12.05.2012
LA TURQUIE N'EST PAS EN EUROPE
La Turquie fait-elle partie de l’Europe ? Regardez juste la carte : l’ongle du petit orteil qu’elle a sur la rive européenne du Bosphore correspond exactement à 3 % de sa surface totale. La réponse à la question ne vous paraît-elle pas évidente ? C’est NON.
La Turquie n’est pas en Europe, mais en Asie. Même si c’est l’Asie Mineure. Certes, les Turcs ont longuement empoisonné l’histoire de l’Europe, ne serait-ce qu’en occupant longuement des portions importantes de son territoire (Bulgarie, Grèce, Albanie …), et jusqu’à assiéger Vienne à deux reprises (1529 et 1683), à l’époque où on l’appelait l’empire ottoman.
GILLES VEINSTEIN, professeur au Collège de France, raconte par le menu que le souverain de La Porte (parfois qualifiée de « sublime »), lançait avec gourmandise ses soldats dans des raids sur les terres chrétiennes, avec mission de ramener dans leurs filets le plus possible de très jeunes mâles, adolescents chrétiens (grecs, bulgares, serbes, russes) dont les plus costauds et les plus capables étaient destinés à être intégrés dans le prestigieux corps d’élite des « Janissaires », et dont certains pouvaient finir leur carrière à des postes éminents et enviables.

Précisons que le sort de ces garçons était, tout simplement, l’esclavage, assorti d’une conversion immédiate à l’islam. Il semblerait que la « charia » (le Coran comme source unique du droit) spécifie bien qu’un musulman n’a pas le droit de traiter en esclave un autre musulman. Rien de plus « normal », donc, que le Sultan soit allé se servir chez les chrétiens.
Mais je pose la question : pourquoi, alors, les convertir à l’islam ? Il y a là une curieuse subtilité de raisonnement qui m’échappe. Mais réfléchissons. « Vous imaginez qu'on puisse dire que moi, le Grand Turc, je suis défendu par une armée composée de chrétiens ? Ça la foutrait mal. »
Très rares furent ceux qui désertèrent pour revenir en Europe. GILLES VEINSTEIN résume quelque part l’aventure de l’un d’eux, CONSTANTIN MIHAILOVIC, qui gardera pudiquement le silence, dans ses Mémoires d’un janissaire, sur son islamisation forcée. Il y a aussi l’histoire d’un chevalier allemand, dont je n’ai pas réussi à retrouver le nom.
Le corps d’élite des janissaires, formé en 1329, connaîtra une fin piteuse en 1826, sous le sultan MAHMOUD II, qui les fit massacrer parce que devenus trop encombrants. Dans l’histoire, les Turcs n’ont donc pas fait de bien à l’Europe, c’est le moins qu’on puisse dire. On peut même dire qu’ils lui ont fait beaucoup de mal. Ils l’ont considérée comme une terre de conquête.
Sur cette volonté de conquête de l’Europe par l’empire ottoman, on peut lire un petit livre écrit par ISMAÏL KADARÉ, Les Tambours de la pluie, où l’on voit le très puissant Turc se heurter contre le mur d’une citadelle albanaise, où l’on voit exploser l’énorme canon fondu « in situ » pour la détruire, et où l’on voit l’armée turque se faire littéralement « avaler » par la ville et disparaître.
Certes, les temps ont changé, l’empire ottoman a été englouti, les Arméniens ont été massacrés et MUSTAPHA KEMAL ATATÜRK a occidentalisé l’écriture de la langue et jeté les bases de l’Etat turc moderne. Oui, c’est vrai. Et alors ? Est-ce que ça change quoi que ce soit à la carte géographique ?
Et puis, est-ce que les temps ont autant changé qu’on le croit ? Tenez : connaissez-vous une délicieuse coutume de ce délicieux pays qu’est la Turquie ? Cela s’appelle le « crime d’honneur ». Cela veut dire qu’un crime est commis pour laver l’honneur bafoué de la famille.
La plupart du temps, c’est évidemment une femme ou une fille qui l’a bafoué, l’honneur de la famille, soit l’épouse adultère, soit la fille fréquentant un garçon interdit (= un chrétien). Il est arrivé qu’une fille de 14 ans, enlevée et violée pendant quatre jours par un garçon de 20 ans, soit étranglée par son père et son frère. Cela s’est passé en 2009.
En 2010, une fille de 16 ans a été déterrée, retrouvée, en position assise, au fond d’une fosse creusée dans le jardin familial. Elle avait de la terre dans les poumons. Ses proches l’avaient enterrée vivante. Cela se passe même en pays étranger. Tiens, en Allemagne, où vivent des millions de Turcs, une quarantaine de femmes turques auraient (je mets le conditionnel) été victimes de crimes d’honneur. Cela vous donne-t-il envie de laisser entrer la Turquie dans l'Union Européenne ?
En remontant dans le temps, on trouve dans Les Mémoires d’Outre-Tombe, de CHATEAUBRIAND, quelques passages édifiants sur la Turquie. Aujourd’hui, de tels passages seraient brutalement censurés et/ou traînés en justice pour « incitation à la haine raciale » et « xénophobie », pour le moins.
La preuve ? C'est ce qui est arrivé récemment à mon ami R. Il avait eu la mauvaise idée, dans un article destiné à un vague follicule qu'il est inutile de citer, de rendre compte du livre Un Ange noir, de FRANÇOIS BEAUNE, et de citer un passage peu aimable pour les Turcs. Les staliniens de l’équipe ont été unanimes : « A la trappe ! ». Bon, ce n’est certes qu’un obscur comité de salut public militant pour le politiquement correct, mais c’est assez parlant.
CHATEAUBRIAND, quant à lui, n’y va pas de main morte. Après avoir souhaité que le tsar, qui venait de prendre la ville de Varna aux Turcs, ait assez d’énergie pour basculer ceux-ci dans les eaux du Bosphore et restituer ce bout de territoire à l’Europe chrétienne, voici ce qu’il déclare (Mémoires d’Outre-Tombe, XXX, 12) :
« Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à manœuvrer ses flottes, ce n’est pas étendre la civilisation en Orient, c’est introduire la barbarie en Occident [c'est moi qui souligne] : des Ibrahim futurs pourront amener l’avenir au temps de Charles Martel, ou au temps du siège de Vienne, quand l’Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne sur laquelle pèse l’ingratitude des rois.
