, il a passé la journée à se battre, d’où quelques flottements dans la langue, que j'aurais trouvé niais de corriger. L’ennemi est à 2 km, mais les armes se taisent pendant la nuit. Luttant contre l’assoupissement, il met à profit ce répit pour maintenir le lien avec ses proches. 

 

Cette lettre de huit pages, qui lui coûte, il se sent obligé de l’écrire : dans la journée il a pris un moment de pause pour en griffonner l’annonce sur une de ces « Cartes en franchise » fournies par l’armée :

 

« Tu me demandes mes impressions. Je te promets de te les écrire dès que je pourrai. Mais quand !!!! Songe que depuis 6 jours nous sommes au feu constamment. Là où nous sommes se livre une bataille gigantesque… Quand partira cette carte que je t’écris hâtivement, assis sur le bord d’un chemin, au revers d’un talus !! Hier encore j’ai fait une très belle reconnaissance. J’ai une balle qui a traversé mon casque. Mon vieux celle-là n’est pas passée très loin ! Un joli souvenir à conserver dans les bibelots de famille…. Je vais très bien, très bien malgré le manque de sommeil et la tension d’esprit (choses très pénibles) ».

 

Le soir, il prend sur lui pour répondre à la demande de son frère. Je reproduis scrupuleusement le texte manuscrit (ponctuation, etc.) :

 

« … cette lettre, je te l’écris sans presque avoir l’espoir qu’elle te parvienne !

         Je veux ici t’écrire mes impressions comme tu me le réclames : Ne fais attention ni au style, ni à l’écriture, ni à rien. Je dors, je dors !

         Mes impressions ? Je prends une journée de guerre : D’abord nous vivons dans une atmosphère très spéciale. Il nous semble que nous sommes séparés du reste des vivants, que tout ce que nous avons fait avant la déclaration de guerre est lointain, lointain ! Et c’est pourquoi tu ne peux t’imaginer à quel point je tiendrais à ce que tous dans vos lettres vous m’écriviez beaucoup de petits détails de la vie courante, des riens qui vous paraissent insignifiants, mais qui, pour nous, prennent une importance émouvante et immense.

         Vois-tu, nous vivons dans la mort. Elle ne frappe pas toujours, mais à chaque instant elle peut venir brutalement. Ce qui a de fantastique c’est qu’on s’y habitue très bien. On accepte. Tu ne peux te faire une idée que la détente d’esprit que nous éprouvons tous lorsque la nuit tombe. La nuit c’est le moment où l’on cesse de se battre, où le danger disparaît, où les hommes font trêve, ne cherchant plus à s’entretuer. Dès que le soleil paraît, ce même danger reparaît implacable. Verra-t-on le soleil se coucher ? Comme c’est long un jour !!!

[…]

Le passé comme c’est loin ! Quel abîme a creusé cette déclaration de guerre ! Cette guerre tu ne peux t’imaginer ce qu’elle est, quelle scène d’horreur sinistre, de boucherie !!! On s’est battu déjà en 1870 à l’endroit où nous sommes. Dans les villages que nous traversons il y a des vieux et des vieilles qui se souviennent. : "Ah c’est bien plus, bien plus terrible, disent-ils, ! En 70 on se battait un jour, on entendait le canon une fois et c’était fini pour une ou deux semaines. Après quoi on recommençait. Mais aujourd’hui c’est tous les jours, sans arrêt, sans arrêt le canon, la fusillade et encore, encore le canon !!! Ça ne s’arrête jamais !"

         Ils ont raison ces vieux. Pas une minute de répit ni de trêve ! Une guerre comme la nôtre, avec l’armement actuel, est la plus grande des folies, le plus grand des crimes.

         Je l’ai désirée de toutes mes forces et je suis heureux qu’elle ait eu lieu. Ce sera plus tard pour la France une période féconde et vivifiante. Mais comme elle sera chèrement payée ! Que de camarades, d’amis déjà qui sont tombés !

         […]

         Oui nous vivons dans une atmosphère terrible, mais comme c’est beau ! sublime !

         Tu ne peux te faire une idée de la joie immense, magnifique que j’éprouve au milieu de mes hommes. Je devine, je sens la confiance que je leur inspire. Ce ne sont plus les petits cavaliers de Limoges que je commande, mais des guerriers, des vrais qui ont vu le feu … et sérieusement. Dans les moments difficiles je sens leurs yeux fixés sur moi et alors, tu sais cela me communique une force énorme ! Être un chef ! Je sais bien maintenant ce que c’est !.... Quand un obus tombe trop près, que les balles sifflent, je m’efforce de trouver un sourire ou un lazzi, alors tout mon peloton en fait autant. Et le soir, au bivac, quand au moment de la soupe (lorsqu’il y en a) je me promène au milieu d’eux, je leur parle comme à des camarades, je leur parle de leur pays, de leur cher Limousin. Comme ils m’écoutent rêveurs, ou farouches les yeux brillants.

Mes hommes j’en fais ce que je veux ! Je les mène où je veux. Ces types vois-tu, après la guerre, je ne les oublierai jamais, je leur écrirai à tous. Très souvent on m’envoie en reconnaissance, je me suis fait un peu une spécialité.

Chaque fois j’emmène quatre ou cinq cavaliers. Ils se disputent pour venir. Et pourtant il y a du danger. […] ».

 

Suit alors le récit de la reconnaissance mentionnée dans la « Carte en franchise » citée plus haut : une reconnaissance où son casque est traversé :

 

« Une balle n’est pas passée loin. Elle a traversé mon casque de part en part à deux centimètres de ma tête. Hein, un peu plus ! C’est égal, tu sais, je suis certain de revenir de cette guerre. J’ai trop de fois failli être touché ! sans jamais l’être.

 

Je sens, je suis sûr de ce que je dis. D’ailleurs je porte sur moi de petits fétiches qui me donnent confiance. Dans mon porte-feuille je garde précieusement les violettes qu’a cueillies à La Verpillère notre cher petit Jacquot [son neveu né en 1913] et que Maman m’a envoyées. Elles ne me quitteront pas. Elles feront toute la campagne avec moi. Avec moi elles entendront siffler les balles, éclater les obus et les clameurs de la bataille. […]

Une bataille moderne ?... C’est très déprimant. Bien rarement on voit l’ennemi. Pendant des heures on est pris sous le feu, sans savoir d’où il vient. Et l’ennemi non plus ne nous voit pas. On se tire dessus en effet sans se voir, d’après la carte d’Etat-Major et les renseignements des reconnaissances de cavalerie ou d’aéroplanes. C’est très sûr. […]

Gardez tous confiance, comme je l’ai moi qui vois de près les choses. Ça va bien je vous assure. Nous serons vainqueurs ! vainqueurs !!! Mille souvenirs à ceux que tu verras et que je connais, aux gens, aux bêtes, même aux meubles et aux objets de la maison. Si tu savais comme je pense à tout cela, comme je les vois !... ».

 

Voilà donc, 100 ans et quelques jours après, cette lettre du 8 octobre 1914. Je la trouve très belle. Je crois qu’elle se suffit à elle-même. J’espère juste qu’on ne m’en voudra pas trop d’ajouter que, lorsque je l'ai lue,  « les violettes qu’a cueillies à La Verpillière notre cher petit Jacquot » me sont allées directement au cœur.

 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 18 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (4)

énergiquement de monter dans le train il a fallu employer les grands moyens. Elle s’est débattue et a mis une jambe entre le quai et le wagon. Cela a eu pour résultat qu’elle s’est blessée assez sérieusement et qu’elle ne pourra courir  dimanche à Châteaudun. Pégase III le gagnant de Limoges a été claqué par son propriétaire la veille du départ.

         Nous jouissons d’un soleil radieux et j’espère qu’il en est de même pour vous. Il fait même trop chaud et ce matin sur le terrain après le travail du régiment, hommes et bêtes n’en pouvaient plus.

         Hier soir nous avons été au cinématographe où nous avons vu Poincarré à Lyon, passer rue de la République et déposer une palme aux pieds de la statue de Carnot. Hier après-midi de 4h à 7h. nous avons été danser chez les d’Ussel. C’était un peu une folie par un soleil pareil aussi nous avons surtout fait semblant. Le thé d’ailleurs a été avantageusement remplacé par des boissons glacées.

         En ce moment « je suis de fourrage » la plus sale corvée qd on est de semaine. Cela consiste à surveiller au grand parc à fourrages le chargement en foin, paille et avoine des voitures destinées au régiment et à vérifier scrupuleusement leur poids sur la balance. J’en ai pour jusqu’à 5 heures.

         Je vous embrasse tous bien affectueusement.

                                               René Chambe

 

Je garde le périscope braqué sur l’année 1914 telle qu’elle a été vécue par René Chambe, officier de cavalerie. 

Juillet 1914

        

Ma chère Maman, j’ai répondu télégraphiquement à la lettre de Jo. Vraiment je suis navré de ne pouvoir vous accompagner pendant votre petit voyage.

         J’avais l’intention de demander 15 jours de permission. Le colonel m’a fait savoir qu’il était au regret de ne pouvoir me l’accorder car il ne veut pas que plus d’un officier par escadron soit absent à la fois. Or Desjobert est en permission de 30 jours pour raison de santé. Je resterai donc. Quand irai-je vous voir ? … Mystère. Nous rentrons de manœuvres le 17 sept. Immédiatement de l’Hermitte partira pour un mois à son tour. Ensuite ce sera le mien. J’irai sans doute à la Verpillière ou a Lyon du 17 octobre au 17 novembre. C’est lointain vous voyez. Je le prévoyais d’ailleurs. Les anciens passent les premiers.

         Peut-être d’ici là, aurons-nous enfin cette fameuse guerre. Lisez-vous les journaux ?

Il est difficile de prévoir. Mais je la souhaite sincèrement, ardemment ! Pensez-en ce que vous voudrez, nous en avons besoin. Mais nous ne l’aurons pas allez ! Les hommes sont trop veules, trop indolents, trop soucieux de leurs intérêts, trop couards aussi pour oser affronter une guerre. Quelle bonne lessive cela ferait !

 

         En voilà assez sur ce sujet brûlant. Je vous écrirai encore cette semaine. Aujourd’hui le ciel est gris et triste.

         Bien affectueusement.

