25.02.2012

DU TEMPS QUE L'EUROPE SE SUICIDAIT

DU POILU DANS SES DIVERS ETATS

 

(Les joyeux suicides du continent européen)

 

 

Je ne suis certes pas historien, mais ce n’est pas une raison pour ne pas se forger quelques idées pour son propre compte. Sur l’histoire, par exemple, il y en a quelques-unes qui prennent du temps pour sortir de la forge. Par exemple, j’ai commencé, quand j’étais tout gosse, par éprouver des frissons au son de la sonnerie « aux morts », tous les 11 novembre.

 

 

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ARVIEUX - 05350 

 

Et puis, un jour, j’ai commencé à lire les noms gravés sur un monument « aux morts ». J’ai aussi fait un « service militaire ». Ça finit par relativiser le sens de certains mots, comme « héros », « gloire », « patrie », et quelques autres.

 

 

J’ai vu des cimetières militaires : le tout « petit » de la Doua ; celui de Colleville-sur-Mer, avec son horizon de croix blanches américaines ; celui de Douaumont, avec sa haute marée de croix blanches – françaises, pense-t-on en général, mais comment déterminer la nationalité des os ?

 

 

Dans deux ans, c’est le centenaire d’un début, mais aussi le début d’un centenaire. Un centenaire qui devrait durer exactement d’août 2014 au 11 novembre 2018. Vous avez déjà compris qu’il s’agit de la « grande », de la « der des der », de « celle que je préfère » (GEORGES BRASSENS) : la Guerre de 1914-1918.

 

 

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PLEURTUIT - 35730 

 

Je voudrais ici, par avance, apporter ma petite pierre – oh, un minuscule gravier – au plantureux monument que ne manqueront pas d’édifier les sûrement grandioses cérémonies qui ne manqueront pas de  marquer les quatre ans de l’anniversaire de ce jour mémorable où l’Europe, lasse de régner sans partage sur le monde connu, se résolut à laisser la place à d’autres et à procéder, sans plus attendre, à son suicide.

 

 

Je ne trouve guère d’autre mot que « suicide » pour désigner l’égorgement de masse sciemment commis par des élites fanatisées sur des jeunesses intoxiquées et embrigadées. Disons-nous bien que 1.400.000 Français sont morts de ce virus, cela fait 27 % des jeunes hommes âgés de 18 à 27 ans.

 

 

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ERQUY - 22430 

 

Ce ne fut guère moins chez quelques nations amies et ennemies. FALKENHAYN, le concepteur de la bataille de Verdun en 1916, crut, jusque sur son lit de mort, que « sa » bataille avait « saigné » l’armée française et épargné l’allemande. On dira que c’est moins que la grippe espagnole de 1918, dont mourut le bon GUILLAUME APOLLINAIRE.

 

 

Ce suicide ne fut que le premier d’une longue série. Pour situer les choses, l’épisode de prospérité matérielle apparente et de réelle exténuation morale progressive, que les économistes appelèrent pompeusement les « Trente Glorieuses », se situe un peu après le deuxième suicide du continent européen.

 

 

Le suicide européen auquel nous assistons sans doute présentement, qui porte comme marques de fabrique, parmi bien d’autres, l’obsession de la REPENTANCE et le RENONCEMENT à exister, est peut-être le dernier. Mais va savoir à quels autres suicides futurs nous sommes promis, grâce à l’audacieux, ferme et total aveuglement de nos pilotes actuels.  

 

 

Restons-en pour le moment à ce suicide « fondateur » que constitue cette guerre de quatre ans et quelque, et à la façon dont les vivants ont ensuite arrangé les choses. En particulier ce qu’on appelle aujourd’hui les « monuments aux morts », ces édifices de pierre devant lesquels, tous les 11 novembre, viennent s’incliner le maire, les enfants des écoles, quelques anciens combattants, un peu de population.

