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jeudi, 24 septembre 2015

L'HOMME OBSOLÈTE

GÜNTHER ANDERS : L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME 4 

Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’Apocalypse 

La remarque la plus étonnante – la plus amusante si l’on veut – qu’on trouve dans ce dernier essai composant L’Obsolescence de l’homme, se trouve p. 283. C’est le titre du §8 : « L’assassin n’est pas seul coupable ; celui qui est appelé à mourir l’est aussi ». Il se trouve que j’étais en train de lire Maigret et le clochard. Les hasards de l’existence … On lit en effet au chapitre IV ce petit dialogue entre M. et Mme Maigret : « – Les criminologistes, en particulier les criminologistes américains, ont une théorie à ce sujet, et elle n’est peut-être pas aussi excessive qu’elle en a l’air … – Quelle théorie ? – Que, sur dix crime, il y en a au moins huit où la victime partage dans une large mesure la responsabilité de l’assassin ». Le rapprochement s’arrête évidemment à cette coïncidence. 

Günther Anders analyse ici les implications et significations de la bombe atomique. Il reprend une idée exprimée dans Sur la Honte prométhéenne : « Nous lançons le bouchon plus loin que nous ne pouvons voir avec notre courte vue » (p.315). Autrement dit, nous agissons sans nous préoccuper des conséquences de nos actes, et nous inventons des choses qui finissent par nous dépasser, voire se retourner contre nous. 

Je me contenterai de picorer ici des réflexions qui m’ont semblé intéressantes. D’abord cette idée que, aujourd’hui, « c’est nous qui sommes l’infini », qui dit assez bien ce que la bombe, fruit de l’ingéniosité humaine, a d’incommensurable avec l’existence humaine : nous éprouvons désormais « la nostalgie d’un monde où nous nous sentions bien dans notre finitude ».  

Faust est mort, dit l’auteur, précisément parce qu’il est le dernier à se plaindre de sa « finitude ». Je ne sais plus où, dans le Second Faust, le personnage s’adresse à Méphisto : « Voilà ce que j’ai conçu. Aide-moi à le réaliser ». Notons au passage qu’aux yeux de Goethe, c’est la technique en soi qui a quelque chose de diabolique, puisque c’est Méphisto qui l’incarne. 

Une autre idée importante, je l’ai rencontrée récemment dans la lecture de La Gouvernance par les nombres d’Alain Supiot (cf. ici, 9 et 10/09) : ce dernier appelle « principe d’hétéronomie » l’instance d’autorité qui, surplombant et ordonnant les activités des hommes, s’impose à tous. Or ce principe, dans une civilisation dominée par la technique, tend à devenir invisible, conférant alors au processus lui-même une autorité d’autant plus inflexible qu’elle n’émane pas d’une personne. Ce qui fait que la finalité de la tâche échappe totalement à celui qui l’accomplit, avec pour corollaire : « Personne ne peut plus être personnellement tenu pour responsable de ce qu’il fait » (p.321). 

C’est aussi dans le présent essai qu’on trouve le chapitre intitulé « L’homme est plus petit que lui-même ». Je ne reviens pas en détail sur cette idée formidable, qui développe d’une certaine manière les grands mythes modernes suscités par la créature du Dr Frankenstein (Mary Shelley) ou par le Golem (Gustav Meyrink) : l’homme, en déléguant sa puissance à la technique, a donné naissance à une créature qui lui échappe de plus en plus. Avec pour conséquence de multiplier les risques pour l’humanité : « Ce qui signifie que, dans ce domaine, personne n’est compétent et que l’apocalypse est donc, par essence, entre les mains d’incompétents » (p.301). Autrement dit, l’humanité a construit un avion pour lequel il n’existe pas de pilote. 

Je signale une expression qui m’a aussitôt fait penser à Hannah Arendt : « cette horrible insignifiance de l’horreur » (p.304). 

Pour terminer, ce passage (l'auteur vient d'évoquer Les Frères Karamazov) : « Accepter que le monde qui, la veille encore, avait un sens exclusivement religieux devienne l’affaire de la "physique" ; reconnaître, en lieu et place de Dieu, du Christ et des saints, "une loi sans législateur", une loi non sanctionnée, sans autre caution que sa seule existence, une loi absurde, une loi ne planant plus, « implacablement », au-dessus de la nature, bref la « loi naturelle » – ces nouvelles exigences imposées à l’homme de l’époque, il lui était tout simplement impossible de s’y plier » (p.333). Le « Système technicien » (Jacques Ellul) s’est autonomisé. L’homme se contente de suivre la logique de ce système, de se mettre à son service pour qu’il se développe encore et toujours et, pour finir, de lui obéir aveuglément. 

Au total, un livre qui secoue pas mal de cocotiers. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

FIN

mardi, 18 novembre 2014

ROMAIN ROLLAND EN 1917

1

Je replonge le nez de temps en temps dans un bouquin qui m'avait secoué quand je l'avais lu (c'était en 2007, je n'avais pas pu le lâcher). Cette fois, j'ai picoré au hasard, dans le Journal des années de guerre 1914-1919, de Romain Rolland (Albin Michel, 1952, 1832 pages sur papier bible), au 2 mars 1917 (p. 1088 et suivantes), ces trois têtes de paragraphes : « Le bochisme en France », « Le suicide de la civilisation d’Occident », « La bestialité croissante ». Un livre ahurissant grâce auquel nous suivons le déroulement de la guerre sur toute sa durée. Je ne sache pas qu'il existe un bouquin qui puisse lui être comparé.

Si vous voulez, il fait partie du genre « Journal de guerre », mais tenu par un témoin qui observe de loin les hostilités, qui les suit avec une attention inégalable. Depuis un observatoire, en quelque sorte, « panoptique », du même genre que le bâtiment central de la prison de la Santé, d'où rien n'échappe à l'œil du gardien de ce qui se passe dans chacune des branches de l'étoile.

Ce n'est pas que j'éprouve une sympathie folle pour cet écrivain tant soit peu doctrinaire, qui a réussi, avec Jean-Christophe, à faire quelque chose de presque aussi édifiant, pontifiant et théorique, aussi bourratif, systématique et anthroposophique que le Wilhelm Meister de Goethe, qu'il admire : je n'en démords pas, il n'arrive jamais à le faire vivre, son Jean-Christophe, autrement que comme l'application studieuse et désincarnée d'un schéma intellectuel. 

Rolland était certes un excellent musicien, très longtemps lié d'amitié avec son exact contemporain Richard Strauss. Certes, il a écrit une somme (1500 pages) très informée sur Beethoven. Mais au bout du compte, il échoue à pénétrer le mystère qui creuse le précipice séparant un musicien, même excellent, et un génie de la composition. 

Il manque à son Jean-Christophe la démesure exclusive du moi, qui faisait, avec le délire qu'il reprocha à son ami à la fin de leur relation, une grande part du génie de Richard Strauss. Romain Rolland était-il trop attentif aux diversités du monde, trop rationnel aussi, pour sentir et rendre l'exigence de folie monomaniaque qui, si elle n'en est pas la preuve, est inséparable du génie ? 

Tout ce qui relève, dans un roman, d'une idée ou d'une idéologie à faire passer à tout prix, voue celui-ci à la catastrophe littéraire. Faire d'abord palpiter la vie, ensuite seulement caser les idées, s'il reste de la place (reproche identique au "roman", certes admirable, en quatre gros volumes, que Robert Margerit a intitulé La Révolution, et à quelques autres). 

Mais enfin, ce manieur de grands mots et de grands idéaux qu'était Romain Rolland, ce féru d'un humanisme pacifiste, militant et universaliste a tenu pendant cinq ans un « Journal» d'une haute tenue morale, qui fourmille, qui grouille, qui pullule d'informations et qui offre sur toute cette période un panorama saisissant des ambiances qui régnaient en Europe et ailleurs à l'époque dans toutes sortes de milieux, et où s'exprimaient et s'affrontaient les divers points de vue, parfois violemment (certains avaient projeté de tuer Rolland s'il s'avisait de remettre les pieds en France). 