                                               René Chambe

 

Parlant de cette permission qu’il voit très lointaine sans trop se plaindre ou se  lamenter, on se demande s’il avait alors déjà fait la connaissance de Suzanne, sa future épouse. Rien ne l’atteste. Ce qui est sûr, c'est que sa situation ne lui disconvient pas trop, et que, dès ce moment peut-être, le Limousin est devenu sa terre d'élection. La région est d'ailleurs restée jusqu’au bout le centre de gravité du ciel de son existence.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : le texte des huit cartes postales « Jové-Espéranto » est ici donné in-extenso, comme le lecteur peut le constater.

vendredi, 17 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (3)

Je publie des documents concernant René Chambe, alors sous-lieutenant de cavalerie à Saumur. A part l'un des poèmes parus précédemment, tous datent de l'année 1914. Aujourd'hui, revenant un peu en arrière – je veux dire avant le fatal 3 août de la déclaration de guerre –, je me réfère aux temps plus insouciants qui l’ont précédée, où les esprits semblent tout ignorer des menaces. Mais ici, pas de lettres. Je scinde simplement en deux la parution, certains me reprochant la longueur de mes billets. On se demande vraiment, parfois, où ils vont chercher tout ça.

 

Je crois ces documents intéressants, bien qu'aucun secret d'Etat n'y ait été celé. Point de révélation. On observera juste, sous forme de cas d'espèce, le déroulement du quotidien de ce qu'on appelait autrefois un « fils de famille ». De son incorporation en 1908 comme « cavalier de 2ème classe » au 10ème Hussards jusqu’à août 1914, René Chambe n’a guère écrit à ses proches de missives dignes de ce nom (tout au moins qui soient en ma possession). En revanche, il a alimenté (ne disons pas « bombardé ») leurs boîtes aux lettres de cartes postales, qu’il envoyait des divers lieux que son séjour militaire à Tarbes l’obligeait à fréquenter, depuis les Pyrénées jusqu’à Bordeaux et plus loin. Le plus souvent, seule la partie « correspondance » est utilisée, mais il lui arrive de pratiquer l’ « envoi groupé ».

 

Une telle occasion se présente à Limoges, en juin 1914, quand il tombe en arrêt devant des cartes postales éditées à partir de photos de Jean Jové, un Barcelonais alors installé là-bas comme photographe.

 

La particularité de ces cartes, en dehors de la qualité esthétique des images, est d’être bilingues, mais attention, français / espéranto, cette langue « philanthropique » inventée par le docteur Zamenhof. Il y en a huit. L’une nous apprend qu’une « rivière débordée » se traduit « superbordigita rivero », l’autre donne « meze de arbaro » pour « au milieu du bois », une troisième traite une noble « moissonneuse » de vulgaire « rikoltantino », et autres merveilleuses découvertes linguistiques.

 

Une première série de cinq cartes est datée « 4 juin 1914 ». On apprend d’abord (voir hier) que la brave « Ma-Zaza », la jument, « est arrivée 3ème sous une pluie battante », mais seulement par la faute de ce lourdaud de Le Forestier, qui « s’est trompé de parcours », sans ça, vous pensez bien … : « Peut-être aurait-elle gagné ». Qui plus est, elle s’est blessée à la jambe en embarquant dans le train.

 

L’envoi de juillet (trois), en dehors de considérations personnelles, comporte une allusion à la guerre qui s’annonce sans s’annoncer mais ... L’avis de René est arrêté : qu’elle vienne ! « Quelle bonne lessive cela ferait ! », s’écrie-t-il, phrase qui éclaire d’une lumière bien étrange le paysage politique français le plus actuel, quand on voit quel genre d’oripeaux a été mis à sécher, une fois la « bonne lessive » terminée (sans parler de la deuxième), pour habiller le futur.

 

Soit dit en passant, n’en voulons pas trop à René Chambe de n’avoir pas, en la circonstance, fait preuve d’extralucidité sur la guerre qui vient : les hommes font l’histoire, mais ne savent en général ni qu’ils la font, ni la teneur et la portée de ce qu’ils y font. Il paraît que c’est ça qui fait le charme de l’existence humaine. La force de René est ailleurs. Jamais intimidé par les circonstances, il s’est toujours efforcé de se trouver là où sa présence avait des chances d’aider à faire bouger les choses. Y compris au risque de la peau. Faisons-en autant, si nous en avons le courage.

 

 Pour le moment, profitons du bon temps, du soleil, de la chaleur, du paysage.

 

Limoges 4 juin 1914.

 

Ma chère maman, au lieu de vous écrire sur du papier à lettre, je trouve préférable aujourd’hui de vous envoyer quelques cartes postales dont chacune est une petite œuvre d’art. Ce sont des photographies faites par Jové celui qui offrit un album à Poincarré lors de son dernier voyage. Elles auront l’avantage de vous montrer un peu ce qu’est le beau pays de Limousin. Il est à peine croyable que l’on puisse arriver à ce degré de virtuosité photographique.

 

Mon voyage de retour évidemment s’est très bien passé et cette fois je ne veux pas oublier de vous dire que j’ai fait grand honneur aux excellentes provisions que vous m’aviez préparées. En arrivant j’ai connu le résultat de la course de Ma-Zaza à Libourne. Elle est arrivée 3ème sous une pluie battante. Le Forestier s’est trompé de parcours et a fait à un moment donné plus de chemin que les autres. Peut-être aurait-elle gagné. En revenant comme elle refusait

 

A suivre ...

09:00 Publié dans HISTOIRE | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 16 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (2)

René Chambe a vingt-cinq ans en 1914, il est sous-lieutenant au 20ème Dragons, régiment de cavalerie.

Mais au mois de mai, l’esprit n’est pas encore à la guerre qui vient. Le cœur est à la fête, ou plutôt à la compétition. Le dimanche 23, il court pour le plaisir sur la jument Ma-Zaza, à Limoges. Il écrit à son frère :

 

« Je n’ai pas gagné, mais ai fait une très bonne course, bien meilleure que nous ne l’aurions cru.

Figure-toi que de Bataille courait ici en même temps que moi, avec un excellent cheval Sixain III ! Cela m’a semblé extraordinaire de monter en course avec lui. Le temps où il était lieutenant et moi 2ème classe n’est pas si loin !!! ».

 

Je note au passage la manière élégante (il ne dit aucun mal de la personne), mais incisive (presque hautaine ?) dont René fait valoir son parcours prometteur dans la hiérarchie militaire. De Bataille, monté sur Sixain III, se classe 2ème, derrière Pégase III, « une révélation ». La 3ème place se dispute auprès du commissaire militaire de la course qui décide, à l’amiable, de la donner à Tournier, monté sur Villa-Franca, « à un museau ». Tournier, très « sport »,

 

« a absolument tenu à m’offrir le soir même un dîner royal, où une bonne partie de son prix a dû disparaître ».

 

La guerre commencée, les lettres qu’il envoie à sa famille ne mentionnent pas les noms de lieux, les circonstances précises : les consignes sont strictes, on ne sait jamais, si ça tombait dans des mains étrangères … Il évoque malgré tout l’ambiance qui règne sur le front, et livre ses impressions. René Chambe a espéré la guerre, la déclaration du 3 août 1914 le remplit d’enthousiasme (voir poème paru hier), combattre l’ennemi lui est une joie. Il écrit à son frère le 27 août 1914 :

 

« Cette lettre ne porte pas l’endroit où je me trouve. Mystère ! Tu ne dois pas le savoir. Tout ce que je peux te dire c’est que maintenant je sais ce que c’est  qu’une bataille, une grande. Pour la troisième fois j’ai reçu le baptême du feu. Je connais le bruit des obus et des balles. J’ai eu le grand honneur aussi d’être envoyé en reconnaissance d’officier avec quatre cavaliers en territoire ennemi. C’est un des plus beaux moments de ma vie. Songe que j’ai été le premier du régiment à passer la frontière. Ah cette impression que j’avais toujours rêvée ! Je l’ai eue ! C’était le coucher du soleil. On s’était battu toute la journée. Qui dira l’émotion magnifique du premier village ennemi traversé. Plus de mots français. Sur une auberge j’ai lu : Wirtchaft [sic] (auberge), sur la Mairie : Schulhaus (maison d’école). J’ai dans mon porte-monnaie 20 pfennigs allemands ! Je n’aurais pas donné ma place pour un million ! ».

 

Et sur une carte militaire datée du 18 septembre 1914 :

 

« Sache cependant qu’il y a quelques jours j’étais avec mon peloton à la prise de Fisme [sic, pour Fismes] (Marne). Tu as lu sûrement les journaux. Là je suis resté cinq heures sous un feu violent d’artillerie. Les maisons s’écroulaient autour de nous. J’étais (t’expliquer serait trop long) aux côtés de Pépin (ancien élève d’Oullins, actuellement lieutenant au 14ème d’Artillerie.) A un moment donné un obus a éclaté sur un bec de gaz à 6 ou 7 mètres de nous au plus. Pépin a eu son képi traversé et j’ai eu un éclat de cet obus à la cuisse. Il a déchiré ma culotte et m’a éraflé la peau sans me faire aucun mal. Leurs projectiles ne valent rien ! C’est de la frime !! C’était tordant ! Tous nos casques ont été cabossés par des briques ou des tuiles qui tombaient des toits crevés. Ah quand nos zouaves (1er Rgt) sont venus nous dégager nous avons fait une de ces poursuites ! C’est à qui franchirait la Vesle le premier. Ce jour-là nous avons fait 97 prisonniers.

Tu vois que ça marche admirablement. Nous nous attendons à une bataille gigantesque dans très peu de temps ».

 

Passons sans nous attarder sur les bravades de l’expression (rétrospectivement rigolotes) et la qualité soi-disant farcesque des munitions allemandes : c’est un Français qui écrit. Et puis encore ceci, toujours sur carte militaire, datée cette fois « 25 septembre 1914, 8h du matin » :

 

« Je t’écris, mon vieux Jo, en plein champ de bataille ce qui ne manque pas de saveur. Tout autour de nous la canonnade est formidable. Pour le moment la Division est massée pied à terre derrière une crête en attendant l’occasion d’intervenir si elle se présente. Hier au soir il y a eu une très grande bataille. Nous avons été littéralement arrosés d’obus. Nous n’avons pas perdu un homme ! J’ai vu deux régiments de chevau-légers allemands complètement fauchés par notre infanterie. C’était superbement terrible ! Que sera aujourd’hui ? Le combat s’annonce farouche et formidable ».

 

Je ne me sens ni le goût ni le droit de légender ces photographies verbales prises sur le front par l’encore sous-lieutenant René Chambe, du 20ème Dragons. Je laisse la glose à d'autres.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : évidemment, ces extraits de lettres sont totalement inédits. 

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (2)

René Chambe a vingt-cinq ans en 1914, il est sous-lieutenant au 20ème Dragons, régiment de cavalerie.

Mais au mois de mai, l’esprit n’est pas encore à la guerre qui vient. Le cœur est à la fête, ou plutôt à la compétition. Le dimanche 23, il court pour le plaisir sur la jument Ma-Zaza, à Limoges. Il écrit à son frère :

 

« Je n’ai pas gagné, mais ai fait une très bonne course, bien meilleure que nous ne l’aurions cru.

