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vendredi, 24 juin 2016

LE TAYLORISME EN 1880 ?

Le terme de « taylorisme » remonte, disent les spécialistes, à 1918, c’est-à-dire trois ans après la mort de son inventeur Frederick Winslow Taylor (1856-1915). En 1880, il avait vingt-quatre ans. Je ne connais pas l’histoire de son invention. Je sais juste que le taylorisme, en gros, c’est l’organisation scientifique du travail, qu'il segmente l’action de production dans ses plus petits éléments possibles, de manière à obtenir du travailleur le plus petit nombre possible de gestes pour accomplir la tâche qui lui est assignée.

Quand un mot est créé, ça veut souvent (pas toujours) dire qu’une chose a été inventée avant. Ici, cela s’appelle la « division du travail ». On se dit que cette chose qui est devenue la règle en matière de production industrielle a partie liée avec les progrès techniques qui ont bouleversé le 20ème siècle. Erreur ! En fouinant, encore et toujours, dans le Journal des voyages, je suis tombé sur cet article signé O. S., dans le numéro 149 daté 16 mai 1880, consacré aux « charcuteries de Cincinnati », qui voisine avec un éloge du Brooklyn bridge, sur l’East river, à New York.

Comme seul commentaire au contenu (nettement favorable) de cet article, je dirai qu’en 1880, la France est déjà prête à accueillir sur son sol le principe de l’intégration dans une chaîne de toutes les opérations successives qui, d’un animal vivant, aboutissent à des morceaux de viande quasiment prêts à l’emploi. Je trouve que le document ne manque pas d’intérêt (voir mon compte rendu de la Lettre à un paysan de Fabrice Nicolino, 4-5 juin dernier) : le Mal productiviste qui a détruit l’agriculture normale vient de plus loin que je ne pensais.

Je reproduis le texte sans rien y changer : « Les jambons de Cincinnati – cette grande ville de l’Ohio, fondée par un détachement de troupes du général Washington, en 1788 – ont une réputation qui lutte avec celle de Fork hams renommés dans le monde entier.

Il y a dans cette cité porchère un établissement de charcuterie – parmi plusieurs autres – où, dans l’espace de vingt secondes, on tue, on flambe, on racle, on prépare, on dépèce des porcs pesant de 225 à 270 kilogrammes, et, sur ce pied, le travail se continue dix heures par jour, pendant quatre mois de l’année.

Le grand secret de cette rapidité consiste en ce qu’un homme n’a qu’une seule occupation dans cet établissement, et qu’il apprend ainsi à faire cette seule chose avec une parfaite habileté. On trouve, dans cette charcuterie modèle, un ouvrier qui, tous les jours, ne fait qu’assommer des porcs avec une massue, un second qui les saigne, un autre qui, d’un coup net et sûr, à l’aide d’un large couperet à long manche, décapite le plus énorme cochon de l’Ohio.

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LES CHARCUTERIES DE CINCINNATI : La tuerie des porcs.

Les porcs sont conduits, sans efforts, à la tuerie située en haut de la maison. Cela fait, la descente dans les caves s’opère par la loi naturelle qui veut que toute chose cherche le centre de la terre. Parvenus au sommet de la maison, les quinze premiers porcs qui marchent en tête se trouvent entassés dans un parc où il leur est impossible de se coucher. Ils sont forcés de passer par une sorte de couloir, un par un, et l’exécuteur, au fur et à mesure de leur passage, les assomme les uns après les autres. Les corps glissent sur un plan incliné, au bas duquel est un long réservoir d’eau chaude.

C’est là que le sticker (le perceur, le saigneur) porte le coup de grâce à l’animal qui tombe aussitôt. Des deux côtés sont rangés des hommes qui échaudent les porcs dans une eau dont la chaleur doit être bien comprise, afin de ne pas gâter la viande. On arrache les soies ayant de la valeur, puis on racle la bête qui passe aux mains du gambleman, lequel lui passe un bâton dans les jambes pour les écarter et se fait aider par deux autres pour étendre le porc au séchoir.

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Le séchoir.

Un instant après, le gutter (le videur) ouvre le ventre du porc et retire les boyaux et la graisse, tandis qu’un boy inonde le défunt avec un tuyau de pompe. Ceci terminé, on met la bête à refroidir dans une longue salle, où sont ainsi appendus jusqu’à cinq ou six cents animaux.

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Les échaudeurs.

Le dépeçage de ces énormes carcasses s’accomplit avec la même facilité et la même rapidité merveilleuse. L’opération prend à peine une minute. Deux hommes jettent le porc sur un chariot et le roulent jusqu’à la balance, où le poids est instantanément constaté et enregistré. Tout près est la table à découper sur laquelle il est aussitôt étendu.Deux coups de couperet simultanés lui séparent la tête et le train de derrière du tronc, et la subdivision de ces morceaux s’opère en trois ou quatre coupus bien assénés du même instrument. Près de la table s’ouvrent les orifices d’autant de tuyaux de bois qu’il y a d’espèces de morceaux dans un porc. Ces tuyaux conduisent aux diverses salles d’en bas, où les différentes parties de l’animal doivent être traitées. Les jambons glissent par leur tuyau, les morceaux à saler descendent à la cave ; les feuilles de lard – flitches of beacon – se rendent au contrôle. Les rognures de jambon et autres disparaissent pour se retrouver à la salle de la charcuterie ; la langue, les pieds, chaque atome de viande, vont aboutir à leur destination spéciale.

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Le découpage.

C’est ainsi qu’en vingt secondes un porc de 270 kilogrammes est coupé en morceaux et distribués dans tous les coins de l’établissement. Il faut cinquante hommes pour l’expédition d’un porc à la minute, ce système permet donc à un seul homme de transformer en viande salée trente porcs par jour. Les entrepreneurs de ces établissements de salaisons payent aux propriétaires des animaux soixante cents (environ 3 francs) par tête d’animal abattu. Ils tirent leur bénéfice des débris. Les soies d’un porc valent 85 centimes, sa langue 25 centimes ; le poil, la graisse des intestins défrayent toute la dépense de l’égorgement, de la préparation et de la mise en baril.

Il y a une morale à tout ceci : c’est que vingt hommes, en quatre mois, font tout ce qu’il y a de désagréable dans le massacre de cent quatre-vingt mille porcs et, par le système de la division du travail, ces vingt hommes exercent leur métier de la façon qui leur est la moins pénible et la moins nuisible.                    O. S. »

Tout cela manque un peu de précision et de rigueur, mais il y a l’essentiel. On a cru un moment que cela s’appelait le Progrès. Et bien que les gens sérieux soient à présent dégrisés et revenus de cette fable qu’ils avaient prise pour une Vérité, certains s’obstinent dans cette voie suicidaire revêtue des oripeaux séduisants de l’innovation technique déchaînée (humanité augmentée, ferme des mille vaches, OGM, etc.).

Ce sont eux, les archaïques, les dinosaures, les passéistes, les antédiluviens, les moyenâgeux, les arriérés. Et je leur lance un défi : « Soyez donc modernes, que diable ! ». Même pas cap’, je parie.

Voilà ce que je dis, moi.

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NOTE

Donc, c'est le Brexit ?!

J'ai perdu mon pari !

Vivat !

Maintenant, qu'est-ce qui sortira du long grenouillage généralisé qui ne va pas tarder à gagner le panier de crabe ?

Bien malin qui le dira.

Les Britanniques vont en tout cas bientôt devoir supprimer de l'Union Jack la croix de Saint-André blanche de l'Ecosse, qui ne va pas manquer d'organiser un référendum de séparation.

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dimanche, 05 juin 2016

LE MONDE DANS UN SALE ETAT

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Les multiples diagnostics posés par des gens de multiples disciplines sur la santé actuelle et à venir de la planète, des hommes qui la peuplent et de la civilisation que les occidentaux (disons plutôt les Américains) ont échafaudée et exportée partout dans le monde, ces diagnostics sont donc très clairs : sale temps pour l’humanité. 

Je viens d’ajouter un livre à la somme démoralisante des lectures citées hier. Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture (Les Echappés, 2015) n’est pas seulement un pamphlet où le journaliste Fabrice Nicolino tire à boulets rouges sur la conception de l’agriculture que responsables politiques, capitalistes et ingénieurs (agronomes, chimistes, etc.) ont imposée au reste du monde. C’est aussi un essai (« brillant », lit-on en 4ème de couverture, en tout cas très bref : en 120 pages, la messe est dite) très informé, où l’auteur raconte l’histoire de la crise de démence dans laquelle l’humanité a été plongée au 20ème siècle. 

