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jeudi, 16 février 2017

C’EST QUOI, UN « GRAND RÉCIT » ?

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Bon, maintenant on dira que l’impossibilité de voir émerger un quelconque  « Grand Récit », capable de redonner aux Français le désir de se projeter collectivement dans l’avenir n’est pas due seulement à la façon soi-disant neutre de raconter l’histoire aux enfants et aux jeunes. J’abonde évidemment. Parmi les autres causes, on citera par exemple la fragmentation du corps social opérée, entre autres, par le surgissement des revendications particulières de toutes sortes de « minorités », religieuses, ethniques, générationnelles, sexuelles, sans commune mesure avec l’importance numérique de ces groupes.

Comment garderait-on intacts les facteurs d’unification, quand l’époque est dominée par les facteurs de division ? Or la moindre des choses, pour qu’un « Grand Récit » soit clair et convaincant, c’est de présenter une histoire simple et homogène de forme et de contenu. On comprend donc qu’il soit au-dessus des forces des plus puissants « storytellers » actuels de proposer  quelque chose de simple, à la fois assez vague pour que chacun puisse s’identifier, et assez captivant pour entraîner l’adhésion.

On pourra parler aussi du processus de « globalisation », qui a vu les facteurs économiques prendre le pouvoir à l’intérieur des nations et dans les échanges entre elles. Il en découle un monde où le mot d’ordre unique et péremptoire s’appelle « compétition », et où toute substance, matérielle ou symbolique, est vouée à devenir une marchandise.

Or, entrer en compétition, en même temps que cela réduit les buts de l'existence à l'acquisition de produits, a pour effet de raccourcir drastiquement le temps dont on dispose, de rapprocher l’horizon et d'instaurer l’état d’urgence à perpète. On a une illustration politique criante de cet état de faits avec l’enfer électoral permanent où sont plongés des responsables, avant même toute préoccupation noble, obsédés de leur réélection, puisqu’ils y sont condamnés au « court-termisme », qui leur interdit d’élaborer des projets capables de nourrir un « Grand Récit ».

Eh oui, pour cela, il faut du temps. Dans l’urgence, on colmate : pas le temps de raconter des histoires. L'urgence empêche de réfléchir, et peut-être de penser. Et cela d'autant plus que l'urgence est devenue un rythme de croisière pour la marche du monde. Plus l'urgence presse l'humanité, moins l'humanité est en mesure de maîtriser son destin.

Car l’état d’urgence dans lequel la primauté des rapports de forces a plongé le monde se traduit par la multiplication des foyers d’incendie et l'explosion des casernes de pompiers des innombrables ONG et associations humanitaires. Ah, l'humanitaire !... En fait, l'humanitaire ne devrait pas être considéré comme une preuve attendrissante de la persistance de la bonté intrinsèque du cœur humain, mais comme un pressentiment de la course à l'abîme. Comme le thermomètre qui mesure la température de la fièvre qui a saisi le monde : plus il y a d'humanitaire, plus ça veut dire que ça va mal.

Voir par exemple les crises migratoires qui placent les Etats plutôt favorisés (et d'autres) dans l’obligation de réagir immédiatement (navires dédiés, camps de réfugiés, etc.). Voir les nombreux conflits africains, les régimes intolérables (Erythrée, …) et les conditions de vie, qui chassent de chez elles des populations nombreuses. Et ne parlons pas de Calais. Les ONG ne cessent de mettre en avant (elles n'ont pas tort) l'urgence des situations : dans le dilemme "faut-il intervenir ou laisser mourir", on n'a pas beaucoup le choix. Les gouvernements courent derrière. Quant au « Grand Récit », il est resté en rade.

Où que l’on regarde, on voit mal dans quel interstice de cette réalité un « Grand Récit » pourrait s’insinuer. Les dirigeants russes veulent restaurer l’ancienne grandeur de l’empire, qu’il soit des tsars ou des soviets. Les Chinois veulent rendre à l’ « Empire du Milieu » la splendeur un temps confisquée par l’Occident. Les Américains ont un seul projet : « make America great again ». Voilà les seuls « Grands Récits » qui mènent le monde aujourd’hui. La Chine se renforce, la Russie avance ses pions, l'Amérique de Trump, assise sur son passé, confond mirage et réalité. Voilà, c'est tout. Pas grand-chose. Tous les autres n’ont qu’un seul souci : préserver ce qu’on pourra des positions acquises dans la grande compétition internationale.