 

 

J’attends, quant à moi, que la cérémonie commémorative annuelle, d’une part, se démilitarise, et d’autre part, fasse la plus large place aux NOMS gravés. Pour moi, le 11 novembre devrait consister en ceci : lire à haute et intelligible voix, l’un après l’autre, les noms des citoyens de la commune qui ont disparu dans le massacre. Rendre ainsi aux morts leur nom parmi les hommes, je ne vois pas de plus bel hommage.

 

 

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GRIGNAN - 26230 

 

En particulier, je ne comprends pas que certains monuments portent fièrement des inscriptions du genre « Gloire à nos héros », par exemple celui de Caluire (69). Je préfère de loin, même s’ils semblent trop modestes, ceux qui parlent des « enfants » du lieu. « Morts pour la France », à la rigueur, même si on pourrait discuter.

 

 

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CAMPAN - 65710

 

Autre aspect important de « l’art patriotico-tumulaire » (JEAN-MARIE DE BUSSCHER, chronique régulière et illustrée dans Charlie-Mensuel) : la représentation. L’essentiel des monuments français, disons-le, consistent en un simple obélisque, augmenté éventuellement d’une croix de guerre, d’une tête de coq, d’une palme ou autre.

 

 

Pour les monuments représentant des hommes, un certain nombre d’entreprises ont constitué de véritables catalogues, dans lesquels les conseils municipaux pouvaient choisir un modèle adapté à leur budget, le « poilu sentinelle » (diffusé à des centaines d’exemplaires) pouvant être livré en bronze, en pierre, en pierre reconstituée, en plâtre, etc.

 

 

Plus rares furent les communes qui firent appel à un sculpteur local, ce qui a donné des résultats variés, de l’art naïf au grand art. Je me suis efforcé, sur kontrepwazon, de rendre hommage à ces efforts municipaux, parfois maladroits, parfois bouleversants, le plus souvent simplement émouvants.

 

 

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MONTFAUCON-EN-VELAY - 43290

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16.02.2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (4)

L'Oiseau bariolé, JERZY KOSINSKI 

 

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Je préviens tous ceux qui n'ont pas lu ce livre : attention, c'est du brutal. Ça se passe en Europe centrale, pendant la deuxième guerre mondiale. Le narrateur est un adolescent que les violences et les atrocités dont il a été témoin ont privé de l'usage de la parole.  

 

 

Le titre est expliqué je ne sais plus où : dans une troupe d'oiseaux identiques, capturez un individu que vous allez peindre de toutes sortes de couleurs, relâchez-le et observez. Il rejoint ses congénères, mais comme ceux-ci ne le reconnaissent pas, ils le chassent. Lui, il ne comprend pas, il insiste, il revient. Cette fois, ce sont des coups de bec. Je ne sais plus s'il finit par être tué, en tout cas, le message est clair.

 

 

J'ai lu peu de livres aussi violents. A désespérer de l'humanité, et pourtant pas complètement, car chacun est capable de trouver en lui-même la force indestructible de faire face aux pires situations. Optimisme paradoxal, peut-être, mais optimisme final, après être souvent passé par l'impression de revenir à des états humains proches de l'animalité. Prodigieux. Voici quelques pilules pour se faire une minuscule idée de la chose.

 

 

 

« En l’écoutant parler, je pensais au lièvre que Makar avait un jour pris au collet. C’était un grand et bel animal. On sentait en lui un besoin de liberté, un profond désir de gambader, de bondir, de filer dans la campagne. Enfermé dans sa cage, il devenait enragé, grattait le sol de ses pattes, se cognait la tête contre le grillage.  

 

Au bout de quelque temps, Makar, furieux, lui jeta dessus une lourde bâche. Le lièvre se débattit d’abord comme un diable, mais finit par se rendre. Il s’apprivoisa peu à peu, jusqu’à venir manger dans ma main. Un soir qu’il était ivre, Makar oublia de refermer la porte de son clapier. Le lièvre bondit dehors et partit vers la prairie. Je crus qu’il allait plonger dans les hautes herbes et disparaître à jamais. Mais il semblait savourer sa liberté et demeurait assis, les oreilles dressées.  

