24.03.2012
L'ISLAM DE FRANCE : UN MYTHE ?
Résumé : l'espace public, en France, est envahi par des controverses autour de l'islam. Pour le citoyen ordinaire (et athée) que je suis, l'air est contaminé par des débats de nature insupportablement religieuse.
J’entends déjà les chiens de garde, souvent de gauche, hurler à l’islamophobie. Fausse route, selon moi, les amis ! Il n’y a pas d’islamophobie en France, qu’on se le dise. Et ce n’est pas les profanations de tombes musulmanes (mais surtout juives, soit dit en passant) qui me feront changer d’avis.
Ou alors, pour être équitable, et puisque le joli terme de phobie a tant de succès de nos jours, si certains disent qu’islamophobes nous sommes, il faut qu’ils reconnaissent la part de christianophobie, voire de francophobie (siffler la Marseillaise lors d’un match de football France-Algérie), et même de sémitophobie, qui anime ces islamophiles et un certain nombre de musulmans. C'est une vraie question : les musulmans de France sont-ils antisémites ou non ? Combien y a-t-il de francophobes ?
C’est une histoire de réciprocité. Au moment où les Européens sont mis en demeure de construire des mosquées, j’attends qu’on me dise combien d’églises catholiques, combien de temples protestants, combien de synagogues ont été construits en terre d’Islam depuis cinquante ans. Il me semble que dans les pays à majorité musulmane, tout ce qui est chrétien a tendance à être pourchassé (même racine latine que persécuté). Le nombre de chrétiens qui en ont été chassés me laisse augurer le pire. De quel côté est l’intolérance, nom de dieu ?
Si les européennes qui vont visiter l’Arabie saoudite sont obligées de se couvrir, qu’attendent les Européens pour exiger que les femmes arabes qui débarquent en Europe enlèvent leur voile, montrent leurs cheveux ou portent un chapeau ? Qu’attendent les Européens pour exiger l’application de la très simple règle de la RÉCIPROCITÉ ? Je ne vois aucune raison pour la refuser.
Les musulmans, dans cette circonstance, adoptent – et je trouve ça révélateur d’un « mode d’être » – la même stratégie que les homosexuels et les féministes : d’une part la revendication de droits, souvent agressive, et d’autre part les hurlements d’orfraie face à des « phobies » supposées, le plus souvent purement imaginaires, mais bien commodes quand on est devant les tribunaux, pour prendre la posture de la victime.
Car c’est un autre point commun, que PHILIPPE MURAY nommait très justement « l’envie du pénal », qui pousse tous ces gens à demander que justice leur soit publiquement et officiellement rendue par l’autorité judiciaire. Une justice où les dédommagements pécuniaires sont rarement refusés.
J’aimerais cependant que tous ces gens qui crient qu’ils souffrent collectivement de l’injustice qui leur est faite, aient quelque chose de positif à proposer. C’est vrai ça, ils demandent, réclament, revendiquent, se répandent sur les ondes en considérations fielleuses, en proclamations atrabilaires, en protestations négatives. Vous n’avez pas remarqué l’uniformité de ce ton agressif et mécontent ? Ceux qui exigent du respect de la part d'autrui devraient s'attendre à ce qu'autrui exige, là aussi, la RÉCIPROCITÉ.
J’aimerais demander à tous ces individus (ne parlons pas du caractère le plus souvent collectif et « identitaire » (nous les …) des revendications) qui s’estiment lésés de quelque manière dans la façon dont les autres les considèrent dans la société, s’ils ont si envie que ça de vivre avec ces autres. Ils réclament beaucoup de ces autres, mais eux, qu’ont-ils à leur offrir ? Quel est leur projet de vie en commun avec eux ? Que souhaitent-ils leur apporter dans l’existence collective ? En quoi de concret consiste leur projet de vie en société, s’ils en ont un ?
J’aimerais à l’occasion entendre sortir de leur bouche des propos enfin POSITIFS. Il faut dire que c’est lassant, à la longue, d’entendre seriner, de « débat » d’idées en « débat » de société, les aigreurs d’estomac de ces soi-disant « mal-aimés ».
Dans la circonstance présente, où je retiens quand même que c’est un homme qui s'appelle MOHAMED qui a commis les crimes, il ne s’agit évidemment pas de « stigmatiser » tous les basanés musulmans de France. Les responsables de tout bord savent trop le risque qu’ils prendraient à allumer une mèche qui ferait exploser quatre millions de personnes, où quelques allumés du bulbe jouent le rôle d'étincelle à retardement.
Il est important de ne pas étendre à tous les musulmans de France l’horreur qu’inspirent les crimes de MOHAMED MEHRA. Comme disent avec componction, la mine grave, les « responsables » politique, « il ne faut pas faire d’amalgame ». Quelques dizaines, sans doute pas beaucoup plus, la veulent, la guerre. Mais éviter de mettre tous les musulmans de France dans le même sac, ça ne suffit pas. Il faut de l'explicite, du concret, du positif.
MUSULMANS, vous voulez vivre en paix avec tout le monde ? MONTREZ-LE. Plutôt que de sauter comme des cabris en « mettant en garde contre les amalgames », allez-y, dénoncez MOHAMED MEHRA, proclamez qu’il contrevient au Coran, qu’il n’est pas musulman, je ne sais pas, mais dites, affirmez clairement que celui-ci n’est pas des vôtres, que vous ne faites pas partie de cette engeance. Dénoncez les extrémistes, salafistes ou djihadistes qui appellent à la guerre de civilisation.
Vous adhérez au mode de vie à l’européenne ? MONTREZ-LE. Désolidarisez-vous publiquement, collectivement et en masse de tout de qui en est la négation. Tiens, et si vous organisiez, pour tous les musulmans de France, une grande manifestation nationale à Paris, de Bastille à République, ou de République à Nation, pour affirmer que l’Islam est une religion de paix. Et pendant qu’on y est, que les Arabes de France ne sont pas des sémitophobes. Tiens, chiche !
Dites-le, que vous aimez la France et les Français. Et pour faire bonne mesure, dites-le, que vous aimez les juifs. Tiens, chiche ! Sacré défi, non ?
Voilà ce que je dis, moi.
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07.02.2012
UN PAS DE GUEANT POUR L'HUMANITE
« Toutes les civilisations ne se valent pas », a dit, paraît-il, CLAUDE GUÉANT, sinistre de l’Intérieur, devant le gratin syndical des étudiants de droite réunis sous la bannière de l’Union Nationale Interuniversitaire, propos incendiaire aussitôt et soigneusement twitté vers l’extérieur par un militant U. M. P. sans doute en service commandé.

LE GRAND MECHANT LOUP
Sur le Parti « Socialiste », sur toutes les belles âmes de la gauche tiers-mondialisée et sur tous les chevaliers blancs défenseurs de la vertu de la veuve de guerre des civilisations et de l’orphelin opprimé (je ratisse large), ces propos – savamment mis en scène et montés en mayonnaise par un service de communication très professionnel – jouent le même rôle qu’un lumignon allumé dans une nuit d’été sur les phalènes et autres insectes nocturnes, le même rôle catalyseur que l’électricité sur la moelle épinière, le même rôle d’appât que le chiffon rouge sur la grenouille et le taureau.
Un seul mot d’ordre : ON FONCE ! CLAUDE GUÉANT peut être satisfait, NICOLAS SARKOZY peut le féliciter : mission accomplie, soldat GUÉANT, c’est l’ébullition dans la fourmilière, le branle-bas dans Landerneau, les coups de feu dans la sierra, la panique sur la ville, les réglements de compte à OK Corral. FRANÇOIS HOLLANDE n'a pas encore fait part de son indignation, mais ça ne saurait tarder.
CLAUDE GUÉANT, honnêtement, j’éprouve pour ce personnage considérable la même quantité de sympathie que pour la limule, qui est aussi un crustacé très laid et antipathique. Pour une raison très simple, directement et a contrario déduite de celle qui fait que « les amis de mes amis sont mes amis ». J’espère que vous suivez.

LE MONSTRE
La LIMULE mérite quelque précision. Saint ALFRED JARRY en donne, quand il essaie de comparer la physionomie d'Ubu : « S'il ressemble à un animal, il a surtout la face porcine, le nez semblable à la mâchoire du crocodile, et l'ensemble de son caparaçonnage de carton le fait en tout le frère de la bête marine la plus esthétiquement horrible, la limule ».
C'est vrai que la limule est globalement et en détail assez répugnante, et que je n'aimerais pas me prélasser sur les plages qu'elle fréquente.

C'EST PEUT-ÊTRE DOUX A CARESSER, APRES TOUT ?
Revenons à monsieur GUEANT. Qu’a-t-il dit exactement ? Si j’ai bien compris, il y a deux aspects dans les propos du sinistre : d’une part, il établit une hiérarchie entre les civilisations. Voyons cela. Cette idée bien propre à hérisser le poil des égalitaristes à tout crin, est-elle si choquante, si l’on regarde d’un peu près ?
Toutes les civilisations se considèrent, de leur point de vue, comme le nec plus ultra, le fin du fin. Je signale qu’en général, dans les langues du monde, tous les peuples se sont désignés eux-mêmes comme les seuls « êtres humains », nommant dans la foulée tous ceux qui leur étaient étrangers des « chiures », des « cloportes », des « sous-hommes » et toutes sortes d’animaux répugnants.
Le voyageur JEAN DE LÉRY raconte en 1578 comment les « Toüoupinambaoults » du Brésil étaient par principe en guerre perpétuelle contre les « Margajas », qu’ils s’efforçaient de tuer en grand nombre avant d’en faire cuire les morceaux sur leurs « boucans » : « Voilà donc, ainsi que j’ai vu, comme les sauvages Américains font cuire la chair de leurs prisonniers pris en guerre, à savoir boucaner, qui est une façon de rôtir à nous inconnue » (C’est dans la passionnante Histoire d’un voyage en terre de Brésil, Livre de poche, p. 364).

APRES LA VICTOIRE,
C'EST LA FÊTE, CHEZ LES TOÜOUPINAMBAOULTS
Nous préférons, nous autres Européens, battre la coulpe de l'Europe en nous en prenant aux Grecs, qui appelaient « barbares » les non-Grecs, et en dégradant allègrement leur triple A, qu’historiens et philosophes attribuent traditionnellement à ce peuple qui n’a pas fait grand-chose, en dehors d’inventer un « menu détail » : la civilisation européenne et la démocratie.
Si monsieur GUÉANT est raciste, il ne l’est ni plus ni moins que TOUS les peuples du monde depuis l’origine de l’humanité. Qu’il soit, en disant cela, parti à la pêche aux voix du Front National ne fait aucun doute, c’est une chose bien établie. Il reste que tous les peuples du monde ont été et sont aussi racistes que monsieur GUÉANT.
Que les glapisseurs de bons sentiments aillent voir la façon dont les Coréens sont considérés et traités au Japon, et, accessoirement, la façon dont les Noirs très noirs de peau sont considérés par les Noirs moins noirs, en Guadeloupe et en Martinique.
« C’est pas bien ! », disent, en faisant les gros yeux, les bonnes âmes altruistes pressées de déverser hors d’elles-mêmes les tonnes de sentiment de culpabilité qui les poussent à toutes sortes d’errements. J’ai le plus grand mal à garder mon calme, pourtant olympien et légendaire, quand j’entends hurler les antiracistes vertueux en général, et CLEMENTINE AUTAIN en particulier, qui s’indigne qu’un sinistre de la République ose s’exprimer ainsi dans la France du 21ème siècle.

ELLE AVAIT DE TOUT PETITS PETONS
CLEMENTINE !
CLEMENTINE AUTAIN, flamberge au vent (prenez une colichemarde si vous préférez, c’est aussi efficace pour découper l’adversaire en lamelles), fonce comme tout le monde sur le sinistre de l’Intérieur, sans doute parce qu’il est assis sur le fauteuil qu’elle voudrait occuper. Ça viendra peut-être, mais pas trop tôt, j’espère. Il y a du flic chez CLEMENTINE AUTAIN, comme il y a du flic chez tous ceux, antiracistes compris, qui glapissent à la loi pour museler l’expression libre des individus.
(Soit dit entre parenthèses, un autre beau démocrate et républicain s’est manifesté dans Libération l’autre jour en se félicitant par avance que Madame LE PEN ne puisse pas se présenter à la présidentielle. J’ai nommé PIERRE MARCELLE, qui ose ce titre, qui serait inquiétant en cas de victoire de la gauche : « Le Pen inéligible honorerait la démocratie ». Qu’un « démocrate » auto-proclamé s’exprime ainsi montre juste que l’auto-proclamation est un mensonge.)
Qu’on se le dise, ce genre de militants des « justes causes » en général, et les antiracistes en particulier (puisque c’est de ça qu’on cause en ce moment dans les chaumières), les antiracistes et autres flics démocrates bon teint, donc, me font royalement chier. Excusez-moi de le dire sans dissimuler le mot derrière trois petits points, mais la vertu auto-proclamée me semble une des belles impostures de notre époque, qui n’en manque pas, il est vrai. A la niche, les « Vertueux » !
A la niche, les flics de la liberté d’expression ! VOLTAIRE, lui au moins, déclarait : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». Non, eux, leur mot d’ordre, ils le prennent chez FOUQUIER-TINVILLE, vous savez, l’accusateur public qui organisait les charrettes pour la guillotine : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Ou encore : « La République n’a pas besoin de savants », en envoyant LAVOISIER à l’échafaud. On choisit son saint patron, n’est-ce pas.
Tous les flics en civil qui n'ont pour dimension libidinale que la guillotine du désir de museler toute expression qui n'est pas la leur ou qui enfreint je ne sais quelles Tables de la Loi, forment le coeur compact de la nouvelle bien-pensance, sorte de pensée unique par défaut, en creux, tracée au repoussoir. On n'ose plus dire "politiquement correct". Le regretté PHILIPPE MURAY en dévorait un tous les matins au petit-déjeuner, de ces militaires sans uniforme qu'on appelle les militants.

PHILIPPE MURAY,
UN GRAND ABSENT
L’autre aspect des propos de CLAUDE GUÉANT, curieusement passé au second plan dans la polémique, est beaucoup plus restreint et spécifique, puisqu’il parle de la République Française, avec son Liberté-Egalité-Fraternité, comparée à, mettons, l’Arabie Séoudite, et au statut social des femmes dans ce pays et d’autres analogues (ça veut dire bien musulmans, n’ayons pas peur du mot), aux obligations et interdictions vestimentaires et autres.