Ah non, pardon, j’en oublie un, et de taille. Car il y a au moins un « Grand Récit » qui a le vent en poupe aujourd’hui : l’islam. La communauté des musulmans (« oumma ») est en effet la seule à raconter une histoire qui soit à même de rameuter les énergies en vue de mener à bien un Grand Projet : la conquête du monde, rien de moins.

Le djihadisme n’est en effet que la forme exacerbée de cette volonté de conquête : toute la communauté musulmane mondiale (Lellouche et Chevènement se posaient la question l'autre jour chez Finkielkraut : 1,2 ou 1,6 milliards ?), y compris et surtout la plus pacifique, est en train de s’implanter tranquillement dans les terres autrefois chrétiennes, dès lors que les « Grands Récits » (le chrétien, puis le républicain) ont cessé d’opérer et d’animer des consciences ferventes. Ainsi seront bientôt lavées les hontes de Poitiers 732 (Charles Martel, "maire du palais") et de Vienne 1683 (Jean III Sobieski, roi de Pologne).

Il est frappant en effet de constater, en l’état actuel des choses, qu’une seule force agissante et efficace s’est élevée pour empêcher la civilisation de la primauté de la technique et de la marchandise d’envahir l’âme des individus : c’est l’islam. Oh oui, ils se tapent sur la gueule entre sunnites et chiites, mais posons-nous la question : comment se fait-il qu’une question qui concerne exclusivement les musulmans ait pu acquérir droit de cité avec tant de clarté et de confusion au sein de sociétés qui n’en avaient rigoureusement rien à foutre ? Et que les musulmans fassent semblant de n'être pas intéressés par le commerce des marchandises (un comble !) ne change rien aux données du problème.

Quel « Grand Récit » ont les sociétés européennes à opposer au déferlement qui vient ? Le christianisme ? Le catholicisme ? La République ? N’en déplaise à mon ami R., il faut arrêter de rêver et cesser de se complaire dans les illusions : l’Occident globalement marchand et matérialiste est, hormis quelques îlots de résistance, spirituellement démuni. Si l’existence consiste pour chacun en « épanouissement personnel », en « acquisition des signes de la jouissance » et en « réalisation de soi », l’Occident est, purement et simplement, foutu. Et sans doute le monde avec lui.

Allons, messieurs les politistes, politologues, éditorialistes, journalistes et autres commentateurs de la chose publique, cessez de jouer les Vestales, de faire croire que la flamme brûle et brille, et de tenter de ressusciter les cadavres. Dites enfin la vérité. Avouez que le « Grand Récit » est définitivement mort, sous les coups de la technique et de la marchandisation de tout. Arrêtez de faire semblant et de nous bourrer le mou.

Ne faites plus semblant : ouvrez les yeux, et puis ouvrez la bouche, non plus pour tenir le crachoir, mais pour dire cette fois ce qu'il en est. 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 07 mai 2016

S.A. NOBEL DE LITTÉRATURE

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La Fin de l’homme rouge, livre de Svetlana Alexievitch, est bourré de la souffrance du peuple russe. L’étonnant, c’est que certains communistes intimement convaincus sont restés d’indéfectibles fidèles du Parti, même après avoir passé dix ans dans les camps de travail sibériens, pour avoir dévié si peu que ce soit de la « ligne » officielle, du moins dans l’acte d’accusation que la police rédigeait et, au besoin, fabriquait intégralement pour les besoins de la cause (ce gars qui, sous la torture, avoue qu’il est un espion, puis demande au juge d’instruction pour qui il est convenu d’espionner et qui, face à l’échantillon que l’autre lui présente, opte pour l’espionnage au profit des Polonais). Beaucoup ont toujours ignoré jusqu’au motif réel de cette accusation. 

En tout cas, d’innombrables Russes (et autres) non communistes (ou pas assez), mais aussi des communistes pur jus, ont eu à connaître les camps. Tout le monde a entendu parler du Goulag, acronyme signifiant « administration centrale des camps ». L’URSS en a compté des milliers, répartis sur tout le territoire soviétique (ce que veut dire l' "Archipel" dont parle Soljenitsyne). Parmi eux, celui de Karaganda, où Anna Maïa, architecte de 59 ans, raconte que, petite fille, elle dut y suivre sa mère, qui avait été condamnée, et qu’elle y est, devenue adulte, retournée, dans une sorte de pèlerinage. Ensuite, elle se dit qu’elle n’aurait pas dû. 

