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lundi, 12 novembre 2018

7/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

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QUELQUES HOMMES 3

DES HOMMES QUI TOMBENT

Dans le désordre : Barbâtre (Vendée), Belmont-de-la-Loire (Loire), Céaux (Manche), Craon (Mayenne), Dombasle en Argonne (Meuse), Le Temple sur Lot (Lot-et-Garonne), Marcillac Lanville (Charente), Maynal (Jura), Tréguennec (Finistère), Vis-en-Artois (Pas-de-Calais), Sainte-Tulle (Basses-Alpes, dites "de Haute Provence"), Labastide-du-Temple (Tarn-et-Garonne). Quelques-uns parmi les soixante-cinq monuments aux morts que j'ai collectés sur ce thème.

Note : je constate, en furetant de nouveau sur l'internet depuis quelques semaines (en prévision), qu'on trouve à peu près tous les monuments que l'on cherche, et même qu'on ne cherchait pas ou auxquels on ne pensait pas. Quand j'ai commencé ce qu'il faut bien appeler une quête, pendant l'été 1976, il n'y avait rien, ou presque. Aujourd'hui, on a tout ou presque à sa disposition. J'imagine que, en dehors des apports de l'informatique et du numérique, l'approche du centenaire n'est pas pour rien dans cette espèce de prolifération. Je note aussi que, depuis mes premières photos dans les années 1970 et 1980, des monuments aux morts, qui semblaient abandonnés tant leur aspect laissait à désirer, ont pris un sacré coup de jeune. J'imagine là aussi que ces soins nouveaux ont quelque chose à voir avec le centième anniversaire. Et j'espère que tout le monde a ressenti, hier à 11 heures, la même chose que moi en entendant les cloches sonner à toute volée.

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labastide-du-temple_278647.jpg1SAINTE TULLE 04.JPG1VIS EN ARTOIS 62.JPG


1TREGUENNEC 29.jpg1POUZAUGES 85.jpg1MAYNAL 39.jpg1MARCILLAC LANVILLE 16.jpg1LE TEMPLE SUR LOT 47.jpg1DOMBASLE EN ARGONNE 55.jpg1CRAON 53.jpg1CEAUX 50.jpg1BELMONT DE LA LOIRE 42.JPG

1BARBÂTRE 85.jpg

 

 

 

dimanche, 11 novembre 2018

6/8 MES 11 NOVEMBRE

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MON MONUMENT AUX MORTS

DE 1914-1918

POUR UN CENTENAIRE DIGNE

Dans un assez grand désordre :

Aast 64, Abainville 55, Abancourt 59, Abancourt 60, Abaucourt sur Seille 54, Abbaretz 44, Abbecourt 60, Abbenans 25, Abbeville 80, Abbeville Saint Lucien 60, Abelcourt 70, Abère 64, Abidos 64, Abilly 37, Abitain 64, Abjat 24, Ablain Saint Nazaire 62, Ablainzevelle 62, Ablancourt 51, Ableiges 95, Ablis 78, Ablon 14, Ablon sur Seine 94, Aboncourt 57, Abondance 74, Abondant 28, Abos 64, Abreschviller 57, Abrest 03, Abriès 05, Abscon 59, Abzac 33, Accolans 25, Accolay 89, Accous 64, Achenheim 67, Achères 78, Achères la Forêt 77, Acheville 62, Achicourt 62, Achiet le Grand 62, Achiet le Petit 62, Achy 60, Acigné 35, Aclou 27, Acq 62, Acqueville 50, Acquin 62, Acy en Multien 60, Adainville 78, Adast 65, Adelans 70, Adervielle Pouchergues 65, Adinfer 62, Adon 45, Adriers 86, Affoux 69, Affringues 62, Agassac 31, Agde 34, Agen 47, Ageville 52, Agnetz 60, Agnez les Duisans 62, Agnicourt et Séchelles 02, Agnières 62, Agnières en Dévoluy 05, Agnin 38, Agnos 64, Agny 62, Agon Coutainville 50, ..............................................................................

Le long paysage de monuments aux morts, ce long cortège funèbre, que je présente ici résulte d'un choix. J'aurais bien voulu pouvoir faire figurer ici l'intégralité des photos que j'ai amassées sur le disque dur de mon ordinateur, mais la démesure de l'ambition n'a pas tardé à me sauter à la figure. Rendez-vous compte : seize mille cent quarante-huit photos !!! Et pourtant, 16.148, c'est tout de même très peu : ce n'est pas la moitié des 36.000 monuments qui ont été édifiés sur le territoire français entre 1920 et le début des années 1930 (si l'on excepte de rarissimes localités dépourvues en 1914 d'hommes en âge de combattre ou qui ne déplorèrent aucun tué). Alors, vous pensez bien, le presque-rien qui figure ici n'a rien d'un inventaire.

On l'aura compris en lisant la liste ci-dessus : je suis parti du village qui l'inaugure (la liste) dans l'ordre alphabétique, et à partir de là j'ai égrené ceux qui venaient à la suite. Et je me suis arrêté à Agon Coutainville (Manche). Une bonne soixantaine (65, si j'ai bien compté), c'est-à-dire si peu que rien : une goutte de sang dans un océan rouge en furie. Derrière chacun de ces monuments, la béance à jamais incolmatable des absents. Des absents sans nombre, qui se retrouvent là, dont il faudrait prononcer le nom, lui aussi sans nombre (entre 1.400.000 et 1.700.000 Français, selon les dénombrements).

DOUAUMONT 3.jpg

Nécropole de Douaumont (Meuse).

Derrière chaque croix bien blanche, il faut voir un corps bien ancré dans le sol, deux bras à l'horizontale et une tête bien droite. Imaginez à quoi ressemblerait ce champ si chaque croix s'animait soudain (un faible écho au « Debout les morts ! » lancé par l'adjudant Jacques Péricard à ses hommes le 8 avril 1915). Combien, ici, si quelqu'un sait (mais attention, en comptant l'ossuaire) ? Et qu'est-ce qu'ils diraient, si toutes les croix s'animaient ?

Sachant que dans beaucoup de localités, à lire la liste des morts, on voit que des familles ont été décimées, et parfois rayées de la carte, on aura peut-être une idée du massacre avec la reproduction ci-dessous de la première page d'un vieux Code Postal (1995) : les 65 villages énumérés plus haut sont loin d'occuper la totalité de cette page, qui ne compte pas moins de 158 noms de communes. Il en reste 93.

Et il reste encore 246 pages et 732,5 colonnes comportant chacune entre 50 et 60 noms de localités. Il faut une imagination dévorante pour se faire une minuscule idée de l'énormité innommable de la chose.

001.jpg

Oui, la Première Guerre Mondiale a bien été la première Shoah de l'histoire du monde (je fais exprès d'utiliser le mot hors du contexte habituel).

guerre 14-18J'ai aussi un classement des photos par département, et ce n'est pas inintéressant. Par exemple, parmi les 890 photos collectées dans le Pas-de-Calais (62), on trouve de tout, du plus humble obélisque presque nu, simplement revêtu des noms des morts (Bajus, à gauche) à la mise en scène grandiose et spectaculaire de l'héroïsme, du sacrifice et du deuil par de vrais spécialistes (Auchel, à droite, sculpture de Félix Alexandre Desruelles, photo Michel Beirnaert). Je ne porte pas de jugement : c'est juste une question de moyens et de volonté (et de disponibilité : y a-t-il un artiste dans le coin ?).

guerre 14-18

 

Le désordre alphabétique du champ de bataille (je n'ai pas dit "le champ d'honneur") ci-dessous, qu'observeront les connaisseurs à la lecture de ce billet, n'est imputable qu'à ma totale incompétence en informatique : je ne comprends pas la logique du système que j'utilise, alors je me suis débrouillé comme j'ai pu : au début, on peut commencer par la fin de la liste, mais après, c'est beaucoup plus flou. Un indice : la photo en bleu-blanc-rouge a été prise à Abscon (59). La toute première à Agon Coutainville (50). Et la toute dernière, en bas à droite, à Ablancourt (51).

guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18Adriers S 86.JPGAdon 45.JPGAdinfer 62.JPGAdervielle Pouchergues 65.JPGAdelans 70.jpgAdast 65.JPGAdainville 78.JPGAcy en Multien 60.JPGAcquin 62.JPGAcqueville 50.JPGAcq  62.jpgAclou 27.JPGAcigné 35.JPGAchy 60.JPGAchiet le Petit 62.JPGAchiet le Grand 62.JPGAchicourt 62.JPGAcheville 62.JPGAchères-la-Forêt 77.jpgAchères 78.JPGAchenheim 67.JPGAccous 64.JPGAccolay 89.JPGAccolans 25.JPGAbzac 33.JPGAbscon 59.JPGAbriès 05.JPGAbrest 03.JPGAbreschvillers 57.JPG
Ablis 78.JPGAboncourt 57.JPGAbondance 2 74.JPGAbondant 28.JPGAblon 14.JPG

Ablon sur Seine 94.JPG

En fait, j'ai une très longue histoire avec les monuments aux morts. Plus exactement depuis le jour d'été où, en 1976, quelque part autour du plateau du Larzac, j'ai, pour la première fois de ma vie, lu tous les noms gravés dans la pierre. Plusieurs familles étaient frappées plusieurs fois : jusqu'à cinq fois le même nom de famille. Je n'avais jamais eu l'idée de lire les noms des morts. La lecture m'a réveillé en sursaut. C'est peu de dire que ce fut un choc. Derrière chaque nom, de la chair humaine ravagée. Il faut dire que j'avais fait mon service militaire (en fait de "militaires", les bidasses étaient surtout les bonniches de l'institution, puisque affectés aux basses besognes : je n'ai jamais été exercé au "combat", à part juste deux ou trois séances de tir en douze mois), et que je venais de participer à la "Marche pour la démilitarisation", partie de Metz et arrivée à Douaumont (voir ici aux 7 et 8 novembre). Et Douaumont, c'est déjà un choc.

Laurent Gauthier, le frère de ma grand-mère paternelle, était mort dans les premières batailles de la guerre. Et le beau-frère de celle-ci – René Chambe, alors sous-lieutenant – avait cherché à tout prix à la consoler en lui faisant espérer que Laurent était prisonnier (« Pour Laurent, j'ai écrit dix fois qu'il ne faut pas s'inquiéter outre-mesure. C'est même très bon signe ce silence (souligné dans le texte de la lettre de René Chambe à sa belle-soeur). Il est sûrement prisonnier. Combien de prisonniers ne peuvent écrire !! »), avait nourri mon imagination des épopées que ses livres exaltaient (René Chambe : Au Temps des carabines, Guynemer, ....). J'étais donc sensibilisé. Réceptif. Motivé. Né presque trente ans après l'Armistice, je n'ai toujours pas digéré le fleuve de sang depuis ce jour d'été de 1976.

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Carte postale envoyée le 29 novembre 1918 [mais où est mentionné au recto "22 novembre, 10 H du matin", jour de l'entrée des troupes françaises dans Strasbourg] par René Chambe à sa mère : « Strasbourg !!!

Notre corps d'armée y est entré le premier ! Vous devinez, ma chère Maman, notre joie. Si vous aviez vu le délire de la population !!! Mais je ne peux entreprendre de vous le décrire ici. Dans 2 ou 3 jours, j'enverrai un long récit à Suz. [Suzanne] de ce moment splendide. Elle vous le transmettra aussitôt.

Voici en attendant une vue de la sombre et légendaire cathédrale. Je suis venu ici aujourd'hui pour quelques instants et repars pour l'endroit où nous habitons ... tout près des Oberlé !

Ma chère Maman, un grand baiser bien affectueux. A bientôt une lettre.

René Chambe ».

J'ai commencé par me lancer dans une course photographique tant soit peu obsessionnelle et dispendieuse, et j'arrêtais la voiture dans chaque village jamais traversé pour immortaliser le monument du lieu. Une quête désespérée, quand j'ai pris conscience de l'immensité démesurée de la tâche : 36.000 communes, j'ai compris que je n'étais pas de taille. Avec mon maigre butin de 450 clichés (il faut faire les kilomètres, je n'ai pas compté), j'ai enfin admis l'évidence : il était illusoire de croire que je pouvais épuiser la question en parcourant les routes de France. Diverses hypothèses m'ont traversé l'esprit. Et puis l'internet est arrivé.

Alors je me suis mis à collecter comme un fou les images, principalement sur le site "MemorialGenWeb", réserve alors qui me semblait inépuisable, malgré la qualité aléatoire et, disons-le, souvent médiocre des clichés des militants : il n'est pas évident de se présenter dans une commune à la meilleure heure avec la meilleure lumière (et puis le format). Les photos trouvées chez Alain Choubard ou Queutchny sont en général beaucoup plus parlantes, car plus soignées et plus "généreuses". C'est vrai, j'y ai passé des heures, et des heures, et des heures.

Aujourd'hui, mon vivier (si l'on peut dire !) de monuments aux morts comporte exactement 16.148 références. Aujourd'hui, ça a beaucoup changé, car chaque mairie ou presque a un site internet, et a à cœur de présenter, au nombre de ses édifices remarquables, LE monument aux morts. Je ne sais pas si c'est un "progrès" : la documentation est devenue simplement très accessible. Oui, 16.148 : une masse tellement énorme que, pour espérer en donner une idée infinitésimale, j'en suis réduit à proposer 65 pauvres représentations presque désincarnées : des pierres sculptées et gravées portant chacune une part infinitésimale de l'infinité des noms des morts. Les 65 premières références de ma réserve. Ce serait dérisoire si ... 

Oui : une goutte de sang dans un océan rouge en furie.