Cette démence porte de jolis noms : la « rationalisation », la mécanisation de tout le travail humain, en attendant sa robotisation. En un mot, l’industrialisation à outrance de toutes les tâches humaines. C’est-à-dire la séparation radicale de la conception de la tâche et de son exécution. C’est-à-dire la décomposition du processus de production d’un objet en une multitude d’opérations simples. C’est-à-dire l’interposition de la machine entre le travailleur et ce qu’il fabrique. C’est Christopher Lasch qui le dit dans La Culture du narcissisme : la majorité des travailleurs qui ont été mis à la chaîne de fabrication sont dépossédés de l’essentiel. 

Fabrice Nicolino, s’il concentre son propos sur les problèmes spécifiques de l’agriculture, est bien obligé d’élargir le champ d’investigation. Que signifie en effet l’industrialisation de la production alimentaire ? Deux choses : la mécanisation et la chimie, dont le livre retrace l'histoire de l'installation catastrophique et définitive dans le paysage des campagnes françaises que les deux fléaux s'acharnent à détruire.

Au départ, Nicolino oppose deux conceptions radicalement incompatibles de la production agricole, qu'il personnifie en les personnes d'André Pochon et Michel Debatisse. L'auteur a croisé la route du premier il y a vingt ans. Ce paysan de Saint-Mayeux, qui ne tient pas à devenir un esclave du métier (il tient à consacrer du temps à sa famille et à la sieste), exerce son art sur huit hectares, qui produisent « autant que sur vingt et même vingt-cinq hectares », s'épargne un énorme labeur inutile en ayant des idées.

Par exemple, il innove par rapport à la tradition en plantant ses prairies, ce que ses ancêtres ne faisaient pas. Il assemble ainsi "ray-grass" et trèfle blanc, un fertilisant qui lui évite le recours aux engrais azotés. Son refrain s'inspirait de René Dumont, l'agronome qui fut candidat-président : « Regardez bien votre vache, c'est un animal extraordinaire ; elle a une barre de coupe à l'avant, et un épandeur à l'arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d'un pré, elle fait le travail toute seule ». L'INRA de Quimper s'intéresse d'abord aux pratiques d'André Pochon, mais ne tarde pas à les jeter au panier : « Que seraient devenus les marchands d'engrais et de matériels, qui font toutes les lois agricoles ou les sabotent ? ».

On a envie de fredonner Brassens, vous savez : « Que la vie serait belle en toute circonstance, si vous n'aviez tiré du néant ces jobards » (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part). Le premier jobard dont il est question est Michel Debatisse, futur président de la toute-puissante FNSEA, un féroce partisan du productivisme agricole. Cette conception entre tout à fait dans les vues d'un célèbre ministre de l'Agriculture : Edgard Pisani. C'est ce dernier qui déclare, le 20 février 1965 : « La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande ».

Nicolino précise que cette conception productiviste est directement empruntée aux Américains : plusieurs hauts responsables ont été littéralement estomaqués par leur visite aux abattoirs de Chicago, d'énormes usines-cathédrales capables de "traiter" des milliers de bêtes dans un temps ridiculement court. Jean Bustarret, futur directeur de l'INRA, fait aussi le voyage : « Comme les copains, il en revient émerveillé par la productivité, et devient un militant du maïs ». Résultat : « Une plante tropicale, grosse consommatrice d'eau d'irrigation, d'engrais et de pesticides, déferle sans que quiconque ait la moindre idée des conséquences ».

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Ce n'est pas Chicago : c'est Cincinnati dans les années 1880.

Source : le Journal des Voyages.

On devine qu'André Pochon a perdu, puisque c'est Michel Debatisse qui a gagné. Fabrice Nicolino complète son tableau d'un désastre annoncé en faisant mention de l'invention des pesticides et de leur application massive dans les pratiques agricoles. Il s'attarde bien sûr sur le cas du DDT, ce poison encore en usage, me semble-t-il, dans pas mal de pays, qui finira par être abandonné, pour cause de nuisances, dans les pays industriels. Il évoque aussi la destruction des paysages sous les coups de la mécanisation à outrance : il est indispensable de permettre aux engins d'enginer.

Résultat : plus de haies, fini, le découpage invraisemblable de la terre en parcelles de plus en plus minuscules au gré des successions. Il est vrai qu'on ne peut laisser le cadastre se transformer en sac de confettis, mais ce qui était une nécessité raisonnable a été utilisé comme prétexte pour laisser libre cours à l'invasion des machines. On a appelé ça le Remembrement.

On doit à cette Terreur administrative des paysages comme ceux de la Beauce, où la terre, sur des dizaines de milliers d'hectares, est désormais morte, et ne parvient à produire qu'à coups d'injections massives d' "intrants". Rien qu'en Bretagne, selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre (un universitaire spécialiste de la biodiversité), « 280.000 kilomètres de haies et de talus boisés auraient été arasés dans cette région entre 1950 et 1985 ».

L'état actuel de la France agricole (mais ça vaut pour la plupart des pays) est le résultat de la confiscation des métiers agricoles par des technocrates, des crânes d’œuf, des rats de bureau qui ont fait de l'agriculture une construction intellectuelle et ont élaboré pour elle des modèles théoriques, d'une grande rationalité en apparence, mais déconnectés de la terre concrète, qu'on l'appelle terroir, territoire ou terrain. Leur idéal, c'est de faire de la terre nourricière une usine, une machine à nourrir. Il y a eu clairement, en haut lieu, une implacable volonté politique d'imposer ce modèle, à l'exclusion de toute autre possibilité.

Fabrice Nicolino s'approche de la vérité idéologique contenue dans un tel projet, quand il écrit : « Tous mêlés dans une structure clairement paratotalitaire, vouant un véritable culte à la chimie de synthèse et aux pesticides, tout l'espace est occupé. Cinquante personnes peut-être, dans cette France de la Libération, décident du sort des pesticides, et tous mangent dans la main de Willaume, qui multiplie les occasions - congrès, banquets, conférences, foires - de les réunir ». 

Et ce n'est pas avec la terrible et bureaucratique FNSEA, et ce n'est pas avec l'impitoyable « concurrence libre et non faussée » imposée par une Europe totalement aveugle, que quiconque va pouvoir changer quoi que ce soit à l'épouvantable situation dans laquelle se trouve cette frange de la population (réduite désormais à pas grand-chose), qui portait autrefois la fière appellation de Paysannerie.

De profundis.

Voilà ce que je dis, moi. 

samedi, 04 juin 2016

LE MONDE DANS UN SALE ÉTAT

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Je ne sais pas si Paul Jorion[1] a raison quand il parle d’un « effondrement général » de l’économie, de l’extinction prochaine de l’espèce humaine et de son remplacement par une civilisation de robots indéfiniment capables de s’auto-engendrer et de s’auto-régénérer. Sans être aussi radical et visionnaire, je me dis malgré tout que la planète va très mal, et que l’espèce qui la peuple, la mange et y excrète les résidus de sa digestion, est dans un sale état. 

Beaucoup des lectures qui sont les miennes depuis quelques années maintenant vont dans le même sens. Pour ne parler que des deux ans écoulés, qu’il s’agisse du fonctionnement de l’économie et de la finance mondiales (Bernard Maris[2], Thomas Piketty[3], Paul Jorion[4], Alain Supiot[5], Gabriel Zucman[6]), de la criminalité internationale (Jean de Maillard[7], Roberto Saviano[8]), des restrictions de plus en plus sévères apportées aux règles de l’état de droit depuis le 11 septembre 2001 (Mireille Delmas-Marty[9]), de la destruction de la nature (Susan George[10], Naomi Oreskes[11], Fabrice Nicolino[12], Pablo Servigne[13], Svetlana Alexievitch[14]), de l’état moral et intellectuel des populations et des conditions faites à l’existence humaine dans le monde de la technique triomphante (Hannah Arendt[15], Jacques Ellul[16], Günther Anders[17], Mario Vargas Llosa[18], Guy Debord[19], Philippe Muray[20], Jean-Claude Michéa[21], Christopher Lasch[22]), quand on met tout ça bout à bout (et ça commence à faire masse, comme on peut le voir en bas de page), on ne peut qu'admettre l’incroyable convergence des constats, analyses et jugements, explicites ou non, que tous ces auteurs, chacun dans sa spécialité, font entendre comme dans un chœur chantant à l’unisson : l’humanité actuelle est dans de sales draps. Pour être franc, j’ai quant à moi peu d’espoir. 

D’un côté, c’est vrai, on observe, partout dans le monde, une pullulation d’initiatives personnelles, « venues de la société civile », qui proposent, qui essaient, qui agissent, qui construisent. Mais de l’autre, regardez un peu ce qui se dresse : la silhouette d’un colosse qui tient sous son emprise les lois, la force, le pouvoir, et un colosse à l’insatiable appétit. On dira que je suis un pessimiste, un défaitiste, un lâche, un paresseux ou ce qu’on voudra pourvu que ce soit du larvaire. J’assume et je persiste. Je signale que Paul Jorion travaille en ce moment à son prochain ouvrage. Son titre ? Toujours d’un bel optimisme sur l’avenir de l’espèce humaine : Qui étions-nous ? 