Alors là, vous voulez que je vous dise, je ne comprends plus rien. Bon, je sais bien que les foutraques de BESANCENOT et compagnie avaient présenté à des municipales une femme « issue de l’immigration » couverte du « voile islamique ». Mais reprenez-vous, la gauche républicaine, atterrissez, quelle est cette fureur qui vous saisit tout à coup ?

ON ADMIRERA LE DESSIN DES LEVRES, LA TENDRESSE DE LA JOUE,
EN UN MOT, LA FEMINITÉ DE L'ENSEMBLE
CLEMENTINE AUTAIN, reprends tes esprits : CLAUDE GUÉANT prend la défense des femmes en terre d’Islam. Qu’est-ce que tu attends pour applaudir ? Pour embrasser le sinistre et le remercier de prendre le parti de « la femme » ? Un sinistre qui, rends-toi compte, embrasse la cause des FEMINISTES.
Pour conclure, certes, il y a de l’opération politique de la part de CLAUDE GUÉANT, qui voudrait bien faire reconduire celui qui l’a fait sinistre et lui a donné sa soupe et son fromage, et qu’il y a là une provocation en « bonnet difforme », autant qu’une tentative de récupération de voix.
Mais la bêtise et l’hypocrisie des « bonnes âmes » et autres chevaliers blancs de la « gauche » auto-proclamée (s’ils sont à gauche, je m’appelle BENOÎT XVI, et si c'est ça, être de gauche, alors j'accepte avec empressement l'étiquette droitiste, même si c'est faux, je ne voudrais surtout pas qu'on me confonde), sont trop flagrantes pour que j'accorde à CLEMENTINE AUTAIN et autres flics du même acabit autre chose qu’un pitié lointaine.
Voilà ce que je dis, moi.
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20.12.2011
PEINTURE : LE TEMPS DU DESASTRE
Résumé : GEORGES POMPIDOU, par centre éponyme interposé, expose sur ses rayons les boîtes de merde de PIERO MANZONI.
Ce qui est important, désormais, ce n’est pas le « rendu », avec le savoir-faire et le style personnel qu’il suppose. C’est l’ « intention » du peintre et la « cohérence » entre celle-ci et les moyens qu’il met en œuvre, la « syntaxe », le « vocabulaire ». Ce qui compte, c'est le « concept », qu'on se le dise. C'est le « discours » que l'artiste tient sur son « travail ». Tiens, c'est drôle, l'artiste tient le même langage que le « critique ». Et le critique est immédiatement compris de l'artiste. Cela veut dire une chose : tous deux sont en apesanteur, sur le même nuage. Tous deux pratiquent le même enfumage.
Car on est entre soi, on se comprend, on fait partie des initiés. J’aime énormément le langage des « critiques ». Alors je pose la question : les trous dans la toile font-ils partie du « vocabulaire » ou de la « syntaxe » ? Sont-ils « structurels » ou « conjoncturels » ? Est-ce pour laisser passer l’air et la lumière ? Les trous dans la toile sont-ils de l'art ?
Qu’on se le dise, en art (je ne dis pas « en peinture », car qui fait encore de la peinture ?), TOUT est devenu POSSIBLE. D’ailleurs, on ne sait plus exactement les limites. Qu’est-ce qui est de l’art ? Est-ce que le Piss Christ d’Avignon (ANDRES SERRANO) ? Est-ce même que l’urinoir de MARCEL DUCHAMP ? Est-ce que la tenue rayée de prisonnier des camps à la DANIEL BUREN ? Est-ce que ORLAN ? Est-ce que BOLTANSKI ? Est-ce que CLAUDE VIALLAT ? Est-ce que FROMANGER ? Est-ce que DI ROSA ? Est-ce que COMBAS ?
Est-ce qu’une salle remplie de ballons de baudruche gonflés dans laquelle les gens doivent se frayer un chemin sans rien faire éclater ? Est-ce qu’une avalanche de balles de ping-pong dans la montée de la Grand’Côte ? Est-ce que des petits poissons dans des sachets en plastique remplis d’eau ? Est-ce que des planches diverses et diversement découpées posées de biais contre le mur ? Est-ce que les tags et les graphs ? Je ne cite évidemment que de l’authentique.
Que faut-il conclure de tout ça ? Quelque chose de très simple, je crois. Nous vivons dans un temps qui ABOMINE LA LIMITE. Qu’on se le dise : la limite, c’est le mal.
Tiens, j’ai lu récemment le témoignage d’un couple suédois, face à l’interdiction légale de la fessée chez eux : « Eh bien nous discutons avec lui, ce sont des négociations interminables et épuisantes ». Entre origines ethniques différentes, ça porte le nom glorieux de « métissage » (certains précieux disent « créolisation »). TIKEN JAH FAKOLY le chante à sa façon : « Ouvrez les frontières, ouvrez les frontières, ouvrez les frontières ». Succès international garanti.
C’est donc valable pour les marchandises et les hommes. On ne voit pas pourquoi l’art resterait épargné par le tsunami.
C’est alors qu’on parle de « transgression institutionnelle ». L’oxymore, vous savez, la figure la plus littéraire qui soit, puisqu’elle assujettit impossiblement deux réalités contraires l’une à l’autre (« soleil noir », « feu glacé »), se transforme en mot d’ordre impérieux. Il faut se prosterner devant l'oxymore, accepter que le sens des choses se disloque de l'intérieur. C'est à ça qu'il sert, l'oxymore.
S’il n’y a pas encore de ministère de la « subversion officielle » (oxymore®), ce qui est sûrement un oubli, je propose à NICOLAS SARKOZY de le réparer séance tenante. Il subventionnerait l’institut des « mutins de la république » (oxymore®), qui n’auraient droit à l’appellation qu’après réussite au « concours de mutinerie » dûment organisé chaque année dans les temples de l’Education Nationale. Avec « numerus clausus » pour que le titre demeure irréprochable et prestigieux. Le « meilleur mutin de la république » recevrait une récompense spéciale du président. On le décorerait, parce qu'il est dérangeant, de l'ordre de la rébellion établie (oxymore®) ou de la dissidence autorisée (oxymore®). Et serait grassement payé. Avec des pantoufles républicaines en or massif.
Démerdez-vous comme vous voulez, mais faites-le moi, le grand écart. On vous obligera à être libres. INDIGNEZ-VOUS ! Allez, qu’est-ce que vous attendez ? Dynamitez-moi cette forme, et plus vite que ça ! Faites-moi exploser ces codes ! Enfreignez-les, ces règles, et en chantant ! Un peu de conviction, que diable ! Plus fort ! Eclatées, les conventions ! Disloqué, le carcan des traditions ! Soyez dérangeant ! Subversif ! Bousculez le bourgeois ! Il adore ça, il est « moderne » !
L’artiste est promu « marginal d’honneur » (oxymore®). JEAN-MICHEL BASQUIAT fut en son temps promu membre honoraire de cette harde. JACK LANG décore des tagueurs et grapheurs de la Légion d’honneur. La « subversion » règne en maîtresse absolue dans les salons de la République. Le peintre qui ne voudrait pas détruire l’ordre établi restera enfermé dans les fumées de l’inexistant (= à la porte de la renommée et du succès).
La révolution se porte bien, c'est un beau lys rouge (oxymore®) au revers du veston. Le révolutionnaire a pignon sur rue. Il intimide. On baisse les yeux. Tout ça lui a rapporté des milliards. Le dynamiteur en chef est honoré, célébré, adulé des femmes, on se l’arrache. Les artistes l’imitent. Ce sont les MUTINS DE PANURGE, comme dit PHILIPPE MURAY, dans une formule qui condense à merveille l’imposture.
Car tout ça est évidemment de la foutaise. En peinture, en théâtre, parfois même en musique (JOHN CAGE, dont j'ai réentendu hier soir la guignolesque et inénarrable "pièce pour piano jouet"), ce qui compte, ce n'est pas l'art. Ce qu'il faut, c'est avoir une IDEE, une simple idée qui va permettre de régner quelque temps sur l'esprit des snobs et des imbéciles, dans l'empyrée du SUCCES.
Attenter à l'ordre établi, tant que ça reste de l'ordre du spectacle, voilà le nouveau CONFORMISME. Si vous avez ce genre d'idée, fortune est faite. Mais soyez sûr que si vous voulez sortir du spectacle pour entrer dans la réalité avec l'intention d'attenter au même ordre établi, il y a la police et l'armée. Regardez du côté de l'armée égyptienne et de la place Tahrir.
Pour reconnaître les imposteurs, ces marionnettes du dérisoire, ce n’est pas difficile : vous regardez les « artistes » qui occupent le devant de la scène et dont la cote est au firmament financier. Pour les trouver, ce n’est pas difficile : vous observez le sillage des milliardaires, genre FRANÇOIS PINAULT ou BERNARD ARNAUD.
S’il reste des artistes, je pose la question : « Où sont-ils ? ».
Voilà ce que je dis, moi.
J'arrête là.
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23.11.2011
PROGRES TECHNIQUE ET BATEAU IVRE
J'inscris cette note dans l'aura de l'auréole de SAINT ARTHUR RIMBAUD, comme le laisse suppposer le titre ci-dessus. N'est-il pas, en effet, le poète par excellence de l'ère technique ? De l'enthousiasme industriel ? De la créativité concrète ? Quand VERLAINE lui écrit de Paris : « On vous attend, on vous espère ! », n'est-ce pas parce qu'il a la certitude intime de s'adresser à ce messie technologique rêvé par tout le dix-neuvième siècle, comme le pressent PHILIPPE MURAY dans son XIXème siècle à travers les âges ?
2
Résumé de l’épisode précédent : la technique vient de flanquer une gifle à l’humanité. La situation est tendue.
Face à la gifle, il y a deux réactions. Soit tu tends la joue gauche, si tu es européen, donc chrétien, soit tu lui envoies un bon uppercut dans la figure, ce qui implique que tu es resté un « primitif ». A cet égard, les Chinois, les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Mayas, ils sont tous des « primitifs ». Quand l’animal technique se rebiffe et regimbe contre le maître qui le nourrit, le « primitif » commence par bien l’assaisonner à coups de trique, et surtout, il le tient à la niche, avec une laisse courte.
Alors l’animal technique, empêché de folâtrer à son plaisir et de poser la truffe sur toutes les odeurs prometteuses qui se présentent pour en tirer on ne sait quelle invention, il cesse d’avancer, il se couche au pied de son maître plus fort que lui, et il attend.
C’est à ce moment-là que la société « primitive » peut prendre toute son ampleur, et exister à fond, avec toute la force et la plénitude des lois qui la font fonctionner. C’est la Chine ancienne et l’incroyable raffinement de ses « lettrés » et de ses porcelaines. C’est les Mayas et l’incroyable raffinement de leur astronomie. C’est le royaume Ashanti et l’incroyable raffinement de son artisanat d’or.
Cet animal technique rendra les services pour lesquels il a été conçu et fabriqué : point barre ! Et il a pas intérêt à se montrer trop gourmand ou trop curieux, l’animal technique ! Gare à lui s’il lui prend l’envie de pointer l’oreille. Et l’animal technique, là, il se tient coi. Sans doute pour la raison qu’il y a beaucoup de sacré qui flotte dans l’air. La force n’est pas de son côté. Eh oui, il y a le sacré !
En effet, dans le combat que se livrent le prêtre et l’ingénieur, c’est l’ingénieur qui, chez les « primitifs », baisse le nez, courbe le front et s’incline devant le maître des forces obscures de l’univers. Une sainte horreur saisit l’animal technique quand le sourcil du prêtre s’arque furieusement avant que s’abatte la colère du dieu. L’ingénieur reste un humble serviteur de l’ordre. Tout le monde craint la fin du monde. Et tout le monde a raison.
Car il faut parler d’ordre, et même d’ordre du monde : tout cela se passe dans un monde – ça nous paraît inimaginable aujourd’hui – HOMOGÈNE, un monde qui A DU SENS. Le monde du « c’est comme ça ». Un monde où personne ne parle d’individu, d’égalité entre les hommes, de liberté humaine. Un monde où chacun a sa place, même le lépreux ; où chacun est à sa place et a intérêt à y rester. Un monde où seule la Nature (ou le Cosmos) est éternelle. Où les hommes admettent qu’ils ne font que passer.
Dans un monde comme ça, on préfère la permanence à l’innovation. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on gagne, dirait le brave Sancho Pança, qui parle par proverbes. La gifle « innovation », c’est même diabolique. Pour une raison très simple : ça modifie les relations entre les gens, ça perturbe le lien social, donc ça fait vaciller l’ordre du monde. Rien de moins. Tout ce qui est inconnu est redouté, parce que redoutable pour tout le monde.
Il suffit de voir comment les tribus « primitives » se sont elles-mêmes détruites au simple contact des conquistadors, cette nouveauté radicale pour elles, cette gifle. Entre la guerre et la déliquescence interne, leurs chances de sauvegarder leur être organisé sont dès le départ bien minces. N’était-ce pas chez les Sioux Oglalas qu’il suffisait de toucher l’ennemi du bout de je ne sais quel bâton pour que celui-ci soit considéré comme hors de combat ? Bizarrement, les Blancs, avec leurs pétoires ô combien modernes, sont restés imperméables à cette symbolique « primitive ».
Tout ce qui est nouveau est maudit, parce que ça rompt l’harmonie. C’est pour ça qu’ici et là, les hommes qui considéraient que leur harmonie personnelle était rompue pouvaient se suicider sans sourciller, ce qui effraie et horrifie tant nos sensibilités occidentales. Tout ce qui appartient à cette mentalité est rigoureusement hors de notre compréhension. Une sorte d’ « Alien », quoi. C’est pour ça que l’occidental qui vire bouddhiste ou « primitif » me fait bien marrer. Même RENÉ GUÉNON ou JÉROMINE PASTEUR. L’occidental illuminé par la lumière orientale ou « primitive » n’a aucune chance.
Dans ce « primitif »-là, qui peut donc être très savant, raffiné et subtil, tout ce qui est nouveau est donc porteur d’une malédiction. Pour tous les peuples du monde, depuis le début. Il faut les comprendre : quelle société peut survivre au chamboulement permanent des points de repère ? N'y a-t-il pas quelque sagesse à concevoir le changement comme une désintégration ? L'innovation comme un cancer ?
A cet égard, que penser de ce slogan dont on nous rebat les oreilles, dont on nous transperce les tympans, qu'on nous serine à longueur de pages de journaux, dont les émissions de radio et de télévision sont bourrées à craquer ? CHANGEZ ! BOUGEZ ! DEVENEZ ! REMETTEZ-VOUS EN QUESTION ! Et tout ça au prétexte fallacieux que, quand on ne bouge pas, c'est qu'on est mort !