On pensera ce qu'on voudra de l'exil de l'auteur en Suisse pour toute la durée de la guerre. Il reste qu'il a ainsi occupé un poste d'observation absolument unique (dans un pays en paix, entretenant des relations épistolaires innombrables avec des gens de toutes sortes, s'informant inlassablement, ...). 

L'aperçu remarquablement synthétique qu'il propose vaut qu'on s'y attarde et même qu'on y revienne. On passe jour après jour d'un aspect de la question à un autre, les points de vue différents se succèdent, comme les anecdotes, les conversations, la presse, les jugements, les rencontres, ... Je ne sais pas si Romain Rolland est un génie, ce que je sais, c'est qu'il est vaste et inlassable. 

Ce livre présente une cascade de considérations dont la totalité forme un ensemble à la fois étonnamment multiple et bigarré, mais étonnamment homogène. Une lecture bouleversante, bien que je n'aime guère (c'est peu de le dire) demander un service à ce mot si galvaudé par la critique littéraire, cinématographique et autre qu'il ressemble à une charogne servant de dessert à des gros vers repus, quand ils arrivent à la fin du banquet. Je veux dire : à l'os. Moi, ici, je prends le mot dans son sens. 

J’ai assez déclaré ici ma conviction que la guerre de 14-18 fut le premier suicide du continent européen, que je n’ai pas besoin de manifester combien je suis d’accord avec la formulation de la deuxième « tête de paragraphe» : le suicide de la civilisation d'Occident.

 

J’ajouterai juste que, si l’on regarde les cent ans écoulés, on ne peut qu’être frappé par le fait que, si les Européens ont pu persister dans l’illusion qu’ils demeuraient une puissance, ce ne fut que grâce à un transfert massif de ressources venues d’Amérique après le deuxième suicide du continent (à cet égard, les Européens ne diront jamais assez ce qu'ils doivent à la guerre froide, sans laquelle l'Amérique aurait sûrement davantage conservé son quant-à-soi). 

Que ce transfert – y compris ses suites et conséquences – fut étroitement surveillé par la puissance américaine, puisqu’il s’est accompagné d’une importation massive des produits, modes de vie, représentations et visions du monde américains (chewing gum, cinéma hollywoodien, puis télévision, et tout ce qui s'ensuit, et le reste ...), ce que les jargonnants appellent aujourd’hui le « soft power ». "Doux", c'est possible, mais "pouvoir", c'est sûr. Pas besoin de rappeler le titre de l’éditorial de Jean-Marie Colombani en Une du Monde le 12 septembre 2001 (« Nous sommes tous américains. »). Nous pensons américain.

Que reste-t-il de spécifiquement français aux Français ? La cuisine. Et encore ... 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 28 juin 2013

POURQUOI JE LIS

 

JUNGBAUERN 2.jpg

JEUNES PAYSANS, PAR AUGUST SANDER

 

***

Je ne lis pas pour lire. La lecture est un moyen, pas une fin en soi, je ne sors pas de là. C’est vrai que si je me pose la question de savoir pourquoi je lis, la réponse ne vient pas de soi. Mais après tout, est-il si important de savoir pourquoi on fait les choses ? Et puis aussi : peut-on vraiment le savoir ? 

 

Pour mon propre compte, les lecteurs qui viennent incidemment ou fidèlement sur ce blog s’en sont fait une idée plus ou moins précise : je l’avoue sans honte, sans fard et sans vergogne : je lis pour jubiler. Disons-le carrément : je lis pour jouir. Comme le chien rongeant son os, j'ai la lecture d'un égoïsme carabiné et d'une possessivité intempérante. En cette matière, l'injustice que je mets constamment  en pratique est à toute épreuve, hors de portée des magistrats les plus empreints de rectitude morale et juridique.

 

Jubiler, donc. Pas que. Mais je déteste perdre mon temps, en particulier avec ce que l’actualité appelle « Littérature ». La petite crotte intitulée Qu’as-tu fait de tes frères ? est le dernier étron en date (chié par un certain Claude Arnaud) sur lequel je me suis penché, et à la non-écriture duquel j’ai consacré, hélas et en vain, de précieuses minutes, et accessoirement une note ici même, je veux oublier quand. Ces minutes et cette note eussent été mieux employées si j'eusse laissé le livre fermé. Mieux : si j'avais laissé le volume au libraire. La note eût eu le privilège de ne même pas être appelée à naître. Pauvre libraire, finalement, d'être obligé de vendre ça ! Pour ceux que ces propos défrisent, je renvoie à l'esprit d'injustice radicale revendiqué plus haut. 

 

Oui, je lis pour jubiler. Cela veut dire que je ne lis pas pour savoir. Si du savoir découle, c'est en plus. Cadeau. Encore moins pour apprendre une leçon qu’il faudrait réciter. Je ne lis pas pour me conformer aux impérieux diktats de l’époque, qui vous ordonnent : il faut avoir lu Walter Benjamin.

 

Qu’est-ce qu’ils ont tous à aboyer le nom de Walter Benjamin (prononcer béniamine) ? Et qu'est-ce qu'ils en font, de leur lecture ? Ils se sentent coupables ? Redevables (Walter Benjamin, juif, s'est suicidé en 1940 à la frontière avec l'Espagne, faute, me semble-t-il, d'un visa) ? Je n'ai rien contre ce monsieur. La preuve, j’ai essayé : j’ai laissé tomber. De la tortillonnade de circonvolution cérébrale (mais je réessaierai peut-être, j’ai bien fini par lire Le 19ème de Philippe Muray). 

 

Jubiler, oui, ça m’a été donné par des livres très divers. J’ai déjà parlé de Moby Dick, un livre qui transporte la matière humaine infiniment  loin, jusqu'aux confins, presque jusqu'à l'esprit, juste à côté de l'âme, je veux dire juste un peu avant ; un livre que j’ai regretté de fermer quand je l’ai fini, mais un livre qui a comblé mon âme d’un enthousiasme presque indécent. C’est vrai ça : comment Herman Melville a-t-il pu aligner vingt chapitres de description du cachalot sans me donner envie de jeter le bouquin ?

 

Je n'en suis toujours pas revenu. Comment a-t-il fait pour que, au contraire, tout au long de ces vingt chapitres ahurissants, la joie n’ait pas cessé de grandir (je précise quand même, pour les connaisseurs, que je l'ai lu dans la traduction de personne d'autre que l'immense Armel Guerne, qui exerçait, en plus du sacerdoce de poète, celui, combien plus exigeant et combien plus religieux à ses yeux, de traducteur) ?

 

Bien sûr, je peux analyser la chose, dire que Melville entre dans le cachalot comme on fait le tour du monde, pour l’explorer, et en découvrir, pays par pays, les merveilles, pôles compris. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait dans le très curieux Mardi, ce gros livre bizarre où quelques personnages montés dans une modeste pirogue (« royale » quand même) voyagent jusqu’à l’extrême des quatre points cardinaux, pôles compris.

 

Mais jubiler ne suffit pas, quand on lit. Encore faut-il pouvoir en faire quelque chose ensuite. Prenez le pur bonheur de Cent ans de solitude (dirai-je le nom de l’auteur ?). Ce livre pareil à nul autre vous plonge dans l’ambiance primordiale de la famille Buendia, native du village colombien de Macondo, avec Arcadio Buendia, Remedios la Belle et bien d'autres personnages, dans les générations desquels on se perd (j’ai lu ce livre une seule fois, il y a fort longtemps, sur le conseil de mon ami Bosio, merci Bosio, car il n'a toujours pas fini de faire résonner ses harmoniques). Ce que la grande Marthe Robert appellerait un « Roman des Origines »

 

Mais finalement, ce livre-monde, quels effets a-t-il produits en moi ? Même question avec ce livre formidable de Yachar Kemal, Mémed-le-Mince : un tout petit endroit du monde que le talent (ou le génie) de l’écrivain transforme en univers par la seule magie du verbe : on comprend bien que le cadi est un petit chef local qui impose la loi de son bon plaisir arbitraire et minable, mais on est emporté dans les dimensions quasiment célestes dans lesquelles le récit et les personnages sont enchâssés (les savantasses appellent ça de « l'épique »).

