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jeudi, 14 décembre 2017

PAPA, C'EST QUAND L'EFFONDREMENT ? 2/2

2/2 

L’effondrement dont on parle ici n’est certainement pas un événement. Car si tel était le cas, croyez-moi, il y a longtemps que les caméras et les bonimenteurs de BFMTV seraient sur place pour le remplissage habituel. Pas un événement, donc, mais un processus. Cela n’intéresse pas les chaînes d’info en continu : il ne se passe rien, vous comprenez. Analogie : pour donner une idée du temps au temps des dinosaures, un compositeur italien avait écrit (ça remonte à loin : fin des années 1970 ?) une œuvre pour piano sur un thème paléontologique. Un cluster chaque fois que l'iguanodon faisait un pas. Pas très rapide, l'animal : un gros « cluster » par minute. L'auteur rendait ainsi l'impression de la durée à l'époque de l'élasmosaure, du platéosaure et du ptéranodon. Je ne commente pas le côté proprement musical de la chose, mais on n’imagine pas BFMTV se jeter là-dessus pour un direct et faire le poireau jusqu'à l'extinction des dinosaures. 

Processus donc. Comme il y a des chances que son accomplissement laissera aux vivants actuels le temps d’achever leur existence sans trop de casse (et même à leurs successeurs, on espère), la notion de changement irrémédiable est donc bien partie pour échapper encore longtemps à l’attention du plus grand nombre. Laissons les masses vivre en paix, doit-on se dire en haut lieu, il sera alors bien temps de les prévenir quand le monde aura le nez dessus. Quand ce sera urgent, c’est-à-dire quand il sera trop tard (dans ce qu’on appelle l’ « urgence humanitaire », la catastrophe a toujours déjà commencé).

Notre aveuglement se nourrit d’un ingrédient dont personne n’ose imaginer l’absence dans le déroulement de son quotidien : le temps présent. Je veux dire l’instantané, immédiat ou imminent, forcément décisif pour garder l’impression de ne pas être largué par l’époque, qui ne cesse d’améliorer ses performances et d’aller plus vite. Il faut rester dans le flux, à l'affût, s'adapter, accélérer.

Nous comprenons d’autant moins ce qui se passe dans notre temps long qui s’appelle l’avenir, que notre nez renifle au ras du sol des « réseaux sociaux » la moindre fragrance de l’éphémère qui passe, en s’imaginant tenir là la clé de ce « temps présent » qui nous échappe. Les réseaux sociaux sont, à cet égard, la énième tentative désespérée de l’homme d’arrêter l’écoulement du temps (et d'abolir l'espace), en ce qu'ils illustrent la capacité des individus à s'accrocher à la moindre ramille d'immédiat émergée de leur écran, comme à une bouée de sauvetage.

A l’affût de la moindre vaguelette en surface, nous nous jetons sur la plus petite proie qui passe, nous l’avalons vite, la digérons vite et l’excrétons de même : notre esprit fonctionne comme un vulgaire intestin. Comme une machine à transformer l'oral en fécal : prescience de l'artiste Wim Delvoye avec sa "Cloaca", alias machine à fabriquer de la merde ? En tout cas, une extrapolation très répugnante mais d'une absolue justesse pour désigner notre monde, à partir des principes qui servent de base à la civilisation de la production-consommation.

DELVOYE 2.jpg

Pourtant (et paradoxalement), ça a beau être un tuyau, ce temps présent-là est fermé aux deux bouts, isolé, hermétique : en aval l’aveuglement sur ce qui nous attend la semaine prochaine, en amont l’oubli de ce que nous avons avalé hier. La fascination pour le présent est une prison de l’esprit. Comment, dans ces conditions, être en mesure de percevoir les signes d'un quelconque effondrement ? L’homme est pourtant le seul animal qui sait qu’il doit mourir un jour. Mais notre monde éminemment technologique nous serine : « J'ai tous les moyens efficaces de te faire oublier le tragique de ton destin » (traduction : de boucher les deux bouts de ton tuyau). Un certain Blaise P. avait déjà bien analysé la chose il y a quelques siècles (la phrase finit par : « ... un homme plein de misères »).

L’humanité tombe donc de plus en plus bas, mais avec une telle lenteur que la plupart des gens pensent qu’ils ont la vie devant eux pour se mettre à penser à des choses pas drôles. C’est vrai, quoi, il faut rester optimiste ! Tant qu'ya d'la vie ya d'l'espoir ! Ya d'la joie ! L'espoir fait vivre ! Mais ce qui est vrai aussi, c'est que la vie quotidienne continue, les ennuis gastriques ou conjugaux sont les mêmes, les prix continuent à augmenter, les enfants continuent à ne pas ranger leur chambre, il faut continuer à se chauffer quand il fait froid, le bruit des voisins continue à nous agacer, les magasins continuent à nous fournir les denrées nécessaires à la restauration de nos forces, les camions-poubelles continuent à passer le matin sous nos fenêtres. Tant que les structures de notre quotidien ne connaissent pas de panne, il n’y a pas de quoi s’affoler : la vie continue.

Si ça s’arrête (les trains, l’électricité, les camionneurs, … jusqu’au beurre des supermarchés, récemment), nous pestons jusqu’à ce que la circulation ou le courant soient rétablis. Car nous sommes tous concrètement pénétrés de l’idée de continuité de la « vie normale » et des indispensables répétitions quotidiennes : nous sommes façonnés de routine et nous disons, comme Letizia Bonaparte : « Pourvu que ça dure ». La durée est notre chair. Son défaut est qu'elle coule d'un robinet de couleur terne.

Pourtant, curieusement, nous ne saurions nous passer de tous les « événementiels » ("c'est là qu'ça s'passe, mec") qui ne nous sont absolument de rien, et qui semblent couler d'un robinet en or massif (mais c'est du toc, tout juste du plaqué-or) pour nous abreuver de cette liqueur spécialement produite pour ravir le gosier de notre imaginaire. Impression de participer, impression de vivre, je veux bien, mais en réalité ? Notre moteur est hybride : d'un côté la carburation par la nécessité si prosaïque, de l'autre par la séduction marchande. De quel côté, la "vraie vie" ?

C’est même un paradoxe : autant nos esprits sont en éveil quand il s’agit d’un fait, d’une parole, d’une séquence qui ne nous concernent en aucune manière, et qui sont indifférents à la banalité de toutes les banalités qui meublent notre quotidien, autant nos corps sont résignés à l’accomplissement journalier, discipliné, machinal des mêmes gestes et des mêmes actes, jusqu'aux plus triviaux, routine indifférente à cette écume des jours qui ne nous parvient que par le canal de voix et de visages que nous ne connaissons pas et qui n’ont aucune envie de nous connaître, parce qu'à leurs yeux, nous ne valons pas tripette.

Qui osera réhabiliter la dignité de l'ordinaire et du banal ? Qui dira enfin du bien de la masse des gens qui « font comme tout le monde » ? Qui inspirera aux gens ordinaires de l'amour pour la "nullité" de leur existence ? Quel auteur en vue aura le courage de ne pas écrire un best-seller, voire un chef d'œuvre, sur ceux que les journalistes nomment, très sympathiquement, « les anonymes » ?

D’un côté les bulles de savon qui nous fascinent mais nous feront crever, de l’autre l’épaisse et lourde glèbe routinière de ce qui fait la substance la plus permanente de notre vie concrète : il y a en nous, séparés par une cloison, deux mondes qui ne sont pas faits pour se rencontrer, indifférents l’un à l’autre. Si j'étais "psy" (ce qu'à Dieu ne plaise !), je proposerais de nommer ce symptôme "schizophrénie institutionnelle", ou quelque chose comme ça, au motif que cette double perception nous est inculquée par le mode de vie partagé par toute une civilisation. Qu'est-ce qui nous est le plus cher ? La sollicitation extérieure de nos multiples écrans, instantanée mais inconsistante, à laquelle nous nous prêtons de moment en moment ? Ou bien notre propre permanence, bien corporelle celle-là, à laquelle il nous est physiquement impossible d'échapper ? Les deux, mon général. Pour notre malheur.

On aurait intérêt à se demander qui a intérêt à figer notre attention dans les paillettes scintillantes de l’instantané. Qui cherche à nous imprégner de dégoût et de lassitude pour ce qui fabrique la banalité de notre continuité réelle ? A inspirer nos engouements pour des vies prodigieuses autres que la nôtre, convaincus que nous sommes de sa nullité ?

Tout ça pour dire que, si nous préférons les « trépidations de la machine » à la lenteur du déroulement de nos jours, cela ne nous prédispose pas à anticiper des menaces qui, elles, sont apportées par le temps long. Notre expérience intime du temps, hors de toute sollicitation extérieure, est certes la durée, pourtant nous préférons l'éclair de l'orage au long coucher de soleil sur l'horizon. La force des habitudes, la force d’inertie nous sont des poids sur les épaules. Durée, répétition, routine, transmission nous sont des épouvantails. Nous voulons que « ça bouge ». Nous n'avons même aucun regard pour ce qui nous semble ne pas bouger. Alors un effondrement, et au ralenti qui plus est, pensez ... Je vais vous dire : l'effondrement, nous l'attendons finalement avec indifférence. Nous n'en pensons rien, tout simplement parce qu'il n'a pas d'existence (tant qu'il ne s'est pas produit). Qui vivra verra (rien de plus rassurant que des proverbes).

Alors je repose ma question : « Papa, c’est quand, l’effondrement ? ». Personne ne sait au juste. Guy McPherson nous donne dix ans. Rien ni personne n’est en mesure de nous persuader de cette échéance. Ce qu’on sait, en revanche, c’est que tous les facteurs de notre développement planétaire conduisent le vivant au précipice. Que le mécanisme fatal est à l'œuvre. Ce que des hallucinés persistent à nommer le « Progrès » est devenu une entreprise de destruction massive. Tout nous l'indique. Les signaux se sont déjà allumés sur les écrans de contrôle : ouragans d’une force inconnue jusque-là, migrations massives dues aux guerres ou à la misère, fonte des glaces polaires, le blog de Paul Jorion, etc., etc., etc.

Tout le monde a, plus ou moins confusément, conscience que nos façons de faire sont mortifères. Alors quand ? « Tais-toi, fiston, et nage. En attendant, souris : nous sommes filmés ».

Voilà ce que je dis, moi.

Note : aux dernières nouvelles, "One planet summit", le machin publicitaire organisé (en engliche) par Macron a accouché d'une idée de notre patron d'entreprise qui rêve d'appliquer à la nation française les principes du management qu'il a appris dans les banques privées : réunir chaque année un pareil sommet international (50 chefs d'Etat pour cette fois). On est instamment prié de ne pas douter de l'efficacité pratique de tels pince-fesses à grand spectacle et grande mise en scène.

mercredi, 13 décembre 2017

PAPA, C'EST QUAND L'EFFONDREMENT ? 1/2

1/2

Paul Jorion (encore lui) vient de publier A quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? (Fayard). Pardonnons-lui l’anglicisme : l’anglais lui est si familier qu’il lui est devenu JORION COLLAPSE 2017.jpgnaturel. Un « collapse », c’est un effondrement. Il en est convaincu : la catastrophe est inéluctable. J’avais suivi le conseil de lecture qu’il donnait dans le billet audiovisuel qu’il poste chaque semaine sur son blog ("Le temps qu'il fait") : j’avais lu Comment tout peut s'effondrer (sans point d’interrogation) de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Seuil, 2015).SERVIGNE & STEVENS.jpg

Les auteurs constataient l’état déplorable de la planète dans une foule de domaines, et pronostiquaient le pire si rien n’était fait. La première partie du livre (jusqu’à la page 133, c’est l’état des lieux), donnait froid dans le dos, avec plein de petits graphiques montrant très bien l’emballement planétaire des productions et des destructions à partir de 1950.

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Dioxyde de carbone, azote, méthane, poissons, forêts, températures, acidification, ...

J’avais hélas été horriblement déçu ensuite par ce qu’ils entrevoyaient et proposaient pour éviter que l’histoire humaine s’achève en eau de boudin. J'avais dit ici même cette déception dans mon billet du 24 juin 2015 (voir lien plus haut). Au lieu de dire franchement et directement que le monde va à la catastrophe si les nantis du Progrès, du bien-être et de la technique (en gros : l'occident) ne renoncent pas à leur mode de vie de gaspillage et de dévoration des ressources, ils misaient tous leurs espoirs sur la nécessité de « changer les mentalités » (ben voyons, ma parole, ils n'ont pas compris ?), plaçant les solutions dans la sphère quasi-exclusive de la psycho-sociologie contemporaine, c’est-à-dire, pour aller vite, sur la capacité des moyens techniques et médiatiques de façonner les comportements de masse par une propagande judicieusement conçue. Comme si le problème et sa solution étaient là. 

Comme si les atteintes à l’environnement se réduisaient aux habitudes de consommation inculquées aux populations. Comme si la question du mode de production des nuisances n’était pas concerné en premier lieu. Comme si - soit dit en passant - le rôle des sciences humaines était d'agir sur les orientations des sociétés (aveu de militantisme "scientifique" ?). La question qui me vient, à chaque invention de telles solutions, c’est évidemment toujours la même : « Comment tu fais, coco ? ». Car malheureusement pour les auteurs, on a lu Beauvois et Joule (Petit traité de manipulation ...), Edward Bernays (Propaganda) et quelques autres : on sait ce qu'il en est de la manipulation mentale et du formatage des esprits par l'intermédiaire d'une psychanalyse habilement instrumentalisée et correctement mise en œuvre.

La question, en l’occurrence : si la publicité peut influencer ponctuellement (dans une certaine mesure) les attitudes des populations ordinaires, comment va-t-on procéder au changement de « mentalité » de tous les gens qui trouvent un puissant intérêt matériel et financier dans l’actuelle marche du monde et dans une « mondialisation » qui se réduit à une compétition féroce entre acteurs transnationaux ? Comment va-t-on faire changer d'avis les gens qui détiennent le pouvoir et l’argent qui va avec ? Ils croient vraiment, Servigne et Stevens, que les gros lards de l'économie mondiale vont battre leur coulpe et se laisser tondre ? Le diagnostic des deux compères est sans appel, mais leur remède est plus foireux qu’une colique frénétique.

Paul Jorion est plus lucide, plus réaliste et plus rationnel : La Crise du capitalisme américain, écrit en 2004-2005, où il annonçait, entre autres, la crise des « subprimes », est sorti en janvier 2007, trop tard pour servir à qui que ce soit pour parer la menace. Aurait-il permis d’empêcher la crise si un éditeur courageux et conscient avait osé le publier aussitôt écrit ?


La conclusion que l'auteur tire aujourd’hui ("Le temps qu'il fait", 1 décembre 2017) de sa débauche d’activités pendant tant d’années pour expliquer l’urgence, avertir les responsables et mobiliser les foules laisse à penser que lui-même n'y croit guère, avec raison selon moi (« J'ai fait ce que j'ai pu », dit-il, comme quoi même les gens spécialement doués ne peuvent que ce qu'ils peuvent). C'est sans doute pourquoi, lassé de rompre des lances contre les moulins à vent, il a décidé de passer le relais de l’action à des bonnes volontés neuves et encore fraîches. Paul Jorion, fatigué, raccroche les gants, pour consacrer sa belle intelligence à des tâches plus personnelles et plus gratifiantes. C’est regrettable, mais on le comprend : militant, ce n'est vraiment pas un métier. Heureusement.

Alors l’effondrement, maintenant ? Comme Servigne et Stevens, Jorion le voit inéluctable. Il n’est pas le seul : Guy McPherson, Claude Bourguignon, Gilles Bœuf et tant d’autres dont, tout dernièrement, 15.000 scientifiques du monde entier, ne cessent d’alerter sur ce qui attend la planète et l’humanité si sept, et bientôt dix milliards d’hommes se mettent à vouloir vivre comme des nababs sur un gâteau en train de fondre. 

J’ai déjà dit ici ("L'humanité en prière") pourquoi je crois que l’inéluctable est inéluctable : pour la raison que plus un système est global et interdépendant, moins les individus, même regroupés en vastes ensembles d'influence (partis, lobbies ou autres), peuvent y changer la moindre virgule ou le plus petit guillemet. Je n’y reviens pas. La question que je me pose aujourd’hui porte sur la raison de l’apathie, de la passivité massive qui accueille obstinément les cris poussés par des savants d’ordinaire froids comme des constats. Pourquoi une telle surdité ?

Un effondrement, tous ceux qui ont assisté à l’implosion des grandes barres de La Duchère à Lyon (on pourrait dire la même chose dans bien des endroits) savent comment ça se passe : ça fait du bruit, de la poussière et un gros tas de gravats à déblayer (pour les mettre quelque part, pourvu que ce soit ailleurs). Ça dure quoi ? En un clin d’œil tout est terminé, il n’y a plus rien à voir. Voilà justement le problème : un effondrement, c’est instantané.

Or, l’effondrement dont parlent Servigne et Stevens, Paul Jorion, Gilles Bœuf et consort n’est pas visible à l’œil nu. Il se produit sous nos yeux, mais si lentement ! Un effondrement qui se produit à la vitesse imperceptible, si l’on veut, de l’aiguille des minutes sur le cadran de la montre ou de l’ombre du soleil à midi en plein été, est-ce crédible ? Pas assez en tout cas pour que le détecteur de mouvement déclenche le signal. Ce n’est pas une durée d’ordre géologique, mais ça donne une idée. Apprendre que 80% des insectes ont disparu en trente ans sur le territoire européen est déjà plus parlant. Mais pour ça, il faut des statistiques scientifiquement établies.

Pour notre malheur, l’effondrement qui nous entraîne aujourd’hui se produit donc avec beaucoup trop de lenteur pour que nos moyens de perception soient mis en alerte. C’est un effondrement indolore, inodore et sans saveur. Un effondrement qui s'écoule tranquillement, grisâtre, et si lentement que nous sommes déjà fatigués d'en entendre parler : arrête de rabâcher, vieux schnock, il est où l'effondrement ? Rien en effet ne semble avoir changé depuis la veille, tout le paysage est semblable ou presque, si l’on excepte quelques changements imperceptibles ou hors de notre portée visuelle. Tout le monde regarde le même film, mais c’est un immense plan-séquence tourné en immense ralenti. Ce n’est pas l’immobilité complète, mais comme ça semble ne pas avancer, on se dit qu’à ce rythme-là, on a le temps de voir venir. Qui remarque le vieillissement, jour après jour, sur le visage aimé de la personne qui partage sa vie ?

Gilles Bœuf, dans un cours au Collège de France où il parlait de l’effondrement des effectifs dans les espèces animales, voyait très juste : aux écologistes qui clament que « l’humanité va dans le mur » (ils n’ont pas tort sur le fond, mais), il répondait qu’il n’y a pas de mur et qu’il n’y aura pas de grand choc. Simplement, plus la situation va aller en se dégradant, plus le cadre et les conditions de vie des vivants vont devenir difficiles. On en voit déjà des manifestations, mais si parcellaires et circonscrites dans leurs dégâts (l'île de Saint-Martin n'est pas New York) que très peu de gens font le lien entre elles pour se dire que la situation d'ensemble est grave. Pour les journalistes, ce sont des "événements". A la rigueur des "catastrophes", mais soigneusement localisées, et prises en charge par la "communauté internationale". (« Mais que fait la communauté internationale ? », pleurent en chœur les journalistes des plus gros journaux du monde et les présidents des plus grosses ONG).

L'espace de la conscience individuelle a bien du mal à se hisser jusqu'à la hauteur de l'enjeu global. Et, s'il y parvient, à en tirer toutes les conséquences pour son propre compte.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 19 novembre 2017

L’HUMANITÉ EN PRIÈRE 4

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4/4

PRIONS !

Ce qui manque à tous ces beaux et grands rêveurs ? Oh pas grand-chose, presque rien : juste l'exercice du pouvoir ! Eh oui, ceux qui veulent que ça change ne peuvent rien, à part rêver, vouloir et crier. Quant à ceux dont on croit et espère qu’ils peuvent quelque chose, ils sont ligotés par tant de liens qu’eux non plus ne peuvent pas grand-chose, à part pérorer lors de conférences internationales. On voit ce qu’il en est de la COP 21 deux ans après : il a suffi qu’un Américain halluciné s’en retire pour que tout se mette à pédaler dans la semoule. Aux dernières nouvelles, on se reverra en 2018 en Pologne pour la COP 24, pour analyser où l'on en est de la production de CO2. On a raison, il faut prendre son temps, rien ne presse, y a pas le feu. C'est peut-être ça, après tout, "avoir la vie devant soi" ? 

« QUE FAIRE ? » J’ai envie de dire à Paul Jorion : « Cesse de rêver, Paul ! ». Je ne peux plus entendre tous les « y a qu'à », les « il faut », les « on devrait », les « il est grand temps de », autant d'exhortations incantatoires dont les « penseurs », patentés ou non, gargarisent très volontiers le gosier de leurs raisonnements conclusifs. C'est fou, le nombre de gens qui ont besoin de se rassurer à tout prix à coups d'exhortations solennelles. C'est fou, le nombre de mouches du coche qui se rêvent en cochers. « Arrêtez de faire semblant » : oui, arrêtez d’alimenter dans les masses la machine à espérer. Rendez-leur plutôt le sens du tragique, que les promesses du « Progrès » technique et matériel leur ont fait perdre.

Apprenez-leur que, dans tout ce que fait l'homme, en particulier les objets techniques produits par son génie particulier, il y a quelque chose qui le dépasse et lui échappe, une part irréductible de son action sur laquelle il n'a pas de prise. Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas grand-chose de l'histoire qu'ils font ou des conséquences à moyen ou long terme de leurs actions. Pour ce qui est de détruire, l'humanité s'est rendue aussi capable que la "Nature" en colère (énergie nucléaire, industrie chimique, en attendant mieux). Rendez aux humains, si ce n’est pas déjà trop tard, le sens des limites. Rendez-les à leur finitude, à leur précarité.

Cessez de chanter pour eux le culte du surhomme à qui rien n'est impossible, pourvu qu'il en ait la volonté et qu'il s'en remette avec une entière confiance aux outils magiques que d'ingénieux ingénieurs confectionnent pour le plus grand bien de certains comptes en banque. En l’état actuel des choses, seul un bon gros désespoir générateur de colère me semble en mesure de faire bouger le monde. De faire trembler d'un joli "Big One" la surface du globe. Le résultat ne serait peut-être pas bien joli, mais pas pire que les suites de l’illusion qui alimente l’attente de « lendemains qui chantent » : gare, quand ils déchanteront ! Je n'aime pas la violence, mais je la vois venir.

« QUE FAIRE ? » Les 15.000 scientifiques, dans leur solennel « Avertissement à l’humanité », ne font pas autre chose que rêver, quand ils proclament qu'ils veulent mettre les décideurs en face de leurs responsabilités. Ils annoncent fièrement qu’ « il est possible de vaincre n’importe quelle opposition, aussi acharnée soit-elle, et d’obliger les dirigeants politiques à agir ». C’est très beau. Seulement ils y voient une condition préalable : « Grâce à un raz de marée d’initiatives organisées à la base ». Ah bon ! Mais c'est toujours la même question qui se pose : ton "raz de marée d'initiatives", COMMENT ON FAIT, TOTO ? Le pékin de base aura beau se dire : « Vivement le raz de marée ! », l'indécrottable individu, s'il ne se laisse pas embarquer à son tour dans le rêve, aura bien du mal à se voir en costume de raz de marée (voir plus haut "ensemble tout devient possible" et "convergence des luttes"). Il faudrait déjà qu'il se sente partie prenante d'un sort commun, ce qui est loin d'être acquis. A propos de "sort commun", c'est curieux que plus personne ne parle depuis fort longtemps de « l'espèce humaine » (Robert Antelme, 1957, ci-contre).ANTELME ROBERT.jpg

« QUE FAIRE ? » L'avertissement des scientifiques propose ensuite une liste de treize préconisations parfaitement sensées, numérotées de "a" à "m". Je retiens, entre autres, qu’il convient de stopper « la conversion des forêts, prairies et autres habitats originels », restaurer les écosystèmes endémiques, « ré-ensauvager des régions », « adopter des instruments politiques adéquats », « réduire le gaspillage alimentaire », « réduire le taux de fécondité » humaine, réorienter nos régimes alimentaires, sensibiliser les enfants, etc. Là encore, c'est très beau, mais j’arrête : on peut l’attendre longtemps, le raz de marée. "Adopter des instruments politiques adéquats" : mais de quelle planète débarquent-ils ? Encore une fois : comment on fait ? On a compris : il y a dans le monde, en plus de gens sérieux comme Paul Jorion, 15.000 scientifiques tout aussi sérieux, qui sont prêts à faire un vœu chaque fois qu’ils voient une étoile filante et à y croire dur comme fer. Tous ces gens ont une vraie foi chevillée au corps. On a compris : le texte publié dans Le Monde est juste une PRIÈRE à réciter à genoux. A se demander si ce sont bien des scientifiques.

