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vendredi, 13 janvier 2017

REVENU UNIVERSEL : L'AVEU

LE TRAVAIL NE REVIENDRA PAS

On entend ça sur toutes les ondes : le revenu universel est le dernier hochet à la mode, que se disputent et dont débattent gravement de savants économistes. Tel ou tel politicien (hier soir lors du débat la "Belle Alliance Populaire" (!), alias "la Primaire de la gauche", Benoît Hamon, mais aussi Yannick Jadot, …) en mal de programme électoral propose même de l’instaurer. A quel niveau doit-il être fixé, 500, 700 ou 900 euros par mois ? Trois cents milliards ou quatre cents ? Qui va payer ? Doit-il être donné de façon inconditionnelle ou sous condition de ressource ? Est-ce un bien ou un mal ? Est-ce une incitation à la paresse ? Serait-ce une défaite ou une victoire de la civilisation ?

Je laisse les débatteurs s’écharper : mon propos est ailleurs. Car l’irruption de ce thème sur les scènes politique, économique et médiatique (même si certains trouvent des précurseurs dans les autrefois) débarque comme la révélation d’une vérité qu’aucun responsable n’ose encore formuler explicitement : le seul fait que puisse être proposé sans rire de donner aux gens de l’argent sans rien attendre d’eux en échange révèle quelque chose qui est au cœur du monde contemporain. En un mot, c’est un aveu.

L’aveu de quoi, demandera-t-on ? C’est tout simple, c’est ce que j’affirmais crânement le 6 juin 2016 : non, le travail ne reviendra pas. Il est parti en Chine et ailleurs avec nos usines et nos machines. Si des patrons, des économistes, des hommes politiques en sont arrivés à faire la proposition du revenu universel, c’est qu’ils le savent et qu’ils n’ont même aucun doute à ce sujet. Et ceux qui voient une foutaise dans la proposition, ceux qui espèrent les relocalisations des entreprises, ceux qui promettent le retour de la « croissance » pour vaincre le chômage, ceux-là sont tout simplement des menteurs.

Si Mario Draghi, directeur de la Banque Centrale Européenne, a pu émettre (en 2016) sans se faire traiter de malade mental la suggestion (à moitié sérieuse quand même) de jeter des masses d’argent par hélicoptère sur les populations européennes, c’est qu’il le sait, lui aussi.

Tout ce beau monde sait parfaitement que, si un jour des tâches de production sont rapatriées sur notre territoire, ce sera sous forme de travail robotisé et qu’en lieu et place d’usines où des centaines, voire des milliers d’humains gagnaient leur vie (ci-dessous Renault, l’île Seguin, la sortie, « Il ne faut pas désespérer Billancourt », c’était il y a combien de siècles ?), il y aura bientôt des unités de production où les machines travailleront toutes seules, surveillées par une poignée de gens observant des cadrans et payés pour veiller au grain. La foule des autres ne servira plus à rien.

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Tout ce beau monde sait que le travail ne reviendra pas. Et si des hauts responsables de collectivités humaines, des gens sérieux, proposent aujourd’hui de payer les gens à ne rien faire, j’y vois, en même temps qu’une certitude, une résignation, voire un désespoir. Car cela doit être une épreuve intellectuelle et morale insoutenable que d’avoir à renoncer au travail, ce pilier des sociétés humaines depuis des millénaires, un pilier qu’on croyait éternel et inébranlable, puisque c’est autour de lui que les sociétés dites évoluées ont construit leur existence.

Cette révolution anthropologique ébranle les vérités qui structurent les individus et les sociétés sous toutes les latitudes depuis Mathusalem. La cause en est donc connue : la numérisation, l’automatisation, la robotisation, l’intelligence artificielle, l’avènement de machines capables d’apprendre en cours de fonctionnement grâce au « deep learning ».

La technique n’aura bientôt plus besoin de l’homme. Et c’est l’homme qui se lance avec enthousiasme dans la réalisation de ce projet ! Oui, l'homme est un loup pour l'homme (Plaute). Il ne fait plus le poids, et c’est lui qui, non content d’avoir fait la bombe atomique, a inventé ce monde totalement artificiel qui le dépasse, le détrône et, pour finir, ne va pas tarder à le chasser : une autre belle bombe en perspective !