 

Ces livres, si je regarde ce qu’ils m’ont laissé, restent un peu comme ce que les physiciens appellent des « solitons », ces « ondes solitaires qui se propagent sans se déformer dans un milieu non linéaire et dispersif ». Ce que je retiens ici, c’est « ondes solitaires ». Le reste m’échappe évidemment : c’est de la physique, n’insistez pas.

 

Des livres sans cause et sans conséquence. Sans cause parce que leur lecture est venue par hasard, au gré des circonstances. Sans conséquence parce que, comme le nuage dans le ciel ou l’homme dans la femme (proverbe chinois idiot, mais peut-être que celui qui l'a inventé connaissait la pilule contraceptive, et qu'il ne parlait que du plaisir), ils ne laissent pas de trace. Tout au moins visible : je n'aimerais pas qu'on voie sur ma figure que j'ai lu les romans de Goethe. 

 

Je veux dire que ces livres ne construisent rien en vous après être passés. Un buron, une borie, un bastidon, je ne sais pas, mais quelque chose qui ait à voir avec un abri de berger. Ou alors à votre insu. Des livres morts en vous, des morts sans descendance apparente et dont vous êtes le cul-de-sac, bon gré mal gré.

 

Des livres dont vous ne saurez jamais comment vous pourriez restituer le bonheur qu’ils vous ont procuré. Sinon en en conseillant la lecture aux gens que vous aimez, piètre consolation. Des livres dont vous auriez envie, si c'était possible, de rendre au monde les bienfaits qu'ils vous ont offerts. Des livres qui vous laissent inconsolable d'avoir à les fermer, et dont le deuil en vous ne finira jamais. Oh, l'amour de ce deuil qui est une joie !

 

Des livres qui sont à eux-mêmes des culs-de-sac définitifs, parce qu’au-delà d’eux, il n’y a plus rien. Dans la même direction, personne n'est en mesure d'aller plus loin. Ils ont vidé le paysage. Non : ils ont vidé le fini du monde sans limite dans l’infini de leur espace borné. Ils ont transféré la soluble et frêle substance de l’univers dans la matière indestructible dont ils ont été faits, grâce au génie d’un homme unique et désespéré, comme le sont tous les hommes, car en lui s’est déversé, on ne sait pourquoi ni comment, le sens entier de l’existence humaine. Et que s'il n'en est pas mort, c'est juste parce qu'il a tout délégué, jusqu'à sa propre mort, à l'encre posée sur le papier.

 

Ce ne serait pas mal, comme définition d'un chef d'oeuvre : un livre qui est allé tout au bout de lui-même, un cul-de-sac qui a vidé son auteur de toute sa mort pour en faire un être vivant, et au-delà duquel il n'y a plus rien, que le vide sidéral. Oui, ce ne serait pas mal. Là, je verrais bien Au-dessous du Volcan. A la Recherche du temps perdu. Qu'en pensez-vous ? Mais moi qui ne fais jamais de liste, même pour faire les courses, ce n'est pas maintenant que je vais commencer. Chacun pour soi.

 

C'est de l'ordre de l'accomplissement. C'est seulement pour ça que je lis des livres. Chacun pour soi.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 15 avril 2013

WILHELM MEISTER DE GOETHE 2/3

 

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ON EST PEU DE CHOSE

(et se faire traiter de "vieil infarctus", palpez l'insulte !)

 

***

Nous parlions donc du dernier roman d'un homme très à la mode autour de 1830 : Wilhelm Meister. L'homme en question n'est autre que le très majestueux et très chic Wolgang Goethe.

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En réalité, dans ce « roman », il n’y a aucun personnage. Je veux dire : qui soit de chair et de sang, dont le caractère dirige les actions. La meilleure preuve, c’est que tous, sans aucune exception, donnent l’impression de glisser les uns sur les autres sans se modifier les uns les autres.  A proprement parler, il n’y a aucune interaction entre les personnages. Ils sont là, définitivement extérieurs les uns aux autres. Ils ne sont pas là pour eux-mêmes, c’est pour ça qu’ils n’ont ni chair, ni sang, ni caractère.

 

Même le personnage de Mignon (qu'on se demande comment Ambroise Thomas en a tiré l'argument et la substance de tout un opéra), que Wilhelm, pour dire le vrai, achète au saltimbanque qui la maltraite, n’a d’existence que théorique. On sent bien que son amour pour Wilhelm est une décision du romancier, mais pas un élan de cette fille déguisée en garçon. Et quand elle meurt (on ne sais pas de quoi précisément), c’est comme si on regardait faire, de loin, avec des jumelles, dans l'eau d'un aquarium. Goethe a inventé la « littérature à grande distance ».

 

Mais il est vrai, tout bien pesé, que Mignon est le personnage qui se détache sur le fond d'inexistence de tous les autres. Un personnage qui, me semble-t-il, a quelque chose à voir avec le Bartleby de Herman Melville, qui finit par se laisser mourir, tout simplement parce qu'il a un seul credo : « I would prefer not to ». Elle, elle meurt après avoir (enfin !) revêtu des vêtements de fille - on n'ose pas dire parce qu'elle les a revêtus.

 

Mignon est attachante, parce qu'elle a voué sa vie à ce Wilhelm qui est loin de la valoir, qui est incapable d'envisager l'énormité du don qu'elle lui fait (elle lui fait don de toute sa personne, sans attendre rien en retour, le genre de don dont il est impossible qu'un homme ordinaire se remette jamais), et qui, quand il contemple son agonie et sa mort, est dans l'incapacité d'éprouver ce qu'on appelle un sentiment humain. Wilhelm est un bloc de gélatine. Une molle pâte à modeler. A peine se demandera-t-il quel corps féminin lui a tenu compagnie dans une auberge, une nuit après boire : est-ce Philine ? Ne serait-ce pas plutôt Mignon ?

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Wilhelm, soi-disant dans sa période d’apprentissage, qui dure tout de même quasiment 600 pages, traverse les situations, les personnages, les événements, à peu près en ligne droite, et sans en être effleuré. A aucun moment il n’est modifié par ce qui lui arrive ! Et pourtant, à l'arrivée, il est digne d'entrer dans la secte des "Renonçants". Par quel prodige ?

 

A la réflexion, le prodige est peut-être simplement la numérotation des événements censés animer le roman, dans l'ordre chronologique. Goethe a dressé la liste de tout ce qui devait se passer autour de son Wilhelm, et en bon comptable, il coche chaque case une fois qu'il l'a remplie.

 

Pour comparer, prenez Julien Sorel, Eugène de Rastignac ou Lucien de Rubempré : une fois le livre refermé, aucun n’est semblable à ce qu’il était au début. La vie que son auteur lui a fait vivre a bouleversé ses points de repère et, entre l'incipit et l'excipit, le monde lui-même a changé. Eh bien pas Wilhelm ! Comme Tintin sous la plume d’Hergé, ma parole, la houppe toujours aussi droite à la fin qu'au début !

 

Au point que je me demande vraiment ce qu’il a pu apprendre. Si, bien sûr ! Goethe ne se prive pas de dire qu’il apprend. Ah ça, il ne nous épargne pas beaucoup de conversations, de comptes rendus d’observation, et tout et tout. Mais à aucun moment le lecteur ne voit ce qu’il apprend en train d’entrer en lui. Aucun effort, aucune contention de l’esprit.