 

Des champs et des bois lointains lui parvenaient des bruits qu’il était seul à entendre et à comprendre, des effluves et des parfums qu’il pouvait seul apprécier. Puis tout à coup, il changea d’attitude. Ses oreilles retombèrent, il se tassa sur lui-même. Il fit un bond, ses moustaches frémirent, mais il ne s’enfuit pas. Je sifflai de toutes mes forces dans l’espoir de l’éveiller au sentiment de sa liberté.  

 

Mais il se contenta de tourner en rond puis, comme soudain vieilli et diminué, il retourna en rampant vers son clapier. Il passa devant les lapins étonnés et sauta dans sa cage. Je n’avais plus qu’à refermer la porte. En vérité, il portait sa cage en lui-même ; elle lui entravait le cœur et l’esprit, elle paralysait ses muscles. La liberté, qui le distinguait jadis des lapins amorphes et résignés, l’avait déserté, comme le parfum s’envole à l’automne du trèfle desséché. »

 

 

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Et que pensez-vous de ce passage ?

 

« Par les beaux jours d’été, le Silencieux et moi, nous marchions le long de la voie, sur les traverses brûlantes de soleil, évitant les cailloux qui meurtrissaient nos pieds nus. Parfois, quand les garçons et les filles du quartier jouaient du côté de la voie, nous leur offrions un spectacle. Quelques minutes avant l’arrivée du train, je me laissais tomber entre les rails face contre terre, les bras au-dessus de la tête, en m’aplatissant sur le sol le plus possible.

 

Le Silencieux, à grands gestes, assemblait le public. Lorsque le train approchait, je sentais le grondement des roues sur les rails et les traverses, si fortement qu’il me faisait moi-même trembler. Quand la locomotive arrivait sur moi, je m’aplatissais davantage encore et m’efforçais de ne plus penser. Elle m’enveloppait de son haleine brûlante, elle roulait furieusement sur mes reins. Puis les wagons se succédaient au-dessus de ma tête, au rythme fracassant de leur ferraille et, en attendant la fin du convoi, je repensais à l’époque où nous jouions au même jeu, avec les jeunes paysans des villages que j’habitais.

 

 

Une fois, juste en passant au-dessus du garçon couché entre les rails, le mécanicien avait lâché une giclée de braises brûlantes. Après le passage du train, nous avions retourné le corps du garçon, calciné comme une pomme de terre oubliée dans le four. Certains affirmaient que le chauffeur avait vu leur camarade par la portière de la locomotive et lâché les braises à dessein. Je me souvenais aussi qu’un manchon d’attelage qui traînait un peu trop bas derrière le dernier wagon avait un jour heurté la tête d’un camarade couché sur la voie. Son crâne avait éclaté comme une cosse de pavot.

 

         « Mais malgré ces sinistres souvenirs, je trouvais prodigieusement grisant de rester ainsi couché entre les rails, tandis que le train défilait sur ma tête. Entre l’arrivée de la locomotive et le passage du dernier wagon, je voyais glisser une image de ma vie plus pure qu’une rivière de lait filtrée à travers un linge. Rien ne comptait plus que le seul fait d’être vivant. J’oubliais tout, l’orphelinat, le Silencieux, Gavrila, et ma condition de muet.

 

J’éprouvais tout au fond de cette expérience insensée une joie nouvelle et sans mélange : survivre. Quand le train était passé, je me relevais, les mains tremblantes et les jambes faibles. J’éprouvais une satisfaction plus grande que celle qu’avait pu me procurer une vengeance particulièrement violente sur un de mes ennemis. J’essayais de préserver en moi ce sentiment pour l’avenir. Dans un moment d’angoisse ou de peine, je pourrais en avoir besoin. En comparaison de la terreur qui s’emparait de moi quand le train m’arrivait dessus, toute autre frayeur m’apparaissait bénigne. »

 

 

 Allez, un dernier petit pour la route.