« Oui mais jamais au grand jamais

Leur trou dans l'eau n'se refermait.

Cent ans après, coquin de sort,

Ils manquaient encore. »

Tonton Georges (ou presque).

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Ableiges 95.JPGAast 64.JPGABAINVILLE 55.jpgABANCOURT 59.jpgAbaucourt sur Seille 54610.jpgABBARETZ 44 2.jpg

Abbecourt 60.JPGAbbenans 25.JPGAbbeville 80.jpgAbbeville Saint Lucien 60.JPGAbelcourt 70.JPG

Abère 64.JPGAbidos 64.JPGAbilly 37.JPG

Abitain 64.JPG

Abjat 24300.jpg

Ablain Saint Nazaire 62.JPGAblainzevelle 62.JPGAblancourt  51.JPG

samedi, 10 novembre 2018

5/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

5

QUELQUES HOMMES 2

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DES VEILLEURS

C Arry  80 LOUIS LE CLABART.JPG

ARRY (Somme). Sculpture de Louis Le Clabart.

C Canchy 80 ANDRE JOSEPH ABBAL.JPG

CANCHY (Somme). Sculpture de André Joseph Géraud ABBAL.

C Mirebeau sur Bèze 21.JPG 

MIREBEAU-SUR-BEZE (Côte-d'Or). Sculpture de Paul Auban.

C Saint-Domineuc 35.GIF

SAINT-DOMINEUC (Ille-et-Vilaine). Sculpture d'Albert Bourget.

COTIGNAC 83.JPG

COTIGNAC (Var).

Le monument de Cotignac est assez particulier : le sculpteur (Jean-Louis Lhomme, le bien nommé) semble proposer, vu de face, un simple obélisque bien lisse, alors qu'en réalité, l'essentiel (le bonhomme entier) se trouve au verso (je préfère ne pas mettre la photo que j'ai prise : elle date de bien avant le décapage, sans doute opéré dans la perspective du centenaire : c'est plus présentable).

COTIGNAC 5.jpg

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vendredi, 09 novembre 2018

4/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

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QUELQUES HOMMES 1

***

DES COMBATTANTS

C LA CAVALERIE 12.jpg

LA CAVALERIE (Aveyron). Il y avait là un célèbre camp militaire qui a diablement fait parler de lui il y a quarante et quelques années. Le plateau où est située la localité s'appelle le Larzac.

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SAINT-JEURES (Haute-Loire) : « On ne passe pas ! ».

C MEXIMIEUX 01.jpg

MEXIMIEUX (Ain). Les couleurs de certains clichés ont très mal vieilli.

C BRIOUDE 43.jpg

BRIOUDE 43.

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HERM (Landes). Le grenadier d'Ernest Gabard. Ce n'est pas moi qui ai pris cette photo.

ORIGINE FRANCE CERTIFIEE.JPG

jeudi, 08 novembre 2018

3/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

3

J'ai gardé de l'amitié pour une autre photo prise pendant la même marche Metz-Verdun de 1976. Une photo moins "signifiante" d'un certain côté, bien que ce ne soit pas sûr, mais qui fait revivre un personnage que j'ai beaucoup aimé, moi qui n'ai jamais vraiment habité Paris. Un personnage qui fut une personnalité, clochard magnifique, candidat cycliste à la mairie de Paris, harangueur de foule. Je veux parler d'Aguigui Mouna. Je ne dirai rien de la carriole poussée par le camarade Dupont (son vrai nom, et André, son vrai prénom), ni de ce qui était inscrit sur ses flancs, ni des gamins véhiculés, ni ...

MARCHE AGUIGUI MOUNA.jpg

Je l'avais retrouvé le même été, toujours sémillant, autour de la centrale de Creys-Malville (un surgénérateur en construction, contesté, puis abandonné), tenant compagnie, face aux gendarmes mobiles, à Lanza del Vasto. Mouna était un indécrottable idéaliste, pacifiste, antinucléaire, anarchiste, etc., capable d'entonner ex abrupto le célèbre refrain du trio Leclerc-Vigneault-Charlebois : « Quand les hommes vivront d'amour, Il n'y aura plus de misère, Les soldats seront troubadours, Mais nous, nous serons morts, mon frère » (2'27" ci-dessous), et dans la foulée de faire scander par les gens attroupés : "Les-soldats-troubadours-Les-soldats-troubadours !".


Aujourd'hui, on peut penser ce qu'on veut de ce qui, rétrospectivement, peut apparaître comme un entêtement dans la rêverie éveillée et le monde enfantin de la paix universelle réalisée. Je ne me prive pas d'en penser ce que je veux. Je suis devenu un peu réaliste. Et j'ai cessé de rêver d'un paradis.

ORIGINE FRANCE CERTIFIEE.JPG

mercredi, 07 novembre 2018

2/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

EN MONTANT A DOUAUMONT

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Il m'est arrivé de regretter d'avoir été antimilitariste. C'était à l'époque où il y avait encore un service militaire. De militaire, d'ailleurs, il ne restait que le nom, puisque les exercices proprement militaires (à part les exercices de tir deux fois dans l'année et monter la garde devant le portail endommagé du hangar où dormaient les "Alouettes III", à Corbas) s'étaient faits rares à l'époque, sans doute faute de budget suffisant, et que la hiérarchie se creusait la tête pour trouver un peu d'occupation à "la troupe". Il y a cependant quelque chose que je ne regrette nullement, c'est d'avoir participé un jour à une grande marche européenne non violente pour la démilitarisation (c'était à peu près comme ça que ça s'appelait).

J'étais sorti de mes douze mois moralement amoindri, mais j'étais enfin dans la "vie active". Le rendez-vous de départ était donné dans un parc de Metz, un jour de juillet ou d'août 1976, l'arrivée étant fixée environ une semaine après, quelque part autour de Verdun. Je me souviens d'avoir croisé ou rencontré bien des gens étonnants, parmi lesquels un flamboyant Italien du nom de Marco Panella, leader à l'époque du Partito Radicale ; un homme à la mine humble et grave qui s'appelait Théodore Monod, qui n'arrêtait pas, m'avait-il semblé, de torturer son couvre-chef, un genre de chapeau de marche assez mou ; un Cabu attentif qui ne cessait de griffonner ce qu'il voyait ; bref : du beau monde.

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Théodore Monod et son chapeau.

Il est vrai que s'agissant d'antimilitarisme, on peut dire que Cabu représente à jamais la quintessence de la chose. Il n'aurait pas pu imaginer ne pas être présent sur les lieux mêmes de cette "manif" unique en son genre (celle de l'année suivante, "Haguenau-Landau", fut un innommable n'importe quoi). Monod était plus pacifiste qu'antimilitariste, si cette distinction dit quelque chose à quelqu'un.

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J'ai à peu près tout oublié, en ce qui concerne les détails. Il me reste cependant de cet événement si éphémère, et après tout dérisoire, un souvenir qui a gardé la compacité du granit. Je veux parler de la lente montée par une route forestière vers la nécropole de Douaumont. Verdun, la grande bataille de 1916 (février à octobre), où l'Allemand Falkenhayn avait l'intention de "saigner l'armée française". A l'arrivée, selon les décomptes, 20.000 morts en moins pour l'Allemand, auquel Pétain a cependant dit fermement : « On ne passe pas !». Et qui a fait exactement ce qu'il fallait faire pour cela ("Voie sacrée" et toute l'action concrète de masse que ça impliquait). Mais à quel prix ?

Tant de gens marchant gravement, dans un silence absolu (on n'entendait que le bruit des chaussures sur le bitume, c'était une intense et unanime communion), en direction du symbole absolu de l'absurde don de soi exigé de tous ces hommes de France envoyés là, autrefois. C'était très beau. La chose avait un aspect grandiose : pas un mot, pas un slogan, pas un "message". Seulement la manifestation d'un chagrin définitif, d'un deuil irréparable, d'un respect total devant le "sacrifice". J'ai oublié la déception à l'arrivée, l'accès interdit à la nécropole, les gendarmes en rang et les "beaufs" coiffés de bérets rouges qui nous attendaient à l'entrée, rigolards et avinés. Oui, sincèrement, seuls me restent cette marche sereine, ce silence accompli, cette gravité résolue. 

J'avais juste, en levant bien haut mon appareil, pris cette photo.

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J'ai repensé à cette marche silencieuse un certain dimanche 11 janvier 2015. C'était pour Charlie Hebdo.

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mardi, 06 novembre 2018

1/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

1

On s'est acheminé tout doucement vers un drôle de centenaire, et puis voilà que, tout par un coup, nous y voilà. Il va de soi que j'honorerai le 11 novembre dignement, mais à ma manière. Je n'ai pas fait que collecter, sur internet et en grand nombre les photos de monuments aux morts. J'avais commencé bien avant, en allant de village en village, au hasard de pérégrinations solitaires ou familiales, m'arrêtant à chaque fois à proximité de l'édifice, qu'il fût le plus humble ou le plus grandiloquent. Il me semble que la photo inaugurale de ce très long compagnonnage fut prise à Creissels (Aveyron) en 1976, à moins que ce ne soit à Rivière-sur-Tarn (idem). Tout ça pour vous dire la permanence de la préoccupation.

En attendant le jour fatidique, anniversaire si l'on veut, où les officielles sonneries "Aux morts" retentiront partout en France et où toutes les cloches de toutes les églises de France sonneront à toute volée comme le 11 novembre 1918 à 11 heures, je voudrais dresser ici ma modeste haie d'honneur au plus gigantesque cortège funèbre auquel la France a jamais assisté dans toute son histoire, qui fut en même temps le premier suicide historique de l'Europe et la première extermination industrielle de masse de sa jeunesse masculine.

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Voici donc quelques trop rares clichés cueillis année après année, auxquels j'ai mêlé deux réalisations remarquables. J'ai choisi, pour l'occasion, de montrer, non pas l'exaltation de l'héroïsme patriotique, mais des images du deuil et de la douleur. Un reflet infinitésimal d'un malheur qui reste définitivement unique en son genre.

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 PLEHEDEL (Côtes-du-Nord, entre Paimpol et Saint-Brieuc). On ignore, apparemment, le nom du sculpteur.

 

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LODEVE (Hérault). Sculpture de Paul Dardé.

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MONTFAUCON (Haute-Loire). Sculpture de Gaston Dintrat.

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PLOUHINEC (Finistère). Sculpture de René Quillivic (voir Plozévet plus bas).

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PONT-CROIX (Finistère). Sculpture de René Quillivic (idem).

 

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TENCE (Haute-Loire). Sculpture de Chastenet de la Ferrière. Le monument n'est plus, comme ici, devant la mairie et en plein centre, mais relégué au fin fond du Chatiague (où avait lieu, dans les autres fois, le marché aux veaux, tous les mardis, avec le père Digonnet à la pesée).

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PLOZEVET (Finistère). Sculpture de René Quillivic, habitant de la localité, qui avait pris un de ses voisins (Sébastien Le Gouil qui a perdu ses trois fils) pour modèle (confidence de l'homme faisant le bedeau ce jour-là). La pierre de 9 mètres de haut dressée à son côté, a été extraite du sol de la commune, qui a perdu 200 jeunes hommes dans la guerre (sur une population de 4699 hbts. en 1911). 

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CAMPAN (Hautes-Pyrénées). Sculpture d'Edmond Chrétien.

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mercredi, 11 novembre 2015

GASTON DINTRAT, SCULPTEUR

Le 11 novembre (et souvent, le reste de l'année), je pense à eux.

Ici, quelques monuments dont la sculpture est due au ciseau sensible et subtil de Gaston Dintrat.

Tombeaux empreints de la gravité, de la dignité qui conviennent.

Ici, pas de "Glorieux Héros". Pas de "Morts pour la France".

 

MONTFAUCON 43 GASTON DINTRAT.jpg

Montfaucon, 43.

C'est l'un des plus forts que je connaisse.

L'enfant mort, la transmission impossible : les vieux de l'ancienne France mourront sans descendance. Reste le chagrin.

JOYEUSE 2.jpg

Joyeuse, 07.

L'enfant disparu, reste le symbole.

BRIOUDE 43 DINTRAT.jpg

Brioude, 43.

La "défense du foyer".

Pour se rassurer. Pour se dire qu'on ne s'est peut-être pas battu pour rien.

vendredi, 21 novembre 2014

NOTRE MERE LA GUERRE

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MAËL 5 COMPLET.jpgNotre Mère la guerre est donc un vrai roman sur la première guerre mondiale vue du côté français, avec une vraie intrigue, de vrais personnages, de vraies situations, de vraies péripéties. Ce qui est admirable dans ce livre, c’est la magie de l’équilibre que scénariste et dessinateur sont arrivés à établir entre le fil de la narration et le cadre historique dans lequel se situe l’action.

 

Ils ont aussi trouvé, pour le récit, le ton et la distance focale qu'il fallait, s'agissant de ce fleuve des enfers où s'est engloutie la vieille civilisation européenne, pour évoquer une guerre qui a rendu caduque et absurde toute notion de chevalerie ou d'héroïsme : il n'y a plus de héros face à l'obusier de 120, au canon de 155 ou au mortier de 340. Il n'y a plus de chevaliers face au barrage d'artillerie. Que peut la pétoire du poilu comparée à la mitrailleuse Maxim qui l'attend dans la tranchée d'en face ? Autant imaginer un cycliste en train d'attaquer de front un trente-huit tonnes. Et en 1939, il n'est pas vrai, paraît-il, que les Polonais aient envoyé leur cavalerie contre les chars allemands. Il n'y a pas non plus de héros, dans Notre Mère la guerre

 

Ce n’est pas un hasard si les trois premiers albums de la série se présentent comme des « complaintes » (le dernier étant un « requiem »). Ce qui me vient à l’esprit, à la lecture ? J'entends par exemple la lamentation des violes du Lachrymae or seven tears, de John Dowland. J'entends aussi l’extraordinaire et terrible musique du War requiem de Benjamin Britten. « Pauvre humanité ! », semblent avoir voulu dire les auteurs, Maël et Kris. C’est sûr, on n’est pas dans l’exaltation de l’héroïsme.