Voici ce qu’elle raconte. Elle est assise dans l’autobus, à côté d’un vieillard qui lui parle du camp, autrefois : « "Vous parlez des baraques ? On a détruit les dernières il y a deux ans. Avec les briques, les gens se sont construit des remises, des saunas. Les terrains ont été vendus pour y construire des datchas. On se sert des barbelés pour délimiter les potagers. Mon fils a un terrain ici. Eh bien, vous savez, ce n’est pas très agréable … Au printemps, avec la fonte des neiges et les pluies, des ossements remontent au milieu des pommes de terre. Ça ne dérange personne, on a l’habitude. Ici, les os, c’est comme les cailloux, il y en a partout … On les jette le long des terrains, on marche dessus … On les piétine. On est habitués ! Dès qu’on commence à creuser, ça grouille littéralement …" J’avais le souffle coupé, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Le vieux s’est tourné vers la fenêtre : "Tenez, là-bas, derrière ce magasin, ils ont comblé un cimetière. Et là-bas aussi, derrière les bains." Je n’arrivais plus à respirer. A quoi m’étais-je attendue ? A voir des pyramides ? Des monuments funéraires ? » (p.308). A ne pas lire au moment de l’apéro. 

Non plus que cet autre passage, où l’ancien colonel devenu homme d’affaires raconte le mariage qu’il a failli faire, et auquel il a renoncé après avoir rencontré son futur beau-père, dont il restitue les discours tenus un jour de boisson forte : « Je suis un soldat, moi ! On me donnait des ordres, et j’obéissais. J’exécutais des gens. Si on t’en donnait l’ordre, tu le ferais, toi aussi. Tu-le-fe-rais, nom de Dieu ! Je tuais des ennemis. Des saboteurs. Il y avait un papier officiel avec écrit dessus : "Condamné à la mesure suprême de défense sociale". Une sentence du gouvernement … Ah, c’était du boulot, je te dis pas ! Si le type n’est pas tué sur le coup, il s’écroule et il gueule comme un porc … Il crache du sang … Le plus désagréable, c’est de tirer sur quelqu’un qui rigole. Soit il est devenu fou, soit il te méprise. Les hurlements et les jurons, ça pleuvait des deux côtés. Faut jamais manger avant de faire ça. Moi je ne pouvais pas » (p.326-327). 

Plus loin : « Tu sais, c’était rare, mais ça arrivait qu’on tombe sur un soldat à qui ça plaisait de tuer … On le retirait de l’équipe des exécutants et on le mutait ailleurs. On n’aimait pas les gens comme ça ». Pour finir là-dessus : « On oblige la personne à se mettre à genoux, et on tire avec son revolver presque à bout portant dans la tempe gauche … près de l’oreille. A la fin de la journée, on a la main qui pendouille comme un vieux chiffon. C’est surtout l’index qui déguste. Nous aussi, on avait un plan à remplir, comme partout. Comme à l’usine. Au début on n’y arrivait pas. On n’y arrivait pas physiquement. Alors ils ont fait venir des médecins, un conseil de médecins, et ils ont décidé de faire des massages aux soldats deux fois par semaine. Des massages de la main droite et de l’index droit » (p.327). 

Svetlana Alexievitch, dans La Fin de l’homme rouge, a aussi recueilli une riche matière où apparaît, de façon éparse mais relativement nette, le portrait de ce qu’on appelle en général « l’âme russe ». Pour donner une idée approchante de la chose, disons que ce portrait est à même de provoquer chez les féministes exaltées le pire des urticaires virulents. Pensez : les femmes sont très généralement des mères dévouées, y compris pour leurs maris, et les hommes sont tous sommés de se conformer au rôle de héros virils, vodka comprise : « Nos hommes sont des martyrs, ils sont tous traumatisés, soit par la guerre, soit par la prison. Par les camps » (p.255). On voit que j’exagère à peine. 