Je dois remarquer que j’ai été seul, avec Benjamin Constant, à signaler l’imprévoyance des gouvernements chrétiens : un peuple dont l’ordre social est fondé sur l’esclavage et la polygamie est un peuple qu’il faut renvoyer aux steppes des Mongols ». Il écrit ça autour de 1839, pour relater des faits datant à peu près de 1828. Il est loin, le temps où FRANÇOIS 1er trouvait du bénéfice à faire alliance avec la Sublime Porte.
Encore une petite remarque, à propos de la Turquie, et de cet ongle du petit orteil qu’elle a réussi à maintenir sur le continent européen. Je ne parle pas des innombrables îles, juste de cette partie continentale qui représente 3 % du territoire turc. Regardez, sur une carte, les frontières orientales de la Grèce et le la Bulgarie : 200 + 200 kilomètres de frontières avec la Turquie.

C'EST BISMARCK QUI DISAIT QUE
LA SEULE CONSTANTE DE L'HISTOIRE,
C'EST LA GEOGRAPHIE
Et pendant que tous les jolis cœurs de l’humanitaire européen, battant de générosité, dénoncent, non sans raison ce qui se passe sur l’île italienne de Lampedusa (tiens, au fait, qu'est-ce que ça devient ?), qui est-ce qui fait attention à la grande passoire d’immigration illégale, sur fond de filières mafieuses, située au point de contact entre le continent européen et le continent asiatique ? Est-ce en construisant un mur que les Grecs l'empêcheront de rester une passoire ? Et comment cela se passe-t-il à la frontière bulgare ?

ALORS, QU'EN PENSEZ-VOUS ?
ÇA CREVE LES YEUX, QUE LA TURQUIE EST EN ASIE.
Dans son Eloge des frontières, REGIS DEBRAY compare une frontière à la peau qui nous enveloppe, définissant un dedans et un dehors, mais qui passe son temps à respirer au moyen des pores, à faire en quelque sorte communiquer le dedans et le dehors. A cet égard, l’Europe ressemble au Saint Barthélémy du mur du fond de la Chapelle Sixtine, qui tient sa peau à la main, parce qu’il a été condamné à être écorché vif (en laissant la peau en un seul morceau, s'il vous plaît).

IL EN A RECUPERE UNE, MAIS C'EST PARCE QU'IL EST RESSUSCITE
Mais que proposent les supporters de l’ « Espace Schengen » ? Une véritable pompe aspirante pour immigration illégale. Je sens qu’on va me traiter de facho, alors que je me borne à constater un fait : la frontière entre l’Europe (Grèce et Bulgarie) et le morceau européen de la Turquie est juste une porte largement ouverte.
Et l’on essaiera de me convaincre que l’Europe n’est pas cette espèce d’énorme machin flasque comme un plat de pâtes trop cuites, à l'encéphale spongiforme et bovin, gélatineux au milieu et mou sur les bords. Comment ne pas être écœuré ?
Voilà ce que je dis, moi.
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20.02.2012
"VOUS NE NOUS REPRESENTEZ PAS !" (suite et fin)
Résumé : les institutions légales de la République ont ceci de pratique pour le pouvoir qu’elles ont pour effet de museler le peuple auquel on demande de s’exprimer à travers des élections.
Juste une comparaison : au départ, un syndicat ouvrier, c'est fait pour organiser la lutte contre les exploiteurs qui abusent d'abuser. Qu'est-ce devenu, aujourd'hui, sinon un auxiliaire des puissants pour empêcher les révoltes ouvrières de se répandre en torrents furieux et surtout incontrôlés ? Le syndicat doit donc veiller à préserver son statut d'encadrement (disons de répression préventive) des jacqueries ouvrières.
Comme les syndicats, l'Assemblée Nationale est devenue une machine à faire taire le peuple. Les élections législatives sont devenues l'expression du consentement à la servitude. Alors moi, si je vis comme tout un chacun dans ce monde de servitude, j’espère qu’on ne me demandera pas, en plus, d’y consentir. Voilà pourquoi je prêche l’abstention.
Quant à voter pour des idées, pour un parti qui défend des idées, pour un idéal, je demande à ceux qui font cette aimable suggestion d’arrêter de se payer ma fiole. Il y a des limites au foutage de gueule.
Faire élire des députés, c’est enlever la parole au peuple. L’existence de l’Assemblée Nationale, c’est le mutisme assuré de quarante-quatre millions de personnes moins 577. La meilleure preuve en est donnée ces jours-ci en Grèce, où les députés votent des mesures contre leur propre peuple révolté contre leurs représentants, aussi facilement que BACHAR AL ASSAD envoie ses chars contre le sien.
Ecoutez ces gens bien intentionnés qui vous répliquent, quand vous râlez : « Mais vous avez les élections, pour vous exprimer ! ». Et ça vous ferme le clapet illico. Si nous avons les élections, c’est pour nous empêcher de nous exprimer.
Conclusion de la conclusion de la conclusion (se reporter à hier) : le député officinal n’a plus rien à voir avec le peuple. Il ne représente que lui-même, augmenté de quelques forces et de quelques intérêts qui ont besoin de lui (parti d’appartenance politique, entrepreneurs divers organisés en lobby, etc.). Pour le peuple qui est resté les deux pieds enfoncés dans la glèbe des villes, l’Assemblée Nationale est devenue une entité abstraite, une réalité virtuelle, une planète étrangère, qui a ses intérêts propres, autonomes.
« Alors que proposez-vous ? » J'entends crier cette pensée muette. Je réponds crânement : « Rien ». Pourquoi voudriez-vous que moi, qui ne suis rien ou presque, je sois en mesure de proposer quoi que ce soit ? Non, je n'ai rien à proposer. Je regarde, j'écoute, et la seule chose que j'aie envie de dire, c'est que rien, dans la façon dont les choses se présentent, ne m'encourage à participer, à m'intéresser personnellement à cette duperie. A m’en rendre complice.