Car il n’a échappé à personne que ce flagrant déséquilibre des forces en présence n’incite pas à l’optimisme. Que peuvent faire des forces dispersées, éminemment hétérogènes et sans aucun lien entre elles ? En appeler à la « convergence des luttes », comme on l’a entendu à satiété autour de « Nuit Debout » ? Allons donc ! Je l’ai dit, les forces adverses sont, elles, puissamment organisées, dotées de ressources quasiment inépuisables, infiltrées jusqu’au cœur des centres de décision pour les influencer ou les corrompre, et défendues par une armada de juristes et de « think tanks ». 

Et surtout, elles finissent par former un réseau serré de relations d’intérêts croisés et d’interactions qui fait système, comme une forteresse protégée par de puissantes murailles : dans un système, quand une partie est attaquée, c’est tout le système qui se défend. Regardez le temps et les trésors d’énergie et de persévérance qu’il a fallu pour asseoir l’autorité du GIEC, ce consortium de milliers de savants et de chercheurs du monde entier, et que le changement climatique ne fasse plus question pour une majorité de gens raisonnables. Et encore ! Cela n’a pas découragé les « climatosceptiques » de persister à semer les graines du doute. 

C’est qu’il s’agit avant tout de veiller sur le magot, n’est-ce pas, protéger la poule aux œufs d’or et préserver l’intégrité du fromage dans lequel les gros rats sont installés. 

Voilà ce que je dis, moi.

 

[1] - Le Dernier qui s’en va éteint la lumière, Fayard, 2016.

[2] - Houellebecq économiste.

[3] - Le Capital au 21ème siècle.

[4] - Penser l’économie avec Keynes.

[5] - La Gouvernance par les nombres.

[6] - La Richesse cachée des nations.

[7] - Le Rapport censuré.

[8] - Extra-pure.

[9] - Liberté et sûreté dans un monde dangereux, Seuil, 2010.

[10] - Les Usurpateurs.

[11] - N.O. & Patrick Conway, Les Marchands de doute.

[12] - Un Empoisonnement universel.

[13] - P.S. & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer.

[14] - La Supplication.

[15] - La Crise de la culture.

[16] - Le Système technicien, Le Bluff technologique.

[17] - L’Obsolescence de l’homme.

[18] - La Civilisation du spectacle.

[19] - Commentaire sur La Société du spectacle.

[20] - L’Empire du Bien, Après l’Histoire, Festivus festivus, …

[21] - L’Empire du moindre mal.

[22] - La Culture du narcissisme, Le Moi assiégé.

vendredi, 04 décembre 2015

I'M A POOR LONESOME COWBOY

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LE 20ème DE CAVALERIE (N°27)

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COP 21 

J'ai déjà eu l'occasion de dire ici tout le bien que je pense des positions défendues par Fabrice Nicolino (voir billet du 22 février, à propos de son livre Un Empoisonnement universel). La tribune qu'il publie dans Le Monde daté du 4 décembre (aujourd'hui même) confirme qu'on peut lui faire confiance pour ce qui est de faire tomber les masques d'hypocrisie de tous les faux curés qui officient lors de la grand'messe qui se donne depuis une petite semaine au Bourget.

Que dit-il, Fabrice Nicolino, dans sa tribune ? Pour résumer, il dit : "Pour avoir une idée de la sincérité des négociateurs du climat, regardez qui a été placé aux manettes". Or, dit-il, c'est là qu'on pressent la catastrophe. En effet, qui trouve-t-on au sommet du premier Sommet de la Terre à Stockholm en 1972 ? Il s'appelle Maurice Strong.

Sa carte de visite ? Né en 1929, mort en novembre 2015. Mais aussi et surtout : « Côté pile, il a été le vice-président, le président ou le PDG de firmes transnationales nord-américaines : Dome Petroleum, Caltex (groupe Chevron), Norcen Resources, Petro-Canada, Power Corporation. Au cœur l'énergie. Au cœur le pétrole ». Vous ne trouvez pas bizarre, vous, qu'un haut responsable de l'industrie la plus polluante devienne le grand manitou de la lutte pour la défense de l'environnement ? Disons-le : ça ne sent pas très bon.

Pour le Sommet de la Terre à Rio en 1992, Maurice Strong choisit comme bras droit Stephan Schmidheiny, une très belle carte de visite lui aussi : il est héritier d'une grande dynastie industrielle, qui a fait fortune avec l'amiante, à la tête de l'entreprise Eternit. Un très beau défenseur de la nature et de la santé humaine (3000 ouvriers italiens morts de l'amiante). 

Après Rio, Schmidheiny fonde le « Conseil mondial des affaires pour le développement durable ». Autant dire que c'est l'incendiaire qui se déguise en pompier. Y participent des entreprises aussi soucieuses d'environnement et de santé humaine que Syngenta (OGM), BASF, DuPont, Total, Dow Chemical : n'en jetez plus. Dans un livre, il va jusqu'à faire l'éloge de l'action de Shell dans le delta du Niger, pourtant « martyr écologique ».

Nicolino cite aussi le cas de Brice Lalonde, ce grand défenseur de la nature favorable au gaz de schiste : « Le gaz de schiste, il est bon aux Etats-Unis, pourquoi est-ce qu'il serait mauvais en France ? ».

Le cas de Laurence Tubiana est un peu différent. Elle ne loupe aucune conférence climatique. Elle a dirigé un think tank (IDDRI) qui a célébré le roi brésilien du soja transgénique. Les membres fondateurs ? EDF, GDF Suez, Lafarge, Saint-Gobain, Veolia Environnement. Quant à EPE (Entreprises pour l'environnement), c'est une association composée de Bayer, BASF, Vinci, Total, Solvay, Thales : que du beau monde, que d'éminents écologistes.

Paul Jorion a sans doute raison : si sauver l'humanité peut rapporter, l'humanité garde une chance.

Cliquez ci-dessus pour "Le temps qu'il fait le 4 décembre 2015".

Je cite pour finir la conclusion de Fabrice Nicolino : « L'heure est arrivée de mettre concrètement en cause la voiture individuelle, les écrans plats, les iPhone, le plastique, l'élevage industriel, le numérique et ses déchets électroniques, les innombrables colifichets - jouets, chaussures, cotonnades et vêtements, cafetières, meubles - venus de Chine ou d'ailleurs, les turbines, centrales, avions, TGV, vins, parfums partant dans l'autre sens.

N'est-il pas pleinement absurde de croire qu'on peut avancer en confiant la direction à ceux-là mêmes qui nous ont conduits au gouffre ? ».

Il faudrait placer la toute dernière phrase en lettres capitales au fronton de la grand'messe planétaire désormais connue sous le nom de COP 21. 

jeudi, 10 septembre 2015

LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES 2

MES LECTURES DE PLAGE 8

SUPIOT ALAIN.jpgJ'ai lu La Gouvernance par les nombres, d'Alain Supiot, professeur au Collège de France. J'en étais resté au "délabrement des institutions", qu'elles soient nationales ou internationales.

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Qu’est-ce qu’une « institution » ? La structure qui organise la vie commune et en fixe les règles. Chacune est spécialisée dans un domaine. En gros, la justice, la santé, la politique, l’éducation, la protection sociale … Une institution est un facteur de stabilité et de cohésion. Elle sert de point de repère. Inutile de dire que le « délabrement » n’annonce rien de bon. Au contraire, il annonce l’affaissement de l’Etat, cette instance « verticale » dont les lois permettent à tous les individus d’une population d’être logés à même enseigne sur le plan du droit. 

Alain Supiot montre ce que veut dire le passage du « gouvernement par les lois » (principe admis comme venu d’en haut : d’un dieu ou d’une « volonté générale » définissant le « bien commun ») à la « gouvernance par les nombres » (pour résumer : toute relation humaine est fondée sur des éléments négociables) : « On n’attend plus des hommes qu’ils agissent librement dans le cadre des bornes que la loi leur fixe, mais qu’ils réagissent aux multiples signaux qui leur parviennent pour atteindre les objectifs qui leur sont fixés [sous-entendu : par contrat] ». Cette façon de concevoir le collectif, Susan George l’appelle « liberté pour les loups ». A bon entendeur. 

A cette façon de s’entendre politiquement pour définir les contours d’une autorité surplombante qui s’impose à tous indistinctement (la Loi, la volonté générale, si je ne m’abuse), s’est substituée l’instrumentalisation de la Loi entre les mains d’un pouvoir, qui n’est plus référé à autre chose que lui-même. La Loi elle-même est devenue un instrument destiné à renforcer un pouvoir, au détriment de l’autorité (deux notions qu’il ne faut pas confondre). Plus rien ne "fait autorité" pour cimenter une collectivité. Une telle population est faite d'individus de moins en moins liés à une totalité.