Figure-toi que de Bataille courait ici en même temps que moi, avec un excellent cheval Sixain III ! Cela m’a semblé extraordinaire de monter en course avec lui. Le temps où il était lieutenant et moi 2ème classe n’est pas si loin !!! ».

 

Je note au passage la manière élégante (il ne dit aucun mal de la personne), mais incisive (presque hautaine ?) dont René fait valoir son parcours prometteur dans la hiérarchie militaire. De Bataille, monté sur Sixain III, se classe 2ème, derrière Pégase III, « une révélation ». La 3ème place se dispute auprès du commissaire militaire de la course qui décide, à l’amiable, de la donner à Tournier, monté sur Villa-Franca, « à un museau ». Tournier, très « sport »,

 

« a absolument tenu à m’offrir le soir même un dîner royal, où une bonne partie de son prix a dû disparaître ».

 

La guerre commencée, les lettres qu’il envoie à sa famille ne mentionnent pas les noms de lieux, les circonstances précises : les consignes sont strictes, on ne sait jamais, si ça tombait dans des mains étrangères … Il évoque malgré tout l’ambiance qui règne sur le front, et livre ses impressions. René Chambe a espéré la guerre, la déclaration du 3 août 1914 le remplit d’enthousiasme (voir poème paru hier), combattre l’ennemi lui est une joie. Il écrit à son frère le 27 août 1914 :

 

« Cette lettre ne porte pas l’endroit où je me trouve. Mystère ! Tu ne dois pas le savoir. Tout ce que je peux te dire c’est que maintenant je sais ce que c’est  qu’une bataille, une grande. Pour la troisième fois j’ai reçu le baptême du feu. Je connais le bruit des obus et des balles. J’ai eu le grand honneur aussi d’être envoyé en reconnaissance d’officier avec quatre cavaliers en territoire ennemi. C’est un des plus beaux moments de ma vie. Songe que j’ai été le premier du régiment à passer la frontière. Ah cette impression que j’avais toujours rêvée ! Je l’ai eue ! C’était le coucher du soleil. On s’était battu toute la journée. Qui dira l’émotion magnifique du premier village ennemi traversé. Plus de mots français. Sur une auberge j’ai lu : Wirtchaft [sic] (auberge), sur la Mairie : Schulhaus (maison d’école). J’ai dans mon porte-monnaie 20 pfennigs allemands ! Je n’aurais pas donné ma place pour un million ! ».

 

Et sur une carte militaire datée du 18 septembre 1914 :

 

« Sache cependant qu’il y a quelques jours j’étais avec mon peloton à la prise de Fisme [sic, pour Fismes] (Marne). Tu as lu sûrement les journaux. Là je suis resté cinq heures sous un feu violent d’artillerie. Les maisons s’écroulaient autour de nous. J’étais (t’expliquer serait trop long) aux côtés de Pépin (ancien élève d’Oullins, actuellement lieutenant au 14ème d’Artillerie.) A un moment donné un obus a éclaté sur un bec de gaz à 6 ou 7 mètres de nous au plus. Pépin a eu son képi traversé et j’ai eu un éclat de cet obus à la cuisse. Il a déchiré ma culotte et m’a éraflé la peau sans me faire aucun mal. Leurs projectiles ne valent rien ! C’est de la frime !! C’était tordant ! Tous nos casques ont été cabossés par des briques ou des tuiles qui tombaient des toits crevés. Ah quand nos zouaves (1er Rgt) sont venus nous dégager nous avons fait une de ces poursuites ! C’est à qui franchirait la Vesle le premier. Ce jour-là nous avons fait 97 prisonniers.

Tu vois que ça marche admirablement. Nous nous attendons à une bataille gigantesque dans très peu de temps ».

 

Passons sans nous attarder sur les bravades de l’expression (rétrospectivement rigolotes) et la qualité soi-disant farcesque des munitions allemandes : c’est un Français qui écrit. Et puis encore ceci, toujours sur carte militaire, datée cette fois « 25 septembre 1914, 8h du matin » :

 

« Je t’écris, mon vieux Jo, en plein champ de bataille ce qui ne manque pas de saveur. Tout autour de nous la canonnade est formidable. Pour le moment la Division est massée pied à terre derrière une crête en attendant l’occasion d’intervenir si elle se présente. Hier au soir il y a eu une très grande bataille. Nous avons été littéralement arrosés d’obus. Nous n’avons pas perdu un homme ! J’ai vu deux régiments de chevau-légers allemands complètement fauchés par notre infanterie. C’était superbement terrible ! Que sera aujourd’hui ? Le combat s’annonce farouche et formidable ».

 

Je ne me sens ni le goût ni le droit de légender ces photographies verbales prises sur le front par l’encore sous-lieutenant René Chambe, du 20ème Dragons. Je laisse la glose à d'autres.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : évidemment, ces extraits de lettres sont totalement inédits. 

mercredi, 15 octobre 2014

L’ANNÉE 1914 DE RENÉ CHAMBE (1)

René Chambe, le futur auteur reconnu d’une somme sur l’histoire de l’aviation (Flammarion, 1948, plusieurs fois complétée et rééditée, dernière édition en 1972), est donc entré à dix-neuf ans (« engagé volontaire pour trois ans ») au 10ème régiment de Hussards, cantonné à Tarbes, le 9 octobre 1908. Matricule n°413. C’était un vendredi, j’ai vérifié, en la « Saint Denys l’Aréopagite ». Ce premier évêque de l’Eglise d’Athènes avait écouté le prêche de Saint Paul aux intellectuels de la ville, qui avaient éclaté de rire en l’entendant parler de  «  résurrection des corps ». Lui, au contraire, fut saisi par la foi. L’entreprise de René se présentait donc sous les meilleurs auspices.

Le 25 février 1909, il passe brigadier, devient sous-officier le 28 novembre 1910. Admis à l’école de Saumur (20ème dragons), promu sous-lieutenant avec effet au 1er octobre 1913, c’est donc en jeune officier qu’il se prépare à la guerre. Mais avant d’entrer dans celle-ci, il écrit un dernier poème le jour même de sa déclaration, où il livre ses états d’âme. Je respecte toujours scrupuleusement orthographe et ponctuation, flottements (rarissimes) compris. Et je laisse évidemment le commentaire littéraire aux commentateurs.

 

« Ferme de Romanet, près Limoges. Soirée du 3 août 1914. »

 

Le sort en est jeté ! Nous partons tout à l’heure,

La Guerre est déclarée ! Je suis jeune officier !

Et j’ai le plus beau grade ! Oh ! tant pis que je meure.

Mon rêve est là vivant ! Mon grand sabre d’acier

Va sortir du fourreau ! La minute est unique !

Nous allons donc enfin pouvoir nous coleter

Avec leurs grands uhlans à la sombre tunique,

Au casque légendaire !! On va les culbuter !

Je le sais, j’en suis sûr. Et nous allons inscrire

A larges coups d’épée de superbes Iéna

Pour bien les assurer que toujours il y en a !

Aux monstrueux placards de leur sinistre Empire !

Oh ! ma joie est immense et je voudrais crier !

Allons mes cavaliers, une fleur à nos casques,

Nous allons nous ruer dans les grandes bourrasques,

Ainsi que nos aïeux, droits sur les étriers !!!!

------------------------------------------------------

Maintenant la nuit tombe et je me sens infâme

D’avoir autant de joie …. Tant de cœurs sont brisés

Par le dernier baiser des bras frais d’une femme

D’une blonde fiancée ou de bambins frisés ….

Qu’importe il faut partir ! Pas d’yeux mouillés de larmes !

Marchons le regard clair et muselons nos cœurs !

Nous en reparlerons en essuyant nos armes

Que le sang macula de tous nos souvenirs !

Mais pas pour le moment ! Il ne faut pas ternir

La beauté de l’instant par une défaillance !!!

Adieu beau Limousin, adieu le frais vallon,

Adieu les châtaigniers si verts ! Le genêt blond

Qui, sous le vent de mai, doucement se balance ….

--------------------------------------------------------

Mais voilà que je rêve – et nous partons demain !

Que j’aligne des vers sur une page blanche

Quand on entend déjà sonner sur nos chemins

Le pas lourd des Teutons, gigantesque avalanche !

Voyons mais je suis fou ! Voici le Kaïser

Suivi de son Kronprinz au sourire macabre !

Non ! il n’est plus question de rimailler des vers !

Je brise mon crayon ! La parole est au sabre !!! 

 

Je suppose que personne ne s'aventurera à expliquer le ton de ce poème : au tout début des hostilités, tout le monde était belliqueux, beaucoup allaient jusqu'à la haine. Je n’ai aucune preuve que René ait par la suite continué à versifier. Je note juste le tréma sur le i de Kaiser, pour que les douze syllabes y soient (diérèse).

 

« Le plus beau grade » ! On croit rêver. Le sous-lieutenant, en 1914, est l’officier subalterne qui entraîne ses hommes hors de la tranchée, à l’assaut de l’ennemi, le premier à s’exposer aux balles. Il est visible de si loin, avec son pantalon garance. « Le plus beau grade », vraiment ! Sans doute faut-il comprendre que le sous-lieutenant est l'officier le plus proche des hommes de troupe, que c'est lui qui les connaît le mieux parce qu'il est constamment au milieu d'eux. En plus, je signale au passage que l’officier, tout au moins avant l’adoption, dictée par la raison, de la tenue bleu-horizon, se tient debout (l'honneur ! le panache ! la chevalerie ! tout ça remue dans l'âme de René Chambe) face à l’ennemi, quand ses hommes restent couchés en train de viser.

 

Les carnages cumulés de ces deux folies du début de cette démence massive de la guerre ont coûté terriblement cher en élite à l’armée française, non : à la population française. Ne jamais oublier qu'à la mi-septembre 1914, les pertes françaises s'élèvent déjà à plus de 300.000 morts et disparus !!! La faute sans doute à la stratégie de l'« offensive à outrance », chère au haut Etat-Major national. Si la tuerie avait soutenu l'endiablé de ce rythme pendant quatre ans, c'est plus de 5.000.000 de morts qu'aurait eus à déplorer la France !!! Trois fois plus de noms à graver sur la pierre des monuments !!!

 

Mais on n'en est pas encore là. La guerre vient juste d'être déclarée. Et puis il se trouve que René n'est pas dans l'infanterie, mais dans la cavalerie, que les états-majors mettront beaucoup à contribution pour les reconnaissances au contact de l’ennemi. Et puis de toutes façons les premières tranchées, c’est encore loin, pensez, le 3 août : il faut attendre octobre (qu'est-ce que deux mois ?) pour transformer les bidasses en terrassiers ! René se plaindra d'ailleurs d'avoir à combattre « comme des fantassins ».