Bartleby, ce personnage extraordinaire de HERMAN MELVILLE, avait résolu la question : « I would prefer not to ! ». Moi non plus, j'aimerais mieux pas. Mais lui aussi était un peu asocial, ça compense.
L'Assemblée Nationale a ses intérêts propres, autonomes. Elle est à elle-même sa propre machine. A ce titre, moi qui suis resté les deux pieds dans la riche glèbe argileuse des crottes de chien gisant sur les trottoirs de ma ville, je dénie formellement à l'un quelconque des 577 crânes de piaf qui y siègent le droit de prétendre qu'il représente MA voix. J'interdis à quiconque n'est pas moi de s'autoriser à s'exprimer en MON nom. Quoi, le système est organisé comme ça et pas comme ci ? Je dis : et alors ? So what ? Na, und ?
A la rigueur, on accepterait : « Benedictus qui venit un nomine Domini », mais ça ne marchera pas deux fois. Je récuse un système qui autorise un quidam à parler avec autorité AU NOM DE. Quoi, c'est une impasse ? Et alors ? So what ? Na, und ?
Venons-en à présent à la deuxième anomalie. Elle est d’ordre sociologique. Qui se fait élire ? En général, ce sont des gens qui sont nés du bon côté de la société. L’exception que constitue à lui tout seul MAXIME GREMETZ (ouvrier, mais depuis le temps qu’il est député, je demande à regarder l’état de ses mains et de ses ongles), c’est l’arbre qui cache le fond du puits, c’est le petit doigt qui cache la forêt.
Tenez-vous bien, la Chambre élue en 2002 comptait 81,45 % de cadres supérieurs, professions libérales et « professions intermédiaires », catégories comptant pour 23,3 % dans la société. Moins d’un quart de la population accapare (il n’y a pas d’autre mot) plus des quatre cinquièmes des sièges de députés. Ce scandale me fait penser aux Etats-Unis, où les 20 % les plus riches captent 55 % des richesses du pays. Les alluvions se déposent forcément sur les fonds vaseux qu'elles connaissent le mieux.
L’Assemblée Nationale française est donc constituée de bourgeois et de petits-bourgeois. J’ai tendance à penser que les 577 moineaux qui font plus que picorer au Palais Bourbon, chargés de légiférer « au nom du peuple français » (vaste blague), représentent en tout et pour tout 577 particuliers, augmentés de leurs affidés et de leurs débiteurs. Je l'affirme : je ne suis pas représenté !
Ce qui se passe en France, c'est que les gens sont plus ou moins formatés pour voter d'un côté plutôt que d'un autre, pour un parti, c'est-à-dire une espèce de monstre informe dont on ne sait finalement pas grand-chose. Rien que pour essayer, allez voir comment ça marche, un parti.
A peine avez-vous passé la porte que vous voilà happé, vous voilà devenu un petit moteur d'appoint, pris dans un système hiérarchique inébranlable. Un parti est une machine. Et le député n'est qu'un rouage de la machine. Quand il siège à l'Assemblée, il a déjà perdu un peu de sa propre existence individuelle. La Chambre des députés est elle-même une sorte d'alambic, une machine à évaporer la réalité. Le député est un arbre coupé de ses racines. Le député, dans le fond, est un arbre en pot.
Car à quoi il sert, le député, en principe ? Il a un mandat pour exprimer les idées des gens gens qui l'ont élu. Et qu'est-ce qu'il fait ? Il marche au pas, comme à l'armée, au même pas que tout le parti. Les électeurs, ils n'ont eu pour lui qu'une existence momentanée. Une fois élu, fini. L'électeur, avec ses attentes et ses espoirs, est un feu de paille.
Entre le feu de paille et l'arbre en pot, que reste-t-il de l'idée démocratique ?
Ajoutons pour faire bon poids que, comme je le disais, tous les « élus du peuple » sont des « bons élèves », des « premiers de la classe ». Quand j’étais au lycée, j’en ai connu, on les appelait des « polars », ça voulait dire « polarisés », à l’époque. Les temps changent. Je sais bien qu’aux Etats Généraux convoqués par LOUIS XVI en 1789, sur les 578 députés du Tiers Etat, 200 environ étaient des avocats.
Mais eux, ils avaient l’excuse de tous les événements qui ont suivi. Ils ont justifié la confiance que le peuple avait placée en eux. Certains ont fini raccourcis. Qui oserait aujourd’hui proclamer tout haut que le député officinal, garanti sans O. G. M., porte la voix du peuple dans les plus hautes instances instituées de la République ?
Les « premiers de la classe », depuis qu'il y a des délégués de classe, sont fort rarement choisis par leurs camarades pour assister aux conseils. Ils sont trop bien vus des profs et des autorités. Vous comprenez pourquoi c'est une anomalie scandaleuse qu'ils constituent le gros des troupes de députés ? On a réussi ce prodige de faire de la compétence (supposée) le critère essentiel de la sélection des représentants du peuple.
Les « premiers de la classe », il faut les comprendre, ils ont eu à subir les crachats des cancres, un juste sentiment de revanche sociale les meut. L’Assemblée Nationale est le lieu de la revanche des « premiers de la classe » sur les avanies que les cancres leur ont fait subir, des cancres dont ils vont, à chaque élection, tout en les méprisant chaleureusement, caresser le poil dans le bon sens, car ils sollicitent aujourd’hui, veules et pitoyables, leurs suffrages.
Dans ces conditions, je crois être encore plus fondé à déclarer, tranquillement, mais fermement à ces messieurs-dames (pensons aux 107 femmes) couverts par la légalité des ors de la République, retranchés dans leur souverain DÉPUTOIR légal : non, VOUS NE NOUS REPRESENTEZ PAS.
Même quand, tout sourire, vous venez nous serrer la main sur le marché de la Croix-Rousse, et faire la bise aux dames et aux petits gones, je vais vous dire une bonne chose : vous êtes trop loin !!! Socialement, humainement, intellectuellement, vous êtes trop loin !!!
VOUS NE NOUS REPRÉSENTEZ PAS !
Voilà ce que je dis, moi.
