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dimanche, 17 décembre 2017

SALLE DES PAS-PERDUS-POUR-TOUT-LE-MONDE

Des nouvelles de l'état du monde (12).

RÉFUGIÉ : UN MÉTIER D'AVENIR

Rien ne se perd, dit-on. Le « Réfugié » moins que tout le reste. Plus vous avez de réfugiés, mieux les affaires se portent. Enfin, pour certains. Disons : pour certaines entreprises. Disons : pour Logistic Solutions, entreprise basée à Brie en Ille-et-Villaine, qui a fourni en 2016 plein de très beaux containers en métal blanc pour loger 1.500 réfugiés de la "jungle" de Calais. « On est là pour faire du business », lance un dirigeant de cette entreprise qui a de toute évidence l'âme altruiste. On l'aurait à moins.

Car le "réfugié" est un créneau porteur, voire un marché d'avenir, qu'on se le dise, porté par la vague de l'effondrement annoncé. Entre les réfugiés politiques, les réfugiés économiques, les réfugiés climatiques, les réfugiés religieux (chrétiens d'orient, yézidis, rohingyas, etc.), les réfugiés volontaires, les réfugiés touristiques, les réfugiés professionnels et tous les autres, l'armée des petits soldats de l'intervention humanitaire ne va bientôt plus savoir où donner de la tête, du cœur, de la main secourable et de l'intention louable. Parole de patrons : il va être de plus en plus juteux d'investir des sommes importantes dans le domaine de l'altruisme international, tant s'annonce prometteur le retour sur investissement. Vive l'effondrement, se dit-on dans les entreprises spécialisées !

C'en est au point qu'il y a des "sommets mondiaux de l'humanitaire" qui s'organisent depuis quelque temps, à l'image de celui qui s'est tenu en mai 2016 à Istanbul, sans doute pour commencer à "structurer le marché" et à se répartir les tâches. On y trouve absolument de tout, du plus humble article de camping ("lampe autorechargeable") jusqu'à la cité de containers, et à la ville de toile livrée clé en main (clé de montage Ikéa cela va de soi). On apprend au passage que le réfugié aime assez le camping, même si c'est parfois du camping très sauvage, y compris dans des endroits peu hospitaliers. 

Il y a, paraît-il, douze millions de personnes dans le monde qui vivent en camps de réfugiés. Alors vous pensez si ça vaut le coup de s'y intéresser. La demande a tellement enflé en quelques années de chaos variés et d'effondrements plus ou moins locaux, que les Etats ne peuvent plus suivre et que des organisations aussi puissantes et reconnues que le Haut Comité pour les Réfugiés (le HCR de l'ONU) font de la sous-traitance à des entreprises privées (comme Logistic Solutions).

Le PAM (Programme Alimentaire Mondial, encore l'ONU), sans doute fatigué de distribuer de quoi nourrir les populations en détresse, a même décidé d'ouvrir deux supermarchés dans le camp de Zaatari en Jordanie. Particularité : ce sont des groupes privés qui gèrent ces établissements. On les imagine sans peine en train de prospecter pour trouver le plus bel emplacement : il s'agit d'optimiser la fréquentation et les profits. La maison fera-t-elle crédit ? A-t-on pensé à la ceinture de barbelés ? Ben oui, quoi : il n'y a pas d'attitude plus anti-commerciale et indésirable qu'un pillage par des bandes de nécessiteux affamés et manquant de tout.

ZAATARI CAMP REFUGIES.jpg

ZAATARI

Il est à craindre qu'on demande aux 80.000 réfugiés de patienter quelque temps au camp de Zaatari (deuxième plus grand au monde, un aperçu ci-dessus, loin derrière Dadaab au Kenya, qui en compterait 500.000 ; ne parlons pas de Khor al Waral au Soudan, de ... et de ... sans oublier les camps palestiniens : douze rien qu'au Liban, ouverts entre 1948 et 1963, plus de 225.000 "habitants", 1.120.000 si l'on totalise tous les Palestiniens "réfugiés"), avant de retourner chez eux en Syrie. Habitants provisoires de lieux eux-mêmes provisoires, il est probable qu'il leur faille un jour considérer comme logements définitifs les containers et les tentes dont la "communauté internationale" leur avait confié la garde pour un temps. On se console en se disant que containers et tentes, c'est tout de même mieux que les cartons de nos SDF et de nos clochards.