 

L’avenir montre que René Chambe n’eut jamais à regretter de n’être pas poète : s’il ne vendit pas des armes au désert du Harar, comme certain glorieux désœuvré qui n'a pas besoin d'être nommé pour que tout le monde pense à lui, il avait appris à s’en servir. Il s’en servit, et de quelle manière.

 

L'épique, c'est bien joli, mais ce ne sont que des mots, des phrases, des vers : de la littérature. René Chambe n'attend qu'une chose, c'est de laisser tomber le langage pour l'action : « Je brise mon crayon ! La parole est au sabre !!! ». La littérature viendra plus tard.

 

René Chambe, sans hésiter, sans état d'âme, a jeté aux orties toute la poésie épique pour se jeter tout entier dans l'épopée concrète.

 

Et ça a de la gueule !

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 14 octobre 2014

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (2)

Remis en mouvement par ce coup d'aiguillon venu d'ailleurs, j’ai donc remis le nez dans le passé, un peu fouiné dans les quelques papiers qui me sont parvenus, et j’ai trouvé deux ou trois petites choses qui ne sont pas complètement dénuées d’intérêt, cent ans après, en ramenant au jour des fragments de la correspondance de celui qui n'était pas encore le général Chambe.

 

J’ai été frappé par deux traits de caractère qui apparaissent quand René Chambe écrit à ses proches : une écriture qui possède très tôt sa forme définitive ; plus surprenant, presque toujours, y compris quand il s’adresse à sa mère ou à son frère, il signe d’un « René Chambe » tout à fait net et décidé, que son auteur stylisera encore par la suite (voir plus bas).


Jamais ou presque de petit nom, de diminutif, de surnom, de familiarité, de laisser-aller. Absolument jamais trivial ou amolli par l'attendrissement, toujours de la tenue et toujours, même, de l'élégance. Tout juste se laissera-t-il aller, plus tard, ici et là, à emprunter quelques hardiesses au langage des hommes qu'il commande (comme on le verra). On n'y est pas encore.

 

J'en déduis, d'une part, que René est doté d'une belle maturité ; d'autre part, qu'il a très tôt une nette conscience de soi et de ce qu'il se doit à lui-même, ce qu'on appelle une « personnalité ». Ce qui se dégage de ces deux caractères ? La précocité avec laquelle René Chambe a opéré les choix qui vont décider de son orientation et ouvrir devant lui la route sur laquelle il s'engage. Je n'aime pas beaucoup le mot « vocation », mais il faut admettre l'idée que René s'est senti « appelé » dans la carrière des armes.

 

Le futur général avait un caractère tôt et bien trempé ainsi qu’une âme inflexible (qu’il a gardés intacts jusqu’à son dernier souffle), je livre aujourd’hui un de ses premiers essais littéraires. Ce poème assez bref fait partie de Trois soirs, triptyque en alexandrins.

 

Je laisse le commentaire professoral aux commentateurs patentés, pour ne garder que le document. Il est écrit par un garçon de dix-sept ans, et daté « Monbaly, septembre 1906 » (lieu où René a grandi). Huit ans avant 1914. Les deux autres portent respectivement « Tarbes. Janvier 1912 » et « Ferme de Romanet près Limoges – Soirée du 3 août 1914 » (notez bien cette dernière date). C'est, selon toute vraisemblance, la mère de l'auteur qui a recopié l'ensemble de sa main, à une date indéterminée, pour en garder mémoire. Je respecte quoi qu'il arrive ponctuation et orthographe du manuscrit.

 

« Je pense quelquefois qu’un jour viendra, plus tard,

Où ce grand parc ombreux me reverra sans doute

Vieillard aux cheveux blancs, le cœur lourd, l’œil hagard

D’avoir fini ma vie, d’être au bout de ma route…

Et cependant ce soir, je n’ai pas dix-sept ans !

Je suis à l’âge encore où notre âme est ardente,

Où l’on aime se battre, où l’on défie le temps,

Car on le voit très loin, et que sa marche est lente !

Oui, oui, je sens que je suis fort et que mon sang

Bat largement, à grands coups sourds dans mes artères !

Je sens que je suis jeune, ardent … libre. Je sens

Que j’oserai passer où d’autres s’arrêtèrent !...

Et pourtant n’est-ce pas, il me faudra vieillir !

Oui, oui, je sais ! Le soir je marche sur la mousse,

Je marche sur des fleurs que j’aurai pu cueillir,

Sur des fleurs vivantes dont l’odeur est très douce !

Je ne veux pas les voir, pas cueillir de bouquet,

Je veux monter plus haut, non pas de vie facile !

Je ne serai jamais le pâle freluquet,

Ni le petit jeune homme au poignet trop gracile,

Pantins efféminés traînant dans les salons !

La vie est devant moi étincelante et neuve,

Et je vais m’y jeter farouchement ! Allons,

Je veux partir ! Je veux que mon âme s’abreuve

Aux flots purs de la Gloire ! Oh ! je suis orgueilleux !

Je veux être soldat ! Je songe à la Revanche

Eclatante et sublime ; au grand jour merveilleux

Où la blonde Victoire, exquise en robe blanche

Comme une jeune fille, ira le doigt tendu

Pour nous montrer la route au devant de l’Alsace !

Je la vois qui fait signe ! Oui j’ai bien entendu.

Je pars ! Aucun obstacle ! Il faudra que je passe !...

Et puis, s’il faut plus tard, pour risquer le grand choc,

Pour marcher en avant et pour laver l’Injure

Qui ne l’est pas encore ! des chefs au cœur de roc

Décidés à mourir … J’en serai je le jure !!!! »

 

On dira ce qu’on voudra : certes, n’est pas Rimbaud qui veut, surtout auteur de : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », mais ces quelques vers, en vérité poétiquement assez moyens, ne seraient que bravade et fétus de paille jetés au vent, si la suite ne s’était pas écrite comme elle s’est écrite, dans la réalité de deux guerres mondiales, auxquelles a participé René Chambe, et en première ligne s'il vous plaît. Là, ce n'est plus du Rimbaud, c’est du sérieux ! On a à faire à un véritable programme d’existence (en 1906 !), dont nous savons que celui qui se l’est tracé s’y est scrupuleusement tenu, et au-delà. Qui peut en dire autant ?

 

On peut saluer. Je salue.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Note : ce document n'aurait pas été exhumé aujourd'hui sans l'initiative heureuse d'E., fils de Christian, lui-même petit-fils de René. Qu'il soit ici remercié.

lundi, 13 octobre 2014

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (1)

Nous sommes entrés, le 3 août dernier, dans la cent unième année après le début du premier suicide de l'Europe. Ce n'était pas une « tentative » ou je ne sais quel appel à l'aide lancé par un être humain en détresse de solitude, mais un suicide volontaire et pensé, mûrement réfléchi, préparé, organisé, puisqu'il a duré quatre ans (et le pouce : août 14-novembre 18). Un suicide dont la réussite a dépassé toutes les espérances des autres nations du monde, Etats-Unis en tête, qui n'attendaient que ça pour monter à l'assaut de la – paraît-il – forteresse.

VARLOT 1.jpg

Le centenaire de cette première Shoah (c'en est une, mais "premier génocide" si le mot vous défrise) fabriquée par le continent européen soi-même, extermination du vivier mâle de ses plus grands pays, est célébré à grands renforts de trompes par toutes sortes de gnomes, nabots, moucherons et autres freluquets politiques intéressés de près ou de loin à l'instrumentalisation dans le présent de cette tragédie du passé. Je ne mange pas de ce pain-là.

VARLOT 2.jpg

Pendant les quelques jours qui viennent, je me propose de célébrer ce centenaire de l'humain inhumain. Pas n'importe comment. Le visiteur régulier de ce blog sait combien me touche cette sinistre période. Je ne suis pas le seul : l'œuvre du grand Jacques Tardi (ci-dessus les deux véridiques et terribles premières images de Varlot soldat, avec Didier Daeninckx), pourtant né en 1946, montre quel impact peut encore avoir la "Grande Guerre" sur certains esprits. 

 

J'avais, dans un précédent blog maintenant fermé, très longuement (82 articles abondamment illustrés) rendu hommage aux morts de cette guerre, à travers quelques-uns des 36.000 monuments qu'elle a laissés derrière elle sur tout le territoire de la nation (qui prononce encore ce mot ?) française, avec, gravé dans la pierre, le nom de chaque tué, que celui-ci demeure dans le souvenir de la commune comme un « Enfant de ... », comme une « victime » ou, plus bizarrement, comme un « héros », ou qu'il fasse partie, perdu dans la masse, de l'humble « A nos morts », si répandu.

 

J'aurais pu ouvrir une fois de plus la galerie de mes « monumorts », dans un profond salut photographique à un nouveau contingent de monuments, du plus dépouillé au plus architecturé, puisés dans l'imposante réserve que j'ai constituée au fil du temps (plus de 15.000 photos, voir les albums échantillons dans la colonne ci-contre). J'ai préféré procéder autrement.

 

Saisissant une occasion offerte par le hasard, ma célébration de ce centième anniversaire, ici même, consistera en effet en la publication de quelques documents rigoureusement inédits : un certain nombre de lettres envoyées aux siens de mai à décembre 1914 par un combattant de la première heure. J'ai cru intéressant de faire précéder cette publication de deux poèmes du même auteur, l'un de 1906, l'autre du jour même de la déclaration de guerre, où se révèlent la fougue et l'enthousiasme d'un jeune homme plein de rêves de grandeur qui, afin de les réaliser, avait opté pour la carrière des armes.

 

René Chambe n’a pas toujours été général, mais enfin, il l’est devenu. Et attention, pas n'importe comment : en partant à dix-neuf ans de tout en bas de l’échelle, quand il s’est engagé au 10ème Hussards de Tarbes comme « cavalier de 2ème classe ». Cela se passait le 9 octobre 1908 (l’heure n’est pas indiquée). Il avait six ans devant lui pour voir venir la guerre et pour s'y préparer.

 

En fait, si je reparle de cet homme, qui fut aussi grand soldat qu'écrivain et chasseur devant l'Eternel (il y a pire, comme carte de visite), c’est qu’une circonstance extérieure inopinée m’a incité à remuer quelques papiers que je conservais dans un carton, lui-même enfoui sous un bric-à-brac poussiéreux : René Chambe faisait tout pour se faire oublier. Il avait tort.