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13.02.2012
LOI DU NOMBRE ET DEMOCRATIE
Je pose aujourd’hui une question puissante, attention les yeux, ça va décoiffer : qu’est-ce que la démocratie ? Je vous préviens, on n’est pas à Sciences-Po. Je pars du ras des pâquerettes, et j’y resterai peut-être, allez savoir. La démocratie ? Jusque-là, rien à dire, ça reste assez simple : l’expression de la « volonté générale ». A partir de là, vous allez voir, la volonté « générale », elle n’arrête pas de vous serrer le kiki et la ceinture.
Parce que là où ça se complique, c’est quand on demande : c’est quoi, la « volonté générale » ? Naïvement, je réponds, déjà embarrassé : c’est la volonté de tous, du peuple, de tout le peuple, je veux dire de chacun des membres du peuple, que sais-je ? C’est le « peuple souverain », bien connu de sa concierge.
Oui, mais comment vous allez savoir ce que c’est, la volonté de chacun ? La réponse est tout bonnement impossible. En 1789, la France comptait 27.600.000 habitants, « en comptant les femmes et les petits enfants » (FRANÇOIS RABELAIS). Comment veux-tu faire ? Le NOMBRE est en soi un obstacle à la démocratie. Je ne parle pas ici de délégation et de représentation, notez bien, juste du NOMBRE.
Parenthèse sur « La démocratie culinaire » (inspiré par Les Petits plats dans les grands, « La méthode illustrée par l’exemple », HENRI-PIERRE D’ACREMANT, Firmin-Didot éd., 1884, beau frontispice en couleur, plusieurs chromolithographies hors-texte, nombreuses gravures in-texte, jamais réédité).
Suppose que c’est toi qui es dans la cuisine. Mettons qu’autour de la table, ils ne sont pas trop nombreux, disons vingt. Le problème, c’est que chacun est venu avec son menu à lui. Vingt menus complètement différents : vingt entrées, vingt plats, vingt desserts. Comment tu fais, toi, devant ton piano et tes gamelles ? Le problème de la démocratie, il n’est pas ailleurs, il est là.
Alors on simplifie. Tiens, regarde les repas que tu fais entre collègues, en fin d’année ou à l’occasion d’un départ ou d’une retraite, comment ça se passe. Ça dépend du restaurant, mais ça m’étonnerait qu’on aille au-delà de trois propositions de menus. Ça fait trois entrées, trois plats, trois desserts. Ce n’est pas beaucoup, mais les gens considèrent que ce n’est déjà pas mal. Chacun, donc, avant même d’être à table, a déjà intériorisé l’idée qu’il va falloir qu’il restreigne ses désirs. Fermeture de la parenthèse.
La démocratie, c’est exactement ça : comme on est trop nombreux, la cuisine ne peut plus suivre. On est obligé de réduire le choix. La démocratie, c’est d’abord une restriction de chacun à des dimensions plus modestes que son individu individuel. Le serrage de ceinture, il commence là : plus on est nombreux, moins chacun a de surface démocratique individuelle.
Plus on est nombreux, moins on compte, et moins on existe. C’est mathématique et inversement proportionnel : ta part de vie dans le nombre décroît quand le nombre croît. Comme au loto : plus il y a de combinaisons possibles, plus les chances de gagner diminuent.
D’un point de vue démocratique, un Chinois, en comptant un milliard d’inscrits (en supposant que …), existe à peu près vingt-cinq fois moins qu’un Français (quarante millions). Moralité : plus tu es nombreux, plus la démocratie t’écrase, toi, individu ! Qu’est-ce que c’est, finalement, un individu ?
Oui, nous sommes trop nombreux pour que chacun de nous ait une véritable existence politique. Et c'est d'autant plus vrai depuis que la montée en puissance de l'Europe aux dépens des nations a rendu encore plus évanescent le pouvoir de chaque individu sur la marche des choses.
Alors la démocratie ? Tiens, comment ils ont fait, en 1789 ? Ils ont fait comme pour la pyramide : plus tu montes, plus c’est étroit, et moins il reste de place pour toi. Appelons ça la réduction de l’individu (façon réducteurs de tête). Au départ, soyons franc, tu as l’impression que tout est possible. La base s’exprime. Tout le monde frétille de la queue (ou du croupion, c’est selon). A l’arrivée, même pas un atome de croupion.
Il arrive la même chose aux molécules en homéopathie, vous savez, les CH (« centésimale hahnemannienne »), la mémoire de l’eau (les tribulations « scientifiques » de JACQUES BENVENISTE) et tout le tremblement : au départ, une molécule en pleine possession de ses moyens, bien vaillante et prête à l’emploi.
A l’arrivée, qu’est-ce qui reste, sinon rien ? Car 9 CH, c’est un centième répété neuf fois, je vous laisse calculer tous les 0 que ça fait après la virgule, pour ce qui reste d’actif dans le tube à essais. Mais je ne voudrais pas déclencher une polémique.
Pour un phénomène analogue d’évanouissement de la réalité dans sa quintessence abstraite et virtuelle, on pourra préférer la page 441 de l’intégrale de la Rubrique-à-Brac de GOTLIB, où l’escargot disparaît carrément par le fond de sa coquille, et où le cher professeur Burp se lamente : « Escargot mon ami, qu’as-tu fait de ta vie ? ».

N'AYANT PAS TROUVE L'ESCARGOT, JE VOUS PRESENTE
LE PROFESSEUR BURP EN COMPAGNIE DE L'HYENE
(si si, c'est comme ça qu'on dit et qu'on écrit)
La loi du nombre, appelons ça le point extrême de la dilution. Je vais vous donner un exemple. J’ai vu construire une « pyramide » en 2003 dans l’Education Nationale : tous les « partenaires » de la « communauté éducative » se réunissent en différentes commissions, dont chacune rédige un document résumant les idées émises. Cela fait une dizaine de commissions dans chacun des 11375 établissements (public + privé) du second degré. Je vous laisse calculer le nombre de documents.
Puis ces synthèses sont rassemblées par le chef, qui les envoie au rectorat. Les fonctionnaires rectoraux rédigent une synthèse académique et l’envoient à Paris. Là, des fonctionnaires ministériels élaborent, à destination du ministre, un document qui synthétise l’ensemble.