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« QUE FAIRE ? », alors ? Comme le proclament les flyers des médiums guérisseurs de nos boîtes aux lettres, « il n’y a pas de problèmes sans solutions ». Malheureusement, à l'image des "sorciers" africains qui font chez nous commerce de leur art, tous ces braves scientifiques ont chopé la sale manie, inventée par les bureaucrates, d'appliquer à tous les sujets l'immuable schéma « constat-causes-solutions » appris sur les bancs de l’ENA, quand ils rédigent leurs sacro-saintes « notes de synthèse » à l'usage des décideurs. La méthode n’est pas inutile, mais vouloir à toute force positiver pour finir sur une perspective optimiste (« à chaque problème sa solution ») a quelque chose de pathétique. Et si, après tout, il y avait des problèmes sans solutions ? Car les scientifiques posent sur l'état de la planète un diagnostic exact et rigoureux, c'est vrai ; ils en pointent les causes avec une perspicacité inattaquable, c'est vrai ; mais ils fracassent immanquablement le nez de leurs "Solutions" sur la muraille de la réalité du monde tel qu'il va. Parce que, s'il y a des solutions, elles sont entre les mains de la décision des politiques, et accessoirement des populations qui les élisent.

Or, dans le cas présent, les solutions sont connues et archi-connues de tous (la première de toutes, qui conditionne toutes les autres, est de cesser de rechercher la croissance à tout prix), et tout le monde sait qu'elles resteront lettres mortes, et que personne n'aura le courage héroïque qu'il faudrait pour les mettre en œuvre. Quelle abnégation il faudrait pour un renoncement général aux "bienfaits" du "progrès" (car dans le fond du fond, c'est de cela qu'il s'agit, et qu'on ne me parle pas de "développement durable", cette imposture caractérisée qui n'envisage que de reculer l'échéance) ! Et ce n'est pas seulement à cause d'un « manque de volonté politique », cette ritournelle que les médias ressassent, sur fond d'actions et d' « associations » militantes. Produire à tout prix et faire consommer à tout prix, voilà sur quel socle est bâti le monde actuel dans son intégralité (ou presque) : qui peut rayer cette réalité d'un trait de plume ?

«  QUE FAIRE ? » Manque de volonté politique ? Bien sûr ! Par exemple, les responsables européens, en instaurant la règle de l'unanimité pour toutes les grandes décisions qui risqueraient d'en chatouiller quelques-uns, ont clairement décidé de ne rien faire. Eh oui, c'est parce que, les solutions connues et archi-connues, personne n'en veutL'exemple des paradis fiscaux ("Paradise papers") montre à hurler que ceux-ci sont si structurellement inscrits dans l'intestin et dans les moindres neurones de l'économie mondiale, et que tous les acteurs, légaux ou non, en ont tellement besoin, qu'il est absolument inenvisageable de songer à les supprimer. Non, personne ne veut des solutions. Car le manque de volonté au plus haut niveau est fort bien secondé par les volontés populaires — encore plus que dans les pays nantis — dans les pays qui aspirent à vivre mieux sur le plan matériel. Résultat : personne n'est en mesure, même avec la plus féroce volonté du monde, de maîtriser la machine globale, parce que tout le monde veut qu'elle continue à fonctionner. 

Ce "Système" d'une force incommensurable à la nôtre, bien que l'homme l'ait élaboré collectivement, reste presque indifférent à toute volonté particulière (cause de la "honte prométhéenne" selon Günther Anders) : la machine s'est largement affranchie de l'humanité pour rouler pour son propre compte et avancer vers son accomplissement, dans lequel le sort de celle-ci a autant de poids qu'une virgule. La mondialisation, cette invention de forces disparates mais mues par une même logique puissante, échappe à tout le monde, à commencer par ceux qui l'ont voulue, qui n'y voyaient que l'occasion unique et inespérée de développer toujours davantage leurs affaires. Le but des acteurs principaux : ne pas se faire éjecter de la course, ne pas se faire écraser, et pour cela : avancer obstinément dans la même direction, en calculant au mieux les opportunités. De quoi accélérer l'accomplissement.

« QUE FAIRE ? » Non, messieurs, tout le monde sait ce qu’il faut faire, et si les décideurs ne le font pas, c’est d’abord qu’ils ne veulent abandonner aucune de leurs prérogatives, aucune parcelle de leur pouvoir, aucune part de leur gâteau, aucun symbole de leur prestige. C’est ensuite que les populations elles-mêmes, soit tiennent au relatif confort acquis et à leur manière de consommer (leur infinitésimale part du gâteau), soit n'ont qu'un seul but : acquérir les mêmes choses, que leur montrent les médias mondialisés et dont ils sont encore injustement privés. Et l'on sait que les opinions publiques (c'est-à-dire les échantillons représentatifs des populations, augmentés des dérisoires "leaders d'opinion" qui tartinent leurs éditoriaux dans toutes sortes de médias), consultées par sondages, tiennent les décideurs par le bulletin de vote

Le décideur un peu démocratique qui ne se plierait pas à ces exigences populaires (somme toute humainement compréhensibles) serait vite éjecté de la scène publique. Ceux qui veulent « changer radicalement de mode de vie » pour sauver ce qui peut l’être sont une infime poignée, héroïque si l’on veut, mais sans poids. Et je crains fort que le bruit qu’ils s’efforcent de faire ne suffise pas à compenser leur insignifiance en termes de pouvoir.

A mon tour de poser la question "QUE FAIRE ?". J'y réponds : jouissons à notre gré de ce qui nous reste.

Si je traduis en Desproges, il faut comprendre : « Vivons heureux en attendant la mort ». Ce n'est pas déraisonnable.

mercredi, 18 octobre 2017

QU’EST-CE QU’UN ÉCOLOGISTE ? 2/4

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Face à ces militants foutrement déconnectés du réel, les vrais écologistes. Je veux dire les gens normaux, spectateurs sidérés de la rage autodestructrice de l’espèce humaine, de plus en plus massive et précipitée, qui fait ses dégâts dans les recoins les plus reculés de la planète (on a trouvé d'intéressantes concentrations de pesticides dans des animaux des abysses des grandes fosses océaniques, à 8000 mètres de profondeur). Ces écologistes sont d'abord, je le répète, des gens normaux, effarés, abasourdis, qui veulent en savoir plus sur le désastre qui s'annonce, pour savoir à quelle sauce ils vont être mangés, et qui grappillent comme ils peuvent, à droite et à gauche, les myriades d’informations disséminées sur tous les canaux disponibles. Ils reçoivent par exemple en pleine figure le fait que l'Anses (autorité de sûreté de quelque chose) vient d'autoriser le sulfoxaflor, alors même que beaucoup de responsables eux-mêmes commencent à regarder de travers les néonicotinoïdes tueurs d'abeilles et autres insectes. 

Ils rassemblent donc informations et documents, mais c'est pour en faire quoi ? Ils ne savent pas toujours bien. On les trouve épars en provenance des forêts qui disparaissent ; des glaces du grand nord qui fondent plus vite que leur ombre, menaçant de submersion tout ce qui vit à proximité du littoral ; des eaux de surface des océans qui s’acidifient et se peuplent de continents de plastique ; de l’air que nous respirons dans les villes, qui améliore sans cesse le rendement de la mortalité humaine prématurée ; des camps d'extermination des insectes ouverts en plein air par les tenants de l'agriculture industrielle et productiviste ... j’arrête l’énumération.

Les causes de ces phénomènes se trouvent – c’est désormais certain (voir La Contamination du monde, de François Jarrige et Thomas Le Roux, Seuil, 2017) – dans toutes les cathédrales industrielles qui nourrissent de molécules sans cesse nouvelles, et toutes plus ingénieuses et subtiles les unes que les autres, l’air que nous respirons, le sol que nous foulons, les plantes et animaux que nous mangeons, les objets dont nous nous servons – molécules peu à peu incrustées et accumulées dans la moindre cellule de notre corps, avec des effets que les industriels, avec une belle et curieuse unanimité, s’échinent à nier en bloc : « Prouvez scientifiquement que c'est dû à la nocivité de nos produits ! », proclament-ils dans une attitude de dignité outragée, tout en dépensant des fortunes dans des stratégies destinées à rendre dociles les décideurs au moment de la délibération et de la signature. L'examen des "Monsanto papers", dont on trouve le détail des turpitudes dans Le Monde, est à cet égard tout à fait instructif : on reste ahuri d'apprendre que des "scientifiques" vendent leur signature, leur âme et leur honneur à l'entreprise, en acceptant qu'un article mitonné dans la cuisine de cette dernière soit publié sous leur nom dans des revues "à comité de lecture".

Des esprits avisés font remarquer fort justement que ce serait plutôt aux industriels d’apporter la preuve scientifique de l’innocuité de leurs produits et de leurs inventions. Malheureusement, ces derniers ont pour eux la force de l'évidence de la chose nouvellement créée, chargée de belles promesses d'avenir. De plus, ils sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles et d’inverser la charge de la preuve. Ils sont aidés en cela par le consentement massif des populations qui, bénéficiant déjà de toutes les facilités matérielles offertes par ces produits et ces inventions, au confort desquels ils sont tellement accoutumés, se feraient hacher menu plutôt que d'y renoncer. Tout en entretenant sans le dire, vu la contradiction, une mauvaise conscience douloureuse, qui leur procure juste le sentiment de culpabilité suffisant pour les rendre réceptifs à toutes les campagnes de propagande (« T'es responsable ! Fais un geste pour ta planète ! Trie tes déchets ! Mouche ton nez ! Dis bonjour à la dame ! »), chacun étant invité à se dire : oui, c’est moi qui suis nul, je ne fais pas ce qu’il faudrait, je dois essayer de m'améliorer, mea maxima culpa, etc.

Les premiers écologistes sont évidemment ceux qui, dûment payés pour ça du fait de leur compétence professionnelle, collectent l’information là où elle se trouve : sur le terrain. Le thème de la pollution a ouvert depuis les années 1970 d’innombrables champs de recherche aux scientifiques et à leurs laboratoires. Ils sont en effet ceux qui établissent de façon indubitable, en les mesurant avec rigueur et précision, la réalité et l’origine des nuisances qui, autrement, ne pourraient tout au plus être considérées que comme du « ressenti ». Le GIEC (1500 chercheurs du monde entier, au bas mot) et ses rapports impitoyables sont l’émanation directe de leurs longs travaux. Concernant le « changement climatique », l’humanité peut en effet se fonder sur ceux-ci pour tenter de prévenir le pire, puisqu’elle dispose d’une masse de données qui sont autant de preuves. En prend-elle le chemin ? Je pose seulement la question, de crainte de la réponse.

Viennent ensuite les nombreux autres vrais écologistes qui se sont donné pour tâche de faire un peu de publicité à ces travaux austères et plutôt confidentiels, et d’en diffuser dans le plus large public possible l’essentiel de la substance. Je veux parler des gens – assez divers et nombreux aujourd’hui, appelons-les des « passeurs », pour faire une concession au vocabulaire à la mode – qui écrivent des livres sur le sujet et des journalistes spécialisés qui publient des articles.

Parmi eux, pêle-mêle et à des titres divers : Rachel Carson (Printemps silencieux), Naomi Oreskes et Patrick Conway (Les Marchands de doute), Jacques Ellul (Le Bluff technologique), Lewis Mumford (Les Transformations de l’homme), Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme), Paul Jorion (Le Dernier qui s’en va éteint la lumière), Servigne et Stevens (Comment tout peut s’effondrer), Marie-Monique Robin (Notre Poison quotidien), Hervé Kempf (L’Oligarchie ça suffit), Fabrice Nicolino (Un Empoisonnement universel),  etc … j’en oublie car je n’en finirais pas.

Je citerais volontiers dans la liste le nom de Stéphane Foucart (Le Monde), s'il ne venait pas de pondre un article bien étrange sur les OGM, dont il fait semblant de réduire le problème à son aspect « recherche scientifique », alors qu’il me semble clair que l’essentiel n’est pas dans les risques sanitaires potentiels, mais dans l’inéluctable brevetabilité du vivant promue par Monsanto et consort, qui ne vise à rien de moins qu’à la confiscation de toutes les semences, c’est-à-dire à l’appropriation privée et rémunératrice de toutes les sources de l’alimentation humaine et animale. Bien sûr, monsieur Foucart, qu'on n'est pas contre les recherches scientifiques en génétique (encore que cela pourrait prêter à discussion).

Le but final ? Interdire légalement à tout jardinier, à tout paysan, à tout cultivateur, où qu'il soit sur la planète, d'utiliser des semences autres que celles sorties des laboratoires, qu'un Grand Livre Officiel des Semences Autorisées répertoriera en détail, avec leur carte d'identité génétique. Avec une police des semences aux aguets et au taquet. De quoi richement alimenter ad vitam aeternam les comptes bancaires des actionnaires, aux dépens des populations laborieuses, rendues au servage, dont le métier est de produire ce qui nourrit l'humanité.

Quant à Stéphane Foucart, j'attends d'en savoir plus pour être sûr qu'on peut quand même lui faire confiance : ses articles jusqu'ici ont toujours été très affûtés.

mardi, 25 avril 2017

CHRONIQUES DE PAUL JORION

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Mais si Paul Jorion ne tient pas le discours aveugle que je dénonçais hier, il n'en reste pas moins, à sa façon, un optimiste indécrottable, car il ne se résigne pas à subir, et demeure, envers et contre tout, comme on dit, une "force de proposition". Il pense en effet qu’on peut encore inverser un cours des choses qui, selon moi, a bien des aspects irrémédiables.

C'est cet optimiste qui ne cesse pourtant de répéter, dans ses interventions, que les gens qui font le système économique actuel n'accepteront de faire quelque chose pour sauver la planète qu'à la seule condition que ça leur rapportera quelque chose. Contre cet aveuglement, Jorion croit aux vertus de l'action individuelle et de l'action de groupe. Bien lui en fasse : pourquoi pas, après tout ? Je crois que c'est se faire bien des illusions sur le pouvoir de l'individu "acteur", dont se gargarisent bien des sociologues de l'école "moderne".

Il suffit pour s'en rendre compte d'examiner les propositions de Paul Jorion, dans le dernier chapitre (Que faire ?), qui sont les suivantes : 1 – Faire du respect de l’environnement une donnée économique. 2 – Restaurer la régulation. 3 – Rétablir une authentique science économique. 4 – Faire de l’Etat providence une fin en soi. 5 – Casser la machine à concentrer la richesse. 5 – Envisager autrement la question du travail et de l’emploi. 6 – Donner tout son rôle à l’opinion publique. 7 – Faire du socialisme (non stalinien) un objectif à atteindre.

Autant dire un programme révolutionnaire, qui prend carrément de front les tenants du système qui, de leur côté, ont tous les moyens en main pour s'y opposer. L’environnement ? En plus du réchauffement climatique, comptons sur la déforestation, l’acidification des océans, l’empoisonnement des hommes par toutes sortes de substances chimiques mutagènes, etc. La régulation ? Pour vaincre toutes les résistances, on verra dans 50 ou 100 ans. La science économique ? Il faudrait commencer par déboulonner les doctrines libérales qui font autorité dans l’Université et dans tous les « think tanks » possibles et imaginables (appelons ça la "pensée dominante", voire la "pensée unique"). L’Etat providence ? Qui aujourd’hui, à part Jorion et quelques autres "économistes atterrés", ne tire pas dessus à boulets rouges ? Interdire la concentration de la richesse ? Je crois que les « versements d’intérêts », les « dividendes » et les « bonus extravagants » (p. 223) ont encore de très beaux jours devant eux. 

Bref, on dira que je ne vois que les obstacles, que je suis défaitiste, et tout ça. Soit, mais qu’on me montre, par exemple, les progrès accomplis en Europe pour lutter contre la concurrence salariale ou fiscale entre les pays qui la composent, ou contre la généralisation de l'emploi du glyphosate ou des néonicotinoïdes dans l'agriculture. L’Irlande avec son impôt dérisoire sur les sociétés, le Luxembourg avec ses « rescrits fiscaux », la Bulgarie avec ses travailleurs détachés « low cost », on n’en finirait pas d’énumérer les maux de l'ultralibéralisme économique qui déferlent sur le continent, et qui font de chacun des pays un rival, voire un adversaire de tous les autres. Quel beau modèle d'"Union", en vérité !

La raison du pessimisme qui me fait trouver chimérique le dernier chapitre du livre de Paul Jorion tient peut-être à un tempérament, mais elle tient aussi à quelques lectures (Jacques Ellul, Günther Anders - qui assume les yeux ouverts le renoncement à tout espoir, entre autres). J'avais eu la même impression en lisant La Richesse cachée des nations, de Gabriel Zucman : diagnostic impeccable sur le mal et sur ses causes, propositions et solutions totalement irréalistes. C'est le cas de tous ceux qui, dans le troisième temps de leur raisonnement (vous savez : constat / causes / solutions), commencent à balancer par paquets entiers les "il faut", "on doit" et autres formules comminatoires et vaines. Il y a là du Don Quichotte. Car la raison de mon pessimisme tient encore au regard que je porte sur le rapport des forces en présence et à la conception que je me suis faite, à tort ou à raison, de la notion de système. 

En particulier, je me dis qu’un système (défini comme réseau serré d'interactions, de relations étroites et d’interdépendances multiples) a le plus grand mal à se critiquer lui-même, et encore plus à se corriger lui-même. Il suffit de voir la façon dont le système capitaliste a proprement digéré toutes les critiques qui lui ont été faites depuis ses origines, et annihilé tous les efforts faits, de l'intérieur comme de l'extérieur, pour l'inciter ou le contraindre à changer. La plasticité de ce système semble sans limite : il s'adapte à tout, il avale tous ses contradicteurs, tous ses opposants, et même tous ses ennemis. Il s'est sans cesse renforcé des attaques de ses adversaires, et a jusqu'ici fait son miel de tous les pollens destructeurs envoyés contre lui comme des missiles.

Pour prendre un exemple minuscule qui illustre la chose à merveille, je pense à la micro-controverse qui eut lieu (en 1996) entre Pierre Bourdieu et le journaliste Daniel Schneidermann, qui l’avait invité à son émission télé Arrêt sur image. On peut dire que la télévision est une sorte de quintessence de la "société spectaculaire-marchande". A ce titre, l’émission ayant bien frustré le sociologue, il écrivit pour Le Monde diplomatique un article intitulé "Peut-on critiquer la télévision à la télévision ?", dans lequel il développait une argumentation serrée et pertinente. La réplique du journaliste, dans le numéro suivant, avait été assez basse pour s’en prendre à la personne même de Bourdieu, allant même jusqu'à insinuer, si je me souviens bien, que le sociologue est habité par le fantasme suggéré par la deuxième syllabe de son nom. 

Conclusion : la télévision est un système, lui-même puissant instrument entre les mains du capitalisme, et en tant que tel, elle n’a rien à craindre de qui que ce soit pour continuer à exister. Elle digère tout, puisqu'elle transforme tout ce qui passe par elle en pur spectacle. Accepter d'aller sur un un plateau de télé, c'est devenir par le fait même un rouage du système. C'est apporter sa caution à son organisation (jusqu'à Poutou gardant le sourire pendant que Ruquier et son équipe se foutent de sa gueule ; on peut préférer Dupont-Aignan, n'acceptant l'invitation de telle chaîne que pour pouvoir, tel Maurice Clavel en son temps ("Messieurs les censeurs, bonsoir !"), faire son éclat en quittant le plateau brutalement, mais pour quel bénéfice réel ?).

Tiens, à propos de spectacle, je pense aussi à Guy Debord qui, après avoir voulu détruire en la mettant à nu la dite « société spectaculaire-marchande » dans ses œuvres, à commencer par La Société du spectacle, son maître livre, a laissé des archives que l’Etat français à intégrées sans aucun mal à ses collections institutionnelles au titre de « trésor national ». Ces paradoxes ne sont qu’apparents : tout ce qui fait système est invulnérable aux initiatives individuelles les plus « antisystèmes », et celui-ci se montre en mesure d'augmenter ses propres forces en faisant siennes jusqu'à la substance et à la dynamique de ses plus féroces opposants. 

Cela ne m’empêche pas de saluer bien bas la combativité de Paul Jorion. Je ne sais plus qui (Albert Jacquard ?) a dit : « On ne peut pas changer le monde, mais le peu qu’on peut faire, le tout petit peu qu’on peut faire, il faut le faire ». C’est avoir la foi chevillée au corps. Et j’avoue que je n’aimerais pas voir le jour où Paul Jorion baissera les bras.

Cet homme éclaire le chemin.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 24 avril 2017

CHRONIQUES DE PAUL JORION

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Dans la vie, il n’y a pas que Saint-Simon, le cardinal de Retz (qui écrit lui-même parfois Rais) et leurs Mémoires. Je viens de lire le dernier livre paru de Paul Jorion. Il aime les titres à rallonge. Après Penser l’économie avec Keynes (billet des 28-29 sept. 2015) et Le Dernier qui s’en va éteint la lumière (billet des 28-29 mars 2016), voici Se Débarrasser du capitalisme est une question de survie. Il y rassemble un assez gros ensemble de chroniques (environ quatre-vingts) parues ici et là – principalement dans Le Monde, de 2008 (les subprimes) à aujourd’hui. Ce qui ressort principalement, une fois le livre refermé, c’est la prodigieuse cohérence du regard que l’auteur porte sur les choses de l’économie (j’excepte les quelques dernières chroniques, de portée plus « morale » ou « philosophique »).

Une chose est sûre : l’économie n’est pas une science. Un ensemble de techniques et de recettes ne suffit pas à faire une science. L'économie est définitivement infoutue de constituer une science, puisqu'il lui manque l'essentiel : la capacité de prédire la survenue d'un phénomène. Les principaux acteurs actuels de l'économie (financiarisée) se foutent pas mal de la réalité, puisqu'ils sont seulement des joueurs, et qu'ils ne font que parier. Pour preuve, les échanges financiers sur les matières premières atteignent à l'occasion quarante fois le volume effectivement produit. 

J’étais convaincu de tout cela avant même de connaître les travaux de Paul Jorion, pour la simple raison que les économistes, en même temps qu’ils font de l’économie, font en même temps, qu’ils le veuillent ou non, de la politique, puisque les modèles de systèmes économiques auxquels ils se réfèrent sont aussi, par force, des propositions d’organisation sociale et politique. Il ne saurait y avoir d’économie sans politique (de même, il n'y a pas d'historiens neutres, idem dans d’autres « sciences humaines »), puisqu'elle touche aux intérêts des personnes, donc a quelque chose à voir avec le pouvoir et sa distribution dans la société.

Cette évidence, qui fait l’objet d’une dénégation catégorique de la part des économistes « orthodoxes », amène Jorion à ne jamais écrire "science" économique sans guillemets. On n’est pas étonné non plus de voir l’auteur descendre en flamme, dans sa chronique du 27 septembre 2016, pp. 198-201, le livre de Cahuc et Zylberberg, Le Négationnisme économique (voir mon billet sur ce bouquin infâme au 4 octobre 2016), vulgaires bandits qui osent affirmer que l’économie est une science exacte, à égalité avec les vraies sciences « dures », authentiquement expérimentales, et qui se sert pour cela effrontément du livre de Naomi Oreskes et Erick Conway, Les Marchands de doute (voir billet des 26-27 février 2015). Le culot de Cahuc et Zylberberg consiste à faire faire une pirouette complète à l'argumentation d'Oreskes et Conway pour la retourner comme un gant - magie magie - en leur faveur. C'est à peu de choses près la définition psychiatrique de la perversion.

Jorion dénonce à bon droit l’arrogance des théories dominantes à présenter comme des mesures purement techniques des convictions foncièrement idéologiques, qui reposent en fin de compte sur le postulat que c’est l’homme qui est fait pour (et par) l’économie, et non l’économie qui doit avoir en vue le seul bonheur de l’humanité. Les théories économiques ne peuvent être politiquement neutres, étant par nature porteuses d'idéologie implicite. Le tour de passe-passe consiste à affubler l'idéologie du masque de la technique pure.

C’est sûr que quand Paul Jorion attaque les subtilités techniques de certains instruments économiques, je suis largué. Par exemple, si j’ai bien compris qu’il y a quelque chose de « diabolique », disons de profondément dangereux dans les « Credit Default Swaps » (CDS), mes connaissances en économie sont trop sommaires pour me permettre de remonter tout le fil de l’analyse qui mène à cette conclusion. De même pour ce qui différencie le CDO du CDO synthétique (instrument de dette) et diverses autres notions. Quoi qu'il en soit, je garde intactes les conclusions.