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La force de l’histoire, c’est que le motif de l’intrigue est lié de façon indissoluble avec les événements qui se passent sur le front. Le hasard fait que Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie de son état, et Gaston Peyrac, forgeron, vivaient dans le civil, avant la guerre, dans le même village du grand sud-ouest (il y a vraiment un Soulac en Gironde). Le premier a été amené à enquêter sur quelques meurtres. Le second, c’est le moins qu’on puisse dire, ne porte pas dans son cœur les poulets, perdreaux et autres volailles représentantes de l’ordre. D’autant que le gendarme-flic a œuvré avec succès, semble-t-il, puisqu’on l’appelle sur le front pour résoudre une sale affaire.

 

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Et sur le front, le lieutenant Vialatte tombe forcément sur le caporal Peyrac, qui commande une bande de jeunes voyous qu’on a tirés de prison pour les envoyer au casse-pipe, à condition qu’ils se portent volontaires. Le directeur de la prison sera même ému en entendant ces "volontaires" se mettre à chanter La Marseillaise. Pas des enfants de chœurs, donc. La sale affaire consiste en une succession de meurtres de femmes qui se produisent en première ligne. Elles ont été égorgées. Pas toutes en même temps.

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Dessin du sous-lieutenant René Chambe, depuis sa tranchée, janvier 1915.

(à croire que Maël a dépeint la réalité comme s'il l'avait vue)

Bon, je ne vais pas me mettre à résumer l’intrigue. Disons seulement que c’est un tissu de circonstances et d’états successifs qui se trouvent être la cause de ces meurtres, et quand on a compris, le reste découle, comme souvent. Je précise juste qu'ils sont liés au malencontreux hasard d'un soir de mauvais temps, et surtout que les fils sont assez embrouillés pour produire une situation complexe, qui permet aux narrateurs d’élaborer un bel écheveau pour nous promener des avant-postes de première ligne à la vie des civils de Paris et de province, dont le quotidien est lui-même malmené. Et qui nous reporte au temps d'avant la guerre, où ces déguisés en militaires étaient encore des paysans, artisans, bourgeois, aux prises avec les passions, habituelles et petites, de l'humanité concrète.

 

La force de la chose est que, à aucun moment dans le livre, l’enquête de Roland Vialatte (aidé ensuite du capitaine Janvier) ne fait perdre de vue aux auteurs, Maël et Kris, le théâtre de la guerre, qui demeure envers et contre tout, à chaque page, l’âme vibrante, tonnante et martyrisée du récit.

 

Je ne dirai rien d'un des nœuds de l'intrigue, lié à la vie privée d'un des poilus, qui me semble franchir la limite du vraisemblable, juste que ça n'enlève rien à la puissance d'évocation dégagée par l'ouvrage dans son ensemble. On a vu pire en matière d'improbable mis au service des fausses pistes dans un roman policier. Je ne dirai rien non plus de la fin, parce qu'il faudrait, pour qu'on comprenne, que je raconte tout. Et dans ce cas, on n'est pas encore au bout.

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Je n'ai pas parlé des dessins aquarellés de Maël. C'est un virtuose de l'expressivité. Il y a de la ligne claire, à la base, c'est certain, mais chaque vignette de chaque planche est comme lavée d'une encre qui parcourt toute l'échelle des bistres, du clair au presque noir. Cela donne une image tout à fait curieuse de la guerre : les personnages, le décor, la nature, le ciel même, tout est baigné dans une atmosphère terreuse, crépusculaire et sale du plus grand effet. Le monde que dépeint Maël semble avoir perdu jusqu’à l’idée de la lumière.

 

Franchement, c’est une prouesse.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mardi, 11 novembre 2014

QUE RESTE-T-IL DE 14-18 ?

Oui, que reste-t-il de la guerre de 14-18, aujourd'hui ? Eh bien c'est très simple :

Des nécropoles.

Des cimetières.

Des ossuaires.

Des plaques.

Des croix. Tant de croix. 

Des noms. Tant de noms sur tant de croix alignées, rectilignes.

Tant de noms gravés dans la pierre des monuments aux morts.

C'est cette guerre-là que l'historienne Annette Becker appelle la

« MATRICE DU SIÈCLE ».

C'est cette guerre-là que l'écrivain Ernst Jünger appelle le

« BERCEAU DU VINGTIÈME SIÈCLE ».

Je suis d'accord.

 

Après le champ de bataille, le champ des morts. Voilà ce dont a accouché la première guerre mondiale.

Nous sommes nés de cette mort-là.

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 Nécropole Nationale de Notre-Dame-De-Lorette.

ABLAIN-SAINT-NAZAIRE

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ALTKIRCH

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AVAUCOURT

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BADONVILLER

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CHAMPENOUX

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CHOLOY-MENILLOT

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COURBESSEAUX

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CRÊTE DE VIMY, HAUT LIEU POUR LES CANADIENS, A QUI CE LIEU APPARTIENT A BON DROIT DEPUIS 1922

(3598 morts dans la bataille d'avril 1917, 7000 blessés)

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LA TARGETTE

 

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HARTMANNSWILLERKOPF

 

lundi, 13 octobre 2014

RENÉ CHAMBE AVANT 1914 (1)

Nous sommes entrés, le 3 août dernier, dans la cent unième année après le début du premier suicide de l'Europe. Ce n'était pas une « tentative » ou je ne sais quel appel à l'aide lancé par un être humain en détresse de solitude, mais un suicide volontaire et pensé, mûrement réfléchi, préparé, organisé, puisqu'il a duré quatre ans (et le pouce : août 14-novembre 18). Un suicide dont la réussite a dépassé toutes les espérances des autres nations du monde, Etats-Unis en tête, qui n'attendaient que ça pour monter à l'assaut de la – paraît-il – forteresse.

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Le centenaire de cette première Shoah (c'en est une, mais "premier génocide" si le mot vous défrise) fabriquée par le continent européen soi-même, extermination du vivier mâle de ses plus grands pays, est célébré à grands renforts de trompes par toutes sortes de gnomes, nabots, moucherons et autres freluquets politiques intéressés de près ou de loin à l'instrumentalisation dans le présent de cette tragédie du passé. Je ne mange pas de ce pain-là.

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Pendant les quelques jours qui viennent, je me propose de célébrer ce centenaire de l'humain inhumain. Pas n'importe comment. Le visiteur régulier de ce blog sait combien me touche cette sinistre période. Je ne suis pas le seul : l'œuvre du grand Jacques Tardi (ci-dessus les deux véridiques et terribles premières images de Varlot soldat, avec Didier Daeninckx), pourtant né en 1946, montre quel impact peut encore avoir la "Grande Guerre" sur certains esprits. 

 

J'avais, dans un précédent blog maintenant fermé, très longuement (82 articles abondamment illustrés) rendu hommage aux morts de cette guerre, à travers quelques-uns des 36.000 monuments qu'elle a laissés derrière elle sur tout le territoire de la nation (qui prononce encore ce mot ?) française, avec, gravé dans la pierre, le nom de chaque tué, que celui-ci demeure dans le souvenir de la commune comme un « Enfant de ... », comme une « victime » ou, plus bizarrement, comme un « héros », ou qu'il fasse partie, perdu dans la masse, de l'humble « A nos morts », si répandu.

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René Chambe autour de 1910.

J'aurais pu ouvrir une fois de plus la galerie de mes « monumorts », dans un profond salut photographique à un nouveau contingent de monuments, du plus dépouillé au plus architecturé, puisés dans l'imposante réserve que j'ai constituée au fil du temps (plus de 15.000 photos, voir les albums échantillons dans la colonne ci-contre). J'ai préféré procéder autrement.

 

Saisissant une occasion offerte par le hasard, ma célébration de ce centième anniversaire, ici même, consistera en effet en la publication de quelques documents rigoureusement inédits : un certain nombre de lettres envoyées aux siens de mai à décembre 1914 par un combattant de la première heure. J'ai cru intéressant de faire précéder cette publication de deux poèmes du même auteur, l'un de 1906, l'autre du jour même de la déclaration de guerre, où se révèlent la fougue et l'enthousiasme d'un jeune homme plein de rêves de grandeur qui, afin de les réaliser, avait opté pour la carrière des armes.

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René Chambe autour de 1910

René Chambe n’a pas toujours été général, mais enfin, il l’est devenu. Et attention, pas n'importe comment : en partant à dix-neuf ans de tout en bas de l’échelle, quand il s’est engagé au 10ème Hussards de Tarbes comme « cavalier de 2ème classe ». Cela se passait le 9 octobre 1908 (l’heure n’est pas indiquée). Il avait six ans devant lui pour voir venir la guerre et pour s'y préparer.

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En fait, si je reparle de cet homme, qui fut aussi grand soldat qu'écrivain et chasseur devant l'Eternel (il y a pire, comme carte de visite), c’est qu’une circonstance extérieure inopinée m’a incité à remuer quelques papiers que je conservais dans un carton, lui-même enfoui sous un bric-à-brac poussiéreux : René Chambe faisait tout pour se faire oublier. Il avait tort.

J’avais évoqué cette belle figure dans ce blog, à plusieurs reprises, en décembre 2011, octobre 2012, enfin, dans une simple allusion, le 2 mars de cette année. Voilà-t-il pas que récemment, je reçois un message. Un de ses arrière-petits-fils (que, comme on disait à Lyon autrefois, je ne connais « ni des lèvres ni des dents ») a déniché, dans la blogosphère, mes petites écritures, que j'avais "agrémentées" de quelques croquis, que René a dessinés sur le vif dans les tranchées en janvier 1915. Les croquis ont piqué sa curiosité.

Il prend contact pour voir un peu de quoi il retourne. Je précise que le descendant en question, René n’ayant eu que des filles, porte un autre patronyme que son bisaïeul. Le nom a été transmis par son frère aîné, Joseph. 

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C'est à ce frère que René écrit la carte postale ci-dessus, le 26 novembre suivant son incorporation : « Ici nous commençons sur le terrain de manœuvres, le travail d'ensemble et le service en campagne (l'oncle Maurice t'expliquera ce que c'est). C'est demain que les bleus (4 bleus par peloton) commencent le travail d'ensemble. J'ai l'honneur d'être parmi ces 4 bleus ».

Eh oui ! Il faut bien commencer, devait se dire le futur général. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

vendredi, 28 février 2014

EN PENSANT A CEUX DE 14

MON MONUMENT À QUELQUES MORTS

Un journaliste se posait sérieusement la question, récemment, dans les colonnes de son journal, de savoir si la guerre de 1914-1918 avait été une « Grande Guerre » ou, plus probablement, une « Grande Boucherie ». Je trouve que poser la question cent ans après le début de ces sinistres festivités a quelque chose d'obscène, tant la réponse à la question est depuis longtemps évidente.

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CARTE ENVOYEE A MAURICE PALIARD LE 27 OCTOBRE 1914, ET SIGNEE "ONCLE LEON"

Eh, crâne de piaf, ose un peu regarder en face une bonne fois pour toutes ce qui fut le premier suicide des peuples européens, la première Shoah, la première extermination de masse de tout ce que la civilisation européenne contenait de jeunes hommes pleins d'énergie et d'avenir.

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PALIARD EST LE DEUXIEME EN PARTANT DE LA GAUCHE

Les champs de bataille du nord et de l'est de la France ne furent en effet rien d'autre qu'un gigantesque camp d'extermination, chambres à gaz comprises (je pense au gaz moutarde), sauf que tout se passait à ciel ouvert, et avec une sorte de consentement unanime de la « communauté internationale ». Oui, je sais que c'est ce cinglé de Guillaume II qui a commencé, et que c'est la folie du haut commandement allemand qui porte l'écrasante responsabilité de départ.

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J'ai suffisamment évoqué par le passé l'horreur absolue que fut cette guerre de plus de quatre années (août 14 à novembre 18) et le serrement de cœur qui me prend chaque fois que je passe devant un monument aux morts érigé jusque dans les plus petits villages pour ne pas repartir dans un discours d'imprécations totalement inutile. Il ne faudrait pas, en passant, oublier les massacres de civils.

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Le lecteur de ce blog peut aller feuilleter les deux albums ci-contre pour se convaincre que la plaie collective n'est pas, et n'a guère de chance d'être un jour pleinement cicatrisée. Et dire cela n'est pas veiller comme une Vestale sur la flamme du souvenir, c'est garder présente à l'esprit la conscience que le déclin de l'Europe, s'il est devenu évident aujourd'hui, date de cette époque.

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La guerre de 1914-1918 n'est pas une catastrophe appartenant à un passé lointain : elle agit encore à sa manière dans les fondations si fragile de la nouvelle Europe que des margoulins et des crânes d'œuf œuvrant dans des bureaux climatisés s'efforcent de nous vendre et de nous imposer.

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Je veux simplement penser une nouvelle fois à eux. Il se trouve que, parmi les cartes postales qui me sont parvenues par des biais familiaux, quelques-unes sont une évocation très directe de cette population masculine des campagnes de France qui ont été envoyées à l'abattoir.