 

« Nous nous levions très tôt. Sous mon regard indulgent, le vieil homme s’agenouillait pour prier. A son âge, et bien qu’élevé à la ville, il se comportait comme un simple paysan : il ne pouvait accepter l’idée qu’il était seul au monde et ne devait attendre l’aide de personne. Or, chacun de nous est seul, et mieux vaut savoir tout de suite que les Gavrila, Mitka et autres amis ne font que traverser notre vie. Peu importe qu’on soit muet – puisque, de toute façon, les hommes ne se comprennent pas. Ils se heurtent ou se plaisent, s’embrassent ou se piétinent, mais chacun ne pense qu’à soi. Nos émotions, nos souvenirs et nos sens nous isolent des autres aussi sûrement que le rideau des roseaux sépare un fleuve de sa berge. Pareils aux cimes neigeuses des montagnes, trop hautes pour passer inaperçues, trop basses pour atteindre le ciel, nous nous regardons les uns les autres, par-delà d’infranchissables vallées. »

 

 

RICK, un copain américain, disait fumer des choses illicites pour un seul motif : « To enlarge my consciousness », prétendait-il. Moi, je ne voulais pas le contrarier, même si, bon, bref, bof. Personnellement, j'ai plutôt tendance à attribuer cette vertu à la littérature en général, et à quelques livres en particulier.  

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

28.09.2011

ISRAEL, ETAT INJUSTE

L’Etat d’Israël ne veut pas la paix. L’Etat d’Israël continue à coloniser la Cisjordanie. L’Etat d’Israël continue à autoriser la construction de colonies. L’Etat d’Israël est un Etat INJUSTE.

 

 

La PARANOÏA de la population et du gouvernement israélien au sujet de la sécurité d’Israël est l’exact complément de la FOLIE exprimée par les colons de je ne sais plus quelle colline particulière. J’ai entendu l’interview d’une « colone » (féminin de colon, tant pis) l’autre jour. Vous ne savez pas ce qu’elle ose affirmer ? « Les Palestiniens réclament le droit au retour des réfugiés. Eh bien nous, juifs, nous concrétisons notre droit de réfugiés de 2000 ans à revenir chez nous. »  

 

 

Ces deux formes d’affections mentales me sont rigoureusement inexplicables et incompréhensibles. Mais au fond, pas tant que ça. Car si je regarde la politique israélienne depuis DAVID BEN GOURION, le fondateur, je constate qu’il y a eu des variations, des nuances, des espoirs, des hauts, des bas, des retournements, des assassinats (ITZHAK RABIN). MAIS il y a UNE constante, UNE boussole qui n’a jamais dévié de son Nord, c’est l’appropriation progressive du territoire des Palestiniens.

 

 

Faites le test, examinez la chose sur le long terme : jamais l’Etat d’Israël n’a renoncé à s’installer sur la totalité du territoire de Cisjordanie. Ecoutez, pas plus tard que ce matin même 28 septembre, cette femme installée dans le quartier de Gilo à Jérusalem-Est : « Le peuple palestinien n’existe pas. Ceux qui s’appellent les Palestiniens sont des Arabes. Ils ont vingt-deux Etats pour s’installer. Nous, nous sommes revenus à la maison ». « Revenus à la maison » : comment voulez-vous faire entendre raison à ce genre d’extrémiste ?

 

 

L’Etat d’Israël n’aura de cesse d’avoir reconstitué le territoire que les Hébreux occupaient avant la guerre de l’empereur TITUS, qui a abouti à la destruction du Temple de Jérusalem, et qui a amené la grande diaspora des juifs (la diaspora juive remonte à bien longtemps avant la destruction du temple). La visée ultime de l’Etat d’Israël est d’occuper la TOTALITÉ de la Cisjordanie.