Ce qui frappe aussi, au moment de l’effondrement de tout le système soviétique en 1991, c’est la rapidité avec laquelle les voisins, russes et autres, sont devenus des ennemis. Du jour au lendemain, les Géorgiens, les Tadjiks, les Abkhazes, se sont jetés sur les Russes, brutalement considérés comme des étrangers ou des envahisseurs. Ils les ont chassés, parfois tirés comme des lapins. Alexievitch raconte l’histoire de cette femme qui a épousé un Russe, que son propre frère agonit d’injures pour ce seul motif. Je ne me rappelle plus s’il le tue. 

On reconnaît le mécanisme qui a dressé les uns contre les autres, dans les années 1990, les Serbes contre les Croates ou les Bosniaques : ce fut brutal. Des voisins qui jusque-là vivaient en bonne entente, se mariaient et avaient des enfants ensemble, se retournent contre des voisins. Cela reste tout à fait incompréhensible : pourquoi la vie en bon voisinage devient-elle, du jour au lendemain, impossible, insupportable, inenvisageable ? Qu’est-ce qui fut mis sous le couvercle, pendant ces dizaines d’années ? Qui peut m’expliquer ? Cela dépasse l’entendement. 

Dernier point à mentionner : le tableau que peint Svetlana Alexievitch de la vie quotidienne des gens simples, du petit peuple, que cela soit dans le régime soviétique ou après la chute de l’Empire, ne change guère. Certains considèrent même que leur situation nouvelle est pire qu’avant. Si la « perestroïka » a suscité l’enthousiasme, la façon dont toutes les entreprises publiques, après 1991 (Boris Eltsine), tout ce qui faisait le « bien commun » ont été dépecés, les remplit d’une profonde amertume, eux qui sont obligés de courir à droite et à gauche toute la journée, simplement pour trouver le moyen de survivre. 

La fortune insolente et soudaine de ceux qu’on n’a pas tardé à appeler les « oligarques », les pouvoirs exorbitants que la richesse leur donne, sont proprement écœurants. Beaucoup ne les considèrent pas autrement que comme des gangsters. Est-il vrai que Vladimir Poutine, le « capo dei capi », en quelque sorte, possède quarante datchas ? Que sa fortune personnelle se monte à plusieurs milliards de dollars ? Le plus étonnant, dans certaines pages, c’est que beaucoup regrettent non pas le communisme, mais la perte de l’idéal exaltant auquel ils croyaient et qui les motivait. 

Si La Fin de l’homme rouge ne ressemble pas à ce qu’on a coutume de nommer littérature, le travail de collecte auquel s’est livrée Svetlana Alexievitch pour composer ce livre aboutit à cet objet littéraire, certes non identifié, mais d’une puissance d’évocation que j’ai rarement rencontrée dans des romans plus traditionnels. 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 11 avril 2016

YVES MICHAUD ET LA BIENVEILLANCE 3

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Ce qu’Yves Michaud, dans son deuxième chapitre, appelle le populisme, est causé selon lui par quatre fractures. Il fait d’abord allusion à une autre cause, beaucoup plus diffuse : les partis populistes (Front National, Cinq Etoiles, Podemos, Syriza) prospèrent sur l’impression des populations d’avoir perdu leur souveraineté, d’avoir de moins en moins de prise sur leur destin, de voir leur propre vie leur échapper. C’est du moins ainsi que je comprends ce paragraphe : « En fait, tous ces "partis" savent à peu près ce dont ils ne veulent pas : des "diktats" de l’Union européenne, du pouvoir des banques, de la crise, du chômage, de la retraite retardée, de la caste politique installée, du dégraissage des services publics – en ajoutant, pour la droite, les immigrés, les sans-papiers, les réfugiés, les islamistes. Ça fait des programmes d’opposition et de dénonciation, pas des programmes d’exercice du pouvoir » (p.63). 

Les facteurs qui « désarticulent le champ social » sont donc les suivants : une fracture générationnelle (« économique, culturelle, technologique, de distribution de pouvoir et de rationalité ») ; une fracture ethnique (de souche / immigrés) ; une fracture "de classe" (riches / pauvres) ; une fracture éducative ("cognitive", dit aussi l’auteur, entre les formés et les tôt déscolarisés). L’inventaire de ces fractures fait peur à lui tout seul. Il en ajoute deux autres, « plus spécifiquement françaises » : une fracture entre ceux qui vivent à l’abri de l’insécurité et ceux qui y sont confrontés dans leur vie quotidienne ; une autre fracture, entre « personnes à statut protégé et celles exposées à la précarité » (les fonctions publiques / les autres). N’en jetez plus : ça fait beaucoup. 