A suivre vaille que vaille ...
09:00 Publié dans LITTERATURE, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arthur rimbaud, bateau ivre, verlaine, philippe muray, technique, progrès technique, innovation, chine, égypte, grèce, rome, mayas, primitifs, conquistadors, rené guénon, jéromine pasteur, occident, occidental, europe, alchimie
22.10.2011
MUSIQUE, POESIE ET SALMIGONDIS
Chapitre avec quelques interrogations et plusieurs avis tranchés (ou : « Quelques modestes considérations sur la vie des arts dans le deuxième 20ème siècle »). Où je règle des comptes avec certains goûts que j’ai cru avoir et des engouements adventices que j’ai crus principaux, dans la musique contemporaine, dans la poésie contemporaine, dans l’art contemporain (non : là, il faut dire « arts plastiques »).
J’ai donc dit tout le mal que je pensais de certaines façons de faire de la musique aujourd’hui (et de la musique d’aujourd’hui, en plus). Cela ne m’a pas empêché de garder quelques dilections, voire prédilections, comme les « répétitifs » américains (PHILIP GLASS, TERRY RILEY, STEVE REICH), quelques compositeurs français d’une génération plus jeune (GERARD GRISEY, OLIVIER GREIF, tous deux de ma génération, tous deux décédés, en 1998 et 2000).
Ce qui me frappe, c’est que, plus souvent que vers des auteurs, je me tourne vers des œuvres particulières, volontiers atypiques. Par exemple, connaît-on le Requiem de JACQUES REBOTIER, pièce augmentée d’un texte de VALÈRE NOVARINA intitulé « Secrète », et dit par un enfant ? Le tout est formidable. Puisque j’en suis au religieux, je citerai le poignant Requiem for a young poet, de BERND ALOIS ZIMMERMANN, le plus ancien, mais grandiose War requiem, de BENJAMIN BRITTEN, la Messe un jour ordinaire de BERNARD CAVANNA, la Liturgie pour un Dieu mort, de CHARLES RAVIER. Je n’en finirais pas, finalement, je m’en rends compte.
Donc, ceux qui suivent ce blog ont compris, après une demi-douzaine d’articles consacrés au sujet, que j’ai été un « adepte », un cinglé de musique contemporaine, jusqu’au déraisonnable et jusqu’à l’absurde. Je ne le suis plus. Ce fanatisme m’a passé (mais avouez qu’il y a des fanatismes plus meurtriers). J’ai indiqué quelques-uns de ces engouements. J’en indiquerai quelques autres à l’occasion.
Si j’en suis revenu, c’est sûrement pour des raisons. Cette remarque me semble frappée au coin du bon sens, non ? La première qui me vient est la suivante : je me dis que j’aimais la musique contemporaine moins parce qu’elle était belle, que parce qu’elle était contemporaine. J’aimais ce qui se passait dans le présent parce que c’était mon présent. De la même manière, j’étais à l’affût de tout ce qui se présentait comme actuel devant moi, parce que ce qui était de mon temps, c’était un peu moi, j’imagine.
AU SUJET DE LA POESIE
Il en fut ainsi pour la poésie. J’exerçais quelque responsabilité dans le comité de lecture d’une revue, cela m’offrait à lire toutes sortes de poèmes (et de « pauhèmes ! » aussi, il faut bien le dire) que des gens infiniment divers mettaient en forme sur des feuilles de papier blanc. Incroyable ce que ce genre d’activité donne l’impression de vivre dans l’ « actuel » (du nom d’une belle revue qui a marqué les années 1970). Ce qui est plaisant, c’est sans doute la vive impression d’être partie prenante dans un mouvement réel, dans un temps jalonné de vrais événements, et – pourquoi pas ? – dans un moment de l’histoire (une toute petite).
La revue dont je parle n’était pas tirée à des milliers d’exemplaires. La diffusion et les ambitions restaient modestes. Nous avons tout de même publié des poètes assez « renommés », tels GUILLEVIC, TAHAR BEN JELLOUN (mais lui s’est orienté ensuite vers le récit), MARCEL BEALU (celui de la librairie « Le Pont traversé », en lisière des jardins du Luxembourg), et même LEOPOLD SEDAR SENGHOR.
Oui, j’ai même mangé à sa table, c’était chez BOURILLOT, quand il était place des Célestins, où j’ai entendu monsieur ANDRÉ MURE, alors adjoint à la Culture de l’autre COLLOMB (FRANCISQUE), parler de la culture des haricots au Sénégal avec l’ancien président du pays et académicien français. Nous avons publié d’autres poètes un peu plus confidentiels, mais d’une authenticité et d’une qualité le plus souvent irréprochables. Mais nous publiions aussi les copains.
Il faut quand même dire que certaines « productions » étaient difficiles à publier. De trois choses l’une : soit l’écriture était vraiment trop informe, soit elle était vraiment trop savante, soit ça consistait en élans lyriques mal maîtrisés (sur le plan de la forme). Et l’on rejoint le même problème que dans la musique : soit la tendance au larvaire, au retour aux éléments, à la matière, soit le grand prix de mathématiques en route vers l’inintelligible abstrait. Je schématise évidemment.
Mais que ce soit pour la musique ou pour la poésie, personne n’a l’air de se demander pourquoi les gens ordinaires ne vont plus spontanément vers les formes contemporaines d’expression. Les programmateurs de salles de concerts, pour avoir du monde, font des sandwiches du genre « une tranche de BERLIOZ, une tranche de GYÖRGY LIGETI, une tranche de BEETHOVEN », comme pour forcer les gens à se fourrer dans l’oreille des choses que, spontanément, ils fuiraient. Je le dis : ça a tout de l’autoritaire, du bourrage de crâne et du conditionnement.
La poésie expérimentale, c’est pire que la musique expérimentale, parce que l’adresse du laboratoire où elle se fabrique, où les amis se réunissent, est située dans une improbable rue Jules-Chausse, chez le bon PIERRE C., ou à la rigueur au bout d’une irréelle impasse de La Garde, chez le convivial JEAN P., voire dans une mystérieuse venelle de nos modernes centres urbains, et que pour trouver le labo, il faut au moins du volontarisme, voire de l’héroïsme. De toute façon, quand on ne sait pas où on va, ni la direction, ni la destination, c’est là que ça devient difficile.
Reste cette impression de « bouger », que PHILIPPE MURAY tourne en dérision en se moquant des slogans à la mode (« bouge ton quartier », bouge ta ville »). Ce n’est pas rien. C’est une voix très sonore qui se fait entendre. « Etre d’aujourd’hui », ça peut être un argument (« Mes œufs du jour, sortis ce matin du cul de la poule ! »).
Et ça peut même devenir une nécessité : après tout, on ne peut pas refaire sans cesse ce qui une fois a été fait. Répéter, redire, imiter, c’est plutôt mal vu de nos jours. Il faut, nous dit-on, « avancer ». Si on n’ « avance » pas, on recule, que dis-je : on régresse. Sifflet du policier : infraction à l’impératif de PROGRÈS, ça va vous coûter bon, mon gaillard. Qu’on se le dise, le monde étant lancé dans la guerre de tous les pays contre tous les pays qu’on appelle indécemment « compétition internationale », nul n’est censé échapper à la course, encore moins y faire obstacle.
Pour conclure sur la poésie, j’ai un peu honte de le dire, mais quand j’ouvre un des livres pour lesquels je me suis naguère décarcassé, je me demande le plus souvent ce qui m’a pris à l’époque. Et vous savez pourquoi ? J’ai l’impression aujourd’hui que la plupart de ces gens qui se croient obligés d’écrire des vers et de la poésie parce qu’ils se croient poètes, eh bien, ils se regardent écrire de la poésie, ils se regardent être poètes. Même s’ils sont sincères et de bonne foi, ils se regardent dans le miroir de l’idée qu’ils se font de la poésie. Cela donne beaucoup de mousse, de baudruche et de bulle de savon. Il fallait vraiment que j’aie le nez dans le guidon pour ne pas voir la réalité de ce paysage.
Ce qui est assez curieux (et drôle, si l’on veut bien) c’est d’observer la sécrétion de clichés auto-produits au sein de la (toute petite) communauté des amateurs de poésie. A quels ballets n’assiste-t-on pas autour du mot « voix », du mot « souffle », et d’un certain nombre d’autres qui me sont sortis à présent de l’esprit ?
Y a-t-il seulement de ces poètes qui soient poussés par une vraie nécessité intérieure, quels que soient les discours dont ils enrobent leur démarche quand on les interroge ? Dans l’instant, j’en vois deux : l’un, roumain d’origine, est devenu un des plus grands poètes d’expression française. Il s’appelle GHERASIM LUCA. J’aime Paralipomènes, Héros-Limite, La Voici la voix silanxieuse. Et le reste. C’est un savant de langue qui se met à ma portée. Sa poésie est un vortex suave et mélodieux qui vous mène agréablement vers des gouffres insondables.
L’autre, qui fut d’ailleurs son ami, s’appelle PAUL CELAN, né à Czernovitz (Roumanie), dans une famille de langue allemande. Sa poésie à lui est beaucoup plus rêche, beaucoup plus directement âpre et caillouteuse. Le livre qui me l’a fait découvrir est le formidable La Rose de personne (Die niemandrose). Mais Grille de parole (Sprachgitter), Contrainte de lumière et Pavot et mémoire sont à lire. Sa poésie est un arbre à l’écorce couverte d’épines, une histoire lestée d’une tragédie lourde à porter et pour cela proche de l’indicible.
Je ne l’ai pas encore dit, mais ces deux amis étaient tous deux des juifs. Je n’y peux rien. Par-dessus le marché, ils ont tous deux décidé de leur propre mort, à vingt-quatre ans de distance. Et pour couronner le tout : ils se sont tous deux jetés dans la Seine. Cela ne veut évidemment pas dire que pour être poète en vérité, il faut se donner la mort. Cela veut au moins dire le terrible de l’enjeu des raisons pour lesquelles ils écrivirent.
En retenant seulement ces deux, je suis très sévère pour plusieurs autres qui ne méritent pas les foudres de Jupiter. Je pense à SERGE PEY, à FRANCK VENAILLE, etc. Combien de justes faut-il sauver dans Sodome ? Ce n’est pas moi le juge. Je me contente de faire mes petites observations, que je m’autorise du fait d’une certaine expérience dans le domaine.
Et parmi ces observations, plusieurs me conduisent à préférer une certaine manière de produire de la musique d’aujourd’hui, de la poésie d’aujourd’hui. Cette « manière », je ne vois pour la définir qu’une sorte de choix d’état moral. A quoi distingue-t-on, en musique ou en poésie, le truqueur de celui qui ne truque pas ?
A suivre, mais on fera de la « peinture », comme ils disent.
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02.10.2011
TROIS HOUELLEBECQ SINON RIEN
J’ai mis beaucoup de temps avant d’ouvrir un livre de MICHEL HOUELLEBECQ. Ce qui me repoussait, je crois l’avoir dit ici, c’est la controverse : il y a quelque chose de si futilement médiatique dans la présence éphémère du parfum de quelques noms dans l’air du temps, que je tenais celui-ci pour tout à fait artificiel, voire carrément faux et illusoire, comme c’est le cas de la plupart des effervescences télévisuelles et autres. Je suis devenu excessivement méfiant. En l’occurrence, j’avais tort.
J’ai donc commencé la lecture de MICHEL HOUELLEBECQ quand son dernier roman, La Carte et le territoire, fut placé, un peu par hasard, à proximité immédiate de ma main. J’ai dit grand bien du livre dans ce blog. J’en ai maintenant accroché deux autres à mon tableau de chasse : Les Particules élémentaires et Plateforme. Conclusion, vous allez me demander ? Voilà : je ne sais pas si on a à faire à un « grand » écrivain, je ne sais pas si ce sont des « chefs d’œuvre ». Je peux dire que ce sont des livres qui comptent, et des livres qui sont plutôt du grain que de la balle, si l’image peut encore être comprise.
Je lui ferai un reproche, cependant : la place quasi-nulle qu’il fait à la musique. Et ce n’est pas le « Et allons-y pour les quintettes de Bartok… » (Particules, p. 157) qui me fera changer d’avis, d’autant plus que, si BELA BARTOK a écrit six quatuors à cordes, je ne sache pas qu’il ait composé autre chose qu’un quintette avec piano.
Des « grands » écrivains comme s’il en pleuvait, des cataractes de « chefs d’œuvre », c’est le quotidien de la rubrique « culture » des magazines, des revues spécialisées type Le Magazine littéraire, ou du supplément « livres » d’un « grand quotidien du soir ». C’est une surabondance de productions « indispensables », d’oeuvres « incontournables ».
Moi je vais vous dire, de deux choses l’une : ou bien il règne une immense complaisance, voire une veulerie démesurée, au sein du milieu sinistré, ce milieu sinistré que l’on n’appelle plus que par complaisance la « critique littéraire », genre « Le Masque et la plume » ; ou bien ces soi-disant « critiques » sont totalement incompétents, et n’ont plus qu’une idée très approximative de ce qu’est le littéraire. « Critiques littéraires » : quand j’entends cette expression, je pouffe, je me gausse, que dis-je : je m’esclaffe. Voilà : ils sont soit complaisants, soit incompétents, peut-être même les deux, mon général.
Le Monde des livres n’échappe pas à la règle, qui fait, en général et sauf exception, de ses papiers « critiques » de simples prospectus de promotion publicitaire au service d’un copain, ou de quelqu’un à qui on doit quelque chose, ou à qui on a l’intention de demander quelque chose, dans le jeu bien connu du « renvoi d’ascenseur ». Les lycéens appellent cette catégorie de premier de la classe « lèche-cul » (mais suspect est encore plus sale, si on décompose, essayez). Le bocal « littéraire », spécialement français, a quelque chose d’assez répugnant.
Donc, je ne sais pas si MICHEL HOUELLEBECQ est le digne successeur de BALZAC et PROUST. J’ignore si ses livres sont des Everest de la littérature. Ce que je sais, c’est qu’il travaille sur le monde qu’il a sous les yeux, qu’il dit quelque chose du monde tel qu’il est, et qu’il développe sur celui-ci un point de vue, une analyse, une proposition d’éclairage précis, une grille de lecture, si l’on veut. Si l’on est malveillant, on dira qu’il regarde de derrière des « lunettes » (vous savez, chez PIERRE BOURDIEU, celles du journaliste, celles qui déforment le monde).