Alain Supiot parle de l’humilité des législateurs de l’antiquité : ils voulaient des lois en tout petit nombre. Et des lois simples, donc courtes. De plus, ils recommandaient aux générations à venir de n’y toucher, de ne les modifier qu’en prenant d’extrêmes précautions, et seulement en cas de nécessité absolue. Nicolas Sarkozy et François Hollande devraient en prendre de la graine, eux qui bâclent des lois à la petite semaine et à toute vitesse, souvent obèses, au moindre frémissement des faits divers. Trop de lois, et des lois à n’importe quel propos, rien de tel pour disqualifier la notion même de loi. 

En théorie, gouverner revient à maintenir la cohésion (l’harmonie) du corps social, et non à parer au plus pressé ou naviguer à vue : « Dire qu’un gouvernement est représentatif, c’est dire que les gouvernés peuvent "s’y reconnaître" ». Or on est passé d’une sorte de « poétique du gouvernement » (p.28) à la recherche d’une « machine à gouverner ». Ce n’est pas d’hier, mais la tendance se précise et devient de plus en plus prégnante. Simplement, la conception d’une sorte de mécanisme d’horlogerie (du moyen âge au Léviathan de Hobbes) a été remplacée par la structure réticulaire élaborée sur le modèle de la cybernétique. 

L’effet de la mise en réseau et de la programmation informatique est d’abolir en apparence la relation hiérarchique dans le travail, et de faire émaner la tâche de la tâche elle-même, comme une pure et simple nécessité : le travailleur devient un rouage dans la machine. Il n’est plus le Charlot de la déshumanisation mécanique du travail dans Les Temps modernes, dévoré par celle-ci, mais un objet interchangeable. Une pièce de rechange, si vous voulez. 

La fin du livre évoque les conséquences de cette évolution générale des relations humaines dans ce système économique qui exacerbe l’exigence de rentabilité et de productivité. Alain Supiot voit dans la disparition de la Loi au profit du contrat (il parle du « dépérissement de l’Etat ») la promotion d’une nouvelle forme de féodalité. 

Je crois qu’il a raison de parler de « liens d’allégeance » (entre individus, entre entreprises et entre Etats), mais j’aurais trouvé plus explicite et parlant de dire « vassalité ». L’allégeance manifeste une sorte de volonté du vassal de servir un suzerain en échange d’une protection. Or dans le système qui s’est mis en place, je ne vois pas où pourrait se situer une quelconque volonté. 

Je pense par exemple aux liens qui existent entre l’Europe et les Etats-Unis : qu’il s’agisse de l’attitude envers la Russie de Poutine ou des relations commerciales entre l’Etat américain et le continent européen, on peut nettement affirmer que ce dernier est à la remorque, obligé de suivre le grand « Allié ». Pour preuve l'amende d'1 milliard de dollars qui vient d'être infligée au Crédit Agricole parce que cette banque a eu le culot de commercer avec des pays placés sous embargo par les seuls Etats-Unis, au motif que les transactions étaient rédigées en dollars. C’est bien d’une vassalité qu’il s’agit, et qui ne résulte pas d’un choix ou d’une décision. C’est bien une telle vassalité que proclamait avec arrogance le titre français de l’ouvrage de Robert Kagan, La Puissance et la faiblesse (Plon, 2003). 

Je n’en finirais pas d’énumérer les idées importantes soulevées par Alain Supiot dans La Gouvernance par les nombres, un livre qu’il faut lire impérativement. Je finirai sur la conséquence ultime que laisse entrevoir la fin du règne d’une Loi surplombante qui s’impose à tous sans distinction et l’avènement de la « gouvernance par les nombres ». Si la Loi (principe d’ « hétéronomie ») n’est plus garante de ce qu’on appelle encore le « Bien commun », c’est toute la société qui se fragmente : « Une société privée d’hétéronomie est vouée à la guerre civile ». 

Ce que la Commission européenne est en train de négocier avec les Etats-Unis en est un exemple archétypal. Car ce qui est en jeu, c’est la défaite de la souveraineté de ce qui reste de nos Etats : en cas de conflit entre ceux-ci et les grandes entreprises (Google, Monsanto, etc.), les USA voudraient bien que les Européens renoncent à recourir à la justice officielle et s’en remettent à un tribunal arbitral. 

Quand on pense à ce qu’a donné l’arbitrage dans l’affaire Tapie, on devine ce que donnerait un arbitrage entre Monsanto (OGM, phtalates, etc.) et l’Etat français si celui-ci continuait à entraver les affaires du géant des biotechnologies. Monsanto ferait tout pour se faire payer lourdement le manque à gagner que des lois restrictives ou prohibitives auraient selon lui engendré. C’est la fin du Bien commun. 

S’il n’y a plus de Bien Commun, il n’y a plus que des rapports de forces et des calculs d’intérêts. Cela fait-il une société ? Non. 

S’il n’y a plus de Bien Commun, il n’y a plus de société. 

Allons-y ! Continuons dans cette voie ! Supprimons la Loi ! Sacralisons le Contrat ! Contractualisons l'existence ! Individualisons à l'extrême les relations sociales ! Jetons le principe d'Egalité à la poubelle ! Tout est négociable ! Rétablissons les droits de la jungle : d'un côté le prédateur, de l'autre la proie !

Liberté pour les loups !

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 09 septembre 2015

LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES 1

SUPIOT ALAIN.jpg

MES LECTURES DE PLAGE 7

1/2 

A force, d’une part, de suivre d’assez près l’actualité et d’entendre les discours, analyses et autres déclarations de responsables politiques d’experts et de spécialistes de tout poil ; et d’autre part de lire un certain nombre d’ouvrages (Naomi Oreskes, Susan George, Fabrice Nicolino, Pablo Servigne, Paul Valadier, Thomas Piketty, Roberto Saviano, Jean de Maillard, Bernard Maris, … : ce n’est pas ce qui manque, mais ce ne sont pas des « best-sellers ») qui parlent de l’état du monde,  je finis par ranger tout ce qui pense et qui « cause dans le poste » en deux catégories. 

D’un côté tout ce qui adhère au monde tel qu’il va, que ce soit par foi, enthousiasme ou parce qu’il y a un bénéfice à en tirer ou un pouvoir à exercer (ça, c’est le « mainstream », et ça occupe le terrain) ; de l’autre tout ce qui voit dans cette marche du monde une forme de « marche au supplice » (Berlioz), un cheminement vers la catastrophe annoncée (dans les médias, ça occupe le strapontin, là-bas, tout au fond de la salle). Le mensonge contre l’effort de vérité. Avec priorité massive au mensonge (langue de bois, baratin, pipeau et compagnie). 

D’un côté la pure et simple propagande produite par les adeptes et les adorateurs prosternés de « l’Empire du Bien » (Philippe Muray), les optimistes fanatiques, adulateurs du temps présent et apologistes serviles du « progrès de l’humanité » genre Laurent Joffrin ; de l’autre le dévoilement et la désintoxication, par les partisans de la lucidité, qui persistent à chercher, dans le magma contemporain, un sens à l’aventure humaine dans un système de plus en plus inhumain. Pris globalement, on est bien obligé de voir que le monde actuel, à beaucoup de points de vue, est dans un état inquiétant. Ceux qui refusent de le voir sont dans le déni du réel.

Je ne connaissais ni le nom ni les ouvrages d’Alain Supiot. Un petit tour sur le blog de Paul Jorion (lien dans la colonne de droite) m’a convaincu de lire La Gouvernance par les nombres (Fayard, 2015). A ceux qui, gavés des discours qui nous chantent les merveilles du monde à venir, veulent décaper le vernis rutilant dont cet horizon est dépeint, je conseille la lecture de ce bouquin. Ils y trouveront la substance du cours que Supiot a donné au Collège de France de 2012 à 2014. Pas à dire, c’est du solide. Mais ça réclame un effort. 

Le titre peut sembler énigmatique. Peut-être « par les mathématiques » aurait-il été plus explicite (Condorcet – 1743-1794 – avait envisagé très sérieusement l’application des mathématiques à l’organisation de la société). Dans « nombres », il faut entendre toutes sortes de considérations fondées sur les données chiffrées, à commencer par le règne des statistiques (et autres indicateurs). L’auteur analyse l’évolution des activités humaines vues à travers le prisme de la quantité, de la quantification, du dénombrement. A travers ce prisme, rien de ce qui est humain n’échappe à l’évaluation chiffrée. Et ça fait très peur. 