Pourtant, il n'a pas manqué de Philippulus le Prophète pour annoncer le pire. Günther Anders l’a bien dit dans L’Obsolescence de l’homme (II) : plus la machine acquiert de compétences, plus le travailleur devient un simple spectateur, et même un serviteur de la machine. Paul Jorion ne prend même pas la peine d'étayer ce qui est pour lui une certitude, et tient pour acquise la perspective de l’extinction de l’humanité (Le Dernier qui s’en va éteint la lumière). Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, combien d’autres … (voir mon billet du 4 juin 2016). Tous prophètes de malheur, sauf que Philippulus retourne à l'asile, alors que le système se contente de répondre aux autres : « Cause toujours ».

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Quant aux oisifs définitifs, aux chômeurs à vie payés pour rester chez eux, à cette humanité rendue superflue par le « Progrès » technique, comment vont-ils pouvoir tuer les masses de temps libre qu’ils auront à l’horizon ? On dit souvent que les gens cherchent un bon boulot, c’est-à-dire un job qui les motive et les intéresse. Plus rarement entend-on formuler l’idée que s’il y a un travail, c’est parce qu’il remplit une fonction sociale, qu'il a une utilité sociale.

En travaillant, on a (au moins en théorie : un métier est plus qu'un travail, qui est plus qu'un boulot, qui est plus qu'un emploi, qui est lui-même plus qu'un job, sans parler des « bullshit jobs », les "boulots-bouse-de-vache" ou "boulots de merde") l’impression de se rendre utile. Le job ("AVS") qui consiste à servir de béquille aux très vieilles personnes, est-ce un métier ? Celui qui le fait se sent peut-être utile. Piètre consolation, car en général, le sentiment éprouvé par les chômeurs de longue durée est un sentiment de profonde inutilité.

A quoi je sers, se demandent-ils avec raison ? S'ils se sentent inutiles, c'est qu’ils sont de fait socialement inutiles. Pas besoin d’être psy pour savoir que c’est difficilement supportable, surtout dans la durée. L'humanité jetable. D'où l'utilité du concept de déchet utilisé par le sociologue Sigmund Baumann (qui vient de mourir) pour qualifier le statut de l'humain obligé de quitter sa maison et son pays pour des contrées, croit-il, moins menacées, mais aussi le statut de l'homme-consommateur, devenu déchet liquide à force de consommer.

Une société sans travail (ne parlons pas de ceux qui sont à découvert le 10 du mois), même dotée du revenu universel (payée pour vivre en grève illimitée !), a de bonne chance de devenir une cocotte-minute. Quelle soupape de sécurité va-t-on bien pouvoir mettre au point pour éviter l’explosion de la bombe ? Que faire pour éviter que les masses d'oisifs à perpétuité descendent dans la rue pour tout casser ?

Le Festivus festivus de Philippe Muray sera-t-il envoyé aux oubliettes par l'invasion du divertissement, non plus comme parenthèse ou échappatoire comme il le dénonçait, mais comme principe organisateur conditionnant tout notre mode de vie ? Faudra-t-il multiplier à l’infini les animations, les spectacles, les "événements", les écrans, les jeux vidéo, les casques de réalité virtuelle pour que les populations se tiennent tranquilles, et acceptent de ne pas mettre la société à feu et à sang ? Est-ce sous la forme de « société du divertissement obligatoire et permanent » que les concepteurs de la « société des loisirs » imaginaient celle-ci ?

Qu’est-ce que ça peut donner comme musique, un concert de bouches inutiles ?

« Non, je crois que la façon la plus sûre de tuer un homme,

C’est de l’empêcher de travailler en lui donnant de l’argent. »

C'est Félix Leclerc qui dit ça ("100.000 façons de tuer un homme


"). A transmettre aux promoteurs du revenu universel. J'aimerais pouvoir penser qu'il a tort. J'aimerais.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 06 juin 2016

LA FRANCE DANS UN SALE ÉTAT

TRAVAIL, CHÔMAGE, ESPOIR.

Le chômage est la première préoccupation, paraît-il, de la population. Tous les sondages, paraît-il, le font apparaître. Et tous les hommes politiques qui, on le sait, tirent leur doctrine authentique et leurs convictions profondes de la lecture quotidiennement renouvelée des dernières enquêtes d’opinion sorties dans la presse, embouchent leur trompette pour le claironner bien fort aux oreilles du bon peuple : la question qui occupe leur esprit jour et nuit, qui creuse leurs fronts responsables des profonds sillons de la préoccupation la plus haute et la plus tourmentée, c’est la question du chômage. En particulier le chômage des jeunes. Et en particulier des jeunes vivant dans les bien connues « banlieues défavorisées ». 