C’est un romancier qui a pris position face à la « civilisation occidentale », et qui a ceci de bien, c’est que, s’il parle de lui, c’est à distance respectable, hors de portée de tir de son propre nombril et des ravages courants que celui-ci commet dans les rangs des « écrivains » français, pour le plus grand plaisir des jurés du Prix Inter en général et de PATRICIA MARTIN en particulier.
On peut trouver le point de vue développé par MICHEL HOUELLEBECQ d’une noirceur exécrable : pour résumer, grâce à la civilisation actuelle, exportée par l’Europe, moulinée avec la sauce techniquante, massifiante et consommante de l’Amérique triomphante, le monde actuel court à sa perte et, d’une certaine façon, est déjà perdu.
L’auteur met-il pour autant ses pas dans ceux de PHILIPPE MURAY, comme je l’ai suggéré ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que PHILIPPE MURAY a développé dès les années 1980 un regard analogue sur la réalité, d’une acuité de plus en plus grande, et un regard de plus en plus pessimiste.
Avant lui, plusieurs auteurs se sont inquiétés de l’évolution de notre monde : GÜNTER ANDERS (L’Obsolescence de l’homme), LEWIS MUMFORD (Les Transformations de l’homme), HANNAH ARENDT (La Crise de la culture), CHRISTOPHER LASCH (La Culture du narcissisme), JACQUES ELLUL (Le Système technicien, Le Bluff technologique), GUY DEBORD (La Société du spectacle), et quelques autres.
Pardon pour l’étalage, mais c’est parce qu’il y a un peu de tous ces regards dans les romans de MICHEL HOUELLEBECQ, tout au moins les trois que j’ai lus (publiés en 1998, 2001 et 2010, ce qui révèle quand même une certaine constance). La « patte » de PHILIPPE MURAY, c’est l’attention portée à un aspect particulier de la crise moderne : l’humanité est devenue peu à peu superflue, submergée par des objets techniques, des gadgets qui sont devenus pour elle si « naturels », mais en même temps si dominateurs, qu’elle est progressivement devenue une vulgaire prothèse de ses propres inventions. PHILIPPE MURAY le synthétise dans la notion de fête, dans l’abolition de tout ce qui permettait la différenciation (en particulier entre les sexes), dans le nivellement de toutes les « valeurs ».
A suivre...
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michel houellebecq, la carte et le territoire, les particules élémentaires, plateforme, philippe muray, littérature, critique littéraire, le magazine littéraire, le monde des livres, le masque et la plume, günter anders, lewis mumford, christopher lasch, jacques ellul, guy debord
19.09.2011
L'ART D'ALEXANDRE VIALATTE
Il y a deux manières d’attaquer la montagne nommée ALEXANDRE VIALATTE. Il y a d’un côté la pente douce, toute en prairies d’alpage, avec les bons museaux bovins qui se tournent mollement vers vous en faisant tinter leurs clarines quand vous passez sur le sentier. C’est la face écrite en caractères assez gros. Et puis de l’autre côté, si on ne craint pas l’escalade, il y a la face nord, vertigineuse, où il ne faut pas craindre le vertige, écrite en caractères minuscules. Attention, il faut la corde, les crampons, les pitons, enfin tout le matériel. Eh bien voilà ce qui s’appelle « filer la métaphore », ou je ne m’y connais pas.
D’abord à cause de la montagne VIALATTE. J’avoue tout de suite que je n’ai lu aucun de ses romans. En revanche, j’ai lu toutes ses chroniques. Et savez-vous quel fut le journal assez fou pour accueillir pendant une vingtaine d’années les chroniques d’ALEXANDRE VIALATTE, tous les lundi ? Le journal La Montagne, imprimé à Clermont-Ferrand. C’est ce qui explique sans doute, dans ces chroniques, le personnage appelé « l’Auvergnat » (rien à voir avec GEORGES BRASSENS). L’auteur, tous les dimanche soir, « mettait au train » son travail, pour qu’il paraisse le lendemain matin.
Oui, j’ai lu les Chroniques. VIALATTE en a écrit 898 (huit cent quatre-vingt-dix-huit !), dont 888 effectivement publiées. Le lundi. Dans La Montagne. En Auvergne. Divisez 888 par 52, soit le nombre de semaines que comporte en théorie une année civile, et vous aurez le nombre d’années consacrées par l’auteur à cette publication, à laquelle il tenait particulièrement. Mais c’est vrai que PHILIPPE MURAY a aussi abandonné le roman quand ses articles sur l’époque de « homo festivus festivus » ont pris le dessus.
Quand j’ai décidé d’aller voir à quoi ressemblait le Cap Nord, au bi du bout de la Norvège, à l’extrémité nord de l’île de Magerøya (mais ils ont creusé un tunnel, il n’y a plus d’île), j’ai mis dans ma valise un seul livre (mais un livre en deux volumes de 1000 pages chacun, tout de même) : les Chroniques de La Montagne (« Bouquins », Laffont). Ça, c’est la face nord, évidemment. Bien tassée, la face nord. Et dans l’ordre chronologique, ce qui n’est pas le moins intéressant. De toute façon, sur la route du Cap Nord, vous êtes obligé de suivre l’ordre chronologique. Enfin ça, c’est vrai sur toutes les routes physiques, c’est-à-dire des routes géographiques.
Entre parenthèses, le Cap Nord, je ne sais évidemment pas ce que c’était avant, mais aujourd’hui, c’est carrément un hypermarché pour touristes, situé au sommet d’une falaise, où des bus jaunes dégorgent des cohortes de troisième âge du port situé non loin, où ont accosté les énormes paquebots de croisière. Il y a même, creusée dans la roche, en sous-sol face au gris vert des vagues de la mer de Barents, derrière une immense baie vitrée, une salle de concert où vous pouvez entendre les Concertos Brandebourgeois joués par un orchestre de Cologne ou Coblence, je ne sais plus.
Mais venons-en à la pente douce. Les éditions Julliard, de 1978 à 1995, ont confié à madame FERNY BESSON la confection de recueils de ces textes, que cette amie fidèle d’ALEXANDRE VIALATTE rassemblait avec attention et amour. Le titre du recueil était choisi avec le plus grand soin parmi ceux que l’auteur lui-même avait donné à l’un d’entre eux. Chaque recueil rassemble une soixantaine de Chroniques.
Qu’on en juge : douze volumes aux titres chatoyants, coruscants, voire pétillants comme les sardines dans la confiture de fraise, en train de rissoler sur le feu dans la poêle de GASTON LAGAFFE. Cela donne Dernières nouvelles de l’homme ; L’Eléphant est irréfutable ; Eloge du homard et autres insectes utiles ; Profitons de l’ornithorynque ; Chroniques des immenses possibilités ; Antiquité du grand chosier, etc.
Rien qu’aux titres, on voit, on sent l’ambition vaste, on vibre de l’ambition infinie. Ils disent quelque chose d’essentiel de l’ « esprit » dans lequel ces chroniques ont été écrites. GASTON LAGAFFE aussi rêvait d’améliorer le sort des hommes, fût-ce à coups de lance-flammes pour éliminer le verglas, ou de système révolutionnaire pour classer le « courrier en retard ». Aucun lance-flammes, toutefois, chez ALEXANDRE VIALATTE.
A suivre...
09:00 Publié dans ELOGE, LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : alexandre vialatte, chroniques de la montagne, littérature, gaston lagaffe, auvergne, philippe muray, ferny besson, éloge du homard
18.09.2011
ELOGE DE LA DIFFERENCE DES SEXES
Pour mettre tout de suite les choses au point, que ce soit clair, je proclamerai donc sans ambages l'affirmation suivante : VIVE MON SEXE et A BAS MON GENRE.
Aussi, c'est que le suave et délicieux RAPHAËL ENTHOVEN n'aurait pas dû monter, comme il a fait récemment, au créneau, sur l’antenne de France Culture. C’est qu’une vache bagarre se présente à l’horizon « culturel » : l’irruption, dans quelques manuels scolaires, d’une distinction fondamentale à établir entre, d’une part le « sexe », et d’autre part le « genre ». Cela tombait si peu sous le sens qu’un tas de parlementaires UMP se sont insurgés contre cette intrusion inopportune et intempestive. Mais de quoi se mêlent donc ces vieux réacs ?
Heureusement donc, le suave et délicieux RAPHAËL ENTHOVEN a commencé à ferrailler, avec son épée en velours de soie. De son ton de certitude doucereuse, avec cette articulation duveteuse qui n’appartient qu’à lui, avec cette voix qui a décidé de jouer au grand intellectuel raffiné, il a pris la défense des rédacteurs des manuels injustement mis sur la sellette. De quoi s’agit-il ?
Je vais te dire. Quand tu viens au monde, le hasard ou la nécessité t’a déjà doté d’un sexe, mâle OU femelle. Ne parlons pas des diverses aberrations naturelles (ou artificiellement induites). Anatomiquement, tu es garçon OU fille. Il y a exclusion réciproque : si tu nais garçon, tu ne nais pas fille, et inversement. C’est la base de tout le reste, le point de départ, disons même, avec PHILIPPE MURAY, qui se réfère à SIGMUND FREUD en personne, que c’est le socle sur lequel s’est construite l’humanité. N’ayons pas peur de passer pour arbitraire, voire réactionnaire, appelons ça la DIFFERENCE DES SEXES, réalité dénoncée aujourd’hui comme scandaleuse. Comme déni de réalité, ce n’est déjà pas mal, non ?
Puisqu’on en est aux différences, il y en a une, et de taille. Une différence abyssale entre l’animal humain et les autres animaux. L’homme naît profondément prématuré, infiniment plus prématuré que toutes les autres espèces. On peut même dire qu’il n’est carrément pas fini, quoi. La nature, elle aurait voulu saloper le boulot, elle ne s’y serait pas prise autrement. Pensez : il faut au petit d'homme entre dix-huit et vingt ans pour se suffire à lui-même et voler de ses propres ailes, et encore, parfois beaucoup plus. Vingt ans pour les finitions ? Mais c’est du sabotage.
Minute papillon. C’est exactement le contraire. Parce que la conséquence ? Eh bien, cher ami, elle est toute simple : l’importance démesurée prise par les « structures d’accueil » du nouveau-né, j’ai nommé « papa » et « maman », et au-delà, un groupe dans lequel ces deux-là s’insèrent, j’ai nommé « société ».
L’animal humain, quand il sort de son trou natal (« les imbéciles heureux qui sont nés quelque part », mais tout le monde est né là, malgré GEORGES BRASSENS), c’est un indigent, démuni de tout ou presque. Oui : presque, parce qu’il apporte dans ses bagages (n’exagérons rien, le sac de peau nue qui lui sert d’enveloppe et les divers circuits qui permettent au sac de fonctionner) un certain nombre de caractères.
Par exemple, entre les cuisses, est-ce que quelque chose pendouille, ou bien est-ce que c’est fendu ? Allez, appelons ça l’ « inné » et n’en parlons plus. Autrement dit, ce qui va « achever », disons « compléter » le petit d’homme, c’est tout ce qu’il va recevoir des « structures » citées. Et il va en recevoir, des choses, des trucs et des machins. Allez, appelons ça l’ « acquis », et c’est marre.
Voilà. Alors c’est sûr que les milliards de milliards d’interactions entre le petit animal humain et son « environnement », de zéro à vingt ans, ce n’est pas rien. Je dirai même que c’est l’essentiel. C’est-à-dire que, si le garçon sait qu’il est un garçon, que la fille sait qu’elle est une fille, ça ne dit rien du garçon et de la fille qu’ils deviendront. Ce n’est pas le tout, d’être doté d’un sexe précis, là comme ailleurs, il faut apprendre ce qu’on va bien pouvoir en faire.
« On ne naît pas femme, on le devient », la célèbre phrase de SIMONE DE BEAUVOIR, d’abord, c’est une belle ânerie si on ne l’accompagne pas de la due explication ; ensuite, elle devrait être doublée de sa symétrique : « On ne naît pas homme, on le devient ». C’en est même d’une affligeante banalité : il y a d’un côté le sexe anatomique, de l’autre le sexe psychologique. Et c’est vieux comme le monde.
Dans son roman Satiricon (souvent écrit Satyricon), l’écrivain latin PETRONE (PETRONIUS ARBITER) met en scène, en l’an 50 de notre ère (environ), un certain nombre de personnages, dont les deux principaux sont Encolpe et Ascylte. Ils vivent d’expédients, n’ont pas de scrupules pour escroquer, en somme essaient de survivre. Il leur arrive bien des aventures, dont l’inénarrable banquet de Trimalcion. On trouve aussi un personnage du nom d’Eumolpe qui précisera dans son testament que ses héritiers hériteront à la condition qu’ils dévorent son cadavre. Mais le principal, c’est l’errance des deux héros, et surtout l’espèce de course qu’il se livrent dans la conquête définitive de leur compagnon, qui s’appelle Giton. C’est là que je voulais en venir.
Giton, c’est le nom d’un personnage, donc c’est un nom propre. Mais comme beaucoup de mots (poubelle, frigidaire, …), le nom propre est devenu un nom commun en 1714 dans une œuvre de VOLTAIRE. Même que ça s'appelle une antonomase, alors. Ce nom commun signifie exactement « garçon entretenu par un homosexuel pour être son amant ». Le Nouveau Larousse illustré, autour de 1900, indique, quant à lui : « Mignon, jeune homme servant à de honteux plaisirs ». Cela vous explique le rôle effectif de Giton dans le roman de PETRONE.
Tout ça, vous comprenez bien, c’est pour dire que la notion de GENRE est un concept radicalement superfétatoire, une notion rigoureusement improductive, une idée strictement stérile et vaine. Bref, le GENRE ne sert carrément à rien, car il ne nous apprend absolument que pouic de nouveau sur l’espèce humaine. C’est tout simple : le GENRE, on n’en a pas besoin. Cela pose question, cette intrusion du GENRE, notion nulle.
Tiens, une autre petite histoire, parce que vous avez été bien sages. Qui connaît BIGORNE et CHICHEFACE ? Une légende d’Anjou et de Normandie. CHICHEFACE, c’est un monstre qui dévore les « femmes qui font le commandement de leur mari », autrement dit les femmes dominées par l’homme, comme on dit chez les féministes.
BIGORNE, quant à elle, est aussi un monstre, mais elle se nourrit des hommes « qui font le commandement de leur femme ». En gros et pour résumer, la norme à combattre, qui est, disent les féministes, la domination de l’homme sur la femme, est, au moins dans la légende, largement contrebattue, comme le confirment une pléiade de fabliaux du moyen âge.
