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dimanche, 01 décembre 2019

LA GUEULE OUVERTE DE GÉBÉ

Dans La Gueule ouverte, à laquelle il a donné quelques pages, Gébé pouvait être un auteur de science-fiction presque pédagogique, quoique catastrophiste. 

***

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Ça, c'est la dernière page du n°4 de La Gueule ouverte : après le cataclysme, l'humanité s'est réfugiée dans "Les Cavernes d'acier" (cf. Isaac Asimov, l'inventeur des "trois lois de la robotique"). Des voyages "touristiques" sont organisés pour le dépaysement, le plaisir et l'effroi des citadins du futur. Gébé était un vrai militant de la défense de l'environnement.

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N°2 2.jpg

Ça, c'est la dernière page du n°2 de La Gueule ouverte. Gébé aime bien construire du "narratif" à partir d'une idée qui nous semble improbable. Ici, sa "pendule rationnelle" pousse le "rationnel" (à la sauce Gébé) dans ses derniers retranchements. Le rationnel en ressort tortillonné à mort, vampirisé, irrespirable.

***

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N°5 2.jpg

Dans la dernière page du n°5 de La Gueule ouverte, Gébé imagine un drôle de printemps : « Voici le printemps, mettez vos masques ». Les deux gars annoncent à leur mère qu'ils "vont au muguet". « Attention à pas vous faire trocuter », se contente de répondre la mère.  Arrivés à l'emplacement supposé du Bois de Chaville, ils creusent à la pioche pour récupérer deux beaux fossiles de muguet. Mais au retour, le deuxième se fait "trocuter". Qu'est-ce qu'on rigole !

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Dans le n°10 de La Gueule ouverte, Gébé imagine le plaidoyer du P.-D. G. d'une entreprise qui a pollué la Garonne (22 tonnes de poissons morts). Le discours est caricaturé, on s'en  doute, mais pas tant que ça, finalement : la mauvaise foi du patron est intacte. Et si la secrétaire fictive, à la fin, annonce au bonhomme que "des gens" viennent pour le pendre, c'est juste Gébé qui rêve. Le nom de Ceyrac est celui du patron du C.N.P.F. (le MEDEF de l'époque).

***

Note : désolé pour la lisibilité des textes dessinés, mais La Gueule ouverte étant imprimée dans un format improbable, j'ai déjà dû m'y prendre à deux fois pour scanner les pages. Faire mieux aurait été trop "gourmand".

LA GUEULE OUVERTE DE GÉBÉ

Dans La Gueule ouverte, à laquelle il a donné quelques pages, Gébé pouvait être un auteur de science-fiction presque pédagogique, quoique catastrophiste. 

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Ça, c'est la dernière page du n°4 de La Gueule ouverte : après le cataclysme, l'humanité s'est réfugiée dans "Les Cavernes d'acier" (cf. Isaac Asimov, l'inventeur des "trois lois de la robotique"). Des voyages "touristiques" sont organisés pour le dépaysement, le plaisir et l'effroi des citadins du futur. Gébé était un vrai militant de la défense de l'environnement.

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Ça, c'est la dernière page du n°2 de La Gueule ouverte. Gébé aime bien construire du "narratif" à partir d'une idée qui nous semble improbable. Ici, sa "pendule rationnelle" pousse le "rationnel" (à la sauce Gébé) dans ses derniers retranchements. Le rationnel en ressort tortillonné à mort, vampirisé, irrespirable.

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Dans la dernière page du n°5 de La Gueule ouverte, Gébé imagine un drôle de printemps : « Voici le printemps, mettez vos masques ». Les deux gars annoncent à leur mère qu'ils "vont au muguet". « Attention à pas vous faire trocuter », se contente de répondre la mère.  Arrivés à l'emplacement supposé du Bois de Chaville, ils creusent à la pioche pour récupérer deux beaux fossiles de muguet. Mais au retour, le deuxième se fait "trocuter". Qu'est-ce qu'on rigole !

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Dans le n°10 de La Gueule ouverte, Gébé imagine le plaidoyer du P.-D. G. d'une entreprise qui a pollué la Garonne (22 tonnes de poissons morts). Le discours est caricaturé, on s'en  doute, mais pas tant que ça, finalement : la mauvaise foi du patron est intacte. Et si la secrétaire fictive, à la fin, annonce au bonhomme que "des gens" viennent pour le pendre, c'est juste Gébé qui rêve. Le nom de Ceyrac est celui du patron du C.N.P.F. (le MEDEF de l'époque).

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Note : désolé pour la lisibilité des textes dessinés, mais La Gueule ouverte étant imprimée dans un format improbable, j'ai déjà dû m'y prendre à deux fois pour scanner les pages. Faire mieux aurait été trop "gourmand".

samedi, 30 novembre 2019

GÉBÉ : FILMER SA VIE

Pour clore cet hommage à un grand dessinateur assez oublié, voici l'histoire qui a peut-être inspiré Peter Weir pour son film The Truman show. Le titre de la double page est vraiment "Filmer sa vie". Bon, la problématique est très différente : il n'y a aucune duperie dans la BD de Gébé, alors que dans le film, Truman est le dindon d'une farce à l'échelle mondiale, dont tout l'entourage fictif qui lui sert de cadre de vie est complice.

Avec Gébé, l'homme arrive librement à quarante ans, quoique sous l’œil de caméras à la fois très présentes et dessinées comme des fantômes. Un bilan médical s'impose : tout dépendra de ce que dira le docteur. « Vous avez encore quarante ans à vivre. – Quarante et quarante ... Je suis à la moitié de ma vie. Il est temps ».

Le jour où tout bascule, le jour de la dernière image qui sera prise de sa propre vie et où il va s'asseoir pour le restant de ses jours pour voir sur l'écran défiler le film de son existence depuis le moment où il est sorti du ventre de sa mère (se voir naître : quel fantasme ! Voir l'avant-dernière vignette : ce n'est pas cette "photo" que je garde de ma mère). Je regrette presque que Gébé n'ait pas, dans sa petite histoire, placé une caméra dans la salle de projection pour enregistrer le personnage pour immortaliser ses quarante ans de visionnage ininterrompu. Vous vous rendez compte ? Un film qui durerait quatre-vingts ans ! 

Dans le film de Peter Weir, le jour où tout bascule, c'est celui où Truman, après quelques minuscules incidents (un projo qui tombe du faux ciel = du plafond), se met à réfléchir et à se dire que, finalement, s'il rencontre chaque matin au même endroit ce même couple de voisins qui le salue chaque matin de la même manière, ce n'est pas normal.

Et s'il finit par échapper à l'émission de télé-réalité dont il est la vedette, c'est parce qu'il a compris qu'il était l'acteur principal d'un film qui se tournait à son insu, et dont aucun élément n'était "naturel", mais était précisément prévu dans le scénario écrit. Le film reste intéressant, et sa problématique assez juste : notre monde fait d'images, d'écrans où chacun est avide de se médiatiser n'est-il pas devenu le plateau d'une gigantesque émission de télé-réalité ?

L'idée de Gébé est beaucoup plus foutraque et nonsensique. Il ne s'embarrasse pas d'une problématique : il est ailleurs. Mais ça ne l'empêche pas d'anticiper notre présent : les quarante premières années du personnage ne sont rien d'autre qu'un long, très long, interminable "SELFIE" (dont nous lecteurs ne saurons rien d'autre que la première image).

Je recommande particulièrement la dernière vignette : en marge du spectacle de la vie, la vie réelle continue (les machinistes ont-ils le secret de la "vraie vie" qui, comme on sait depuis Rimbaud, est toujours ailleurs ?). 

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vendredi, 29 novembre 2019

GÉBÉ ET LE RAYON NOIR

Gébé était doté d'une imagination visuelle vertigineuse, phénoménale, torrentielle, capable de formuler graphiquement des idées d'une grande abstraction (en théorie), mais qui constituaient pour lui un questionnement d'ordre vital. Ici, il énumère tout ce qui détourne l'homme de l'essentiel : de la pierre à briquet jusqu'à la théorie de la relativité d'Einstein (cet "esprit cosmique"), tout y passe, les préoccupations banales, les activités ordinaires, les nécessités pratiques, la création artistique, et même le génie scientifique. Gébé est impitoyable.

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La phrase qui résume cette introduction est évidemment : « Au terme de la trajectoire est la connaissance absolue ». Et c'est là que commence le mystère. "La connaissance absolue" ? Pour moi, ce qui préoccupe Gébé tout au fond est tout à fait intéressant, voire séduisant, mais constitue une énigme. Vous avez dit "connaissance absolue" ? Qu'entendez-vous par là ? Parce que de mon côté, "par là, j'entends pas grand-chose" (citation). Pour résumer ma position  : fasciné mais perplexe.