Après une introduction visant à légitimer la publication des chroniques en volume, Jorion répond aux questions de la revue Sciences critiques en 2016. A ce sujet, j’ai dit mon désaccord avec l’auteur (7 avril dernier) en ce qui concerne la façon dont il innocente la technique de ses conséquences désastreuses, refusant de voir en elle autre chose qu’une preuve du génie propre à l’humanité, au motif qu’il ne faut pas confondre l’instrument et l’usage qui en est fait par l’homme. Je réponds que si c'était le cas, cela voudrait dire que l'homme aurait inventé ses outils techniques sans jamais anticiper leurs destinations possibles. A-t-on idée ? C'est fort peu vraisemblable : fabriquerait-on en effet des outils, si l'on n'avait pas déjà une petite idée de ce à quoi ils pourraient servir ? Comme le dit Günther Anders, ce qui peut être fait sera fait. La conception et la fabrication de l'outil est inséparable de son usage, et même de tous ses usages possibles.

Ensuite, Jorion a regroupé ses textes en quatre chapitres, où ils se suivent dans l’ordre chronologique de parution : 1 - Que s’est-il passé ? 2 - Pourquoi cela s’est-il passé ? 3 - Les grands points de faiblesse. 4 - Que faire ? Un « épilogue » clôt l’ouvrage. On ne saurait être plus clair et pédagogique.

L’impression qu’a produite sur moi la lecture de ce livre, c’est que le monde actuel subit l'impitoyable dictature de l’économie. On assiste à la grande compétition de tous contre tous dans laquelle, face à une folle financiarisation qui s’est emballée comme un cheval furieux, le salaire et le salarié sont la seule et unique « variable d’ajustement » qui, si l’on considère le travail comme un « coût » et non comme un investissement ou comme une avance sur la valeur produite, tend à aligner sur les miséreux du Bangladesh (« Sommes-nous assez compétitifs face au Bangladesh ? », chronique du 17 mai 2016, p.253) la rémunération de tous ceux qui, y compris dans les pays « riches », ne possèdent que leur force de travail.

Globalement, le monde est moins pauvre, mais nous n’avons pas fini de voir exploser chez nous le nombre des pauvres. Les optimistes refusent de voir l'essentiel et de désigner les vrais responsables (huit individus possédant autant que la moitié pauvre de l'humanité), et font diversion en appelant ça "rééquilibrage", ajoutant à l'occasion "la roue tourne" ou "ce n'est que justice".

Ils refusent de voir à qui le crime profite, et profitera de plus en plus.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 10 avril 2017

OÙ EST PASSÉE L'HISTOIRE DE FR ... ?

Pourquoi n’est-il plus possible d’évoquer, ne serait-ce qu’en passant, l’effondrement de l’enseignement de l’histoire en France, dans les écoles, les collèges et les lycées, et en particulier de ce qu’on appela « Histoire de France » dans les autrefois, sans passer aussitôt pour le pire des dinosaures ou pour un fieffé réactionnaire ?

Alain Finkielkraut, dans son émission Répliques, n’hésite pas à endosser les deux costumes. Après avoir dézingué – à bon droit – le modernisme historicisant qui règne chez les "historiens français", acquis jusqu'au fond de l'âme à la mondialisation (Le Figaro de je ne sais plus quand), pour cause de dissolution de l’entité France dans un Grand Tout mondialisé, il invite l'historien Patrice Guénifey, qui a l'audace d'évoquer « deux héros français » (c'est quasiment une provocation, le mot "héros" étant tabou chez les historiens "modernistes"), à l’occasion de la sortie de son livre sur Napoléon et De Gaulle.

J.-F. Sirinelli était là pour lui donner la réplique. Guénifey ne cache pas son irritation face à la « haine de soi » (typique, selon lui, des historiens français actuels) manifestée par les (pourtant) Français Boucheron, Jeanneney et toute la cohorte de leurs suiveurs, une cohorte qui domine presque sans concurrence le marché actuel des historiens, comme les économistes ultralibéraux règnent sur l'enseignement de l'économie à l'université. Les "Nouveaux Historiens" sans doute, comme il y eut, en son temps, les "Nouveaux Philosophes".

Le débat fait rage. Les uns ne veulent plus du tout, et à aucun prix, du « roman national », dit aussi « grand récit national » (voir ici même les 15 et 16 février). C’est le clan des historiens « scientifiques » et « modernes ». Dernièrement, ce furent Patrick Boucheron avec ses 122 historiens qui ont pondu une Histoire mondiale de la France, puis Jean-Noël Jeanneney, avec Le Récit national, une querelle française (qu’Eric Zemmour, toujours dans Le Figaro, allonge pour le compte, comme on peut l’imaginer, bien qu'en cette matière il n'y ait pas de K.O.).

Face à eux, les tenants d’une « vieille école », surannée, périmée et forcément hors-circuit, parce qu'il sont soucieux de préserver les quelques bribes d’un patrimoine national que la mondialisation n’a pas encore tout à fait jeté aux poubelles de l’histoire, et qui s’appela longtemps « Histoire de France ». Mais je pose la question : quand la III° République a fondé l’école républicaine, laïque et obligatoire, pourquoi a-t-on inscrit au programme l’histoire de France ?

La réponse me semble assez simple : pour donner à tous les élèves le sentiment d’appartenance au corps unique d’un même pays, et pour ancrer dans leur esprit l’idée que ce dernier, dans lequel ils naissaient, était un « cher et vieux pays » (comme disait de Gaulle en 1960), qui plongeait ses racines jusque dans le monde antique. De plus, cette méthode chronologique, étagée de la plus petite classe à la terminale, avait l’avantage de fixer des points de repère dans le temps (importance de la frise historique affichée dans les classes : 1214, 1360, 1415, etc.) et de donner à comprendre comment tel événement produisait plus ou moins logiquement les événements suivants. 

La visée finale des concepteurs de ce programme n’était donc pas seulement de fonder les connaissances historiques des élèves sur des critères « scientifiques », bien qu’il y eût eu des historiens au 19ème siècle (A. Thierry, A. Thiers, J. Michelet, F. Lavisse, etc.), qui étaient renommés pour leur rigueur et la richesse de leur science. Leur visée finale était éminemment politique, au sens le plus élevé du terme. Il s'agissait de bâtir une conscience nationale. L’ambition était d’une grande noblesse, puisqu’à long terme, il s’agissait de fonder l’unité de toute la population par la plus grande homogénéité possible des connaissances acquises.

Personne n’aurait eu l’idée saugrenue dans ces conditions de parler de « retisser du lien social » ou de favoriser le « vivre-ensemble » par des moyens artificiels ou par l’appel aux émotions et aux bons sentiments : l’école s’en chargeait, du lien social et du vivre ensemble. Il est vrai que la médaille avait un revers : on sortait de l’école pour faire son apprentissage militaire, pour être prêt, au cas où, à « servir la nation ». Il est vrai aussi que 14-18 a montré toute l’horreur qui pouvait découler de ce service. Mais foin de militarisme ou d’antimilitarisme, personne ne peut nier le caractère profondément unitaire induit par le sentiment d’appartenance à une seule et même entité : la France. Et je tiens que ce sentiment d'appartenance ne peut être acquis nulle part ailleurs que sur les bancs de l'école, par un apprentissage lent et constant, sur la durée entière de la scolarité.

Je ne sais pas quelle lubie a saisi les responsables des programmes de l’Instruction Publique, devenue Education Nationale, d’introduire dans les enseignements disciplinaires les derniers acquis « scientifiques » des recherches universitaires, sous prétexte d’améliorer les fondements des connaissances. On a ainsi vu la linguistique générale immiscer son vocabulaire savant dans l’enseignement de la grammaire, au motif que celle qu’on avait enseignée jusque-là était « normative » (sous-entendu : facho). Il ne fallut plus parler de Sujet-Verbe-Complément d'Objet Direct, mais de Sujet-Prédicat. L'homme ordinaire sent bien que ça change tout et que c'est de là que viendra le Salut : il sent souffler le vent du Progrès et de l'Histoire.

En mathématiques, topo identique : maths modernes et théorie des ensembles. Je me rappelle le vieux Mattera, au lycée Ampère (vous savez, celui qui écrasait de son pouce déjà noirci ses mégots sur le mur au-dessous du tableau : eh oui, en ce temps-là les professeurs – ceux qui fumaient – avaient le droit de noircir les poumons des élèves, je pense aussi à l’épaisse fumée de « tabac gris » qui sortait de la pipe de Zilliox, le professeur d'allemand) : « On me demande de vous enseigner les mathématiques modernes, alors je vous enseigne les mathématiques modernes. Notez : a étoile b. – M’sieur, qu’est-ce que ça veut dire, a étoile b ? – J’veux pas le savoir ! » (accent du sud et r roulés). Inutile de dire le dégât qu’un tel enseignement pouvait faire dans les apprentissages. 

Les profs d’histoire ont été embarqués dans le même bateau « scientifique ». C’est toute l’école qui est devenue le réceptacle des progrès dans les connaissances en sciences humaines. On a décidé, pour faire "moderne", d'enseigner la Vérité historique, une Vérité forcément en "progrès", forcément "moderne", forcément "englobante". On a craché sur le "Grand Récit", et plus encore sur le "Roman National".

Autant je comprends une telle démarche quand il s’agit de physique, de chimie ou de « sciences naturelles », autant me semble ahurissante et dommageable la transformation permanente de l’école en champ d’expérimentations diverses, au rythme des « découvertes » des spécialistes de sciences humaines et au gré de directeurs des programmes soucieux d'inscrire les enseignements dans le mouvement même des avancées « scientifiques ». On a accompli ce prodige : plus personne n'est en mesure de s'asseoir à une table afin de se mettre d'accord avec les autres sur ce que recouvre l'expression "socle commun de connaissances". La "négociation" est reine des débats. Ce qui en sort est forcément une cotte mal taillée.

On ne dira jamais assez la dévastation opérée par l’utilisation, sous prétexte de « modernisation », des sciences humaines dans la conception sans cesse renouvelée des programmes. Les responsables, en voulant arrimer les contenus de l’enseignement aux « progrès » dans les « sciences », ont tourné le dos à la mission première de l’école : façonner longuement les esprits des élèves de façon à en faire des citoyens.

En abandonnant cette conception essentiellement politique de la mission finale de l’école, ils ont participé (il va de soi que d’autres facteurs entrent en jeu dans le processus) à la progressive fragmentation de la société en une collection d’individus (c’était la conception thatchérienne, ultralibérale, de la société).

A présent qu'ils ont méthodiquement brisé le vase de la Société, ils peuvent toujours faire semblant d'essayer d'en recoller les morceaux dans des discours farcis de « liens sociaux à retisser », de grands appels pathétiques au « vivre-ensemble » et aux grands sentiments, expressions qui, on l’aura compris, me sortent par les naseaux, tant ils sont des dénégations de la réalité de la situation : sous nos yeux, depuis des dizaines d’années, la réalité de la société se défait chaque jour un peu plus.

Quel homme politique aujourd’hui oserait se faire, à la suite d'un De Gaulle, « une certaine idée de la France », puisque toute idée de la France est par avance noyée dans un océan de mondialite aiguë ? Si la France, en tant qu'entité nationale d'histoire longue, n'existe plus dans l'esprit de la jeunesse, a-t-elle une chance de survivre comme entité politique autonome effective ? Pour qu'une telle chance existe, il faudrait au moins que survivent au sein de son système éducatif, des occasions pour les jeunes générations d'apprendre à croire en cette nation qui a nom France. Mais non, aux yeux des "Nouveaux Historiens", le territoire français est devenu un bac à sable, digne des ébats de bambins définitivement immatures.

L’histoire telle qu’elle se fabrique dans les universités et telle qu’elle s’enseigne dans les collèges et lycées n’est sûrement qu’un facteur parmi beaucoup d’autres de la déliquescence de l'unité nationale, mais il est indéniable qu’elle a participé au processus, en envoyant à la casse le moteur de conscience nationale qu’alimentait un carburant nommé « Enseignement de l’Histoire de France ».

On reste confondu devant la prétention de "sciences" humaines à une "neutralité" de laboratoire. J'ai déjà dit, à la suite de bien d'autres (Bernard Maris, Paul Jorion, ...), quelque chose de l'imposture que constitue celle des économistes à ériger leur discipline en science exacte, alors qu'ils ne sont que des politiciens qui ont revêtu la peau du scientifique pour mieux ravager la bergerie. On a beau se prétendre "simple chercheur", on n'en a pas moins l'ambition de devenir un acteur dans la sphère publique.

C'est la même chose en histoire : à leur manière, sous couvert de neutralité, les historiens modernes, modernistes et modernisateurs, et les professeurs de la discipline, embarqués par force, ne font rien d'autre que de diffuser une vision éminemment idéologique du monde, en même temps qu'ils voudraient imposer une image soigneusement révisionniste de la France (l'un des interlocuteurs de Finkielkraut a même prononcé le mot "négationnisme"). Une vision qui efface la France comme nation particulière.

A leur manière, ces pseudo-sciences dégagent l'odeur nauséabonde d'un fanatisme de basse intensité : tout douceur au dehors, intraitable sur le fond du discours. Patrice Guénifey a bien raison de dénoncer chez eux une sorte de négation de soi et, en définitive, de haine de la France.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 07 avril 2017

PAUL JORION ET LA TECHNIQUE

JORION SE DEBARRASSER.jpgJ'ai commencé la lecture de Se Débarrasser du capitalisme est une question de survie, de Paul Jorion, l'anthropologue-financier-spécialiste de l'intelligence artificielle qui a immiscé ses diverses grandes aptitudes et ses compétences éminentes en plein cœur du territoire sacré de la tribu des arriérés mentaux qui persistent à se gonfler d'importance avec le titre soi-disant honorifique d' "économistes".

Ces prétendus "économistes" persistent, contre toute vraisemblance, à présenter l'économie comme une "science exacte" : c'est une des plus belles impostures intellectuelles qui aient jamais réussi à s'installer dans les institutions humaines, dont tout le corps argumentatif n'a pour but que de légitimer "scientifiquement" l'appropriation du bien de tous par quelques-uns. Tout ce que dit Jorion de cette confiscation est juste.

Là où je m'éloigne des propos de cet homme à l'intelligence hypothético-déductive très au-dessus de la mienne et aux connaissances infiniment plus diversifiées, c'est quand il dit que "la technique est neutre". Cela me surprend de sa part. A mon avis, rien n'est plus faux. Il adopte le raisonnement de tous ceux qui disent également que "la science est neutre", et qui professent que "tout dépend de l'usage qui en est fait".

Günther Anders dit pourtant, parlant de la technique, et je suis d'accord : « Ce qui peut être fait doit être fait. », autrement dit : si l'on veut le bienfait de l'innovation, il faut en accepter, même à son corps défendant, le méfait, comme par exemple avec l'énergie nucléaire : aucun progrès ne se fait sans une perte ou une menace symétrique.

La médecine pourrait aussi servir d'exemple : capable de sauver bien des vies mais, pour cela, responsable de la "bombe" démographique que ses grands principes et son efficacité ont fait exploser. On ne voit pas comment la technique pourrait échapper à ça : le Mal est le partenaire nécessaire du Bien. L'un ne saurait aller sans l'autre. La technique véhicule, à égalité, le Bien et le Mal, comme toutes les inventions humaines, car ce n'est pas l'invention, mais l'intention qui compte. Passons.

A la page 30 de son dernier livre, Paul Jorion cite les noms de quelques grands contempteurs de la technique, dans l'essence de laquelle ils voient incarnée une forme du Mal : « En ce sens, je me distingue de penseurs comme Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Günther Anders, etc., pour qui la technique est précisément tout sauf neutre ». Ayant lu divers ouvrages de ces trois auteurs, je me dis que c'est eux qui ont raison, et que Paul Jorion commet ici un erreur. Car il pense que la technique est au service exclusif d'une préoccupation humaine fondamentale : éviter les efforts auxquels l'homme peut échapper, grâce à son ingéniosité. En résumé : se faciliter la vie (confort, etc.). C'est évidemment vrai, mais.

Mais je crois qu'il n'est pas pertinent pour autant de placer la science et la technique dans un ciel éthéré où le savoir et l'ingéniosité régneraient en divinités tutélaires, rayonnantes et indifférentes à leur environnement. Car la science et la technique apparaissent dans un univers déjà constitué. Appelons ça, faute de mieux, "organisation sociale". Les découvertes, inventions et innovations atterrissent dans une société toute structurée, selon un certain ordre ou, pour mieux dire, une hiérarchie sociale donnée.

Paul Jorion étant, à la base, anthropologue, il ne devrait pas être imperméable au fait que la moindre innovation technique est nécessairement mise en service en fonction de la répartition des pouvoirs dans la société où elle apparaît, en particulier dans un temps de propriété intellectuelle, de brevetabilité des moindres trouvailles, et où le service Recherche et Développement (R&D) de toutes les entreprises de pointe attire comme un aimant l'argent des entrepreneurs soucieux de conquérir de nouveaux marchés et des investisseurs avides de futurs profits.

La technique, dans le monde qui est le nôtre, est indissolublement liée à l'économie capitaliste. C'en est au point que la jonction de la technique et de l'argent a fini, après deux siècles, par constituer la colonne vertébrale de notre civilisation. La technique est désormais inséparable de l'argent, donc de ceux qui le détiennent. Or, et ce n'est pas Jorion qui dira le contraire, le pouvoir, aujourd'hui, est moins entre les mains des instances politiques que dans celles des instances directoriales des grands groupes transnationaux.

Encore ce matin, j'ai entendu je ne sais plus quel candidat à la présidentielle considérer que son rôle, s'il était élu, serait de tout faire pour que la France s'adapte en urgence aux mutations technologiques qu'on voit à l'œuvre dans le monde. Traduction : courir après l'inventivité des bureaux R&D, dont les GAFA (Google, etc.) actuels et futurs tiennent les leviers. Ce qui veut dire rester dans l'urgence permanente, et implique autant de bouleversements de la société qu'il y aura d'innovations, sans jamais prendre le temps de réfléchir aux conséquences.

S'il en est ainsi, le pouvoir politique n'a pas fini de courir après le pouvoir économique et le pouvoir financier, ni la société tout entière d'en être le jouet. Et la technique n'a pas fini de façonner notre monde et notre vie à son gré, et à celui des gens qui la financent et qui en promeuvent la marchandisation (la vogue actuelle est aux "objets connectés" : achetez, braves gens, et le pire, c'est que les gens y vont).

J'ai du mal à comprendre la conception de Jorion, qui fait de la technique un en-soi admirable, qui prouve sans cesse, selon lui, la fertilité du génie humain, mais qu'il isole de la situation concrète dans laquelle elle se manifeste. En particulier, il semble faire comme si la technique était indépendante des rapports de pouvoir. Un paradoxe, quand on sait qu'il soutient, au grand dam des "économistes" orthodoxes, que les prix se fixent moins en fonction de l'ajustement miraculeux d'une offre et d'une demande que de rapports de forces.

Sans aller jusqu'à parler comme Günther Anders (voir citation plus haut), je crois que la technique, pas plus que la science, n'est neutre. C'est bien à cause de notre technique que tant de sociétés et de cultures primitives (sans "", au diable les précautions oratoires ou lévi-straussiennes) ont été modifiées en profondeur, puis désorganisées, au point de disparaître. Ce qui montre au passage que la technique et les usages qui en sont faits sont inséparables : ce qui peut être fait sera fait. 

La technique n'est pas seulement une manifestation du génie propre de l'homme : faite aussi pour amplifier l'efficacité du geste, elle amplifie du même coup le pouvoir de celui qui l'accomplit et, plus encore, de celui au service de qui le geste s'accomplit. Là où Günther Anders me semble plus proche de la vérité que ne l'est Jorion, c'est quand il soutient que l'homme, au XX° siècle, est devenu un apprenti-sorcier en mettant au point des inventions totalement incommensurables avec ses capacités cognitives, irrémédiablement limitées. J'ajoute que tout se passe comme si l'homme avait fait de la technique une espèce radicalement nouvelle de transcendance, aussi radicalement insaisissable que Dieu. 

Tout se passe en effet comme si la technique s'était autonomisée, avait pris la clé des champs, échappé à tout contrôle et roulait pour son propre compte : n'est-on pas en train de mettre au point des machines capables d'apprendre par elles-mêmes ? La pulvérisation du champ de la connaissance en une infinité de domaines et de disciplines toujours plus "pointus" interdit désormais qu'une quelconque vue d'ensemble puisse en être donnée : chaque spécialité poursuit sa recherche sans se soucier en rien de ce que font toutes les autres, et personne ne se soucie d'opérer la synthèse de ce puzzle de plus en plus inintelligible. Personne ne songe à dresser la cartographie du savoir humain, dans sa multiplicité et sa globalité, d'une façon qui permette de donner un sens à cette totalité. Qui peut dès lors se targuer de comprendre quoi que ce soit au monde actuel ? Le monde tel qu'il se fait échappe même aux plus puissants : que comprend Donald Trump au monde tel qu'il est ?

Soutenir la neutralité de la technique me semble juste une aberration. Paul Jorion dit (toujours p.30) : « Je vois plutôt le développement technique comme le prolongement du processus biologique », et plus loin : « Au fond, la technique était inscrite dans le biologique ». J'avoue : là, je ne comprends pas. Mystère et boule de gomme. Et je me dis que l'analogie est toujours une dangereuse figure de rhétorique, puisqu'elle se fonde sur l'adage "Tout est dans tout, et réciproquement".

La volonté de Paul Jorion, dans Se Débarrasser ..., d'en appeler à un changement radical me voit partagé entre, d'un côté, le plaisir de constater chez lui une combativité inentamée et la certitude que le rapport des forces en présence fait irrésistiblement pencher la balance en faveur du système en place. Son projet est de promouvoir un "socialisme authentique" (= non stalinien). Autrement dit : une révolution. J'ai le malheur de ne pas croire un instant à cette hypothèse.

Car si un "système" est l'ensemble des interactions qui induisent un réseau d'interdépendances entre les éléments qui le constituent, ce système est d'autant plus intouchable qu'il est vaste et complexe. Or il suffit d'observer le fonctionnement de l'Europe (non démocratique) à 27 membres pour se rendre compte que, plus on est nombreux à décider, plus la décision est paralysée. Plus les acteurs du système sont nombreux, plus ils gaspillent de l'énergie à négocier des compromis, presque toujours forcément des accouchements de souris. Les possibilités d'agir sur la marche du monde pour en corriger la trajectoire en fonction d'une volonté politique sont de jour en jour plus limitées. J'en conclus que, dans un contexte de mondialisation effrénée et de dérégulation des échanges de toutes sortes, la planète ne peut qu'accoucher d'un être aussi paralytique que l'est l'ONU depuis lurette.

Pendant cette paralysie de l' "Entente politique mondiale", soyons sûrs que les acteurs économiques particuliers (GAFA, actionnaires, bureaux de R&D, etc.), non seulement ne restent pas inactifs, mais continuent à agir, à accroître leur puissance, à grossir, au travers de "fusions-acquisitions" toujours plus gigantesques (Bayer bouffant Monsanto dernièrement), à étendre leurs réseaux, à renforcer l' "effet-système" de leurs liens multiples et, finalement, à rendre impossible le moindre mouvement de l'un des éléments du système par rapport aux autres, pris qu'il est dans les rets d'un filet dont aucun regard ne peut mesurer les dimensions. Toute "révolution", fût-elle pacifique, devient de jour en jour plus impensable.

Il suffit, pour se convaincre de l'inégalité dans le rapport de forces, de suivre un peu les tergiversations et contorsions funambulesques auxquelles la Commission européenne nous a habitués, à propos, entre autres, du glyphosate, face à la puissance de feu des lobbies industriels.

Paul Jorion refuse de rendre les armes et d'avouer la défaite : attitude noble. Un baroud d'honneur, alors ? Cela ressemblera tout au plus à la mort héroïque de la Légion étrangère à Camerone en avril 1863. On pourra toujours commémorer la bataille. Je ne dis pas qu'il a tort mais, comme dit le cardinal de Retz, nous verrons ce qu'il en est à la fin "par l'événement". Mais quel mémorialiste racontera l'histoire de Paul Jorion en guerre contre l'usurpation du pouvoir de l'argent sur le sort de l'humanité ?

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 29 mars 2017

OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE ?

ANDERS 3.jpgGÜNTHER ANDERS : L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME

(Tome II, éditions Fario, 2011).

Introduction : les trois révolutions industrielles (1979)

Collage de citations, épisode II.

(Voir présentation hier.) 