On est à peu près sûrs en effet que toutes les solutions improvisées dans l'urgence vont durer, et sans doute s'éterniser car, parmi tous les projets que les humains échafaudent pour donner une forme à leur avenir, le chaos semble assez plausible. Le camp de réfugiés deviendra peut-être la norme, vu que l'état d'urgence sera l'état normal de l'humanité. Eugène Pottier aurait dit : « L'état d'urgen-en-en-en-ce sera le genre humain » (en rythme, s'il vous plaît). S'il avait vécu aujourd'hui, c'est ça qu'il écrirait. Cela s'appellerait "L'Internationale". Pas sûr que ça fasse un hymne prolétarien.

Face à l'inflation promise des réfugiés – marché à l'expansion potentielle indéfinie – les Etats n'ont plus l'efficacité d'intervention voulue, ni les moyens nécessaires. Soyons juste : les Etats n'ont plus envie non plus. Heureusement, l'entreprise privée est là, fière et brave, pour relever le gant du défi. Car l'instabilité mondiale grandissante ouvre d'excellentes perspectives et laisse entrevoir des opportunités inespérées pour qui a un goût très sain, une énergie gonflée à bloc et une intacte volonté d'agir et d'entreprendre. Produit final, fatal et délocalisé de l'instabilité géo-écolo-économo-politique, le réfugié est parti pour former ailleurs que chez lui l'ossature d'un futur système solide, durable et lucratif. 

Dans le mouvement mondial de la Grande Privatisation de Tout (GPT), les Etats se frottent les mains : ça tombe à pic avec la cure d'amaigrissement qu'ils ont commencée dans les années 1970, quand Reagan et Thatcher ont, d'un commun accord, décidé de « réveiller et libérer les énergies et les forces vives en sommeil dans la société » (en français : lâcher la bride aux appétits voraces et à l'enrichissement illimité des riches). Les Etats n'ont qu'une envie : se retirer du jeu, et laisser toute l'initiative aux forces du marché. Inutile de dire que les dites "forces" sont aux anges : le marché de l'humanitaire pèserait déjà aux environs de 20 milliards d'euros. De quoi boucher quelques dents creuses et de voir venir l'avenir avec le sourire.

Avis aux urbanistes visionnaires, genre Oscar Niemeyer (Brasilia) ou Le Corbusier (Chandigarh) : sachant que "le camp de réfugiés sera le genre urbain" (voir plus haut), lequel d'entre vous sera assez inventif et audacieux pour concevoir au meilleur coût le plus beau design pour la future "cité radieuse du Réfugié" appelée à en accueillir le prochain milliard dans les conditions définies par le cahier des charges de l'ONU (contenance, esthétique, confort, déontologie, lumière, commodités diverses, éthique, qualité des matériaux, etc. : ne jamais oublier dans un dossier de faire valoir l'argument de l'éthique, et encore mieux "l'éthique des droits de l'homme") ?

L'altruisme n'a pas de limites. Le monde a le cœur sur la main, à condition que ça rapporte. 

Voilà ce que je dis, moi.

Le contenu et le ton de ce billet, ouvert sur un avenir radieux en même temps que sur un monde meilleur quoique futur, ont été suscités par le compte rendu ("Réfugiés, un marché à part entière") paru dans Le Monde (16 décembre 2017), signé Mathieu Aït Lachkar, du documentaire diffusé dimanche 17 en soirée sur France 5 : "Réfugiés, un marché sous influence", de Nicolas Autheman et Delphine Prunault. 

samedi, 08 novembre 2014

LES MATINS DE FRANCE CULTURE

UNE PENSÉE POUR CHRISTINE GOÉMÉ

 

3

 

Je garde en mémoire les noms d’Henri Laurens, de Mireille Delmas-Marty, d’Yves Lacoste, d’autres. Le premier, hélas invité parmi d’autres, avait malgré tout eu un peu de temps pour expliquer que le Proche-Orient est un problème désespérément insoluble (multiplicité des intérêts divergents ou incompatibles, renversements d'alliances extraordinaires, calculs politiques, ...). Mais je connaissais un peu ses travaux, irréfutables et d'une précision diabolique. La seconde avait évoqué les entorses faites aux principes démocratiques sous prétexte de sécurité.