 

On ne le voit jamais travailler pour apprendre : Wilhelm Meister, braves gens, se contente de passer. Comme Johnny Halliday dans L’Idole des jeunes, Wilhelm Meister, qu’on se le dise, pourrait chanter : « Je cherche celle qui serait mienne, Mais comment faire pour la trouver ? Le temps s’en va, le temps m’entraîne, Je ne fais que passer ». C’est ça, son apprentissage. 

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D’accord, il écoute, il regarde, mais il ne fait pas grand-chose. Plus grave : il ne ressent rien. Un comble, dans un livre où le maître-mot, entre autres, est « activité ». La clé de cette bizarrerie est dans le statut social auquel se destine Wilhelm : il le porte d’ailleurs dans son nom. Il ne sera jamais un ouvrier ou un artisan. Ce ne sera pas un manuel. Il sera chef. Wilhelm se forme pour devenir Meister (Maître). Mais quand il sentira sa véritable vocation de chirurgien monter en lui, il le sentira en véritable abruti.

 

Puisque j’en suis aux mots-clés, j’ai déjà mentionné « activité ». Il y a aussi « sérieux », « morale ». Il s’agit dans l’ensemble de se rendre « utile » à la population en lui procurant une « activité » « sérieuse », dans laquelle, avec modestie et application, elle trouvera son équilibre. Le ton de tout le livre, au fond, est professoral d’un bout à l’autre. Goethe veut faire le bonheur de l’humanité en lui enseignant les moyens concrets les plus propres à lui permettre de l’atteindre.

 

A cette fin, il intercale dans son récit des épisodes qui l’interrompent, mais aussi le nourrissent. Ainsi, tout le Livre VI des Années d’apprentissage est constitué par la « confession d’une belle âme », épouvantable et éprouvant journal tenu par une jeune femme soucieuse d’élever son âme vers des altitudes éthérées et vertueuses ; laborieux et besogneux journal édifiant d’une abstraction humaine, sorte d’idéal désincarné ou d’ectoplasme vague proposé comme modèle à toute femme qui tiendrait à se respecter. La femme supposée avoir tenu ce journal s’appelle Macarie (si j’ai bien compris). Or Macarie vient en droite ligne de μακαριος, qui, en grec, signifie « bienheureux ». Mais elle n’existe pas : elle vaticine.

 

Un mot des quelques chapitres intitulés « L’homme de cinquante ans ». Cette histoire intercalée se veut évidemment aussi édifiante que le reste. Un capitaine ou un major, je ne sais plus, a une sœur qui est mère d’une jeune fille. Celle-ci est promise au fils du major, qui se trouve éloigné, j’ai oublié pourquoi. Elle s’amourache du père, qui a entrepris, sous l’influence d’un homme qui travaille dans le théâtre, une cure de rajeunissement au moyen de toutes sortes d’artifices.

 

Le fils, de son côté, se voit circonvenu par les manœuvres séduisantes d’une jeune veuve, très courtisée, et se verrait fort bien l’épouser. Le père est embêté, mais finit par se faire à l’idée d’épouser une jeunesse, et s’y voit conforté après une entrevue « à cœur ouvert » avec son fils. Mais qu’on se rassure : les promis s’épouseront malgré tout, et le père se fera une raison en épousant lui-même la jeune veuve.

 

Le point cuculminant de la cucuterie est atteint au début des 400 et quelques pages des Années de voyage, quand Goethe fait rencontrer à Wilhelm ni plus ni moins que Saint Joseph, et la Vierge Marie, dans une forêt des montagnes, en train de refaire le coup de « la fuite en Egypte » (titre du 1er chapitre, le 2ème étant intitulé « Saint Joseph II »). L’auteur n’a même pas oublié l’âne et le petit Jésus. Et il nous fait visiter la crèche. Mais on ne va pas jusqu'à la croix, il ne faut pas exagérer.

 

C'est tellement gravement niais que cela en devient attendrissant.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 18 mars 2013

LE PETIT ZACHEE 2/2

 

MRS VIOLET.jpg

MRS VIOLET, DONT UNE DES DEUX MOITIÉS FUT MONTÉE A L'ENVERS

 

***

Je finissais la note précédente sur le portrait, par Hoffmann, de Zachée, surnommé Cinabre, le monstre indescriptible inventé par son génie. Notez que le personnage inimaginable imaginé par Hoffmann est le commentaire qu'il fallait pour commenter en quelque sorte la série de photos que je publie en en-tête de mes billets, depuis le 27 février, et qui a débuté avec l'extraordinaire et bien nommée extratête du Mexicain Pascual Pinon. Revenons à Zachée-Cinabre.

 

Le malheur qui explique cette conjonction catastrophique et caricaturale (hideur + méchanceté + vanité crevant de concert le plafond de l'imaginable) veut que la fée Rosabelverde (chanoinesse Rosenschön) soit passée sur la route où la vieille et pauvre Lise se lamentait sur son sort et la malédiction qui lui avait valu de donner le jour à un monstre. 

HOFFMANN ZACHEE 5.jpg

UNE DES PREMIERES EDITIONS DE "KLEIN ZACHES"

(à droite, on voit les ailes de la fée et le peigne dont elle coiffe l'horrible créature)

La fée prend pitié et, pendant que la mère pique un opportun roupillon, cajole l’être invraisemblable en lui caressant la tête, le dotant soudain d’une magnifique chevelure blonde et bouclée. Le malheur, ensuite, veut évidemment que Zachée arrive dans la ville de Kerepes, où vivent tous les gens déjà cités.

 

Et c’est là qu’intervient le génie de Hoffmann, une idée proprement extraordinaire. L’amoureux Balthasar, invité à une soirée chez le maître Mosch Terpin, lit son poème qui « chantait les amours du Rossignol pour la Rose purpurine », transparent pour qui connaît ses sentiments pour Candida. Mais quelle n’est pas sa stupéfaction quand, à la fin de la lecture, toute l’assemblée se précipite autour du « jeune seigneur Cinabre » (qui n’est autre que le monstre Zachée) pour le féliciter et le remercier pour la beauté du poème et de sa prestation, au-delà de tout éloge.

 

Voici l'explication : Zachée, surnommé Cinabre, a reçu de sa fée protectrice le don de détourner sur sa personne et à son seul profit toute l’admiration et les louanges dont un autre individu s’est rendu digne, en quelque circonstance que ce soit. Littérairement, l'idée de Hoffmann ne souffre aucune concurrence, dépassant de très loin toutes les trouvailles des écrivains qui n'ont que du savoir-faire. 

 

Hoffmann a inventé un personnage infiniment "plastique" en même temps qu'il lui permet d'attaquer bille en tête le grotesque et l'arbitraire des "valeurs" socialement reconnues, qu'il s'agisse de littérature, d'art, de politique, etc. Au surplus, Zachée détourne sur d'autres tous les actes ou gestes qui devraient normalement le rendre insupportable. Ainsi, quand Cinabre se vautre sur le sol en poussant des grognements ridicules, c’est Balthasar qu’on accuse de se livrer à une pantomime indigne et indécente.

 

Ayant fui dans la forêt voisine, de dépit et de colère, Balthasar voit passer son professeur de violon Vincenzo Sbiocca, qui lui déclare son écœurement : les habitants de Kerepes sont tous cinglés. Il vient de jouer le périlleux et difficile concerto de Viotti (compositeur bien réel, estimé de Hoffmann) devant une assemblée qui, dès son achèvement, a entouré le nain Cinabre pour porter aux nues son talent, son divin génie : « Quel jeu !... quelle tenue !... quelle expression !... quelle virtuosité !... ». Un charme puissant attire les applaudissements sur le gnome Cinabre pour mieux en dépouiller ceux qui les méritent.

 

C’est aussi ce qui arrive au référendaire Pulcher qui, sous le coup de la honte, fait le geste de se brûler la cervelle. Balthasar l’en empêche. L’autre lui raconte alors que, postulant à l’emploi de « secrétaire intime auprès du Ministre des Affaires étrangères », il se voit coiffé au poteau par l’infernal Cinabre qui, une fois de plus, reçoit impudemment toutes les louanges que méritait le bon Pulcher, qui, de son côté, est brutalement et définitivement congédié.