Aujourd’hui, les pays technocratiques ne sont plus unis par une même foi [judéo-chrétienne]. Au contraire, c’est l’athéisme (à vrai dire rarement exprimé mais pourtant très répandu) qui est la base des sciences physiques et naturelles (malgré les déclarations de foi occasionnelles de certains physiciens), et qui unit désormais ces pays.

La quatrième "révolution" contenue à l’intérieur de la troisième révolution – c’est d’elle que je vais traiter maintenant – est la tendance à rendre l’homme superflu, aussi absurde que cette formule puisse sembler. Elle cherche à remplacer le travail de l’homme par l’automatisme d’instruments ; à réaliser un état dans lequel on ne peut pas dire que personne n’est requis, mais seulement le moins de travailleurs possible, car il s’agit bien entendu d’un processus asymptotique.

L’une des caractéristiques essentielles de la phase de la révolution industrielle appelée "rationalisation" tient au fait qu’elle liquide l’homme en tant qu’homo faber ; au fait qu’elle provoque une situation dans laquelle le travail devient jour après jour plus rare et plus inhabituel ; une situation dans laquelle ce dernier, loin de continuer à valoir comme une malédiction – sur ce point la Bible a aujourd’hui complètement tort – finira par être revendiqué comme un droit et un privilège réservé à une élite chaque jour plus réduite.

Le temps libre, c’est-à-dire le non-travail, sera au contraire ressenti comme une malédiction. Et à la place de la célèbre sentence biblique (Genèse, 3, 17), il faudra alors dire : "Tu devras caler ton derrière dans un fauteuil et rester bouche bée devant la télévision toute ta vie !".

La machine est redevenue une concurrente et une ennemie. Mais la crise n’est pas seulement de retour : cette fois-ci, elle est incomparablement plus dangereuse qu’autrefois. Et cela, non seulement parce que ceux qu’elle touche aujourd’hui et ceux qu’elle touchera demain ne sont pas une minorité, mais surtout parce que, cette fois, il n’y aura plus de refuge. "Où, dans quel espace vide, dans quels espaces de travail encore inexistants, et qui ne seront d’ailleurs jamais produits, pourront bien être neutralisées les masses dont on n’aura plus besoin ?" – la question reste ouverte.

Les quelques privilégiés qui auront encore le droit de travailler n’échapperont pas non plus à ce destin, même pas pendant leurs heures de travail. On les privera, eux aussi, de la chance de réaliser leur désir de travail et de prendre du plaisir à travailler, puisqu’ils devront se contenter du rôle de "bergers des automates" : ils exerceront des activités qui ne se distinguent plus de l’inactivité que parce qu’elles sont rémunérées.

Cette irrésistible évolution en direction de la "vie vide", qui a débuté il y a juste un demi-siècle à l’époque de la mise au chômage du monde, et a trouvé son "terme" sanglant dans le national-socialisme, est l’une des caractéristiques principales de la troisième révolution industrielle dont il est question dans ce deuxième tome. Puisqu’à l’époque des médias électroniques il n’existe plus d’endroit où l’on pourrait ne pas être informé ou plutôt désinformé, ou encore, pour être plus précis, plus d’endroit où l’on pourrait échapper à la contrainte d’être informé, puisqu’il n’existe plus aucune province, il n’existe donc plus d’endroit où l’on n’a pas les oreilles saturées des bavardages sur la "perte de sens" des philosophes ordinaires, des psychanalystes, des prêcheurs des ondes ou encore des "cassettes automatiques de consolation" à écouter par téléphone.

Le monde est considéré comme une mine à exploiter. Nous ne sommes pas tenus d’exploiter tout ce qui est exploitable mais aussi de découvrir l’exploitabilité "cachée" en toute chose (et même dans l’homme). La tâche de la science actuelle ne consiste dès lors plus à découvrir l’essence secrète et donc cachée du monde ou des choses, ou encore les lois auxquelles ils obéissent, mais à découvrir le possible usage qu’ils dissimulent. L’hypothèse métaphysique (elle-même habituellement tenue secrète) des recherches actuelles est donc qu’il n’y a rien qui ne soit exploitable.

Tout cela est écrit en 1979. Certaines assertions me semblent stupéfiantes de clairvoyance.

On comprend ici, entre autres, le désespoir que recouvre sans le dire la proposition du "revenu universel". Ce qui est sûr, c'est que c'est la "civilisation" elle-même qui sera menacée par l'existence de masses énormes de populations condamnées à l'inoccupation. Il s'agira bien, comme dit Anders, de les "neutraliser". Faisons confiance à l'humanité, qui a démontré, au cours du XX° siècle, qu'elle connaît quelques moyens radicaux. On trouve déjà, dans Les Origines du totalitarisme (Hannah Arendt, 1951), l'expression "populations superflues". On peut craindre que la Terre soit amenée à porter de plus en plus d'hommes qui ne servent à rien : l'humanité surnuméraire. On a une idée de ce qui risque d'arriver, en regardant ce qui se passe en tout petit, par exemple, à Mayotte ou en Guyane où une natalité galopante jointe à l'absence structurelle de travail fait du désœuvrement de foules de jeunes la cause de bien des troubles. Que se passera-t-il quand il viendra à l'idée des masses de gens inoccupés que leur avenir n'est pas au programme des puissants ?

Dans L'Obsolescence de l'homme, Günther Anders, contrairement au reproche qu'il fait à Ernst Bloch, montre qu'il a "le courage de cesser d'espérer". J'ai comme l'impression que le philosophe ne croit guère au pouvoir de l'action (politique) ni à la possibilité de modifier le cours des choses. Parce que, pour lui, le mal est fait et que, selon toute probabilité, il est irrémédiable. A transmettre à Paul Jorion.

mardi, 17 janvier 2017

L’ARÊTE ET LE GOSIER 2

UNE GROSSE ARÊTE EN TRAVERS DU GOSIER

2/2

C’est cette double postulation de Jean-Claude Michéa (mais aussi Orwell, Christopher Lasch, ...) que Nicolas Truong, le journal Le Monde et autres contradicteurs n’ont pas envie de comprendre : d’une part, vers plus de justice sociale par la régulation de l’économie et une redistribution plus équitable des richesses (une étude d'Oxfam vient de montrer que huit individus possèdent aujourd'hui autant que la moitié pauvre de l'humanité), et d’autre part, vers des relations plus harmonieuses entre les individus par une modération consentie apportée à l'exercice de la liberté et à la réalisation de leurs désirs, et un renoncement à faire de chacun de ceux-ci un « droit ». Autrement dit : pour que le mot « société » veuille dire vraiment quelque chose de fort et de cohérent, il faut que tous ceux qui la composent (Etat, entreprise, groupes minoritaires divers, individus, …) admettent que soient posées des limites. Le grand mot est lâché : des limites. Pour le dire autrement : admettent qu'on équilibre la puissance excessive de leur moteur au moyen d'un limiteur de vitesse. En clair : admettent de devenir raisonnables. Ce n'est pas gagné.

Car c’est cela qui contrarie certaines croyances qui ont cours dans toutes sortes de milieux, du football et des hauts dirigeants d’entreprises, où il est convenu de ne pas être choqué des rémunérations extraterrestres (Zlatan Ibrahimovic payé 1.300.000 euros par mois au PSG, Carlos Ghosn, de Renault-Nissan-Mitsubishi, payé 15 millions d'euros en 2015, sans parler des "bonus" irrationnels empochés par les "traders" les plus "performants"), jusqu'aux milieux artistiques où, toutes disciplines confondues, la plus grande considération est réservée à ceux qui ont érigé en principe la transgression des principes, le franchissement des limites, et où l’on s’occupe avant tout de "faire bouger les lignes", de choquer, de heurter, de dépayser, de déranger, de bousculer, de mettre en question, au motif que, sinon, les gens s’assoupiraient dans leur confort intellectuel et culturel, dans la facilité caricaturale de leurs « stéréotypes » et de leurs « préjugés », et qu’il n’y a rien de pire que le « conservatisme » (Jan Fabre et son maniement préférentiel du sexe, de la violence et de la scatologie dans ses mises en scène et, plus généralement, le foutage de gueule en vigueur chez les "artistes-plasticiens" de maints cercles de l'art contemporain).

A noter que tous ces "révolutionnaires", "iconoclastes", "rebelles" et autres "subversifs" sont finalement de grands conservateurs : ils ne tiennent pas du tout à ce que l'ordre des choses change en quoi que ce soit. Ils ne veulent pas tuer la poule aux œufs d'or qui leur déverse l'argent du mécène ou du contribuable : leur seule ambition est de modifier à leur gré la seule couche mince de l'épiderme des choses, en même temps que la perception que les gens en ont, et d'exercer leur intimidation sur les gogos un peu masochistes qui, parce qu'ils ont payé leur place, sont tombés en leur pouvoir et applaudissent à la fin.

Les deux ultralibéralismes (l'économique et le sociétal), bien qu'on ait coutume de tracer entre eux une ligne de fracture bien artificielle entre "droite" et "gauche", sont en fait de faux adversaires et de vrais complices, car ils se rejoignent fraternellement. La variante économique, doctrine fanatique, ne voit pas d'objection à l’enrichissement illimité, et quel que soit le prix à payer de la part des humains et de la nature, et se propose de tout privatiser (pour le rentabiliser), des entreprises autrefois publiques et des autoroutes jusque, bientôt, aux rues de nos villes et à l’air que nous respirons.

La variante sociétale, quant à elle, tout aussi fanatique, fait de l’égalitarisme et de l'indifférenciation dogmatique un programme impérieux et, par exemple, de la revendication homosexuelle une stupéfiante revendication « de gauche », au motif qu’il faut « décloisonner », « abattre les frontières », et contester par exemple la légitimité de supposés « stéréotypes » (coucou les revoilà) : on renvoie dans les ténèbres de l’archaïsme le slogan « un papa, une maman », au même titre que la nécessité de points de repère stables et différenciés pour la construction du psychisme de l’enfant, nécessité présentée par les promoteurs du mariage homo comme purement "fantasmatique" (dixit Irène Théry, membre du Conseil Supérieur de la Famille, auteur d'un rapport sur le sujet avant la loi Taubira). Il faut vivre et bouger avec son temps, c'est la "doxa". Gare aux contrevenants !

"Droite" économique et "gauche" sociétale, qui refusent de se dire bonjour quand elles se croisent dans la rue, sont pourtant animées par le même moteur, résumé dans un slogan : « No Limit ». C'est ainsi qu'on pourrait interpréter l'instauration du mariage homosexuel, moins comme une victoire de cette "gauche" qui plastronne, que comme l'aboutissement tout à fait logique d'un système, autrement dit comme un triomphe de l'ultralibéralisme en matière de mœurs. Je livre cette divertissante réflexion à la gamberge des bien-pensants de la gauche morale et homophile et du staff de campagne de l'ultralibéral chrétien François Fillon.

Inutile de dire que, selon moi, les acteurs de ces deux options ultralibérales sont les seuls véritables extrémistes, qui véhiculent avec complaisance l’idée qu’ils sont les seuls défenseurs du « Progrès », les seuls à « aller de l’avant » (cf. Le Complexe d'Orphée, Climats, 2011, du même Jean-Claude Michéa, où l'auteur formule l'interdit auquel tous les autoproclamés « progressistes » doivent se conformer : "tu ne regarderas jamais en arrière", sous peine de), à lutter contre « tous les conservatismes », « tous les immobilismes », et qui se gargarisent à déconsidérer leurs contradicteurs sous la défroque honteuse de divers vocables chargés en eux-mêmes d’une puissante charge négative, vocables qui vont de « pessimistes congénitaux » à « fachos », en passant par « passéistes », « antiprogressistes », « nostalgiques », « dinosaures » ou « réactionnaires » (avec la variante « néoréacs »), tous destinés à disqualifier ceux à qui ils s’adressent. A ceux qui l'accusent d'être opposé à tout progrès, Michéa répond très justement que c'est faux : il n'est opposé qu'au dogme du « progressisme » échevelé dont se targuent les partisans de l'ultralibéralisme.

Les djihadistes (plus d'actualité que "khmers rouges") de l'ultralibéralisme, qu’ils soient de l’espèce « économique » ou de l’espèce « sociétale », sont les seuls, c’est entendu, à défendre leur idée particulière du « Progrès » mais un progrès réduit à sa seule dimension de « potentiel d’innovation » : technique pour la première, sociétale pour la seconde.

Tous deux s'entendent comme larrons en foire, malgré les bisbilles apparentes et les dénégations. Les uns travaillent activement à chasser l’homme de la maîtrise de ses outils et à créer des objets qui le dépassent et lui échappent, du genre voiture autonome, smartphone, maison connectée ou « humanité augmentée », juste au motif que, à leurs yeux, « il y a un marché pour ces produits », avec en perspective le sort mirobolant qu’ils réservent à l'humanité : devenir une simple prothèse de ses machines.

Les autres, fascinés par un discours qui se présente comme « indéfiniment progressiste et émancipateur », n’ont de cesse que d’ajouter, au nom (ou au prétexte) de la liberté, de nouvelles libertés et de nouveaux droits à ceux déjà reconnus aux individus. On voit mijoter en ce moment la Gestation Pour Autrui (GPA) et l’extension du droit de la filiation aux couples homosexuels. 

Alors maintenant, le titre du bouquin de Jean-Claude Michéa : Le Capital, notre ennemi ? Qu’en penser ? Eh bien au risque de passer pour présomptueux, voici ce que j’en pense. Cela tient en peu de mots : je pense que le capitalisme a définitivement gagné la partie, et que la citation de Rosa Luxemburg, que l’auteur à placée en exergue (« La lutte contre cet ordre est une nécessité pour la conservation de l’humanité »), est caduque depuis lurette. C’en est fait, l’humanité a perdu la guerre. Et certains ont beau faire les fiers (« On ne peut pas laisser faire ça ! Nous ne mourrons pas sans combattre ! »), la cause est entendue. Vous avez dit « défaitiste » ? A tort ou à raison, je dis « réaliste et lucide ». Mais ce n'est pas que je méprise pour autant les barouds d'honneur. Au contraire, j'encourage et quand quelqu'un dit : « Faut y aller ! », je dis : respect ! Chacun son truc.

On trouve sur le blog de Paul Jorion une vidéo où un journaliste de télé néo-zélandais dialogue avec Guy McPherson, professeur de biologie évolutive à l’université d’Arizona, que j’engage tout le monde à visionner, juste parce qu’elle décoiffe carrément, y compris, dans mon cas, les patinoires à mouches. Guy McPherson accorde (avec le sourire) à l’humanité un délai de survie de moins de dix ans. Il ne se fait pas de souci pour la planète, qui aura, après notre disparition, quelques millions d’années pour se régénérer. Inutile de dire que le journaliste (Paul), en s'agitant (il faut dire qu'il est un spectacle à lui tout seul), traduit l'incrédulité totale dans laquelle la population ordinaire est prête à accueillir ce genre de message (pour ceux qui comprennent l'anglais ; traduction en option sur le blog lui-même).


Que Guy McPherson, avec son air péremptoire et sûr de lui, bluffe, dise des conneries ou qu’il se trompe sur le délai, il a au moins raison sur un point : la fin du système est programmée. Mis en place d'abord par la civilisation européenne, et porté à son paroxysme par sa variante cancéreuse, matérialiste et conquérante, je veux parler de sa variante américaine, ce système aura entraîné dans son suicide (long comme un siècle sans pain) tout ce qui se sera laissé prendre à la glu de son mirage de bonheur matériel et de progrès technique. 

Et ça fait pas mal de monde. Moi compris. 

Ce n'est pas drôle du tout, je sais. 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 13 janvier 2017

REVENU UNIVERSEL : L'AVEU

LE TRAVAIL NE REVIENDRA PAS

On entend ça sur toutes les ondes : le revenu universel est le dernier hochet à la mode, que se disputent et dont débattent gravement de savants économistes. Tel ou tel politicien (hier soir lors du débat la "Belle Alliance Populaire" (!), alias "la Primaire de la gauche", Benoît Hamon, mais aussi Yannick Jadot, …) en mal de programme électoral propose même de l’instaurer. A quel niveau doit-il être fixé, 500, 700 ou 900 euros par mois ? Trois cents milliards ou quatre cents ? Qui va payer ? Doit-il être donné de façon inconditionnelle ou sous condition de ressource ? Est-ce un bien ou un mal ? Est-ce une incitation à la paresse ? Serait-ce une défaite ou une victoire de la civilisation ?

Je laisse les débatteurs s’écharper : mon propos est ailleurs. Car l’irruption de ce thème sur les scènes politique, économique et médiatique (même si certains trouvent des précurseurs dans les autrefois) débarque comme la révélation d’une vérité qu’aucun responsable n’ose encore formuler explicitement : le seul fait que puisse être proposé sans rire de donner aux gens de l’argent sans rien attendre d’eux en échange révèle quelque chose qui est au cœur du monde contemporain. En un mot, c’est un aveu.

L’aveu de quoi, demandera-t-on ? C’est tout simple, c’est ce que j’affirmais crânement le 6 juin 2016 : non, le travail ne reviendra pas. Il est parti en Chine et ailleurs avec nos usines et nos machines. Si des patrons, des économistes, des hommes politiques en sont arrivés à faire la proposition du revenu universel, c’est qu’ils le savent et qu’ils n’ont même aucun doute à ce sujet. Et ceux qui voient une foutaise dans la proposition, ceux qui espèrent les relocalisations des entreprises, ceux qui promettent le retour de la « croissance » pour vaincre le chômage, ceux-là sont tout simplement des menteurs.

Si Mario Draghi, directeur de la Banque Centrale Européenne, a pu émettre (en 2016) sans se faire traiter de malade mental la suggestion (à moitié sérieuse quand même) de jeter des masses d’argent par hélicoptère sur les populations européennes, c’est qu’il le sait, lui aussi.

Tout ce beau monde sait parfaitement que, si un jour des tâches de production sont rapatriées sur notre territoire, ce sera sous forme de travail robotisé et qu’en lieu et place d’usines où des centaines, voire des milliers d’humains gagnaient leur vie (ci-dessous Renault, l’île Seguin, la sortie, « Il ne faut pas désespérer Billancourt », c’était il y a combien de siècles ?), il y aura bientôt des unités de production où les machines travailleront toutes seules, surveillées par une poignée de gens observant des cadrans et payés pour veiller au grain. La foule des autres ne servira plus à rien.

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Tout ce beau monde sait que le travail ne reviendra pas. Et si des hauts responsables de collectivités humaines, des gens sérieux, proposent aujourd’hui de payer les gens à ne rien faire, j’y vois, en même temps qu’une certitude, une résignation, voire un désespoir. Car cela doit être une épreuve intellectuelle et morale insoutenable que d’avoir à renoncer au travail, ce pilier des sociétés humaines depuis des millénaires, un pilier qu’on croyait éternel et inébranlable, puisque c’est autour de lui que les sociétés dites évoluées ont construit leur existence.

Cette révolution anthropologique ébranle les vérités qui structurent les individus et les sociétés sous toutes les latitudes depuis Mathusalem. La cause en est donc connue : la numérisation, l’automatisation, la robotisation, l’intelligence artificielle, l’avènement de machines capables d’apprendre en cours de fonctionnement grâce au « deep learning ».

La technique n’aura bientôt plus besoin de l’homme. Et c’est l’homme qui se lance avec enthousiasme dans la réalisation de ce projet ! Oui, l'homme est un loup pour l'homme (Plaute). Il ne fait plus le poids, et c’est lui qui, non content d’avoir fait la bombe atomique, a inventé ce monde totalement artificiel qui le dépasse, le détrône et, pour finir, ne va pas tarder à le chasser : une autre belle bombe en perspective !

Pourtant, il n'a pas manqué de Philippulus le Prophète pour annoncer le pire. Günther Anders l’a bien dit dans L’Obsolescence de l’homme (II) : plus la machine acquiert de compétences, plus le travailleur devient un simple spectateur, et même un serviteur de la machine. Paul Jorion ne prend même pas la peine d'étayer ce qui est pour lui une certitude, et tient pour acquise la perspective de l’extinction de l’humanité (Le Dernier qui s’en va éteint la lumière). Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, combien d’autres … (voir mon billet du 4 juin 2016). Tous prophètes de malheur, sauf que Philippulus retourne à l'asile, alors que le système se contente de répondre aux autres : « Cause toujours ».

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Quant aux oisifs définitifs, aux chômeurs à vie payés pour rester chez eux, à cette humanité rendue superflue par le « Progrès » technique, comment vont-ils pouvoir tuer les masses de temps libre qu’ils auront à l’horizon ? On dit souvent que les gens cherchent un bon boulot, c’est-à-dire un job qui les motive et les intéresse. Plus rarement entend-on formuler l’idée que s’il y a un travail, c’est parce qu’il remplit une fonction sociale, qu'il a une utilité sociale.

En travaillant, on a (au moins en théorie : un métier est plus qu'un travail, qui est plus qu'un boulot, qui est plus qu'un emploi, qui est lui-même plus qu'un job, sans parler des « bullshit jobs », les "boulots-bouse-de-vache" ou "boulots de merde") l’impression de se rendre utile. Le job ("AVS") qui consiste à servir de béquille aux très vieilles personnes, est-ce un métier ? Celui qui le fait se sent peut-être utile. Piètre consolation, car en général, le sentiment éprouvé par les chômeurs de longue durée est un sentiment de profonde inutilité.

A quoi je sers, se demandent-ils avec raison ? S'ils se sentent inutiles, c'est qu’ils sont de fait socialement inutiles. Pas besoin d’être psy pour savoir que c’est difficilement supportable, surtout dans la durée. L'humanité jetable. D'où l'utilité du concept de déchet utilisé par le sociologue Sigmund Baumann (qui vient de mourir) pour qualifier le statut de l'humain obligé de quitter sa maison et son pays pour des contrées, croit-il, moins menacées, mais aussi le statut de l'homme-consommateur, devenu déchet liquide à force de consommer.

Une société sans travail (ne parlons pas de ceux qui sont à découvert le 10 du mois), même dotée du revenu universel (payée pour vivre en grève illimitée !), a de bonne chance de devenir une cocotte-minute. Quelle soupape de sécurité va-t-on bien pouvoir mettre au point pour éviter l’explosion de la bombe ? Que faire pour éviter que les masses d'oisifs à perpétuité descendent dans la rue pour tout casser ?

Le Festivus festivus de Philippe Muray sera-t-il envoyé aux oubliettes par l'invasion du divertissement, non plus comme parenthèse ou échappatoire comme il le dénonçait, mais comme principe organisateur conditionnant tout notre mode de vie ? Faudra-t-il multiplier à l’infini les animations, les spectacles, les "événements", les écrans, les jeux vidéo, les casques de réalité virtuelle pour que les populations se tiennent tranquilles, et acceptent de ne pas mettre la société à feu et à sang ? Est-ce sous la forme de « société du divertissement obligatoire et permanent » que les concepteurs de la « société des loisirs » imaginaient celle-ci ?

Qu’est-ce que ça peut donner comme musique, un concert de bouches inutiles ?

« Non, je crois que la façon la plus sûre de tuer un homme,

C’est de l’empêcher de travailler en lui donnant de l’argent. »

C'est Félix Leclerc qui dit ça ("100.000 façons de tuer un homme


"). A transmettre aux promoteurs du revenu universel. J'aimerais pouvoir penser qu'il a tort. J'aimerais.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 04 octobre 2016

CAHUC ET ZYLBERBERG, OU ...

… OU LE BANDITISME ÉCONOMIQUE 

Un certain Cahuc et un certain Zylberberg, deux économistes paraît-il, ont joint leurs fanatismes doctrinaires pour confectionner Le Négationnisme économique, un titre qui illustre à merveille un ouvrage déjà ancien de Viviane Forrester (L’Horreur économique, qui dénonçait les méfaits et la folie de l'économie ultralibérale, dont nos deux auteurs sont, comme bien on pense, de fervents thuriféraires), en même temps que l’imposture arrogante qui habite tout le courant des économistes faussaires, dont les théories tiennent aujourd’hui le haut du pavé dans les universités du monde entier, particulièrement aux Etats-Unis, et qui font régner leur ordre militaire dans la pensée économique. Le Négationnisme économique, de Cahuc et Zylberberg ? Un vrai Coran, une authentique Charia, une fatwa véritable, édictée par deux ayatollahs enragés.

Des faussaires qui, détenant le pouvoir et dictant leur Vérité au monde, ont l’incroyable culot de se présenter comme les victimes des contestataires qu'ils persécutent (les « économistes atterrés », par exemple, ou Paul Jorion, dont ils ont eu la peau à l’université libre de Bruxelles), parce que ceux-ci ont le toupet de mettre en doute le bien-fondé de la doxa ultralibérale, celle même qui conduit les peuples de l’Europe à leur perte (voir le traitement infligé à la Grèce). 