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C'est indéniable : Gébé a l'art de mettre en images ses obsessions.

Gébé se réfère-t-il à la définition que donne André Breton du surréalisme dans son Premier Manifeste ? « SURRÉALISME, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Cela cadrerait plus ou moins, mais ce serait bien décevant. Certes, historiquement le surréalisme continue à fasciner des tas de gens, mais quelle barbe, cette façon de pontifier et de prétendre légiférer par sentences !

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Gébé était-il tenté par tout ce que l'extrême-Orient a construit autour du vide, du mouvement du monde, de l'appartenance au Grand Tout des petites fourmis humaines ? Etait-il Tao ? Etait-il Zen ? Satori ? Nirvana ? Epectase ? Etait-il du côté du Bouddha ? 

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Si tout ce que nous pensons, voulons, disons, faisons est pour nous une échappatoire, une dérobade devant l'obstacle, un détour lâche pour éviter d'affronter l'inconnu, franchement, qu'est-ce qui reste ? J'avoue que cette quête de Gébé me fascine (le dessin y est pour beaucoup, c'est sûr), mais je n'arrive pas à la comprendre, et encore moins à la partager. 

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Gébé éprouve, et visiblement avec une grande force, une aspiration à l'ascétisme. Son idée de L'An 01 vient probablement de là. Peut-être la vie recluse, la vie monacale l'aurait-elle comblé ? J'en doute un peu : voir les personnages de Michel Houellebecq dans Soumission et Sérotonine.

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Dans la liste des "faux buts" figurant ci-dessus sur l'affiche : un thème de roman,  une idée de film, une trouvaille poétique, un thème original de campagne publicitaire, un argument politique de poids, etc.

On trouve sans cesse dans son oeuvre des colères contre l'invasion de la vie humaine par des objets souvent inutiles, et plus généralement par l'univers matériel. On trouve aussi ce constant mouvement de l'esprit en direction du dépouillement.

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Qu'est-ce qu'il lui faut, à Gébé ? "Einstein cherchait autre chose". C'est là que je me dis que le père Gébé ne touchait pas terre. En français : il planait. Ce qui est sûr, c'est que peu d'artistes planent avec une telle force.

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La double page "Le Rayon noir" figure dans Qu'est-ce que je Fous là ? (Editions du Square, 1976), mais "les forceurs de barrages", quarante ans après, on les attend toujours.

GÉBÉ ET LE RAYON NOIR

Gébé était doté d'une imagination visuelle vertigineuse, phénoménale, torrentielle, capable de formuler graphiquement des idées d'une grande abstraction (en théorie), mais qui constituaient pour lui un questionnement d'ordre vital. Ici, il énumère tout ce qui détourne l'homme de l'essentiel : de la pierre à briquet jusqu'à la théorie de la relativité d'Einstein (cet "esprit cosmique"), tout y passe, les préoccupations banales, les activités ordinaires, les nécessités pratiques, la création artistique, et même le génie scientifique. Gébé est impitoyable.

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La phrase qui résume cette introduction est évidemment : « Au terme de la trajectoire est la connaissance absolue ». Et c'est là que commence le mystère. "La connaissance absolue" ? Pour moi, ce qui préoccupe Gébé tout au fond est tout à fait intéressant, voire séduisant, mais constitue une énigme. Vous avez dit "connaissance absolue" ? Qu'entendez-vous par là ? Parce que de mon côté, "par là, j'entends pas grand-chose" (citation). Pour résumer ma position  : fasciné mais perplexe.

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C'est indéniable : Gébé a l'art de mettre en images ses obsessions.

Gébé se réfère-t-il à la définition que donne André Breton du surréalisme dans son Premier Manifeste ? « SURRÉALISME, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Cela cadrerait plus ou moins, mais ce serait bien décevant. Certes, historiquement le surréalisme continue à fasciner des tas de gens, mais quelle barbe, cette façon de pontifier et de prétendre légiférer par sentences !

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Gébé était-il tenté par tout ce que l'extrême-Orient a construit autour du vide, du mouvement du monde, de l'appartenance au Grand Tout des petites fourmis humaines ? Etait-il Tao ? Etait-il Zen ? Satori ? Nirvana ? Epectase ? Etait-il du côté du Bouddha ? 

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Si tout ce que nous pensons, voulons, disons, faisons est pour nous une échappatoire, une dérobade devant l'obstacle, un détour lâche pour éviter d'affronter l'inconnu, franchement, qu'est-ce qui reste ? J'avoue que cette quête de Gébé me fascine (le dessin y est pour beaucoup, c'est sûr), mais je n'arrive pas à la comprendre, et encore moins à la partager. 

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Gébé éprouve, et visiblement avec une grande force, une aspiration à l'ascétisme. Son idée de L'An 01 vient probablement de là. Peut-être la vie recluse, la vie monacale l'aurait-elle comblé ? J'en doute un peu : voir les personnages de Michel Houellebecq dans Soumission et Sérotonine.

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Dans la liste des "faux buts" figurant ci-dessus sur l'affiche : un thème de roman,  une idée de film, une trouvaille poétique, un thème original de campagne publicitaire, un argument politique de poids, etc.

On trouve sans cesse dans son oeuvre des colères contre l'invasion de la vie humaine par des objets souvent inutiles, et plus généralement par l'univers matériel. On trouve aussi ce constant mouvement de l'esprit en direction du dépouillement.

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Qu'est-ce qu'il lui faut, à Gébé ? "Einstein cherchait autre chose". C'est là que je me dis que le père Gébé ne touchait pas terre. En français : il planait. Ce qui est sûr, c'est que peu d'artistes planent avec une telle force.

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La double page "Le Rayon noir" figure dans Qu'est-ce que je Fous là ? (Editions du Square, 1976), mais "les forceurs de barrages", quarante ans après, on les attend toujours.

jeudi, 28 novembre 2019

GÉBÉ ET LA PENSÉE SANS POINT D'APPLICATION

La renommée de Cabu n'est pas à faire : elle plane au firmament des dessinateurs de presse, qui rêveraient d'avoir un jour léché le bout de sa bottine, qui devait forcément contenir et répandre un peu du génie de leur possesseur. Son assassinat l'a propulsé bien malgré lui au panthéon des héros définitifs : ceux qui ne peuvent plus rien dire sur eux-mêmes et sur le monde tel qu'il va mal, et qui sont obligés de subir tous les hommages posthumes, du meilleur jusqu'au pire..

La renommée de Reiser, elle, est plus clandestine et peut-être, chez certains, honteuse. Lui c'est le sale gosse qui cultive sur sa fenêtre, dans son bac à fleurs hideuses, un "Gros Dégueulasse" qui montre ses couilles qui pendent sur un slip sale qui bâille, une "Jeanine" qui le vaut bien, puisqu'elle pète, fume des Tampax et ne se fait plus aucune illusion sur les efforts (principalement féminins) pour soigner les apparences. Le goût pour les dessins de Reiser s'affiche avec moins d'évidence que l'adhésion spontanée à ceux de Cabu.

La renommée de Gébé, c'est une autre paire de manche. Il fait figure de glorieux méconnu. Les œuvres de Cabu sont accessibles à tout le monde. Des efforts ont été faits pour publier le travail de dessinateur de presse de Reiser (merci Delfeil de Ton). Pour Gébé, sauf erreur de ma part, c'est makache bono, nib de nib, rien, que dalle. Pourtant, sur le plan graphique (je veux dire "esthétique"), Gébé est, je crois supérieur à Reiser. Cabu, je ne peux pas le comparer : ce sont deux mondes trop différents. Cabu ne perd jamais de vue les vrais décors et les vrais paysages, la société concrète et les personnages de la réalité (voir la frise du Canard enchaîné en pages intérieures). Gébé, au contraire, la déteste, la société concrète. Ses personnages et ses décors sont en général stylisés.

Gébé, c'est Novalis, vous savez, ce "Romantique allemand" qui voyait au sommet de la plus haute montagne la "blaue Blume" qu'il devait consacrer sa vie à aller cueillir. L'abstraction pure. Gébé, c'est la quête effrénée, angoissée, quasi-obsessionnelle de l'ABSOLU. La réalité triviale de la vie ordinaire des millions de gens qui font une population française (mondiale) est tellement à vomir qu'il préfère regarder plus loin, et surtout plus haut. 