 

L’ascension politique et sociale de Cinabre est également brutale et fulgurante : il se retrouve promptement conseiller, puis ministre, mais aussi décoré du « grand cordon de l’ordre du Tigre moucheté de vert à vingt boutons », quasiment tout-puissant. Les « vingt boutons » ont été inventés par le tailleur royal pour faire tenir la décoration sur le corps horriblement compliqué du bonhomme (pour dire si Hoffmann a de la considération pour les décorations et les gens décorés). Bref, Cinabre est à son apogée.

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LA FEE ROSABELVERDE COIFFANT SON PETIT "RADIS FENDU EN DEUX"

(quoique je trouve ce dernier presque trop présentable)

Heureusement, le puissant magicien Prosper Alpanus veille, et révèle à Balthasar le « talon d’Achille » de Cinabre : il suffira d’arracher au monstre les trois cheveux rouges qu’il dissimule au sommet de sa chevelure et de les jeter aussitôt dans le feu, pour que tous les sortilèges protecteurs soient dans l’instant abolis.

 

C’est exactement ce qui se produit :

 

« Mais, sans se soucier le moins du monde de ces cris, Balthasar tira de sa poche la lentille du docteur et à travers elle braque son regard sur la tête de Cinabre. (…)

         – Main forte ! Main forte ! crie Balthasar.

         A ce signal, Fabian et Pulcher saisissent le petit monstre et paralysent ses mouvements ; Balthasar saisit alors avec adresse et précaution les cheveux rouges, les arrache d’un seul coup, bondit vers la cheminée et les jette au feu où ils se consument en pétillant. Puis un coup assourdissant se fait entendre et tout le monde paraît sortir d’un rêve… ».

 

Aussitôt, la foule, à l’égard de Cinabre, retourne sa vénération en abomination, conspuant le « ministre » quand il se montre à sa fenêtre, et brûlant sans remords ce qu’elle adorait l’instant d’avant.

 

Son valet de chambre le cherche en vain, jusqu’au moment où il aperçoit ses maigres jambes émerger, inertes, du pot de chambre : le ministre, saisi par la terreur d’être lynché par la foule en délire, s’est précipité dans son propre vase d’aisance, pour mourir (Hoffmann ne le dit pas) étouffé dans ses propres excréments. Dûment lavé de toute souillure, il fait l’objet de quelques apitoiements officiels, puis est discrètement enseveli.

 

Sa mère, la vieille Lise, se voit attribuer l’exclusivité du commerce des oignons au palais princier. Balthasar épousera Candida. Tout est bien qui finit bien.

 

Klein Zaches genannt Zinnober (le titre allemand) assume sans complexe son statut de conte de fées, mais on aurait tort d’ignorer son côté terriblement ironique, voire caustique à l’égard de toutes les autorités politiques, administratives et scientifiques qui se parent de tout le lustre du sérieux et de la componction indispensables au respect que tous doivent à des fonctions socialement sacrées. Hoffmann n’aime pas les pontifiants.

 

En 1819, quand le conte est imprimé, Goethe est le grand notable des Lettres allemandes, et c’est peu de dire que Hoffmann ne le porte pas dans son cœur. Il faut imaginer la joie éprouvée par le conteur à égratigner la statue du grand homme, imbu de sa propre importance et prêchant dans ses œuvres la vertu, la Raison et la retenue.

 

Il faut imaginer la malignité qu’il met, pour contrer rationalisme et scientisme, à déployer diverses fantasmagories, tel l’attelage incroyable dans lequel se déplace Prosper Alpanus : il en rajoute à plaisir. Le char est une coquille ouverte de cristal,  un grand scarabée agite ses ailes pour rafraîchir le mage, dont le pommeau de la canne a des pouvoirs étranges. Deux licornes blanches conduisent le véhicule. Bref, Goethe n’aime pas le merveilleux ? Eh bien on va lui en donner.

 

Il existe peu de littérature à ce point jouissive et jubilatoire, que ce soit au premier ou au 678 ème degré (selon l'échelle scientifique établie par Marcel Gotlib dans la Rubrique-à-brac, ici p. 53).

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ON EST ICI, MÊME SI ÇA NE SE VOIT GUERE, DANS LE GAG DU GARS QUI SCIE LA BRANCHE SUR LAQUELLE IL EST ASSIS.

 

Une lecture réjouissante, donc, à quelque degré qu'on la situe.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

dimanche, 17 mars 2013

LE PETIT ZACHEE 1/2

 

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LES CELEBRES FRERES, GIOVANNI & GIACOMO TOCCI

 

***

En fondant les éditions Phébus, Monsieur Jean-Pierre Sicre a fait oeuvre de bienfaiteur et de philanthrope. Son seul tort est d'avoir eu du mal avec les contraintes matérielles induites par la gestion des choses. C'est malheureux, parce que, après son explusion de sa propre maison, suite à quelques déboires, on a pu dire, avec le Sertorius de Corneille : « Rome n’est plus dans Rome ».

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L'ILLUSTRATION DE COUVERTURE EST UN BEL AUTOPORTRAIT A L'HUILE DE HOFFMANN LUI-MÊME

Je ne chanterai jamais assez les somptueux bienfaits répandus par cette édition, qui m’a servi, le temps de la parution (plus de 4 ans, à quoi fut ajouté, en 1992, l’excellent livre de Pierre Péju, L’Ombre de soi-même, d’abord paru sous un titre plus banal à la Librairie Séguier), d’aliment littéraire presque exclusif.

 

On parle beaucoup du fantastique, à propos de Hoffmann, mais c’est un fantastique à portée de main. C’est un fantastique qui émane de l’esprit de celui qui y croit, et pas d’une instance extérieure ou supérieure. Certes, il fait à l’occasion intervenir fées et magiciens, farfadets et tours de passe-passe, mais là, c’est quand il s’amuse.

 

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Le moindre intérêt du conte n’est pas la férocité de Hoffmann pour quelques contemporains œuvrant dans la politique, l’administration ou la littérature, à commencer par Goethe. Parlant de l’héroïne : « En outre, Candida avait lu le Wilhelm Meister de Goethe, les poésies de Schiller, L’Anneau magique de Fouqué, et en avait oublié presque tout le contenu ». On pourrait être plus aimable. Il se trouve que je suis en train de lire Wilhelm Meister, et tout ça m’amuse passablement. J’en reparlerai à son heure, une fois le pavé (1000 pages) digéré.

 

Quant à Mosch Terpin, le père de la belle, professeur de sciences naturelles qui se donne des airs de savant, il est aussi dûment assaisonné : « Sa réputation fut définitivement établie quand il eut le bonheur, après s’être livré à un grand nombre d’expériences physiques, de découvrir que l’obscurité provenait essentiellement de l’absence de lumière ».

 

Ce gros bon sens, ce ton qui a l'air de ne pas y toucher, sont un régal absolu pour l'adepte que je suis du professeur Cosinus, ainsi que de son malheureux dentiste, Max (Hilaire), qui voulait « plomber la Dent du Midi avec le Plomb du Cantal », avant de vouloir mettre un râtelier aux Bouches du Rhône (je m’adresse aux connaisseurs de Christophe, autre bienfaiteur de l’humanité).

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Alors, Le Petit Zachée ? Le titre exact : Le Petit Zachée surnommé Cinabre. Le cinabre est le sulfure naturel de mercure (de couleur rouge) d’où l’on tire ce métal. On comprendra plus loin la raison narrative de la couleur rouge.

 

Passons sur les détails : nous sommes dans un royaume où les « Lumières » ont été introduites sur décision souveraine du souverain, avec pour corollaire principal l’expulsion immédiate des fées, magiciens et sorciers (à l’exception des deux cités plus haut). Hoffmann réglant leur compte aux « Lumières » tant célébrées par Kant et Goethe, établies au détriment de la poésie, du merveilleux et de l'irrationnel en général, voilà encore un agrément du conte. Certains parleront d'humour, malheureusement le mot est devenu réducteur et pauvre.