Je ne lirai pas le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Il me suffit d’avoir entendu le premier, invité l’autre jour sur une antenne du service public, débiter longuement ses certitudes en acier trempé, pour être dissuadé d’en faire la dépense.

Autant le dire d’entrée : l’insupportable klaxon publicitaire que les auteurs ont placé dans ce titre (le mot « négationnisme », qui claque aussi fort au vent médiatique que « crime contre l'humanité ») dénonce à lui seul leur volonté de frapper l’opinion publique à l’estomac (comme jadis la littérature, sous la plume de Julien Gracq). Vous dites « négationnisme » ? « Position idéologique qui consiste à nier l’existence des chambres à gaz utilisées par les nazis dans les camps d’extermination » (Grand Robert 2001, qui fait apparaître le mot en 1990, sans doute au moment de la loi criminalisant la chose, je n'ai pas vérifié). Une transposition brutale du terme de l'univers de l'extermination nazie dans le domaine de l'économie ordinaire, voilà la première imposture.

La deuxième, dans les propos du sieur Cahuc, consiste à se placer sous l’égide protectrice du formidable livre de Naomi Oreskes et Patrick Conway, Les Marchands de doute (j’en ai parlé ici), et d'amalgamer les économistes hétérodoxes aux industriels du tabac, qui soudoyaient des scientifiques peu regardants pour nier « scientifiquement » les risques que la substance fait courir à ses usagers. Comme si les "économistes atterrés" avaient les mêmes intentions inavouables, les mêmes prétentions, mais surtout les mêmes moyens financiers de pression que les Philippe Morris et consort.

La troisième et plus grosse imposture, celle qui disqualifie toute la démarche des deux auteurs, c’est quand Cahuc soutient mordicus que le premier tort des « atterrés » et de toute cette engeance est de présenter la science économique comme une simple « science humaine » (ce que la ’pataphysique qualifie de « science inexacte »), et non comme une « science dure », ce qu’elle est indubitablement, selon lui.

Alors comme ça, monsieur Cahuc, l’économie serait une science exacte ? Une « science expérimentale » ? Avec protocole expérimental en double aveugle et tout le toutim ? C’est évidemment se foutre du monde, monsieur Cahuc. Et pour une raison simple : les sciences exactes ont une particularité, celle d’être capables de prédire ce qui va se produire, c’est-à-dire, si possible, avant que cela se soit produit.

Alors monsieur Cahuc, puisque vous êtes si fort, allez-y ! Allez-y donc ! Prédisez ! J’attends. Mais je peux toujours attendre. Combien de vos semblables ont prédit dès 2007 la « crise des subprimes » ? Je peux citer deux noms : Paul Jorion et Nouriel Roubini, qui, en se contentant d'observer les mécanismes à l'oeuvre dans le marché immobilier américain, et en disposant exactement des mêmes données que tout le monde (mais sans doute en les sélectionnant différemment), ont annoncé la catastrophe. Il y en a sans doute d’autres qui ont alors vu juste. En revanche, la crise de 2008 est tombée brutalement sur la tête de tous les autres savants « économistes orthodoxes », vous savez, ceux pour lesquels vous militez avec tant d’assurance, monsieur Cahuc.

Conclusion : les économistes « orthodoxes » sont aveugles, sourds, paralytiques (et malheureusement pas muets) et ne sont capables d’expliquer les phénomènes que le lendemain de leur survenue. Les économistes orthodoxes sont de vulgaires idéologues, donc des propagandistes. Comme l’écrit Bernard Maris dans Houellebecq économiste : « L’économiste est celui qui est toujours capable d’expliquer ex post pourquoi il s’est, une fois de plus, trompé ». Ajoutant : « Discipline qui, de science n’eut que le nom, et de rationalité que ses contradictions, l’économie se révélera l’incroyable charlatanerie idéologique qui fut aussi la morale d’un temps ». Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est un orfèvre en la matière. Assassiné un certain 7 janvier.

Prétendre que l’économie est une science exacte est un énorme bluff, pour la raison simple qu’il n’y a pas d’économie sans choix et décisions politiques, et que les événements politiques sont éminemment imprévisibles et imprédictibles. En fait de « négationnisme économique », Cahuc et Zylberberg en connaissent un fameux rayon de bicyclette, et leur ouvrage est une éclatante et exacte illustration de la perversion qu’ils dénoncent. Le négationnisme ici est de nier qu'il y ait une once de politique dans l'économie.

Contre ce banditisme économique, le verdict d’Ubu est sans appel : « A la trappe, Cahuc, Zylberberg et leurs complices ! ». Il n'y a pas de controverse : c'est une guerre.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : je viens d'entendre, sur la même radio de service public, un certain Jean-Marc Daniel, adepte lui aussi de la scientificité de l'économie. Il a une comparaison résolument - involontairement - comique, faisant de l'économie une science analogue à la géologie, qui est classée parmi les sciences dures. Au prétexte que les géologues connaissent les sols, leur nature et leurs caractéristiques dans leurs moindres détails, en largeur et dans la profondeur, mais sont incapables de prédire la date du « Big One » qui anéantira la Californie, dit-il. Pareil pour l'économie. Cette objection, qui semble solide comme un roc, est encore un énorme bluff. Les économistes, à commencer par les ultralibéraux, sont d'invétérés joueurs de poker.

Car les géologues savent qu'ils sont dans la science dure tant qu'ils analysent de la matière inerte (de la matière morte si l'on veut, comme dans la médecine légale), mais ils refusent comme des ânes butés d'annoncer le moment exact d'événements futurs (séismes, éruptions, etc.), comme aucun médecin ne se hasarderait à dire à quelle date et à quelle heure le malade mourra. Le médecin ne décèle les causes de la mort que quand elle s'est produite. Encore une fois, la raison de cette timidité est d'une simplicité et d'une justesse angéliques : les géologues reconnaissent bien volontiers qu'ils sont incapables de prédire des dates de séismes parce qu'ils savent (et disent) qu'ils ne savent pas tout. Ils ne disposent pas de l'intégralité des données qui leur permettraient une telle prédiction, qui perdrait alors son caractère prophétique pour devenir une prévision, comme on peut affirmer que l'eau portée à 100°C entrera en ébullition (au niveau de la mer).

Pour prédire un événement ou un phénomène, il faut disposer en effet de TOUTES les données (d'où la rigueur des protocoles en double aveugle), et les géologues reconnaissent bien volontiers qu'ils n'auront jamais en main la TOTALITÉ des données nécessaires pour les autoriser à prévoir les résultats des mouvements qui agitent en permanence notre planète vivante, tant que celle-ci sera vivante. De même, les spécialistes d'astrophysique se gardent d'exprimer des certitudes : ils en sont à chercher des preuves de vie sur des exoplanètes dont l'essentiel leur échappe. Quand les économistes se décideront-ils à présenter des preuves ? Le jour des calendes grecques, sachant que dans le calendrier grec, il n'y a pas de calendes. Si l'humanité reste humaine, si la planète humaine reste vivante, les économistes ne disposeront JAMAIS de la totalité des données qui leur donnerait la clé de l'avenir. Car Monseigneur le Temps et son Altesse la Vie leur échappent.

Quand les économistes orthodoxes accepteront-ils de reconnaître qu'ils ne disposent pas d'assez de données pour faire de leur domaine une science exacte ? L'économie ne sera jamais une science exacte : tant qu'il y aura de l'humain, il y aura du politique dans l'économique, éternellement inséparables. Éternellement imprévisibles. La vie n'est pas scientifique.

samedi, 04 juin 2016

LE MONDE DANS UN SALE ÉTAT

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Je ne sais pas si Paul Jorion[1] a raison quand il parle d’un « effondrement général » de l’économie, de l’extinction prochaine de l’espèce humaine et de son remplacement par une civilisation de robots indéfiniment capables de s’auto-engendrer et de s’auto-régénérer. Sans être aussi radical et visionnaire, je me dis malgré tout que la planète va très mal, et que l’espèce qui la peuple, la mange et y excrète les résidus de sa digestion, est dans un sale état. 

Beaucoup des lectures qui sont les miennes depuis quelques années maintenant vont dans le même sens. Pour ne parler que des deux ans écoulés, qu’il s’agisse du fonctionnement de l’économie et de la finance mondiales (Bernard Maris[2], Thomas Piketty[3], Paul Jorion[4], Alain Supiot[5], Gabriel Zucman[6]), de la criminalité internationale (Jean de Maillard[7], Roberto Saviano[8]), des restrictions de plus en plus sévères apportées aux règles de l’état de droit depuis le 11 septembre 2001 (Mireille Delmas-Marty[9]), de la destruction de la nature (Susan George[10], Naomi Oreskes[11], Fabrice Nicolino[12], Pablo Servigne[13], Svetlana Alexievitch[14]), de l’état moral et intellectuel des populations et des conditions faites à l’existence humaine dans le monde de la technique triomphante (Hannah Arendt[15], Jacques Ellul[16], Günther Anders[17], Mario Vargas Llosa[18], Guy Debord[19], Philippe Muray[20], Jean-Claude Michéa[21], Christopher Lasch[22]), quand on met tout ça bout à bout (et ça commence à faire masse, comme on peut le voir en bas de page), on ne peut qu'admettre l’incroyable convergence des constats, analyses et jugements, explicites ou non, que tous ces auteurs, chacun dans sa spécialité, font entendre comme dans un chœur chantant à l’unisson : l’humanité actuelle est dans de sales draps. Pour être franc, j’ai quant à moi peu d’espoir. 

D’un côté, c’est vrai, on observe, partout dans le monde, une pullulation d’initiatives personnelles, « venues de la société civile », qui proposent, qui essaient, qui agissent, qui construisent. Mais de l’autre, regardez un peu ce qui se dresse : la silhouette d’un colosse qui tient sous son emprise les lois, la force, le pouvoir, et un colosse à l’insatiable appétit. On dira que je suis un pessimiste, un défaitiste, un lâche, un paresseux ou ce qu’on voudra pourvu que ce soit du larvaire. J’assume et je persiste. Je signale que Paul Jorion travaille en ce moment à son prochain ouvrage. Son titre ? Toujours d’un bel optimisme sur l’avenir de l’espèce humaine : Qui étions-nous ? 

Car il n’a échappé à personne que ce flagrant déséquilibre des forces en présence n’incite pas à l’optimisme. Que peuvent faire des forces dispersées, éminemment hétérogènes et sans aucun lien entre elles ? En appeler à la « convergence des luttes », comme on l’a entendu à satiété autour de « Nuit Debout » ? Allons donc ! Je l’ai dit, les forces adverses sont, elles, puissamment organisées, dotées de ressources quasiment inépuisables, infiltrées jusqu’au cœur des centres de décision pour les influencer ou les corrompre, et défendues par une armada de juristes et de « think tanks ». 

Et surtout, elles finissent par former un réseau serré de relations d’intérêts croisés et d’interactions qui fait système, comme une forteresse protégée par de puissantes murailles : dans un système, quand une partie est attaquée, c’est tout le système qui se défend. Regardez le temps et les trésors d’énergie et de persévérance qu’il a fallu pour asseoir l’autorité du GIEC, ce consortium de milliers de savants et de chercheurs du monde entier, et que le changement climatique ne fasse plus question pour une majorité de gens raisonnables. Et encore ! Cela n’a pas découragé les « climatosceptiques » de persister à semer les graines du doute. 

C’est qu’il s’agit avant tout de veiller sur le magot, n’est-ce pas, protéger la poule aux œufs d’or et préserver l’intégrité du fromage dans lequel les gros rats sont installés. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

[1] - Le Dernier qui s’en va éteint la lumière, Fayard, 2016.

[2] - Houellebecq économiste.

[3] - Le Capital au 21ème siècle.

[4] - Penser l’économie avec Keynes.

[5] - La Gouvernance par les nombres.

[6] - La Richesse cachée des nations.

[7] - Le Rapport censuré.

[8] - Extra-pure.

[9] - Liberté et sûreté dans un monde dangereux, Seuil, 2010.

[10] - Les Usurpateurs.

[11] - N.O. & Patrick Conway, Les Marchands de doute.

[12] - Un Empoisonnement universel.

[13] - P.S. & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer.

[14] - La Supplication.

[15] - La Crise de la culture.

[16] - Le Système technicien, Le Bluff technologique.

[17] - L’Obsolescence de l’homme.

[18] - La Civilisation du spectacle.

[19] - Commentaire sur La Société du spectacle.

[20] - L’Empire du Bien, Après l’Histoire, Festivus festivus, …

[21] - L’Empire du moindre mal.

[22] - La Culture du narcissisme, Le Moi assiégé.

mercredi, 30 mars 2016

JEAN-CLAUDE MICHÉA ANTILIBÉRAL

MICHEA EMPIRE MOINDRE MAL.jpgJe viens de relire L’Empire du moindre mal (Climats, 2007) de Jean-Claude Michéa, le professeur de philosophie de Montpellier, l’auteur de l’excellent L’Enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), à qui l’on doit de pouvoir lire en français un auteur aussi important que l’Américain Christopher Lasch (La Culture du narcissisme, Le Seul et vrai paradis, Le Moi assiégé, …). Michéa s’est aussi intéressé à George Orwell  (G.O. anarchiste tory, G.O. éducateur). 

Avec l’ouvrage présent, Michéa a écrit un bon livre, malgré ce que j’estime être un défaut, mais que l’auteur cultive avec soin comme un plaisir : farcir son texte de ce qu’il appelle des « scolies » (un scoliaste était un commentateur), qui apparaissent comme autant de digressions, comme il y a, dans la grotte de Rouffignac, plusieurs « diverticules » à partir de la galerie principale. Bon, ces notes sont regroupées en fin de chapitre, mais elles n’empêchent pas, hélas, la présence de notes en bas des pages. Passons : le texte proprement dit est assez intéressant pour faire oublier cette ombre au tableau. 

Jean-Claude Michéa étudie dans ce bouquin les principes qui sous-tendent la conception libérale de la civilisation (il dit « civilisation libérale »). J’ai bien du mal, pour ma part, à entrer dans des problématiques philosophiques. Ou plutôt, peut-être, dans la formulation philosophique d’une problématique. Je ne suis décidément pas philosophe, tout au moins dans un sens canonique, scolaire, universitaire, bref : conceptuel. 

Je me console en grappillant, en picorant dans mes lectures de quoi alimenter mes réflexions et plus souvent, soyons honnête, confirmer mes convictions (argumenter dans un débat vise moins à convaincre autrui qu'on a raison qu'à renforcer ses propres convictions). Qu'on n'attende donc pas ici un compte rendu en forme du livre de Michéa : j'y ai pioché, sans vergogne, ce qui m'intéressait, pas plus. Je ne me rappelais plus où j’avais trouvé l'idée comme quoi on observe une étrange contradiction dans le champ des idées politiques : je me demandais pourquoi les « libéraux » économiques étaient forcément classés à droite, alors qu’on rangeait à gauche les « libéraux » sociétaux.  

Que je le veuille ou non, je me retrouve en effet très loin, tout là-bas à droite, quand on parle de mariage homosexuel, de « minorités visibles », de repentance à l’égard des anciens peuples colonisés, de contrition sur l'île de Gorée en mémoire des esclaves de la « traite atlantique », de tolérance à l’égard du voile islamique, et de tout ce qui « milite » pour des « causes » (antiracisme, féminisme, etc.), alors qu’en matière d’économie et de politique, on me cataloguera très loin sur la gauche, au seul motif que je crois en un idéal de justice sociale, de lutte contre les inégalités (à ne surtout pas confondre avec toutes les « revendications d’égalité ») et de redistribution des richesses, dans la lignée des analyses de Thomas Piketty dans Le Capital au XXI° siècle. 

J’essayais d’expliquer ce drôle de paradoxe ici même le 4 mai 2015. En cherchant le principe unificateur à même de surmonter la contradiction ci-dessus, j’en arrivais à la conclusion que j’étais nettement antilibéral. Une trouvaille ! Et ce qui résout la dissonance apparente, c'est que, selon moi, le fait de vivre en société interdit de se croire tout permis, qu’on soit un chef d’entreprise, un financier ou un individu lambda, ou qu’on soit arabe, noir, homosexuel, handicapé, femme ou normal.

Tout n’est pas permis, que ce soit dans le monde de l’entreprise, du travail, de la finance, ou dans le monde des mœurs, des coutumes, des comportements. Pour tout dire, le désir, quel qu'il soit, ne légitime pas n'importe quoi. Il est incroyable que certains, du seul fait qu'ils désirent quelque chose, revendiquent cette chose comme un "droit", sous prétexte d' "égalité". Il faut des limites à l'entrepreneur, de même que l'individu est contenu dans une peau. Pourtant, selon les catégories communes, je reste quand même à la fois "progressiste" et "conservateur". Comment se fait-ce ?

En fait, j’ai trouvé, en relisant Michéa, où cet apparent paradoxe figurait : dans les premières pages de L’Empire du moindre mal. Je cite tout le paragraphe : « Mais parler de "logique libérale" implique également que, par-delà la multiplicité des auteurs et les nombreuses différences qui les opposent sur tel ou tel point, il est possible de traiter le libéralisme comme un courant dont les principes non seulement peuvent, mais, en fin de compte, doivent être philosophiquement unifiés. C’est évidemment ce point que de nombreux lecteurs hésiteront à concéder. Car si tel est bien le cas, cela rend beaucoup plus difficile l’opération habituelle de ceux qui, à l’image d’une grande partie de la gauche et de l’extrême-gauche contemporaines, s’emploient à opposer radicalement le libéralisme politique et culturel (défini comme l’avancée illimitée des droits et la libéralisation permanente des mœurs) et le libéralisme économique – les développements émancipateurs du premier étant fondamentalement indépendants des nuisances du second » (p.15-16). Bon sang, mais c’est bien sûr ! Ah ça c’est vrai que la gauche sociétale en prend pour son grade. A raison. 

Pour moi, s'il n’y avait qu’un paragraphe à garder de tout le livre, ce serait celui-là. C’est vrai, ensuite, l’auteur entre dans des analyses subtiles et documentées et s’efforce d’appuyer sa thèse sur une argumentation probante, mais l’essentiel est dit. Je dirais presque que ça me suffit. Le reste ne fait que confirmer ce qu’on sait déjà : pour le libéralisme, surtout dans sa version fanatique, intégriste et débridée, il n’y a pas d’universaux, à l’exception, du strict point de vue de l’individu (qui est par nature égoïste), de son intérêt à lui. 

Partant de là, il ne faut pas que des lois à valeur universelle viennent entraver le libre jeu de la poursuite de son intérêt par chacun : « L’autorité du Droit libéral n’est, en effet, légitime, on l’a vu, que parce qu’elle se borne à arbitrer le mouvement brownien des libertés concurrentes, sans jamais faire appel à d’autres critères que les exigences de la liberté elle-même ; lesquelles se résument, pour l’essentiel, à la seule nécessité de ne pas nuire à autrui » (p.38). Michéa, au fond, est d’accord avec Alain Supiot (La Gouvernance par les nombres), qui dit que le système actuel tend irrésistiblement à substituer à des Lois surplombantes auxquelles tout le monde serait indistinctement soumis, la généralisation du Contrat, dans lequel tout litige serait réglé, mettons, par un « Tribunal arbitral ». Car les libertés étant "concurrentes", il faut un arbitre.

Jean-Claude Michéa ajoute que la société libérale fait une confiance absolue, d’une part au Marché, d’autre part au Droit, qui « suffisent par eux-mêmes à engendrer toutes les dispositions culturelles indispensables à l’intégration communautaire des individus » p.135). Ce qu’elle cherche à établir, c’est « un ordre humain efficace » (ibid., je souligne). 

Il résume ainsi la vie en société selon les tenants de la civilisation libérale : l’aptitude des individus, « pour l’essentiel, à conclure des affaires et à respecter des contrats » (ibid.). Dans un tel système, il ne faut pas s’étonner de voir saper l’ordre patriarcal, puisque sont discréditées « toutes les références à une loi symbolique » (p.173). Fini les Vérités universelles, place aux « parties contractantes ». 

Enfin un bon terrain libéral, où l’on verra s’appliquer la célèbre citation de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». La morale finale de la civilisation libérale est : liberté pour les loups. 

Cette société est produite, disons-le, par une vision protestante de l’humanité, vision éminemment pessimiste : l'humanité sans perspective autre que réduite aux échanges marchands. Michéa parle même d’une « anthropologie désespérée » (p.197). Ah oui, Philippe Muray a bien raison de dire que "le protestantisme est une idée catholique devenue folle".

Paul Jorion (voir ici deux derniers jours) a raison d’être pessimiste au sujet de l’avenir de l’humanité. Oui, définitivement sans doute, comme Jean-Claude Michéa, je suis un antilibéral.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 29 mars 2016

LE DERNIER PAUL JORION

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Résumé : je disais que je n’avais rien contre la formule « fascisme de l’économie », que je crois bien avoir entendu Paul Jorion prononcer dans un de ses billets « Le temps qu’il fait » du vendredi. 

Je n’ai rien contre cette vision des choses : depuis quelques années maintenant, la religion (terrorisme, islam, djihad, attentats, Daech) et l’économie (chômage, entreprise, partenaires sociaux, MEDEF, Code du travail, etc.), en envahissant les journaux écrits ou télévisés, nous empestent, nous empoisonnent, nous asphyxient, nous assiègent et nous font subir un harcèlement moral et idéologique de tous les instants. Qu'est-ce que c'est, aujourd'hui, que notre vie ? Les médias nous bombardent de ce qu'elle n'est pas, comme s'ils voulaient nous en déposséder.

Comme si le diamètre de l'image du monde qui nous parvient par le canal des médias s'était rétrécie, étriquée, rabougrie. Comme si l'on était conduit par nos moyens d'information à "zoomer" sur une minuscule partie du monde, en occultant d'énormes et multiformes pans de la réalité (disons, presque tout le reste). Qu’est-ce qui s’est passé pour que ces thèmes soient devenus à ce point obsessionnels (au sens étymologique : "assiégeants") ? D'accord avec Jorion, donc.

Mais là où je n’arrive plus à suivre l’auteur dans ses pérégrinations intellectuelles ou philosophiques, c’est quand il consacre tout un chapitre à la démonstration du caractère totalement illusoire de ces piliers de civilisation que sont pour nous l’intention et la volonté dans la préparation de l’action (politique ou autre), puis tout un autre chapitre à la démonstration que nous avons eu tort de donner une telle place à la raison, qui ne mérite aucunement une telle confiance.  

Bien sûr, Freud et la psychanalyse nous ont appris que nos intentions, notre volonté, nos décisions sont largement tributaires des forces chaotiques qui font semblant de dormir dans notre inconscient et en réalité orientent indéniablement nos trajectoires ; bien sûr, nous sommes à même aujourd’hui de mesurer l’ampleur des dégâts que peut entraîner la raison quand on lui laisse la bride sur le cou et qu’on lui fait une confiance aveugle. Comme le dit Hermann Broch, il nous restera toujours sur les bras un « résidu irrationnel » : autant s’en accommoder. 

Ces deux chapitres, quoi qu’il en soit, me semblent soit enfoncer des portes ouvertes, soit tomber à côté de la plaque. Le problème, avec l'idée que l'intention, la volonté, la raison sont de pures illusions, c'est qu'elles font partie intégrante du socle sur lequel toute la civilisation est bâtie. Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir en faire, de cette civilisation fondée sur du vent ? Le dernier chapitre tente de répondre : laissons les choses aller à leur terme. Là, Paul Jorion laisse libre cours à l’anticipation et, disons-le, à l'imagination. On sait que Michel Houellebecq, dans La Possibilité d’une île, place tout son espoir dans le clonage humain pour voir enfin l’espèce humaine accéder à une forme d’immortalité.  

C’est d’une façon différente, quoique cousine, que Jorion envisage sans trop se formaliser la perspective d’une telle immortalité, mais lui, il l'imagine à partir du « grand remplacement » du genre humain par des robots si intelligents que ce sont eux, et non plus les hommes, qui se reproduiront et qui liront et apprécieront Shakespeare et porteront la culture. Dans la foulée, et sans regrets exagérés (au moins en apparence), il se prépare à faire, pour son compte, le « deuil du genre humain ». Vous l'imaginez, la Terre débarrassée de toute présence humaine, et mais dont la surface grouillerait de machines perpétuant à jamais, en la mimant, l'espèce humaine ? J'ai un peu de mal à le concevoir.

Je n’ai rien contre le noir pessimisme que suppose une telle perspective : peu ou prou, comme disent les Dupondt : « C’est mon opinion et je la partage ». Je ne vois pas quelle force pourrait s'opposer au ratiboisage programmé de la surface de la planète. 