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Page après page, volume après volume, Gébé enfonce le même clou : qu'est-ce qu'on fout là, tous tant que nous sommes, forcément ensemble et forcément seuls ? En posant cette question, Gébé montre qu'il éprouve avec intensité quelque chose qu'on est obligé d'appeler le sens du tragique. L'exemple qui va suivre, pour illustrer cette idée qui dépasse les dimensions humaines, se sert de la chaise, cet objet quotidien d'une belle banalité, cet outil du repos mérité du travailleur, qui devient pour l'auteur une figure typique de la déviation qui fait manquer le chemin de la Vérité. La chaise, cet objet si pratique, marque de l'ingéniosité humaine, n'est qu'une dérision du possible dont il entrevoit la silhouette au loin. Il y a une vraie inquiétude dans cette préoccupation.

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Aujourd'hui donc, une planche tirée de L'An 01 (Editions du Square, 1972). L'auteur raconte à sa façon l'histoire du progrès technique. Selon lui, toute l'ingéniosité, toute l'énergie, toute l'inventivité humaine n'est qu'un pur gaspillage de trésors, au détriment de la seule interrogation qui vaille, la seule question à laquelle il est authentiquement vital de répondre : qu'est-ce que je fous là (Editions du Square, 1976) ?

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Ça commence par Cromagnon, parti pour se reposer après ses activités de plein air : 

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Gébé ne dénonce ici rien d'autre, dans le progrès technique, que le refus d'un progrès proprement humain. Il y aurait presque, dans ces aspirations au dépassement de toutes les contingences matérielles, dans ces appels à s'élever au-dessus de sa pauvre condition humaine, quelque chose qui ressemble à ce qu'on appelle aujourd'hui le "développement personnel". Je ne suis pas sûr d'adhérer à ce projet (litote).

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Ci-dessus, j'aime assez cette idée de la religion comme refus de "penser librement".

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Gébé, dans le fond du fond, est un véritable extrémiste, qui va beaucoup plus loin, en matière de négation, que des gens comme Günther Anders ou Philippe Muray. Car pour lui, la question qui remplace toutes les autres et qui les vaut toutes est :

« Qu'est-ce que je fous là ? ».

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On a reconnu Picasso. Voir ici (21 novembre) le "Tac au tac" où Gotlib met en scène son copain Reiser.

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Là est le point de l'énigme. Car la question se pose de savoir ce que Gébé entendait par "pensée sans point d'application". "La pensée pour la pensée", n'est-ce pas la même chose que "l'art pour l'art" ? L'idée est séduisante : tout ce que je pense, s'il prend corps dans un objet réel (concret, social ou autre), devient un gâchis. Tant que la pensée reste "pure", elle échappe au dérisoire qui est le destin de toutes les réalités fabriquées par l'homme.

Je me dis que ce "concept" (si c'en est un) ressemble à une déclaration d'amour pour le rêve, la rêverie, voire la rêvasserie. Si toutes les activités humaines ordinaires sont à considérer comme des "diversions", que reste-t-il ? "Le silence éternel des espaces infinis m'effraie" ? A cette assertion pascalienne, la 'pataphysique répond avec pertinence : « Le vacarme intermittent des petits coins me rassure. »

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Liste non exhaustive de "diversions" dénoncées par Gébé et présentées comme des voies de garage. Je n'ai aucune compétence en psychanalyse, mais je me dis que Gébé aurait tâté de la psychanalyse lacanienne que je n'en serais pas trop étonné. Vous savez, cette histoire de l' « objet petit a » qui, en tombant, laisse advenir quelque chose de la "vérité du Sujet". Gébé était-il prisonnier de ce fantasme ?

On comprend la raison de l'inactualité du travail de Gébé : il était avant tout un cérébral. Attention, je n'ai pas dit "intellectuel", et encore moins "intello", cette sale race de gens qui font passer la réalité réelle dans la moulinettes des sciences humaines pour la réduire en concepts, notions, idées, chiffres de statistiques. S'il est "cérébral", c'est de façon tellement charnelle, vécue et souffrante que le lecteur le croit proche de lui à pouvoir le toucher.

***

Note : on trouve dans le volume Qu'est-ce que je Fous là ? une amorce de réponse à la question que je me pose au sujet de ce qui préoccupe Gébé : un planche double intitulée Le Rayon noir. Tout y est fait pour aboutir à ce qu'il appelle la "Connaissance Absolue". J'y reviendrai peut-être.

vendredi, 22 novembre 2019

LES ANNÉES REISER

Pour mettre un terme à ce modeste hommage à un grand dessinateur de presse, voici les couvertures des neuf volumes publiés par Albin Michel et présentés par l'irréprochable D.D.T. (Delfeil de Ton).

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Inutile, sans doute, en ces temps de "société de vigilance", de recommander aux gens avertis la lecture de ces volumes. Mais peut-être pas si inutile que ça en fin de compte : à chaque page, Reiser, en maître des lieux rigolard et terriblement acéré, donne à tous les policiers de la pensée (une espèce qui prolifère) et à tous les gendarmes de l'expression (un genre de plus en plus invasif) une formidable leçon de

LIBERTÉ.

mercredi, 20 novembre 2019

REISER ET LES GRANDS SUJETS

LE CHÔMAGE

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LE DEFICIT DE LA SECU

 

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LE RACISME

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LES BÉBÉS PHOQUES

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LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

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LA PORNOGRAPHIE

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LE FÉMINISME

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LA POLITIQUE

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On dirait Sarkozy, non ? Non : c'était en 1974.

***

LA RELIGION

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LES CHAMBRES A GAZ

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ETC.

ETC.

ETC.

***

Reiser est mort en 1983, à l'âge de quarante-deux ans.

Ça, c'était un vrai dessinateur de presse, et pas un vulgaire Plantu. 

Reiser est impossible aujourd'hui : à combien de procès intentés par toutes sortes de chiens de garde aurait-il à faire face ?

REISER ET LES GRANDS SUJETS

LE CHÔMAGE

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LE DEFICIT DE LA SECU

 

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LE RACISME

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LES BÉBÉS PHOQUES

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LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

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LA PORNOGRAPHIE

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LE FÉMINISME

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LA POLITIQUE

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On dirait Sarkozy, non ? Non : c'était en 1974.

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LA RELIGION

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LES CHAMBRES A GAZ

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ETC.

ETC.

ETC.

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Reiser est mort en 1983, à l'âge de quarante-deux ans.

Ça, c'était un vrai dessinateur de presse, et pas un vulgaire Plantu. 

Reiser est impossible aujourd'hui : à combien de procès intentés par toutes sortes de chiens de garde aurait-il à faire face ?

jeudi, 07 novembre 2019

QUELQUES DESSINS DE CABU

Qu'on me dise quel dessinateur arrive à la cheville de Cabu.

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Regardez ce trait, rapide, sans repentir. Et tout est là, typé, concret : Cabu photographe.

("Une visite en famille au camp du Struthof, en Alsace".)

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Là, on est à Flamanville : Cabu portraitiste.

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Cabu paysagiste. Une grue est tombée, quatre morts : Cabu indique l'emplacement des traces de leur sang.

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Encore des trognes : ici des Corses. Le gars en face a mal compris le nom de la revue. Visiblement, ça fait bien marrer Cabu.

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Pédagogie-éclair sur la formation des prix au détail.

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La marchande de souvenirs de la Vierge chasse du temple le marchand de tapis.

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Histoire sans paroles.

dimanche, 03 novembre 2019

L'ART DE CABU

J'ai donc rouvert mes vieux numéros de La Gueule ouverte.

Enchanté d'une part de ces retrouvailles avec de vieux compagnons de route qui ont eu le tort de dénoncer le crime écologique quelques dizaines d'années avant que les corps sociaux et politiques (on attend les corps économiques) acceptent d'inscrire dans leurs agendas la simple notion d'urgence écologique.

Désolé d'autre part au spectacle de l'incroyable méli-mélo de pensées, de tendances, de courants, qui ont commencé à envahir la revue de Pierre Fournier après la mort de ce dernier juste avant le n°5, pour donner de l'audience à leur voix, jusqu'à faire de la revue une cacophonie de plus en plus inaudible.

Pierre Fournier était peut-être un rêveur, mais c'était d'abord un type sérieux, qui ne faisait pas appel à des plaisantins (Philippe Lebreton, alias Professeur Mollo-Mollo, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, ...). Lui parti, ça n'a pas tardé à devenir n'importe quoi. Je dirai pourquoi à mon avis, la gauche d'aujourd'hui est dans les choux pour très longtemps.