Je suis entièrement d’accord avec ce diagnostic inquiétant : la France souffre de « fractures multiples ». Quand un pays fait face à un tel champ de mines à fragmentation, l’impression qui domine, c’est le risque de démembrement. J'ajoute que ce risque est encore accentué par les particularismes revendicatifs émanant d’une kyrielle de « minorités » ou de « communautés » réclamant des « droits » spécifiques au nom de l’ « égalité ». 

On l’a vu de façon saisissante au moment du vote de la loi éminemment clientéliste ouvrant l'institution du mariage aux homosexuels, qui a donné une idée approchante de ce qu'est une guerre civile, les morts en moins. Toute promotion d’une « minorité » au motif qu’elle subit une « discrimination » ou une « stigmatisation », et au nom d'une prétendue « égalité », est en soi un facteur de désunion. L’érection de la « discrimination » et de la « stigmatisation » au rang de délits pénaux est en soi un facteur de dissolution de l’unité nationale. Je sais que cette seule idée va passer pour une horreur, mais qu’on y réfléchisse : plus la collectivité fait droit à des groupes particuliers qui tirent à eux la couverture et font braquer les projecteurs médiatiques sur leur sort d’ « opprimés » spécifiques, plus elle accumule les clivages au sein de la population. Et plus elle amenuise les chances de cette population d'envisager pour elle dans sa globalité un avenir commun. 

L’addition des fractures et la prolifération des particularismes revendicatifs constituent en soi une négation de tout rassemblement, de toute unité, de toute recherche de l’éventuelle et souhaitable entité surplombante – autrefois la nation, la patrie, … –  capable d’englober tous les particularismes, tous ces sous-ensembles disparates, hétérogènes et, bien souvent, inconciliables. La République a désormais un cœur d'artichaut : les « minorités » viennent se servir, comme au supermarché.

En l’état actuel des choses, je ne vois pas par quel moyen qui que ce soit serait en mesure de « remembrer » la France. Deux solutions : soit dénicher l’homme d’assez vaste stature et carrure pour donner à penser aux gens qu’ils peuvent se rassembler autour de lui ; soit demander aux acteurs de la politique de faire abstraction de leurs calculs pour rechercher un consensus dans l’intérêt général. Vous avez déjà deviné ce que j’en pense. Mais je suis un affreux pessimiste. 

Dans son troisième chapitre, consacré à la politique internationale, Yves Michaud commence par faire le tour de toutes les menaces qui se sont fait jour après la chute du mur et de l’empire soviétique, qui semblait promettre à la démocratie un avenir radieux. Il a fallu déchanter. Vingt-cinq ans après, force est de constater que le monde a rarement été aussi instable. Et l’Europe est devenue un monstre froid, mou et sans boussole (cf. Le Doux monstre de Bruxelles, de Hans Magnus Enzensberger). 

Le reste du chapitre est consacré à la critique de l’idéalisme en politique internationale, au nom du réalisme (la « Realpolitik ») dans la manière d’aborder les rapports de force. Un bref historique de l’idéalisme politique en philosophie (Grotius, Kant) permet à l’auteur d’en discerner trois sortes : « … soit caricatural, soit léger, soit formel ». La première est celle portée par B.-H. Lévy (il faut sauver Benghazi !) ou B. Kouchner (il faut nourrir les Somaliens !). Michaud présente ainsi BHL : « Le bhlisme, du nom de Bernard-Henri Lévy, cinéaste, homme d'affaires et essayiste français » (p.95). J'aime beaucoup les trois facettes qu'il retient, et surtout l'omission d'une quatrième, la préférée du personnage, l'étiquette sous laquelle il s'était fait connaître. Portrait net et sans bavure.

La deuxième est « celle des militants et théoriciens des droits de l’homme et du monde des ONG », ceux qui vont sur le terrain, poussés par de nobles motivations et une vision optimiste, souvent irénique de l’humanité : « L’idéalisme cosmopolitique flotte aussi au-dessus de la réalité en refusant de voir que ses interventions ont plutôt tendance à enkyster les crises en installant les populations déplacées dans des situations de "réfugiés perpétuels" sur le mode des Palestiniens, des Sahraouis, des réfugiés du Darfour et du Soudan » (p.114). Il faut intervenir pour sauver les hommes partout où ils sont menacés, sans se poser d'autres questions. Cela s'appelle foncer tête baissée : tant pis pour les effets pervers, dont parle Yves Michaud.