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PRESENTATION DU DRAPEAU AMERICAIN OFFERT A L'ECOLE MILITAIRE DE SAINT-CYR PAR L'ATTACHÉ MILITAIRE DES ETATS-UNIS EN DECEMBRE 1918

(légende écrite à la main au dos de la carte)

J'en publie donc ici, aujourd'hui, sans tomber dans la commémoration grandiloquente, quelques visages. J'ignore l'identité de presque tous : mon monument est anonyme, à une exception près. J'ignore à quelle date (sauf dans deux cas) les clichés ont été réalisés. Il y a un de mes ancêtres parmi eux (voir plus haut). Je ne sais pas combien sont arrivés jusqu'à l'armistice et dans quel état. Ce ne sont pas des héros. C'étaient des hommes.

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PRISE D'ARMES, PEUT-ÊTRE APRES LE 11 NOVEMBRE 1918. LIEU INCONNU.

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Note : les cartes postales non légendées sont muettes. Il est bien entendu que tout renseignement sur les dates, les lieux, les noms auxquels se réfèrent ces quelques images sera le bienvenu et l'objet de ma gratitude. Il n'est jamais vain d'espérer. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit.

 


mercredi, 13 novembre 2013

QUE FAIRE DE L'ACTUALITE ?

 

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MONUMENT AUX MORTS DE MORLAAS, PYRÉNÉES-ATLANTIQUES

SCULPTURE D'ERNEST GABARD

 

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Préambule : MONSIEUR L'ABBÉ EDWY PLENEL MONTE EN CHAIRE. L'ancien directeur du journal Le Monde (avec Alain Minc et Jean-Marie Colombani) s'est recyclé dans la presse internet (Mediapart). Accessoirement, le mercredi, France Culture lui ouvre un micro, autour de 7h20, pour qu'il y tienne une chronique.

 

Les thèmes d'Edwy Plenel : la tolérance, l'antiracisme, la solidarité et autres fables morales pour l'édification des foules. Ce matin, il a volé au secours du soldat Taubira, traîné dans la boue à la une du torchon Minute, après avoir été vilipendé et insulté par quelques gredins et autres brutes à front bas de la droite forte, décomplexée et, disons-le, d'extrême-droite. Ces insultes envers cette femme noire ne m'inspirent que du dégoût.

 

Mais comment se fait-il qu'entendre monsieur Plenel prendre la défense de la ministre m'horripile, au point que ce sont ses propos qui m'inspirent du dégoût ? Comment se fait-il que la chronique d'Edwy Plenel, chaque semaine, résonne à mes oreilles de façon insupportable ? Comment des propos censés faire honneur aux droits de l'homme produisent des échos à ce point répugnants ?

 

Après réflexion : Edwy Plenel a laissé à la patère du studio sa défroque de journaliste pour se vêtir tout soudain d'un uniforme qu'on croyait depuis une éternité jeté aux orties : une SOUTANE. Il faut entendre cette voix d'ancien séminariste (s'il ne le fut pas, il aurait dû) vous susurrer sur le ton de l'admonestation : « Ce n'est pas bien, ça, mon enfant. Vous direz trois Pater et dix Ave ». Je n'exagère qu'à peine (la pénitence est ici figurée par une invite à une manif en décembre). Voilà pourquoi, quand je l'entends, j'ai tout d'un coup envie de donner des gifles. Edwy Plenel : un curé moralisateur, un flic doublé d'un prophète. Triple figure de l'abjection.

 

Heureusement, je crois que les droits de l'homme sont plus grands que les petitesses du minuscule Edwy Plenel, sinon, il serait capable de m'en dégoûter. Mais je n'oublie pas que France Culture lui offre une tribune.

 

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Résumé : finalement, s'intéresser à l'actualité, c'est se condamner à mouliner du commentaire. Exemple le débat Karol Beffa/Philippe Manoury chez Alain Finkielkraut. Si les gens ne veulent pas de la « musique contemporaine » dont ses thuriféraires veulent les emboquer, ce n’est pas qu’ils n’ont pas compris, c’est juste qu’ils n’en veulent pas. On en était resté là. 

 

Ensuite et de deux, je ne suis pas du tout sûr comme Manoury que les compositeurs actuels se soucient tant que ça de la réception de leur travail sur les sons par leurs destinataires putatifs. Ils sont en effet un certain nombre, dans la lignée et la descendance de Pierre Schaeffer, à composer encore des morceaux incluant divers bruits du monde, quand ils n’en sont pas exclusivement constitués.

 

Est-ce Ondrej Adamek qui, dernièrement, a placé un micro à la sortie du moteur de son aspirateur pour en faire un « objet musical » (expression consacrée de Pierre Schaeffer, entérinant pour la musique la coupure entre "œuvre d'art" et "objet d'art") ? Je ne sais plus.  Pour justifier le terme de « composition » musicale, est-il suffisant de monter ces bruits enregistrés dans un ordre précis et/ou de les retravailler avec l’électronique disponible ?

 

Je fais partie des réactionnaires qui se réjouissent de rester dans l’erreur et persistent à opérer une distinction entre des sons musicaux et des bruits de la nature ou de la société. Les uns sont produits par un instrument spécifique fabriqué exprès pour ça, et les autres se contentent d’être recueillis ou imités. D’un côté ils sont vraiment inventés (avec plus ou moins de bonheur et de maîtrise) par quelqu'un qui a appris tout ce qu'on peut savoir de ce langage, de l’autre ils sont enregistrés. Même si un technicien intervient ensuite pour les trafiquer, ça ne suffit pas pour appeler ça « musique ».

 

Je vais plus loin : le piano est fait pour qu’un individu assis devant appuie ses doigts sur les touches, il n’est pas fait pour, comme je l’ai souvent vu faire, que l’individu en frappe le bois ou en aille gratter les cordes en introduisant la main (et autres fantaisies savantes et/ou délirantes). Le souffle de l’instrumentiste dans la clarinette est émis non pas pour se faire entendre en tant que tel (le bruit d’un souffle traversant la colonne cylindrique de l’instrument), mais pour former les sons organisés en vue desquels Johann Christoph Denner l’a inventée au 18ème siècle.

 

Voir un violoniste fouetter son instrument à coups d’archet ne m’inspire que tristesse apitoyée. Et que dire quand les quatre instrumentistes, s’interrompant soudain, posent violons, alto et violoncelle pour saisir, sous le pupitre, des verres en cristal à moitié remplis d’eau et, du doigt tournant sur le bord, les font résonner comme nous faisions enfants ?

 

Dans le débat opposant Karol Beffa et Philippe Manoury, Finkielkraut, qui avouait ne pas être mélomane, reprochait à la musique contemporaine de donner l’impression au public qu’aujourd’hui tout est devenu possible (cf. le slogan qui a fait gagner Sarkozy en 2007 : « Ensemble tout devient possible »). J’ai le mauvais esprit de croire que, dans la bouche de Finkielkraut, le « Tout est possible » peut se traduire par : « On fait n’importe quoi », ou « N’importe qui est capable de tout ». Alors, est-ce qu’on a « tout » ou « n’importe quoi » ? Les deux, mon général, puisque c’est la même chose.

 

Je me rends compte tout à coup que me voilà à cent lieues de ce que je voulais dire au début. J’ai laissé la bride sur le cou à mon dada, et lui, bien sûr, il est parti à fond de train dans sa direction préférée. Ce n’est que partie remise. Je conclurai quand même sur un mystère : qu’est-ce qui fait que certaines œuvres musicales du 20ème siècle me touchent, me prennent, me bouleversent ? Je pense à Vingt regards sur l’enfant Jésus de Messiaen, aux quatuors à cordes d’Olivier Greif ou de Philip Glass, à Sinking of the Titanic de Gavin Bryars, et à bien d’autres. Qu’y a mis le compositeur pour provoquer cet effet ? Mystère.

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Parmi les autres musiques, il y en a de deux sortes : beaucoup se contentent de me laisser aussi froid et dur qu’une bûche, mais beaucoup aussi me révulsent, me hérissent, me repoussent hors d’elles, pour la raison que j’y entends ricanements et sarcasmes, et que j’ai la très nette impression que leur compositeur se paie ma fiole, se fiche de moi, bref, qu’il y a là du foutage de gueule, et rien d’autre.

 

Qu’en concevant son « travail », il s’est posé une seule question : « Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour faire parler de moi ? ». La réponse est : « De la provocation », que je traduis : « N’importe quoi pourvu que ça fasse de la mousse ». C’est le cas de toute œuvre d’art « conceptuelle », c’est-à-dire qui ait besoin d’être soutenue par un discours savant, construit, compliqué et théorique pour justifier son existence. C’est le cas de beaucoup de mises en scène d’opéra : ah, les mitraillettes dans Le Chevalier à la rose ! La Sunbeam poussée sur scène dans Cosi Fan Tutte !

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SUNBEAM TIGER (1966)

C’est le cas, j’en ai déjà parlé ici, de 4’33’’ de John Cage, où le pianiste, en restant les bras croisés, veut prouver au public que, même quand le piano ne sonne pas, il y a encore de la « musique » : celle faite par les spectateurs réunis dans la salle de concert : fauteuils qui grincent et autres nuisances. La belle affaire, vraiment !

 

La même histoire que les mangeurs de bonbons et les enrhumés des concerts classiques (ah, l’adagio de l’opus 18 n°1 sur fond de catarrhe tubaire !), sauf qu’avec Cage, ces nuisances sortent de la poubelle et, promues en plat principal, sont servies dans la vaisselle de prestige. Quelle subtilité dans le message ! Quel art dans la démonstration !

 

Comme si l’on érigeait le déchet en œuvre d’art, ce dont ne se privent pas, au demeurant, bien des artistes plasticiens. Sans doute en signe d’adhésion à la « société de consommation » (sachant que « consommer, c’est détruire »).

 

Les Sequenze de Luciano Berio ne sont sûrement pas du « foutage de gueule », mais à quoi bon, cher Maître, vouloir à tout prix pousser les instruments (voix comprise, ah, la belle Cathy Berberian !)monuments aux morts,grande guerre,guerre des tranchées,guerre 14-18,edwy plenel,france culture,musique contemporaine,karol beffa,philippe manoury,alain finkielkraut,pierre schaeffer,ondrej adamek,nicolas sarkozy,olivier messiaen,olivier greif,gavin bryars,vingt regards sur l'enfant jésus,le chevalier à la rose,cosi fan tutte jusque dans leurs ultimes potentialités ? Franchement, chercher à en épuiser les possibilités d’expression, est-ce encore de l’art ? N’est-ce pas plutôt de la performance sportive ? A l’écoute de ces pièces solistes, non seulement je n’éprouve ni émotion ni plaisir esthétique, mais je pense à Cassius Clay, après sa victoire sur Sonny Liston en 1964, faisant le tour du ring en criant : « I am the king of the world ! I am the king of the world ! ».

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Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mardi, 12 novembre 2013

QUE FAIRE DE L'ACTUALITE ?

 

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MONUMENT AUX MORTS DE JOYEUSE, ARDÈCHE

SCULPTURE DE GASTON DINTRAT

 

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Ce n’est pas que je me pose plus de questions qu’il n’est convenable pour vivre heureux, mais je me dis que les lecteurs qui me font l’amabilité, et pour quelques-uns l’amitié de rendre visite à ce blog se demandent peut-être pourquoi, depuis quelque temps (ça va finir par se compter en mois), j’ai quasiment cessé de découper ici le fruit de quelques réflexions qui me viennent au sujet – disons-le crânement sans nous dissimuler l’ampleur démesurée de l’ambition et peut-être de la prétention –, de la marche du monde, du sens de l’existence ou de l’état moral et intellectuel de la société (en toute simplicité, n’est-ce pas) dans laquelle nous vivons.

 

Ne nous voilons pas la face : je faisais ici mon petit « Café du Commerce ». Autrement dit je passais bien du temps à refaire le monde, un peu comme tout un chacun le fait à un moment ou à un autre, au comptoir ou à la terrasse, en charriant, désinvolte, des mots trop gros pour passer au tamis des intelligences moyennes comme sont la plupart des nôtres. Pour être honnête, je dois dire (à ma décharge ?) que mes propos se muaient de plus en plus souvent en incursions de plus en plus insistantes dans la chose littéraire (Philippe Muray, Montaigne, Hermann Broch et surtout, depuis cet été, Henri Bosco, dont j’ai maintenant presque achevé le tour du monde de l’œuvre).

 

Ce n’est pourtant pas que j’ai cessé de réagir aux fantaisies, désordres et monstruosités offertes « en temps réel » par l’actualité de la vie du monde. Tiens, pas plus tard que ce matin, dans l’émission d’Alain Finkielkraut, j’ai bondi sur ma chaise en entendant les propos de Philippe Manoury, tout en abondant dans le sens de son interlocuteur Karol Beffa. Les duettistes se disputaient (très courtoisement) au sujet de la « musique contemporaine ». 

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La question était de savoir pourquoi le public met la marche arrière quand il s’agit d’acheter des billets d’entrée aux concerts des « musiques savantes d’aujourd’hui », au point que les programmateurs « modernistes » ou même « avant-gardistes » sont obligés d’entrelarder dans des proportions variables leurs programmes classiques d’œuvres en « création mondiale ».

 

La dose de « musique innovante » doit être savamment calculée, pour donner au plus grand nombre l’impression d’être cultivé, mais ouvert à ce qui s’invente au présent. Une façon confortable d’être tout à la fois « conservateur » et « progressiste », si tant est qu’on puisse parler de progrès dans les formes esthétiques. A la fin du concert, les payeurs de leur place ont à cœur de faire un triomphe à tout le monde, histoire de rentabiliser psychologiquement le prix payé et d’éviter de se dire qu’on a gaspillé son argent.