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D'accord, Cabu appuie sur l'antithèse (lavoir à l'ancienne, et avec des lavandières (mon œil ! ça doit être un souvenir) contre les immeubles en béton et verre), mais dites-moi qu'il a tort. Bon, il ne faut pas oublier la règle d'or de Le Corbusier ("les trois fonctions") et on pourrait lui reprocher des solutions de facilité, mais sa "rue de la Marne", ci-dessus à gauche, avec son alignement interminable de banques, je ne trouve pas ça très seyant.

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Noter la dame du premier (et le langage tenu par l'édile).

Ce n'est pas une histoire de nostalgie, du genre « Sauvons nos lavoirs qui ne servent plus à personne ». Ce n'est pas une question d'image : il s'agit de lieux de vie. La question qu'il faut se poser, c'est : « Mais qu'est que vous mettez à la place ? » Moi qui suis heureux d'habiter la Croix-Rousse, je suis effaré par ce qu'on voit du train quand on approche de Paris (disons à partir de Maisons-Alfort) : peut-on sincèrement éprouver du plaisir du plaisir à habiter là ? Bon, je me fais peut-être des idées.

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Regardez ce fignolé, ce cousu-main. Et ce type n'a jamais tâté de la pointe-sèche ? Du burin ? De l'eau-forte ? Et il n'a jamais eu envie de sortir du dessin de presse ? J'ai du mal à le croire. Bilal et Druillet sont bien sortis, eux, de la bande dessinée pour aller vers l'art artistique ....

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Commentaire de Cabu  faisant parler le maire (ou un responsable) : « L'héritage culturel de notre cité sera préservé, et même il sera mis en valeur. Je m'y emploie : par exemple, j'ai entrepris des fouilles archéologiques dans mon jardin ... je n'ai rien trouvé, alors j'en ai fait une piscine ».

Dites, vous n'avez pas l'impression d'avoir déjà entendu ça (le gag en moins) un certain nombre de fois ? Je ne parle pas ici des mots, mais du langage tenu par ceux qui sont "aux affaires", quand ils en arrivent à des « décisions qu'ils ne prennent pas de gaieté de cœur ». J'ai l'impression d'entendre Gérard Collomb, maire de Lyon, justifier dans ce langage fait pour apitoyer, la vente de l'Hôtel-Dieu de Lyon à des grands groupes.

Vous les entendez ? « Cette décision me déchire le cœur, mais il est de mon devoir de la prendre. » C'est le raisonnement "TINA" cher à Madame Thatcher : « There Is No Alternative ».

Jésus avait chassé les marchands du temps (Jean 2, 13-16 ; Matthieu 21, 12-13). Gérard Collomb a vendu le temple aux marchands. C'est juste un constat.

Certains oracles nous prédisent pour bientôt la société égalitaire ? Si c'est vrai, alors, comme on dit à Lyon, « ON Y VA TOUT DROIT COMME DES BUGNES ». Et pour montrer à quoi ressemble ce "TOUT DROIT"-là, voici une vraie bugne de chez nous comme les faisait ma grand-mère.

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Avec les réserves dont je dispose, je pourrais continuer longtemps à tresser et tresser des couronnes à Cabu, dont le prodigieux art graphique me tient compagnie depuis le lycée (qui n'était pas encore mixte, son grand Duduche, lui, avait la fille du proviseur, moi j'avais la fille du concierge, qu'on voyait tous les midis à la sortie à côté de son gros père en blouse grise nous regarder défiler). Mais il y a bien d'autres sujets intéressants autour de nous. Alors .........à bientôt, Cabu.

samedi, 02 novembre 2019

L'ART DE CABU

En rouvrant les vieux numéros de La Gueule ouverte, cette revue sensationnelle inventée par un mec, foutraque sur les bords et un peu dément au milieu, je me suis bien entendu extasié (le mot n'est pas trop fort) sur les pages des trois Grands Maîtres issus de la bande d'Hara Kiri, Charlie et autres aventures pas tristes (si, quand même). C'étaient Gébé, Reiser et Cabu. Wolinski aussi a donné des dessins à La G.O., mais toujours du "vite fait sur le gaz", jamais de page complète. Ce n'est pas pour ça que c'est moins bien : simplement, ce n'est pas le même travail. Oui, c'est vrai, il y avait aussi Willem.

Gébé, Reiser et Cabu intervenaient là pour aider un copain qui démarrait un truc absolument nouveau. Je dis "Grands Maîtres" et je le maintiens : ils n'ont pas été remplacés. L'époque ne le mérite peut-être pas. Pourtant ce ne sont pas les raisons qui manquent : ce sont les talents. Libé a beau avoir dégotté Mathieu Sapin, il s'en faut de beaucoup pour que le compte y soit. Et je jette un œil apitoyé sur ce qu'est devenu Charlie Hebdo.

Gébé, dans la forme et la narration plutôt cérébrales qui lui appartenaient, tâchait de vous prendre la main pour vous emmener par des moyens compliqués ("subtils", "détournés" si vous voulez) à partager le regard extrêmement pessimiste (je dirais même "tragique") qu'il portait sur le monde et les insectes qui s'y démènent. Attention, je ne fais pas de Gébé une "intello" : il nous mettait sous le nez, dans ses dessins tellement tactiles, charnels et d'une liberté intense, les terribles significations des vies que le système nous fait mener à sa guise. Un incorrigible utopiste par ailleurs. Mais Gébé mériterait largement un billet à lui tout seul (j'ai largement de quoi).

Reiser, lui, dans un style résolument populo, volontiers vulgaire, voire grossier, vous racontait la main sur l'épaule et l'autre tenant le verre, plein de blagues crados à la fin desquelles vous aviez le plan d'un bel accumulateur de chaleur solaire presque gratuit. Bon, d'accord, les fûts remplis d'eau et peints en noir, ça a tendance à jurer avec votre intérieur Louis XV, mais vous vous consolez en vous disant qu'à Versailles en hiver, tout le monde pétait de froid.

Les pages de Cabu, elles, étaient comme un condensé de reportage. Je ne sais pas comment il procédait concrètement, mais j'en vois deux façons : la première, assez classique et linéaire, raconte les choses en image et dans l'ordre, organisées en bandes horizontales séparées par un trait plus ou moins épais et droit ; la seconde, la plus personnelle, consistait à accumuler les croquis comme des instantanés photographiques qu'il casait ensuite sur sa page en fonction de l'inspiration. Au lecteur de se démerder, devait-il se dire.

J'imagine que le commentaire (la "légende") venait ensuite, au fur et à mesure et simultanément (essayez, pour voir) : son trait est déjà un commentaire. Le résultat ? Une synthèse saisissante d'une situation, avec tous les acteurs en présence, avec tous les conflits entre les intérêts des uns et des autres, et tout ça en frappant fort sa cible en plein dans le mille. Cabu percute.

S'il avait été musicien de jazz, il aurait tenu la batterie ou même la grosse caisse. Dans l'armée (!!!!!!!!!!!!!!!!!! mais je trouve l'idée marrante quand même) il aurait été tireur d'élite. Je n'apprendrai à personne que Cabu, dès le départ, avait choisi son camp, et qu'il se permettait avec une parfaite bonne conscience (et parfois avec une mauvaise foi absolue et réjouissante) de taper sur l'adversaire, qu'il soit militaire ("adjudant Kronenbourg"), "beauf", banquier, politicien, bétonneur, etc.

Je me propose ici de parcourir, sur deux ou trois jours, quelques-unes des pages qu'il avait données à La Gueule ouverte. D'abord en planche entière, pour donner une idée du travail de mise en page, mais scindée en deux à cause du format ; ensuite en regardant à la loupe quelques détails particulièrement savoureux, ou significatifs, ou forts, ou même tout simplement beaux, pourquoi pas ? Je ne sais pas du tout si ces pages ont paru en albums : j'imagine que les éditeurs n'ont pas fini de creuser le filon.

En l'absence de n°1, et après le n°13 (voir hier), je continue avec le n°2 (novembre 1972), qui inaugure semble-t-il (le commentaire commence par "Je vais vous raconter ...") la rubrique MUT-MUT, consacrée à la folie de modernisation (comprendre "bétonnisation") à tout prix qui a saisi Jean Degraeve, le maire de Chalons-sur-Marne, ville natale de Cabu, qui évoque par exemple la bêtise fondamentale de l'idée de "La Pénétrante".