 

Balthasar, étudiant du savant Mosch Terpin, est du côté du poétique et, disons le mot, s’emmerde assidûment à ses cours, pour la seule raison qu’il est fou amoureux de Candida, fille de celui-ci, mais affecté d’une timidité maladive. A dire vrai, Balthasar, l'étudiant jeune, beau et agréable, ne supporte pas le rationalisme à tout crin de Mosch Terpin, dont il pense qu'il confine à la bêtise, en quoi il n'a pas tort (voir ci-dessus).

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LA FEE ROSABELVERDE AJOUTE A LA CHEVELURE DE ZACHEE TROIS CHEVEUX MAGIQUES

Il est temps d’introduire le personnage principal : Zachée en personne. J’avoue que sa description est, en soi, un morceau de bravoure :

 

« Ce qu’à première vue on aurait pu prendre en effet pour une souche de bois aux nodosités étranges n’était autre qu’un petit être contrefait, haut de moins d’un demi-mètre, qui, s’étant glissé hors de la botte en travers de laquelle il était couché, se vautrait maintenant sur l’herbe avec de sourds grognements. La tête de ce phénomène était enfoncée entre ses épaules ; le dos était marqué par une excroissance en forme de courge et, juste au-dessous de la poitrine, de petites jambes aussi minces que des baguettes de coudrier pendaient, de sorte que le gamin ressemblait à un radis fendu en deux ».

 

J'aime bien la courge, dans ce contexte, mais le radis fendu en deux n'est pas pour me déplaire. Ce portrait déjà gratiné ne serait pas complet si l’on n’ajoutait, dans le personnage de Cinabre (Zachée) une énorme méchanceté intrinsèque de tous les instants, jointe à une croyance infinie en sa supériorité.

 

La suite au prochain numéro.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 08 mars 2013

LES "AFFINITES ELECTIVES" DE GOETHE

 

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L'HOMME-TRONC, JOHN ECKARDT, DIT JOHNNY ECK

 

***

L’autre irruption remarquable au château est celle de Lucienne, la propre fille de Charlotte. Sa caractéristique « chimique » principale est de mettre partout un bazar invraisemblable par le nombre et l’immédiateté de ses exigences et de ses caprices.

 

Toute la partie consacrée à son passage dévastateur regorge de dépenses, de cavalcades, d’animations : Lucienne est une tornade, qui va, par « générosité », tenter de guérir une jeune fille de sa mélancolie en la plongeant brutalement dans le bain d’une fête exubérante, qui manque de la rendre définitivement folle. Mais cet épisode est comme une parenthèse insérée dans l’action principale, Lucienne et son fiancé quittant tout aussi brutalement le château, suivis de toute leur troupe pour s’abattre comme un nuage de sauterelles sur le domaine d’un étourdi qui en a fait la proposition.

 

Un autre personnage est à mentionner : Courtier. A ce sujet, il faut préciser que les noms allemands ont été traduits en français, à tort ou à raison. Il ne me gênerait pas qu’Odile reste Ottilie, de même que Courtier pourrait sans mal garder son nom de Mittler. Le traducteur s’en explique : Mittler veut dire : « Qui est au milieu », dans le sens d’intermédiaire. Pourquoi n’avoir pas gardé « Mittler », en l’expliquant simplement en note ? Passons.

 

Courtier est donc présenté comme celui qui fait le lien entre les personnages, tour à tour messager et solutionneur de problèmes relationnels. On ne voit guère la nécessité de ce personnage, qui intervient assez régulièrement quand certaines relations se gâtent, mais qui ne résout pas grand-chose, en fin de compte.

 

Ça y est : Edouard veut divorcer pour épouser Odile et propose que Charlotte épouse le capitaine. Mais pour Charlotte, le mariage est sacré. Elle maîtrise la passion qui l’anime pour le capitaine qui, de son côté, semble enfouir la sienne sans trop de problèmes. Tous deux sont des "réalistes sociaux". D’autant que le comte, celui de la cour, trouve à l'officier un emploi bien plus en rapport avec ses compétences et aptitudes, avec avancement et émoluments en conséquence.

 

Le capitaine quitte donc l’éprouvette à peu près en même temps qu’Edouard qui, pour son compte, espère trouver la mort au combat, dans une des guerres (non nommée) qui se livrent alors. Il s’était auparavant retiré dans un petit domaine où il vivait seul, ayant promis d’enlever Odile si elle s’aventurait hors du château.

 

Mais Charlotte est enceinte. Elle met donc au monde un garçon qu'elle appelle Othon (prénom de son mari et de son "amant"), et dont Odile s’occupe fidèlement, comme une seconde mère. Edouard est revenu vivant de la guerre, couvert de gloire, et installé de nouveau dans son petit domaine, où Courtier lui rend visite. Il n’a pas perdu l’espoir de refaire sa vie avec Odile.

 

Les choses se précipitent lorsqu’il envoie Courtier en ambassade auprès de Charlotte. Lui-même attend son signal. Mais Charlotte est absente, et Odile se promène avec le petit Othon, avec un livre qui la passionne : au pied d’un arbre, elle oublie le temps qui passe. Edouard se trouve bientôt là : les amants s’étreignent. Mais le soir tombe, il est temps de ramener le bébé au château. Quand elle voit la distance, Odile se dit qu’elle gagnera du temps en traversant l’étang en barque. Une fausse manœuvre, l’enfant tombe à l’eau. Le temps de le récupérer, il ne respire plus, malgré tous les soins qui lui sont bientôt prodigués.

 

L’enfant du « double péché » une fois dans son cercueil, le quatuor du début se reconstitue, comme si l’on pouvait tout effacer des événements. Mais c’est évidemment impossible. Personne ne semble remarquer qu’Odile a cessé de s’alimenter. Quand sa servante vient prévenir qu’elle est au plus mal, il est trop tard. On l’enterre dans un cercueil à couvercle de verre, selon la volonté d’Edouard qui, de son côté, se consume de chagrin et ne tarde pas à la rejoindre.

 

Dans son introduction au roman, Bernard Groethuysen relève que Goethe a écrit son roman, contrairement au précédent (Werther), selon un schéma longuement composé et mûrement réfléchi, et que dans sa correspondance, le mot « schéma » ne cesse de revenir.

 

C’est ce qui me fait dire, contrairement à la note du Dictionnaire des œuvres, que ce roman n’est pas « triste ». Certes, il ne respire pas la joie de vivre, mais il prétend trop rendre compte de mécanismes « chimiques », s’agissant des interactions des sentiments humains, pour toucher vraiment le lecteur, je veux dire pour que celui-ci prenne part aux tourments des personnages.

 

Le parti pris qui consiste à rendre compte d’une expérience de laboratoire (narration détachée du « sentimental », mais dialogues tout aussi maîtrisés, dictés par les natures « chimiques » respectives des corps en présence), met le lecteur curieusement à distance. Il y a quelque chose d’abstrait et de théorique dans ce livre.

 

Mais tout aussi bizarrement, ce n’est pas suffisant pour dégoûter ou repousser le lecteur. C’est là qu’on pourrait parler d’une sorte d’alchimie étrange, qui fait que, sans s’identifier aux personnages, on est malgré tout très intéressé par cette histoire, au fur et à mesure qu’elle se construit.

 

Il y a là un paradoxe, mais que je n’ai pas très envie d’analyser pour en mettre au jour les ressorts secrets. Je laisse ça à des universitaires patentés, qui s’enorgueillissent de l’estampille « intellectuel authentique » que l’institution leur a imprimée au fer rouge sur la fesse gauche, estampille dont j'assure que ma propre fesse gauche est par bonheur exempte et vierge, malgré les racontars.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 07 mars 2013

LES "AFFINITES ELECTIVES" DE GOETHE

 

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JAMES ELROY, MANCHOT PEUT-ÊTRE, MAIS PAS A LA TROMPETTE

 

***

Dans la foulée de Werther, j’ai lu le roman qui vient après, dans le volume Pléiade. Les Affinités électives. C’est toujours de Goethe. Un curieux livre, à vrai dire, comme scindé en deux parties (deux « méthodes » plutôt) qui alternent avec assez de régularité.