Car autant dire que Supiot examine une tendance de fond du monde actuel, qui enserre progressivement toute l’existence des individus, et dans la diversité de ses facettes. Mais aussi l’ensemble des individus : Alain Supiot décrit ce qu’il faut bien appeler un système, et un système à visée totale. Jacques Ellul avait décrit en son temps, dans une perspective voisine, Le Système technicien (Calmann-Lévy, 1977). Supiot s’efforce de nous éclairer sur l’avènement d’un autre système : le « Marché total » (p. 15). Et ça fait froid dans le dos, quand on sait ce qui se dissimule sous le mot « total ». 

Remarquez que sur le fond, je n’ai pas appris grand-chose : il faut être aveugle pour ne pas voir que toutes sortes de menaces se font sentir depuis trois ou quatre décennies, qu’il s’agisse de la planète (voir l’article de Pierre Le Hir dans Le Monde (23-24 août) sur les maux qui affectent toutes les forêts, sans exception) ; des animaux terrestres ou marins (voir, toujours dans Le Monde (22 août) l’article montrant que l’homme est un prédateur jusqu’à quatorze fois plus gourmand que les prédateurs sauvages) ; de l’homme en personne (la liste est trop longue et s’allonge plusieurs fois par jour, il n’y a qu’à lire le journal). Que l’humanité va (mode indicatif, s’il vous plaît) vers le pire, on le savait un peu. 

A cet égard, le livre d’Alain Supiot vaut confirmation de cette tendance de fond. Mais ce qu’il apporte de nouveau et de passionnant, c’est un angle d’attaque, une grille de lecture, tout cela dans une impeccable rigueur méthodologique, et avec une incroyable richesse conceptuelle et documentaire. Son « créneau » à lui se situe « au carrefour du droit, de l’anthropologie et de la philosophie » (rabat de couverture). Cela veut dire que l’ouvrage exige un lecteur volontaire, actif, éveillé, attentif et concentré. Au début, cette formule (« gouvernance par les nombres ») paraît fumeuse. Pas pour longtemps. 

Dès l’introduction, il résume la problématique : « Le projet de globalisation est celui d’un Marché total, peuplé de particules contractantes n’ayant entre elles de relations que fondées sur le calcul d’intérêt. Ce calcul, sous l’égide duquel on contracte, tend ainsi à occuper la place jadis dévolue à la Loi comme référence normative ». Autrement dit, le système qui se met en place et qui tend de plus en plus à occuper tous les compartiments de l’existence humaine, dans le privé comme dans le public, substitue à la verticalité d’une Loi (Supiot appelle cela l’ « hétéronomie ») qui surplombe les hommes et s’impose également à tous, l’horizontalité du Contrat entre deux « particules » (le terme « particule » me paraît fort bien trouvé).

Pour illustrer la chose, voir ce qui se passe en ce moment entre le gouvernement Valls-Hollande et le MEDEF de Gattaz autour de la réforme du Code du Travail (on prévoit de donner la priorité aux "accords de branche" ou aux "accords d'entreprise" sur le respect des normes légales contenues dans le Code du Travail, dont tout le monde s'entend pour dire qu'il est devenu "illisible"). Travailleurs, gare à vous !

Ce nouvel ordre des choses a été pensé, voulu et mis en œuvre par le monde anglo-saxon, disons par les Etats-Unis. Ceux-ci, en effet, préfèrent de très loin passer des accords bilatéraux (ALENA en 1994 avec le Canada et le Mexique, il n’y a qu’à voir le pauvre Mexique vingt ans après ; bientôt TAFTA avec l’Union Européenne, pauvre Europe, déjà que …), plutôt que de se soumettre à des traités contraignant toutes les nations du monde à se référer à des critères universels : il suffit de voir le nombre de traités internationaux que le Congrès US a refusé de ratifier. 

Alain Supiot part d’un constat qui a de quoi effrayer : au lieu d’aller vers « l’avenir radieux prophétisé par les chantres de la fin de l’Histoire et de la mondialisation heureuse », le monde se trouve aujourd’hui face à des crises de toutes sortes (« Montée des périls écologiques, creusement vertigineux des inégalités, paupérisation et migrations de masse, retour des guerres des guerres de religion et des replis identitaires, effondrement du crédit, qu’il soit politique ou financier … ») : « Toutes ces crises s’enchevêtrent et se nourrissent les unes les autres comme autant de foyers d’un même incendie. Elles ont un facteur en commun : le délabrement des institutions, qu’elles soient nationales ou internationales ». 

Nous voilà fixés. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 17 mars 2015

LES USURPATEURS

GEORGE SUSAN USURPATEURS.jpgSusan George maîtrise parfaitement le français. Elle a publié récemment Les Usurpateurs (Seuil 2014). Est-ce un bon livre ? Après lecture, je suis obligé de dire que oui, mais que mais. Et que, au-delà de la rudesse de son abord, il me semble important d'avoir au moins une idée de son contenu. Dans l’esprit de l’auteur, il fallait d'abord donner des éléments d’information à un public intéressé par les questions soulevées. Des questions touchant la démocratie, la mondialisation, mais surtout la confiscation de la première par la seconde. Rien de moins.

Il fallait aussi poser des jalons pour permettre de se repérer dans la forêt inextricable des institutions et des géants bancaires et industriels qui sont en train de façonner le monde à leur guise. Elle veut dénoncer les efforts gigantesques fournis par les nouveaux puissants de la planète pour mettre en place un ensemble d’instances d’organisation conçues pour pour "déréguler", "déréglementer", en somme régner sur le monde en le faisant fonctionner à leur profit (autrement dit en s'empiffrant sur la bête), au mépris de la volonté des populations et de l'avenir de la planète. Les Usurpateurs est un livre pour militants. 

Susan George croit aux vertus de l’action collective. C’est faire preuve d’optimisme. Elle ne méconnaît pas la difficulté. La conclusion commence en effet ainsi : « Merci, lecteur, de m’avoir suivie jusqu’ici. J’espère vous avoir apporté des informations complètes, fiables et pas trop rébarbatives à propos de l’usurpation d’autorité qui gangrène nos institutions et notre vie quotidienne » (p. 175). Elle le dit bien : au moins joue-t-elle cartes sur table. Disons-le, son livre est indispensable, mais résolument rébarbatif. 

Cela se voit d’ailleurs comme le nez au milieu de la figure. Ouvrez le livre à n’importe quelle page : vous tombez sur une rafale de mitrailleuse : AGRA, BEUC, CAM, ECHA, GRI, IBFAN, NHTSA, USCC ... La rafale des sigles et acronymes les plus imprononçables. C’est parfois si caricatural qu’elle s’est sentie obligée d’en établir un glossaire, qu’elle a situé à la fin : « Liste des sigles et acronymes les plus utilisés » (p. 185). Inutile de le cacher : ça rend la lecture pénible, et il faut s’accrocher pour arriver au bout. Mais enfin, on y arrive. 

Le projet est double : 1) Décrire « la manière dont les lobbyistes s’y prennent pour influencer nos dirigeants politiques et introduire des lois favorables à l’enrichissement du secteur privé » ; 2) Entrer dans le détail des « stratagèmes qui permettent d’élaborer, d’introduire et de renforcer le droit supranational » (p.179), au détriment évident des législations nationales ou plurinationales (Europe), a priori plus protectrices de la santé ou de l’environnement, mais qui constituent trop souvent, aux yeux des grandes firmes transnationales, des obstacles à la liberté du commerce, de l’innovation et du profit. 

Un livre éminemment utile, donc. Est-il efficace pour autant ? J'aimerais le croire ... D’autant plus utile que, selon son auteur, les entreprises transnationales (qu’elle abrège en ETN) « constituent aujourd’hui la première puissance collective mondiale, loin devant les gouvernements, qui leur sont d’ailleurs trop souvent inféodés ». Je voudrais croire que ce n'est pas encore tout à fait vrai, mais ... Je crois que non seulement elle n’a pas tort, mais que l’évolution récente de la situation est en train de lui donner raison de façon inquiétante. 

Le point de vue selon lequel elle développe ses idées est assez particulier : elle regarde les choses d’en haut. Je veux dire que, familière, du fait de son vieux militantisme (elle est née en 1934), des confrontations avec diverses instances du pouvoir, elle a fini par en connaître le moindre rouage par son prénom, et qu’elle se meut dans ce milieu pauvre en oxygène comme un poisson dans l’eau, si j’ose ainsi parler. C’est là que j’ai un peu de mal à la suivre. 

Mais l'intérêt de la démarche est dans l'espèce de dissection à laquelle elle se livre sur le fonctionnement des plus hauts étages où se meuvent les plus hautes élites mondiales. Elle nous fait voir les choses comme si nous occupions le fauteuil des gens au pouvoir. Quelqu'un qui est du sérail et assez au fait de son fonctionnement pour en faire bénéficier ceux qui n'en sont pas ne saurait être entièrement mauvais.