Ce maire n'était pas le seul à avoir été halluciné par un voyage à Los Angeles. "Nous au village [Lyon] aussi l'on a" des bétonneurs en chef : après son Los Angeles à lui, Louis Pradel s'est empressé de poser sur l'extraordinaire espace du Cours de Verdun (un potentiel de Central Park à l'échelle de Lyon) une citadelle de béton (Pradel se vantait de vouer un culte au béton) à l'intérieur de laquelle TOUT devait passer : l'autoroute (et son corollaire le tunnel infernal), les voitures, les camions, les piétons, les transports publics urbains, aujourd'hui le tram (les trains, c'était déjà fait). Une muraille de Chine entre le nord et le sud de la presqu'île. Revenons à Chalons-sur-Marne et à Cabu.

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Cette mise en page irrégulière et bourrée jusqu'à la gueule, c'est une invitation à la balade, à la flânerie.

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Un titre qui n'a l'air de rien.

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Une entrée en matière qui n'engage à rien.

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Tout le monde a l'air d'être d'accord pour dire que la ville est en pleine mutation, non ? Jean Degraeve (le maire) est le plus à gauche, mais c'est uniquement dû à la mise en page (en fait il est élu UDR, les gaullistes de l'époque).

Et puis l'art de Cabu vous saute à la figure : un dessin superbe, une réalité atroce, ça vaut largement le choc des photos. Cabu avait un don, capable de faire d'un croquis une gravure de collection. Malheureusement, le petit format joue ici le rôle de tue-l'amour.

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Dans la rue, avant la destruction, on passait devant (en partant de la gauche) le Café des Oiseaux, le Grand Bazar de la Marne, Mon Restaurant, le Garage Gauthier, et puis, tout à droite, le théâtre, dont la municipalité a soi-disant (dixit Cabu) fait numéroter chaque pierre de la façade pour la reconstruire ailleurs (tiens, oui, au fait, où ça en est, cette affaire ?).

Moralité : l'écologie humaine est d'abord faite d'architecture et d'urbanisme. L'écologie, c'est comme la mélodie dans la musique : c'est le visage de quelqu'un.

jeudi, 31 octobre 2019

L'ART DE CABU

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Cabu par lui-même. Dessin publié par Le Canard enchaîné le 14 janvier 2015. Janvier 2015, ça vous dit quelque chose ?

***

QU'UNE CHOSE SOIT D'ABORD BIEN ENTENDUE :

POUR MOI, en plus d'être un reporter accompli, CABU EST UN ARTISTE !

Me replongeant dans ma collection des premiers numéros de La Gueule ouverte, je suis (re)tombé sur la série que Cabu avait publiée dans les sept ou huit premiers numéros. J'ai veillé comme une vestale sur cette relique d'un temps où l'on pouvait encore espérer que les hauts responsables politiques et économiques avaient assez de bon sens pour arrêter le massacre. On est fondé à se dire aujourd'hui qu'il était alors encore temps d'agir. C'étaient les temps héroïques si vous voulez, bien que je n'aie jamais aperçu à l'époque la moindre silhouette de l'ombre d'un héros. 

bande dessinée,la gueule ouverte,lyon,chalons-sur-marne,jean degraeve maire de chalons sur marne,louis pradel maire de lyonIl me reste 23 numéros sur les 24 alors achetés, dont deux fois le n°13 avec une femme à poil en couverture : on me dira ce qu'on voudra, mais j'avais déjà trouvé l'image d'un goût très douteux, et aggravé par les légendes qui se voudraient "clin d’œil". J'ai acheté plusieurs fois le n°1 : je ne sais pourquoi il a persisté dans l'absence. C'est dommage : c'était un saisissant profil de bébé au trait par Maître Pierre Fournier (mort avant la parution du n°5) en personne, qui savait diablement dessiner.

On ne peut pas "stricto sensu" prétendre que la Gueule ouverte était une revue de BD, certes non. Seulement il se trouve que trois grands maîtres donnaient à Fournier une page entière, parfois deux, dans ce qui était alors un mensuel. J'ai nommé Gébé, Jean-Marc Reiser et Cabu.

Les pages de Gébé étaient, disons, les plus ... cérébrales. Celles de Reiser décrivaient au lecteur, en long et en large, les bienfaits de l'énergie solaire ainsi que quelques idées toutes bêtes et toutes simples pour la mettre en œuvre dans sa propre maison. En plus et comme d'habitude, Reiser poussait le plus loin possible le bouchon de la drôlerie

Cabu avait intitulé sa série "Mut-Mut" : il croquait avec précision et percussion les mutations de Chalons-sur-Marne sous les coups du bétonneur, modernisateur (en réalité : le destructeur) Jean Degraeve, maire de la ville. Bon, ça n'avait pas grand-chose d'original : nous, à Lyon, nous avions Louis Pradel, et la taille de la ville lui donnait des moyens de destruction bien supérieurs. J'ai publié ici deux billets rendant compte du reportage assez pointu que Cabu avait consacré à notre belle ville dans La France des beaufs (2 et 3 mars 2016).

Ci-dessous, les "dégâts" de la "modernisation" à la Jean Degraeve sur la gare de Chalons (La Gueule ouverte, n°13, nov.1973).

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Il y a même, tout en haut, un cavalier qui fait du jumping  sur le passage à niveau.

Le voilà, l'art de Cabu. D'un certain côté, ça me fait penser à Dubout : un dessin de dimension humaine, mais avec toutes sortes d'exemplaires de l'humanité vaillante, vacillante, variante et débordante. En un mot : ça grouille de vies. Survoler un pareil dessin, c'est n'avoir rien compris et gâcher la marchandise. Je regrette que le format du blog ne permette pas de rendre à Cabu la justice qui lui est due.

Les quatre petits bouts d'image grossies (disons quatre saynètes) qu'on voit ci-dessous viennent tous du bord haut gauche du dessin. Il aurait fallu donner le même coup de projecteur sur chaque partie : le "pal" installé dans la salle d'attente pour dissuader les voyageurs, la fille du chef de gare donnant son corps à un militaire dans l'espoir de faire classer la ligne comme "stratégique", l'employé SNCF qui a transformé le ballast entre les rails en jardin potager, le député du coin posant l'oreille sur un rail dans l'espoir de communiquer avec le directeur de la SNCF, etc..

Il faut avoir de meilleurs yeux ici que dans le format original : La Gueule ouverte avait, aux origines, un format invraisemblable, incompatible avec le format A4, impossible donc à reproduire de façon confortable. Oui, je sais que Charlie Hebdo, c'est pareil : on doit couper pour partager, et c'est un crime de couper. Décidément, l'équipe (Hara Kiri, Charlie et compagnie) n'était pas aux normes. 

Dans l'ensemble du dessin, je compte plus de vingt de ces saynètes, plus ou moins marrantes ou scandaleuses, plus ou moins déchirantes ou poilantes, plus ou moins politiques aussi. Cabu bourre son dessin de la foule de ces petits croquis qu'il avait l'art d'exécuter « de chic » (comme on ne dit plus). Cela fait, si je compte bien, plus de vingt véritables trouvailles, je dirais "vingt regards" si l'expression n'était pas déjà prise par un grand maître de la musique du vingtième siècle (Messiaen, évidemment). 

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Mais Cabu, avec toute la tendresse naturelle qui est la sienne, peut être, quand il s'y met, d'une férocité et d'une violence sans limite, comme le montre l'insecte humain dessiné ci-dessous, paru dans le n°23 de La Gueule ouverte en septembre 1974, inspiré par les propos entendus dans une conférence "mondiale" sur la surpopulation, tenue à Bucarest. Suivent quelques images piquées dans les mêmes circonstances. 

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Pour la férocité, Cabu n'a rien à envier à Reiser.

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mardi, 29 octobre 2019

FASCISME ECONOMIQUE ...

... J'ENFONCE LE CLOU.

(voir ici au 26 octobre)

***

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C’ÉTAIT EN 1974 (sauf les incrustations),

IL Y A QUARANTE-CINQ ANS.

La préoccupation proprement écologique qui a imprégné les années 1970 se doublait de préoccupations beaucoup plus vastes et essentielles, je veux dire de préoccupations entièrement politiques, sociales, sociétales, psychologiques, mentales, intellectuelles, etc.

Et bien entendu de préoccupations économiques, l'économie étant alors déjà devenue la moderne dictature qui met les milliards de vies de l'humanité en coupe réglée. Et c'était avant la financiarisation de l'économie, avant la numérisation de tout, avant le processus de Grande Privatisation de Tout, avant la robotisation, avant l'Intelligence Artificielle, avant ..., avant ..., etc.