 

Le dernier avait éclairé (entre autres) les différences des tracés frontaliers effectués respectivement sur les cartes par les officiers de l’infanterie et ceux de la marine. Eclairage très drôle, quoique peu à l'avantage des premiers, davantage portés  (paraît-il) sur l'abus de la ligne droite. Les gens qui ont quelque chose d’intéressant à dire – ceux qui connaissent à fond une question, pas les habitués des micros et des caméras – ont besoin de la durée, de la continuité, bref, d’une température pas trop élevée de l’atmosphère.

 

Mais avant la "Matinale" (ancienne manière), j’écoutais aussi avidement l’émission qui précédait (je suis un « lève-très-tôt »). Mais c’était avant l’intrusion dans mes petits matins de « Un autre jour est possible », piloté par le multiculturaliste Tewfik Hakem, émission de divertissement et de promotion de l’actualité culturelle, s’efforçant consciencieusement de coller à l'événement en train de se produire, en vendant tout ce qui se fait de mieux en termes de modernité esthétique et sociétale.

 

Cette émission lente et posée, supplantée par l'air du temps, s’appelait « Eloge du savoir ». Elle était produite par une dame sûrement un peu ennuyeuse, qui a pour nom Christine Goémé, mais qui savait s’abreuver (et abreuver l’auditeur dans la foulée) aux plus hautes sources. Son émission était absolument formidable, partagée entre des cours au Collège de France et des conférences de haut niveau données dans le cadre d’ « Université de tous les savoirs ».

 

Je perdrais sans doute mon temps à expliquer tout ce que j’ai ainsi appris dans cette tranche horaire de 6h – 7h (eh oui, c’est aux aurores, mais c’est justement ça qui me convient), sur des sujets aussi divers que le recrutement des Janissaires à l’époque de l’Empire Ottoman triomphant, les origines composites de bien des récits de l'Ancien Testament, les religions indo-iraniennes, le contexte de civilisation européenne dans lequel a pu prospérer un mythe comme celui de Perceval, combien d’autres ? … Cette émission suait par tous les pores le miel délectable et embaumé de la Haute Culture.

 

L’agression a commencé avec la déprogrammation de l’émission, l'exil à 0h, et son remplacement par le nommé Tewfik Hakem et sa tambouille culturalo-moderne de « promotion » de l’air du temps, ce qui s’appelle, pour le coup, « sauter sur l’actualité » (comme la Légion Etrangère sur Kolwesi). Sans compter la demi-heure de bonus accordée à la « Matinale » de Marc Voinchet, sans doute pour favoriser une émission qui « dopait l’audience ».

 

J’ai bien été obligé de faire mon deuil et de me les accrocher en bandoulière (je parle des cours du Collège de France, qu’alliez-vous penser ?). Exit Christine Goémé, exit L’Eloge du savoir, précipités « Dans l’grand trou noir d’ousse qu’on n’revient jamais » (Chanson du décervelage, on la trouve dans toute bonne Bible de la 'Pataphysique).

 

On me dira que je n’ai qu’à veiller ou à me brancher sur franceculture.fr pour écouter ? Et puis quoi encore ? Cette placardisation brutale de la culture sur France Culture, sans doute pour crime d’ « élitisme », m’avait déjà semblé de mauvais augure. Le râteau à ratisser large, cela s’appelle un attrape-tout. Pour trouver, c'est facile, vous ne pouvez pas vous tromper : c’est juste avant le grand n’importe quoi.

 

C’est aussi quand France Culture, sous prétexte de « s’adapter à la modernité », de « suivre le mouvement de la société », commence à sacrifier la culture.

 

Encore un bel exemple de « Négation de soi » (voir quelques billets précédents).

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Note : j'entends dire que madame Christine Goémé ne va pas bien. Une pensée pour elle.