J’avais évoqué cette belle figure dans ce blog, à plusieurs reprises, en décembre 2011, octobre 2012, enfin, dans une simple allusion, le 2 mars de cette année. Voilà-t-il pas que récemment, je reçois un message. Un de ses arrière-petits-fils (que, comme on disait à Lyon autrefois, je ne connais « ni des lèvres ni des dents ») a déniché, dans la blogosphère, mes petites écritures, que j'avais "agrémentées" de quelques croquis, que René a dessinés sur le vif dans les tranchées en janvier 1915. Les croquis ont piqué sa curiosité.

Il prend contact pour voir un peu de quoi il retourne. Je précise que le descendant en question, René n’ayant eu que des filles, porte un autre patronyme que son bisaïeul. Le nom a été transmis par son frère aîné, Joseph. 

C'est à ce frère que René écrit la carte postale ci-dessus, le 26 novembre suivant son incorporation : « Ici nous commençons sur le terrain de manœuvres, le travail d'ensemble et le service en campagne (l'oncle Maurice t'expliquera ce que c'est). C'est demain que les bleus (4 bleus par peloton) commencent le travail d'ensemble. J'ai l'honneur d'être parmi ces 4 bleus ».

Eh oui ! Il faut bien commencer, devait se dire le futur général. 

Voilà ce que je dis, moi.

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (1)

Nous sommes entrés, le 3 août dernier, dans la cent unième année après le début du premier suicide de l'Europe. Ce n'était pas une « tentative » ou je ne sais quel appel à l'aide lancé par un être humain en détresse de solitude, mais un suicide volontaire et pensé, mûrement réfléchi, préparé, organisé, puisqu'il a duré quatre ans (et le pouce : août 14-novembre 18). Un suicide dont la réussite a dépassé toutes les espérances des autres nations du monde, Etats-Unis en tête, qui n'attendaient que ça pour monter à l'assaut de la – paraît-il – forteresse.

VARLOT 1.jpg

Le centenaire de cette première Shoah (c'en est une, mais "premier génocide" si le mot vous défrise) fabriquée par le continent européen soi-même, extermination du vivier mâle de ses plus grands pays, est célébré à grands renforts de trompes par toutes sortes de gnomes, nabots, moucherons et autres freluquets politiques intéressés de près ou de loin à l'instrumentalisation dans le présent de cette tragédie du passé. Je ne mange pas de ce pain-là.

VARLOT 2.jpg

Pendant les quelques jours qui viennent, je me propose de célébrer ce centenaire de l'humain inhumain. Pas n'importe comment. Le visiteur régulier de ce blog sait combien me touche cette sinistre période. Je ne suis pas le seul : l'œuvre du grand Jacques Tardi (ci-dessus les deux véridiques et terribles premières images de Varlot soldat, avec Didier Daeninckx), pourtant né en 1946, montre quel impact peut encore avoir la "Grande Guerre" sur certains esprits. 

 

J'avais, dans un précédent blog maintenant fermé, très longuement (82 articles abondamment illustrés) rendu hommage aux morts de cette guerre, à travers quelques-uns des 36.000 monuments qu'elle a laissés derrière elle sur tout le territoire de la nation (qui prononce encore ce mot ?) française, avec, gravé dans la pierre, le nom de chaque tué, que celui-ci demeure dans le souvenir de la commune comme un « Enfant de ... », comme une « victime » ou, plus bizarrement, comme un « héros », ou qu'il fasse partie, perdu dans la masse, de l'humble « A nos morts », si répandu.

 

J'aurais pu ouvrir une fois de plus la galerie de mes « monumorts », dans un profond salut photographique à un nouveau contingent de monuments, du plus dépouillé au plus architecturé, puisés dans l'imposante réserve que j'ai constituée au fil du temps (plus de 15.000 photos, voir les albums échantillons dans la colonne ci-contre). J'ai préféré procéder autrement.

 

Saisissant une occasion offerte par le hasard, ma célébration de ce centième anniversaire, ici même, consistera en effet en la publication de quelques documents rigoureusement inédits : un certain nombre de lettres envoyées aux siens de mai à décembre 1914 par un combattant de la première heure. J'ai cru intéressant de faire précéder cette publication de deux poèmes du même auteur, l'un de 1906, l'autre du jour même de la déclaration de guerre, où se révèlent la fougue et l'enthousiasme d'un jeune homme plein de rêves de grandeur qui, afin de les réaliser, avait opté pour la carrière des armes.

 

René Chambe n’a pas toujours été général, mais enfin, il l’est devenu. Et attention, pas n'importe comment : en partant à dix-neuf ans de tout en bas de l’échelle, quand il s’est engagé au 10ème Hussards de Tarbes comme « cavalier de 2ème classe ». Cela se passait le 9 octobre 1908 (l’heure n’est pas indiquée). Il avait six ans devant lui pour voir venir la guerre et pour s'y préparer.

 

En fait, si je reparle de cet homme, qui fut aussi grand soldat qu'écrivain et chasseur devant l'Eternel (il y a pire, comme carte de visite), c’est qu’une circonstance extérieure inopinée m’a incité à remuer quelques papiers que je conservais dans un carton, lui-même enfoui sous un bric-à-brac poussiéreux : René Chambe faisait tout pour se faire oublier. Il avait tort.

J’avais évoqué cette belle figure dans ce blog, à plusieurs reprises, en décembre 2011, octobre 2012, enfin, dans une simple allusion, le 2 mars de cette année. Voilà-t-il pas que récemment, je reçois un message. Un de ses arrière-petits-fils (que, comme on disait à Lyon autrefois, je ne connais « ni des lèvres ni des dents ») a déniché, dans la blogosphère, mes petites écritures, que j'avais "agrémentées" de quelques croquis, que René a dessinés sur le vif dans les tranchées en janvier 1915. Les croquis ont piqué sa curiosité.

Il prend contact pour voir un peu de quoi il retourne. Je précise que le descendant en question, René n’ayant eu que des filles, porte un autre patronyme que son bisaïeul. Le nom a été transmis par son frère aîné, Joseph. 

C'est à ce frère que René écrit la carte postale ci-dessus, le 26 novembre suivant son incorporation : « Ici nous commençons sur le terrain de manœuvres, le travail d'ensemble et le service en campagne (l'oncle Maurice t'expliquera ce que c'est). C'est demain que les bleus (4 bleus par peloton) commencent le travail d'ensemble. J'ai l'honneur d'être parmi ces 4 bleus ».

Eh oui ! Il faut bien commencer, devait se dire le futur général. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 02 mars 2014

QUE SAVAIT-ON DE LA GUERRE ?

L’ANNÉE 1915

 

En 1915, René Chambe fut intégré à l’une des premières escadrilles de chasse de la guerre de 1914-1918.

 

En position d’observateur dans l’avion piloté par le lieutenant Pelletier-Doisy, le sous-lieutenant Chambe, ce matin-là, avait sa carabine, comme toutes les fois où il partait en mission d’observation au-dessus des lignes allemandes, au cas où ils rencontreraient un Albatros frappé de la croix noire.

 

Il faut rappeler ici que le lieutenant Chambe s’était engagé dans la cavalerie militaire (10ème Hussards, à Tarbes). J'ai publié ici, je ne sais plus quand, quelques dessins pris sur le vif quand il était dans les tranchées (voir ci-dessus).

 

Le lendemain de la troisième victoire aérienne d’un avion français, le Commandant De Rose fut bien obligé de reconnaître que Chambe et Pelletier-Doisy, surnommé « Pivolo », avaient abattu le quatrième avion allemand de la première guerre mondiale.

 

Cela se passait le 2 avril 1915. Episode dûment vérifié et validé, jusque dans les « Histoires de l’Oncle Paul » dans l’hebdomadaire Spirou (n°1410, 22 avril 1965).

 

Je n’invente évidemment rien. J'ai peu d'imagination.

 

Mais il n’y a pas que les combattants, dans une guerre. Il y a aussi les non-combattants : femmes, enfants, vieillards.

 

Il se trouve que dans les cartes postales qui me sont échues par des biais familiaux, un certain nombre évoque cette période d’une façon que je trouve particulièrement touchante, malgré le caractère exagérément kitsch des images.

 

Ce sont les cartes écrites – sans doute sous la dictée attentive d’un familier – par le petit Marcel Ribez (que je ne connais « ni des lèvres ni des dents », comme on disait en patois « yonnais ») à un certain « Monsieur Maurice », que je soupçonne fort de s’appeler Paliard (voir billet d’avant-hier).

 

Ces cartes postales adressées sur ordre par un gamin à (sans doute) un combattant du front ne contiennent aucune information et sentent à plein nez le remplissage de devoir scolaire pour lequel on ne demande pas l’avis de celui qui écrit d'une écriture trop soignée pour être spontanée, des choses qui semblent récitées.

 

Elles portent néanmoins la trace, même ténue, du souci que quelque femme protégée de la guerre par son statut et son positionnement à l’arrière manifestait pour un homme combattant au front, à qui elle pensait. Je n’en demande pas plus. Si la propagande est perceptible, la vibration est là. Quand même.

 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 03 octobre 2012

ANIMAUX DES MONUMENTS AUX MORTS

Résumé : j’ai commencé à évoquer, en même temps que le passage de la guerre artisanale, éventuellement chevaleresque, à la guerre industrielle, la disparition programmée des animaux des paysages de champs de bataille, comme le montre la quasi-absence des bêtes dans les monuments aux morts.

 

Cette guerre-là, donc, est encore artisanale. A propos des hommes, certains parleront volontiers des derniers « chevaliers du ciel », même si le seul point commun (et encore) avec la chevalerie est le duel que se livrent deux hommes. Je ne tomberai pas dans le ton épique et parfois grandiloquent et suranné qui est celui de René Chambe, quand il évoque dans ses livres tel ou tel épisode guerrier dont il fut témoin ou auquel il a lui-même participé. Notre époque fatiguée, où l’esprit baigne dans un bouillon où se diluent inexorablement les nations européennes, est totalement impropre et imperméable à l’idée de grandeur.

 

Ajoutons toutefois, pour rendre les honneurs militaires à ses mânes éminemment respectables, que ces duels étaient teintés d’élégance morale, de loyauté et de courtoisie. Je retiens aussi, pour mon compte, l’artisanat instinctif du chasseur qui guette sa proie, espérant que son œil et son doigt feront la différence.

 

Car la carabine, disons-le, est très tôt renvoyée à ses chères études par plus fort qu’elle : la mitrailleuse. Roland Garros a l’idée du premier bricolage (des plaques de métal sur les pales de l’hélice). L’Allemand Fokker l’améliore en concevant tout un mécanisme pour synchroniser l’hélice et la mitrailleuse. Bref, on n’arrête pas ce progrès-là, même si ce qui se passe au sol a quelque chose à voir avec un insondable « régrès ».