Les "écologistes" de l'époque, vous savez, ces rêveurs impénitents incapables de tenir compte des "réalités", avaient parfaitement compris que les grandes compagnies multinationales ("transnationales" si vous voulez) avaient déjà pris le dessus sur les forces politiques nationales et internationales (ONU, etc.). Les capitaines d'industrie étaient déjà plus puissants que des chefs d'Etat, même si ça ne sautait pas encore aux yeux.

Les mêmes écologistes avaient compris que celui qui fabrique la structure dans les cellules de laquelle vit l'humanité de la Terre et qui en détient les clés exerce de fait la fonction de Maître du monde. Et la structure efficace, je veux dire celle qui a des effets sur la réalité, ne se trouvait déjà plus dans la politique, mais dans les forces économiques. 

Pierre Fournier qui, en compagnie de quelques-uns, a fondé La Gueule ouverte en 1972, avait parfaitement compris que l'ordre anti-écologique (l'économie capitaliste triomphante) qui était en train de s'installer était aussi un ordre politique, un ordre qui, parlant au nom de la liberté (liberté d'entreprendre, liberté des échanges commerciaux, liberté d'embaucher, d'exploiter, de licencier), rendait inimaginables la dissidence, la sécession et la révolte.

Autrement dit : tuait dans l’œuf l'idée même et le désir de liberté (je parle de la vraie liberté, qui est celle du vrai courage : la liberté de dire non, quelles que soient les conséquences pour soi-même – je pense par exemple à Liu Xiao Bô).

La seule et unique perspective offerte aux hommes aujourd'hui, c'est la compétition sauvage et sans pitié. Individus, entreprises, populations, Etats se retrouvent broyés dans l'engrenage de cette machine. C'est ça, le fascisme économique.

L'ordre économique qui règne aujourd'hui sur le monde, et qui le mène à sa perte, est désormais une entité surhumaine, inatteignable et toute-puissante. Une entité qui exerce un pouvoir que tous les mots disponibles peuvent critiquer, attaquer ou dénoncer, mais que nul acte venu de foules globalement assujetties n'est en mesure d'ébranler.

***

Ce que j'avais ajouté le 27/10.

J'ai omis de préciser que le dessin de Gébé figurait en "une" du n°16 de La Gueule ouverte (février 1974) sous le titre suivant, que je trouve évocateur, et tout à fait dans l'optique où je l'ai présenté. Les GAFA dont on parle aujourd'hui sont encore plus puissants qu'à l'époque, puisqu'ils échappent totalement à l'autorité des Etats (mais l'Etat américain se félicite de la chose).

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Derrière les puissants de l'économie, le régime politique.

***

Et pour enfoncer le clou de cette vision des choses, voici la une de juin 1974 par le grand Cabu. Pour un Sivens ou un Notre-Dame-des-Landes, combien de triangles de Gonesse, de GCO de Strasbourg, "Anneau des Sciences" à la Métropole de Lyon ? J'en passe et des meilleurs.

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Ajout du 29/10.

Et ci-dessous un autre aspect du n°16 de La Gueule ouverte de février 1974 (toujours Cabu, évidemment).

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Dans cette espèce de bibendum Michelin, on reconnaît le Pompidou de la fin, dopé à la cortisone et aux multinationales. Ajouter aux marques présentes Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Twitter, etc.

Tout est là, tout est clair, on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas.

samedi, 05 octobre 2019

LE GÉNIE DE CABU

Cabu est mort en 2015, en pleine possession de ses facultés.

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Cabu, immortalisé par son fils Mano.

Chirac est mort en 2019, et certains susurrent qu'il était gaga. Cela n'empêche pas que tout le monde y est allé de sa larme et de son anecdote personnelle sur le cercueil de celui qui est désormais désigné par les sondages comme étant le meilleur président qu'ait eu la V° République (énormité proférée par le gloubiboulga qu'on appelle "opinion publique"). Tous ces refrains ne font que reprendre la musique dont Georges Brassens avait enrobé ces paroles définitives :

« Il est toujours joli, le temps passé,

Une fois qu'ils ont cassé leur pi-ipe,

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé,

Les morts sont tous des braves ty-ypes ».

On a moins entendu rappeler le slogan que portaient les banderoles dans les rues de France après le 21 avril 2002 : « Plutôt l'escroc que le facho ». Les électeurs ne voulaient certes pas de Jean-Marie Le Pen, mais ils ne se faisaient aucune illusion sur les qualités morales intrinsèques de l'homme qui lui était opposé. Résultat : 82% ! Tous les bons vivants auraient aimé se retrouver à table avec Chirac, et tout le monde se souvient de sa poignée de main, généreuse et franche, quelles que fussent les circonstances.

Tout le monde (ou presque) a oublié le reste. Est-ce que c'était Chirac, l'histoire de la chasse d'eau qu'on tirait chaque fois qu'on ouvrait le coffre-fort pour en sortir des billets de banque ? Je ne sais plus, mais on pourrait aussi parler du château de Bity et de sa restauration complète, qui n'avait pas coûté trop cher au couple Chirac.

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Tiens, à propos de poignée de main (et le regard lourd de sous-entendus que Cabu a fait à la vache !).

Heureusement, tout le monde n'a pas la mémoire sélective, et Le Canard enchaîné ne s'est pas fait faute, le mercredi 2 octobre, de rappeler quelques épisodes qui ont accompagné les quarante ans de "vie politique" de ce "dernier grand fauve", comme certains anciens adversaires ont consenti à le qualifier devant les micros, pour mieux disqualifier la profession de politicien. Et pour rendre cet "hommage", le Canard a donné avec raison la place d'honneur à Cabu. Tous les dessins (sauf un) de la page 4 sont signés Cabu. Heureusement qu'il y a le Canard pour se souvenir de Cabu et de toutes les faces cachées de Chirac, que le dessinateur adorait croquer et mettre au premier plan.

Cabu est mort il y aura bientôt cinq ans. Il n'a pas été remplacé. Nul n'a hérité son trait virtuose qui savait saisir un geste, dessiner un visage, synthétiser une situation, ni son regard souvent féroce, qui atteignait la cible au cœur. Quelques-uns seulement savent, comme lui, faire rire au sujet de réalités (à commencer par les fripouilleries impunies) plutôt faites pour susciter la rage.

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Inutile de faire l'éloge de Cabu : je ne me console pas de sa perte. Quelques dessinateurs s'efforcent de lui emboîter le pas et de porter la plume dans la plaie. La plupart collaborent précisément au Canard enchaîné : Pétillon, Aurel, Lefred-Thouron, Dutreix, Diego Aranega, l'indétrônable Escaro, Delambre, Wozniak, Kerleroux, Kiro, plusieurs autres. Dutreix, après l'attentat, avait donné un dessin extraordinaire (Cabu est le plus chevelu de l'équipe).

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Le Canard enchaîné est le dernier refuge du dessin de presse et de la satire (le New York Times vient de les bannir de ses pages, à cause de la "political correctness"). Je compte pour pas grand-chose le pauvre dessin de une que Plantu livre laborieusement au journal Le Monde : il est tellement tenu par la "ligne éditoriale" que ses dents (s'il en a) sont limées à ras. Qui pourrait dire quelle "ligne éditoriale" Cabu avait décidé de suivre, en dehors de la sienne propre ?

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Quant à Charlie Hebdo, je ne l'achète plus depuis très longtemps, déserté qu'il est par les dessinateurs de talent, je veux dire envahi qu'il est par des tâcherons qui ne savent plus faire rire et qui ne connaissent plus que le coup de poing graphique, la brutalité dessinée, la force hargneuse. Cabu, lui, frappait fort, mais ajoutait une règle impérative à l'exigence de percussion : faire rire. La plupart du temps, au kiosque, le mercredi, je jette un regard désolé sur la couverture de Charlie-Hebdo, et je passe mon chemin : trop laide. Des talents y sont-ils maintenant revenus ? Peut-être devrais-je l'ouvrir de temps en temps, qui sait ?

Le Canard enchaîné, par bonheur, entretient la flamme du souvenir de son soldat bien connu, Cabu, en couronnant ses pages intérieures d'une drôle de guirlande : son trombinoscope politique (j'ai compté 41 bobines : il y a des redites). Car Cabu a passé de très longues années à portraiturer la classe politique française, sans lui faire aucun cadeau : il n'y a qu'à puiser et, mis à part quelques éphémères feux de paille politiques trop vite passés à la trappe pour laisser le souvenir de leur trombine, on reconnaît au premier coup d’œil les pipes de tir forain que Cabu ajustait sous sa plume. Je ne remercierai jamais assez Le Canard enchaîné de cette fidélité à un de ses piliers, tragiquement effondré.