 

Plus les applaudissements sont nourris, plus le retour sur investissement social était justifié, en quelque sorte. Je dis "social" parce que je crois qu'il y a beaucoup de souci de paraître (et de paraître branché) chez ceux qui courent aux concerts contemporains.

 

Karol Beffa a bien raison de dire qu’après le sérialisme intégral et la dictature dodécaphonique, les compositeurs n’ont plus osé écrire de la musique que l’auditeur aurait eu plaisir à chanter si elle avait comporté cette chose désuète qu’on appelait, avant les progrès de la modernité, la MELODIE.

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Et Philippe Manoury a bien tort de répliquer qu’il met n’importe qui au défi de chanter une seule mélodie de Charlie Parker au saxophone : Mimi Perrin et les Double Six sont là pour prouver qu’il est même possible de placer en virtuose des mots sur des mélodies virtuoses. Quand je parle de la mélodie, je pense à cette part de la musique que monsieur tout le monde n'a aucun mal à s'approprier. Les duettistes ne parlent donc pas de la même chose.

 

Philippe Manoury a ensuite cette déclaration qui sonne comme un aveu : « Les compositeurs d’aujourd’hui se préoccupent de nouveau de la réception de leur musique ». D’abord et d’une, c’est bien de reconnaître qu’auparavant (disons depuis la révolution Schönberg) les compositeurs se fichaient éperdument de ce que pouvait ressentir l’auditeur en entendant leur musique. 

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Appelons cela « musique de laboratoire » ou « musique expérimentale », où le laborantin laborieux considère l’auditeur comme un simple cobaye. Le problème de la « musique contemporaine » est que la majorité des cobayes persistent à se rebiffer et à refuser d’entrer dans les éprouvettes. Et qu’on n’aille pas me soutenir que les dits cobayes ont tous tort au motif qu’ils ne montent pas dans le train royal du « Progrès » de la culture.

 

Quand ils forment l’immense majorité, il n’est pas sûr qu’on puisse en conclure que « la musique contemporaine souffre d’un déficit de communication » (vous pouvez remplacer la musique par l’Europe ou la réforme des retraites, car l’argument est souvent utilisé en politique par les gens au pouvoir) : quand les gens rejettent en masse quelque chose qu’on veut leur faire avaler, il y a fort à parier que ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas compris. C’est précisément parce qu’ils ont fort bien compris qu’ils n’en veulent pas.

 

Voilà ce que je dis, moi !

 

 

 

samedi, 09 novembre 2013

DES CAVEAUX POUR LES POILUS

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MONUMENT AUX MORTS DE CHANAS, ISÈRE

 

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MONUMENT AUX MORTS DE CLERMONT-L'HÉRAULT, HÉRAULT

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MONUMENT AUX MORTS DE LA FLAMENGRIE, AISNE

 

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MONUMENT AUX MORT DE MONTASTRUC-DE-SALIES, HAUTE-GARONNE

 

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MONUMENT AUX MORTS DE PALAJA, AUDE

 

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MONUMENT AUX MORTS DE RIOTORD, HAUTE-LOIRE

 

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MONUMENT AUX MORTS DE ROQUEBRUNE-CAP-MARTIN, ALPES-MARITIMES

 

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MONUMENT AUX MORTS DE SAINT-PASTOUS, HAUTES-PYRÉNÉES

 

 

vendredi, 08 novembre 2013

INDICE DE PRESENCE

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MONUMENT AUX MORTS DE SAULZET, ALLIER

 

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LA PERSONNE QUI HABITE CE REZ-DE-CHAUSSEE AIME LES ORIGAMIS.

JE CONNAIS QUELQU'UN QUI EN FAIT DE BIEN PLUS BEAUX, MAIS CE N'EST PAS GRAVE.

 

REGARD INDISCRET QUOIQUE LICITE SUR UN MONDE INTÉRIEUR AFFECTUEUX

 

 

jeudi, 07 novembre 2013

HENRI BOSCO : LE SANGLIER

 

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MONUMENT AUX MORTS DE MERIAL, AUDE

 

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HENRI BOSCO : LE SANGLIER

 

Ah le beau livre ! Je le dis sans ambages, bille en tête et sans détour : Le Sanglier est un des deux livres les plus puissants que j’ai lus qui soit sorti de la plume de Henri Bosco. Pour un peu, et si l’appellation n’était pas galvaudée aujourd’hui, je parlerais volontiers de chef d’œuvre. Et je tiens à l’adjectif « puissant ». J’avais gardé d’une première et ancienne lecture deux images. Celle de l’étreinte sauvage qu’une femme faisait subir dans le noir au narrateur. Celle d’un incendie démesuré. A la relecture, je les ai effectivement retrouvées, intactes et brûlantes. 

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Le narrateur, pour cette fois, on l’appellera « Monsieur René ». Il vient passer tous les ans deux mois de vacances au Mas des Ramades, situé au sortir du « Vallon des Cavaliers », dans le Luberon (on lit ce nom tour à tour avec et sans accent au cours du récit, et je refuse de me battre pour la cause de l’accent ou non sur Luberon.). Il aime ce « quartier » précisément pour son isolement.

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LA MAISON DES CAVALIERS, AU DÉBOUCHÉ DU VALLON DU MÊME NOM

(PHOTO J.-P. BARÉA, POUR L'AMITIÉ HENRI BOSCO)

Pourtant cette année-là, dès son arrivée dans la carriole de Firmin, il sent quelque chose de changé. Quelque chose dans l’attitude de Firmin ? Dans le comportement de la Titoune, brave femme qui approvisionne « Monsieur René » ? Pourquoi Firmin s’attarde-t-il après l’arrivée, lui qui disparaît d’habitude sans demander son reste ? On dirait qu’il veut empêcher par sa présence la Titoune de dire des choses importantes à « Monsieur René ».

 

Et puis surtout, le premier soir, quand les deux se sont retirés et que « Monsieur René » se retrouve seul, il est soudain pris de panique, à cause d’une « présence » menaçante qui s’est introduite dans la maison, un être sans visage et sans forme dont il discerne vaguement le contour dans l’obscurité. Heureusement, cette menace, il sent bientôt qu’elle a disparu.

 

Chose curieuse, au même moment, la Titoune, sur le chemin du retour (qu’elle connaît comme sa poche) a tellement la frayeur de sa vie qu’elle en tombe sur le derrière, qu’il faudra que le Titou s’inquiète et aille la chercher, et que dorénavant, pour rien au monde, on ne la ferait revenir aux Ramades. Il faudra que Firmin demande à sa nièce Marie-Claire, jeune fille de seize ans, de s’occuper du ménage et de la cuisine de « Monsieur René ».

 

Ce qui se passe dans la tête de Marie-Claire n’est jamais expliqué, seulement montré et raconté, et encore, pas en entier. Le personnage tient un peu du caractère de Tante Martine : un cœur aimant et généreux, mais un refus farouche de le laisser paraître, qui donne aux réactions et gestes le rugueux nécessaire à la dissimulation de la tendresse. Ici, le carnet des comptes : quand un sentiment se met à affleurer, elle réclame la somme que son patron lui doit pour l’achat de quelques légumes. Passez muscade.

 

Mais au fil du récit, le masque se fendille. C’est une irruption surprenante aux Ramades en pleine nuit, pour demander à « Monsieur René » de ne pas retourner « là-bas ». C’est, au cours d’un affût à l’observatoire ménagé par Firmin au-dessus de la clairière nommée le « Repos-de-la-Bête », une tache claire que le narrateur aperçoit au loin sur une grande table de pierre au-dessus d’une falaise. Tout se passe comme si Marie-Claire tenait à son maître et veillait sur lui pour écarter le danger.

 

Car il y a du danger, comme on le comprendra progressivement. Le lecteur croit d’abord que c’est ce colosse accompagné d’un énorme et redoutable sanglier, aperçu lors du premier affût en compagnie de Firmin dans l’observatoire aménagé quelque part au cœur de la montagne du Luberon. L’animal qui donne son titre au livre est plus libre, en quelque sorte, que l’hercule qui hante la montagne, car il en franchit la limite, comme « Monsieur René » le constate un jour juste devant chez lui. Le colosse, lui, ne le fera jamais.

 

Mais attention quand Firmin lui tire dessus et le rate : la course effrénée dans laquelle les deux hommes se lancent pour échapper à la poursuite du géant et de la bête ne leur permet qu’in extremis de se trouver en sécurité. Dans l’affolement, René en a laissé sur place tout son matériel de peinture. Firmin prétendait tirer sur l’animal, mais bizarrement la ligne de mire du mousqueton Mauser que lui a prêté son compagnon d’aventure s’est déporté en direction de l’homme : résultat la balle est passée entre les deux.

 

Un degré supplémentaire dans l’intensité est franchi lorsqu’intervient une étrange femme aux cheveux noirs, aux yeux flamboyants, au corps sauvage. « Monsieur René » l’observe dans le vallon désormais familier : elle aussi semble craindre le colosse et le sanglier. Une nuit où, étendu sur son lit, tout habillé et dans l’obscurité, elle s’introduit dans la maison et se jette sur lui pour l’étreindre avec une incroyable sauvagerie. Puis elle s’échappe.

 

La suite est haletante : Marie-Claire était là, elle s’enfuit, poursuivie par la gitane furieuse, puis, à une certaine distance, par le narrateur. Celui-ci arrivera dans le vallon trop tard pour sauver l’adolescente : l’autre aura eu le temps de la saisir pour la précipiter dans un « trou de charbonnier » où elle se brise les reins. Puis il entend Firmin tirer sur la Caraque.

 

On extrait Marie-Claire de son trou, on la porte jusqu’à un abri de berger : elle est morte. Mais ce n’est pas fini, car les Caraques sont toute une tribu. Ils campent dans un château abandonné. C’est la femme sauvage qui les domine et sans doute les commande. Ils veulent, on ne sait pourquoi, récupérer le corps de l’adolescente. Une bataille sévère s’ensuit, où le narrateur se découvre dans le colosse un allié imprévu, qui taille très vite des coupes claires dans les rangs des Caraques.

 

Et puis un incendie se déclare après une série d’explosions. Le narrateur aperçoit la femme sauvage sur la terrasse de pierre dominant une falaise. Elle semble terrifiée. Il y a de quoi : le sanglier débouche de l’obscurité. Elle recule, et finit par tomber dans le vide. Justice est faite.

 

Au total, un livre où s’affrontent des forces primitives. Un livre violent, mais où la brutalité est graduée avec une science incroyable du début à la fin. Et un livre dont le programme est quasiment annoncé dès les premières pages, animalité, violence et incendie compris.

 

Un roman magistral.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mercredi, 06 novembre 2013

INDICE DE PRESENCE

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MONUMENT AUX MORTS DE CROIZET-SUR-GAND, LOIRE

 

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APRES LE GROS PLAN (VOIR LE 2 NOVEMBRE), VOICI UN PLAN PLUS LARGE.

L'ANCIEN MAGASIN TARGE EST DEVENU UN « LOCAL A USAGE D'HABITATION ».

ON VOIT LE REFLET DE L'ENSEIGNE DU RESTAURANT EN FACE : J'EN RECOMMANDE VIVEMENT L'ADRESSE.

 

 

mardi, 05 novembre 2013

HENRI BOSCO : HYACINTHE (suite et fin)

 

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MONUMENT AUX MORTS DE LAMOTTE-BEUVRON, LOIR-ET-CHER

 

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Hyacinthe, de Henri Bosco.

 

« Maintenant l’hiver me donnait un pur paysage moral détaché de la terre. La moindre branche s’y dessinait, grêle et précis ; et j’avais un plan de candeur où placer les figures de l’âme. Sur cette surface à peu près irréelle, j’imaginais à mon usage, une géométrie sentimentale, où les courbes du souvenir, du regret, de l’espoir, semblaient formulées par une intelligence tendre. Nul obstacle. J’avais fourni aux opérations de mon âme une surface issue de l’âme même. Les constructions les plus hardies tout à coup devenaient possibles. Dans un monde où plus rien n’arrêtait le développement de mes desseins, l’agilité de mon esprit acquit alors une aisance inattendue. J’errais autant et plus vite que jamais. Je m’étais délesté de ces voluptés qui vous traînent ou vous ralentissent. Rien ne me tentait plus. En moi ne survivait qu’une passion plus légère que moi. Je ne vivais plus dans les formes colorées ; les odeurs m’atteignaient à peine ; et je me tenais, par miracle, au cœur d’une lucidité éclatante et fragile. Mon esprit pénétrait partout, et je me voyais. »

 

Je tenais à citer ce passage un peu long (qui incitera peut-être, allez savoir, mon lecteur à ouvrir Hyacinthe) pour donner une idée de la chose. Henri Bosco, dans plusieurs de ses livres, met ainsi en scène des personnages qui se demandent combien ils sont à l’intérieur d’eux-mêmes, et si ce n’est pas un autre, un étranger qui, au-dedans, est le vrai maître des lieux. On lit même ceci : « Mes souvenirs ne me reconnaissaient pas » (p. 168). Bien sûr l’auteur veut signifier par là qu’il est devenu un autre, mais j’y vois aussi l’afféterie de quelqu’un qui « fait des manières » et des préciosités.

 

J’avoue être moi-même assez étranger à ce genre de questionnement et aux problématiques qui en découlent. Il me semble qu’il y a, dans une telle interrogation, quelque chose qui ressemble à une « angoisse de nanti ». Je ne méprise certes pas, à cause des dimensions éventuellement métaphysiques auxquelles elles conduisent, mais pour mon propre compte j’y vois des questions oiseuses.