 

 

On peut même imaginer que le projet d’une partie non négligeable des Israéliens, est purement et simplement de chasser les Palestiniens de tout le territoire de la Palestine. Il semble bien que ce raisonnement ait gagné une majorité de la population israélienne, qui porte régulièrement au pouvoir des coalitions de plus en plus doctrinaires, de plus en plus cramponnées à l’exigence de sécurité. N’est-ce pas (entre autres) cette évolution vers une extrême droite de plus en plus rigide qui pousse les Palestiniens à un fanatisme de plus en plus débridé ?

 

 

Ce qui pousse les gouvernements israéliens vers l’extrême droite et la « reconquête » du territoire, il faut le dire, c’est l’appui indéfectible de la communauté juive des Etats-Unis (paradoxalement appuyée par diverses sectes chrétiennes fondamentalistes), qui fait peser une pression énorme sur le moindre représentant et sur le moindre sénateur des deux chambres américaines, par le moyen presque infaillible du chantage à la réélection. Pourquoi croyez-vous que BARAK OBAMA lui-même annonce un possible "veto" au conseil de sécurité de l'ONU pour contrer l'admission de la Palestine comme 194ème Etat ?

 

 

Quelles perspectives sont devant nous ? La guerre perpétuelle, évidemment.

 

 

 

 

14.09.2011

LISEZ "LA MER CRUELLE"

Ce livre de NICHOLAS MONSARRAT (éditions Phébus) est présenté comme un des « rares classiques indémodables du roman de guerre ». Je regrette, mais j’ai lu H. M. S. Ulysses, d’ALISTAIR MAC LEAN, écrivain écossais, que j’ai trouvé formidable. Comme L’Adieu au roi, de PIERRE SCHOENDORFFER, dans lequel on trouve la déplorable histoire de Boong et Yoong, ainsi que la déplorable histoire des soldats japonais égarés dans la forêt tropicale des Philippines et qui, complètement affamés, se jettent sur le paddy cru, qui se met ensuite à gonfler dans leur estomac, jusqu’à les faire mourir dans des souffrances atroces.

 

 

Le récit est purement chronologique, découpé en sept parties, soit autant que d’années de guerre de 1939 à 1945. L’auteur connaît la marine de guerre de très près, et sa présentation de tous les aspects du travail comme il s’exécute sur une corvette, puis sur une frégate est irréprochable : le lecteur profane est « mis dans le bain ». C’est ce qu’on appelle l’efficacité.

 

 

La présentation du caractère des personnages est schématique : sur le « Compass Rose », il y a d’abord le commandant Ericson, l’image même du chef impeccable, aimé de ses subordonnés, imperturbablement serein au milieu des pires situations. Par contraste, le commandant en  second, Bennett, un Australien, est le type même du salopard fini, dégoûtant, vulgaire, toujours à l’affût d’un moyen de couper au travail, d’une part en déléguant les ordres à ses « midships », d’autre part en houspillant tout le monde, en particulier ses subordonnés immédiats.

 

 

L’un des deux, Lockhart, est un jeune homme vaguement journaliste en apprentissage, mais il a du caractère, et ne se laisse pas impressionner par un personnage aussi veule, allant même à l’occasion jusqu’à l’affrontement, qui sera tranché plus ou moins en sa faveur par le commandant. Mais l’autre, Ferraby, un jeune marié, est beaucoup plus faible, et c’est  lui qui devient le souffre-douleur de Bennett : il n’arrivera jamais à lui opposer une résistance, faute d’une ressource intérieure suffisante.

 

 

Le contraste moral est saisissant, et Bennett, d’ailleurs, après être revenu de permission complètement ivre, ne tardera pas à être atteint, comme l’a prédit Lockhart, d’un « ulcère du duodénum », qui le fait retourner à terre définitivement. Tout le monde, y compris Morell, dernier officier subalterne, appartenant à la « gentry », se voit débarrassé d’un spectacle indigne.

 

 

On assiste à toutes les dernières étapes de la mise au point du navire : au début, à Liverpool, le bateau est en cours d’achèvement, il va s’agir ensuite de procéder à des essais, puis à un entraînement dans les règles de l’art, c’est-à-dire destiné à  donner au commandant et à l’ensemble de son équipage la maîtrise de cet outil, de cette arme,  destinée à escorter les convois marchands entre l’Angleterre et l’Amérique.