La notice de l’encyclopédie en ligne donne des indications sur le parcours et sur les hautes responsabilités que Susan George a exercées au sein du mouvement Attac, de Greenpeace, etc. Disons-le : une trajectoire courageuse, cohérente, digne d’estime. Pour résumer, elle a exercé ses responsabilités dans le milieu de ceux qu'on appelle les altermondialistes. 

Là où je la rejoins entièrement (à 200 %, comme disent drôlement les footballeurs avant un match important), c’est quand elle formule clairement le déni de démocratie en quoi consiste essentiellement la mondialisation telle qu’entendue par les directions des grandes firmes bancaires et industrielles, et quand elle voudrait alerter sur ce que j’appelle, quant à moi, la Grande Privatisation de Tout (GPT dans l’intimité) : « On commence à comprendre la sinistre signification de cette expression de " gouvernance mondiale". Elle est décidément entre les mains du secteur privé » (p. 170). Pour moi, si la GPT se réalise, on ne sera pas très éloigné d'une fin de monde (je n'ai pas dit la fin du monde).

J’ai parlé ici, récemment, des livres de Fabrice Nicolino (22 février) et de Naomi Oreskes et Erik M. Conway (26 et 27 février) : ils sont des illustrations de terrain de la thèse de Susan George, en ce qu’ils rendent bien visibles les conséquences concrètes des agissements de la grande industrie (chimique, agroalimentaire) d’ores et déjà mondialisée. Ils donnent en quelque sorte les preuves de ce qui pourrait passer pour les fantasmagories nées dans le cerveau d’une illuminée. 

Je n’entre pas dans les détails de l’ouvrage de Susan George. J’en retiens quelques éléments qui ne font hélas que confirmer les pires craintes que certains éprouvent face à l’évolution prochaine du monde, une évolution qui peut leur sembler irrésistible, mais dont l’auteur se refuse à accepter la fatalité. Je l'ai dit : c'est une optimiste.

Premier point : tout ce qui entrave les affaires, la production, le commerce et empêche les firmes transnationales de maximiser leurs profits pour le plus grand bonheur des actionnaires est à considérer comme l’ennemi à abattre. L’ennemi ? C’est, par exemple, le principe de précaution. Mais c’est aussi l’imposition de normes de sécurité alimentaire et de respect de l’environnement. Tout ce qui est réglementation ou effort de "régulation des flux" en vue de la préservation du bien public est à détruire dans les plus brefs délais. 

Deuxième point : le grand obstacle que les démocraties opposent à la liberté des affaires ainsi conçue réside dans la transparence qu’elles exigent (au moins en théorie) : les débats démocratiques se déroulent en public. Cette publicité est très néfaste à la "sérénité" du climat des affaires. Il n'est pas bon en effet que le bon peuple soit mis au courant de tous les tenants et aboutissants de ce qui se trame en haut lieu.

Or la négociation que la Commission Européenne a entamée avec les Etats-Unis pour définir les conditions d’une zone de libre-échange transatlantique, cette négociation se tient dans le plus grand secret, au point que les députés européens eux-mêmes (des élus !) ont le plus grand mal à obtenir des informations sur son degré d’avancement, sur les termes et les résultats déjà obtenus, sur les perspectives, etc. 

Soit dit en passant, ça donne une bonne indication de la marge de manœuvre et de décision qui est laissée à nos personnels politiques : au choix, des marionnettes ou des fantoches, réduites par les géants économiques mondiaux au statut de présidents de comités de quartier, voire de "capitaines de pédalo".

Qu’on se le dise : la plus grande liberté des affaires des riches et des puissants du monde va strictement de pair avec la plus grande opacité sur les dites affaires. S'agissant de la tradition de ces « hommes d'honneur » que la Sicile a célébrés et légués aux "forces du marché", on appelle cette opacité « l'omerta » et l'honorable société la « mafia » (voir mon billet sur l'ouvrage de Jean de Maillard, le 9 mars).

Les gens raisonnables, ceux qui ont les pieds sur terre et veulent qu’on puisse les y garder le plus longtemps possible ne veulent pas de ce monde que les riches et les puissants travaillent opiniâtrement à leur concocter. 

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 26 février 2015

L'INDUSTRIE CONTRE LA SCIENCE

1/2

 

Un Empoisonnement universel, de Fabrice Nicolino (voir ici même au 22 février), dressait donc un constat fort inquiétant du sort qui attend l’humanité dans un avenir pas si lointain du fait de l’industrie chimique. J’ai dit que je regrettais le ton souvent militant sur lequel se situait l’écriture du bouquin, bien que le constat d'ensemble emporte évidemment l'adhésion : il suffit de constater. L'appel aux armes (à coups de "il faut", "on devrait", "qu'attend-on pour") est devenu fatigant, à force d'être vain.

 

L’écologie, en tant que défense de l’environnement végétal et animal, et de la santé humaine, a moins besoin de militants, de drapeaux et de partis politiques que de gens sérieux et rigoureux, ainsi que de la collecte et d’un établissement solide et méticuleusement sourcé des faits observables qui nuisent aux dits environnement et santé. Et de politiciens courageux qui aient un peu, si ça se trouve encore, le "sens de l'Etat". Mais là, on est comme Diogène avec sa lampe allumée en plein jour : « Je cherche un homme ». On peut toujours attendre.

 

Or je mentionnais, pour faire contraste avec le livre de Nicolino, Les Marchands de doute, écrit par Naomi Oreskes et Erik M. Conway et publié en français en 2012. Eh bien pour ce qui est de l’établissement des faits, ce livre est admirable. Il se trouve que je l’avais mentionné ici même (« Le doute profite au criminel », 14 mars 2012) lorsqu’il était sorti. Je ne l’avais pas lu, je m’étais servi d’un compte rendu paru dans les journaux. J’ai à présent corrigé cette erreur : je l’ai lu, et je n'ai pas fini de m’en féliciter.

ORESKES & CONWAY.jpg

Si j’avais célébré ce livre sans l’avoir lu, c’est que son propos, tel que rapporté, corroborait magnifiquement ce que je disais quinze jours avant (« Confisquer le vivant », 28/02/2012, et « Main basse sur le vivant », 01/03/2012), dans deux billets où je m’étais permis d’attaquer bille en tête l’invasion de l’agriculture par les OGM, en me servant d’arguments non pas scientifiques, mais "commerciaux".

 

Quelles que soient leurs caractéristiques ou leurs effets, les OGM sont avant tout un moyen pour les entreprises de biotechnologie et de génie génétique de mettre la main sur le vivant pour leur plus grand profit. Autoriser des firmes industrielles à breveter le vivant est une véritable saloperie, d'autant plus immonde qu'elle est destinée exclusivement à assurer aux dites firmes une rente aussi lucrative qu'éternelle. Avec en perspective de transformer toute la population humaine en clientèle docile et assujettie. C’est cela que je trouvais insupportable.

 

Mais j’avançais par ailleurs une idée que je me suis réjoui de retrouver presque textuellement dans le livre d’Oreskes et Conway. Je posais en effet la question de savoir à qui profite la controverse scientifique. La réponse me semblait évidente, même si les scientifiques ne sont pas encore arrivés à un vrai consensus d'experts à propos des effets des OGM à long terme (publications dans des revues à comité de lecture impliquant l'idée d'une certitude scientifiquement établie). Pour constater les éventuels dégâts des semences transgéniques sur la nature et la santé, il faudra attendre les certitudes scientifiques. D'ici là, c'est la seule idée de cette confiscation légale du vivant qui doit être rejetée. Revenons à la controverse.

 

Les industries polluantes ont le plus grand intérêt à entretenir le doute et la controverse sur les effets des substances qu'ils mettent sans contrôle sur le marché. Un certain nombre de ces substances étant des poisons assez bien caractérisés pour les végétaux, les animaux et les hommes.

 

Mais je peux désormais applaudir en connaissance de cause l’existence des Marchands de doute, un livre impeccable à tout point de vue. Le seul reproche concerne, page 427, la paternité à mon avis erronée, des réseaux d’autoroutes inter-Etats. L’inventeur ne fut pas Eisenhower (président de 1953 à 1961), mais, je crois bien, Mussolini (1924), suivi de peu par Hitler. Toute petite chose donc.

 

Le reste, je ne l’ai pas avalé comme un roman, mais c’est tout comme : langue limpide servie par une traduction fluide (Jacques Treiner), suspense, rebondissements, et les coupables – qui sont connus dès le début – sont démasqués à la fin. Tout est bien qui finit bien, mais au prix de quels efforts !