 

Et puis il y a Hyacinthe, évadée du mystérieux et immense domaine de Silvacane, alias « Le Jardin », dont le maître est un vieillard (tiens tiens). Elle fait irruption à « La Commanderie » le soir du 25 décembre. Quand on a lu les évocations d’Hyacinthe dans les autres ouvrages, il faut comme qui dirait un « temps d’accommodation », car la dernière fois que je l’ai croisée, c’était une fillette d’une dizaine d’années, petit animal vidé de son âme, qui ne faisait que si on lui disait de faire. Ici, le narrateur a à faire avec une femme jeune et belle (et ardente).

 

Ailleurs, je me souviens d’une fillette joueuse et impérieuse. Bref, c’est compliqué. Je ne suis même pas sûr qu’en raboutant tous les morceaux épars de l’histoire d’Hyacinthe comme les pièces d’un puzzle, on arriverait à une image homogène. J’avoue que le personnage m’intrigue beaucoup, même si j’ai un doute quant à la cohérence (et à une autonomie possible) de l’ensemble des données fournies par l’auteur au fil des livres. Mais que cela puisse intriguer (à force de récurrence du thème) est déjà le signe d’une réussite romanesque.

 

Hyacinthe est publié en 1940. Le narrateur n’est jamais nommé. Celui du Jardin d’Hyacinthe (1946), en revanche, s’appelle Méjan de Mégremut. Et, après avoir fait figurer le passage de L’Âne Culotte où M. Cyprien, le vieillard magicien, kidnappe la fillette de « La Saturnine » après s’être rendu maître de son esprit, le narrateur prend ses distances avec son « concurrent » du premier livre : « Car cette histoire a déjà été racontée, mais d’une manière bizarre. (…) Cette fille n’y apparaît que comme un fantôme impalpable. D’où vient-il, où va-t-il ? on ne sait. Il semble ne surgir du milieu de ces brumes que pour donner un corps, fût-il fugitif et décevant, aux rêveries effrénées de cet homme – d’ailleurs anonyme – qui prétend en dire l’histoire ». Bosco s’amuserait à brouiller les pistes qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

 

Mais je l’ai dit, dans Hyacinthe, il n’y a pas qu’Hyacinthe. Il y a aussi et surtout le narrateur envahissant, avec le poids, la surface et l’opacité de ses états d’âme. J’imagine qu’il s’écrit des tas de thèses universitaires épaisses comme des encyclopédies qui s’écrivent sur Henri Bosco. Dans le tas, ce serait bien le diable si l’une au moins n’avait pas pris pour sujet central un thème presque central de l’imaginaire de l’auteur : la convalescence.

 

Que de convalescences, en effet, chez les narrateurs de Bosco ! Souvent elle suit un moment d’exacerbation nerveuse qui va jusqu’à produire un délire, aboutissant à un évanouissement. Mais à chaque fois, une mystérieuse main secourable intervient pour retirer la personne de la zone de danger, la mettre à l’abri et en prendre soin jusqu’au rétablissement.

 

Je comprends bien pourquoi la convalescence (plus ou moins prolongée) attire le romancier : c’est un état intermédiaire de la conscience, où celle-ci, rendue poreuse à l’extrême par la maladie proche, hésite entre le délire et le discours de la raison. Toutes les ambiguïtés sont alors permises, y compris les hallucinations présentées comme vérités et les observations présentées comme illusions. Durant la convalescence, la conscience est essentiellement réversible entre ces deux états. Et je ne doute pas que l’expérience personnelle de l’auteur en la matière soit la source directe des récits de convalescence qu’on trouve (un peu trop) souvent chez lui.

 

Les narrateurs de Henri Bosco sont, à n’en pas douter, une espèce fragile des nerfs. Obnubilé par son désir de voir au-delà des apparences, le narrateur « boscien » perd facilement celles-ci de vue, pour se laisser conduire par des forces qui en font la victime désignée de celles qui s’affrontent hors de lui, au-dessus de lui. Il en réchappe de justesse (L’Antiquaire, Un Rameau de la nuit, …), et puis sa conscience se recompose.

 

La convalescence du narrateur, dans Hyacinthe, montre celui-ci très faible, après avoir échappé à la mort dans des circonstances à la limite du crédible (une glissade dans la neige le projette dans la cave d’une maison où se réunissent les Caraques qui lui veulent du mal). Mais je ne suis pas contrariant. La convalescence dure, dure, dure. On comprend qu’il n’est plus à « La Commanderie », mais à « La Geneste », entre les mains fidèles et discrètes du couple de vieux serviteurs de l’ « autre ».

 

Le dernier épisode met en scène la rencontre entre le narrateur et le mystérieux maître du mystérieux domaine de Silvacane (j’espère qu’on excusera et comprendra l’obsédante apparition du mot « mystérieux »), appelé tantôt le « Jardin », tantôt le « Paradis ». Cyprien est très vieux : « … si vieux que j’ai fatigué la vieillesse » (encore une coquetterie de formule).  Il livre à l’anonyme qui l’écoute quelques explications.

 

Tout ce qu’il a fait, il l’a fait par amour.  Il comptait sur Hyacinthe (qu’il a volée) pour récupérer Constantin Gloriot. Il a échoué. Il espère qu’Hyacinthe et Constantin seront assez malheureux dans leur vie terrestre pour décider de se retrouver au « Jardin » et y refonder le « Paradis ». Et c’est alors qu’il aura leurs âmes. Il précise aussitôt que ce n’est pas pour son propre compte (mais alors pour le compte de qui ?).

 

Si j’ai bien compris (ce qui n’est pas sûr), la leçon de tout ça est que tous ceux qui manifestent le projet de refonder le paradis sur terre sont des gens dangereux.  Si quelqu’un a une autre explication, merci d’avance. Je suis personnellement bien convaincu que vouloir sauver l'humanité c'est préméditer de commettre une crime contre ladite humanité. C'est d'ailleurs pour cette raison que la seule institution humaine qui m'inspire toute confiance (puisqu'il n'y a rien à en attendre, que ce soit en positif ou en négatif) est celle qui est nommée ci-dessous.

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J'ajoute que la littérature non plus n'a pas pour vocation de sauver le monde. Parce que le monde, je vais vous dire, il est rigoureusement impossible de le sauver. Il ira ce qu'il ira. Avec nous dessus.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 01 novembre 2013

BOSCO : M. CARRE-BENOÎT

Aujourd'hui 1 Novembre. L'onzième mois de l'année, mais le neuvième quand elle commençait en mars, comme le montrent les noms des quatre derniers mois de l'année civile (sept-, oct-, nov-, déc-). C'est la Toussaint. Mais notre époque a renié les saints, même si elle en a gardé sur l' « Almanach du Facteur », autrefois appelé « Calendrier des Postes». Mais même là, ce ne sont plus des Saints, ce sont juste des prénoms.

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PETITE AQUARELLE SIGNEE I. OU L. CHEVALLIER

En l'honneur des morts en général, et de ceux de 14-18 en particulier, j'ouvre aujourd'hui un nouvel album que je leur ai consacré pour les honorer. C'est dans la colonne de droite. Il y en a 100. Il pourrait y en avoir 36000. On est obligé de se restreindre. Ici, j'ai mis des photos des monuments aux morts qu'on voit dans les communes dont le nom commence par la lettre B. Chacun porte, gravé dans la pierre ou le métal, un nombre variable de noms d'hommes. J'inscris ces photos sous la bienveillante aile protectrice d'une belle phrase trouvée dans un livre de Henri Bosco : « UN NOM RESSUSCITE LES MORTS  ». Le titre en est Le Jardin des Trinitaires. Merci aux lecteurs de feuilleter.

 

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MONSIEUR CARRE-BENOÎT A LA CAMPAGNE (fin)

 

L’industrie, s’installe aux Aversols, à l’initiative de M. Bourmadier, mais l’animation ainsi créée sera éphémère.

 

D’abord parce que des résistances commencent à se faire sentir. L’opposition de Me Ratou le notaire était connue de longue date : il n’aimait pas le maire Troupignan, ni la commerçante Mme Ancelin. Ratou est un homme de l’ombre qui dissimule sa puissance sous des dehors ternes. Renseigné sur tout ce qui est important par Jabard, son métayer, et Piqueborne, un vagabond qui lui sert d’homme de main, il sait tout. On a même l’impression qu’il peut tout, à commencer par les cours de Bourse, qu’un mot de lui est à même d’enflammer ou de couler.

 

Et puis il y a l’instituteur Tavelot, un original, un républicain, un athée, d’aspect chétif, mais intraitable en tout ce qui touche la Liberté. Bénévole et à la retraite, il a lui-même retapé l’école pour que les enfants des Aversols cessent de courir des kilomètres. Comme il fait froid l’hiver, il demande du bois de chauffage, que Troupignan se refuse à lui fournir, mais que Carre-Benoît, une fois élu maire, se fait fort de lui obtenir.

 

Comment ? Tout simplement en faisant abattre Timoléon, l’énorme et vénérable peuplier planté sous la Révolution. Le sang de Tavelot ne fait qu’un tour, et quand le charroi se présente devant l’école, il refuse le bois et envoie tout le monde au diable. Abattre ainsi un « Arbre de la Liberté », cela ne se fait pas, Monsieur, tout Maire que vous êtes !

 

Mais il n’y a pas que l’écharde Tavelot dans l’épiderme de la ville : il y a Léontine Chicouras, avec son feu qui la dévore. Ici ce feu s’appelle « curiosité ». Il faut savoir que la maison léguée à Hermeline Carre-Benoît par sa tante, déjà totalement hypothéquée à Me Ratou (sans que Fulgence le sache), subit en plus une clause spéciale : si les scellés apposés, par volonté de la testatrice, à une pièce du grenier venaient à être brisés, le testament serait immédiatement caduc, et le ménage Carre-Benoît perdrait aussitôt tous ses droits.

 

C’est précisément cet interdit absolu que Léontine ne supporte pas. Elle dérobe la clé, ouvre, mais n’est pas encore entrée qu’elle voit au fond de la pièce non seulement un cercueil ouvert, mais aussi un long corps maigre qui se déplie et qui en sort. C’en est trop pour la curieuse, qui tombe foudroyée, comme morte. Elle ne restera que paralysée, ce qui est peut-être pire. Le corps était celui de Piqueborne.

 

Mais la grande catastrophe est encore à venir. Au moment où l’on apprend que l’industriel Bourmadier a disparu de la circulation, ses sociétés font faillite ou sont mises en difficulté. Aux Aversols, les rats quittent le navire. Carre-Benoît est ruiné. On apprend accessoirement que la plupart des maisons de la ville sont hypothéquées au bénéfice de Ratou, et que comme les habitants ont, dans l’enthousiasme, vidé leur bas de laine pour acheter les actions de Bourmadier, ils sont eux aussi ruinés. Ratou rafle tout.

 

A sa mort, c’est le bon, terrible et mystérieux Jabard, chef de toute une redoutable famille, qui hérite, devenant le maître d’un domaine énorme et immense.

 

Au total, un livre qui se voudrait plus féroce qu’il n’est finalement. Le personnage qui lui donne son titre est (volontairement) trop caricatural pour exister complètement. A force de simplifier un caractère, le romancier sait qu’il le vide de substance. Carre-Benoît reste amusant. J’ai l’impression que Bosco, en le créant, a relevé une sorte de défi, pariant qu’il était capable de conduire un tel récit. Et je le dis : il est capable.

 

C’est surtout, en définitive, un livre moral (le Bien contre le Mal, l'Esprit contre la Matière, la Vie contre la Bureaucratie), où l’auteur réussit à insérer des personnages selon son cœur, qui portent ici la part d’univers habituel auquel, même dans cette fable caustique, il ne saurait renoncer tout à fait. Il y a la douce Hermeline, cette épouse effacée vite captée par les forces bénéfiques incarnées par la servante Zéphirine et l’anodin, terrible et avisé notaire.

 

Il y a le clan des métayers Jabard, intraitablement fidèle à Me Ratou. Il y a l’évasif et efficace Piqueborne, vagabond à tout faire. Et il y a, au cœur de la toile d’araignée, ce personnage de notaire, ce Maître Ratou qui fait pendant au Maître Dromiols de Malicroix. Tout aussi diabolique que lui, il est cependant présenté comme faisant partie de l’Axe du Bien.

 

Mais à la fin Ratou rafle tout.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

mardi, 13 novembre 2012

L'INDUSTRIE DU MONUMENT AUX MORTS

Pensée du jour :

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"POURTRAIT" N°3

 

« Catastrophe inouïe de Messine [30 décembre 1908] entièrement détruite, il y a deux jours, fête des Saints Innocents, par un tremblement de terre, en même temps que Reggio et quelques autres villes ou villages. On évalue à deux cent mille le nombre des morts. Cela commence ».

 

LÉON BLOY

 

Résumé : après un petit tour, dans l’ « île du souvenir », au monument aux morts de Lyon, dans le parc de la Tête d’or, je commençais à évoquer le boom de l’industrie du monument aux morts au cours de la décennie 1920. Des sculpteurs conçurent et élaborèrent plusieurs modèles, que les industriels diffusèrent en plus ou moins grand nombre, en fonction de la demande.

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FOUILLOY 80

 

Au palmarès des modèles les plus demandés, figure le « Poilu au repos» (que j’avais appelé « sentinelle »), qui a été sculpté par ETIENNE CAMUS (né en 1867, impossible de trouver la date de son décès, j'en ai conclu logiquement qu'il est toujours vivant), de Toulouse, et qui figure au sommet, paraît-il, de plusieurs centaines de monuments français.