Chirac était indéniablement un de ses favoris, mais il y en avait d'autres, immédiatement reconnaissables, et dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre. J'adore le sournois sinusoïdal de son curé faux-jeton, qu'il n'y a pas besoin de nommer. C'est mon préféré : combien de traits pour faire éclater la tartuferie de l'individu (vous savez : « La route est droite, mais la pente est forte ») ?

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Et tout le monde connaît cet objet de vindicte qu'il avait en horreur.

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Mais on trouve, bien des années avant la mort de Chirac, qui n'était alors que maire de Paris et député, des images très différentes du bonhomme, qui n'était pas encore le vieillard débonnaire et consensuel (« usé, fatigué », disait Jospin en 2002, il avait raison) que les Français élisent désormais par sondage (dessin paru dans La France des beaufs, Editions du Square, 1979).

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Quarante ans avant, on le reconnaît déjà infailliblement, mais comme spécialiste de l'aboiement et du coup de menton, qu'il n'avait pas encore quadruple, et avec de grandes canines pour la conquête du pouvoir qui lui manquait. Élu président de la République, il a eu douze ans pour digérer sa satisfaction satisfaite.

Cabu l'a suivi attentivement.

Merde à Chirac ! Merci au Canard enchaîné ! Gloire à Cabu !

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 18 janvier 2015

POUR REISER, HOMME LIBRE

CABU, WOLINSKI, REISER ET LES AUTRES (2)

 

REISER, LE DROIT DE SE MOQUER DE TOUT

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11 novembre 1976

 

 

Je crains que les mots « liberté d’expression » ou « laïcité » soient devenus de simples déguisements dans la bouche de ces hauts-parleurs médiatiques que sont les responsables politiques, en tête desquels on trouve deux présidents de la République, l’ancien et le nouveau-eau-eau : Nicolas Sarkozy et François Hollande.

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27 janvier 1975

J’avoue que voir Balladur défiler pour Cabu à Paris le 11 janvier m’a fait un effet pathétique. Vraiment, le monsieur est d’une magnanimité, d’une générosité à couper le souffle. Effacer, pardonner ainsi les centaines de dessins où Cabu l’a croqué en Louis XV perruqué, au port de tête majestueux, à l’attitude toute de raideur et de dédain, voituré dans sa chaise à porteur par des larbins endimanchés. Votre Majesté est trop bonne, vraiment !

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1976

C’est que, pour Charlie Hebdo, la pratique de la liberté d’expression reposait sur un socle unique : le droit de se moquer de tout et de tous. D’égratigner l’image de tous ceux qui se prennent au sérieux. Ou qui se sont rendus odieux. Pour ça, je crois que Reiser reste encore sans égal. Le plus féroce, c’était lui. 

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1974

Ce qui ne veut pas dire que Cabu hésitait à forcer le trait et à y aller de sa vacherie. Il avait un sens aigu de la dérision. Mais sa méchanceté ne franchissait jamais une ligne invisible. J’appellerais ça, volontiers, une forme de pudeur.

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1975

Reiser, lui, fonçait. Pas de ligne invisible. Il dessinait des bites, des chattes, des trous du cul, au repos, en action, dans toutes sortes de positions. Des féministes ridicules, des hippies grotesques, des homosexuels, des musulmans, tout y passait. Là où Cabu semblait retenir son trait, reculait devant ce que tout le monde appelle la « vulgarité », Reiser lâchait la bride à sa monture. Il la laissait, comme on dit, « s’emballer », avec délectation. Reiser se permettait de se moquer de tout. Non sans une certaine tendresse parfois, mais se moquer. Et se moquer vraiment de tout.

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1974

Maintenant, qu’est-ce qui différencie les deux compères de la génération suivante de Charlie, les Charb, Luz, Riss ? Du Charlie de Philippe Val, vous savez, l’arriviste qui, ayant goûté au pouvoir, s’est dit que oui, somme toute, le néo-ultra-libéralisme n’avait décidément pas que des mauvais côtés ?

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1974

Et pourquoi ai-je un jour cessé d’acheter Charlie Hebdo ? Il me semble que c’est parce que les grands anciens (Gébé, Reiser, Cabu, Wolinski, Cavanna, Delfeil de Ton et même Siné), ne se contentaient pas de mordre et de s’opposer. Ils avaient, comment dire, le « trait existentiel ». Ils portaient une idée, celle de la société dans laquelle ils auraient aimé vivre. 

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La « pensée » de leurs dessins émanait d’une analyse et d’un regard sur le monde qui avaient une profondeur. Ils véhiculaient une utopie, si vous voulez (« stop-crève » pour ceux qui se rappellent Cavanna, pour Reiser l’énergie solaire dans une société plus ou moins libertaire, l'an 01 pour Gébé, etc.). Je me demande si ce n’est pas ça précisément qui manquait au dernier Charlie Hebdo : le souffle et la profondeur d'une pensée véritable. Et l’équipe, même avec Bernard Maris, en restait un peu trop au constat. Et puis franchement, je ne peux m’empêcher de trouver les dessins d’une assez grande médiocrité. Je suis désolé d’oser le dire : Reiser et Cabu, eux, ils avaient du style

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1974

Que voulez-vous, je n’aime certes pas le Front National, mais dessiner sur la double page centrale un étron gigantesque censé représenter Marine Le Pen, je trouve que c’est une analyse pour le moins sommaire, schématique, rudimentaire. C'est finalement très bête. Aussi bête qu'une justice expéditive. On n’évacue pas un problème réel et complexe simplement en tirant la chasse d’eau. Virtuelle, la chasse d'eau, évidemment.

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Pareil avec l’Islam. Au fait, j’ai un aveu à faire : je ne comprends pas la couverture du n°1178, vous savez, le dernier, celui à propos duquel on trouve partout des affichettes portant « Désolé, plus de Charlie ». Je ne comprends pas que tout le monde brandisse comme un trophée un dessin d’une aussi terrible ambiguïté. « Tout est pardonné », je veux bien, mais qui pardonne ? A qui ? Et le barbu enturbanné qui y va d’une petite larme, qui est-ce ? Mahomet, vraiment ? Bon, on va me dire que je cherche la petite bête.

 

Reiser, lui, avait la grossièreté subtile et percutante. Pourquoi a-t-il eu cette idée idiote de mourir de maladie ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

lundi, 12 janvier 2015

POUR CABU

CABU, WOLINSKI, REISER ET QUELQUES AUTRES (1)

 

Cabu se serait bien marré. Non : Cabu serait tombé sur le cul, les yeux écarquillés, frappé d'incrédulité, hurlant de rire, et se serait pincé pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Netanyahou, Abbas, Merkel, Cameron, Hollande, Lavrov, Renzi et un tas de puissants et d'autres huiles politiques défiler, graves et déterminés, « tous ensemble, tous ensemble », derrière la banderole qui proclamait « Je suis Charlie ». Enorme. 

J'ai quand même du mal à imaginer sincères tous ces puissants de la terre derrière la banderole portant le titre d'un journal qui s'était donné pour mission de dézinguer toutes les "grandes figures", en effigie, s'il vous plaît. Ou si vous préférez, de leur tirer dessus à balles métaphoriques. 

J'espère seulement que le sursaut grandiose des Français par millions aura des prolongements dans la réalité concrète. Cela n'est pas gagné d'avance (se rappeler l'élection d'un escroc avec 82% des voix en 2002 pour empêcher l'élection d'un facho). Le problème, c'est qu'il va falloir réfléchir un peu. Essayer de faire converger des analyses de la situation. On appellerait cette fiction l'unité nationale. C'est ça qui n'est pas gagné.

 

Cabu est mort. Assassiné. Pas par un de ses propres « beaufs ». Pas non plus par une de ses propres badernes plus ou moins galonnées, celle nommée « adjudant Kronenbourg ». Mais par les balles d'un cinglé en état d'ébriété avancée, shooté à l'alcool du fanatisme religieux, plus puissant et destructeur qu'une caisse de grenades défensives (vous savez, les quadrillées) dégoupillées. Ces types-là, en tuant Cabu, ils viennent de m'arracher une partie de moi-même. J'exagère à peine.

 

Cabu est mort. Cette phrase, dans sa simplicité brutale, n’est pas entrée dans mon cerveau. Pas encore. Mais je sais qu’il va bien falloir qu’il s’y fasse, mon cerveau. Mais il va falloir qu'il fasse un effort pour se dire une fois pour toutes que non, ce vieux compagnon de route dont il a suivi tout le parcours, pas depuis le début, mais pas loin, ne posera plus jamais dans la presse libre les balises de ses dessins au trait acéré.