 

Si Georges Brassens, sur le mode léger (en apparence), peut chanter : « Moi mon colon, celle que j’ préfère, c’est la guerre de 14-18 », c’est qu’elle est, d’une certaine manière, entièrement nouvelle. Pour la première fois, la population masculine dans son ensemble est considérée par les chefs politiques et militaires comme un énorme réservoir de matière vivante dans lequel il suffit de puiser. L’historien britannique Eric Hobsbawm ne fait pas démarrer par hasard son histoire du « court XX° siècle » en 1914, année qui marque le début de la course à l’arme atomique. Cette guerre a amené la technique et l'industrie au pouvoir.

 

Le rouleau compresseur de la folie guerrière et fratricide lamine les hommes : il y a environ 40.000.000 de Français en 1914, dont la moitié approximative de sexe masculin, à laquelle il faut ôter au moins 1.712.000 morts (8,5 % des mâles), sans compter 4.000.000 de blessés (20 % des mâles) et invalides. On peut presque dire qu’un tiers de tous les hommes de ce pays ont été soit éliminés, soit marqués à vie dans leur tête et dans leur chair.

 

J’en arrive aux animaux : la première guerre mondiale constitue le point final (ou peu s’en faut) de leur présence sur les champs de bataille, de leur utilisation comme auxiliaires de guerre. A cet égard, il est frappant de constater leur absence pour ainsi dire complète du champ des monuments aux morts : j’en ai à ce jour recensé 14 (il y a 36.000 « monumorts » en France). Autant dire RIEN : ils ont été purement et simplement évincés du paysage.

 

Les quelques exceptions que je présente comportent d’ailleurs une bizarrerie : sur les 14 monuments, 6 portent des lions (si !). J’en tire quant à moi une conclusion qui ne vaut que ce qu’elle vaut : l’animal est devenu inutile, comme il le deviendra quelque temps après dans les travaux des champs, dans les transports,… La guerre de 1914-1918 est une guerre mécanique, comme le montre la naissance du char d’assaut, qui apparaît pour la première fois le 15 septembre 1916. Face au Monstre mécanique (François Jarrige, éditions imho, 2009), l’homme n’est plus rien.

 

Hommage soit donc ici rendu aux quelques rares bêtes parvenues jusqu’à nous dans les monuments aux morts. J’éviterai de mentionner le coq, trop tarte à la crème patriotique, surtout quand il est présenté en train de terrasser l’aigle impériale. J’ai montré dans mon billet précédent (et ci-dessus) deux monuments impressionnants, comportant des chevaux.  On trouve aussi le chien.

 

Dommage que l'animal soit le grand oublié des monuments aux morts. Mais certainement révélateur. Et sans doute prémonitoire. 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 02 octobre 2012

DU TEMPS DE LA GUERRE ARTISANALE

Dans deux ans, on sera en 2014. Dans deux ans, il y aura cent ans que l’Europe commettait son premier suicide (il y en eut d’autres). Je ne voudrais pas que la guerre économique mondiale (qui est en train de se livrer, de faire rage et de détruire) occulte la catastrophe et la fasse oublier.

 

Car la guerre de 1914-1918, comme un impitoyable rouleau compresseur, en détruisant des millions d’hommes dans la fleur de l’âge, n’a pas seulement tué. En creusant ses millions de tombes, elle n’a pas seulement éclairci les rangs des "forces vives" des nations en conflit. Elle a écrasé une certaine idée de l’humanité. Elle a réduit en charpie une certaine vision du monde, et ruiné une certaine conception des êtres vivants qui le peuplent, animaux et végétaux compris.

 

Toutes les guerres, jusque-là, s’étaient avérées désespérément artisanales. Avant 1914, on s’entretue petit-bras, on s’étripe bras-cassé. On a l'extermination pusillanime. Ah c’est certain, on y arrive quand même, vaille que vaille, mais le résultat est, le plus souvent, disproportionné aux efforts. Avec la guerre de 14, première guerre industrielle, l’humanité accède enfin à son rêve : le meurtre de masse. Il est regrettable que le crime contre l'humanité n'ait été inventé qu'en 1945. La chose avait commencé trente ans auparavant.

 

Disons-le tout net : jusque-là, le rendement est ridiculement faible. Pensez, prenez l’énorme bataille de Waterloo (qu’on surnomme aussi la pelle du 18 juin, celle, mémorable, de 1815) : autour de 350.000 bonshommes de cinq ou six nationalités, en excellent état de marche, tous au mieux de leur forme, qui n’arrivent à coucher par terre, au total, que 40.000 d'entre eux (morts et blessés). Je n’ai qu’un mot à la bouche : minable. 

 

Parlez-moi maintenant de la guerre de 1914-1918, ça c’est quelque chose. Fini les demi-mesures, oublié le parcellaire, la peste soit du velléitaire. On y va carrément. Plusieurs inventions permettent cet indéniable progrès. Par exemple, les armuriers ont compris qu’en imprimant au projectile un mouvement rotatif, il gagnait en précision. Ils ont donc forgé, à l’intérieur des canons de leurs armes, des rayures. Ils ont pu accroître par là la puissance du dit projectile. Efficacité accrue garantie. Ils ne se sont pas privés d'accroître tout ce qu'ils pouvaient.

 

Ce progrès de la technique, qui permet d’administrer la mort à grande échelle, ça dévalue forcément les moyens traditionnels. Regardez le cheval. Déjà, en 1859, la troupe avait été acheminée en train de Lyon au champ de bataille de Solférino (célèbre pour avoir donné à Henri Dunant l’idée de la Croix Rouge). Il n’avait fallu que quatre jours. Il est clair qu’en 1914, la cavalerie est dépassée.

 

Certes, au début, quelques exploits sont à mettre au compte de ce corps d’armée empreint de traditions séculaires, voire chevaleresques. Ainsi, celui accompli par le lieutenant De Gironde qui, à la tête de son escadron et au prix de sa vie, détruisit en septembre 1914 une escadrille d’avions ennemis en chargeant héroïquement  « à l’ancienne ».

 

C’est ce que raconte René Chambe, dans son petit livre (non dénué d’un certain lyrisme épique) L’Escadron de Gironde. Le même René Chambe n’a-t-il pas publié – mais c’était beaucoup plus tard – Adieu cavalerie, dont le titre seul dessine un programme ? 

 

La guerre de 1914-1918 a vu la victoire définitive et totale de l’acier sur la chair. Traduit autrement : la victoire de l’industrie sur l’artisanat. Prenez l’avion. Encore balbutiant comme un nouveau-né au début de la guerre, il n’a pas tardé à s’adapter aux nouvelles conditions. De simple moyen d’observation des positions et des mouvements de l’ennemi, il devient rapidement une arme. 

 

Au tout début de 1915, le cavalier René Chambe est dans les tranchées, comme en témoignent quelques dessins qu’il envoie à sa famille, agrémentés de commentaires neutres et précis. J'en ai donné ci-dessus quelques-uns. Il ne tarde pas à être muté sur sa demande dans l’aviation, comme observateur. 

 

Mais comme on se canarde autant dans les airs qu’au sol, entre ennemis, pendant que le pilote pilote et que l’observateur observe, la carabine est chargée, prête à servir. Eh oui, on est encore Au Temps des carabines (titre d’un autre ouvrage de René Chambe).

 

Le 2 avril 1915, au tout petit matin, il ne fait pas chaud. Le sous-lieutenant aviateur Chambe attend son pilote sur le terrain de la M. S. 12, qui est au commandant De Rose (MS pour Morane-Saulnier). Comme le lieutenant Pelletier-Doisy, de son côté, attend son observateur, les deux compères décident de décoller ensemble, sur leur Morane parasol.

 

Jusqu’ici, depuis le début des hostilités, trois avions allemands ont été abattus, dont un la veille, par Navarre et Robert. Il y a de la revanche dans l’air. Chambe, à coups de carabine, perce deux fois le réservoir d’un « Albatros », coupe un câble de commande, pulvérise le tableau de bord, obligeant les Allemands à atterrir. Le battu s’avoue vaincu. Le vainqueur salue l’ennemi. De vrais gentilshommes. Quatrième victoire aérienne de la guerre. 

 

Oui, visiblement, on est encore dans une guerre des anciens temps. On ne dit pas encore "passée de mode". 

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 27 décembre 2011

PARLONS ENCORE DU GENERAL CHAMBE

Résumé : René Chambe, en compagnie de Pelletier-Doisy, a abattu en combat aérien le quatrième avion allemand de la guerre de 1914-1918. Mais celle-là, il la raconte aussi dans des livres.

 

Je ne sais plus dans lequel de ces livres se trouve la très délicieuse histoire suivante, qui concerne Jean Navarre, un as de la « chasse » aérienne, mais un peu particulière pour cette fois, comme on va le voir. Pilotant je ne sais plus quel appareil de cette époque épique, Navarre, qui vole tout près du sol, aperçoit des canards. Qu’est-ce qui lui prend alors ? Eh bien tout le monde à sa place aurait fait ça, il se met à leur poursuite. 

 

Soudain, les canards opèrent un brusque virage à angle droit, que le pilote se met en devoir d’imiter. Sauf que les ailes de l’avion sont rigides et ont une autre envergure. L’une d’elles, comme vous l’avez deviné, se plante dans le sol, et NAVARRE va « aux patates ». Sans trop de mal, si je me souviens bien. Je pense à la vitesse des avions de l’époque. C’est quoi, la vitesse d’un canard qui fuit ? 

 

L’Escadron de Gironde raconte ce qu’on appelle, en langage militaire, un « fait d’armes », c’est-à-dire un « acte de bravoure ». Plus largement, c’est un livre écrit à la gloire de la cavalerie française au cours de la bataille de la Marne. On n’en est pas au sacrifice de la cavalerie polonaise, chargeant en 1940 les blindés allemands. C’est le début de la guerre, et la technique n’a pas encore tout emporté. Il reste du possible.

 

 

Je ne vais pas résumer ce tout petit livre de 160 pages très aérées: il s’agit de la charge exécutée par l’escadron du lieutenant De Gironde contre une escadrille allemande qu’il veut détruire, opération dans laquelle il laisse la vie. De l’héroïsme si l’on veut, de la sottise aussi. Indémêlables. 

 

On charge René Chambe, en 1916, d’organiser les forces aériennes roumaines. Il rejoint son poste en faisant un joli tour par les pays nordiques. Il met sur pied, vaille que vaille, une escadrille de combat, est blessé en combat aérien, obligé de revenir en France (avec le grade de capitaine).

 

Après le 11 novembre 1918, il fait partie des tout premiers militaires français à entrer en Alsace. Un monsieur Jacques Granier, dans son ouvrage Novembre 18 en Alsace, paru à l’occasion du cinquantenaire de l’événement, a consacré un chapitre à cet épisode en s’appuyant sur le « journal de guerre du capitaine Chambe ». 