 

 

A la fin de l’entraînement, c’est chose faite : tous ces marins amateurs, des civils, au fond, au moindre commandement, se rendent à leur poste sans hésiter, et très rapidement. Ensuite vient la première mission, célébrée par une tempête dont bien des marins aguerris n’ont jamais vu l’équivalent. Ce qu’on craint le plus, ce sont les sous-marins.

        

 

 

Ce livre se lit comme un bon récit, tant qu’on est sur le bateau, dans l’action, voire dans la bagarre. Mais pendant les permissions, à terre, l’auteur passe les hommes en revue, peignant pour chacun le tableau qui l’individualise, et lui donne de la « profondeur ». C’est beaucoup plus scolaire et ça sent la fabrication, voire le cliché. Quand le Compass Rose est torpillé à mort, l’auteur applique le même systématisme, et énumère les façons dont chaque marin va mourir ou ne pas mourir, dans une scène interminable censée tirer des larmes au lecteur.

 

 

Quelques scènes valent le coup : lorsque, au retour de Gibraltar, le bateau doit réparer une avarie grave qui lui fait prendre un retard considérable sur le convoi, mais qui va lui permettre de couler son premier sous-marin : le radariste détecte, à l’arrière et hors de vue du convoi, un écho suspect. C’est un sous-marin qui navigue en surface, attendant la tombée de la nuit pour tomber sur sa proie.

 

 

Le Compass Rose fonce de toute la force de ses machines, coule le sous-marin, recueille les survivants, y compris un arrogant commandant qui crie « Heil Hitler ! » et commence par émettre d’incroyables exigence mais que Ericson, à deux doigts de l’abattre sous le coup de la colère, va vite ramener à un peu d’humilité. Ensuite, le Compass Rose accomplit une mission vers Mourmansk, dans une ambiance « grand nord » garantie.

 

 

La scène du torpillage aussi est efficace, avec quelques autres. Dans l’ensemble, un bon livre d’action dans le domaine particulier de la marine de guerre, qui me rappelle les livres de PAUL CHACK, écrivain d’extrême droite, mais qui a écrit quelques livres mémorables, dont Ceux du blocus, mais aussi La Bataille de Lépante. Cet antisémite, antibolchevik, collaborationniste sera fusillé à la Libération. J’ai déjà cité H. M. S. Ulysses comme un cousin de La Mer cruelle.  

 

 

Le livre fait malheureusement du remplissage dès qu’on est à terre : l’auteur, d’une part, ménage des pauses rythmiques dans son récit, d’autre part s’efforce de donner une profondeur psychologique à ses personnages en énumérant là encore chaque personnage, les contextes social, professionnel, affectif : Morell, marié à une actrice qui le trompe allègrement, même quand il est à Londres ; Ericson marié à une femme qui tricote, mais affligé d’une belle-mère insupportable ; Ferraby aux petits soins avec sa jeune femme amoureuse, mais resté un enfant dans sa tête, qui n’arrive pas à se hisser à la hauteur de la réalité et qu’on verra à la fin sur un lit d’hôpital.

 

 

Dernière chose : NICHOLAS MONSARRAT ne doute à aucun moment, ne se pose aucune question : la guerre est une terrible chose, mais c’est comme ça, comme chez ERNST JÜNGER. Contrairement au « journaliste » cynique qui voit tout en noir, c’est un patriote qui trouve même une exaltation dans la mise en ordre de cette humanité en réduction qu’est un équipage à la manœuvre, où tous les efforts, sous l’autorité d’un seul, sont coordonnés dans un but unique, où chacun œuvre à sa place en vue de réaliser un projet commun.