Je les vois bien, tous, là, Fillon, Sarkozy, Montebourg, Mélanchon, rentrer le soir à la maison, enfiler leur pyjama et, avant de faire de même à madame, lui avouer pleins de sentiments de honte : « Chérie, je n’en dors plus : 40% de jeunes chômeurs à Argenteuil, 39% à Gagny, 41% à Aubervilliers, c’est intolérable. – Viens là, mon biquet, viens oublier en moi tes horribles soucis ». Tout le monde en est convaincu : voilà la première urgence que ces braves gens qui nous gouvernent, ou aspirent à le faire, ont constamment à l’esprit de traiter, à laquelle ils veulent remédier « toutes affaires cessantes » (selon une de leurs expressions favorites). 

On les connaît, tous ces hommes d’une sincérité jamais prise en défaut. Non : tout le monde sait que si leur sincérité était sincère, ils diraient en public quelque chose de ce genre : « Il ne faut pas se leurrer : le travail ne reviendra pas. Et s’il revient, il ne sera pas fait par des hommes, mais par des robots ». Oui, si leur sincérité était sincère, ils pratiqueraient tous ce suicide politique. On peut toujours compter sur eux pour avoir un tel courage. 

Car la vérité, elle est là : le travail ne reviendra pas. Le travail est parti quand les patrons des pays riches ont commencé à vendre les tâches de production à la Chine, puis à d’autres. Qu’on appelle ça « délocalisation » ou autrement, il n’y a pas à tortiller du croupion : ils ont cherché à accroître les marges à redistribuer en dividendes aux actionnaires (pas en salaires aux travailleurs, qu’allez-vous imaginer ?). Logiquement, il fallait faire diminuer la ponction de part salariale dans le chiffre d’affaires. Logiquement, il a fallu trouver de la main d’œuvre moins chère.

C’est ainsi que l’économie des pays industrialisés, avec les savoir-faire et les machines qui vont avec (je connais un Bernard qui a consacré une bonne partie de sa carrière à ce massif « transfert de technologie », cette pure merveille lexicale), a été vendue à la Chine et à tous les pays autrefois qualifiés de « sous-développés ». Trente ans après, on en voit les effets. J'observe au passage que le langage des économistes, en général occidentaux (car ils ont un peu d'avance conceptuelle, puisque bénéficiant d'une confortable avance concrète dans l'observation et la théorisation des faits économiques), sait miraculeusement s'adapter aux "nouvelles réalités" sans renoncer pour autant au socle infrangible de son idéologie, en adoptant des expressions furieusement modernes, comme « en développement » ou « pays émergents ». Leur imagination lexicale est sans borne, quand il s'agit de tout faire pour que ne soit pas remis en question le dogme du progrès technique et de la prospérité économique pour tous.

Le travail est parti de chez nous quand patrons et actionnaires l’ont considéré non comme un investissement, mais comme un coût. Quand le travailleur est devenu une charge pour le philanthrope qui avait la bonté de lui fournir du travail dans son entreprise. Trente ou quarante ans après, on le sait, grâce aux merveilleuses innovations techniques qui ont bouleversé le paysage, grâce en particulier à tous les miracles dus à la numérisation, grâce bientôt aux promesses que nous font les adeptes de la robotisation, on pourra penser à « relocaliser » les entreprises. 

La seule petite différence, c’est qu’à la place de l’énorme fourmilière qui voyait se croiser aux heures de changement de poste des milliers de bonshommes en chair et en os, on va voir fleurir des néo-usines où quinze personnes suffiront pour surveiller les cadrans informant sur la marche des robots. Tous les autres bonshommes seront entre-temps devenus superflus. A l'Etat et aux braves gens de remplir leur sébile pour qu'ils ne crèvent pas de faim. 

Le travail ne reviendra pas. Oh si, on va vous dire que l’économie va créer de « nouveaux emplois » (notez le changement de vocabulaire : on ne parle plus de « travail », on n’ose plus, quant au noble mot de « métier », n'en disons rien, tant il est devenu obsolète). On appelle déjà ça « service à la personne ». On en voit, dans nos rues, de ces vieilles personnes qui tiennent à peine debout, qui se font aider, pour faire leurs courses, par des « AVS ». Aides à la Vie Sociale.