 

D’un côté, les dialogues entre les principaux personnages, comme des propos de personnes guidées par la déesse Raison qui n’émettraient que des paroles dictées par leur nature profonde, jamais en colère ou en extase ; de l’autre, le récit d’un narrateur qui se serait mis dans la position de l’observateur neutre qui, dans un laboratoire, décrit minutieusement la façon dont des corps chimiques réagissent en présence des uns ou des autres.

 

On se rend compte, dès le 4ème chapitre de la 1ère partie, que tout ça est parfaitement concerté et volontaire de la part de Goethe. C’est le capitaine (dont il sera question plus loin) qui parle :

 

« Figurez-vous un certain A intimement uni avec un certain B, et qui n’en saurait être séparé par beaucoup de moyens, beaucoup d’efforts ; figurez-vous un C qui se comporte de même envers D ; mettez maintenant les deux couples en contact : A se jettera sur D et C sur B, sans qu’on puisse dire qui a quitté l’autre le premier, qui s’est réuni le premier à l’autre ».

 

Voilà le schéma de ce qu’on appelle en chimie les « affinités électives ». Voilà un roman relatant donc une sorte d’expérience de chimie, où les différentes réactions des corps chimiques entre eux sont transposées dans l’univers des relations humaines.

 

On a compris : les quatre personnages principaux du roman sont à considérer comme des corps chimiquement purs, que leur simple mise en présence d’autres corps fera réagir selon leur constitution propre – leur « nature » si l’on veut. Ce qui fait des Affinités électives un curieux roman, c’est qu’il se présente comme un roman "théorique". J’ajoute aussitôt que cela ne lui ôte rien de sa force.

 

Les deux personnages centraux du départ sont deux riches aristocrates, Edouard et Charlotte, qui ont enfin pu s’épouser après une première union malheureuse, mais qui les a laissés veufs tous les deux. Edouard a l’idée de faire venir au château son ami le capitaine, dont il n’a qu’à se louer, parce qu’il n’a pas d’emploi pour ses grandes qualités. Charlotte refuse cette irruption (à cause de sa crainte d'une réaction chimique intempestive, et c'est à raison, on le verra).

 

 

Mais elle a une nièce malheureuse, qui survit tant bien que mal dans une pension où elle a placé sa propre fille (du premier mariage). Le sort du capitaine et celui d’Odile (Ottilie) ne tardent pas à être mis en parallèle, d’où la tirade ci-dessus citée. Edouard est celui qui traduit la théorie chimique en termes de relations humaines :

 

« Tu es A, ma Charlotte, et je suis ton B ; car je ne dépends que de toi seule et je te suis comme B suit l’A. Le C est évidemment le capitaine qui, cette fois, me soustrait quelque peu à toi. Or il est juste que, si tu ne veux pas te dissoudre dans le vague, on te trouve un D, et c’est, sans aucun doute, la gente demoiselle Odile, à la venu de laquelle tu ne dois pas t’opposer plus longtemps ».

 

La symétrie veut que la venue de l’ami d’Edouard appelle celle d’une amie pour Charlotte. Rien là que de très naturel, n’est-ce pas, même si les A, B, etc. ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Odile est donc invitée à venir vivre au château.

 

L’étonnant est que les activités des uns et des autres ne cessent d’être conduites avec le plus grand naturel : aussi surprenant que cela paraisse, ceci n’est nullement un roman où les personnages agissent selon leurs « sentiments », mais en vertu de l'essence qui les constitue : c'est un roman « scientifique ». Pas de débats intérieurs, pas de tourments psychologiques, pas d'hésitations douloureuses sur la marche à suivre. 

 

Au capitaine est dévolue l’architecturation du parc et des jardins, qui étaient le domaine de Charlotte. Quant à Odile, elle ne tarde pas à se comporter en maîtresse de maison vigilante et avisée.

 

Et ce ne sont donc pas les sentiments qui vont progressivement pousser Charlotte vers le capitaine et Edouard vers Odile, qu’on se le dise, ce sont les affinités, en quelque sorte, qui les constituent par nature. Comme si la volonté ou le désir de chacun des personnages n’était pour rien dans l’affaire, mais que l’activité à laquelle ils se destinaient spontanément jouait de l’extérieur le rôle des sentiments, en vue du rapprochement ou de l’éloignement. Une sorte de « destin », quoi.

 

Le château est donc comparable à une gigantesque éprouvette de chimiste. Cette idée bizarre n’empêche pas le livre de tenir solidement debout. Chaque fois qu’une personne arrive de l’extérieur, l’équilibre des corps dans l’éprouvette s’en trouve modifié. Ainsi par exemple avec « le comte et la baronne », qui viennent de la cour, mais dont le statut est bancal : ils ne sont divorcés ni l’un ni l’autre, et cette situation bâtarde va introduire un ferment centrifuge de désordre, voire de désagrégation, dans le château.

 

Car la passion est déclarée entre Edouard et Odile, comme entre Charlotte et le capitaine. Elle a « couvé » longtemps, sans que les acteurs en prennent conscience, comme une force installée en eux, mais en dehors de leur volonté. Un soir, le comte demande à Edouard qu’il le conduise à la chambre de la baronne, ce qu’il fait bien volontiers. Arrivé dans l’aile des femmes, puis seul dans le corridor, il a l’idée de rejoindre sa femme. Ils passent la nuit ensemble, mais en pensant, dans l’obscurité, lui à Odile, elle au capitaine.

 

C’est l’idée spectaculaire du livre, l’idée du « double adultère », qui fit scandale à l’époque. En faisant l’amour ensemble ce soir-là, le mari comme la femme « trompe » l’autre avec l’objet de sa passion. Il en naîtra comme de juste un enfant à la « double ressemblance », qui aura nettement les yeux particuliers d’Odile et la « conformation » du capitaine. Et le prénom qui lui sera donné – Othon – est comme par hasard celui d’Edouard, en même temps que celui du capitaine.

 

Cette idée de « double adultère », peut-être théorique et simpliste, est d’une force extraordinaire. J'ai pensé à ce film (lequel ?) où Michel Simon, marié à une très jolie femme dont il est très amoureux, parcourt avec elle églises et musées italiens pour qu'elle se perde en contemplation devant les Madones de Filippo Lippi, Giovanni Bellini et Botticcelli, avec la ferme croyance qu'au moins, l'enfant qu'elle porte ne lui ressemblera pas, à lui.

 

Oui, l'idée est simpliste et fausse, mais c'est une idée éminemment "littéraire".

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 25 novembre 2011

LA TECHNIQUE ET LA FEMME SOÛLE

Donc, le PROGRÈS, le bienfaisant PROGRÈS, le prometteur PROGRÈS, c’est finalement un avorton de PROGRÈS, il s’est réduit et se résume à son aspect TECHNIQUE. Pour le progrès culturel, le progrès intellectuel, le progrès moral, le progrès humain, le progrès de civilisation, enfin bref, toutes ces vieilles lunes pour idéalistes attardés, l’humanité REPASSERA. Plus tard. La prochaine fois. Une autre humanité, si possible. S’il y a de la place. Et on n’a pas réservé.

 

 

En attendant cette bienheureuse apocalypse (le cuistre qui sommeille en moi ne peut pas s’empêcher : ça veut juste dire « dévoilement »), on se contentera de jouer avec nos gadgets, ces objets dont nous sommes si fiers, ces objets sur lesquels je suis en train de m’escrimer dans le fol espoir que ça serve à quelque chose ou à quelqu’un, ces objets dont tout porte à croire que nous sommes en train de devenir de simples prothèses animées, si ce n’est déjà fait. Je sais que mon espoir est « fol », mais, comme disent ceux qui jouent au loto, « on ne sait jamais ».