La « Commission THELOT », ça s’appelait. « Quelle école pour demain ? », ça demandait. Résultat, la bouche du ministre de l’époque a laissé tomber face aux caméras une bouse de vache, et tout est retombé dans le silence. Comme dit la sagesse populaire, c’est la montagne qui accouche d’une bouse de vache. Ce qu’on pourrait appeler une synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse … « Mammouth mon ami, qu’as-tu fait de ta vie ? », se lamente le professeur CLAUDE ALL… euh, non, le professeur Burp.
Et, bonne pomme, je n’ai même pas tenu compte du fait que les conclusions étaient déjà toutes prêtes et connues du ministre avant l’élaboration de la montagne pondeuse de bouses de vache par ministre interposé. J’ai fait comme si tout ça n’était pas un simple cinéma à grand spectacle pour dire au bon peuple spectateur qu’on a les dossiers bien en main. Au moins, personne ne pourra dire que le système n’est pas démocratique. Les personnels ont été consultés, on leur a demandé leur avis, c’est sûr. Qu’on s’asseye dessus ensuite, tout le monde s’en fiche.
Dans la loi du nombre, elle est là, la mort démocratique. L’individu infinitésimal, molécule vivante diluée des millions de fois dans le tube à essais électoral, qu’il dise quelque chose ou qu’il ne dise rien, cela revient au même. Pesé grain de sable après grain de sable sur les balances de précision de la machine statistique, l’individu infinitésimal n’existe plus. On aura beau me seriner que l’individu est la pierre angulaire de l’édifice démocratique, je persisterai à me gausser.
« Tu te rends compte, si tout le monde faisait comme toi ? » Oui, je me rends compte. Et alors ? Beaucoup de gens font d’ores et déjà comme moi. Ils s’abstiennent de voter. Ils ont peut-être pris conscience de la fiction que leur existence politique constitue, va savoir. Le char d'assaut médiatique a beau leur rouler sur les neurones avec ses obus chargés de devoirs civiques, ils ont cessé d'y croire, à cette histoire : « Chaque voix compte, la tienne est aussi importante que toutes les autres, tu ne vas pas nous faire ça ».
Et puis il faut aussi comprendre une chose : quelle existence politique ont eue, après 2007, les 17.000.000 d'électeurs qui ont voté SEGOLENE ? Rien, que dalle ! Qu'est-ce que c'est, aussi, ce système où une quasi-moitié du corps électoral est écrasée purement et simplement ? Qu'est-ce que c'est, la loi de la majorité ? Un moyen de faire taire la minorité. « Vous n'avez qu'à être majoritaires », entend-on. Mais j'y reviendrai, sur le scandale majoritaire.
Qu’est-ce qui leur manque, à ceux qui votent avec leurs pieds aux élections ? Il leur manque l’impression toute simple d'exister politiquement, de peser, d’être pour quelque chose dans la marche des choses, de voir leur volonté (pas leur opinion) prise en compte dans les décisions. Ce n’est pas avec des « débats participatifs » à la SEGOLENE, avec des « comités de quartier » qu’on arrivera à leur donner cette impression. C’est en leur donnant un pouvoir de décision, un vrai. Comment ? Ah, je l’ai dit au début : on n’est pas à Sciences-Po. Vous n'avez qu'à demander aux experts. Ils savent tout.
Voilà ce que je dis, moi.
APRES-PROPOS : l'actualité nous montre une curieuse parenté qui s'installe entre deux pays pourtant à des années-lumières l'un de l'autre. Pendant que la « communauté internationale » élève la voix contre le meurtre collectif d'Etat commis par le régime syrien contre son propre peuple et fait quelques efforts pour l'empêcher, la « communauté européenne » abat la griffe de son autorité sur le pouvoir grec pour obliger celui-ci à réduire son propre peuple à la misère. C'est la logique droit-de-l'hommiste contre la logique financière. Devinez qui va gagner. Les deux, mon général. JANUS BIFRONS aura encore frappé.

LA GUERRE OU LA GUERRE ?
PILE JE GAGNE, FACE TU PERDS
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23.11.2011
PROGRES TECHNIQUE ET BATEAU IVRE
J'inscris cette note dans l'aura de l'auréole de SAINT ARTHUR RIMBAUD, comme le laisse suppposer le titre ci-dessus. N'est-il pas, en effet, le poète par excellence de l'ère technique ? De l'enthousiasme industriel ? De la créativité concrète ? Quand VERLAINE lui écrit de Paris : « On vous attend, on vous espère ! », n'est-ce pas parce qu'il a la certitude intime de s'adresser à ce messie technologique rêvé par tout le dix-neuvième siècle, comme le pressent PHILIPPE MURAY dans son XIXème siècle à travers les âges ?
2
Résumé de l’épisode précédent : la technique vient de flanquer une gifle à l’humanité. La situation est tendue.
Face à la gifle, il y a deux réactions. Soit tu tends la joue gauche, si tu es européen, donc chrétien, soit tu lui envoies un bon uppercut dans la figure, ce qui implique que tu es resté un « primitif ». A cet égard, les Chinois, les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Mayas, ils sont tous des « primitifs ». Quand l’animal technique se rebiffe et regimbe contre le maître qui le nourrit, le « primitif » commence par bien l’assaisonner à coups de trique, et surtout, il le tient à la niche, avec une laisse courte.
Alors l’animal technique, empêché de folâtrer à son plaisir et de poser la truffe sur toutes les odeurs prometteuses qui se présentent pour en tirer on ne sait quelle invention, il cesse d’avancer, il se couche au pied de son maître plus fort que lui, et il attend.
C’est à ce moment-là que la société « primitive » peut prendre toute son ampleur, et exister à fond, avec toute la force et la plénitude des lois qui la font fonctionner. C’est la Chine ancienne et l’incroyable raffinement de ses « lettrés » et de ses porcelaines. C’est les Mayas et l’incroyable raffinement de leur astronomie. C’est le royaume Ashanti et l’incroyable raffinement de son artisanat d’or.