La troisième est celle du droit international « cosmopolitique », qui a tant de mal à se mettre en place. On vient de voir une curieuse manifestation de cette justice supranationale : la CPI, à quelques jours d’intervalle, a condamné Radovan Karadzic, tête pensante si l’on veut, à quarante ans de prison, mais a acquitté Vojislav Seselj, le chef de milices serbes sans pitié. 

Quoi qu’il en soit, la politique idéaliste a montré ses limites : « A plus long terme, le bilan est en réalité désastreux » (p.120). Tout simplement parce que « L’idéalisme politique méconnaît en fait les grandes déterminations de l’histoire » (p.121). Qu’il s’agisse des organisations socio-politiques traditionnelles, des croyances et religions, les données lourdes de la démographie. 

Moralité : il faut que les bonnes âmes et les humanistes optimistes abandonnent leur nuage de bons sentiments et de grandes idées, redescendent sur terre et reprennent pied dans la réalité épineuse. La politique internationale ne se conduit pas à coups de jugements de moralité, attitude splendide et totalement inefficace. 

La pauvre Caroline Fourest peut toujours asséner ses sentences vertueuses à l’encontre de Poutine, du roi d’Arabie et d’autres : ça ou cracher en l’air, ça revient au même. Un journaliste peut bien dénoncer le « double discours » de François Hollande, quand il appelle, d’une moitié de la bouche, les Africains à promouvoir l’état de droit et, de l’autre moitié, soutient Idriss Déby, ce dictateur à la Tchadienne au pouvoir depuis 1990. Ça ou faire des ronds dans l’eau … 

L’appel d’Yves Michaud à faire preuve de réalisme dans la politique internationale est bien venu. Dans l’histoire, la morale et les intérêts des nations ont rarement fait bon ménage. Nos gouvernants n’ont pas toujours tort de veiller aux intérêts de la France. 

Voilà ce que je dis, moi. 

Suitetfin demain.

samedi, 31 janvier 2015

L'ISLAM N'AIME PAS LA FRANCE (2)

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Si les signes vous fâchent, combien davantage vous fâcheront les choses signifiées : je ne sors pas de là. Les mots sont inoffensifs. Ce n’est pas comme les relations entre humains : là c’est sûr, ça peut dégénérer. En fait, je vais vous dire, tout dépend du rapport que chacun entretient avec son propre langage, avec ses propres mots. Tout dépend de la façon dont on croit en eux. Dont on y adhère. Dont on s'identifie à eux.

 

Le problème surgit quand on ne fait plus qu'un avec eux, qu'on y est soudé. "Raison garder", ça veut dire mettre un peu de distance entre ses mots et soi-même. Prendre un peu de recul. Ce qui veut dire : modérer sa croyance, ne pas la prendre pour La Vérité. On dit aussi "relativiser". Or, pour prendre sa croyance pour une croyance, croyez-moi, il faut avoir fait un effort puissant sur soi-même, et sur des générations. Ce n'est pas donné à tout le monde. Alors ça c’est sûr, c’est clair et net : il y a les uns, mais il y a aussi les autres. 

 

Appelons ça « les forces en présence ». D’un côté, les fronts bas. De l’autre, les cerveaux disponibles pour autre chose que les publicités Coca Cola. Ce clivage découle de deux modes d’évolution distincts : les uns se sont arrêtés en route, les autres ont continué à avancer. Les uns ? Ceux qui voulaient installer leur pouvoir sur des terres à occuper. Les autres ? Ceux qui voulaient inventer une patrie désirable.

 

Les uns ? En gros l’Islam (de l'Indus à l'Espagne, ce fut fulgurant). Les autres ? En gros la chrétienté (ce fut un travail long, souterrain et obstiné). La fulgurance de la conquête territoriale contre l'obstination de l'extension de la connaissance : je trouve que le contraste fait diablement sens. Disons même que c'est une opposition.