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Quant aux machines et aux robots, faudra-t-il se résoudre à les "aimer", comme le soutient un auteur cité par Paul Jorion ? Mais alors, c’est toute la démarche du bouquin qui pose question : à quoi bon s’emberlificoter les boyaux de la tête avec des rafales de Nietzsche, de Hegel et de quelques autres (j'ai d'ailleurs du mal à faire le lien entre toutes les références, qui vont de l'encyclique "Laudato si'" du pape François au Sophocle d’Œdipe à Colone, en passant par Alain Supiot et plusieurs œuvres précédentes de l'auteur lui-même), si c’est pour retomber sur cette évidence : ce sont les passions qui conduisent les hommes ? Ça, on le savait déjà, monsieur Jorion.  

Je ne suis pas sûr que votre livre, en faisant ainsi table rase, éclaircisse quoi que ce soit. Je ne veux pas dire qu'on y attendrait des propositions ouvrant sur un horizon : l'affaire est entendue.

Toutefois, si le procès est clos, la sentence n'est pas encore rendue. Paul Jorion pense que si : dans ces conditions, je lui demanderais volontiers comment il fait pour tenir.

Voilà ce que je dis, moi.

 

Notes : 

1 – Paul Jorion cite, à la toute fin de son livre, celui de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s'effondrer (commenté ici du 22 au 24 juin 2015) : « les auteurs ont rassemblé, comme ils le soulignent – et à la différence de leurs prédécesseurs – les preuves de l'effondrement, non pas dans un domaine spécifique, correspondant dans la plupart des cas à la sphère d'investigation d'une discipline ou d'une sous-discipline, mais dans l'ensemble des domaines où des effets se conjuguent pour sceller l'extinction de notre espèce » (p.266). 

J'avais en effet été frappé par l'accumulation des signes indubitables d'un affolement planétaire : tout ce qui était de l’ordre du constat apparaissait irréfutable et effrayant. Mais j'étais resté médusé devant la niaiserie de la "solution" que les auteurs proposaient, que je résumerais par le slogan : "Il faut changer les mentalités", – solution inopérante, puisque purement incantatoire,  inspirée des travaux des psychosociologues, vous savez, tous les « spécialistes » qui travaillent d’arrache-pied à l’amélioration constante des techniques de conditionnement des esprits et de manipulation des foules. Jorion relève la même faiblesse en citant la phrase : « Il est temps de passer à l'âge adulte » (p.267), qui atteint, disons-le moins gentiment que lui, le comble de la courgerie radieuse. 

2 – Quelques remarques : a) Paul Jorion, p.61, parle des générations futures, et du peu de considérations dont elles sont l’objet de la part des plus anciennes. Je répondrai deux choses. La première est une citation que je crois empruntée à Saint-Exupéry : « Nous n’héritons pas la Terre de nos parents : nous l’empruntons à nos enfants ». Autrement dit, ce souci ne date pas d’hier. La seconde est la suivante : j’espère que le souci de la préservation de la planète n’a pas besoin de penser aux générations futures pour s’exercer, et que soi-même dans le présent (dans l’urgence de sa propre préservation) est en soi une raison pour refuser certaines conditions inacceptables qui sont faites à l’être humain. L'appel à l'argument "générations futures" est purement rhétorique.

b) On trouve p.42 cette phrase : « Nous avons été incapables, en des dizaines de milliers d’années, de nous débarrasser de la guerre». Je ne suis pas spécialiste, mais il me semble que les paléontologues font remonter les premières guerres à l’époque où l’homme a inventé, pour succéder à l’existence précaire de chasseur-cueilleur, la sédentarité, le regroupement en unités humaines plus vastes, l’élevage et l’agriculture, c’est-à-dire à l’âge du néolithique, peu ou prou dix mille ans avant nous. Pas tellement plus : dix ou douze mille ans de guerres, ce n’est déjà pas mal.

c) Carrément anecdotique : « La raison est en fait, toujours selon Nietzsche, l’ultime "deus ex machina", l’artifice dérisoire d’un dieu sorti de nulle part, si ce n’est de la plate-forme actionnée par des poulies qui le fait descendre de l’architrave sur la scène ». Sauf erreur ou ignorance de ma part, on ne trouve pas d’architrave dans un théâtre : à la rigueur ce qu’on appelle les « cintres » ?

lundi, 28 mars 2016

LE DERNIER PAUL JORION

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Je viens de refermer le dernier livre de Paul Jorion, Le Dernier qui s’en va éteint la lumière, qui vient de paraître (Fayard). J’ai beaucoup de respect pour cet anthropologue qui a un temps travaillé dans la finance, un des très rares « spécialistes » (avec, entre autres, Nouriel Roubini) à avoir, avant le krach, jugé délirant le fonctionnement du système des prêts à taux variables aux Etats-Unis (mais aussi de la titrisation de la dette et autres innovations innovantes), et prévu que tout ça ne pouvait que mal finir - ce qui n'a pas manqué d'arriver, prouvant ainsi qu'un tout petit nombre d'économistes examine les faits de façon assez méthodique pour les comprendre et voir où ils nous mènent, alors que le grand troupeau des professionnels de l'économie sont dans l'idéologie régnante la plus exubérante, la plus frivole et la plus péremptoire.  

Ce contre quoi se bat Paul Jorion (feu Bernard Maris était du même avis), c’est la prétention d’une pléiade d’économistes (Pierre Cahuc est le dernier Trissotin - ah l'inénarrable et comminatoire : « Lisez les revues académiques, jeune homme ! » -, et Philippe Aghion le dernier Diafoirus - ah, la « destruction créatrice » de Hayek, servie sur un plateau - que j’ai entendus dégoiser leurs gandoises et leurs gognandises [comme on disait à Lyon] dans mes oreilles) à s’affirmer détenteurs d’une « science » qu’ils s’efforcent de présenter comme « exacte », à égalité avec des sciences "dures" comme la chimie ou l'astrophysique. Il faut les traiter pour ce qu’ils sont : de gros menteurs.  

Les théories visant à présenter l’économie comme exclusivement constituée de techniques et de mécanismes objectifs sont des fumisteries, des filouteries : la grande truanderie. Bien sûr qu'il y a des mécanismes, des techniques, mais il n’y a pas d’économie sans politique, pour la simple raison qu’il n’existe pas de rapports économiques qui ne soient, en même temps, et par le fait même, des rapports de force. Le mensonge commence aussitôt que l'on présente l'économie comme une machine : non, l'économie n'est pas une machine, et ceux qui en promeuvent la modélisation mathématique sont des salopards. 

Le pire, c’est que ce sont eux qui règnent sans partage sur l'esprit des gouvernants et sur l’enseignement de l’économie, que ce sont eux qui endoctrinent les étudiants des filières économiques, futurs banquiers et décideurs, qu’ils trustent les « prix simili-Nobel » (en réalité : « prix de la Banque de Suède », créé dans les années 1960, puisqu’il n’y a que cinq authentiques « prix Nobel »), bref : c’est eux qui détiennent le pouvoir. 

Paul Jorion fait ce qu’il peut pour s’opposer à ce pouvoir. A ses dépens, comme le montre sa récente éviction du poste d’enseignement qu’il occupait à la Frije Universiteit Brussel. Les adeptes de l’économie « scientifique » surveillent leurs plates-bandes comme le lait sur le feu. Ils n’aiment pas voir de petits pillandres (à Lyon, c’est ainsi qu’on désignait les vauriens, dans les autrefois) venir les piétiner.  

J’attendais beaucoup de la lecture de Le Dernier qui s’en va éteint la lumière. A cause, entre autres, de son sous-titre : « Essai sur l’extinction de l’humanité ». Je suis désolé de dire que j’ai dû déchanter. Remarquez que si j’avais commencé par lire la table des matières, ça m’aurait mis la puce à l’oreille.  

Commençons par reconnaître la parfaite pertinence de tout ce que l’auteur reprend des idées qu’il défend mordicus depuis des années, selon lesquelles les dérives pathologiques du capitalisme, et en particulier de la finance, mènent le monde – alors là on a le choix : dans le mur, dans une impasse, vers le précipice, à l’abîme, etc. Les habitués du blog de Paul Jorion se retrouveront en pays connu, tout au moins jusqu’à la fin du surdimensionné deuxième chapitre (un tiers du total), intitulé « Pourquoi nous ne réagissons pas ». C’est ensuite que ça se gâte. 

Le livre démarre de façon curieuse. L’auteur affirme en effet ceci : « Mon objectif, ici, n’est pas de convaincre que le genre humain est menacé d’extinction : je considère la chose comme acquise » (p.47). Personnellement, j’aurais aimé un minimum de précisions sur la chose. Ayant construit son raisonnement sur cette base, il clôt son livre au cinquième et dernier chapitre, sur une interrogation : « Faire le deuil du genre humain ? ». Mais ce ne sont ni le point de départ ni le point d’arrivée qui me chiffonnent. Ce sont les considérations qui accompagnent le cheminement de l’auteur, dont je me demande ce qu’elles viennent faire ici.  

Autant je suis prêt à suivre Paul Jorion dans tout ce qu’il dit de l’économie, de la finance folle, et du sombre avenir qui, par leur action destructrice, attend l’humanité, autant sa visite dans les arrière-boutiques intellectuelles de notre civilisation me semble taper à côté de la cible. Je me trompe peut-être du tout au tout. Je n'y peux rien, c'est le sentiment que j'ai éprouvé à la lecture. Je me disais : ma parole, dans quelle galère s'embarque-t-il ? 

Je suis d’accord pour dénoncer le règne actuel de l’économie toute-puissante, ainsi que l’infernale compétition qu’elle entraîne entre les nations (pour la domination ou la simple survie ou, comme la France, contre le déclassement). D’accord aussi pour voir là une forme de dictature, voire quelque chose de totalitaire. Il me semble avoir entendu Paul Jorion lui-même prononcer l’expression « fascisme de l’économie ».  

« Fascisme de l’économie » ne me semble pas une formule exagérée. 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 07 mars 2016

MAUDIT CODE DU TRAVAIL !

Qu’est-ce qui se passe autour du Code du travail ? Quel est l’enjeu des luttes féroces qui se livrent en haut lieu et en bas lieu à propos de ce « Code, l’unique objet de mon ressentiment » ? Un million et plus de signatures pour la pétition qui réclame le retrait du texte. Effervescence en ligne, panique du timonier, reculade gouvernementale, bref, encore une fois le même lamentable spectacle de la panouille intégrale qui sert de ligne directrice à François Hollande, depuis que l’inconséquence des Français l’a porté au pouvoir. 

Je me moque de savoir ce qui se passe sous les jupes et dans les dessous peu affriolants des calculs politiques à court terme autour de cette affaire. Quelles seront les modifications acceptées par Manuel Valls ? Peu importe : ce qui compte, c'est le mouvement général dans lequel s'inscrivent toutes les remises en cause des "droits" des travailleurs, un peu partout en Europe et dans le monde. La consigne est partout la même : il faut s'aligner sur le plus bas.

Car on peut deviner ce qui se trame derrière les clameurs de Gattaz, du patronat et de tous ceux qui poussent, soit à la démolition pure et simple de ce monument de tracasseries qui empêche les chefs d’entreprise d’embaucher et de licencier à leur gré ; soit, ce serait un minimum, de simplifier les procédures, de garantir les droits des salariés tout en injectant du lubrifiant dans les rouages des entreprises. 

On nous sort à tout bout de champ l’épaisseur du Code du travail, ses obscurités, ses contradictions, ses jurisprudences alambiquées, et on le compare au Code suisse, limpide, lui, et réglé comme un coucou.

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Gaston Lagaffe en train de repeindre le coucou de son coucou suisse.

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Gaston Lagaffe n'a rien compris au marché du travail.

Je veux bien croire qu’en matière d’emploi, un effort de clarification et de simplification des règles est nécessaire. Mais pour embêter les entreprises, il n’y a pas que ce maudit Code : il me semble que les normes (françaises, européennes) auxquelles elles doivent se conformer ne sont pas pour rien dans les tracasseries qu’elles subissent. 

Et puis quand on nous parle de chômage et d’emploi, on nous raconte beaucoup de bobards. Le premier est que la complexité du Code est la cause du chômage : le Code a bon dos. Et si, Code ou pas Code, la France perdait des emplois, tout simplement, à cause de la diminution du travail productif ? Et puis Hollande gave le MEDEF de cadeaux. Et puis on nous serine : « Plus de flexibilité sera favorable à l’emploi ». Rien n’est moins sûr, monsieur Gattaz : où est-il votre million de créations ? Perdu en route.

Et puis prenez le déficit "astronomique" (paraît-il) de l’UNEDIC. Deux solutions simples pour résoudre le problème : primo, cesser de l’obliger à participer au financement de Pôle emploi ; deuxio, pénaliser les entreprises qui recourent abusivement aux contrats précaires pour occuper des postes indispensables, ce qui alourdit notablement sa barque. 

Non, moi, ce que je vois se profiler derrière la guerre faite au Code du travail, c’est autre chose, et c’est plus grave. Car il faut savoir que, partout où ont été menées de « courageuses réformes du marché du travail » (Allemagne et Grande-Bretagne pour commencer), partout où l’on a « assoupli les règles », le nombre de travailleurs pauvres a explosé, et les inégalités se sont démesurément accrues. Et les "journalistes" perroquettent la doctrine officielle : ces pays ont un taux de chômage remarquablement faible. Moi, les statistiques, je n'admets que "celles que j'ai moi-même trafiquées" (Churchill).

Il ne suffit plus d’avoir le privilège de bénéficier d’un emploi pour espérer échapper à la pauvreté. Travailler plus pour gagner moins ! Sarkozy n'avait pas pensé à ça. Remarquez, il y avait déjà les éleveurs français qui payaient pour travailler, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ça montre la voie. Moralité : les dirigeants français sont en train d’admettre, de programmer et d’administrer l’appauvrissement des populations européennes. Les peuples ont perdu la guerre.

Ce qui se profile derrière la réforme du Code du travail, c’est ce que pointe Alain Supiot dans son excellent bouquin : La Gouvernance par les nombres (Fayard, 2015). Le message principal de l’ouvrage, enfin, ce que j’en retiens d’essentiel, c’est que le système économique que l’ultralibéralisme a installé (l’économie financiarisée au profit des seuls actionnaires) prévoit tout simplement d’abolir les lois qui régulent encore, pour un temps, la production et les échanges. Comme le dit le dirigeant d’une grande entreprise : « La régulation est un obstacle à l’innovation ». Ah, chère humanité, que serais-tu sans la déesse « Innovation » ? 

Tout ce qui régule l’économie est considéré par les grands acteurs qui interviennent sur les « Marchés » comme un obstacle à la bonne marche des affaires. Il faut « déréguler », on vous dit, dans un régime de « concurrence libre et non faussée ». L’Europe qui est  en place, pour le plus grand malheur de ses citoyens, est une illustration exacte du processus en cours. Les négociations secrètes qu’elle est en train de « conduire » avec les Etats-Unis (TAFTA ou TTIP) sont un pas de plus vers la disparition de toute régulation de la production et des échanges. Devinez au profit de qui ça se fera.

Comme le dit Alain Supiot, la loi (ce qu’il appelle « hétéronomie » : pourquoi pas ?) est ce qui s’impose indistinctement à tous les acteurs : elle surplombe, parce qu’elle a plus d’autorité et de pouvoir que tous les acteurs privés réunis. Tout le monde est contraint de s’y soumettre, et les infractions sont, en théorie, punies par les tribunaux. Or, dans le système que les plus grands acteurs privés de la production et des échanges sont en train d'installer, il est entendu que ce ne seront plus des lois qui gouverneront, mais des contrats. Kolossale finesse ! Vous avez compris : plus de règles qui s'imposent à tous indistinctement ! Tout est négociable ! Et comme dans toute négociation, on prévoit déjà de quel côté penchera la balance : celui du plus fort. 

La grosse différence entre une loi générale et un contrat, c’est que la loi est universelle (dans la limite des territoires où elle s’applique), alors que le contrat se négocie : vous mordez le topo (comme dit San Antonio) ? Le contrat en lieu et place de la loi, cela signifie que ce qui se trame, autour du Code du travail (qui est une loi), c’est la Grande Privatisation de Tout. C'est la Grande Confiscation des Richesses par une élite minuscule. Cela signifie, par conséquent, la disparition du bien public, l’élimination de ce qui s’est appelé dans le passé le "bien commun". Cela signifie aussi l’effacement de ce qu’on appelle encore, par abus de langage, la « puissance publique ». Cela signifie que les populations seront mises aux prises avec les « forces du Marché », mais pieds et poings liés. Et avec la complicité active de ceux qui gouvernent. 

Sale temps pour les humains en perspective. 

Voilà ce que je dis, moi.

Note : j'entends à l'instant un nommé Pierre Cahuc, chercheur en économie, accuser son contradicteur de ne pas lui répondre sur le terrain de l'économie, mais de la politique. Il lui reproche de se référer à des articles parus dans des revues non académiques : « Lisez les revues académiques, jeune homme ». Eh, espèce de foutriquet, ravale tes mensonges. Tu crois vraiment que l'économie est une science exacte ? Tu crois qu'on va la gober, cette fable d'une pure discipline de laboratoire ? Et sur le plateau de France Culture, tout le monde a l'air d'accord pour ne pas parler de politique au moment où l'on parle d'économie. Le mensonge est là : il n'est pas possible de faire de l'économie sans faire en même temps de la politique. S'intéresser à l'économie, c'est se demander quel modèle de société on veut. Si ce n'est pas de la politique, ça !

Si l'économie n'est pas de la politique, je ne sais plus ce que parler veut dire !

lundi, 14 décembre 2015

LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

Ce matin, nous sommes sans doute nombreux à être soulagés. L'irréversible n'est pas arrivé. Ils ont, tous tant qu'ils sont, déclaré : « Il nous faut entendre ce que les Français nous ont dit ». Qui a dit ça ? Ben voyons, vous les connaissez ! Les voici, les valeureux cuisiniers de la marmite politique où mijote l'avenir de la France.dada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul joriondada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul joriondada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul jorion dada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul joriondada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul joriondada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,cominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul jorion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vérifiez : ils ne sont pas tous là, mais c'est l'intention qui compte : le blobfish ; le chimpanzé ; la méduse ; le morpion ; le cloporte ; le ténia. La suite à votre gré.

En réalité, je prends les paris : ils n'ont rien entendu. Ils ne changeront RIEN. Pour une raison simple : ils s'accrochent au garde-manger. Vous ne voudriez pas qu'ils ouvrent la salle des coffres à tous les vents, quand même.

Le premier qui fait bouger la boutique a perdu. « Il faut des "inflexions" dans la politique du gouvernement ». « Il faut faire de la politique autrement ». La blague est excellente : des "inflexions", vraiment ? La "politique autrement", vraiment ?

Gare la prochaine fois : ce sera peut-être la bonne.

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LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

ESSAI DE RECONSTITUTION D’UN ITINÉRAIRE PERSONNEL

(récapitulation songeuse et un peu raisonnée)

9/9 

Du dégoût de l'humanité.

La dérision qui fait naître Dada en février 1916 au Cabaret Voltaire à Zürich est la même que celle de l'obus de 120 capable d’enfouir une section entière dans les tranchées de Verdun. Comme un mimétisme, si vous voulez : les moyens d’expression collent comme une seconde peau au contenu du discours que tient l’époque. C’est l’époque qui parle le langage du terrorisme et de la technique. La technique au service de la terreur. Le slogan du 20ème siècle, c’est : « Détruisons ! L’humain n’est rien ! Restent les sciences de la matière : l’humanité n’a plus rien à faire dans le paysage ». Dans les sciences des choses, le vibrant du vivant de l’homme est devenu un intrus. La technique, la société, les arts, diffusent le même message : l’homme est mort. Mais si ce sont des hommes qui le formulent, ce message, ce sont de pareils hommes qui s'y opposent de toutes leurs forces. Quelle sera l'issue ?

Alors la dérision, ça se reconnaît à quoi ? Je répondrai d’abord : ça se reconnaît au dérisoire de l’œuvre. Je me rappelle une « Biennale d’art contemporain », à Lyon, cette manif impulsée par un certain Thierry Raspail, au cours de laquelle étaient exposées de telles œuvres à la « Sucrière », ce bâtiment industriel auquel on a fait subir à grands frais une reconversion « Kulturelle ». Dans une des salles, on avait mis, contre les murs, des quadrilatères plus ou moins réguliers (j’ai oublié en quelle matière) posés diversement de biais, diversement ajourés de trous de diverses tailles et formes. J’imagine que l’installation était censée faire réfléchir le visiteur à la notion de verticalité, d’espace normé, d'architecture, de centre de gravité et toute cette sorte de choses : il fallait « interroger », « déranger », « dépayser ». Cela vaut-il seulement la peine de s'arrêter pour réfléchir ? Je ne sais même pas pour quelle raison j'encombre ma mémoire de cette toute petite crotte.

On peut voir une variante du dérisoire dans l’infantilisation ludique : imaginez,SUCRIER BALLONS.jpg toujours à la Sucrière, une salle entièrement remplie de ballons de baudruche, qu’il s’agit pour le visiteur de traverser.

Ou alors imaginez un camion-benne amené en marche arrière tout en haut de la Montée de la Grande-Côte, libérant au signal des milliers de balles de ping-pong. Ah, le pied, les copains ! Ça au moins, c’est jouissif ! De quoi satisfaire "Homo festivus festivus" (Philippe Muray). Des plaisirs de grand gosse. Retour au bac à sable : l'enfance de l'art !

Stade oral ! Stade anal ! Stade de France !

ANSELMO 2.jpgEt dites-vous que quand on n’est pas dans le dérisoire ou le ludique, on n’est pas loin de l’insignifiant : je pense à cette "œuvre" de Giovanni Anselmo : un parallélépipède de granite de section carrée, sur lequel un fil de cuivre accroche vaguement une plaque de la même roche, pour voir insérée, entre les deux granites, une scarole ou une laitue (la carte du restau indique sans doute "selon arrivage") de la plus grande fraîcheur. Je n'ai pas identifié l'espèce de limaille, à la base. C’est sûrement bourré de significations complexes qui devraient obtenir, du visiteur invité à brouter en supposé herbivore, qu' « il se pose des questions ». Je le dis : ce sont des subtilités auxquelles j’ai cessé définitivement de m’intéresser. Je ne me laisse plus « interpeller » aussi facilement. Loin de virer végétarien, de carnivore, je pourrais passer carnassier.

BEUYS 4 PAPIER.jpgMais ce n’est pas fini : quand on quitte l’insignifiant, c'est souvent pour entrer dans le farcesque et le gag, quand ce n'est pas l'insultant, ce que j’appelle le « foutage de gueule ». Les exemplesGILARDI 0 PIERO.jpg fourmillent, j’en ai souvent cité. Il y a aussi les tenants du grand « n’importe quoi », variante "mainstream" du foutage de gueule : un cône de papiers froissés (Joseph Beuys), une chaise taillée dans un tronc de bois brut (Piero Gilardi), un empilement de fripes (Boltanski, dans l’exposition récente « Take me, I’m yours »), ART FEMINISTE 3.jpgl’extraction du Tampax usagé (nom de l’"artiste" non retrouvé), le Tunnel vagin (Chhiba Reshma, 2013 et, BARBIE.jpgplus indirectement, Anish Kapoor, Versailles, 2015), la Barbie [ou Ken] crucifiée (Marianela Perelli), le cheval suspendu avec toute la tête prise dans le mur (Maurizio Cattelan), l'inénarrable "conférence des micros"dada,dadaïsme,cabaret voltaire,bataille de verdun 1916,mac lyon thierry raspail,musée d'art contemporain lyon,la sucrière,philippe muray festivus festivus,élisabeth lévy,giovanni anselmo,joseph beuys,piero gilardi,tampax,anish kapoor,barbie crucifiée,marianella perelli,maurizio cattelan,dominique blais,piss christ andrès serrano,gilles barbier,sophie calle,pierre buraglio,césar baldiccini,louis cane,wim delvoye,lucio fontana,michel journiac,calzolari,bertrand lavier,piero manzoni,vincent mauger,jean-luc parant,michel butor,pascal rouet,luciano fabro,michel parmentier,dimitri tsykalov,françois curlet art conceptuel spaghetti,do it yourself,michel houellebecq,paul jorion,élections régionales,marine le pen,front national,françois hollande,nicolas sarkozy,manuel valls,marion maréchal-le pen,jean-marie le pen(Dominique Blais), le Piss Christ (Andrès Serrano), la BARBIER 3.jpgmanif "pieds au plafond" (Gilles Barbier = l'humanité marche sur la tête), la série desBURAGLIO 1 PIERRE GAULOISES BLEUES.jpg « Dormeurs » (Sophie Calle), les centaines de paquets de gauloises bleues (Pierre Buraglio), le cube compressé de drapeaux français (César Baldiccini, dit César), le panneau de croix roses peintes (Louis Cane), les cochons tatoués (Wim Delvoye), les fentes dans le carton peint (Lucio Fontana), les fantaisies sur le « genre » (Michel Journiac), la moitié basseCALZOLARI 5.jpg d'une femme nue dans une jupe rouge retournée (Pier Paolo Calzolari), l’appareil photo LAVIER 1 BERTRAND.gifrepeint (Bertrand Lavier, quelle idée géniale !), la merde en boîte (Piero Manzoni), la nef d’église remplie de papiers froissés (Vincent Mauger), les boules et les yeux (Jean-Luc Parant, une coqueluche de Michel Butor), le tableau code-barre (Pascal Rouet), une presqu'île italienne suspendue au plafond par la pointe (Luciano Fabro), les « stripes » du drapeau américain (Michel Parmentier), les pastèques sculptées en têtes de mortTSYKALOV 10.jpg (Dimitri Tsykalov = on va se fendre la pastèque jusqu'à ce que mort s'ensuive), … je m’arrête là, la catastrophe n’en finirait pas. C'est là que m'est venue cette formule, sûrement bête et injuste : « Tous aux abris ! Il pleut des cons ! ».