On va vous inventer de nouveaux sigles pour fournir aux jeunes ce qu’on appelle des « emplois aidés » : on récompense les patrons qui acceptent de ne pas laisser un jeune traîner dans les rues, et sur le dos du contribuable, bien sûr. Voilà de la belle redistribution des richesses. On va même (ça vient d'être refusé par les Suisses lors d'une "votation") jusqu'à imaginer de distribuer à chaque individu vivant un "Revenu Universel", par principe et quoi qu'il arrive. Comme le chantait le grand Félix Leclerc, « le meilleur moyen de tuer un homme, c'est de le payer à ne rien faire ».

On va enfin ouvrir de nouveaux créneaux prometteurs sur le front de l’ « ESS », vous savez, la fameuse « économie sociale et solidaire ». Croisons les doigts, crachons en l’air ou pissons dans un violon. Ou encore, puisque nous avons perdu le travail et que quelqu’un nous l’a pris, brûlons un cierge à Saint Antoine : « Saint Antoine de Padoue, vieux filou, vieux grigou, rendez ce qui n’est pas à vous ». Ouais ! On peut toujours essayer. 

Quand il y avait 300.000 chômeurs en France, dans les années 1970, les syndicats étaient dans la rue (ah, qu'il était beau, le slogan : « Qui-sème-la-misère Récolte-la- colère ! »). En 1991, quand il y en a eu 750.000, tout le monde pensait que la marmite allait exploser. Aujourd’hui, les petits messieurs qui font semblant de nous gouverner, avec le minuscule en chef qui fait semblant de présider aux destinées de la France, attendent désespérément que « la croissance revienne » en espérant pouvoir enfin se targuer d’avoir « inversé la courbe du chômage ». Les esprits chagrins objecteront que plus il y a de la croissance, plus la planète a du mouron à se faire, et que donc, il ne faut surtout pas que la croissance revienne. Passons.

Combien de chômeurs aujourd’hui en France ? 4.000.000 ? Un peu plus ? Un peu moins ? On ne va pas se battre là-dessus : de 300.000 à 4.000.000, je compare juste les chiffres à quarante-cinq ans de distance. Et sur la longue durée, il n’y a pas à s’y tromper : le travail a foutu le camp. On nous dit que nos voisins, Allemagne, Grande-Bretagne, Espagne, Italie font bien mieux que nous, parce qu’ils ont « eu le courage de faire des réformes impopulaires mais indispensables », et que la France fait figure de canard boiteux, toujours « en retard » et « incapable de se réformer ». 

Satané Code du Travail, le pelé, le galeux d'où venait tout le mal !!!! Tout le monde crie : Haro sur le baudet !!!! C'est tout la faute au Code du Travail !!!! Na !!!!

Voyons ça de plus près. Au Royaume-Uni, qui a inventé le « contrat 0 heure », on compte, selon le Guardian, 40% de « working poors ». Combien de ces « travailleurs pauvres » en Espagne, où le taux de chômeurs comptabilisés vient de repasser au-dessous des 4.000.000 ? Combien de « travailleurs pauvres » dans l’Allemagne qu’on nous présente comme un modèle ? En Italie ? Ailleurs ? Et en France, au fait, combien de pauvres ? Les compteurs de pauvres ne sont pas d'accord entre eux. Ce qu'on peut se dire, c'est que la pauvreté a de beaux jours devant elle. Bientôt, c'est ceux qui ne seront pas complètement dans le besoin qu'on appellera les "nantis".

Le travail ne reviendra pas. Que se passera-t-il, le jour où un homme politique complètement inconscient, bourré ou shooté, sur le plateau du 20h. de TF1 avouera cette vérité ? Que fera la population, quand ces rats dont le métier est d’entretenir dans la population, à tout prix et à coups de mensonges, l’espoir de lendemains meilleurs, pour continuer à croquer impunément dans leur fromage, proclameront enfin cette vérité : le travail ne reviendra pas ? Qu'adviendra-t-il quand le bon peuple aura été mis, définitivement, en face de cette vérité brutale, violente et désespérante ?

En redoutant que ce jour improbable arrive, ils serrent les fesses. A mon avis, ils ont intérêt à se muscler le sphincter anal, parce qu'ils n'ont pas fini d'avoir peur.

Pourquoi croyez-vous que les mesures de sécurité se multiplient, s'aggravent et resserrent le nœud coulant autour du cou de la population ? C'est juste parce que Hollande et ses pareils ont une trouille bleue. C'est juste parce que les "zhommes politiques" (Coluche) n'ont pas envie que des circonstances perturbantes les empêchent d'honorer madame, le soir, quand ils ont enfilé leur pyjama.

Moralité : puisque la vérité est désespérante, il faut désespérer les Français ! Là, ils se réveilleront peut-être.