 

Pour l’Islam, un beau jour, je ne sais plus quelles autorités, au 10ème ou 11ème siècle, après l'expansion foudroyante de la foi "nouvelle", ont décrété : « A partir d’aujourd’hui, il est interdit de commenter, et donc d’interpréter le Coran ». Les musulmans du monde entier se sont dès lors contentés d’apprendre le Coran par cœur, pour le réciter sans réfléchir (Coran veut dire « récitation ». D'autres disent « lecture »). 

 

Les 114 sourates (seul Corto Maltese et Hugo Pratt osent en inventer une 115ème) ont dès lors contenu la totalité de la Vérité. Besoin de plus rien d'autre : tout est là, on vous dit. Une légende prétend que l'incendiaire de la bibliothèque d'Alexandrie donna cet ordre : « Brûlez les livres conformes au Coran, ils sont inutiles ; quant aux autres, ils sont impies, et comme tels, il faut les brûler ». Totalité, totalisant, totalitaire : une seule et même famille de mots.

 

Remarquez que beaucoup d’Américains (témoins de Jéhovah et autres sectes protestantes intégristes façon George W. Bush) n’ont rien à leur envier, et croient dur comme fer que la Genèse biblique est juste un reportage fidèle et scrupuleux. Oui monsieur, la Genèse est un documentaire. 

 

Pour les créationnistes (c’est leur nom), pas d’évolution. Ils sont aussi dangereux les uns que les autres (cf. Irak en 2003, puis aujourd’hui). Sans parler de Poutine. Mikhaïl Gorbatchev, pourtant fossoyeur malgré lui de l'URSS : « L'Amérique s'est égarée dans les profondeurs de la jungle et nous entraîne avec elle » (Le Progrès, 30 janvier). Je crains fort qu'il ait raison. C'est fondamentalisme contre fondamentalisme. Si les démocrates laissent les extrémistes de tous bords prendre la direction des opérations, il faut s'attendre au pire.

 

On appelle cette maladie mentale « prendre le mot au pied de la lettre ». Ce qui veut dire : prendre les mots pour des choses. Les « speech acts », inventés pas JL Austin sont tout simplement des forfaitures : aucune parole adulte n'est un acte. Penser qu’il peut exister un quelconque « blasphème », c’est retourner à l'infantilisme de la pensée magique. A l’âge de pierre. C’est valider l’incantation comme moyen de maîtriser le réel.

 

Et il n’y a pas à tortiller : la civilisation, elle, se bâtit sur la mise à distance entre le mot et la chose. Les spécialistes appellent ça "interprétation", "exégèse", "glose", "commentaire", "scolie". Il y a même une "science" pour ça : l'herméneutique. Pour résumer : la liberté de l'esprit, et non la littéralité de la lettre.

 

Pendant les mêmes siècles, et même après, dans toute la chrétienté, l’effervescence de la foi et de la connaissance : des milliers, des millions de fourmis écrivantes ont continué à s’agiter dans l’énorme fourmilière que constituaient les innombrables monastères, et à produire de la copie, du commentaire, de la glose, de l’exégèse des textes « sacrés ». 

 

Quand la pensée, y compris religieuse, cesse de travailler, elle s’arrête. La pensée musulmane s’est arrêtée voilà des centaines d’années. La pensée chrétienne ne s’est jamais interrompue. C'est la pensée chrétienne qui a abouti, pour le meilleur et pour le pire, à la science moderne. Voilà, à mon avis, pourquoi votre fille est muette, et pourquoi une caricature du prophète Mahomet met le feu au consulat français de Karachi et à huit églises au Niger (pardon : aux dernières nouvelles, on en comptait quarante-cinq). L'islam, pas plus que le Jdanov et le Lyssenko de Staline, pas plus que les créationnistes américains, n'aime ni la science, ni les scientifiques. Il veut garder la main sur la VÉRITÉ.

 

Qu’observe-t-on, en terre d’Islam, sur la longue durée ? Que reste-t-il, en terre d’Islam, des populations qui ne se cognent pas le front par terre à l’appel du muezzin ? Si peu que rien. Quelques vagues minorités, à peine tolérées, quand elle ne sont pas carrément persécutées. 