 

Oreskes et Conway ont consacré cinq ans de leur vie à la rédaction de l’ouvrage, mais quel ouvrage, pardon : « En écrivant ce livre, nous avons exploré des centaines de milliers de pages de documents », déclarent-ils pour finir (p.446).  Il n’y a pas à douter de l’austérité de la chose, mais les auteurs n’ont certes rien à regretter. Ils méritent même les remerciements de ceux pour qui l’avenir de la planète n'est pas une préoccupation futile.

 

J’ai évoqué les 70 pages de notes (au nombre de 1046) regroupées à la fin, preuve que rien dans le livre ne sort du seul cerveau des auteurs. Tout cela est inattaquable. J’ai dit aussi qu’ils avaient eu raison dans leur stratégie : un seul sujet (l'usage frauduleux de la science pour retarder ou empêcher des législations contrôlant et restreignant des activités économiques), illustré par quelques exemples, dont chacun est décrit et narré avec un luxe de détails (on reste confondu devant le degré de précision atteint). Les thèmes changent, la stratégie des industriels est à chaque fois la même, s’inspirant en la matière de l’archétype offert par l’industrie du tabac. Oreskes et Conway n’ont rien laissé au hasard.

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 22 février 2015

LA VÉRITÉ SUR L'INDUSTRIE CHIMIQUE

Une Empoisonnement universel (LLL Les Liens qui Libèrent, 2014) est le dernier livre de Fabrice Nicolino. Un livre terrible, mais en même temps frustrant, je suis obligé de le reconnaître. J’ai en effet enchaîné avec la lecture de l’ouvrage de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012).

La différence saute tout de suite aux yeux. Le premier souffre d'apparaître comme le travail d'un journaliste qui se serait laissé contaminer par un certain emportement militant, ce qui affaiblit l'effet percutant du livre. Le second a des qualités scientifiques. Le premier est parfois agaçant. Le second est absolument impeccable. Mais les deux livres restent indispensables.

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Le tandem d'auteurs Oreskes-Conway a concentré son travail sur un seul et unique problème (« Notre produit, c’est le doute », phrase assenée par les propagandistes des lobbies industriels), qu’un petit nombre de chapitres illustre à merveille, parce que chacun d’eux, centré sur une seule question, va tout au fond des choses, après un travail impressionnant sur la documentation disponible (70 pages à la fin pour 1046 notes écrites en tout petits caractères, ce qui s’appelle le sérieux d’un travail rigoureux). Un livre inattaquable, irréfutable.

 

L’objectif de Nicolino est tout autre : offrir un panorama complet, en même temps qu’il voudrait donner une idée de l’intégralité (!?) des données actuellement à disposition. Et le tout en 428 pages, parsemées ici ou là et de loin en loin, de quelques notes de bas de page pour indiquer la source. En réalité, pour traiter un sujet aussi varié, aussi complexe, avec l’intention, en plus, de retracer tout l’historique de la question, il faudrait dix gros volumes.

 

Conclusion : « Qui trop embrasse mal étreint ». Car le résultat d’une telle démarche est qu’on a trop souvent l’impression de rester à la surface des choses et, plus grave, que l’argumentation manque de consistance, l’affirmation tenant alors lieu de preuve. Avouez que c’est embêtant pour un livre qui voudrait pousser un cri d’alarme, de ne pas pouvoir être pris complètement au sérieux. Quand on entreprend de dénoncer, il faut que la démarche (sérieux, méthode, rigueur ...) soit irréprochable d'un bout à l'autre.

 

Il n’en reste pas moins que le tableau d’ensemble est terrifiant. Ce sont pas moins de 47.373.533 substances chimiques (p. 406) qui ont été mises au point par l’homme depuis les débuts de l’industrie chimique. Dont 34.961.413 sont commercialement disponibles. Sur ce total effarant, seules (si l’on peut dire) 248.055 substances « ont été enregistrées » ou « réglementées ».

 

Et les autorités européennes, sous la pression des lobbies de l’industrie chimique, ont consenti à réduire à 30.000 le nombre de celles qui devaient passer un « test d’évaluation » (programme REACH) pour mériter une autorisation de mise sur le marché. L’image de l’iceberg (10% au-dessus, 90% en dessous) utilisée par Nicolino p. 406 est donc éminemment trompeuse : le rapport est en réalité de 0,7% à 99,3%. Si l’on retenait le chiffre de 30.000, on tomberait dans le négligeable.

 

L’ingéniosité combinatoire des chimistes pour imaginer sans cesse de nouveaux procédés de fabrication et pour inventer des molécules nouvelles propres à des milliers d’usages semble donc sans limites. Et ce qui apparaît constamment au cours de l’histoire, dans l’attitude des industriels de la chimie, c’est qu’ils visent exclusivement l’efficacité au moindre coût de leurs produits dans l’usage pour lequel ils étaient prévus. Et qu'il font tout pour empêcher régulations et réglementations qui risqueraient de nuire aux affaires, à la compétitivité et aux profits.

 

Cela veut dire que les effets que ces produits peuvent avoir par ailleurs semblent le cadet de leurs soucis. Et qu’il faut un acharnement hors du commun (Theodora Colborn, Rachel Carson, André Cicolella, ...) pour faire parvenir jusqu’aux sphères de décision la moindre remise en cause de leur innocuité. Ce que je retiens principalement du livre de Fabrice Nicolino, c’est l’impression de collusion régnant en haut lieu entre les responsables politiques, les décisionnaires administratifs et le haut encadrement des entreprises industrielles.

 

Je compare avec ce que j’ai entendu récemment, venant de bons connaisseurs de la question, au sujet des « portes tournantes », ces hauts fonctionnaires de l’Inspection des Finances qui font la navette entre le Ministère des Finances et le haut encadrement des banques. Tout ce petit monde (vous avez dit « conflit d'intérêts » ?) surveille jalousement son pré carré pour que nul n’empiète sur ses prérogatives et  ne menace de faire un jour bouger l’ordre des choses et des privilèges de caste.

 

La situation est à peu près identique dans le domaine de la chimie, la règle suprême étant qu’il serait inadmissible que des interventions ou des regards extérieurs viennent nuire aux affaires, et qu’il faut tout faire pour éviter ça. Le cas de l’amiante est évidemment le plus scandaleux et le plus connu, illustrant à merveille la thèse selon laquelle l’industrie chimique jouit d’une impunité totale quand quelqu’une de leurs substances a répandu la maladie et la mort dans la population des travailleurs qui la côtoient.

 

Nicolino évoque d’autres cas, tous plus ou moins célèbres : le DDT et autres pesticides ; l’isocyanate de méthyle, qui tue et estropie encore à Bhopal, trente ans après la catastrophe de l’Union Carbide ; l’infinie variété des matières plastiques et leurs mille et un effets méconnus découlant de leur omniprésence dans notre environnement immédiat ; l’incroyable inconscience à la limite du crime de ceux qui mettent sur le marché et ne cessent de vanter les mérites de toutes sortes de substances désormais connues pour être des « perturbateurs endocriniens » ; les étonnantes (et loin d'être toutes  connues) propriétés des produits issus des nanotechnologies ; et je conseille la lecture du chapitre 12, « Mais où est donc passé le spermatozoïde ? » ; … La liste semble interminable.

 

Si encore la population pouvait faire confiance aux classes dirigeantes pour prendre souci de la santé du plus grand nombre … Mais non, la complicité de celles-ci avec les industriels est tellement bien organisée qu’il faut des cas très avérés de corruption pour qu’elle apparaisse au grand jour. La plupart du temps, le bon peuple n’y voit que du feu. Par exemple, les instances mises en place en France et en Europe pour veiller en matière de santé publique comprennent dans leurs rangs plus d’un scientifique ayant travaillé auparavant pour l’industrie chimique. "Conflit d'intérêts" est un odieux euphémisme.

 

Bref, on a compris : le titre un peu trop spectaculaire, accrocheur et vendeur du livre de Nicolino n’est malheureusement pas une exagération. Certes, on déplore l’aspect un peu fourre-tout superficiel, mais on reste assommé par la brutalité et l'énormité du constat d’ensemble. 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mercredi, 14 janvier 2015

AURORE BOREALE

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Photo prise le 23 février 2013 à 22h 24, quelque part en Islande, par deux cinglés d'aurores boréales. Guettez la sortie du film d'un nommé

SYLVAIN SAILLER,

Vers les Aurores.

Vous n'avez jamais vu des images comme ça.

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Attention, là, pas de malentendu, ne vous attendez pas à un film d'action. C'est un documentaire pour contemplatifs. Le spectateur doit adapter la vitesse de son pas au tempo des images. Qui se déroulent "sans impatience", comme de bien entendu.

Le DVD de Sylvain Sailler est disponible, vous ne pouvez pas le louper, à condition de le chercher là où il se trouve.

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Mais Sylvain Sailler prend aussi des photos moins célestes (quoique plus aériennes).