Cet animal technique rendra les services pour lesquels il a été conçu et fabriqué : point barre ! Et il a pas intérêt à se montrer trop gourmand ou trop curieux, l’animal technique ! Gare à lui s’il lui prend l’envie de pointer l’oreille. Et l’animal technique, là, il se tient coi. Sans doute pour la raison qu’il y a beaucoup de sacré qui flotte dans l’air. La force n’est pas de son côté. Eh oui, il y a le sacré !
En effet, dans le combat que se livrent le prêtre et l’ingénieur, c’est l’ingénieur qui, chez les « primitifs », baisse le nez, courbe le front et s’incline devant le maître des forces obscures de l’univers. Une sainte horreur saisit l’animal technique quand le sourcil du prêtre s’arque furieusement avant que s’abatte la colère du dieu. L’ingénieur reste un humble serviteur de l’ordre. Tout le monde craint la fin du monde. Et tout le monde a raison.
Car il faut parler d’ordre, et même d’ordre du monde : tout cela se passe dans un monde – ça nous paraît inimaginable aujourd’hui – HOMOGÈNE, un monde qui A DU SENS. Le monde du « c’est comme ça ». Un monde où personne ne parle d’individu, d’égalité entre les hommes, de liberté humaine. Un monde où chacun a sa place, même le lépreux ; où chacun est à sa place et a intérêt à y rester. Un monde où seule la Nature (ou le Cosmos) est éternelle. Où les hommes admettent qu’ils ne font que passer.
Dans un monde comme ça, on préfère la permanence à l’innovation. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on gagne, dirait le brave Sancho Pança, qui parle par proverbes. La gifle « innovation », c’est même diabolique. Pour une raison très simple : ça modifie les relations entre les gens, ça perturbe le lien social, donc ça fait vaciller l’ordre du monde. Rien de moins. Tout ce qui est inconnu est redouté, parce que redoutable pour tout le monde.
Il suffit de voir comment les tribus « primitives » se sont elles-mêmes détruites au simple contact des conquistadors, cette nouveauté radicale pour elles, cette gifle. Entre la guerre et la déliquescence interne, leurs chances de sauvegarder leur être organisé sont dès le départ bien minces. N’était-ce pas chez les Sioux Oglalas qu’il suffisait de toucher l’ennemi du bout de je ne sais quel bâton pour que celui-ci soit considéré comme hors de combat ? Bizarrement, les Blancs, avec leurs pétoires ô combien modernes, sont restés imperméables à cette symbolique « primitive ».
Tout ce qui est nouveau est maudit, parce que ça rompt l’harmonie. C’est pour ça qu’ici et là, les hommes qui considéraient que leur harmonie personnelle était rompue pouvaient se suicider sans sourciller, ce qui effraie et horrifie tant nos sensibilités occidentales. Tout ce qui appartient à cette mentalité est rigoureusement hors de notre compréhension. Une sorte d’ « Alien », quoi. C’est pour ça que l’occidental qui vire bouddhiste ou « primitif » me fait bien marrer. Même RENÉ GUÉNON ou JÉROMINE PASTEUR. L’occidental illuminé par la lumière orientale ou « primitive » n’a aucune chance.
Dans ce « primitif »-là, qui peut donc être très savant, raffiné et subtil, tout ce qui est nouveau est donc porteur d’une malédiction. Pour tous les peuples du monde, depuis le début. Il faut les comprendre : quelle société peut survivre au chamboulement permanent des points de repère ? N'y a-t-il pas quelque sagesse à concevoir le changement comme une désintégration ? L'innovation comme un cancer ?
A cet égard, que penser de ce slogan dont on nous rebat les oreilles, dont on nous transperce les tympans, qu'on nous serine à longueur de pages de journaux, dont les émissions de radio et de télévision sont bourrées à craquer ? CHANGEZ ! BOUGEZ ! DEVENEZ ! REMETTEZ-VOUS EN QUESTION ! Et tout ça au prétexte fallacieux que, quand on ne bouge pas, c'est qu'on est mort !
A suivre vaille que vaille ...
09:00 Publié dans LITTERATURE, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arthur rimbaud, bateau ivre, verlaine, philippe muray, technique, progrès technique, innovation, chine, égypte, grèce, rome, mayas, primitifs, conquistadors, rené guénon, jéromine pasteur, occident, occidental, europe, alchimie
03.06.2011
CAUSE TOUJOURS !
MAIS QU’AVEZ-VOUS A PROPOSER ?
J’imagine que ça commence à se voir : ce serait faux de dire que TOUTES les notes de ce blog, à ce jour, ont une tonalité critique, mais enfin, le lecteur aura eu largement le temps de s’apercevoir que le ton, ici, n’est en général pas à l’approbation de ce qui se passe, ni à l’enthousiasme délirant pour tous les personnages de théâtre qui défilent « dans le poste » en essayant de tenir d'une seule main le public en haleine et le haut du pavé de bonnes intentions, et que, quand je fais l’éloge de PHILIPPE MURAY, il s’agit comme par hasard d’un écrivain qui ne tient en haute estime ni son époque, ni bon nombre de ses contemporains.
Disons que je m’efforce de regarder le monde qui m’entoure, avec un minimum de ce qu'on appelle « lucidité », et que je ne trouve pas beaucoup d’arguments pour le considérer comme beau à voir. J’entends d’ici la question qu’on ne m’a pas posée, et à laquelle, par conséquent, je vais m’empresser de répondre après vous avoir remercié la personne qui ne l'a pas posée : « Mais que proposez-vous ? »
Et moi de répondre du tac au tac, avec la fausse naïveté qui me caractérise : «Vous me demandez ce que j'ai à proposer ? Mais RIEN, voyons. Pourquoi cette question ? ». « Parce que vous critiquez, vous critiquez, vous passez votre temps à critiquer. Ça ne vous fatigue pas de voir uniquement le côté négatif des choses ? De vous complaire à contempler leur face sombre, alors qu’il y en a tant qui sont à même de mettre de bonne humeur, de procurer de la joie, de faire un bain de béatitude parfumée ? »
Moi, je réponds, tranquille : « Ah bon ? Vraiment ? ». J’attends évidemment les exemples infirmant la certitude que les affaires du monde en général et de l’Europe en particulier sont assez mal emmanchées. Et que si on se posait la question de la valeur propre et de l’état de la civilisation (les arts, l’éducation, etc.) que l’occident a gracieusement imposée au reste des habitants de la planète (à coups de conquistadors et de fronts bas coloniaux, envoyés par des vautours autrefois en fraise, plus tard en col amidonné, aujourd'hui en col blanc), la réponse risquerait elle-même de ne pas être gaie.