Donc, Chicheface se nourrit d’épouses obéissantes, tandis que Bigorne se repaît des maris dociles. Que croyez-vous qu’il arriva ? Eh bien, pendant que Chicheface, dont on voit les côtes et qui tient à peine debout, se consume et meurt de faim, Bigorne voit sa silhouette enfler démesurément et se couvrir de rondeurs épanouies, dodues, replètes, pour ne pas dire grassouillettes, bref : obèses. Il y a tellement de maris faibles que Bigorne éclate de santé.
Et il y a si peu de femmes assujetties que Chicheface devient transparente et n’arrive même pas à remplir ses dents creuses. Ce que veut dire cette légende traditionnelle ? Tout simplement : c’est la femme qui porte la culotte. Ce n’est donc pas d’hier qu’on sait que le sexe ne fait pas le caractère. Je me refuse donc à adopter la nouvelle doxa qui a introduit le GENRE.
Parce que l’extraordinaire, c’est que certains s’ingénient à élaborer toutes sortes de « genres » intermédiaires dont le résumé tient dans le sigle L. G. B. T. : Lesbiennes, Gays, Bi et Trans. A ce propos, je me demande pourquoi les « militants » de la « cause » homosexuelle se limitent à ces quatre catégories de fantaisies de la sexualité « moderne ». Par exemple, pourquoi exclure les désirs sexuels des pédophiles ? Si quelqu'un est porté par son désir vers des immatures, en vertu de quel principe disqualifiez-vous ce désir ? Parce qu'il y a la loi ? Mais la loi, on l'a bien modifiée en faveur des homosexuels ? Alors ?
L’homosexualité est aussi vieille que l’humanité. Elle fut, selon les lieux et les époques, plus ou moins tolérée. Comme je l’ai déjà dit ici (entre le 21 et le 29 juin dernier), l’homosexualité est un FAIT. Il serait puéril de nier un FAIT. Un fait, ça ne se conteste pas, ça se constate. Alors maintenant, reste à savoir ce que ça devient entre les vivants, ce que la société en fait, la place qu’elle donne à ce fait.
L’homosexualité fut, selon les époques et les lieux, tour à tour tolérée, réprimée, criminalisée, pénalisée. Je ne sais pas si c’est encore le cas, mais en Iran, dans des temps pas si anciens, on a exécuté des homosexuels sous un mur abattu puis écrasé au bulldozer. Mais Giton vivait à une époque dépourvue de police des mœurs, il se donnait à des hommes : pas le premier, pas le dernier.
Aujourd’hui, l’homosexualité ne figure plus dans le code pénal. Je dirais même que, si elle n’est pas chaudement recommandée, elle est du moins présentée comme « normale ». Je soutiens quant à moi que soutenir l’idée de cette « normalité » est une énormité inadmissible. Car s’il existe deux critères de normalité rivaux, cela veut dire que la notion de norme a purement et simplement disparu.
Que de prévenances, que de dorlotteries pour des gens qui se sont longtemps enorgueillis de NE PAS être dans la norme, c’est-à-dire de NE PAS être normaux ! Mais nous vivons sous le règne de sa majesté l’édredon. Il ne faut pas brusquer. Il ne faut pas traumatiser. Il ne faut pas culpabiliser. Je veux bien, mais ne faudrait-il pas aussi apprendre aux gens à s’assumer en adultes, tels qu’ils se vivent ? Parce que le GENRE, c'est fait pour satisfaire le raisonnement suivant : tous les désirs ont droit de cité ; or certains désirs se heurtent à la NORME (c'est un de nos modernes épouvantails) ; or la norme REPRIME ; or la répression, c'est le MAL ; donc DETRUISONS la norme pour établir l'empire du BIEN.
Quant à cette histoire de GENRE qui s’est insinuée dans des manuels, je vais vous dire ce que j’en pense. L’inventeur du concept est une américaine, JUDITH BUTLER, qui ne cache pas qu’elle se livre aux joies du lesbianisme depuis l’âge de 14 ans. Et ce qu’on appelle désormais, outre-Atlantique, les « gender studies », fait fureur dans les universités américaines. Je note en passant que cette dame se fonde sur les travaux des Français JACQUES DERRIDA et MICHEL FOUCAULT, et du britannique JOHN LANGSHAW AUSTIN.
Sans entrer dans les détails, je signale que le point commun à ces trois auteurs est de mettre en lumière tout ce qui, selon eux, dans le langage, est porteur d’idéologie ou d’intentions autres que la simple parlure. Pour résumer, ils ne coupent pas les cheveux du langage en quatre, mais en seize, voire trente-deux mille. Ce n’est pas pour rien, surtout pour le premier, qu’on qualifie cette philosophie de « déconstructionniste ».
A propos de JUDITH BUTLER, je note aussi que le succès international des « gender studies » coïncide avec la montée en « visibilité » des homosexuels dans les médias. PHILIPPE MURAY pense même que le monde est engagé dans un processus d’homosexualisation. Mais on dira que PHILIPPE MURAY est un fichu réactionnaire, et qu’il mérite, sinon la corde (il est mort en 2005), du moins les oubliettes de l’histoire.
Ne tergiversons pas : les "gender studies" sont un faux nez. C'est le masque que se mettent sur le groin les promoteurs de l'offensive dirigée contre l'hégémonie hétérosexuelle, les promoteurs de l'entreprise d'indifférenciation, les enthousiastes du multiculturalisme, les hérauts de l'abolition des frontières et de la créolisation généralisée.
Sans oublier la drôlerie (voire l’imposture) inhérente à un « concept » qui prétend établir la nouveauté radicale d’une réalité vieille comme le monde, il y a fort à parier que l’intrusion du GENRE dans des manuels scolaires (classe de première, où les jeunes ont seize ou dix-sept ans, ne l’oublions pas) poursuit probablement un but, et ne restera pas sans conséquences.
S’il n’y a pas un « but » à proprement parler, il y a en tout état de cause une « conséquence ». Car un tel programme, qui différencie explicitement le sexe anatomique et le sexe psychologique, et qui présente le sexe psychologique comme le résultat d’un choix, opéré autour de l’adolescence, met en définitive sur le même plan l’hétérosexualité et l’homosexualité, comme deux yaourts de marques ou de parfums différents sur un linéaire d’hypermarché. Et qu’on ne vienne pas me bassiner avec la psychanalyse, qui repère, dans le masculin, la moindre parcelle de féminin, pareil pour le masculin dans le féminin. Comme on dit, tout est en tout et réciproquement.
Voici venir la grande confusion (j’ai lu dans un journal un appel à la prolifération des GENRES, rendez-vous compte de ce qui nous attend !). Le gars et la nénette de seize ans, ils arrivent en classe de première, et on leur raconte, sous prétexte d’objectivité, qu’il y a le choix, à l’âge adulte, entre l’hétérosexualité et l’homosexualité, le yaourt aux fruits et le yaourt aux fruits juste à côté. Tout ça, parce que c’est devenu très mal vu de « réprimer ». Cela veut bien dire que le corps social consent à ne plus édicter quelque norme que ce soit.
Mettez-vous dans la peau des gamins de seize ans, l’école en personne leur dit : « T’en fais pas, t’as le choix, si tu préfères coucher avec quelqu’un de ton propre sexe, personne ne te fouettera, tu vas à gauche, tu vas à droite, t’as le DROIT, tu n’as pas à te sentir coupable de tes penchants, t’es normal(e), parce que TU AS LE CHOIX ». On voudrait les paumer davantage, on ne s’y prendrait pas autrement.
J'y vois même une forme de prosélytisme homosexuel, du genre du prosélytisme des sectes qui s'ingénient à renverser la charge de la preuve, et ont un vrai talent pour se présenter en VICTIMES. Ne tergiversons pas : la promotion des "gender studies" masque une entreprise de promotion de l'homosexualité.
Grâce aux travaux et aux stratégies d’influence d’un vulgaire lobby qui a maintenant pignon sur rue, et qui a placé ses flics aux carrefours les plus fréquentés des médias, prêts à aboyer leurs hurlements jusque dans les tribunaux, on en est arrivé au slogan de NICOLAS SARKOZY en 2007 : « Ensemble, tout devient possible ». Et « tout », ça veut évidemment dire « N’IMPORTE QUOI ». Et le n'importe quoi, désolé, je ne marche pas dans cette merde-là, même du pied gauche.
Parce que, finablement, comme on ne dit plus sur les pentes de la Croix-Rousse, tout ce salmigondis qui se prétend « scientifique », ce n’est rien que de la PROPAGANDE promue par la communauté homosexuelle. Le message est simple : REJOINS-NOUS dans l'indifférencié, participe à la grande créolisation sexuelle du monde, viens te baigner dans la bouillasse culturelle que nous avons déjà commencé sérieusement à touiller dans la bassine au n'importe quoi !
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04.09.2011
PHILIPPE MURAY CHEZ MICHEL HOUELLEBECQ ?
Je reviens à La Carte et le territoire, de MICHEL HOUELLEBECQ, dont j’ai parlé ici même du 17 au 20 août. Ben oui, je suis obligé. Je vous explique : j’ai retrouvé, dans un livre de PHILIPPE MURAY, l’emplacement où figure l’expression « la carte et le territoire ».
C’est à la page 389 de Festivus festivus (Fayard, 2005) : « La fameuse distinction de la carte et du territoire était encore rassurante : c’était la distinction du réel et de l’imaginaire ; mais il n’y a plus de territoire, et c’est le peuple de la carte qui s’exprime. Sans drôlerie, comme de juste. Sans imagination. Ou qui ne s’exprime pas du tout, d’ailleurs ». C’est intéressant. Il me semble qu’on doit pouvoir retrouver d’autres références à la même expression.
Lorsque le peintre Jed Martin expose ses photographies de cartes Michelin « départements », les choses se présentent ainsi : « L’entrée de la salle était barrée par un grand panneau, laissant sur le côté des passages de deux mètres, où Jed avait affiché côte à côte une photo satellite prise aux alentours du ballon de Guebwiller et l’agrandissement d’une carte Michelin « Départements » de la même zone. Le contraste était frappant : alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu’une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols. Au-dessus des deux agrandissements, en capitales noires, figurait le titre de l’exposition : « LA CARTE EST PLUS INTÉRESSANTE QUE LE TERRITOIRE ». ». Fin de citation. Je note qu'il ne parle à aucun moment, dans son énumération, de la moindre LOCALITE, ni de la moindre indication écrite. Cela devrait mettre la puce à l'oreille.
J’ignore si MICHEL HOUELLEBECQ part des considérations de PHILIPPE MURAY (qui dit à peu près que le peuple est devenu virtuel, c’est-à-dire qu’il n’est plus réel, il est devenu « la transparence », comme il dit ailleurs), mais au cas où…, on ne sait jamais, ça voudrait dire que le personnage de Jed Martin ferait en quelque sorte la preuve de la chose, mais en faisant semblant de trouver cela positif.
Et il faut savoir que MURAY dit le plus grand mal de l’esprit de « positivité », dans une époque qui fait tout pour éliminer la moindre « négativité », c’est-à-dire qui pense pouvoir éradiquer totalement le Mal. (Rappelez-vous la « Croisade contre l’Axe du Mal », lancée par un certain GEORGE WALKER BUSH.) Ainsi, l’humanité devient-elle, en ce temps béni, définitivement et au sens propre, SAGE COMME UNE IMAGE.
Autrement dit, la seule fonction de l’art capable de dire vrai aujourd’hui, ce serait d’annoncer la disparition de l’homme. D’où, dans la dernière partie de la carrière de Jed Martin, le « point de vue végétal sur le monde », d’où les photos exposées à l’air libre, d’où les composants électroniques et les figurines aspergés d’acide.
Si j’ai bien compris, Jed Martin est l’artiste qui projette dans ses représentations cette humanité, pour dire exactement, en train de disparaître du paysage. Et si j’ai bien compris, le tableau « Damien Hirst et Jeff Koons (ou l'inverse ?) se partageant le marché de l’art » est une métaphore de la dérision qui a envahi ce qu’on appela, pendant deux millénaires (et le pouce), des VALEURS. C’est drôle, aujourd’hui, même un escroc comme JACQUES CHIRAC peut affirmer : « J’ai mes valeurs ». Ce qui choque, ici, c’est l’adjectif possessif « mes ». Comme si l’on pouvait simplement imaginer qu’il y ait des « valeurs » individuelles !
PHILIPPE MURAY parle des Particules élémentaires, de MICHEL HOUELLEBECQ, dans ses Essais (Editions Les Belles Lettres, 2010), de la page 1166 à la page 1173. L'article, paru en 1999, s'intitule "Et, en tout, apercevoir la fin ...". Si la critique littéraire consiste à s'efforcer de dégager le SENS d'un roman, alors c'est de la critique littéraire. Je cite : « Le roman de Houellebecq est né du sentiment de la fin, et tous ses personnages se débrouillent, d'une façon ou d'une autre, avec ce sentiment. C'est lui qui donne à l'oeuvre son éclairage poignant, sa lumière sourde, son climat de catastrophe intarissable, insaisissable, irrattrapable ».
N'oublions pas que la doctrine de l'obsolescence programmée de tous les objets de consommation a été élaborée dans les années 1920. Et ce qui valait au début pour les choses, il est somme toute normal que cela s'étende de plus en plus à tout ce qui est humain et, en bout de course, à l'humain en personne. C'est la logique de la machine. Les deux écrivains sont visiblement cousins en littérature, dans leur façon de voir le monde. Il faut que je lise ce livre car, selon PHILIPPE MURAY, « Beaucoup de bavardages sont mis en danger par Les Particules élémentaires ». Si c'est vrai, ça me convient.
Conclusion : il y a chez MICHEL HOUELLEBECQ, non seulement un « regard sur le monde », mais en plus, il y a de la « pensée ». Ça, c’est un roman.
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18.08.2011
LISEZ LA CARTE ET LE TERRITOIRE
DAMIEN HIRST, pour ceux qui l’ignorent, a réalisé l’œuvre d’art la plus chère de tous les temps (à la fabrication, dirons-nous), avec un véritable crâne humain recouvert de (environ) 8000 diamants authentiques. A mon avis, ça défonce l’œuvre de JEFF KOONS, visible autrefois dans Art press, où celui-ci se photographie avec sa verge en train de pénétrer dans la CICCIOLINA à cheval sur lui, tout ça dans des couleurs tendres, voire kitsch, et où la femme fait tout, par sa mimique, pour indiquer qu’elle est en train de jouir. Bon, c’est vrai, elle fait toujours la mimique de la jouissance féminine sur toutes les photos de la série, car il y a une série entière, bien entendu, on aurait tort de se priver.