 

 

Il y a une mystique du chef et de la discipline, qui n’est pas sans rappeler, dans Typhon ou dans Le Nègre du Narcisse, deux livres de JOSEPH CONRAD, le capitaine qui maintient son bateau à flot par la seul force de son regard. Dans le dernier, c’est même énorme : le bateau, suite à une tempête subie dans les « quarantièmes rugissants », a « pris de la gîte » à tremper les vergues dans l’eau, et le capitaine s’installe sur le flanc du navire, et va y rester aussi longtemps qu’il ne se sera pas redressé, ce qui se produit en effet, comme si la volonté du chef avait suffi à dompter la réalité. C’est vrai que le roman de marine porte à ce genre de considérations (vous savez : « Seul maître à bord »).

 

 

En conclusion, à la fin de la guerre, le commandant Ericson, qui a pris du grade et est parti avec tous les honneurs, discute avec Lockart, devenu son second, et émettent quelques généralités. Revenus à terre, ils n’ont plus grand-chose à se dire.

 

 

08.07.2011

D'ISRAEL ET DE LA PAIX DANS LE MONDE

JEAN-PIERRE ANDREVON, écrivain de science-fiction, écrivait dans les années 1970 des histoires qui se passaient très loin dans le futur. Il y parlait en particulier des foyers de guerre permanents qui se profilaient vers la fin des "trente glorieuses". L'un de ces foyers était situé au Proche-Orient : la guerre entre Arabes et Israéliens. Je ne sais plus dans quelles années il situait l'action (2500 ?), mais on en a pris, semble-t-il, le chemin.

 

Avant de monter dans le train qui m’emmenait en Allemagne pour l’été, j’ai acheté au kiosque de la gare, absolument au hasard, un livre de LEON URIS, Exodus. J’avais dix-sept ans. Exalté et passionné, j’y ai découvert un monde que j’ignorais totalement. La difficile installation d’un peuple exilé sur un territoire. L’épreuve effroyable qu’il venait de traverser. La formation des premiers « kibboutzim » (c'est au pluriel). Le sinistre travail des « Sonderkommandos », chargés de débarrasser les chambres à gaz du monceau de cadavres nus après une exécution. Je n’ai jamais relu ce livre. Mais il me reste des images, quelques séquences.

 

 

L’un des personnages est un jeune garçon né en Palestine (?), que le père envoie livrer des denrées (de la farine ?), qu’il se fait régulièrement voler par de jeunes Arabes. Le père réfléchit, puis il enseigne à son fils le maniement du fouet de cuir, il veut lui apprendre à se défendre. Le fouet est lourd, la lanière est raide, l’apprentissage difficile. Le garçon a du mal, puis moins de mal, puis il arrive à faire claquer l’extrémité. Alors le père charge l’âne et confie à son fils la même mission. Les jeunes voleurs l’attendent. Mal leur en prend : le fouet leur enlève quelques bouts de peau, ils ne recommenceront pas.

 

 

Le livre date de 1958. Cette scène qui m’est restée (parmi d’autres) me semble symbolique de la façon dont les mentalités des juifs israéliens ont été façonnées : « Il faut se défendre » apparaît comme le maître-mot. C’est peut-être devenu un trait culturel fondamental, dont tous les juifs d’Israël sont vraisemblablement imprégnés. C’est peut-être un réflexe, à présent, de considérer la terre sur laquelle l'Etat d'Israël a été constitué comme globalement hostile.

 

 

Par parenthèse, qu'on ne me raconte pas que la Palestine est terre juive depuis 3000 ou 5000 ans : historiquement, c'est un mensonge tellement énorme et stupide que seuls des fanatiques peuvent donner dans le panneau. HITLER lui-même n'a-t-il pas envisagé de donner aux juifs, comme terre d'accueil, une partie de Madagascar ?

 

 

Et par parenthèse, je me refuse à parler d'Etat juif. Ce non-sens théocratique est une telle injure à l'idée que je me fais de la laïcité nécessaire d'un Etat, quel qu'il soit, ne peut avoir pour conséquence que de jeter de l'huile sur le feu du conflit.