 

 

Ce ne sera pourtant pas faute d’avoir été avertis. Il y a quelque chose chez  WOLFGANG GOETHE (je crois que c’est dans le second Faust), qui dit que, certes, l’homme est capable de prouesses techniques infinies, mais que c’est au prix d’un pacte avec Méphistophélès en personne. Le Diable. Satan. L’Ange du Mal. Le message ? En inventant les bonnes intentions du progrès technique sans fin, l’Europe a commencé à paver le joli petit enfer promis à l’humanité. Mais GOETHE est-il prophète ?

 

 

D’autres devins se collèrent à cette noble tâche d’endosser le rôle ingrat de Cassandre. J’aime beaucoup Cassandre. D’abord, elle est d’une beauté à couper le sifflet, tous ceux à qui je l’ai présentée sont d’accord. Et puis aussi, c’est un caractère. Comment ? Se refuser à l’étreinte d’Apollon en personne ? Il faut en avoir où je pense. Non, ça, c’est vulgaire, et je ne voudrais pas tomber trop bas.

 

 

Et puis, dans la version que j’aime des Troyens, de notre HECTOR BERLIOZ, la Cassandre de DEBORAH VOIGT est d’une justesse irréprochable, même qu’elle parvient à donner un peu de consistance au falot personnage de Chorèbe, avant de laisser toute la magistrale place dans le lit à la Didon de FRANÇOISE POLLET. Tout ça se passe sous la baguette de maître CHARLES DUTOIT.

 

 

Je voulais seulement parler de quelques nobles individus qui, à force de bien regarder dans les yeux l’époque et le monde dans le bain desquels ils ont été plongés malgré eux, ont jugé que tout ça n’était pas bien beau, ni très ragoûtant, et qui ont désiré faire part de leurs observations à leurs contemporains. Et qui ont donc « endossé le rôle ingrat de Cassandre » (je me cite, voir plus haut).

 

 

Je pense à HANS JONAS et à son Principe responsabilité, mais si j’ai bien compris sa démarche, il ne remet pas en question la technique en tant que telle, mais seulement l’usage qui en est fait : si les conséquences de cet usage portent un risque de déshumanisation de l’homme, alors il faut s’abstenir. Je caricature évidemment, mais il y a de ça.

 

 

Cette position me paraît bien vaine, car elle ne va pas au fond des choses : un objet technique n’existe que parce que quelqu’un lui a trouvé une utilité. Il se trouve que, soit quelqu’un a trouvé un usage destructeur (poudre à canon, radioactivité), soit que l’objet comporte à terme des effets pervers (au hasard : la télévision, la voiture).

 

 

L’expérience montre que le meilleur et le pire sont comme l’avers et le revers de la médaille « technique ». J’ai assisté à des procès d’Assises où le meurtrier s’était servi, au moment des faits, d’un marteau, d’une pelle à poussière ou d’une casserole. Ce que les pénalistes appellent des « armes par destination ». Le tournevis aussi n’est qu’un outil, conçu au départ pour visser. Côté invention, si le pire advient aussi, le meilleur vaut-il la peine ?

 

 

J’ai déjà parlé de LEWIS MUMFORD, un des rares Américains éclairés (non, j’exagère, ils sont quelques-uns). Son livre Les Transformations de l’homme, dans sa plus grande part, décrit l’émergence de la technique, son triomphe, puis l’implacable logique de destruction et de déshumanisation que ce triomphe annonce, avant le spectaculaire retournement des deux derniers chapitres, où il étale un improbable optimisme de catéchisme, quant à l’avenir radieux promis à l’humanité souffrante.

 

 

Dans le genre « Zorro est arrivé », ce n’est pas mal, je trouve. Très curieux. Bon, je sais bien qu’il ne saurait s’avancer à prédire l’avenir et que la plus élémentaire prudence universitaire interdit d’ôter tout espoir. Ce qui me semble curieux, en fait, c’est que tout le bouquin montre une logique en marche, un processus quasiment mécanique. Et tout d’un coup, miracle, on ne sait quoi vient inverser le processus.

 

 

Je pense à GÜNTHER ANDERS et à L’Obsolescence de l’homme. Le tome II, qui a paru très récemment, est sous-titré « Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle ». Son attitude face à la technique, on le comprend déjà, est RADICALE. Parce qu’il admet qu’il faut aller au bout des hypothèses, soit pour les invalider par l’absurde, soit, évidemment, pour les valider.

 

 

Il est vrai que c’était un homme intransigeant, refusant de retourner en Allemagne après la fin de la guerre, refusant un poste enviable à l’université de Halle, refusant, plus tard, un poste encore plus enviable à Berlin. Sa méthode consciente et explicite est celle de l’exagération. Mais c’est pour mieux lutter contre le fait que les phénomènes observés sont, selon un consentement général, minimisés.

 

 

Je pense à HANNAH ARENDT. Elle non plus n’attaque pas la technique en tant que telle, que ce soit dans La Crise de la culture ou dans Condition de l’homme moderne. Je regrette un peu qu’une telle femme ait préféré faire porter son attention sur les aspects culturels, politiques et philosophiques de l’existence humaine, et qu’elle ait délaissé la technique en tant que problème en soi.

 

 

La Crise de la culture n’aborde la technique qu’à la toute fin, à travers « la conquête de l’espace ». HANNAH ARENDT, visiblement, adhère au monde qui est le sien, et néglige la technique comme problème en soi. Au contraire, elle parle de « la grandeur de l’entreprise spatiale », et réfute nettement les arguments qui la remettent en question.

 

 

A ses yeux, l’entreprise scientifique est louable en soi : « Ce fut la gloire de la science moderne que d’avoir été capable de s’affranchir de toutes ces préoccupations anthropocentriques, c’est-à-dire authentiquement humanistes ».

 

 

Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la technique en tant que telle, donc, c’est le fossé grandissant entre l’expérience sensorielle de l’homme ordinaire et le langage scientifique, toujours plus abstrait et désincarné, toujours plus déshumanisé. Mais cette déshumanisation n’a pas l’air de l’inquiéter outre-mesure. Elle irait même jusqu’à s’extasier devant : « une véritable avalanche d’instruments fabuleux et de machines toujours plus ingénieuses ».

 

 

Mon dieu, je me permets de critiquer la grande HANNAH ARENDT ! C’est peut-être dû au fait qu’elle reste vissée dans la logique imperturbable du raisonnement philosophique. Le texte de ce dernier chapitre de La Crise de la culture doit dater de 1959. J’avoue que je le trouve le moins convaincant de l’ouvrage.

 

 

Ce qui est curieux, c’est qu’elle insiste beaucoup sur le « point d’Archimède », ce point fixe qui, s’il avait été donné à celui-ci, lui aurait permis de « soulever l’univers ». Ce point qui, dans l’esprit de la philosophe, constitue comme un œil qui regarderait la Terre depuis l’espace. C’est cet œil fictif qui, pour HANNAH ARENDT, signe l’éloignement radical du discours scientifique par rapport à l’expérience de la perception sensorielle de monsieur tout-le-monde, et à son langage.

 

 

Dans le fond, je le trouve fumeux, ce dernier chapitre de La Crise de la culture.

 

 

Et pourtant, ce « point d'Archimède », elle le reprend dans Condition de l'homme moderne. Il s'agit vraiment, à ses yeux, d'un point de basculement dans la vision que l'homme se fait de son propre monde : pour la première fois, c'est comme s'il voyait la planète et l'humanité de l'extérieur. Cela ne l'amène pas pour autant à porter un regard critique sur tout ce qui en découlera plus tard, je veux parler de la permanence et de l'accélération incontrôlée de l'innovation technique. J'y vois, pour ma modeste part, un certain aveuglement.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.