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 21 décembre 2015

FRANCE : UN FOSSILE POLITIQUE

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Préambule d'actualité

Le Grand retour de Nanard (ou : Nanard fait son cinéma)

Symptôme du grand délabrement de la vie politique française : Bernard Tapie fait annoncer son retour en politique. Les éditorialistes sont effondrés ce matin, et s'apitoient sur la panouille médiatique dans laquelle Tapie fait mine de revenir patauger. Entonnons avec Orgon le refrain qui scande la scène 4 de l'acte I de Tartuffe : « Le pauvre homme ! ». Enfin, "pauvre", ... ce n'est pas encore fait. Certains préféreront crier, avec les Tunisiens de 2011 contre Ben Ali : « Dégage ! ».

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En France, pour autant qu’on soit bien informés, on n’en est pas là : juste un petit Cahuzac de temps en temps. La pourriture (sens premier de "corruption") semble périphérique. Croisons les doigts. On pourrait s’en féliciter. Malheureusement, la France souffre d’un Mal tout aussi térébrant. « Mon mal vient de plus loin », dit Phèdre dans la pièce de Racine (I,3). J’appelle ce Mal, quant à moi, la « Grande Fossilisation ». Certains commentateurs parlent d'une « vie politique congelée ». Une preuve en est fournie par le fait qu’à droite, un rival crédible de Nicolas Sarkozy dans la course à la présidentielle de 2017 a soufflé le 15 août dernier les soixante-dix bougies de son gâteau d’anniversaire. Soixante-douze ans en 2017 ! Soixante-dix-sept en 2022 (fin de mandat, s'il est élu). Comment est-ce possible ? 

Tout le monde a l’air de trouver ça normal. En réalité, c’est une énormité, une incongruité, une anomalie, un scandale. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les propos tenus à ce sujet à l’étranger, où l’on est stupéfait, par exemple, de voir qu’un Alain Juppé (c’était bien lui !) était déjà dans la politique plus de trente ans plus tôt.

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MONTAGE PARU DANS AUJOURD'HUI LE PARISIEN DU 21 DÉCEMBRE 2015

Remarquez, il ne fait pas encore aussi bien que Jacques Chirac, dont la carrière politique aura duré quarante ans (1965-2005). Juppé peut encore battre un record. La France politique crève littéralement de ces records de durée. Le renouvellement du personnel politique en France s’opère sur un rythme géologique : dans un million d’années, c’est sûr, les os de Juppé auront subi la pétrification produisant un joli fossile en ordre de marche. Comme diraient Vigneault-Charlebois-Leclerc (4'45") : « Mais nous, nous serons morts, mon frère ». Et Aguigui Mouna (Dupont) ferait inlassablement reprendre en chœur le refrain : « Les-guer-riers-trou-ba-dours/-Les-guer-riers-trou-ba-dours/-Les … » (ça, c'est juste pour ceux qui l'ont connu). 

Voilà : plus grave que la corruption, il s’agit là d’une confiscation pure et simple. Disons-le, depuis lurette, contrairement à ce que s'efforcent de nous faire accroire la meute des « journalistes politiques » et autres éditorialistes, il n’y a plus de vie politique en France : elle a été confisquée par une caste, on pourrait dire une mafia, moins la corruption qui va avec (tout au moins à ce qu’on sait, mais certains parleront d'une corruption structurelle, c'est-à-dire fabriquée par le système dans son ensemble). Le débat politique rampe dans le caniveau, et se réduit à des luttes pour le pouvoir. C'est le moment de faire retentir à nouveau le cri de Sade : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! » (c'est dans La Philosophie dans le boudoir).

La preuve, c’est que lorsqu’un gouvernement fait mine de s'ouvrir à la « Société Civile », les pauvres sur qui ça tombe sont rapidement éjectés (Francis Mer, Léon Schwartzenberg, …) : ils ne sont pas du sérail. Je passe sur les connivences, pour ne pas dire les complicités qui se sont établies entre les élites politiques, les élites des affaires et les élites médiatiques : contentons-nous de ces mœurs proprement confiscatoires qui ont cours dans les centres de la décision politique, accaparés par une petite caste. 

Y a-t-il même encore des « hommes politiques » en France ? Tous ou presque ont aujourd’hui, et depuis lurette, des têtes de premiers de la classe (regardez la gueule bien lisse de Macron). Et ces mentions "très bien" se sont tracé un « plan de carrière » : à tel âge, je suis "cadre dirigeant", et j'ai ma Rolex avant cinquante ans. Parmi eux, nul n’a plus l’accent d’un terroir quelconque (je ne parle pas de l’accent du midi). Beaucoup sortent, non pas de la société normale, mais de l’ENA ou d’une « Grande Ecole », parfois plusieurs (François Hollande). 