 

Mais je préfère un autre document, qui évoque le même moment, car je le trouve vraiment émouvant (même si le récit fait la part belle aux effets et à l’émotion). C’est une plaquette d’une vingtaine de pages, où le signataire (R. C. Capitaine-Aviateur) raconte son arrivée dans le village de Niedernai, l’accueil chaleureux des habitants, de XAVIER et STANISLAS MULLER, aubergiste et maire de l’endroit. Elle est intitulée Pour que des Cloches Françaises chantent dans un Clocher d’Alsace. 

 

René Chambe avait reçu pour mission d’inspecter (« reconnaître ») le terrain d’aviation de Niedernai, en compagnie de deux camarades, au cas où les Allemands l’auraient piégé ou saboté avant de partir. Ils ont revêtu le pantalon rouge, "celui de la Marne". Ayant accompli leur mission, ils pénètrent dans le village, prenant tout le monde par surprise, car les troupes ne sont attendues que le surlendemain. Accueillis triomphalement à l’auberge, les trois aviateurs sont retenus quelques minutes, le temps pour les habitants de pavoiser tout le village aux couleurs de la France. C’est du délire. On est le 17 novembre.

 

Dans la rue, le curé Joseph Zimmer s’approche. Il avait 13 ans en 1870. Il est heureux que l’Alsace soit rendue à la France. Une chose le chagrine : les Allemands ont emporté en 1917 les cloches de l’église pour les fondre, et l’on n’a pas pu célébrer ce jour en les faisant carillonner. Qu’à cela ne tienne, réplique le capitaine Chambe, nous vous rendrons vos cloches. C’est ainsi qu’en 1922, il rédige la plaquette dont il s’agit ici, et qui renferme un bulletin de souscription et une adresse : Abbé Joseph Zimmer, Niedernai près Obernai, Alsace (Bas-Rhin).  

 

Sans aller jusqu’à financer les trois cloches, la souscription lancée par René Chambe produit assez d’argent pour faire fondre, par la société Causard à Colmar, la « grosse » cloche de 550 kg, note sol dièse (« Paroisse de Niedernai », « Don du Capitaine aviateur René Chambe de Lyon », et autres inscriptions), et une partie de la « moyenne », de 285 kg, note do (« Suzanne Odile Jacqueline Chambe »). Suzanne est l’épouse de René. Le nom est donc doublement inscrit sur les cloches de Niedernai. 

 

Le 2 décembre 1918 qui suit ces retrouvailles, on entre dans de l’officiel pur jus pur sucre : les premiers avions français atterrissent à Niedernai. Albert Brunissen, frère de l’évêque de Sainte-Odile, en quelques jours, a même appris à monter à cheval pour « accueillir dignement les libérateurs ». Le capitaine Chambe est en grand uniforme. 

 

Toute la société est sur son trente et un. Une photo rassemble tout ce beau monde : au premier rang au centre, le curé Joseph Zimmer, à sa gauche Xavier Muller, le maire (alors, est-ce le maire ou l’aubergiste ?). Tout à fait à droite, Michel Wintz, instituteur et secrétaire de mairie. Les deux filles (ou nièces ?) de celui-ci encadrent René Chambe, debout au deuxième rang. Beaucoup de costumes d’Alsaciennes, plusieurs uniformes, dont certains chargés de médailles, beaucoup d’hommes en manteau solennel et haut-de-forme. 

 

Le dernier épisode en date se produit en 2009. François Kieffer, présenté comme « historien local », correspondant des D. N. A. par ailleurs, reçoit un coup de fil. C’est un appel de Montpellier, où un collectionneur de « militaria » a acquis un drapeau (2,25 x 1,02 m.). 

 

Ce drapeau a quelque chose de spécial. Il porte une broderie, pas un travail professionnel, visiblement, mais très touchant, dont on ignore à ce jour le nom de celle qui tenait l’aiguille. En lettres capitales : Niedernai, embrassé par deux branches de laurier nouées d’un beau nœud d’or, le tout soutenu par la mention de la date en caractères cursifs très lisibles : 2 décembre 1918. L'ensemble est en excellent état. Deux décembre 1918 ! Quelle trouvaille !  

 

Patrick Douniau, maire du village, ne fait ni une ni deux pour se porter acquéreur du symbole, et le faire figurer en bonne place dans l’exposition organisée lors du 11 novembre 2009. « Ce drapeau retrouvé serait celui qui fut remis aux aviateurs en ce jour historique » (D. N. A., 30 juin 2009). Beau retour au bercail. Finalement, le monde est petit. Je me suis appuyé, pour résumer (à la serpe, il faut bien le dire) l’épisode, sur les documents qu’ont bien voulu me transmettre messieurs François Kieffer et Patrick Douniau, et madame Jacqueline Koch. Qu’ils soient ici remerciés.

 

Voilà ce que je dis, moi !

 

Il y aura sans doute encore à dire.

PARLONS ENCORE DU GENERAL CHAMBE

Résumé : René Chambe, en compagnie de Pelletier-Doisy, a abattu en combat aérien le quatrième avion allemand de la guerre de 1914-1918. Mais celle-là, il la raconte aussi dans des livres.

 

Je ne sais plus dans lequel de ces livres se trouve la très délicieuse histoire suivante, qui concerne Jean Navarre, un as de la « chasse » aérienne, mais un peu particulière pour cette fois, comme on va le voir. Pilotant je ne sais plus quel appareil de cette époque épique, Navarre, qui vole tout près du sol, aperçoit des canards. Qu’est-ce qui lui prend alors ? Eh bien tout le monde à sa place aurait fait ça, il se met à leur poursuite. 

 

Soudain, les canards opèrent un brusque virage à angle droit, que le pilote se met en devoir d’imiter. Sauf que les ailes de l’avion sont rigides et ont une autre envergure. L’une d’elles, comme vous l’avez deviné, se plante dans le sol, et NAVARRE va « aux patates ». Sans trop de mal, si je me souviens bien. Je pense à la vitesse des avions de l’époque. C’est quoi, la vitesse d’un canard qui fuit ? 

 

L’Escadron de Gironde raconte ce qu’on appelle, en langage militaire, un « fait d’armes », c’est-à-dire un « acte de bravoure ». Plus largement, c’est un livre écrit à la gloire de la cavalerie française au cours de la bataille de la Marne. On n’en est pas au sacrifice de la cavalerie polonaise, chargeant en 1940 les blindés allemands. C’est le début de la guerre, et la technique n’a pas encore tout emporté. Il reste du possible.

 

 

Je ne vais pas résumer ce tout petit livre de 160 pages très aérées: il s’agit de la charge exécutée par l’escadron du lieutenant De Gironde contre une escadrille allemande qu’il veut détruire, opération dans laquelle il laisse la vie. De l’héroïsme si l’on veut, de la sottise aussi. Indémêlables. 

 

On charge René Chambe, en 1916, d’organiser les forces aériennes roumaines. Il rejoint son poste en faisant un joli tour par les pays nordiques. Il met sur pied, vaille que vaille, une escadrille de combat, est blessé en combat aérien, obligé de revenir en France (avec le grade de capitaine).

 

Après le 11 novembre 1918, il fait partie des tout premiers militaires français à entrer en Alsace. Un monsieur Jacques Granier, dans son ouvrage Novembre 18 en Alsace, paru à l’occasion du cinquantenaire de l’événement, a consacré un chapitre à cet épisode en s’appuyant sur le « journal de guerre du capitaine Chambe ». 

 

Mais je préfère un autre document, qui évoque le même moment, car je le trouve vraiment émouvant (même si le récit fait la part belle aux effets et à l’émotion). C’est une plaquette d’une vingtaine de pages, où le signataire (R. C. Capitaine-Aviateur) raconte son arrivée dans le village de Niedernai, l’accueil chaleureux des habitants, de XAVIER et STANISLAS MULLER, aubergiste et maire de l’endroit. Elle est intitulée Pour que des Cloches Françaises chantent dans un Clocher d’Alsace. 

 

René Chambe avait reçu pour mission d’inspecter (« reconnaître ») le terrain d’aviation de Niedernai, en compagnie de deux camarades, au cas où les Allemands l’auraient piégé ou saboté avant de partir. Ils ont revêtu le pantalon rouge, "celui de la Marne". Ayant accompli leur mission, ils pénètrent dans le village, prenant tout le monde par surprise, car les troupes ne sont attendues que le surlendemain. Accueillis triomphalement à l’auberge, les trois aviateurs sont retenus quelques minutes, le temps pour les habitants de pavoiser tout le village aux couleurs de la France. C’est du délire. On est le 17 novembre.

 

Dans la rue, le curé Joseph Zimmer s’approche. Il avait 13 ans en 1870. Il est heureux que l’Alsace soit rendue à la France. Une chose le chagrine : les Allemands ont emporté en 1917 les cloches de l’église pour les fondre, et l’on n’a pas pu célébrer ce jour en les faisant carillonner. Qu’à cela ne tienne, réplique le capitaine Chambe, nous vous rendrons vos cloches. C’est ainsi qu’en 1922, il rédige la plaquette dont il s’agit ici, et qui renferme un bulletin de souscription et une adresse : Abbé Joseph Zimmer, Niedernai près Obernai, Alsace (Bas-Rhin).  

 

Sans aller jusqu’à financer les trois cloches, la souscription lancée par René Chambe produit assez d’argent pour faire fondre, par la société Causard à Colmar, la « grosse » cloche de 550 kg, note sol dièse (« Paroisse de Niedernai », « Don du Capitaine aviateur René Chambe de Lyon », et autres inscriptions), et une partie de la « moyenne », de 285 kg, note do (« Suzanne Odile Jacqueline Chambe »). Suzanne est l’épouse de René. Le nom est donc doublement inscrit sur les cloches de Niedernai. 

 

Le 2 décembre 1918 qui suit ces retrouvailles, on entre dans de l’officiel pur jus pur sucre : les premiers avions français atterrissent à Niedernai. Albert Brunissen, frère de l’évêque de Sainte-Odile, en quelques jours, a même appris à monter à cheval pour « accueillir dignement les libérateurs ». Le capitaine Chambe est en grand uniforme. 

 

Toute la société est sur son trente et un. Une photo rassemble tout ce beau monde : au premier rang au centre, le curé Joseph Zimmer, à sa gauche Xavier Muller, le maire (alors, est-ce le maire ou l’aubergiste ?). Tout à fait à droite, Michel Wintz, instituteur et secrétaire de mairie. Les deux filles (ou nièces ?) de celui-ci encadrent René Chambe, debout au deuxième rang. Beaucoup de costumes d’Alsaciennes, plusieurs uniformes, dont certains chargés de médailles, beaucoup d’hommes en manteau solennel et haut-de-forme. 