 

 

J’avoue que j’ai été fasciné par l’Etat d’Israël. Je garde en mémoire l’éclair de feu que fut la guerre de 1967, si mal préparée par les ennemis du nouvel Etat que celui-ci en vint à bout avec une souveraine aisance. Est-ce dans Paris-Match que parut cette photo où l’on voyait les brodequins abandonnés sur le sable du désert par les soldats égyptiens, soi-disant pour s’enfuir plus vite ?   Il n’en fut pas de même en 1973, où Israël eut bien du fil à retordre, du fait d’une préparation beaucoup plus soigneuse (et secrète) par HAFEZ EL ASSAD et ANOUAR EL SADATE.

08.05.2011

DES TIRS A BALLES REELLES

 guerre,journalisme,littérature,répression,syrie,philippe muray

Tout le monde est maintenant familiarisé avec l’expression BALLE REELLE. Depuis le 14 février, exactement. La Tunisie, l’Egypte, le Yémen, maintenant la Syrie.

 

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Ils sont vraiment merveilleux, les journalistes. Si, si ! Je les adore : la preuve, c’est que j’achète le papier sur lequel ils écrivent, que j’écoute les paroles qu’ils prononcent. journaliste.jpgQu’est-ce donc, une BALLE REELLE ? Le réponse, évidente : c’est une balle pas « à blanc ». Mais d'abord, qu’est-ce que c'est, au juste, une balle « à blanc » ? Une sorte de pétard perfectionné. J'exagère : c'est une cartouche en métal ou en plastique, démunie de toute BALLE, vous savez, cette pièce de métal qui peut faire très très mal : seulement de la poudre. Voyez la double photo ci-dessus : une cartouche à "balle réelle" et une cartouche à blanc. Pour blesser quelqu’un (ne parlons même pas de tuer), il faut lui tirer dessus « à bout portant », ou « touchant » (c’est comme ça qu’on dit). Une « cartouche à blanc » peut faire très mal, une brûlure, mais c'est très difficile de tuer avec ça. Faire la guerre à blanc, c'est faire comme les gamins : on vise pour de vrai, mais on tire et on meurt POUR DU BEURRE. La balle à blanc est une fausse balle.

 

TOUTE cartouche, quand elle n'est pas "à blanc", peut tuer. Voilà par exemple, ce que ça donne :

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 Je sais : ce n'est pas ragoûtant du tout, mais c'est bien ça le REEL, non ?

 

Donc, la formule BALLE REELLE, comme « sortir dehors » ou « monter en haut », c’est un PLEONASME. C’est vrai que l’effet sur l’esprit du lecteur ou de l’auditeur est plus fort. Ça veut dire que le journaliste, que j’adore, veut surtout frapper l’imagination, il veut faire de l’effet. Il ne se contente pas d’informer, il a peur de ne pas être pris au sérieux, il est convaincu de l’importance de ce qu’il dit. Même si une « balle », c’est forcément « réel ». Qu’est-ce que ça changerait, si le journaliste disait : « BACHAR EL ASSAD fait tirer sur la foule » ? On comprend bien non ? Surtout s’il ajoute : « 30 morts ». Avez-vous besoin du mot « réel » ? Non. "Tirer" dit tout, ça veut dire : assez. Toute balle TUE, si le tireur a appris à tirer.

 

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Alors pourquoi cette surenchère verbale ? Je me demande si, après tout, à force de passer son temps devant des écrans de toutes sortes, le journaliste, mais aussi ceux qui le lisent ou l’écoutent, ne finissent pas par vivre hors du réel. Cela prouverait que PHILIPPE MURAY (oui, encore lui) a raison : « LE REEL A DISPARU ». C'est pour ça que le journaliste - que j'adore - se sent obligé de redoubler. Cela a un côté drôle aussi, si on veut, ce REEL qui a besoin de se nommer pour exister : ça voudrait dire que dans leur vie ordinaire, les gens ont l'impression d'être "mis entre parenthèses" ? D'exister pour du beurre ?

 

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