Ces structures sont des bocaux, ils sont ignifugés, et les légumes qu'on y cultive sont mis en conserve après stérilisation. Ils ont appris à « administrer », mais ont-ils appris à « diriger » (au sens marin du verbe « barrer » : donner la direction) ? Même si on n'apprécie guère Pierre Bourdieu, ce serait le moment de faire une large publicité à La Noblesse d'Etat (Minuit, 1989), où il met en évidence l'étroite relation qui s'est établie entre vingt et une Grandes Ecoles et les cercles du pouvoir (politique, entre autres).

Dans leur immense majorité, ce ne sont pas des hommes politiques, mais des administrateurs de biens, des bureaucrates, des cadres, des gestionnaires, des comptables. Et ce sont ces régisseurs, ces fondés de pouvoir, ces managers, ces chefs de bureau et autres "maires du palais" que les Français ont l'inconscience de porter au pouvoir, élection après élection. Qui croit un mot de ce qu’ils disent, quand ils affirment « porter des convictions fortes » ?

Démunis de stratégie à moyen ou long terme, ça ne les empêche pas de marteler à longueur d'antenne : « Le Projet ! Le Projet ! Le Projet ! », en prenant bien soin de ne jamais préciser ce qu'ils mettent dedans concrètement. Diplômés de Science-Po, hommes du verbe, experts de je ne sais quoi, je veux bien l'admettre, mais en aucun cas des "hommes politiques". Ils savent un tas de choses subtiles et savantes, mais ils ignorent le principal : ce qu'il faut faireCeux qui ont le pouvoir n’ont pas de convictions. Et les seuls qui sont sincères n’ont aucun pouvoir. 

Leurs seules convictions ? Faire preuve, avec un inentamable « sens du travail bien fait », de leur capacité à « traiter un dossier », quand il faudrait des Volontés. Ah ça, on ne peut pas leur refuser ce savoir-faire : constituer un dossier, ils savent. Pour les tactiques et les manœuvres, on peut leur faire confiance. Leur seule méthode ? La « navigation à vue ». Je devrais même dire : le cabotage, vu leur répugnance à s’éloigner des côtes : voir ce qui est « possible ». Ensuite, si ça fait de trop grosses vagues, en rabattre et se réfugier au plus vite dans la crique la plus proche. Ils n’ont pas de radar, pas de destination, pas de port d’attache. 

Et puis, pas le temps d’aller mettre les mains dans le cambouis de la « Société Civile » : on ne va pas se salir les mains dans la réalité de tout le monde, ce n’est pas pour rien qu’on a été premier de la classe. Ça met à l'abri. Voilà : ils font partie de la secte "Tous aux abris". Leur parcours les a fait passer directement des tables de salles d’examen aux bureaux Second Empire. Leur expérience est d’avoir côtoyé un univers de papier, de mots et de concepts. Jeunes poissons, ils n’ont aucune envie de sortir du bocal pour partir dans des ailleurs exotiques pour respirer le grand miasme putride du monde réel. Le grand remugle fermenté dans le ventre de la complexité du monde. Le politicien ordinaire de niveau moyen, en France, aura eu l'avantage de ne jamais avoir été mis directement en présence des pestilences olfactives libérées par le sphincter anal de la réalité, elle aussi ordinaire, pourtant.

Jeunes chevaliers à peine sortis de l’Ecole, ils n’ont d’autre hâte que d’aller mettre leur épée au service d’un suzerain qui accepte de les adouber, et de leur accorder un fief en apanage, avec le titre d' « attaché parlementaire ». En échange d'une loyauté de vassal impeccable, cela va sans dire. De l’Ecole à la Chambre, sans passer par la réalité ordinaire : la porte peut alors s’ouvrir sur le bel horizon d’une « carrière politique ». Roule Raoul ! La machine à produire les fossiles politiques a de beaux jours devant elle. L'abstention est la manifestation aveuglante du dégoût sans cesse accru de la population envers ces mœurs ahurissantes. Mais qui fera parvenir ce message à leurs oreilles ? A leur cerveau ? A leur conscience ? Mais ont-ils une conscience ?

La machine à produire du Front National se dirige vers un avenir radieux. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : suiteetfin demain.