Je répondrai ensuite que, dans le titre même (alexipharmaque) et la thématique annoncée de mon blog («blog littéraire et critique»), j’annonce la couleur. « Alexipharmaque », ça fait savant, ça jette, ça impressionne. Mais j’ai peut-être déjà dit que c’est un simple synonyme (vieux et inusité) de « contrepoison » (alias http://kontrepwazon.hautetfort.com/), qui était le titre de mon blog de 2007-2008. Mais je répondrai surtout : « Mais, mes pauvres amis, pour quoi faire ? ». C’est vrai quoi ! Je vais tâcher d'expliquer pourquoi je ne fais AUCUNE PROPOSITION. Je me souviens, et ce n’est pas vieux, de Madame SEGOLENE ROYAL, dans la campagne présidentielle de 2007.
Qu’est-ce qu’elle avait trouvé, sur les rayons de « l’innovation politique » (ben oui quoi ! Les équipes de marketing, de merchandising, de packaging de la candidate du Parti « Socialiste » (je pouffe !) avaient trouvé le filon des « débats participatifs » (je voudrais bien savoir ce que c’est, un débat non « participatif », si c’est vraiment un débat). Et la fonction du « débat participatif » (mais j’ai les lèvres gercées) était de rassembler à la base les propositions et revendications des « vrais gens », et de les faire remonter vers le bureau des crânes d’œuf de la ROYAL, pour essayer de dénicher la pépite capable de donner à la candidate une « avance décisive ».
On a vu ce que ça a donné. NICOLAS SARKOZY, lui aussi, en avait, des tombereaux de propositions, de projets, de promesses (rien que des PROS, dans son équipe et dans sa bouche), ajoutant : « Je ne vous mentirai pas. Je ne vous trahirai pas.». Le paquet, ou au moins son emballage, sans doute plus lustré, plus coloré, a endormi les gogos, et il y est arrivé, au pouvoir. Là aussi, on a vu.
Bien avant dans le temps, je ne sais plus quel Sinistre de l’Education Nationale avait lancé un vaste « concertation » de tous les enseignants. Dans chaque établissement, ils étaient obligés (vrai !) de se réunir dans des commissions dont les missions avaient été définies au Sinistère (autrement dit, les catégories du débat étaient définies par avance, et fermez vos g…), et qui devaient rendre leur copies en fin de parcours avec la substance des débats, les observations et propositions qu’ils avaient « fait émerger ».
Moyennant quoi, une fois corrigées les 100.000 copies (pour environ 800.000 profs), une fois que l’alambic sinistériel (la commission Thélot, me semble-t-il) eut distillé tout cela pour produire son alcool imbuvable, chaque établissement reçut la visite d’un inspecteur qui réunit les gens par disciplines. « Surtout, ne croyez pas que je vous apporte la « doxa » (mieux connue dans sa version « langue de bois » popularisée dans les médias) : je viens vous écouter, puis vous proposer des solutions pour améliorer le fonctionnement du système. » Moyennant quoi, cela se traduisit en consignes strictes et en recommandations chaudement recommandées.
Passons rapidement sur les « 110 propositions » de 1981, quand MITTERRAND s’est fait élire, avant d’opérer en 1983 une trahison à 180 degrés et une conversion brutale à la religion du marché. Conclusion : le monde croule sous les propositions, étouffe de toutes les propositions qu’on le force à avaler, avec indigestion à la clé, ou occlusion intestinale. Le fabuleux, dans l’histoire, c’est que tout ça a un destin, et ce destin s’appelle « tonneau des Danaïdes », vous savez, ce tonneau sans fond que les filles de Danaos avaient été condamnées à remplir (quarante-neuf sur les cinquante charmantes créatures avaient juste, sur ordre de leur père, zigouillé leurs quarante-neuf maris la nuit de leurs noces, sauf Hypermnestre, épouse de Lyncée, qui vengera un jour ses frères. Aux dernières nouvelles, elles continuent à remplir le tonneau.).
Pour quelle raison, me direz-vous ? Pour quelle raison ça ne sert à RIEN de faire des PROPOSITIONS ? Tout simplement parce que ce sont des mots, et pas des actions. Car, pendant les propositions, les actions continuent à agir, les hommes d’actions persistent dans leur trajectoire, les financiers continuent à spéculer, la Grèce continue à s’écrouler (remarquez, la Grèce, les ruines, elle connaît : ça ne serait que les nouvelles ruines, elle pourrait clamer : « La ruine nouvelle est arrivée. », comme le beaujolais. Je suggère un concours de Miss « ruine de l'année», par exemple.), et une multinationale comme Monsanto continue à disséminer ses OGM, et à tout faire (auprès des Etats) pour que ça croisse et embellisse.
C’est là qu’on entend le refrain : « La dictature, c’est ferme ta gueule, la démocratie, c’est cause toujours. ». La proposition, c’est exactement « CAUSE TOUJOURS ». L’homme d’action, il jubile, il se dit : « Continue à proposer. Pendant ce temps-là, tu ne m’embêtes pas. ». Tant d'innombrables individus veulent contribuer au débat, apporter leur pierre à l'édifice, tant d'innombrables gens ont besoin de s'exprimer, comprenez-vous, et de se faire entendre ! Il faut bien les laisser s'exprimer.
Donc, voilà quelques exemples de ce que c’est, une proposition, et de ce qui risque de lui arriver : « l’alambic », tout est là. Dans les journaux, le topo est identique. Que ce soit dans Libération, dans Le Monde, dans Le Monde diplomatique, des gens très bien écrivent des articles « de fond » eux-mêmes très bien, que c’en est irréprochable. Et même parfois très juste, soyons juste. J’imagine que tout le monde connaît le schéma : quel que soit le sujet, il s’applique. Je choisis mon thème, mon problème, ma question de société : tout ça surabonde, on peut y aller à l'aveugle.