 

Cabu, je l’ai découvert dans Pilote. Facile : Le Grand Duduche est inscrit dans l’architectonique de la Bande Dessinée française, au même titre que le Beauf, le sergent Kronenbourg et la Fille du Proviseur. Ah, la Fille du Proviseur !...

 

Cabu était antimilitariste et pacifiste intégral. Il avait le droit : c’était cohérent avec le reste de sa vie. Je ne le suivais pas là-dessus. Aujourd’hui, les humanitaires, ces pacifistes revisités par le besoin pressant de sauver le monde, se font couper la tête.

 

Sans se rendre compte que l’existence de toutes les « ONG » et autres myriades d’associations humanitaires tient compagnie et fait escorte à l’accroissement de la violence et de la guerre dans le monde, puisqu’elles n’empêcheront jamais les dévastations et les cruautés.

 

Dans le même temps, grâce à leurs interventions, les dictateurs les plus cruels peuvent commettre tous les crimes qu’ils veulent en se disant que les conséquences de leurs actes seront (tant bien que mal) adoucies et corrigées par le travail de tous ces gens au si bon cœur, qui sont l'avatar contemporain de ceux que Lénine appelait les « Idiots Utiles ».

 

Et les Etats qui forment l’introuvable « communauté internationale » se voient, par ce même travail, débarrassés des charges et des devoirs qui leur incomberaient si les ONG et les « humanitaires » n’existaient pas.  Comme si, entre les ONG et les bourreaux, s’était installée une assez intéressante division du travail.

 

Tout ça pour dire que ce qui me reste de Cabu n’est pas, et loin de là, l’ensemble de ses positions. Ce qui me reste, c’est d’abord la virtuosité et la férocité de son trait, additionnées de la pertinence percutante de ses légendes et dialogues. Ce qui me reste, c'est l'œuvre de ce dessinateur de presse à la créativité infatigable et à la trajectoire impeccable. Ce qui me reste, c'est son talent. Non, ce qui me reste, à vrai dire, c'est son génie. Dans son genre, certes, mais j'insiste : son génie.

 

C’est la base de la caricature : saisir l’essentiel d'un caractère, d'une silhouette, d’un ridicule, d’un personnage public, d’un type d’homme, puis le grossir jusqu’à obtenir la plus grande puissance d’impact. Dans ce domaine, le regard et la main de Cabu, depuis Hara Kiri et Pilote jusqu’à Charlie Hebdo et Le Canard enchaîné, sont uniques, et à leur manière, insurpassables. Regardez l'effet mahousse qu'a eu son dessin de Mahomet (en 2006 si je me souviens bien).

 

Et puis franchement, Cabu, c’est un peu d’abord mon histoire à moi. Je l’ai donc découvert dans Pilote. Je ne me rappelle plus grand-chose de son époque Hara Kiri. J’ai suivi son travail quand il travaillait pour Hara Kiri Hebdo, puis, à partir de la mort de De Gaulle en 1970 (« Bal tragique à Colombey »), dans Charlie Hebdo

 

Sans adhérer, j’étais sensible à sa façon de parler de la réalité, peut-être le recul ironique, peut-être l’insolence et l’irrespect. Peut-être encore une certaine façon de récuser l’autorité des autorités.

 

Et puis Cabu, pour moi, c’est aussi un goût pour la musique qui tombe exactement en résonance avec le mien. Cabu était capable de vous chanter par cœur au débotté « Mam’selle Clio » ou « Le débit de l’eau » (ai-je besoin de préciser qu'on parle de Charles Trenet ?). De s’enthousiasmer pour Cab Calloway, bon, c’est du grand orchestre comme je n’aime pas trop le jazz, mais c’est du swing, et ça swingue.

 

Et puis Cabu, j’avais adoré certaines pages. Me vient à l’esprit le canular que cette bande de copains de Châlons-sur-Marne avait monté à l’époque du Strasbourg-Paris à la marche. Un type, suivi par quelques entraîneurs, encourageurs et amis, s’était présenté un peu en avance sur l’horaire prévu dans les rues de la ville. La blague avait consisté à se faire offrir le champagne et autres gourmandises par un cabaretier de la ville, particulièrement renommé pour son avarice. Le marcheur s'appelait Georges Schmitt. Cabu organisait. L'histoire se passait en 1959. Schmitt l'évoque dans un article de L'Union L'Ardennais du 25 novembre 2011.

 

Bref, ce que j’apprécie chez Cabu, fidèle tout au long de son existence à certaines préoccupations, c’est sa haine de la suffisance et de la bêtise, de l’arrogance et de la puissance, du pouvoir installé et de la bureaucratie déconnectée de toute réalité. C’est une question d’attitude générale face au monde tel qu’il est. Je garde de lui le souvenir d’un infatigable poseur de questions (toujours « à quoi ça sert ? » passe avant « comment ça marche ? »). Un peu de philosophie, que diable, avant de tomber à genoux pour s'extasier devant les prouesses de la technique.

 

Cabu ne sera pas remplacé. Je suis français. Je suis en deuil.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

dimanche, 29 décembre 2013

IRRECUPERABLE REISER

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J’ai entendu récemment monsieur Jean-Marc Parisis parler du dessinateur Reiser, auquel il a consacré en 1995 un ouvrage biographique. Je ne l'ai pas lu, mais sur le principe, j'y vois un travail salutaire, car Reiser est quelqu’un de bien oublié, alors que tout son travail pourrait servir de leçon (en forme de volée de bois vert) à tous les caricaturistes et dessinateurs de presse d’aujourd’hui, dont j’excepte cependant Cabu, Willem et quelques autres. Ceux du Charlie Hebdo qu'on connaît aujourd'hui, en comparaison, la jouent « petits bras », quand ce n'est pas carrément « bras cassé ». 

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Quand je pense à Reiser, le pauvre dessin que Plantu inflige au lecteur en première page du Monde m’apparaît d’autant plus misérable. Mais j’imagine bien que si Plantu s’inspirait tant soit peu de Reiser, il se ferait séance tenante virer du « journal de référence ».

 

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Pour une raison très simple : Reiser est l’archétype même du dessinateur libre. La caractéristique principale de cette liberté, s’agissant de Reiser, c’est la férocité. Au 19ème siècle, on aurait dit que l’artiste « porte le fer dans la plaie ». Quant à Jean-Marc Parisis, je me rappelle avoir lu, il y a fort longtemps, La Mélancolie des fast foods (1987). Je me souviens d’un roman nerveux, rapide et non dénué de violence. L’intérêt manifesté par l’auteur pour Reiser n’est donc pas incohérent.

 

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Les deux « pères » de Reiser dans le métier furent Georges Bernier, alias Professeur Choron, l’inénarrable, l’indécrottable, l’insupportable et toujours imbibé Professeur Choron. Pour dire que la première maison qui abrita le dessinateur s’appelait Hara Kiri, « journal bête et méchant ». Il faut s’en féliciter : c’était en quelque sorte un habitat naturel pour lui.

 

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Dans les années 1990, Delfeil de Ton eut l’idée formidable de réunir tous les dessins que Reiser avait faits pour la presse, à commencer par Charlie Hebdo, qui n’avaient pas fait l’objet d’une publication en albums. Résultat : neuf volumes, publiés de 1994 à 2001 aux éditions Albin Michel.

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J’ai essayé ici de donner une petite idée de la liberté que prenait Reiser avec tous les « groupes », toutes les « minorités » qui font régner aujourd’hui la terreur parmi les adeptes de la liberté d’expression.

 

S’il n’était pas mort à temps pour ne pas voir le nouvel ordre moral et punitif, et la gravissime gravité d'une bienpensance tartufière, conformiste et cérémonieuse s’abattre sur le pauvre monde comme la dalle de granit se referme sur le caveau fraîchement creusé, on pourrait sans doute dire à présent : « Reiser ? Combien de condamnations ? ».

 

Qu’il s’agisse des femmes (qu'il adorait), des nègres, des pédés, des parents, des gouvernants, des écologistes, des curés, des vieux, des handicapés (= les tabous d'aujourd'hui = autant de motifs de correctionnelle) tout le monde en prenait joyeusement pour son grade. Et pour le dessin d'actualité, Reiser, il se posait un peu là.

 

C'était l'époque de Coluche, de Desproges, ... et de Reiser.

 

Heureux temps.

 

Voilà ce que je dis, moi.