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COURRIERES 62

 

Au point que les fonderies ont dû s’y mettre à plusieurs pour satisfaire la demande : Tusey (Meuse), Guichard à Castelnaudary, Jacomet (Vaucluse), peut-être Val d’Osne à Paris. Mais on connaît d’autres « poilus » de la même veine, dont celui de CHARLES-HENRI POURQUET (1877-1943).

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SAINT SAUVEUR DE PEYRE 48 

Un autre modèle eut beaucoup de succès : le poilu brandissant une couronne de lauriers, œuvre du sculpteur EUGÈNE BENET. Fondu chez Durenne à Sommevoire (Haute-Marne), il fut peut-être diffusé à 900 exemplaires (« peut-être », le chiffre étant extrapolé à partir d’un nombre non précisé de mairies interrogées).

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CORDELLE 42

 

Le « poilu » qui se dresse fièrement en travers du chemin de l’ennemi, le fusil tenu de façon à lui barrer le chemin de la Patrie, est du déjà cité CHARLES-HENRI POURQUET, sculpture qu’on trouve une peu partout en France (j’en ai 56 dans ma besace). Le « poilu » qui se cabre, à l’arrivée de l’ennemi, en serrant convulsivement son drapeau sur son cœur, a été sculpté par CHARLES BRETON (j’en ai collecté une vingtaine au total).

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ARVILLERS 80

 

Des modèles, j’en citerai encore un autre : le « poilu » en personne, qui fait barrage de tout son corps, les bras en croix, que j’avais baptisé : « On ne passe pas !». C’est sûr que l’exaltation de l’héroïsme n’est pas vraiment ma tasse de thé, et la réflexion qui me vient, au sujet de ces trois modèles, c’est qu’il y eut dans la décennie 1920 une énorme opération de propagande patriotique.

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SAINT-JEURES 43

 

Dans ses travaux sur le monument aux morts de 14-18, ANTOINE PROST montre, entre bien d’autres choses, que le budget municipal fut loin d’être proportionnel à la dimension et à la beauté du monument, et que des communes relativement pauvres eurent à cœur d’ériger une œuvre qui fût à la hauteur de l’idée qu’elles se faisaient de l’hommage à rendre à leurs morts.

 

 

Ce véritable rouleau compresseur était sans doute destiné à faire taire les velléités révolutionnaires qui se faisaient jour dans le peuple en France et en Allemagne. Je rappelle que le mouvement Spartakus (avec les personnalités emblématiques de ROSA LUXEMBURG et KARL LIEBKNECHT) fut écrasé dans le sang en 1919.

 

 

Personnellement, je préfère les monuments aux morts qui mettent en scène (pour ceux qui portent une figure) ceux qui restent, ceux qui continuent à vivre avec la perte d’un ou plusieurs membres de la famille : les parents, les veuves, les enfants. Dans certaines communes, le monument affiche jusqu’à sept fois le même nom. Regardez Maniquerville (76) : trois cent quarante-huit habitants en 1990, douze noms, 2 DESPREZ, 3 LEMAITRE, 2 LEVARAY. Reste cinq.

Maniquerville 76.JPG

 

MANIQUERVILLE 76

 

La Vie et rien d'autre, on vous dit, avec BERTRAND TAVERNIER.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 12 novembre 2012

MONUMORTS A LA CHAÎNE

Pensée du jour :

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"MUR" N°11

 

« Je méprise profondément ceux qui aiment marcher en rang sur une musique : ce ne peut être que par erreur qu'ils ont reçu un cerveau ; une moelle épinière leur suffirait amplement ».

 

ALBERT EINSTEIN

 

 

Voyez comme le hasard fait bien les choses (en fait le hasard n’y est pas pour grand-chose) : hier je célèbre à ma façon le 11 novembre, en publiant une note sur le monument aux morts de la ville de LyonMONUMORT LYON COULEUR.jpg, dans la petite île du parc de la Tête d’or, et voilà-t-il pas que Le Progrès daté du même 11 novembre donne en pages locales (6ème arrondissement) des nouvelles de sa restauration.

 

 

Tiens, soit dit par parenthèse, c’est très "tendance" de mettre tout dans le même sac : après l'imposture du « mariage pour tous », voici la forfaiture de la « commémoration pour tous », depuis la loi qui fait du 11 novembre la date de commémoration de tous les « morts pour la France ».

 

 

Pourtant, est-ce qu’il est « mort pour la France », le soldat de métier qui tombe en Afghanistan, qui a choisi de risquer de mourir ? Quoi de commun avec le grand massacre de la paysannerie française en 14-18 ? Demandez à un juif s'il peut renoncer à proclamer le caractère UNIQUE de l'holocauste, et vous verrez. C'est du même ordre : la partie massacrée de la population en 14-18 était composée de civils.

 

 

Revenons au Progrès. Non seulement on est tenu au courant de l’avancement des travaux, mais on apprend des choses. D’abord, que la pierre de 1920 était du calcaire, que l’acidité des pluies a vite fait de défigurer, comme l’acné qu’un adolescent perturbé ne cesse de labourer à coups d’ongles.

 

 

Ensuite, que les nouvelles plaques (toujours au nombre de 76) sont en pierre de Hauteville, assez dure pour que les Américains aient eu l’idée de s’en servir pour construire l’Empire State Building. Croisons les doigts. Lyon, à l'époque, a sans doute reculé devant la dépense d'une pierre résistante.

 

 

On apprend aussi que le « temple » – je ne vois pas d’autre mot pour désigner l’ensemble de la construction, soubassement, plaques portant les noms, bas-reliefs, « crypte » à ciel ouvert (!), monument proprement dit – est l’œuvre de TONY GARNIER, qui est aussi l’auteur de la Halle qui porte son nom à Gerland (les anciens abattoirs, où je faisais des livraisons dans d'autres temps) et des "Gratte-Ciel" de Villeurbanne.

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ET MOI QUI DISAIS "QUASIMENT HAUTEUR D'HOMME" !

EN FAIT, C'EST LARGEMENT HAUTEUR D'HOMME

(état après restauration)

 

On apprend enfin que c’est DAVID PENALVA (MOF 1997) qui a été retenu pour graver les 10.600 noms (augmentés de ceux que les historiens ont rétablis dans leurs droits), à la micro-meuleuse, dans cette pierre très dure, à raison de 40 à 50 lettres romaines par jour, qu’il s’est attelé à la tâche pour une première tranche de 2004 à 2005, et que la seconde a débuté en 2007 (j’imagine que la municipalité n’a pas voulu tout engager d’un seul coup et voulait juger sur pièce), pour s’achever en 2014, juste à temps pour fêter le centenaire de la première grande boucherie industrielle de l’histoire.

 

 

Que l’on puisse de nouveau lire distinctement tous les noms des morts, voilà enfin, parmi plusieurs autres moins reluisants (quartier Grolée sinistré, Hôtel-Dieu bradé, …), monsieur le Maire GÉRARD COLLOMB (que j'ai croisé à la glorieuse époque de la "Salle 3"), un acte digne pour lequel les Lyonnais vous devront un minimum de reconnaissance.

 

 

J’en arrive à mon sujet du jour. Dans la décennie 1920, la France a érigé, dans ses moindres patelins, bleds paumés et trous perdus, 36.000 monuments aux morts. Enfin, pas tout à fait, car il faut retrancher les quelques communes qui, n’ayant envoyé au combat aucun de ses hommes ou nul n’y ayant perdu la vie, ont échappé à la règle générale.

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PALAZINGES, SA MAIRIE, SON EGLISE : POURQUOI MOURIR ? ON SE DEMANDE

 

Parmi elles, citons Palazinges (Corrèze, 115 habitants au recensement de 1990), et Les Plans (Hérault, 265 habitants en 1999). Cette dernière municipalité a la particularité de n’avoir eu aucun mort à déplorer, pas plus en 14-18 qu’en 1870 ou en 39-45. Il y en a sûrement d'autres, mais combien ?

 

 

Il a donc fallu que, dans 36.000 conseils municipaux, ait lieu une délibération au sujet du budget à consacrer à cette édification et de la façon dont on allait s’y prendre. Dans pas mal d’endroits bénéficiant de la présence d’un sculpteur (ou tailleur de pierre) local, les gens se sont arrangés pour que leur monument soit unique. La plupart du temps, ce fut vite vu, pour des raisons pécuniaires, et l’on se contenta d’un obélisque, souvent orné d’une palme, d’une croix de guerre ou d’un coq. C’est ce qu’on voit dans l’immense majorité des localités françaises.

 

 

Mais cette flambée d’érections sur la totalité du territoire suscita l’imagination et l’appétit d’un certain nombre d’entrepreneurs avisés, qui virent là un formidable marché potentiel. Se mettant au travail, ils furent rapidement en mesure de proposer un véritable catalogue aux 36.000 maires de la nation, au point qu’on peut vraiment parler d’une industrie du monument aux morts. 

 

 

Ce catalogue comportait différents modèles dus à des sculpteurs professionnels, et ils y étaient déclinés en plusieurs versions, de la fonte de fer ciselée et bronzée (« absolument inaltérable ») à la pierre reconstituée, que les communes choisissaient en fonction du budget alloué et du montant qu’avait rapporté la souscription municipale.

 

 

Et les affaires marchaient du tonnerre de Dieu : « L’âge d’or, mon cher ami, l’âge d’or. Jamais vu ça, depuis les Grecs, depuis les cathédrales.Même ceux qui ont une main de merde ont de la commande. Vous vous rendez compte ? Un monument par village. 35.000 communes pour 300 sculpteurs ! Tout le monde veut son poilu, sa veuve, sa pyramide, ses marbres. On ne fournit pas. La ronde-bosse, le bas-relief, la lettre, tout ça ronfle comme une usine. Mieux que la Renaissance, mon cher, la Résurrection. – Grâce à nos morts. – Ouais, grâce à nos morts, merci à eux ». C’est le sculpteur Mercadot qui dit ça à PHILIPPE NOIRET, dans le poignant La Vie et rien d’autre, de BERTRAND TAVERNIER (1989).

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Il faut avoir vu ce film, tout en lumières vaguement bleues ou grises, en clartés humides ou brumeuses, où NOIRET et SABINE AZEMA font merveille, et où TAVERNIER touche très juste.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.


 

dimanche, 11 novembre 2012

UN TOUR DANS L'ÎLE DU SOUVENIR

Pensée du jour :

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"POURTRAIT" N°1

 

« L'homme se prouve par le chapeau mou, qui le distingue des autres primates. Mais, même prouvé par le chapeau mou, l'homme a beau être réellement homme, l'Italien l'est encore plus que lui. D'abord parce qu'il ajoute des plumes au chapeau mou, des plumes vertes qui font lyrique. Rien n'est plus beau que de le voir se marier dans cette parure ornithologique. En chantant Sole mio. On dirait l'oiseau-lyre. J'ai eu ce bonheur en Italie. C'est un tableau qu'on n'oublie pas ».

 

ALEXANDRE VIALATTE

 

 

Je ne peux pas laisser passer un 11 novembre sans ajouter mon petit gravier à l'édifice national commémoratif, n'est-ce pas ? J'invite d'abord le lecteur à faire un détour par les albums ci-contre, ne serait-ce que pour marquer le coup, en faisant observer que je me suis arrêté aux communes françaises dont le nom commence par la première lettre de l'alphabet, et que je n'ai inséré qu'une faible partie (139 photos) des 942 images dont je dispose. Je me suis permis d'ajouter un album des photos que j'ai prises au cours de mes pérégrinations en France et autour de Lyon.

 

 

 

GEORGES BRASSENS chante : « Un 22 septembre, au diable vous partîtes, Et depuis chaque année, à la date susdite, Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous, Mais nous y revoilà, et je reste de pierre, Pas une seule larme à me mettre aux paupières. Le 22 septembre, aujourd’hui, je m’en fous ». J’espère que nul Européen ne cédera à cette tentation du désamour, s’agissant du premier suicide de sa terre natale.

 

 

Car il s’agit bien de la guerre de 1914-1918, et la chanson de BRASSENS n’était qu’un prétexte pour parler à nouveau de la « Grande Guerre », de la « Der des Der », bref, de la Première Guerre Mondiale. Et cette guerre n’a jamais été Un long dimanche de fiançailles (JEAN-PIERRE JEUNET, 2004, avec AUDREY TAUTOU), non, elle fut le premier « long suicide européen ».

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JE N'INVENTE RIEN : JE TIRE CE TABLEAU DE LA REVUE BT2

(n°53, novembre 1973, revue du réseau CELESTIN FREINET)

 

Un suicide intrépidement poursuivi en 1939-1945 (avec une tendance à l’exportation), et probablement en train de se consommer aujourd’hui. L’ironie de l’Histoire est féroce : c’est au moment où elle croit qu’elle va parachever son édification (la « construction européenne ») que l’Europe a sans doute signé son propre permis d’inhumer, et commencé à creuser son propre trou de ses propres mains.

 

 

Et c’est épouvantablement normal : cette Europe-là est un mensonge qui remonte au coït inaugural de ses premiers parents, quand ils l'ont conçue comme un piédestal pour la Grande Privatisation du bien commun (qui portait en France le nom devenu dramatiquement ringard de "Service Public"). Passons.

 

 

Pour revenir à 14-18, nous commémorons aujourd’hui la fin du premier massacre industriel de l’histoire, une énorme broyeuse des enfants mâles de grands pays. Un massacre que GEORGES BRASSENS a célébré à sa manière dans une chanson plus connue que celle ci-dessus. 

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Le journal Le Progrès le fait – de façon assez digne, je dois dire – dans son numéro lyonnais du 9 novembre (dans les pages locales), en citant les noms de l’initiateur et du sculpteur auxquels le quartier de Montchat doit, selon lui, de posséder le premier monument aux morts (il porte 170 noms !). Vous avez dit « premier » ? Mais premier de quoi ? En France ? A Lyon ? Aucune idée. D’ailleurs, peu importe.