Il a dû chercher longtemps le moyen de se replacer au sommet du podium, JEFF KOONS, mais, apparemment, il n’a pas trouvé. Moralité : l’argent a eu la peau du sexe. Dit autrement : la marchandise a triomphé de la morale, puisque pour « heurter les sensibilités », exhiber une copulation « in vivo » est dépassé : il faut maintenant des diamants, et des diamants comme s’il en pleuvait. Et ça ne heurte même plus personne. C’est le stade, en quelque sorte, des icônes désicônisées.
C’est d’ailleurs ce dont MICHEL HOUELLEBECQ est convaincu, au moins apparemment, car ce tableau impossible à achever, que Jed Martin finira d’ailleurs par détruire, ça symbolise bien sûr (mais est-ce si sûr ?) l’escroquerie cynique et arrogante que constitue désormais l’étalage sans vergogne des montagnes de fric sous le nez même de ceux que l’ultralibéralisme racle jusqu’à l’os.
La Carte et le territoire, c’est curieux, on rencontre cette expression deux ou trois fois dans le volume des Essais de PHILIPPE MURAY. Un territoire, à proprement parler, c’est rigoureusement indéchiffrable : regardez une photo aérienne prise à la verticale, impossible de se repérer, de s’orienter, ni numéro de routes, ni nom de village ou de rivière. Et si on est au-dessus d’une forêt, je vous dis pas. En gros, face à une telle photo, vous êtes, comme on dit, paumé. Remarquez, c’est la même chose pour n’importe quelle photo : dans la presse, qu’est-ce qu’il en reste, comme information, si vous en supprimez la légende ?
Elle sert à ça, la carte : à donner toutes les légendes nécessaires pour qu’on sache bien ce qu’on est en train de regarder, à poser l’étiquette avec les noms sur les paysages. A donner des points de repère. A s'orienter. S'il n'y a pas de métaphore, là, c'est rudement bien imité : nous avons fabriqué une époque totalement dépourvue de valeurs, qui n'a plus aucun sens de la valeur des choses et des êtres, démunie de points de repère. En clair, TOUT est possible (et l'inverse aussi, naturellement).
Et Jed Martin a été photographe avant de virer peintre. Il a commencé par « trois cents photos de quincaillerie », avec « écrous, boulons et clefs à molette », tout ça en « lumière neutre », sur « fond de velours gris moyen ». Puis il a l’illumination, un jour où, sur une aire d’autoroute, son père lui demande d’acheter la carte Michelin du département. Ils sont dans la Creuse. Le passage vaut, comme on dit dans le Guide Michelin, le détour.
« Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion que cette carte Michelin au 150.000ème de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. » C’est le coup de foudre. On ne comprend pas bien, mais le roman, c’est aussi ça.
A suivre...
P. S. du 26 août : L'expression "la carte et le territoire" se trouve aussi (ou alors, en fait) dans le livre de PHILIPPE MURAY Festivus festivus, paru en 2005 chez Fayard, à la page 389 : « La fameuse distinction de la carte et du territoire était encore rassurante : c'était la distinction du réel et de l'imaginaire; mais il n'y a plus de territoire, et c'est le peuple de la carte qui s'exprime. Sans drôlerie, comme de juste. Sans imagination. Ou qui ne s'exprime pas du tout, d'ailleurs ». Cela ouvre comme un horizon, une sorte de profondeur de champ.
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17.08.2011
DIRE DU BIEN DE MICHEL HOUELLEBECQ
Je n’avais encore lu aucun livre de MICHEL HOUELLEBECQ. Vous allez me demander pourquoi, peut-être. La raison en est simple, je crois d’ailleurs l’avoir déjà exposée ici, quoique pour une autre raison : il y avait une controverse, que dis-je, une dispute, un débat national ! Le sujet, tout simplement, faisait exploser l’audience dans les médias.
Et l’ébullition virtuelle (récurrente, il faut bien l’avouer, le carburant des médias n’étant rien d’autre que l’ébullition, quel que soit le combustible), tout simplement, ça me donne dans la minute, en plus de la nausée, un urticaire géant, massif, à donner même au unau des gestes fébriles et saccadés, voire capricants et convulsifs, c’est vous dire.
Il suffit que la mayonnaise médiatique « prenne » autour d’un individu, d’un phénomène, d’un événement pour que je fasse comme l’escargot : je me rétracte, je retourne au fond de la coquille utérine de ma surdité natale. C’est simple, tout ce qui a pour vertu de « faire parler les gens », je m’en protège par instinct comme d’une peste. Bon, c’est vrai, j’ai abordé ici plusieurs fois, par exemple, l’ « affaire » STRAUSS-KAHN, mais c’est parce que j’écoute beaucoup la radio. Vous dites : paradoxal ? Je veux bien. Mais qui est sans contradiction ?
Une amie avait prêté à H. La Carte et le territoire, le petit dernier de l’auteur controversé. Le livre était là, sur sa table, inoccupé, désoeuvré même, il s’ennuyait. Je l’ai ouvert – avec réticence, mais je l’ai ouvert. Autant l’avouer : je craignais le pire. Eh bien tenez-vous bien, je n’ai pas regretté. Franchement, c’est une heureuse surprise. J’ai donc lu récemment deux ouvrages contrastés d’auteurs français d’aujourd’hui : CLAUDE ARNAUD, avec Qu’as-tu Fait de tes frères ?, et, donc, MICHEL HOUELLEBECQ, avec La Carte et le territoire.
Autant je trouve le premier dénué de toute force et de tout intérêt, frappé d’émasculation littéraire, autant je trouve le HOUELLEBECQ réjouissant et « couillu ». Enfin un livre d’un auteur français d’aujourd’hui qu’il ne faut pas se forcer, la mort dans l’âme, à boire jusqu’à la lie de la dernière page. Tiens, du coup ça me donne envie de lire les précédents.
Le CLAUDE ARNAUD, c’est du mètre linéaire, comme on dit dans les supermarchés, mais du linéaire à tous les étages du bouquin, dans les faits, dans les personnages, dans la construction, et surtout dans le regard sur le monde que c’est censé refléter : tout simplement, de regard, il n’y en a pas. Mai 1968, avec ce qui précède et tout ce qui suit, pourtant, ça devrait motiver le romancier, bon dieu ! Là non, rien, pas de regard du tout : si l’on veut, c’est un tableau aveugle sur l’époque. Cette époque, il s’est contenté de la vivre. Ça ne fait pas une littérature. Le secrétaire de séance se contente d’exposer, comme je disais, son compte-rendu de conseil d’administration.
Avec HOUELLEBECQ pas du tout. L’action se passe aujourd’hui, ou peu s’en faut : il ne faut pas compter sur une reconstitution historique. Et l’époque, on l’entend pester contre. On sent qu’il ne peut pas la sentir. Et pour moi, ça tombe bien, c’est une attitude que non seulement je comprends, mais que je partage. Je pense à PHILIPPE MURAY qui, d’ailleurs, dans sa détestation du bocal littéraire parisien, épargne plutôt l’auteur de La Carte et le territoire, si je me souviens bien (voir son volume d’Essais, aux Belles Lettres).
Ce qui est vraiment bien, c’est que HOUELLEBECQ, non seulement ne dit jamais « je » comme dans ces pseudo-romans que sont les soi-disant « auto-fictions », mais encore met en scène un personnage qui s’appelle MICHEL HOUELLEBECQ, qui meurt atrocement, soit dit en passant, dans la troisième partie. Mais attention, ce n’est pas une projection, ce serait plutôt un double, et c’est assez marrant. Car le pire, dans l’autofiction, c’est l’espèce de vortex auto-érotique où l’auteur masturbe à longueur de page des obsessions qui l’obsèdent. C’est, bien entendu, insupportable. Rien de tel ici.
Le personnage principal, c’est l’artiste Jed Martin, fils de l’architecte Jean-Pierre Martin, à la riche et belle carrière d’architecte, mais il a pris sa retraite, un jour. Le roman commence sur l’impossibilité de finir le tableau dont le sujet consiste en JEFF KOONS et DAMIEN HIRST, les deux artistes les plus chers du marché de l’art contemporain. Déjà, cette impossibilité de finir un pareil tableau me rend le livre sympathique. Ça ne suffit pas, mais ça aide. D’autant que le futur tableau s’intitule « Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art ».
A suivre...
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06.07.2011
VICTIME : UN METIER D'AVENIR !
SUITE ET FIN
Maintenant la notion de victime. Le grand RENÉ GIRARD en a beaucoup parlé. Il en a même fait le centre (ou le point de départ) de sa théorie. Il a commencé dans Mensonge romantique et vérité romanesque, continué dans La Violence et le sacré. Après, je l’ai abandonné. A partir de Des Choses cachées depuis la fondation du monde. Je dirai pourquoi.
Pour faire clair et court, dans tous les groupes humains, chacun ne désire qu’un objet déjà désigné comme désirable par un autre. C’est la notion de « désir mimétique ». Dès lors, s’ensuit une rivalité mimétique du désir. Cette rivalité se répand de proche en proche, par « contagion », jusqu’à entraîner une « violence mimétique », qui augmente jusqu’à produire la « crise sacrificielle » : le groupe éprouve la nécessité de purger cette violence pour ne pas s’y autodétruire. C’est là qu’intervient la « victime émissaire », qui était de toute façon désignée pour ce moment. Par exemple un « bouc émissaire » chez les juifs de l’antiquité. On procède alors au rite du sacrifice, dans les formes, et la paix est alors restaurée, jusqu’à la prochaine fois.
Vous savez l’essentiel. J’avoue avoir été impressionné par ce livre, lu en 1977. Mais il m’a aussi « gonflé ». Girard est lui-même tellement impressionné par sa construction qu’elle devient la clé totale, qui ouvre toues les portes du mystère humain. Le dernier livre de lui (voir ci-dessus) que j’ai lu est une apologie du christianisme : il y soutient que la crucifixion de Jésus Christ est le premier sacrifice qui a échoué à restaurer la paix dans le groupe, les sacrificateurs se rendant compte que la « victime émissaire » n’était pas « émissaire », justement, mais innocente. Dès ce moment, l’humanité entre dans une ère nouvelle, promise au « salut ». Girard était mûr pour devenir professeur dans une université américaine. C’est évidemment ce qu’il a fait. Mais de tout ça, je retiens principalement que la victime, pour RENE GIRARD, a un statut d'une grande noblesse et dignité, et remplit une véritable fonction.
Car tout ça fait très intello. Redescendons un peu, et même beaucoup, à la hauteur des minuscules SARKOZY et DATI, qui n’ont aucune idée de ce qui précède, puisque l’œil fixé sur la seule prochaine échéance électorale. C’est net, pour brosser comme il faut le chien électoral, il est bon d’instrumentaliser la victime. C’est un « créneau porteur », comme on dit dans le marketing.
Parce que, quelque part, si personne ne se conçoit a priori comme un bourreau, tout le monde, quelque part, se sent un peu victime. « Quelque part au niveau du vrai cul. – Tu l’as dit bouffi ! » Cela crée une solidarité dans le malheur quotidien. Avec Madame Michu, la voisine, ça fait un vrai sujet de conversation. Bon, c’est vrai que ce n’est pas le salon de Madame du Deffand. Mais la tendance est là : « C’est pas une vie la vie qu’on vit. – A qui le dites-vous, ma pauv’dame ! ».
Il y a, dans toute foule, une forme de solidarité spontanée avec la victime. Elle est prompte à crier « à mort ». Elle s’identifie facilement à la victime. A entendre les propos de taverne (ou « brèves de comptoir »), elle endosserait volontiers l’uniforme du bourreau.
C’est d’ailleurs pour ça que, dans les grands débats de société, il est souvent très pratique d’endosser l’uniforme de la victime. Pour jouer sur ce réflexe de solidarité spontanée. Présenter comme une grave injustice l’interdiction faite aux homosexuels de se marier en tant qu’homosexuels, cela permet de se poser en victime, et c’est très pratique.
Présenter l’Etat d’Israël comme victime de racisme et d’antisémitisme quand on le critique politiquement, c’est très pratique (voir, il n’y a pas si longtemps, le cas d’EDGAR MORIN). Présenter toute plaisanterie sur les femmes, les homosexuels ou les handicapés comme une atteinte insupportable aux droits de ces personnes, elles-mêmes présentées comme des victimes (sexisme, homophobie et tout ça), c’est aussi très pratique.
Et pourquoi est-ce très pratique de se poser en victime, demandera-t-on ? La raison est très simple à comprendre : parce que ça autorise la victime à demander réparation. Ben oui, aujourd’hui, si vous racontez en public une blague, même mauvaise, sur les femmes, les juifs, les Arabes, vous allez voir tous les rapaces et les hyènes de toutes les « associations de victimes » se jeter sur vous pour se partager votre cadavre. C’est une image.
Ces associations se nomment LICRA, FIDH, Osez le féminisme, Les chiennes de garde, la fédération « LGBT », etc. Et elles se jettent sur vous par tribunal interposé. Elles portent plainte. Parce qu’on a fait les lois que toutes ces « victimes » réclamaient depuis longtemps, et qui leur permettent de se porter partie civile. Le moindre pet de travers ne doit pas rester impuni. Le glaive de la justice doit frapper.
On demande (on obtient) réparation du préjudice subi. Ici, ce sera une affiche de publicité « portant atteinte à la dignité des femmes ». Là, ce sera un propos montrant une intolérable intolérance à l’encontre des juifs, des Arabes, des homosexuels (rayer la mention inutile en fonction du cas rencontré). Tout cela doit être assimilé à de la délinquance. Le coupable doit payer.
L’irremplaçable PHILIPPE MURAY dénonce très souvent ce qu’il appelle « l’envie de pénal ». J’appellerais cela une tendance à la « pénalophilie ». Des juristes très sérieux s’inquiètent même de la dérive que cette omniprésence des « victimes » potentielles fait planer à court terme sur ce que les journalistes et politiciens appellent vilainement « le » vivre ensemble. Cela s’appelle « judiciarisation » de la vie en société. Bon, en France, les avocats ne sont pas encore, comme c’est le cas aux Etats-Unis, à faire du porte-à-porte pour s’enquérir des « préjudices » dont vous avez été « victime ». Mais la tendance est là.
Allez ! Foin de pessimisme ! En route vers le « meilleur des mondes ».