Mais c'est sûrement moi qui n'ai rien compris à l'extrême richesse que constitue ce fourmillement d'idées, de tendances, de trouvailles ! L'humanité dans le maelström incessant qui la fait progresser par "essais et erreurs". Pour moi, c’est là qu'on voit l'avancée du désert sur les anciennes terres de culture. Qui parmi les vivants est en mesure de dire ce qu'il faudra retenir de tout ça ? Et pourquoi ? Tout ça est finalement épuisant, comme les moulins à vent contre lesquels se bat Don Quichotte.

MOURAUD TANIA THIS IS IT.jpgIl y a aussi cette étonnante école dont les membres ne se donnent pas pour but d’élaborer des formes artistiques, et se contentent d’en définir au préalable les conditions d’existence. Ils appellent ça l’ « art conceptuel » : il suffit alors de « penser », et les mots peuvent alors supplanter l’œuvre. Que dis-je : les mots deviennent en soi des œuvres, en lettres capitales sur le mur (ci-contre "How can you sleep ?", Tania Mouraud, Saint-Fons, Centre d’arts plastiques, 2004) : quelle furieuse audace ! La question existentielle ! L'urgence !

Il peut être recommandé d’apprendre à manier le tube de néon (ci-contre François Curlet : "Art conceptuel spaghetti", démerdez-vous), pour charger celui-CONCEPTUEL 3.jpgci d’un « message » qui permettra au spectateur d’imaginer la forme que l’idée aurait pu donner, si l’artiste s’était donné la peine. L'art conceptuel produit des œuvres virtuelles. Le visuel réduit au rôle de tremplin. Un avatar du "do it yourself" : démerde-toi, mais sans le mode d'emploi Ikéa. On a, à chaque confrontation avec de telles « innovations », l’impression que ça y est, pour ce qui est des moyens et des contenus de l’expression, l’humanité est désormais en train de gratter et de réduire en poudre les os de son propre squelette. 

Conclusion.

Qu’est-ce que ça me dit, tout ça ? Juste quelque chose qui ne me fait pas plaisir : l’humanité semble à bout de souffle, comme si elle n'avait plus rien à dire. Et ce n’est pas de la faute des artistes, qui ne peuvent évidemment s’abstraire du vide de plus en plus sidéral que l’époque actuelle ne cesse de produire (vide que l'islam a décidé d'entreprendre de combler à sa manière, c'est-à-dire à tout prix coûte que coûte). L’art est aujourd’hui dans le même état que la nature, dans le même état que la société, dans le même état que la civilisation. Et je ne m’en réjouis pas. 

L’avantage, dans mon effort pour dire que le roi, cette fois, est définitivement nu, c’est que personne ne pourra me dire que je pèche par ignorance : même si je ne suis pas un familier des discours et autres abstractions répandus à propos de l’art, tout ce discours savantasse qui se profère dans les milieux spécialisés, le lecteur sans parti pris reconnaîtra peut-être que mon petit laïus est relativement documenté, étayé et argumenté, et ne résulte pas d’un coup de tête, d’un mouvement d’humeur, de partis pris ou de jugements péremptoires et incultes. 

C'est sûr que j'ai ma lecture personnelle des choses : j'ai mis bout à bout une somme d'expériences sensorielles qui me sont propres, une somme aussi de lectures. Je me revendique spécialiste de rien du tout. Mon petit laïus s'est peu à peu construit sur les décombres d'un monde que mon regard captait au fur et à mesure que je vivais, de plus en plus effaré, accablé, abasourdi, un monde auquel j'ai longtemps adhéré parce que je voulais y croire, jusqu'à ce que je sois obligé de reconnaître que non, ce n'était plus possible. Un monde dans l'avenir duquel il m'est aujourd'hui difficile d'espérer. J'en suis réduit à croiser les doigts pour bénir les petits qui sont venus, viennent et viendront après moi. Je veux espérer, envers et contre tout. J'aimerais tant que ...

Comme dit Michel Houellebecq quelque part (Interventions ?) : l’individu de notre époque est une entité désormais vide de substance. Et les milliards d’êtres qui grouillent à la surface de la Terre forment une humanité errant sans autre but que de survivre. Et j’espère que Paul Jorion se trompe, quand il nous explique que le pire est devant nous. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : j'aurais pu intituler cette petite série de billets "manifeste catastrophiste". Pour parler très franchement, j'aimerais que cette catastrophe reste à jamais dans les limbes de la virtualité. 

mercredi, 21 octobre 2015

CLIMAT : L'ARBRE ET LA FORÊT

L’arbre du climat cache la forêt de l’état de la planète.

Bien sûr, les gaz à effet de serre. Bien sûr, la production d’énergie par l’exploitation des fossiles arrachés au sous-sol. Bien sûr, le CO² (mais on oublie souvent le méthane CH4, le dioxyde d’azote N2O et encore plus souvent le trifluorure d’azote NF3, aux effets 17.200 fois supérieurs à ceux du CO² – heureusement, la production n’a rien à voir). 

C’est très bien de lutter contre le réchauffement climatique et la libération dans l’atmosphère de toutes sortes de gaz à effet de serre. Indispensable. Surtout que les yeux des responsables politiques de la planète ont eu bien du mal et mis bien du temps à s’ouvrir, du fait de l’action puissante d’une troupe de marchands de sable réunis en lobbies redoutablement efficaces pour prolonger le sommeil des décideurs. 

Je ne dis donc pas qu'il ne faut pas lutter. La vérité oblige cependant à dire que s’il n’y avait que ce problème du réchauffement, il y aurait de quoi entretenir un relatif optimisme. Ce n’est hélas pas le cas. Est-ce que l’espèce humaine marche vers sa propre extinction ? Certains ne sont pas loin de le croire. Paul Jorion en parle explicitement, mais il n’est pas le seul. 

Je citerai seulement le bouquin de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peu s’effondrer (Seuil, 2015, voir mes billets du 22 au 24 juin), où ils énumèrent dans la première partie les caractéristiques du véhicule dans lequel l’humanité est embarquée. Voici ce que cela donne dans les têtes de chapitres : « 1 – L’accélération du vénicule [avec en sous-titre : "Un monde d’exponentielles"] ; 2 – L’extinction du moteur (les limites infranchissables) ; 3 – La sortie de route (les frontières franchissables ; 4 – La direction est-elle bloquée ? ; Coincés dans un véhicule de plus en plus fragile ». La métaphore est certes exploitée bien lourdement, mais elle donne quand même à réfléchir. 

Laissons de côté toutes les guerres chaudes qui se mènent en maints endroits, ainsi que tous les problèmes politiques, géopolitiques, géostratégiques divers, qui introduisent pourtant une redoutable instabilité dans les relations internationales.

Pour ne parler que de l’état de la planète, on peut commencer par citer ce qu’on n’appelle plus (peut-être à tort) l’ « explosion démographique », principalement en Inde (qui s’apprête à doubler la Chine), et en Afrique (les projections pour 2100 tablent sur un total de 4,2 milliards). Combien d’humains en 2100, Madame Irma ? Et combien d’humains entassés dans de gigantesques mégapoles échappant à tout contrôle ? 

Et cette population, il faudra bien l’abreuver, mais aussi arroser les champs qui permettront de la nourrir. Y aura-t-il de l’eau pour tout le monde ? Qui tiendra les robinets ? Les propriétaires accepteront-ils de partager ? Les constructeurs de barrage feront-il barrage aux gens situés en aval ? Pourquoi croyez-vous qu’Israël s’accroche au plateau du Golan comme un morpion à son poil ? Parmi les raisons stratégiques, la première est sans doute le besoin qu’il a de maîtriser la source d’approvisionnement du territoire en eau. 

Et puis il y a les océans. Quid de l’acidification, qui induira la disparition du plancton ? Quid de ces continents virtuels faits de bouts de plastique qui flottent entre deux eaux, et qu’on retrouve dans le ventre des albatros morts ? Quid de la disparition des barrières corallières ? Des mangroves côtières, indispensables zones intermédiaires entre la terre et les humeurs océaniques, parfois dévastatrices ? Quid de l’appauvrissement des mers, aux populations halieutiques surexploitées par d’énormes bateaux-usines ? 

Et puis il y a la voracité des bétonneurs qui font main basse sur le sable des côtes pour construire toujours plus d’orgueilleux gratte-ciel, redessinant jusqu’au massacre les dites côtes sans se soucier de la vulnérabilité du littoral que leur goinfrerie provoquera.

Et puis il y a les forêts, ces « puits à carbone », paraît-il. Combien de pays se hâtent d’en faire disparaître de copieuses portions pour les remplacer par des plantations d’hévéas ou de palmiers à huile, parce que ça rapporte davantage en devises ? Mais Ségolène Royal a obtenu de Nutella l’assurance indignée que l’huile de palme que nécessite sa pâte à tartiner est issue de cultures écologiquement responsables et commercialement équitables. 

Et puis il y a l’agriculture industrielle qui extirpe toute vie des sols qu’elle colonise, à coups de pesticides et autres intrants agro-chimiques, les rendant de plus en plus stériles et rétifs à nourrir l’humanité. Et puis il y a les OGM certifiés et dûment brevetés (on appelle ça la « propriété intellectuelle ») de Monsanto, Bayer CropScience et Syngenta, et disséminés dans le monde entier par ces apprentis-sorciers qui n’en ont rien à faire de la santé humaine. Et puis il y a l’industrialisation galopante des élevages bovins, la gestion informatique des troupeaux d’ovins, les batteries de veaux, cochons, couvées soignées préventivement à grands coups d’antibiotiques. 

Et puis il y a les populations humaines, en bout de chaîne alimentaire, qui mangent les produits de cette agriculture, et qui cumulent les saloperies qui y ont été mises. Qui avalent toutes sortes de trucs et de machins terriblement savants, en toute confiance ou parce qu’ils n’en peuvent mais. 

Je m’arrêterai là dans l’énumération non exhaustive. 

Non, il n’y a pas que le réchauffement climatique. Il y a aussi du souci à se faire. 

Ce qui est pratique, dans le réchauffement climatique, et qui fait oublier tout le reste, c'est que la responsabilité est partagée par plusieurs milliards de personnes, c'est-à-dire tout le monde, autrement dit : personne. Si tout le monde est coupable, nul ne l'est. Comment faire, quand le coupable est anonyme et abstrait ? Et ça évite de regarder le problème en face.

Le problème ? Le mode de vie à l'occidentale, dévoreur d'énergie. Réservé à une petite partie de l'humanité (l'occident capitaliste, matérialiste, colonialiste), ce mode de vie est une verrue sur la joue de la planète : c'est laid, mais pas mortel. Multiplié par sept (l'humanité entière), c'est un fléau. Nous faisons semblant de ne pas voir que c'est la façon dont nous vivons qui, étendue à la planète, condamne celle-ci à l'asphyxie. 

Il n'y a pas de croissance propre. Si la COP21 ne se préoccupe que de rendre la croissance accessible aux pays pauvres et émergents, elle est déjà programmée pour un échec.

Qui, sur Terre, serait aujourd'hui prêt à se priver de tous les avantages, à toutes les facilités, à tout le confort que procure la technique ? Moi non plus, je n'ai aucune envie de vivre dans la frugalité.

Le cœur du chaudron où mijote le problème est là, et pas ailleurs.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 29 septembre 2015

KEYNES LU PAR PAUL JORION

JORION PAUL KEYNES.jpg2/2 

Le deuxième point (chapitre 15 et préc.) concerne la fixation des prix. L’auteur analyse jusque dans le détail les diverses hypothèses formulées par divers théoriciens de l’économie, soulignant que le problème est plus complexe qu’on ne le présente généralement, et qu’il n’y a pas qu’un seul mécanisme qui entre en ligne de compte. Je retiens un point essentiel (je crois) de cette analyse : le prix d’un bien ou d’un service ne dépend pas seulement de la « loi de l’offre et de la demande » (qui est tout sauf une loi), car un autre facteur intervient : le « rapport de force » (chapitre 14). 

Il analyse longuement le statut et les implications du CDS (Credit-Default Swap) : il s’agit pour le prêteur d’une manière de s’assurer contre les « événements de crédit » et contre les éventuels « non-versements d’intérêts ». C’est un « instrument de dette », qui peut être échangé et qui dès lors, j’imagine, suit une cote. Interviennent alors, comme dans les assurances, les statistiques et le calcul des probabilités dans la fixation du taux d’intérêt et de la prime de crédit. 

Il y a des choses, dans ce chapitre, qui m’échappent carrément, du genre : « Je n’ai encore évoqué jusqu’ici que la fonctionnalité a priori légitime du credit-default swap de constituer un marché de la prime de crédit implicite au taux d’intérêt d’un instrument de dette considérée comme un produit financier autonome » (p.231). Débrouillez-vous. Une carence lexicale doublée d’une carence syntaxique, je suppose. Je retiens seulement que plus le risque augmente, plus diminue la perception de ce risque par les acteurs du marché. J’imagine que cette infirmité est liée à la perspective de se gaver bientôt. Je verrais bien comme une table de jeu avec ses parieurs fiévreux autour. 

A ce sujet, j’aime assez l’humour de Paul Jorion : quand il se met à expliquer ce qu’il considère comme l’ « usine à gaz » que Keynes a nichée au cœur de son maître-livre (Théorie générale …), il lance : « Le lecteur s’en sera déjà convaincu s’il est parvenu jusqu’ici dans sa lecture » (p.251, je souligne). 

Tout ça pour dire que ce qu’on appelle complaisamment le « keynésianisme » ne constitue, aux yeux de l’auteur, que « la partie morte » de l’œuvre de Keynes, qui n’a, au demeurant, pas été écrite par lui mais par un nommé Hicks, dans un souci de simplification avalisé par le maître, qui voyait là l’occasion d’élargir son public. 

Keynes était farouchement opposé à l’adossement de quelque monnaie que ce soit à quelque métal précieux que ce soit (étalon-or), et favorable à la « commodity money », que Jorion traduit par « monnaie marchandise ». Il appelait à la fondation d’une « Union monétaire internationale » (qui a inspiré la position britannique lors des négociations de Bretton Woods). L’auteur cite le biographe de Keynes, Skidelski : « Si les propositions de Keynes en 1919 avaient été appliquées, il est improbable que Hitler serait devenu chancelier allemand » (p.272). On dira : "avec des si ...". Certes, mais.

Keynes, adepte de longue date du plein emploi (facteur de cohésion sociale) avertissait par ailleurs de la menace représentée par le chômage structurel, provoqué par les innovations technologiques. N’ai-je pas entendu récemment un économiste (Daniel Cohen) s’alarmer de la numérisation tous azimuts des tâches dans l’entreprise, au motif qu'elle « détruit les organisations ». Il résumait la pensée d’un de ces fanatiques de la numérisation à outrance en lui faisant dire que, si par hasard il faisait la même chose deux jours de suite, il fallait impérativement qu’il invente le logiciel qui supprimerait son propre poste de travail. On n’a pas fini d’inventorier les dégâts et merveilles d’une telle façon de concevoir le travail humain. 

Pour conclure, je suis incapable de dire si ce livre permettra de refonder une « science économique » authentiquement digne du nom de « science », c’est-à-dire débarrassée de tous les oripeaux dogmatiques dont l’ont farcie les idéologues de l’ultralibéralisme « décomplexé ». Visiblement, ce n’est pas gagné. J’entendais encore ce matin (27/09) un certain Bujon de l’Estang s’efforcer, sur un ton pontifiant, docte et péremptoire, de ridiculiser les illuminés qui persistent à voir dans l’économie une « science molle », ce qu’elle est pourtant, très précisément, puisqu'elle n'a aucune capacité prédictive. 

Paul Jorion n’est certainement pas un prophète. Tout au plus y a-t-il de l’utopie dans sa démarche : ce que remettent en question ses observations, ce n’est rien d’autre qu’un système, autrement dit un énorme ensemble infiniment complexe d'acteurs et de facteurs organisés par des relations de solidarité  : on ne fait pas bouger un tel ensemble avec le dos de la cuiller. Le rapport des forces en présence est incommensurable. Paul Jorion est un petit Poucet. Rien que la façon dont est enseignée l’économie dans les écoles et universités aurait de quoi rendre pessimiste : Jorion ne vient-il pas de se faire jeter, pour des motifs obscurs, de la chaire qu’il occupait à la « Vrije Universiteit Brussel » ? 

Je signale que la plupart des « prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », décerné pour la première fois en 1969 (appellation faite pour susciter l’imposture du raccourci « prix Nobel d’économie ») ont été attribués, pour la plupart, à des idéologues de l’économie ultralibérale, dont les théories encombrent tous les manuels scolaires. C’est David contre Goliath. 

Cela me fait penser à ces journalistes égarés qui parlent des « lobbies écologistes » qui agissent en sous-main à Bruxelles, et qui font semblant d’oublier que les quelques actions vertes en direction des institutions européennes pèsent d’un ridicule poids financier, idéologique et communicationnel face aux vrais poids lourds de toutes les influences stratégiques des grands groupes transnationaux, qui financent massivement des « think tanks » pour qu’ils produisent ad nauseam des argumentaires calibrés au quart de poil pour impressionner et enfumer les "staffs" qui entourent ceux qui signent les décisions (pardon pour la longueur de phrase). 

Paul Jorion a sans doute raison. Certes, je ne suis pas en mesure de juger, mais quand je vois la mafia des économistes « officiels » se liguer contre « le premier qui dit la vérité » (Guy Béart), je n’hésite pas à lui accorder crédit. Là où il se trompe peut-être, c'est quand il pense qu'on pourrait sauver la situation. Je pose la question : peut-on croire que du travail reviendra en France ? Franchement, j'en doute.

Je n'ai pas tout compris à son livre. J'en ai pris ce que j'ai pu ou cru comprendre. Bien que je sois assez pessimiste sur ce que l'avenir nous réserve, je lance à Paul Jorion cet appel : « Tenez bon ! ». 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 28 septembre 2015

KEYNES LU PAR PAUL JORION

Paul Jorion s'est appuyé les trente volumes des œuvres de John Maynard Keynes pour en avoir le cœur net sur les théories de cet économiste célébrissime. Cela a donné ce livre.

JORION PAUL KEYNES.jpg1/2 

Penser tout haut l’économie avec Keynes (Odile Jacob, septembre 2015). 

Paul Jorion est aujourd’hui connu pour être l’un des très rares spécialistes de la pensée économique à avoir prédit, dès 2004, la désormais célèbre « crise des subprimes ». Je viens de lire son dernier bouquin : Penser tout haut l’économie avec Keynes. 

Il paraît que le titre (compliqué : je ne comprends pas « penser tout haut ») prévu par l’auteur a été modifié par l’éditeur. Quoi qu’il en soit, c’est un livre passionnant, mais difficile pour qui n’a pas fait des études d’économie et, en l’espèce, d’économie financière. C’est mon cas. Et je redis que je déteste, dans n’importe quelle discipline du savoir, le spécialiste qui jargonne dans le seul but d’intimider le public ou le lecteur. 

Ce n’est pas le cas de Paul Jorion, qui sait s’exprimer en français vulgaire (au sens latin), et dont j’apprécie le blog, en particulier, tous les vendredis, la vidéo astucieusement intitulée « Le temps qu’il fait ». C’est sur sa recommandation que j’ai lu récemment La Gouvernance par les nombres, d’Alain Supiot (voir ici même, 9 et 10 septembre), lecture importante que je me félicite d’avoir faite et que je le remercie d'avoir suggérée. 

L’avantage décisif de Paul Jorion sur les économistes, c’est qu’il n’est pas économiste. Au départ, il est « anthropologue de l’économie », et c’est en tant que tel qu’il examine l’économie. Il est probable que s’il avait été élevé dans le sérail, il ne serait pas devenu le trublion de cette pseudo-science, le poil à gratter, ou le caillou dans la chaussure des tenants officiels de la « science » économique (systématiquement orthographiée entre guillemets, pour bien marquer ce qu’il en pense). 

L’objectif de l’auteur, dans son livre sur Keynes, est double : 1) aller fouiller dans les œuvres du célèbre économiste (et dans diverses autres sources), pour exposer exactement dans ses détails et ses fondements la théorie qu’il a élaborée, et que thuriféraires et adversaires actuels font semblant de bien connaître ; 2) poser les bases d’une théorie enfin débarrassée des doctrines scientistes qui constituent aujourd’hui l’essentiel de l’économie qu’on enseigne dans les écoles et universités, et qui n’est rien d’autre qu’une idéologie dogmatique au service des puissants. 

Pour résumer : qu’on en finisse avec un mythe « keynésien » que tout le monde brandit à tort et à travers comme étendard ou comme épouvantail (suivant qu’on est « de gauche » ou « de droite »), et puis qu’on arrive à entrevoir la possibilité de refonder la « science » économique sur le socle dont elle n’aurait jamais dû descendre : la politique.

Toute l'imposture de la prétendue « science » économique est dans l'escamotage de toute considération politique dans ses corps de doctrine, et dans son auto-promotion au même rang que les "sciences exactes" : du fond des éprouvettes de son laboratoire, elle prétend se contenter de décrire des phénomènes d'ordre mécanique. Plus le mensonge est gros, plus ça passe.

Jorion le dit bien dans une petite vidéo : pour Keynes, il n’y a pas de solution économique à un problème économique : affirmation magnifique ! Il ne cesse de dénoncer le passage prestidigitalesque de l' « Economie Politique » à la « science » économique, aux alentours de 1870, une « science » qui, fondée sur les mathématiques et le calcul différentiel, emmène le monde à sa perte tout en promettant le paradis. C’est la grande qualité de Keynes, qu’il souligne a contrario, de n’avoir jamais perdu de vue que ce n’est pas la société qui est faite pour l’économie, mais l’inverse. 

Son objectif, dans ses recherches théoriques, a toujours consisté (Jorion ne cesse de le rappeler) à viser, sinon le consensus total, du moins le plus petit « dissensus » possible. L’idée semble tout à fait raisonnable et équilibrée : que l’on s’entende sur une façon de vivre ensemble (ah, « le vivrensemble » !) en limitant au maximum les occasions des inévitables oppositions et divisions. La philosophie économique de Keynes est d’inspiration humaniste, et l’auteur la fait visiblement sienne. 

Paul Jorion n’est pas fasciné par le personnage, dont il analyse froidement aussi bien les traits de génie que les bourdes. Il analyse dans l'ordre les ouvrages de Keynes, soulignant les trouvailles les plus marquantes, retraçant les grandes étapes de son parcours intellectuel (et social : quand il est mort, il avait accumulé une fortune considérable), depuis ses études à Eton puis Cambridge et le groupe « Bloomsbury » où il évoluait, jusqu’à son grand œuvre : la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936). A noter que Keynes avait dénoncé dès 1919, dans Les Conséquences économiques de la paix, les catastrophes qui devaient découler des conditions revanchardes faites à l’Allemagne après sa défaite. Mais Cassandre aussi prophétisait dans le désert. 

Je ne vais pas tenter de résumer le livre de Paul Jorion, de toute façon ce serait raté. Je me contenterai d’évoquer quelques points de ce que je crois avoir compris : la difficulté rencontrée à la lecture semble moins liée à un jargon prétentieux qu’à l’extrême technicité (bien qu’il s’en défende : « Précisons, quitte à être un peu technique dans notre explication … » p.225) de considérations mettant en jeu des notions qui me sont tout sauf familières. Les deux thèmes principaux abordés par l’auteur, situés dans la deuxième partie (consacrée à la Théorie générale …, le grand livre de Keynes), essaient d’élucider, en se débarrassant des préjugés et dogmes en vigueur, comment sont fixés, d’une part les taux d’intérêt, d’autre part les prix. 