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PARC TÊTE D'OR : NOTRE "ÎLE DES MORTS" EST AU MILIEU DU LAC

 

L’important est d’y penser. Rien qu’un jour par an, ce n’est pas beaucoup. Et encore, un petit moment dans la journée. Le monument de Lyon a les dimensions d’un temple. Il fallait bien ça. Il a été élevé à partir de 1920. Il occupe l’intégralité de l’ « île du souvenir », au milieu du lac du Parc de la Tête d’or. Il est en forme de rectangle très allongé. On y accède par un tunnel qui passe sous le lac : il faut descendre des marches, remonter des marches (quand la grille n'est pas fermée, ou alors il y a la nage).

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On commence par faire le tour du « temple », pour prendre conscience - on en est effaré ! - du trou que la guerre a creusé dans la population mâle de la ville : tous les prénoms et les noms ont été gravés méticuleusement, l'un derrière l'autre, sur des plaques qui ceinturent l’espace du monument proprement dit.

 

Pour vous faire une idée, dites-vous, en regardant la photo ci-dessous, que toutes les parties rectilignes extérieures du quadrilatère sont couvertes de noms, quasiment à hauteur d'homme.  De quoi peupler une ville mieux que moyenne.

 

Au total, ce sont 10.600 noms qui figurent ici, et 76 plaques ont été nécessaires. Il faut penser à ces milliers de noms comme à des hommes encore debout. Je vais vous dire : ça ferait du monde aujourd'hui. Et l'histoire du "regroupement familial" ne serait qu'une mauvaise blague, absolument incompréhensible (la remarque s'adresse à ceux qui pensent qu'on peut refaire l'histoire).

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MERCI MALGRE TOUT A GOGOL

 

Je ne sais pas quelle est la pierre qui a servi à fabriquer les plaques, en tout cas, elle est assez friable pour avoir rendu nécessaire une restauration générale qui sera achevée (théoriquement) en 2013 : la plupart étaient devenus illisibles, au point que certains venaient compléter un nom ou un prénom au feutre noir, façon comme une autre, finalement, de rendre hommage à un mort. L'opération aura coûté 800.000 euros aux contribuables lyonnais, si le devis est respecté. La mémoire, ça se paie.

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Pour accéder au monument, il y a encore quelques marches à monter. L’esplanade est vaste. Le « saint des saints » (si l’on veut) du temple est situé dans la partie nord, et se compose de deux parties. Une sculpture représentant des hommes (six, je crois) portant sur leurs épaules un cercueil revêtu d’un long voile (un drapeau ?) qui semble flotter lourdement ; et puis une sorte de crypte : il faut descendre plusieurs marches pour se trouver face à un livre ouvert, protégé par des vitres. Je crois bien, sauf erreur (je ne le jure pas) que les pages portent elles aussi les noms des morts.

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A l’occasion du 11 novembre 2012, j’espère que vous ne m’en voulez pas trop d’avoir proposé cette petite visite dans « l’île du souvenir ».

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 20 octobre 2012

MONUMORTS QUI ME TOUCHENT

Pensée du jour : « Tout chrétien sans héroïsme est un porc ».

 

LEON BLOY

 

 

Parmi les 36.000 monuments aux morts de la guerre de 1914-1918, on peut en distinguer trois sortes : ceux qui touchent le passant, ceux qui restent neutres, ceux qui sont ridicules. Je parle de leur aspect. Car entendons-nous bien, TOUS les monuments aux morts touchent, et pour une raison évidente : ils portent les noms des morts.

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PLOZEVET 29

A ce sujet, je trouve incompréhensible que la cérémonie du 11 novembre revête encore de nos jours un uniforme militaire (avec drapeaux, anciens combattants, bérets rouges, trompette éventuelle ...). Car les jeunes hommes de la commune qui ont laissé leur vie dans la boucherie étaient des CIVILS, des paysans pour la plupart. Et "paysan", c'est d'une certaine manière la quintessence du civil. Rien n'est plus impropre au militaire que le métier de paysan.

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PONT-CROIX 29

C’est d’ailleurs pour ça que l’on a gravé leurs noms sur les flancs du monument communal (rural, pour la plupart). Je suis, encore aujourd'hui, impressionné par l’invraisemblable liste de ceux que le premier suicide de l’Europe a retranchés du nombre des vivants. Et je maintiens que le plus bel hommage qu'on pourrait leur rendre, plutôt que la sempiternelle sonnerie « Aux morts», que tout le monde écoute en attendant la fin, serait de lire tous les noms gravés. Et ça aurait une autre gueule. Encore une effort, monsieur le Maire !

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PLOUHINEC 29

Esthétiquement, la plupart des monuments sont neutres : un simple obélisque. L’obélisque est la façon la plus courante (ne disons pas la plus banale) dont les vivants ont rendu hommage aux morts de la Grande Guerre.

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DAGNEUX 01 

Sans doute parce qu’il était la moins coûteuse des solutions, surtout dans les toutes petites communes (quoiqu’une loi de 1920 ait autorisé les subventions publiques). Beaucoup se sont contentées d’une simple plaque apposée soit sur la croix du cimetière, soit sur le mur de la mairie, soit dans l’église.

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TENCE 43

Soyons clair : les monuments que j’estime ridicules sont ceux qui exaltent l’héroïsme du combattant, soit par la grandiloquence de la stature prêtée au poilu, soit par l’ardeur guerrière et l’attitude triomphante du soldat qui part la fleur au fusil (façon : « Gais et contents, nous marchions triomphants … », « A Berlin ! »).

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LA CHAPELLE SOUS ROUGEMONT 90 

Franchement quand je lis, sous la plume de CHARLES PEGUY :

 

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.

Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre,

Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. »,

 

je mesure l'insondable fossé (intellectuel, moral, historique, …) qui me sépare de lui. Son excuse, c'est qu'il a mis son poème en pratique (il est mort au combat, à Villeroy, le 5 septembre 1914). Chapeau, monsieur PEGUY. Et respect !

 

 

C’est vrai qu’à son époque, le mot « patrie » avait encore du sens, et qu’il fallait la grandeur (intellectuelle, morale, …) d’un ROMAIN ROLLAND pour refuser d'être sensible à l’appel au sacrifice de soi pour le salut de la terre de ses pères : « Un Français doit vivre pour elle, Pour elle un Français doit mourir », chantait-on alors.

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BIAS 40 

Une autre variété de monuments ridicules se caractérise par l’emphase insupportable des allégories mises en scène, parmi lesquelles la Marianne casquée ou l’Ange rédempteur, ou par l’effort de reconstitution de la tranchée, comme Ville-en-Tardenois l’a fait.

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VILLE EN TARDENOIS 51

(notez le "crapouillot") 

Ces monuments perpétuent un mythe national, une idéologie devenue haïssable : « Vous avez bien fait de donner votre sang et votre vie pour votre patrie. Vous avez bien fait de mourir : voyez comme nous honorons votre mémoire ». Je me demande d’ailleurs si l’horrible guerre de 14-18 n’est pas pour quelque chose dans la dévaluation de l’idée de nation, dont je parlais précédemment.

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PLEHEDEL 22 

Certains diront évidemment qu’il faut comprendre autrement ces monuments, et proclameront : « C’est à vous que nous devons la vie ». Ce n’est pas faux, et je ne peux pas leur donner tort. C’est vrai qu’aujourd’hui, nous voyons les choses avec le recul de l’histoire, et que c’est tout le 20èmesiècle qui peut nous paraître frappé d’absurdité et balayé par des horreurs innombrables et sans nom.

Campan 65.JPG

CAMPAN 65

J'ai préféré néanmoins m’attarder aujourd’hui sur des monuments qui laissent d'abord s’exprimer le deuil, la plainte, la lamentation de ceux qui restent (plutôt celles, d’ailleurs, ce qui s’explique bien sûr très rationnellement) sur les disparus et les absents. A cet égard, parmi les monuments aux morts de la Grande Guerre qui me touchent le plus, regardez ci-dessous.

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MONTFAUCON 43 HAUTE-LOIRE

(2 "BOUCHET", 2 "BOYER", 2 "CORNUT", 3 "DELEAGE", 2 "ESCOFFIER")

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

PS : du même GASTON DINTRAT (mort en 1964), et de la même inspiration, le monument de Joyeuse (07) :

JOYEUSE 07.jpg

 

 

 

 

mercredi, 03 octobre 2012

ANIMAUX DES MONUMENTS AUX MORTS

Pensée du jour : « L'as [le bateau] n'est pas seulement mû par des pelles d'avirons, mais par des ventouses au bout de leviers à ressort. Et sa quille roule sur trois galets d'acier dans le même plan. Je suis d'autant plus persuadé de l'excellence de mes calculs et de son insubmersibilité, que, selon mon habitude invariable, nous ne naviguerons point sur l'eau, mais sur la terre ferme ».

ALFRED JARRY

 

 

Résumé : j’ai commencé à évoquer, en même temps que le passage de la guerre artisanale, éventuellement chevaleresque, à la guerre industrielle, la disparition programmée des animaux des paysages de champs de bataille, comme le montre la quasi-absence des bêtes dans les monuments aux morts.

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CHIPILLY 80 

 

Cette guerre-là, donc, est encore artisanale. A propos des hommes, certains parleront volontiers des derniers « chevaliers du ciel », même si le seul point commun (et encore) avec la chevalerie est le duel que se livrent deux hommes. Je ne tomberai pas dans le ton épique et parfois grandiloquent et suranné qui est celui de RENÉ CHAMBE, quand il évoque dans ses livres tel ou tel épisode guerrier dont il fut témoin ou auquel il a lui-même participé. Notre époque fatiguée, où l’esprit baigne dans un bouillon où se diluent inexorablement les nations européennes, est totalement impropre et imperméable à l’idée de grandeur.

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CHOISY LE ROI 94 

 

Ajoutons toutefois, pour rendre les honneurs militaires à ses mânes éminemment respectables, que ces duels étaient teintés d’élégance morale, de loyauté et de courtoisie. Je retiens aussi, pour mon compte, l’artisanat instinctif du chasseur qui guette sa proie, espérant que son œil et son doigt feront la différence.

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SAUMUR 49

 

Car la carabine, disons-le, est très tôt renvoyée à ses chères études par plus fort qu’elle : la mitrailleuse. ROLAND GARROS a l’idée du premier bricolage (des plaques de métal sur les pales de l’hélice). L’Allemand FOKKER l’améliore en concevant tout un mécanisme pour synchroniser l’hélice et la mitrailleuse. Bref, on n’arrête pas ce progrès-là, même si ce qui se passe au sol a quelque chose à voir avec un insondable « régrès ».

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ROCROI 08 

 

Si GEORGES BRASSENS, sur le mode léger (en apparence), peut chanter : « Moi mon colon, celle que j’ préfère, c’est la guerre de 14-18 », c’est qu’elle est, d’une certaine manière, entièrement nouvelle. Pour la première fois, la population masculine dans son ensemble est considérée par les chefs politiques et militaires comme un énorme réservoir de matière vivante dans lequel il suffit de puiser. L’historien britannique ERIC HOBSBAWM ne fait pas démarrer par hasard son histoire du « court XX° siècle » en 1914, année qui marque le début de la course à l’arme atomique. Cette guerre a amené la TECHNIQUE et l'INDUSTRIE au pouvoir.

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WITRY LES REIMS 51

 

Le rouleau compresseur de la folie guerrière et fratricide lamine les hommes : il y a environ 40.000.000 de Français en 1914, dont la moitié approximative de sexe masculin, à laquelle il faut ôter au moins 1.712.000 morts (8,5 % des mâles), sans compter 4.000.000 de blessés (20 % des mâles) et invalides. On peut presque dire qu’un tiers de tous les hommes de ce pays ont été soit éliminés, soit marqués à vie dans leur tête et dans leur chair.

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ROUEN 76 

 

J’en arrive aux animaux : la première guerre mondiale constitue le point final (ou peu s’en faut) de leur présence sur les champs de bataille, de leur utilisation comme auxiliaires de guerre. A cet égard, il est frappant de constater leur absence pour ainsi dire complète du champ des monuments aux morts : j’en ai à ce jour recensé 14 (il y a 36.000 « monumorts » en France). Autant dire RIEN : ils ont été purement et simplement évincés du paysage.

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NORROY LE VENEUR 57 

 

Les quelques exceptions que je présente comportent d’ailleurs une bizarrerie : sur les 14 monuments, 6 portent des lions (si !). J’en tire quant à moi une conclusion qui ne vaut que ce qu’elle vaut : l’animal est devenu inutile, comme il le deviendra quelque temps après dans les travaux des champs, dans les transports,… La guerre de 1914-1918 est une guerre MECANIQUE, comme le montre la naissance du char d’assaut, qui apparaît pour la première fois le 15 septembre 1916. Face au Monstre mécanique (FRANÇOIS JARRIGE, éditions imho, 2009), l’homme n’est plus rien.

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PAGNY SUR MOSELLE 54 

 

Hommage soit donc ici rendu aux quelques rares bêtes parvenues jusqu’à nous dans les monuments aux morts. J’éviterai de mentionner le coq, trop tarte à la crème patriotique, surtout quand il est présenté en train de terrasser l’aigle impériale. J’ai montré dans mon billet précédent (et ci-dessus) deux monuments impressionnants, comportant des chevaux.  On trouve aussi le chien.

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SAINTE MENEHOULD 51

 

Dommage que l'animal soit le grand oublié des monuments aux morts. Mais certainement révélateur. Et sans doute prémonitoire. 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.