10:05 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, DANS LES JOURNAUX, LES BONNES ÂMES, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rené girard, victime, victimisation, bouc émissaire, la violence et le sacré, désir mimétique, nicolas sarkozy, rachida dati, bourreau, femmes, homosexuels, handicapés, sexisme, homophobie, judiciaire, justice, philippe muray
26.06.2011
SI LE MARIAGE EST GAY, RIS DONC ! (3)
Libération du 25 juin m’oblige à revenir sur la question. Quelle pub, mes amis, pour l’ordre homosexuel ! Avec de grandes photos de la « Gay Pride » de l’an dernier. Deux mecs harnachés de baudriers noirs sur leur peau nue qui se tiennent par le cou. Quatre nanas qui montrent pas mal de peau en se tenant serrées.
Deux mecs déguisés en « mammamouchis », mais ils ne viennent sûrement pas du Bourgeois Gentilhomme. Un couple de garçons dont l’un en mini-jupe sur un collant bleu et l’autre en smoking avec des escarpins à hauts talons aux pieds. Un couple de filles tout de blanc vêtues dont l’une en short et tee shirt masculins tenant dans les mains, sans doute, un arc de Cupidon. Ma foi, pourquoi pas ?
Moi, dont le cerveau est sûrement un peu limité, voire étriqué, je voudrais qu’on m’explique que tout cela n’est pas une propagande effrénée en faveur de l’homosexualité. Qu’on me dise (attention : de bonne foi !) que tous ces gens ne sont pas des missionnaires envoyés en mission en territoire encore honteusement hétérosexuel. Et un missionnaire en mission, c’est un MILITANT. Sa mission, c’est de CONVERTIR.
Sous couleur de « conquête de l'égalité des droits », n'assiste-t-on pas à une offensive en direction d'une indifférenciation généralisée, d'une uniformisation androgyne de l'humanité. On met dans le même sac inégalités et différences. Que cela s'appelle lutte pour l'égalité des droits, METISSAGE ou CREOLISATION, c'est toujours la même haine des différences qui s'exprime, avec le culot de le faire au nom du respect des différences.
PHILIPPE MURAY, il y a déjà quelque temps, voyait se développer un processus d' « homosexualisation » du monde, c'est-à-dire de dissolution de la différence entre les sexes. Il rejoignait RENÉ GIRARD, et sa théorie du désir mimétique, qui débouche sur l'indifférenciation des individus, qui entraîne à son tour une violence généralisée. Désolé : ça ne va pas.
D'ailleurs, je voudrais qu'on m'explique en quoi être empêché d'accéder à l'institution sociale qu'est le mariage du fait d'une « orientation sexuelle » particulière constitue une inégalité. J'avoue ne pas comprendre. Il me semble qu'on peut voir ici, avec le mot "égalité", le même kidnapping que les catholiques avec le mot "liberté" en 1984, quand ils avaient lutté pour que leurs boîtes d'enseignement continuent à bénéficier de la manne obligeamment versée par les contribuables.
La une de Libération annonce "une" couleur : « Mariage gay : la droite se décoince ». L’article, qui, proprement « fait l’article » (au sens fort des camelots), est intitulé « La droite en marche vers le mariage gay ? ». Une avocate, intitulée, elle, Caroline Mécary, déclare que « Le pacs ne garantit pas l’accès aux mêmes droits. ». Et le joufflu et moderniste NICOLAS DEMORAND, qui a pris la place de LAURENT MOUCHARD, alias JOFFRIN, à la tête du journal, demande à « la France de retrouver sa place dans des combats par essence politiques ». On croit rêver.
Je l’ai déjà dit : s’il y a quelque chose qui n’a rien à voir avec le politique, c’est bien la sexualité, et on peut bien me citer tous les MICHEL FOUCAULT du monde à l'appui du contraire. SOCRATE, qui fait un éloge appuyé de l’amour des garçons (c’est dans Le Banquet), n’affirme nulle part que cela a quoi que ce soit à voir avec le politique. Si mon souvenir est bon, il parle plutôt d’un moyen de s’élever personnellement vers le BEAU.
Je l’ai déjà dit : l’homosexualité est un FAIT, qui « remonte à la plus haute antiquité » (pour parler comme ALEXANDRE VIALATTE). Ce fait EXISTE. Ce serait imbécile de le nier. Et même très bête de ne pas l’accepter. Le délit est désormais aboli, heureusement viré, je ne sais plus quand, du code pénal.
Mais de là à autoriser le mariage aux homosexuels, il y a une distance qu’il me semble assez baroque de vouloir franchir. Passons rapidement sur la contradiction qu’il y a à réclamer en même temps la reconnaissance d’une différence et la reconnaissance de la normalité (deux incompatibles, jusqu’à plus ample informé, ça fait un oxymore), à moins de soutenir que le soleil est noir ou que le feu est un bloc de glace : voyez mes notes des 21 et 22 juin. C’est ce que j’appelais « vouloir le beurre et l’argent du beurre ».
A suivre.
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03.06.2011
CAUSE TOUJOURS !
MAIS QU’AVEZ-VOUS A PROPOSER ?
J’imagine que ça commence à se voir : ce serait faux de dire que TOUTES les notes de ce blog, à ce jour, ont une tonalité critique, mais enfin, le lecteur aura eu largement le temps de s’apercevoir que le ton, ici, n’est en général pas à l’approbation de ce qui se passe, ni à l’enthousiasme délirant pour tous les personnages de théâtre qui défilent « dans le poste » en essayant de tenir d'une seule main le public en haleine et le haut du pavé de bonnes intentions, et que, quand je fais l’éloge de PHILIPPE MURAY, il s’agit comme par hasard d’un écrivain qui ne tient en haute estime ni son époque, ni bon nombre de ses contemporains.
Disons que je m’efforce de regarder le monde qui m’entoure, avec un minimum de ce qu'on appelle « lucidité », et que je ne trouve pas beaucoup d’arguments pour le considérer comme beau à voir. J’entends d’ici la question qu’on ne m’a pas posée, et à laquelle, par conséquent, je vais m’empresser de répondre après vous avoir remercié la personne qui ne l'a pas posée : « Mais que proposez-vous ? »
Et moi de répondre du tac au tac, avec la fausse naïveté qui me caractérise : «Vous me demandez ce que j'ai à proposer ? Mais RIEN, voyons. Pourquoi cette question ? ». « Parce que vous critiquez, vous critiquez, vous passez votre temps à critiquer. Ça ne vous fatigue pas de voir uniquement le côté négatif des choses ? De vous complaire à contempler leur face sombre, alors qu’il y en a tant qui sont à même de mettre de bonne humeur, de procurer de la joie, de faire un bain de béatitude parfumée ? »
Moi, je réponds, tranquille : « Ah bon ? Vraiment ? ». J’attends évidemment les exemples infirmant la certitude que les affaires du monde en général et de l’Europe en particulier sont assez mal emmanchées. Et que si on se posait la question de la valeur propre et de l’état de la civilisation (les arts, l’éducation, etc.) que l’occident a gracieusement imposée au reste des habitants de la planète (à coups de conquistadors et de fronts bas coloniaux, envoyés par des vautours autrefois en fraise, plus tard en col amidonné, aujourd'hui en col blanc), la réponse risquerait elle-même de ne pas être gaie.
Je répondrai ensuite que, dans le titre même (alexipharmaque) et la thématique annoncée de mon blog («blog littéraire et critique»), j’annonce la couleur. « Alexipharmaque », ça fait savant, ça jette, ça impressionne. Mais j’ai peut-être déjà dit que c’est un simple synonyme (vieux et inusité) de « contrepoison » (alias http://kontrepwazon.hautetfort.com/), qui était le titre de mon blog de 2007-2008. Mais je répondrai surtout : « Mais, mes pauvres amis, pour quoi faire ? ». C’est vrai quoi ! Je vais tâcher d'expliquer pourquoi je ne fais AUCUNE PROPOSITION. Je me souviens, et ce n’est pas vieux, de Madame SEGOLENE ROYAL, dans la campagne présidentielle de 2007.
Qu’est-ce qu’elle avait trouvé, sur les rayons de « l’innovation politique » (ben oui quoi ! Les équipes de marketing, de merchandising, de packaging de la candidate du Parti « Socialiste » (je pouffe !) avaient trouvé le filon des « débats participatifs » (je voudrais bien savoir ce que c’est, un débat non « participatif », si c’est vraiment un débat). Et la fonction du « débat participatif » (mais j’ai les lèvres gercées) était de rassembler à la base les propositions et revendications des « vrais gens », et de les faire remonter vers le bureau des crânes d’œuf de la ROYAL, pour essayer de dénicher la pépite capable de donner à la candidate une « avance décisive ».
On a vu ce que ça a donné. NICOLAS SARKOZY, lui aussi, en avait, des tombereaux de propositions, de projets, de promesses (rien que des PROS, dans son équipe et dans sa bouche), ajoutant : « Je ne vous mentirai pas. Je ne vous trahirai pas.». Le paquet, ou au moins son emballage, sans doute plus lustré, plus coloré, a endormi les gogos, et il y est arrivé, au pouvoir. Là aussi, on a vu.
Bien avant dans le temps, je ne sais plus quel Sinistre de l’Education Nationale avait lancé un vaste « concertation » de tous les enseignants. Dans chaque établissement, ils étaient obligés (vrai !) de se réunir dans des commissions dont les missions avaient été définies au Sinistère (autrement dit, les catégories du débat étaient définies par avance, et fermez vos g…), et qui devaient rendre leur copies en fin de parcours avec la substance des débats, les observations et propositions qu’ils avaient « fait émerger ».
Moyennant quoi, une fois corrigées les 100.000 copies (pour environ 800.000 profs), une fois que l’alambic sinistériel (la commission Thélot, me semble-t-il) eut distillé tout cela pour produire son alcool imbuvable, chaque établissement reçut la visite d’un inspecteur qui réunit les gens par disciplines. « Surtout, ne croyez pas que je vous apporte la « doxa » (mieux connue dans sa version « langue de bois » popularisée dans les médias) : je viens vous écouter, puis vous proposer des solutions pour améliorer le fonctionnement du système. » Moyennant quoi, cela se traduisit en consignes strictes et en recommandations chaudement recommandées.
Passons rapidement sur les « 110 propositions » de 1981, quand MITTERRAND s’est fait élire, avant d’opérer en 1983 une trahison à 180 degrés et une conversion brutale à la religion du marché. Conclusion : le monde croule sous les propositions, étouffe de toutes les propositions qu’on le force à avaler, avec indigestion à la clé, ou occlusion intestinale. Le fabuleux, dans l’histoire, c’est que tout ça a un destin, et ce destin s’appelle « tonneau des Danaïdes », vous savez, ce tonneau sans fond que les filles de Danaos avaient été condamnées à remplir (quarante-neuf sur les cinquante charmantes créatures avaient juste, sur ordre de leur père, zigouillé leurs quarante-neuf maris la nuit de leurs noces, sauf Hypermnestre, épouse de Lyncée, qui vengera un jour ses frères. Aux dernières nouvelles, elles continuent à remplir le tonneau.).
Pour quelle raison, me direz-vous ? Pour quelle raison ça ne sert à RIEN de faire des PROPOSITIONS ? Tout simplement parce que ce sont des mots, et pas des actions. Car, pendant les propositions, les actions continuent à agir, les hommes d’actions persistent dans leur trajectoire, les financiers continuent à spéculer, la Grèce continue à s’écrouler (remarquez, la Grèce, les ruines, elle connaît : ça ne serait que les nouvelles ruines, elle pourrait clamer : « La ruine nouvelle est arrivée. », comme le beaujolais. Je suggère un concours de Miss « ruine de l'année», par exemple.), et une multinationale comme Monsanto continue à disséminer ses OGM, et à tout faire (auprès des Etats) pour que ça croisse et embellisse.
C’est là qu’on entend le refrain : « La dictature, c’est ferme ta gueule, la démocratie, c’est cause toujours. ». La proposition, c’est exactement « CAUSE TOUJOURS ». L’homme d’action, il jubile, il se dit : « Continue à proposer. Pendant ce temps-là, tu ne m’embêtes pas. ». Tant d'innombrables individus veulent contribuer au débat, apporter leur pierre à l'édifice, tant d'innombrables gens ont besoin de s'exprimer, comprenez-vous, et de se faire entendre ! Il faut bien les laisser s'exprimer.
Donc, voilà quelques exemples de ce que c’est, une proposition, et de ce qui risque de lui arriver : « l’alambic », tout est là. Dans les journaux, le topo est identique. Que ce soit dans Libération, dans Le Monde, dans Le Monde diplomatique, des gens très bien écrivent des articles « de fond » eux-mêmes très bien, que c’en est irréprochable. Et même parfois très juste, soyons juste. J’imagine que tout le monde connaît le schéma : quel que soit le sujet, il s’applique. Je choisis mon thème, mon problème, ma question de société : tout ça surabonde, on peut y aller à l'aveugle.
Je commence par dresser un constat (alors, au choix : « sévère », « inquiétant », « alarmant », en tout cas, ça veut dire que la question devrait « mobiliser », alors que tout semble « au point mort ». Voyez le climat, la finance, la justice sociale, le travail, bon, j'arrête.). Je continue par une analyse si possible « impitoyable » des causes, où je dois démontrer que la question, je la connais comme le fond de ma poche, que rien de ce qui y touche ne m’est étranger, que j’ai lu tout, et même davantage, ce qu’on peut trouver dans la « documentation », pire : dans la « littérature » (c’est comme ça qu’on dit : pauvre littérature, quand même !).
J’arrive enfin à la dernière étape obligée de ce parcours d’école (ben oui, ça s’apprend à l’école, tout ça, les « écoles de journalisme » ne sont pas faites pour les chiens) : les solutions, où il me faut impérativement prouver qu’ayant intensément « réfléchi » à la question, j’en suis arrivé à découvrir la pépite d’or : la proposition. Alors ça pourra se présenter comme des « interrogations », des « hypothèses » ou comme de vraies « propositions » concrètes.
On est prié de ne se rabattre sur les « souhaits » qu’en cas d’extrême pauvreté (d’esprit !), car là, on est tout près du « vœu pieux », immédiatement classé parmi les fumées de l’imaginaire et les extravagances de l’utopie. Là, vous manquez de sérieux, mon vieux, redescendez sur terre (chœur des loups unanimes). Voilà pour le schéma obligé. L’ai-je pas bien descendu, mon escalier, avec mon truc en plumes dans le derrière ?