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Regardez bouillir. La courte séquence que SYLVAIN SAILLER a tournée au-dessus de ce chaudron du diable n'est pas mal non plus.

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Je pense encore à l'équipe de Charlie Hebdo, évidemment. A la mort irrémédiable d'un cousin, d'un frangin, d'un vieux frère nommé CABU. La grande bringue appelée Le Grand Duduche lui ressemblait. Quasiment "au naturel". Je n'en reviens pas, qu'il soit mort. Et qu'il soit mort comme ça.

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J'y pense d'autant plus que j'ai appris des choses terribles sur les blessés, quatre en particulier.  

SIMON FIESCHI est le plus gravement blessé. Il était le webmaster du site. Apparemment, il a reçu une balle dans la colonne vertébrale.

LAURENT SOURISSEAU, alias Riss, dont le dessin me tape en général sur les nerfs, aurait reçu une balle dans l'épaule.

PHILIPPE LANÇON, je connais le critique littéraire de Libération, et j'aime beaucoup en général ce qu'il écrit. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Je n'en sais rien. Toujours est-il qu'il aurait pris une balle terrible dans la mâchoire.

FABRICE NICOLINO, j'étais à mille lieues de lui imaginer des liens avec Charlie Hebdo. Je venais de lire son bouquin Un Empoisonnement universel, que je recommande vivement à ceux qui, en plus du terrorisme, ont la trouille du monde à venir tel qu'il s'annonce dans sa composante chimique. Lui aurait été très grièvement blessé aux jambes. Le médecin a déclaré : « Il a eu beaucoup de chance ».

Je ne connais pas la vitesse initiale (V0) du projectile des Kalachnikov. Je sais que le 5,56 NATO (5 mm et demi, autant dire rien du tout), avec ses 1300 m/s de V0, entre par un trou d'abeille, mais sort par un œil-de-bœuf. De quoi imaginer ce qui se passe dans la chair et dans les os.

Dans quel état sont-ils ? Dans quel état vont-ils sortir de là ? L'inquiétude reste vive.

Nous prendrons des nouvelles.

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : il faut absolument lire Le Monde daté du 14 janvier, pour ajuster les informations ci-dessus. Pas forcément tout. Juste les pages 10 et 11. Lisez d'abord et surtout l'article de Soren Seelow, la journaliste qui a recueilli le témoignage de Sigolène Vinson, qui était chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo. Un témoignage à vous saisir aux tripes.

Sigolène Vinson raconte en particulier son face-à-face avec Saïd Kouachi, qui « avait de grands yeux noirs, un regard très doux ». Elle ajoute : « Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table ». Jean-Luc, c'est le maquettiste. Il doit sans doute la vie à ce désir de Sigolène Vinson d'aimanter les yeux de Saïd Kouachi. 

Sigolène Vinson dialogue avec lui, qui crie à plusieurs reprises : « On ne tue pas les femmes ! » à son frère Chérif. Trop tard, Elsa Cayat y est passée. Lisez ensuite l'article de Marion van Renterghem. Elle nous apprend quelque chose sur ce qui fait l'essence, l'esprit de Charlie Hebdo. Le mauvais goût assumé, revendiqué.

Pour le génie, c'est ceux qui n'y sont plus qui le faisaient.

 

mardi, 13 janvier 2015

QUE S’EST-IL PASSÉ ?

 OUI : QUE S’EST-IL PASSÉ ?

Le 11 septembre 2001, je l’avoue, au moment où j’ai su l’attentat contre les USA, je me suis réjoui. Je me suis dit : « Enfin ! Voilà punie l’arrogance américaine » et sa prétention toute-puissante à gouverner le monde, au prétexte que la chute du Mur et la fin de l’Union Soviétique marquaient la victoire définitive du Capital sur le Travail.

Le 7 janvier 2014, plus rien de tout ça n’est vrai. Mais rien n’est pareil non plus. La France est la 5ème  ou 6ème puissance économique mondiale, loin derrière les deux hyperpuissances.  Ce qui fait le point commun entre le 11/9/01 et le 7/1/15, c’est le côté spectaculaire de la chose : à New York, l’arrogance américaine avec ses deux constructions de 400 mètres de haut. 

Mais à Paris, avec Charlie Hebdo, peut-on sérieusement parler d'arrogance française ? Aux yeux de certains, il faut croire que oui. Mais qui ne voit la dissymétrie radicale qui sépare le cas français de l'américain ? Au nombre de morts, à l'énorme disproportion des moyens mis en œuvre par les criminels, aux dimensions des objectifs qu'ils visaient, non, il n'y a pas photo. Et pourtant, l'émotion universelle est d'une intensité comparable. Alors oui, que s'est-il passé ?

D’un côté, je me dis qu'il y a quelque chose d'essentiel qui nous sépare, voire nous éloigne des Américains. Ben oui quoi : du côté World Trade Center, le Commerce Mondial, le Profit, la Bourse, le Dow Jones, le Cac 40, les subprimes, les actionnaires à 15% par an, des banques géantes plus puissantes que des Etats ; du côté des bonshommes formant l'équipe de Charlie Hebdo, des vapeurs et des fumées qui ont nom la liberté et l’insolence. Et puis aussi la rage provoquée par la certitude que le système en vigueur n’a qu’une seule issue : la destruction de la planète à échéance plus ou moins éloignée.

De l’autre, je me dis qu’il y a une foule de cinglés qui, ayant bien compris les tenants et les aboutissants du système, voudraient bien s’approprier par tous les moyens possibles, à commencer par la violence, les avantages et les profits qu’il génère, et pour en éliminer les bénéficiaires qui, anesthésiés par la longue jouissance des dits avantages et profits, se sont endormis avec confiance dans la certitude qu’ils dureraient éternellement. La lourde sieste européenne en est la lourde illustration. Le réveil est brutal.

Ce qui nous sépare des Américains, ce qui sépare les super-héros Marvel des simples humains de Charlie Hebdo, ce qui sépare les tours géantes du WTC de Cabu (77 ans aujourd'hui), Wolinski, Bernard Maris, Tignous, Philippe Lançon, Fabrice Nicolino, Luz, Patrick Pelloux, les morts, les blessés, les rescapés, c’est la distance qui sépare la matière de la pensée. Autant dire un gouffre.

Et ce qui m’a bouleversé, je dois l’avouer à ma honte et à mon émerveillement, c’est que le monde entier semble s’être levé pour hurler contre l’agression contre Charlie. Pensez, en Mongolie, à Oulan Bator, des lettres de feu pour dire « JE SUIS CHARLIE » ! En Mongolie ? En Mongolie ! Allons donc ! Vous imaginez ça ? Eh ben oui, c’est vrai ! Même si certains esprits malveillants suggèrent qu’avec des Mongoliens, on peut s’attendre à tout. Mais ça se passe aussi à Rio de Janeiro, à Londres, à Rome, à Tel Aviv, à Montréal, enfin bref, partout ou presque.

Oui, que s’est-il passé ? Tout d’un coup, je ne comprends plus rien. Le monde se dresse ! L’Europe entière pleure dans les bras de François Hollande ! Le monde entier manifeste sa révolte et sa compassion. Sa haine des assassins. Voilà : que s’est-il passé ? Il faut quand même que ce soit diablement important, pour que des millions d’hommes se sentent atteints jusqu’au cœur « d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle » (on ne se refait pas). Nous sommes dépassés par une idée plus haute que nous-mêmes, une idée dont les Français n’ont même plus idée. 

Moi, humblement, je me dis que oui, peut-être, la France forme encore une drôle de figure à la face du monde actuel. Je me dis que, peut-être, le monde attend que la France produise encore ce qu’elle a fait si bien depuis si longtemps : du symbole. Une société libre, égale et fraternelle (je ne peux plus entendre seriné le refrain Liberté Egalité Fraternité, surtout sorti des anus qui servent de bouche à nos politiciens).

Moi, humblement, je me dis que « la France dans le Monde », c’est ça : la maintenant vieille histoire de quelques pauvres symboles (crayons, bougies) qui, en France même, ont perdu leur efficace, ayant perdu leur réalité. Alors que, dans le même temps, le monde entier voudrait en assumer l’héritage. 

Il s’agirait de ne pas décevoir, vous ne croyez pas ? 

Il s’agirait maintenant de nous hisser à la hauteur de nos symboles pour, ici même, leur donner tant soit peu de substance.

Aujourd’hui plus que jamais auparavant, je suis Français. Et je peux dire que, à la lumière terrible d'un crime, oui, j’en suis fier.

Si les Français abdiquaient la haute idée qu'ils se sont faite de l'humanité, cette haute idée qu'ils ont inoculée à toute l'humanité, l'humanité ne leur pardonnerait pas.

Voilà ce que je dis, moi.