 

Le dernier épisode en date se produit en 2009. François Kieffer, présenté comme « historien local », correspondant des D. N. A. par ailleurs, reçoit un coup de fil. C’est un appel de Montpellier, où un collectionneur de « militaria » a acquis un drapeau (2,25 x 1,02 m.). 

 

Ce drapeau a quelque chose de spécial. Il porte une broderie, pas un travail professionnel, visiblement, mais très touchant, dont on ignore à ce jour le nom de celle qui tenait l’aiguille. En lettres capitales : Niedernai, embrassé par deux branches de laurier nouées d’un beau nœud d’or, le tout soutenu par la mention de la date en caractères cursifs très lisibles : 2 décembre 1918. L'ensemble est en excellent état. Deux décembre 1918 ! Quelle trouvaille !  

 

Patrick Douniau, maire du village, ne fait ni une ni deux pour se porter acquéreur du symbole, et le faire figurer en bonne place dans l’exposition organisée lors du 11 novembre 2009. « Ce drapeau retrouvé serait celui qui fut remis aux aviateurs en ce jour historique » (D. N. A., 30 juin 2009). Beau retour au bercail. Finalement, le monde est petit. Je me suis appuyé, pour résumer (à la serpe, il faut bien le dire) l’épisode, sur les documents qu’ont bien voulu me transmettre messieurs François Kieffer et Patrick Douniau, et madame Jacqueline Koch. Qu’ils soient ici remerciés.

 

Voilà ce que je dis, moi !

 

Il y aura sans doute encore à dire.

lundi, 26 décembre 2011

PARLONS DU GENERAL RENE CHAMBE

Le Général René Chambe n’a pas toujours été Général, mais il a toujours été Chambe. Pour tout dire, il est né avec Chambe noué autour du cou. Tare ou privilège, bavoir, plastron ou gilet pare-balles, le fait est là. Au fait, c’était peut-être tatoué sur la face intérieure de sa boîte crânienne.  C’était en 1889. A Lyon, la ville aux « trois fleuves » : le Rhône, la Saône, le Beaujolais. Enfin, il faudrait plutôt dire : un fleuve, une rivière et un robinet. L’important, c’est que ça reste quelque chose de triple. 

 

Car René Chambe eut du triple dans sa vocation : il a passé sa vie à voler, à chasser, à écrire. Ce pourrait être un condensé de son existence. Si l’on ajoute qu’il eut trois enfants, on aura presque tout dit. Presque, car ce furent trois filles. Il n’a jamais laissé paraître qu’il en fût déçu en quoi que ce soit. Au contraire. Mais il va de soi que le nom de la lignée s’interrompit de ce côté. Qu’on se rassure, son frère Joseph prit le relais pour assurer la tâche. 

 

Il est vrai que la règle de transmission du nom a été tant soit peu bousculée dans des temps pas très anciens, pour remédier, s’il n’est pas trop tard, à la disparition inquiétante de la foule des patronymes français  tombés  en déshérence par l’épuisement ou la paresse génésique de certaines familles et le malthusianisme induit par la filiation patrilinéaire (après une phrase comme ça, j’ai envie de dire : « Vous avez vu le travail ? »). Pour le dire simplement : de nombreux noms de famille ont fini en queue de poisson. Ce n’est pas comme en Chine, où 4 patronymes trustent 80 % des individus, au bas mot un milliard de gens. 

 

Pour ce qui est de la guerre, le Général René Chambe a fait plus que le nécessaire. Parti simple troufion dans la cavalerie, il a, comme on dit, « gravi les échelons » jusque tout en haut de l’échelle. Je dirai qu’à cet égard, il s’est comporté en véritable aristocrate républicain, si cette expression a un sens, et avec un panache personnel certain qui l’a conduit, dans la remontée de la botte italienne par les Alliés en 1944, à  enlever ses barrettes de colonel pour faire le coup de feu avec la troupe. 

 

René Michel Jules Joseph Chambe est « engagé volontaire » dans la « cavalerie légère » le 9 octobre  1908 avec le matricule 413. Il a alors dix-neuf ans. Son père est mort en 1902. Il avait alors treize ans. Il est incorporé au « 10ème Hussards » (Tarbes). Il est brigadier le 25 février 1909, sous-officier le 28 septembre 1910. Voici l’avis du commandant d’unité pour le 1er semestre 1911 : « Sous-officier intelligent, actif. A toujours montré dans son service le plus grand zèle et le meilleur esprit. D’une santé délicate au début, s’est maintenant beaucoup fortifié. Il a toujours fait preuve d’une grande énergie. S’est très bien comporté aux manœuvres de 1910 ». 

 

Sur quoi le chef de bataillon conclut : « Très bon sous-officier. Intelligent, très zélé. Monte vigoureusement (ou rig-). Très bonne tenue. Peut faire un très bon officier ».  Après l’école de Saumur, il est sous-lieutenant (= officier) et « dragon ». 

 

Pour ce qui est du « républicain », il fut loyal, mais je ne suis pas trop sûr qu’il ait eu la fibre. Sa belle-sœur se vantait d’avoir fait partie des « Croix-de-Feu » du Colonel de La Roque (6 février 1934). Lui-même assista dans les années 1970, m’avait-on dit, à un rassemblement d’un groupe dénommé « Charles Martel », qui n’est pas précisément une organisation de gauche. Mais enfin, il y a aussi des républicains authentiques à droite. 

 

Enfin, Altitudes (1935), un de ses romans, fut préfacé par Paul Chack,  dont le signe particulier est d'avoir été exécuté à la Libération comme « collaborateur ». De lui, j'avais adoré la lecture de Ceux du Blocus (la guerre sous-marine en Adriatique), et de quelques autres. Inutile de dire qu'Altitudes fut réédité en 1947 sans la préface.  René Chambe n’est donc pas de gauche, ce n’est rien de le dire. En revanche, comme patriote, il est rigoureusement irréprochable et absolument inattaquable.  Je ne juge pas : c’est comme ça. 

 

Chaque fois que sa patrie (on ne sait plus bien ce que c’est aujourd’hui) fut en guerre, il a bien payé de sa personne. A deux reprises. Et pas à l’arrière, mais « au front ». La « Grande Guerre », il la commence dans la cavalerie. Ou plutôt, il faudrait dire « cavalerie à pied », si j’en juge par quelques dessins (René Chambe dessinait fort bien) réalisés dans les tranchées. Ils sont datés, de sa propre main, de janvier 1915, « d’après nature », comme le mentionne l’artiste. 

 

L’un montre le genou d’un cadavre allemand qui émerge de plus en plus  d’un talus, à cause de la pluie, et que les hommes appellent Camembert. « Pourquoi Camembert, demande R. C. ? – Parce qu’il coule ! » Plaisanterie militaire typique. Au cours de mon service militaire, j’ai croisé un sergent Quin. Tous les appelés se sentaient obligés, en le nommant quand ils étaient entre eux, de dire : « Quin, dit Villebreu ». C’est ça, une plaisanterie militaire. Et je ne dirai pas un mot du « père cent », antique humour, si le militaire est capable d’humour.  

 

Les autres dessins sont tout aussi gais, mais les cadavres représentés sont tous allemands ! L’un montre un espace de champ labouré limité par deux lignes de barbelés, au premier et à l’arrière-plan. Entre les deux, des cadavres face contre terre. Le crayon est d’une précision extraordinaire. C’est intitulé : « Croquis d’après nature, pris à 40 mètres des tranchées allemandes occupées par un régiment saxon (Infanterie N° 56) ». 

 

Un troisième dessin laisse émerger, en haut de la paroi de la tranchée, une paire de solides brodequins militaires. On est toujours en janvier 1915. « Ces deux pieds vous frôlent le visageIls sont là depuis septembre. » Un homme répond à la question de R. C. (je reproduis scrupuleusement) : « C’est quand on a creusé les tranchées… Les Allemands tiraient... On avait pas le temps… Depuis … on a essayé de le sortir, mais il est vieux… "Ça tombait de partout". Alors on n’y touche pas. Et puis, "il ne sent pas" ». C’est du vécu. René Chambe a donc tâté des tranchées, c'est incontestable. 

 

Dès que l’aviation de chasse se constitue, il se débrouille pour y être rattaché. C’est fait en 1915, à la M. S. (pour Morane-Saulnier, le fabricant des appareils) 12, au Commandant De Rose. Pour l’instant, seuls deux avions allemands ont été abattus, la « guerre aérienne » est très loin d’être d’actualité. Il y a sur la base de jeunes officiers et sous-officiers. L’avion comporte une place pour le pilote et une pour l’ « observateur », toujours armé d’une carabine. On ne sait jamais. 

 

Les lecteurs de ce blog savent que je suis un amateur des « plus belles histoires de l’oncle Paul », qui paraissaient dans Spirou. Or voilà-t-il pas que dans le n° 1410, du 22 avril 1965, pour le cinquantième anniversaire de l’événement, l’ « oncle Paul » braque son lorgnon sur la M. S. 12 en général, et sur quelques membres de l’escadrille en particulier. Ils ont nom Navarre  et Pelletier-Doisy, dit « Pivolo », pilotes, Chambe et ROBERT, observateurs armés. 

 

Le 1er avril, René Chambe et Pelletier-Doisy décollent, mais rentrent bredouilles, tandis que le tandem Navarre-Robert a abattu un « Aviatik ». Ils ne se tiennent pas pour battus et décollent aux aurores le lendemain. René Chambe, à coups de carabine (chargeur de 4), va percer le réservoir de l’ « Albatros » qu’ils ont rencontré, couper un câble de commande, casser le tableau de bord. L'autre est obligé d'atterrir, et dans les lignes françaises ! 

 

Bref, c’est une victoire aérienne, la quatrième de cette guerre, qui lui vaut un peu plus tard la Légion d’Honneur (« a donné la mesure de son sang-froid et de son audace, etc … »). Une goutte d’eau dans cet océan du désastre européen et humain que fut la première guerre mondiale (voir quelques notes précédentes et mon blog « kontrepwazon », catégorie « monuments aux morts »). 

 

L’écrivain René Chambe racontera cette époque dans quelques livres, dont l’intéressant Au temps des carabines. Il a aussi consacré un ouvrage à Guynemer, marqué par le ton épique et volontiers lyrique qu’il affectionne quand la bravoure et le panache du soldat français sont de la partie. Sous sa plume, les termes d’ « honneur », de « chevaleresque » tombent tout naturellement sur le papier. Un ton que certains trouveront aujourd’hui suranné, voire obsolète. On peut aussi lire avec intérêt Dans l’Enfer du ciel ou L’Escadron de Gironde. René Chambe sait raconter, je vous le garantis. 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Il y aura une suite.