La manie de la proposition touche également des gens très bien : le grand LEWIS MUMFORD a écrit un livre tout à fait intéressant : Les Transformations de l’homme. C’est très ambitieux : il veut rien de moins que reconstituer la trajectoire de Progrès de l’humanité dans son ensemble, de la technique de maîtrise du feu aux massives avancées techniques accomplies aux 19ème et 20ème siècles. Sur neuf chapitres, sept retracent le parcours aboutissant impitoyablement au tragique 20ème siècle, présenté comme découlant tout à fait logiquement de toutes les autres étapes énumérées, et voué à la catastrophe finale, inéluctable au bout du chapitre 7.
Et puis voilà-t-il pas que les deux derniers arrivent comme Zorro pour chasser brusquement l’épaisse couche des sombres nuages. Oui, voilà le temps des « perspectives » et « propositions ». Le ciel s’ouvre soudain, comme par miracle. Le soleil sort de derrière les fagots sans prévenir et se met à resplendir. Le livre laissait tellement peu d’espoir que l’auteur a dû se dire : non je n’ai pas le droit de laisser le lecteur dans le désespoir ! Même LEWIS MUMFORD se laisse contaminer !
Ce serait marrant de faire l’inventaire sur une année : combien d’articles « de fond » ainsi ficelés, ainsi fagotés, d’où émanent autant de propositions lancées comme des injonctions, ou du moins comme des appels ? Combien de problèmes résolus ? Combien de réponses à d’urgentes questions de sociétés ? Et surtout, combien de PEINES PERDUES ? Vous vous rendez compte, toutes ces belles idées « semées à tous les vents » ! Toutes ces innovations remarquables, dignes du CONCOURS LEPINE, jetées aux orties !
Ce serait encore plus marrant de repérer, dans chacun de ces éminents travaux, le moment où « ça bascule » : c’est vrai, après tout, à quel moment le journaliste (ou le « spécialiste », autre espèce savoureuse) bascule-t-il dans la « proposition » ? Docteur, dites-nous quel est le symptôme caractéristique de la « propositose ». C’est très facile à repérer. Le moment générique de bascule dans la proposition s’appelle « IL FAUT » (avec ses variantes : « il faudrait », « on devrait », et autres charmantes mignardises). Attention : certains auteurs sont plus retors, et dissimulent le virus plus habilement. C’est au lecteur de rester vigilant et de ne pas se laisser prendre à ces ruses de vendeurs de salades. Dès qu'un politicien (ou un spécialiste, autre espèce immangeable) se met à commencer ses phrases par IL FAUT, c'est fini, dites-vous qu'il a basculé.
D’ailleurs, la « sagesse populaire » a étiqueté proprement la « propositose », qu’elle résume dans la formule « faukon-yaka ». Alors quand on est au café, ça ne porte pas à conséquence. En fait, ça ne porte à RIEN. Quand on est aux manettes, c'est un peu différent. Faukon fasse quelque chose : on peut pas laisser ces pauvres gens (alors là, une fois de plus, vous n’avez que l’embarras du choix. Mettez : « Réfugiés libyens, victimes du tsunami, migrants tunisiens, femmes de Ciudad Juarez, réfugiés du Darfour, etc. »). Il faut intervenir ! (Remarquez le « il faut » de rigueur.)
Ça, c’est ce que clame le chœur de loups unanime des « BONNES AMES ». Il faut intervenir en Libye (c’est fait), en Syrie, au Yemen, à Gaza, en Yougoslavie (ça c’est fait), au Rwanda (ça aussi), en Tchétchénie (et pourquoi pas en Khabardino-Balkarie, qui n’est pas loin ?), en Grèce, au Portugal, en Irlande. Mais que fait SARKOZY, nom de dieu ? Et la liste n’est pas close, évidemment. Pendant ce temps, l’homme d’action, qui vend des armes ou des poulets, des ordinateurs ou des biberons, qui fait du commerce ou de la spéculation, bref : qui n’a qu’une seule idée, S’ENRICHIR, il se frotte les mains.
« IL FAUT », on vous dit. « Cause toujours. », répondit l’écho.
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02.06.2011
ELOGE DE PHILIPPE MURAY
PHILIPPE MURAY, depuis sa promotion par la faconde intarissable et la mémoire démesurée de FABRICE LUCCHINI, voit son nom resplendir en lettres de feu sur le ciel intellectuel français. C’en est au point que les éditions Les Belles Lettres ont publié en 2010 un lourd volume de plus de 1800 pages rassemblant tous ses essais, de L’Empire du Bien aux quatre Exorcismes spirituels, en passant par les deux Après l’histoire. La plupart du temps, l’étiquette qui vient tout de suite après son nom est « réactionnaire ». Autrement dit, il est classé – définitivement, espèrent ceux qui le font – « conservateur, passéiste » (Robert historique). L’acidité quasi-sulfurique agace énormément de gencives.
Il est aussi considéré par beaucoup de gens, alors qu’il s’en défend vigoureusement, comme un « pamphlétaire ». Là, je serais plutôt d’accord avec « les gens ». Lui, il soutient qu’il ne fait que décrire le monde tel qu’il le perçoit, rien de plus, et qu’il n’a pas le sentiment d’écrire des pamphlets. Il s’efforce d’argumenter dans ce sens à quelques reprises. Mais, d’une part, il faut bien reconnaître qu’il a adopté une grille de lecture (qu'il a lui-même forgée, disons-le : remarquable ouvrage de forgeron), et une « ligne », dont il ne dévie pas. D’autre part, il admet malgré tout, dans un entretien, que l’exagération du trait fait partie de son style, et que son but est de faire mieux comprendre les choses à son lecteur. Et c’est vrai qu’il dessine les contours de ses cibles avec des traits souvent épais. Ou peut-être qu’il les découpe à la kalachnikov (alias A(utomate de Mikhaïl) K(alachnikov, modèle 19)47 = AK 47) ? Mais là, c’est moi qui exagère.
PHILIPPE MURAY, s’il faut l’étiqueter à tout prix, je mettrais la mention ECRIVAIN. Cet homme a un style, un vrai. D’ailleurs, dans un autre entretien (ou le même), il qualifie l’ensemble de sa démarche d’ « esthétique ». Et il est bien conscient de « faire œuvre ». Et le lecteur, horripilé ou intéressé, n’a plus qu’à le reconnaître. Jusqu’il y a peu, je ne connaissais pas du tout, « ni des lèvres ni des dents », comme on dit chez moi. Sur le conseil d’un ami, j’ai ouvert Le 19ème siècle à travers les âges.
J’ai commencé. J’ai été, je dois dire, fasciné par l’originalité stupéfiante du regard porté sur une période que je connais pourtant assez bien. Il a une manière totalement inédite de relier événements et personnalités qui finit par former une « pelote » : et il déroule le fil, ma foi de manière convaincante. L’angle de vue choisi n’appartient tout simplement qu’à lui : il cherche à montrer qu’après la Révolution, les hommes ont cru construire un Progrès infini sur la « Raison rationnelle », si j’ose dire, mais qu’en réalité, le travail d’enfouissement de l’irrationnel qui a commencé avec les restes du Cimetière des Innocents transportés dans ce qui sera appelé les « Catacombes » parisiennes en 1786, – ce travail d’enfouissement des morts (donc de la mémoire et de l'histoire) n’empêche pas les bulles d’irrationnel de remonter empuantir la surface. Il synthétise cette opposition dans la cohabitation, pendant tout le siècle, du socialisme et de l’occultisme. Bon, je ne refais pas le tableau.
Car le bouquin, je l’ai posé en cours de route. Je ne l’ai pas fini. Désolé, cher ami : quand le stuc des ornements baroques prend plus de place que la pierre de l’édifice, j’ai du mal à suivre. Bon, c’est vrai que l’essai date de 1989. Mais une telle prolixité me gave. Le lecteur se demande où on va le balader. C’est un choix stratégique, c’est bien fait, c’est même brillant. C’est tout à fait vrai. Mais c’est fatigant. Surtout sur presque 700 pages. Et il paraît que son roman On Ferme (Les Belles Lettres) est à peu près aussi long, ce qu’il justifie dans ses Essais. Festivus festivus (Fayard), qui expose les « conversations » avec Elisabeth Lévy, résume la « théorie » de Muray, s’il est vrai que c’est une théorie, mais souffre du même symptôme (surcharge, ici par les redites d’un entretien à l’autre). Mais s’il ne lésine pas sur la quantité de matière fournie, la qualité de cette matière est d’une grande pureté, comme si elle avait été longuement raffinée dans le laboratoire du chimiste.
Ses maîtres en littérature, ce sont ceux qui vitupèrent leur époque : LEON BLOY, GEORGES BERNANOS, LOUIS-FERDINAND CELINE (à qui il consacrera un livre). Quand aux romanciers de son temps, il en rejette la plupart dans les ténèbres de la petite épicerie. Un seul reproche, mais central et général : ils ADHERENT à leur époque, à tous ses signes, à tous ses mensonges, à toutes ses bêtises, alors que, selon lui, il faudrait que le roman se collette avec la « figure cachée » du moment, au lieu de faire semblant, et de faire comme si le monde actuel était non-problématique. Un nom revient plusieurs fois : PAULO COELHO, le prince du sirupeux à succès. Quant aux critiques, il ne peut, tout simplement, pas les saquer. Il faut lire, p. 447 et suivantes, dans « Des critiques en déroute par temps hyperfestif », les réjouissantes mises en bière auxquelles il se livre, dont celle du pauvre et tellement mince Arnaud Viviant, des Inrockuptibles.
En élaborant jour après jour chacune de ses pièces, il a fabriqué un puzzle dont l’homogénéité et la cohérence sont indéniables. Qu’est-ce qu’il dit, en gros ? La fin du communisme a laissé entrevoir rapidement le triomphe, au niveau mondial, de L’Empire du Bien (1991), auquel tout le monde est prié d’adhérer violemment et avec enthousiasme. Il parle d’ « identification forcenée du monde au Bien ». Forcenée, car « ainsi qu'il était prévu, le Bien ment. Puis cogne ». Les gens sont amenés à valider sans examen critique l’existence du donné, à adhérer à ce qui est, pour la raison qu’il n’y a pas d’antagoniste (il n’y a plus de « négativité » en face pour donner la réplique, il n’y a plus de « dialectique »). Alors que ce qui constitue la trame et la chaîne de tout l'Histoire humaine, c'est précisément l'affrontement permanent.
C’est ce qui le conduit à postuler la « fin de l’histoire », tout en se démarquant fortement du concept identique forgé par FRANCIS FUKUYAMA, qui lui s’en félicite. Il en a fait deux livres (Après l’histoire I et II). Il voit une sorte de catastrophe irrémédiable dans la généralisation de la fête, qui en est aussi la banalisation, ainsi que dans la transformation de la « fête comme rupture entre le temps du travail et le temps de la déconnection » en « fête comme mode de vie et de rapport au monde ». La « fête comme rupture » (c’est autrefois, dans l’ancien monde), contre la « fête comme mode de vie » (alors ça c’est génial, parce que c’est « moderne », on vous dit). Il appelle ça la « festivisation » de l’humanité.
En même temps, il perçoit une modification des relations dans la société avec la montée en puissance d’une nouvelle tendance : l’ « envie du pénal », qu’on pourrait appeler aussi « gendarmisation », qui consiste à recourir à la justice et à réclamer toujours plus de lois pour empêcher tous les infâmes (potentiels) qui pourraient nuire à toutes les victimes (potentielles). Et par les temps qui viennent, il va mieux valoir se trouver du côté des victimes (potentielles) que du côté des infâmes (potentiels). Toujours plus de lois pour encadrer les comportements des gens. Pour cela, rien de plus urgent que de traquer le moindre « vide juridique » pour le remplir avec une loi « ad hoc » (et il est mort avant que Sarkozy soit élu ! S'il avait pu voir ça !). Au premier rang, la rafale des lois « anti-phobie », au premier rang desquelles le sexisme et l’homophobie.
Il dénonce ainsi une « police de la pensée » de plus en plus tatillonne surveillant de plus en plus près les opinions et l’expression des opinions, se moquant au passage de ces « soixante-huitistes » qui écrivaient sur les murs qu’il est « interdit d’interdire », et qui, une fois arrivés au pouvoir, décrètent qu’il est « interdit d’interdire d’interdire ». Il dénonce aussi la « pédophilie galopante », c’est-à-dire, sous sa plume, la promotion infernale de l’enfance comme valeur de référence, voire comme valeur absolue, et l’infantilisation simultanée des adultes qui s’ensuit (des adultes qu’il appelle « humanité à roulettes ») : selon lui, il y a de moins en moins d’adultes au sens « ancien », puisqu’un processus de « maternification » générale de la société a déjà largement produit ses ravages.
Il dénonce la mécanique qui est en route pour anéantir toutes les différences et, avec RENÉ GIRARD, les conséquences à terme de ce processus d’indifférenciation généralisée, qui mène, selon l’auteur de La Violence et le sacré, à une violence généralisée. Pour PHILIPPE MURAY, la « mère » de toutes les différences est la différence sexuelle : il se gausse ainsi quelque part de ce professeur d’université canadien qui, du haut de sa chaire d’enseignement, déclare que la référence au caractère « biologique » de la différence sexuelle est totalement abusive et injustifiée, car chacun sait (?), dit le professeur, que la différence sexuelle est une « construction culturelle ». Il ne saurait y avoir de différence objective et bien concrète, mais seulement des élaborations symboliques façonnées au cours de l'histoire des civilisations. MURAY adore s'en prendre à ce genre de délire d'interprétation. Il déplore donc qu'on en arrive à une future « homosexualisation de l’humanité ».
Allez, pour la route, encore une cible préférée de l’auteur : dans la dégénérescence de la notion d’ « art » dans celle de « culture », il pointe le vide sidéral que constitue dans son ensemble ce qu’on appelle « art contemporain » (il aurait sans doute été ravi d'écrire sur Anish Kapoor, qui vient de ballonner à la gonflette le Grand Palais à Paris, et devant lequel tous les commentateurs dûment estampillés sont priés de s'extasier et de se prosterner), et qui est le plus souvent vendu sous une appellation du genre « rebelle », si possible « dérangeant », ou à la rigueur « iconoclaste », mais de toute façon « subversif ». Quelqu’un faisant partie de l’institution qui ne serait pas déclaré « subversif » perdrait aussitôt tous ses droits à des subventions. C’est presque « la subversion au pouvoir ». Cela rassemble tous ceux que PHILIPPE MURAY appelle du délicieux oxymore « LES MUTINS DE PANURGE ». C’est pas beau, ça ?
Je dis : MERCI, MONSIEUR MURAY.
06:46 Publié dans ELOGE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philippe muray, littérature, société, pamphlet