Le premier point figure au chapitre 12 : « Keynes et le mystère du taux d’intérêt ». Comment se fixent les taux d’intérêt ? Pour parler franchement, je n’en sais rien. Pour parler plus franchement, ce que j’en sais tient à un slogan publicitaire d’il y a longtemps : « Votre argent m’intéresse ». Intuitivement, j’avais tendance à ajouter : « Parce qu’il me permet d’en gagner encore plus ». L’intuition m’indique que, si quelqu’un a de l’argent à me prêter, c’est qu’à la sortie, il ne sera pas appauvri. 

L’analyse que fait Paul Jorion de ce « mécanisme » est infiniment trop subtile pour moi, dans un domaine dont j’ignore à peu près tout. Ce que je crois pouvoir retenir de ce chapitre, c’est que le prêteur s’approprie quelque chose à quoi, en toute justice, il n’a pas droit. Ensuite, que l’auteur dénonce l’imposture de Keynes qui, par un tour de passe-passe, donne soudain la priorité à la « préférence pour la liquidité » sur l’ « efficacité marginale du capital », tout cela ne me parle guère. Il explique quand même que Keynes, qui « se défendait contre les implications révolutionnaires de ses propres théories » (p.189), délaissait « une explication matérialiste au bénéfice d’une explication idéaliste » (p.190). Passez muscade. 

Ce que je crois pouvoir retenir, c’est que Paul Jorion critique ici le théoricien, au motif qu’il truque lui-même sa théorie, et très sciemment, probablement en fonction de ses propres intérêts (de spéculateur avisé). Car jusque-là, il déroulait sa théorie selon une logique imperturbable. 

Je ne m’étendrai pas. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 24 septembre 2015

L'HOMME OBSOLÈTE

GÜNTHER ANDERS : L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME 4 

Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’Apocalypse 

La remarque la plus étonnante – la plus amusante si l’on veut – qu’on trouve dans ce dernier essai composant L’Obsolescence de l’homme, se trouve p. 283. C’est le titre du §8 : « L’assassin n’est pas seul coupable ; celui qui est appelé à mourir l’est aussi ». Il se trouve que j’étais en train de lire Maigret et le clochard. Les hasards de l’existence … On lit en effet au chapitre IV ce petit dialogue entre M. et Mme Maigret : « – Les criminologistes, en particulier les criminologistes américains, ont une théorie à ce sujet, et elle n’est peut-être pas aussi excessive qu’elle en a l’air … – Quelle théorie ? – Que, sur dix crime, il y en a au moins huit où la victime partage dans une large mesure la responsabilité de l’assassin ». Le rapprochement s’arrête évidemment à cette coïncidence. 

Günther Anders analyse ici les implications et significations de la bombe atomique. Il reprend une idée exprimée dans Sur la Honte prométhéenne : « Nous lançons le bouchon plus loin que nous ne pouvons voir avec notre courte vue » (p.315). Autrement dit, nous agissons sans nous préoccuper des conséquences de nos actes, et nous inventons des choses qui finissent par nous dépasser, voire se retourner contre nous. 

Je me contenterai de picorer ici des réflexions qui m’ont semblé intéressantes. D’abord cette idée que, aujourd’hui, « c’est nous qui sommes l’infini », qui dit assez bien ce que la bombe, fruit de l’ingéniosité humaine, a d’incommensurable avec l’existence humaine : nous éprouvons désormais « la nostalgie d’un monde où nous nous sentions bien dans notre finitude ».  

Faust est mort, dit l’auteur, précisément parce qu’il est le dernier à se plaindre de sa « finitude ». Je ne sais plus où, dans le Second Faust, le personnage s’adresse à Méphisto : « Voilà ce que j’ai conçu. Aide-moi à le réaliser ». Notons au passage qu’aux yeux de Goethe, c’est la technique en soi qui a quelque chose de diabolique, puisque c’est Méphisto qui l’incarne. 

Une autre idée importante, je l’ai rencontrée récemment dans la lecture de La Gouvernance par les nombres d’Alain Supiot (cf. ici, 9 et 10/09) : ce dernier appelle « principe d’hétéronomie » l’instance d’autorité qui, surplombant et ordonnant les activités des hommes, s’impose à tous. Or ce principe, dans une civilisation dominée par la technique, tend à devenir invisible, conférant alors au processus lui-même une autorité d’autant plus inflexible qu’elle n’émane pas d’une personne. Ce qui fait que la finalité de la tâche échappe totalement à celui qui l’accomplit, avec pour corollaire : « Personne ne peut plus être personnellement tenu pour responsable de ce qu’il fait » (p.321). 

C’est aussi dans le présent essai qu’on trouve le chapitre intitulé « L’homme est plus petit que lui-même ». Je ne reviens pas en détail sur cette idée formidable, qui développe d’une certaine manière les grands mythes modernes suscités par la créature du Dr Frankenstein (Mary Shelley) ou par le Golem (Gustav Meyrink) : l’homme, en déléguant sa puissance à la technique, a donné naissance à une créature qui lui échappe de plus en plus. Avec pour conséquence de multiplier les risques pour l’humanité : « Ce qui signifie que, dans ce domaine, personne n’est compétent et que l’apocalypse est donc, par essence, entre les mains d’incompétents » (p.301). Autrement dit, l’humanité a construit un avion pour lequel il n’existe pas de pilote. 

Je signale une expression qui m’a aussitôt fait penser à Hannah Arendt : « cette horrible insignifiance de l’horreur » (p.304). 

Pour terminer, ce passage (l'auteur vient d'évoquer Les Frères Karamazov) : « Accepter que le monde qui, la veille encore, avait un sens exclusivement religieux devienne l’affaire de la "physique" ; reconnaître, en lieu et place de Dieu, du Christ et des saints, "une loi sans législateur", une loi non sanctionnée, sans autre caution que sa seule existence, une loi absurde, une loi ne planant plus, « implacablement », au-dessus de la nature, bref la « loi naturelle » – ces nouvelles exigences imposées à l’homme de l’époque, il lui était tout simplement impossible de s’y plier » (p.333). Le « Système technicien » (Jacques Ellul) s’est autonomisé. L’homme se contente de suivre la logique de ce système, de se mettre à son service pour qu’il se développe encore et toujours et, pour finir, de lui obéir aveuglément. 

Au total, un livre qui secoue pas mal de cocotiers. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

FIN

mercredi, 23 septembre 2015

L'HOMME OBSOLÈTE

GÜNTHER ANDERS : L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME 3 

Le Monde comme fantôme et comme matrice 

Le monde qu’analyse cet essai est celui de la médiatisation triomphante de tout. Günther Anders parle seulement de la radio et de la télévision, mais je suis sûr qu’il ne verrait aucun obstacle à étendre ses analyses aux médias qu’une frénésie d’innovation technique a inventés depuis son essai (1956). Aujourd’hui, tout le monde est « connecté », au point qu’être privé de « réseau » peut occasionner de graves perturbations psychologiques. 

Il commence par nier la valeur de l’argument habituel des défenseurs de la technique face à ceux qui s’indignent de certains « dommages collatéraux » : ce n’est pas la technique qui est mauvaise, ce sont les usages qu’on en fait (air connu). Cet argument rebattu fait semblant d’ignorer que « les inventions relèvent du domaine des faits, des faits marquants. En parler comme s’il s’agissait de "moyens" – quelles que soient les fins auxquelles nous les faisons servir – ne change rien à l’affaire » (p.118). 

Notre existence, dit-il, ne se découpe pas en deux moitiés séparées qui seraient les « fins » d’une part, les « moyens » d’autre part. L’ « individu », par définition, ne peut être coupé en deux (cf. le jugement de Salomon). L’argument n’a l’air de rien, mais il est puissant. Conclusion, il est vain de se demander si c’est la technique qui est mauvaise en soi, ou les usages qui en sont faits ensuite : une poêle sert à griller des patates, elle peut servir à assommer le voisin qui fait du bruit à deux heures du matin. 

Pour qui est familiarisé avec les critiques lancées contre la télévision dans la dernière partie du 20ème siècle, le propos de Günther Anders compose un paysage connu. Les Situationnistes en particulier, à commencer par Guy Debord, ont constamment passé dans leur moulinette virulente la « société spectaculaire-marchande ». Il n’est d’ailleurs pas impossible que Debord (La Société du spectacle date de 1967) ait picoré dans l’essai d’Anders (paru en 1956). 

Si les films, marchandises standardisées, amènent encore les masses à se réunir dans des salles pour assister collectivement à la projection, la télévision semble livrer le monde à domicile. Pour décrire l’effet produit par ce changement, Anders a cette expression géniale : « Le type de l’ "ermite de masse" était né ». « Ermite de masse » est une trouvaille, chacun étant chez soi, en quelque sorte, « ensemble seul ». 

On peut ne pas être d’accord avec l’auteur quand il met exactement sur le même plan radio et télévision, car la réception d’images visuelles change pas mal de choses. Le point commun réside dans l’action de médiatisation : l’écran de télévision, et dans une moindre mesure le poste de radio, littéralement, « font écran » entre le spectateur et la réalité concrète du monde, qui du coup n’est plus l’occasion d’une expérience individuelle par laquelle chacun teste sa capacité d’action sur celle-ci. 

L’auteur le dit : le monde, qui est servi « à domicile », n’est plus que le « fantôme » de lui-même : « Maintenant, ils sont assis à des millions d’exemplaires, séparés mais pourtant identiques, enfermés dans leurs cages tels des ermites – non pas pour fuit le monde, mais plutôt pour ne jamais, jamais manquer la moindre bribe du monde "en effigie" ». L’exagération ne peut toutefois s’empêcher de ressurgir : « Chaque consommateur est un travailleur à domicile non rémunéré [il faudrait même dire "payant"] qui contribue à la production de l’homme de masse ». Mais on a bien compris l’idée. 

Autrement intéressante est l’idée que radio et télévision induisent l’établissement, entre la source et le récepteur (entre les animateurs du spectacle et les auditeurs et téléspectateurs) une « familiarité » pour le moins étrange, qui semble tisser entre eux des liens de proximité immédiate, du seul fait que ces voix semblent s’édresser à eux personnellement. On pense ici à tout ce que peuvent déclarer de charge affective et d’identification les consommateurs quand ils s’adressent aux animateurs par oral ou par écrit. De plus, ces liens apparents entraînent une relative déréalisation des proximités concrètes (exemple p. 148-149). Ces liens sont en réalité une grande imposture qui fait que l’ « individu devient un "dividu" » (p.157). C’est bien trouvé. 

Anders évoque aussi l’espèce d’ubiquité que produit le média et la schizophrénie artificiellement produite qui en découle. S’il voyait aujourd’hui avec quelle attention fascinée passants, clients de terrasses de bistrots et passagers du métro fixent l’écran de leur téléphone, même marchant ou en compagnie, il serait encore plus catastrophé par le monde que les hommes ont continué à fabriquer. 

Faisant semblant d’être ici (puisqu’ils « communiquent » et sont « connectés ») et faisant semblant d’être ailleurs (pour les mêmes raisons !), ils constituent une sorte d’humanité « Canada dry », cette boisson qui « ressemble à de l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool ». Voilà : ça ressemble à de l’humanité, mais ce n’est pas de l’humanité. L’incessante innovation technique au service de la marchandise tient l’humanité en laisse. 

Je n’insiste pas sur le conditionnement du désir, en amont de la manifestation d’une volonté et d’une liberté, pour orienter celui-ci sur des marchandises. Je n’insiste pas sur le caractère impérieux, voire vaguement totalitaire, de cette façon d’imposer une représentation du monde (une idéologie) : « Que ma représentation soit votre monde » (p. 195), façon plus sophistiquée que celle qu’Hitler utilisait pour formater les esprits. Günther Anders suggère que le règne de la radio et de la télévision produit un autre totalitarisme. 

L’essai Le monde comme fantôme et comme matrice (titre pastichant Schopenauer), par sa radicalité dans l’analyse de la radio et de la télévision, indique assez que son auteur n’attend rien de bon de l’évolution future de l’humanité et du sort que l’avenir, sous l’emprise de la technique, lui réserve. 

Il serait désespéré que ça ne m’étonnerait pas. Sa réflexion, qui remonte à plus d’un demi-siècle, n’a en tout cas rien perdu de sa force. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 22 septembre 2015

L’HOMME OBSOLÈTE

Un 22 septembre, au diable vous partîtes,

Et depuis, chaque année, à la date susdite,

Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous.

Mais nous y revoilà, et je reste de pierre,

Pas une seule larme à me mettre aux paupières.

Le 22 septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

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Je disais que, selon Günther Anders, l'homme n'est plus à la hauteur du monde qu'il a fabriqué.

 

Sur la honte prométhéenne 

Le premier essai de l’ouvrage, développe cette idée. L’auteur parle de la réaction de son ami T. lors de leur visite à une exposition technique : « Dès que l’une des machines les plus complexes de l’exposition a commencé à fonctionner, il a baissé les yeux et s’est tu ». Il va jusqu’à cacher ses mains derrière son dos. L'auteur en déduit que T. est saisi de honte devant tant de perfection, honte motivée par la cruauté de la comparaison entre l’organisme humain, fait d’ « instruments balourds, grossiers et obsolètes » et des « appareils fonctionnant avec une telle précision et un tel raffinement ». 

J’imagine que certains trouveront gratuite l’interprétation de l’attitude de T., mais je pense à une page de Zola (L’Assommoir ?), où Coupeau et Gervaise visitent une usine, page où Zola décrit les machines comme douées de vie propre, alors que les visiteurs semblent rejetés hors de l’existence. Et Coupeau, abattu et découragé après une bouffée de colère contre les machines, de conclure : « Ça vous dégomme joliment, n’est-ce pas ? ». C’est bien une réaction du même genre. 

Moralité : l’homme est « inférieur à ses produits ». J’avoue que je me tapote le menton quand il énonce : « Avec cette attitude, à savoir la honte de ne pas être une chose, l’homme franchit une nouvelle étape, un deuxième degré dans l’histoire de sa réification ». Mais après tout, quand on sait ce que suppose l’apprentissage des gestes sportifs et la discipline requise dans les sports de haut niveau aujourd’hui, on est obligé de se dire que le corps des plus grands champions que les foules vénèrent s'est peu ou prou mécanisé. 

Il est de notoriété publique que l’industrie européenne a été amplement délocalisée dans les pays à bas coût de main d’œuvre. Et que quand on parle aujourd’hui de « relocalisation industrielle », c’est pour installer des usines entièrement robotisées, où une quinzaine d’humains suffisent pour surveiller et maintenir en état, quand l’installation précédente, avant délocalisation, avait besoin de plusieurs centaines d’ouvriers. Et Günther Anders a publié L’Obsolescence … en 1956 ! L’homme devient l’accessoire de la machine. 

De même, l’auteur attige quand il affirme : « … les choses sont libres, c’est l’homme qui ne l’est pas ». De même : « Il espère, avec leur aide, obtenir son diplôme d’instrument et pouvoir ainsi se débarrasser de la honte que lui inspirent ses merveilleuses machines ». C’est la qu’on voit à l’œuvre la méthode de « l’exagération ». Il y a visiblement, dans cette façon de prendre les perceptions ordinaire à rebrousse-poil, un goût du paradoxe et un désir de provoquer. 

Il n’empêche que, quand on prend conscience de l’emprise de plus en plus grande des machines sur le cadre et les conditions de notre vie, on se dit que les caricatures et hyperboles formulées par Günther Anders recèlent leur part de vérité. Il est assez juste de soutenir comme il le fait que l’homme « n’est plus proportionné à ses propres productions », même si ce qu’il dit un peu plus loin de « l’hybris » (démesure, orgueil) le conduit à tenir un raisonnement alambiqué. 

Ce qui reste très étonnant malgré tout dans la lecture de « Sur la honte prométhéenne », c’est que l’auteur pressent quelques conséquences de la frénésie d’innovation technologique. Je pense au clonage, évoqué indirectement dans un très beau passage : « Mais si on la considère en tant que marchandise de série, la nouvelle ampoule électrique ne prolonge-t-elle pas la vie de l’ancienne qui avait grillé ? Ne devient-elle pas l’ancienne ampoule ? Chaque objet perdu ou cassé ne continue-t-il pas à exister à travers l’Idée qui lui sert de modèle ? L’espoir d’exister dès que son jumeau aura pris sa place, n’est-ce pas une consolation pour chaque produit ? N’est-il pas devenu "éternel" en devenant interchangeable grâce à la reproduction technique ? Mort, où est ta faux ? » (p.69). Devenir éternel en devenant interchangeable, c’est à peu de chose près le programme du héros de La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq. Il suffit de remplacer par l’être humain l’objet fabriqué. Pour Anders, l’homme est inférieur puisqu’une telle immortalité lui est refusée : à son époque, le clonage était inconcevable. 

Pour être franc, je ne suis guère convaincu, à l’arrivée, par le concept de « honte », qui me semble inopérant. L’expression oxymorique « honte prométhéenne » est à prendre (selon moi) pour un tour de force intellectuel, pour un jeu conceptuel virtuose si l’on veut. 

Dernier point : tout le §14 est étonnamment consacré à la musique de jazz. Je ne sais pas bien à quel genre de jazz pense Günther Anders en écrivant. En 1956, la vague « be-bop » est encore bien vivante. Miles Davis (Ascenseur pour l’échafaud, 1957) et Ornette Coleman (Change of the century, 1959) vont bientôt donner quelques coups de fouet à cette musique. Inutile de dire que le développement est fait pour choquer l’amateur de jazz, à commencer par celui (dont je suis) qui préfère les petites formations fondées sur le trio rythmique, éventuellement augmenté d’un ou plusieurs « souffleurs », où les uns et les autres ne cessent de se relancer, de se répondre et de se stimuler. 

Le §14 est intitulé « L’orgie d’identification comme modèle du trouble de l’identification. Le jazz comme culte industriel de Dionysos » (p.103). Je me demande ce qui prend à l’auteur d’affirmer : « La "fureur de la répétition", qui neutralise en elles tout sentiment du temps et piétine toute temporalité, est la fureur du fonctionnement de la machine » (p.104). Je me dis pour l’excuser que la techno n’existait pas : il faut avoir assisté (je précise : par écran interposé !) à une « rave party » pour avoir une idée modernisée de ce qu’est le « culte industriel de Dionysos ». 

Désolé, M. Anders, rien de moins machinal que le jazz auquel je pense. 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 21 septembre 2015

L’HOMME OBSOLÈTE

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L’Obsolescence de l’homme, (éditions de l’Encyclopédie des Nuisances + éditions Ivréa, Paris, 2002) du philosophe Günther Anders, voilà un livre qui m’a donné du fil à retordre (comme le montre ci-contre l'état de la couverture). Mais un livre important. 

L’idée surgit au 20ème siècle : l’homme est désormais « de trop ». La preuve, l'homme (pas le même) est capable de l’éliminer en masse de 1914 à 1918, puis de 1939 à 1945. La preuve, Staline a supprimé sans doute cinquante millions de « mauvais soviétiques ». La preuve, les nazis furent les premiers industriels de la mort de populations civiles. La preuve, les Américains ont effacé de la surface de la Terre deux villes « ennemies », avec leurs habitants. D’autres preuves ne manquent pas, inutile d’énumérer. 

Cette idée que l’homme a été rendu « superflu », je l’avais découverte en lisant Les Origines du totalitarisme, le grand ouvrage de Hannah Arendt. Pierre Bouretz la souligne dès son introduction (Gallimard-Quarto, 2002) : « Son horizon est un système dans lequel "les hommes sont superflus" » (p.151). Arendt enfonce le clou dans sa deuxième partie (« L’impérialisme »), attribuant à la « monstrueuse accumulation du capital » la production d’une richesse superflue et d’une main d’œuvre superflue (p.405). A deux doigts d'expliquer ainsi la concurrence colonialiste entre puissances européennes.

Je viens de trouver la même idée (pas tout à fait : "superflu" n’est  pas "obsolète", mais le résultat est le même, répondant à la même question : « A quoi sers-je ? ») exprimée dans le dernier livre paru de Paul Jorion (Penser tout haut l’économie avec Keynes, Odile Jacob, septembre 2015), qui cite le célèbre économiste britannique : « Mais l’effet des machines des générations les plus récentes est toujours davantage, non pas de rendre les muscles de l’homme plus efficaces, mais de les rendre "obsolètes" » (p.94). Il écrivait cela en 1928. Que dirait-il aujourd’hui, où la numérisation bat son plein et où la robotisation avance par vent arrière et a sorti le spinnaker  ? 

Le livre de Günther Anders, sous-titré « Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle », publié en 1956, s’il n’invente pas la notion, la place en tant que telle au centre de la réflexion du philosophe. C’est du brutal. A noter que la notion d’ « obsolescence programmée » est inventée à la fin des années 1920, quand les fabricants d’ampoules lumineuses se rendent compte que si celles-ci sont éternelles ou presque (comme ils sont parfaitement capables de le faire), leurs entreprises ne survivront pas longtemps. 

Je l’avoue : il m’arrive de lire des philosophes. J’exècre, je l’ai dit, les économistes qui jargonnent pour bien faire comprendre leur supériorité sur les gens ordinaires en usant de concepts sophistiqués et d’un vocabulaire amphigourique. C’est la même chose pour la psychanalyse : Lacan me fait rire, contrairement à quelqu’un comme Didier Anzieu, qui n’abrite pas son « autorité » derrière un sabir ou un volapük motivé selon lui par l’extrême précision technique que requiert sa discipline. 

C’est encore la même chose avec les philosophes. Je ne suis pas familier de la discipline, mais il m’arrive d’en fréquenter, tout au moins parmi ceux qui me paraissent fréquentables, dans la mesure où ils écrivent pour être compris du commun des mortels, et non du seul petit cercle de leurs confrères spécialistes de la spécialité. Pour rendre intelligible leur pensée, en rédigeant en « langue vulgaire », c’est-à-dire – au sens latin – la langue « commune à tous ». 

Ce qui est curieux (et qui rend la lecture tant soit peu ardue), avec le livre de Günther Anders, c’est qu’il cumule. Je m’explique. Il s’exprime dans une langue très accessible, sans toutefois s’interdire de recourir à l’occasion au dialecte propre à quelques philosophes (Hegel, Heidegger, …). Mais il accroît la difficulté : le contenu même des idées est fait pour rebuter le lecteur, dans la mesure où celui-ci se retrouve démuni et perdu, faute d’apercevoir quelques points de repère grâce auxquels il ait l’impression d’être en terrain connu. Indéniablement, on a à faire à un original authentique. L’éditeur le déclare d’entrée de jeu : si la traduction française paraît près d’un demi-siècle après l’édition allemande, « La difficulté du texte y est certainement pour quelque chose … ».  

Anders (pseudo signifiant « autre », son vrai nom étant Stern) est un philosophe de toute évidence marginal, à cause de sa radicalité, et surtout à cause d’une « méthode » pour le moins idiosyncrasique. Il revendique en effet le droit à l’exagération comme méthode. Il justifie ce choix en comparant sa recherche à celles que mène un virologue, dont l’outil principal est le microscope : que serait une « virologie à l’œil nu » (encyclopédie en ligne) ? 

L’argument semble d’autant plus valable qu’il soutient que ce n’est pas lui mais le monde dont il parle qui exagère : ce qu’il écrit « … n’est que l’exposé outrancier de ce qui a déjà été réalisé dans l’exagération » (p.35). Il le dit ailleurs : l’humanité a commencé à fabriquer « un monde au pas duquel nous serions incapables de marcher ». La grande idée qui traverse tout l’ouvrage est que certes, par son génie, l’homme a élaboré un monde qui tend à se rapprocher des œuvres divines, mais que, par sa nature, il en reste à jamais « pas à la hauteur ». 

« L’homme est plus petit que lui-même » est d’ailleurs le titre d’un des chapitres. Le pataphysicien pense bien sûr au chapitre IX du livre II de Faustroll : « Faustroll plus petit que Faustroll ». « Tout est dans Faustroll », s’écriait d’ailleurs le docteur Irénée-Louis Sandomir (fondateur du Collège de 'Pataphysique), pour bien signifier qu’Alfred Jarry reste un grand précurseur.   

L’homme n’est pas à la hauteur du monde qu’il a fabriqué à partir du 20ème siècle. Il y faudrait, comme dit Jarry, un SURMÂLE, du type d'André Marcueil.

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Dessin de Pierre Bonnard pour Le Surmâle, d'Alfred Jarry.

Mais il n'y a pas de surmâle, comme le montre la baudruche appelée indûment Superman. Comme par hasard américaine. 

Voilà ce que je dis, moi.