Je commence par dresser un constat (alors, au choix : « sévère », « inquiétant », « alarmant », en tout cas, ça veut dire que la question devrait « mobiliser », alors que tout semble « au point mort ». Voyez le climat, la finance, la justice sociale, le travail, bon, j'arrête.). Je continue par une analyse si possible « impitoyable » des causes, où je dois démontrer que la question, je la connais comme le fond de ma poche, que rien de ce qui y touche ne m’est étranger, que j’ai lu tout, et même davantage, ce qu’on peut trouver dans la « documentation », pire : dans la « littérature » (c’est comme ça qu’on dit : pauvre littérature, quand même !).
J’arrive enfin à la dernière étape obligée de ce parcours d’école (ben oui, ça s’apprend à l’école, tout ça, les « écoles de journalisme » ne sont pas faites pour les chiens) : les solutions, où il me faut impérativement prouver qu’ayant intensément « réfléchi » à la question, j’en suis arrivé à découvrir la pépite d’or : la proposition. Alors ça pourra se présenter comme des « interrogations », des « hypothèses » ou comme de vraies « propositions » concrètes.
On est prié de ne se rabattre sur les « souhaits » qu’en cas d’extrême pauvreté (d’esprit !), car là, on est tout près du « vœu pieux », immédiatement classé parmi les fumées de l’imaginaire et les extravagances de l’utopie. Là, vous manquez de sérieux, mon vieux, redescendez sur terre (chœur des loups unanimes). Voilà pour le schéma obligé. L’ai-je pas bien descendu, mon escalier, avec mon truc en plumes dans le derrière ?
La manie de la proposition touche également des gens très bien : le grand LEWIS MUMFORD a écrit un livre tout à fait intéressant : Les Transformations de l’homme. C’est très ambitieux : il veut rien de moins que reconstituer la trajectoire de Progrès de l’humanité dans son ensemble, de la technique de maîtrise du feu aux massives avancées techniques accomplies aux 19ème et 20ème siècles. Sur neuf chapitres, sept retracent le parcours aboutissant impitoyablement au tragique 20ème siècle, présenté comme découlant tout à fait logiquement de toutes les autres étapes énumérées, et voué à la catastrophe finale, inéluctable au bout du chapitre 7.
Et puis voilà-t-il pas que les deux derniers arrivent comme Zorro pour chasser brusquement l’épaisse couche des sombres nuages. Oui, voilà le temps des « perspectives » et « propositions ». Le ciel s’ouvre soudain, comme par miracle. Le soleil sort de derrière les fagots sans prévenir et se met à resplendir. Le livre laissait tellement peu d’espoir que l’auteur a dû se dire : non je n’ai pas le droit de laisser le lecteur dans le désespoir ! Même LEWIS MUMFORD se laisse contaminer !
Ce serait marrant de faire l’inventaire sur une année : combien d’articles « de fond » ainsi ficelés, ainsi fagotés, d’où émanent autant de propositions lancées comme des injonctions, ou du moins comme des appels ? Combien de problèmes résolus ? Combien de réponses à d’urgentes questions de sociétés ? Et surtout, combien de PEINES PERDUES ? Vous vous rendez compte, toutes ces belles idées « semées à tous les vents » ! Toutes ces innovations remarquables, dignes du CONCOURS LEPINE, jetées aux orties !
Ce serait encore plus marrant de repérer, dans chacun de ces éminents travaux, le moment où « ça bascule » : c’est vrai, après tout, à quel moment le journaliste (ou le « spécialiste », autre espèce savoureuse) bascule-t-il dans la « proposition » ? Docteur, dites-nous quel est le symptôme caractéristique de la « propositose ». C’est très facile à repérer. Le moment générique de bascule dans la proposition s’appelle « IL FAUT » (avec ses variantes : « il faudrait », « on devrait », et autres charmantes mignardises). Attention : certains auteurs sont plus retors, et dissimulent le virus plus habilement. C’est au lecteur de rester vigilant et de ne pas se laisser prendre à ces ruses de vendeurs de salades. Dès qu'un politicien (ou un spécialiste, autre espèce immangeable) se met à commencer ses phrases par IL FAUT, c'est fini, dites-vous qu'il a basculé.
D’ailleurs, la « sagesse populaire » a étiqueté proprement la « propositose », qu’elle résume dans la formule « faukon-yaka ». Alors quand on est au café, ça ne porte pas à conséquence. En fait, ça ne porte à RIEN. Quand on est aux manettes, c'est un peu différent. Faukon fasse quelque chose : on peut pas laisser ces pauvres gens (alors là, une fois de plus, vous n’avez que l’embarras du choix. Mettez : « Réfugiés libyens, victimes du tsunami, migrants tunisiens, femmes de Ciudad Juarez, réfugiés du Darfour, etc. »). Il faut intervenir ! (Remarquez le « il faut » de rigueur.)
Ça, c’est ce que clame le chœur de loups unanime des « BONNES AMES ». Il faut intervenir en Libye (c’est fait), en Syrie, au Yemen, à Gaza, en Yougoslavie (ça c’est fait), au Rwanda (ça aussi), en Tchétchénie (et pourquoi pas en Khabardino-Balkarie, qui n’est pas loin ?), en Grèce, au Portugal, en Irlande. Mais que fait SARKOZY, nom de dieu ? Et la liste n’est pas close, évidemment. Pendant ce temps, l’homme d’action, qui vend des armes ou des poulets, des ordinateurs ou des biberons, qui fait du commerce ou de la spéculation, bref : qui n’a qu’une seule idée, S’ENRICHIR, il se frotte les mains.
« IL FAUT », on vous dit. « Cause toujours. », répondit l’écho.
09:49 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, LES BONNES ÂMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nicolas sarkozy, politique, littérature, société, lewis mumford, philippe muray, ségolène royal, parti socialiste, éducation nationale, françois mitterrand, danaïdes, grèce