 

Et je ne parle même pas des abominations commises par les nouveaux Robespierre musulmans sur les non-musulmans (ou les mauvais musulmans) en Irak et Syrie. La Turquie laïque elle-même a évacué les « infidèles », en commençant par les Arméniens (mais les autres, peu ou prou, y sont aussi passés). Les coptes d’Egypte doivent peut-être à leur nombre d’avoir survécu. Les Arabes chrétiens ? Combien de divisions ?

 

L’Islam, une religion de tolérance et d’humanité, vraiment ? C'est comme la météo : ça dépend s'il y a du vent et si il pleut (Fernand Raynaud, "Le Fût du canon"). Non content de manifester sa haine de l’histoire préislamique (destruction des Bouddhas de Bamiyan, bâtons dans les roues des archéologues en Arabie saoudite, …), et donc de la culture au sens large, mais aussi de la modernité, l’Islam actuel, selon toute apparence, est une religion jalousement monopolistique. L'intolérance au pouvoir.  Beaucoup d’adeptes ne veulent pas qu’on leur fasse une place : ils veulent toute la place.

 

J’entends déjà les bonnes âmes et les connaisseurs s’insurger : « Mais vous faites erreur. D’abord, il n’y a pas un Islam, mais une pluralité hétérogène. Ensuite, la plupart des musulmans sont pacifiques. Ce sont des musulmans qui sont les premières victimes ». Certes, mais observez la marche des choses. Prêtez attention à ce qui se passe sur la longue durée. Restriction. Evincement. Et finalement : processus invariable d’épuration religieuse. 

 

Pour vous faire une idée de la tendance générale de l’Islam depuis un demi-siècle, lisez par exemple les pages que Robert Solé consacre à l’Egypte de Nasser dans les années 1950-60, et regardez ce qui s’y passe aujourd’hui. Tiens, où sont-elles passées, toutes les jolies femmes maquillées, élégantes, qui déambulaient en mini-jupe dans les rues du Caire ? Et il n’y a pas que l’Egypte. Le mot d'ordre : cachez les femmes ! Dire que nos féministes exigent toujours plus d'égalité, quand les Saoudiennes aimeraient bien être autorisée à conduire une voiture ! Mais la féministe est-elle seulement un peu lucide ?

 

Pendant ce temps, le gouvernement français ânonne un "ABCD de l'égalité" destiné à la communauté musulmane de France. Mais bien sûr il ne peut pas le dire comme ça : le Conseil Constitutionnel veille au grain. Résultat 1 : lettre morte dans les quartiers où les filles qui ne s'habillent pas en vêtements amples se font traiter de putes (quand ce n'est pas violer). Résultat 2 : les milieux aimablement qualifiés d' « extrême-droite catholique » descendent dans la rue pour dénoncer, non sans quelque raison, l'indifférenciation sexuelle et l'homosexualisation rampante de la société. Quand tout le monde se sent visé par une mesure très spécifique (le machisme à tout crin en vigueur dans les quartiers à majorité maghrébine), la mesure fait chou blanc.

 

Les gens informés vous diront que les pouvoirs arabes en place sont pour quelque chose dans cette évolution vers toujours plus de fermeture et de régression. Que, pour faire leurs petites affaires à la tête des Etats, ils ont laissé les religieux prendre en charge tout le social, l’entraide, la gestion du quotidien. Pourvu qu’ils ne se mêlent pas de politique, ils ont eu les mains libres. Moubarak et Ben Ali sont même allés jusqu’à leur construire plein de mosquées. En Algérie, même tableau, cette fois au nom de l’arabisation et de la décolonisation.

 

L’Islam est-il soluble dans la République ? Ma réponse est non. Pour une raison elle-même très nette :

GUERRIN MICHEL SAM 24 01 15.jpg

la religion est omniprésente dans les esprits et dans les sociétés arabes. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Michel Guerrin dans sa chronique remarquable du Monde daté 24 janvier.

 

Il est plus que probable qu'une collectivité européenne en grande partie déchristianisée, où l'athéisme, l'agnosticisme et l'indifférence spirituelle (c'en est au point que le mot "laïcité" a depuis longtemps perdu toute signification) se disputent la plus haute marche du podium, est incompatible avec des gens qui, quoi qu'il fassent et où qu'ils soient, se trimballent avec, cousus dans leur chair à vif, leur dieu, leur prophète, leur Livre et leur tapis de prière. Et qui, à la moindre remarque, à la moindre critique, aimeraient vous voir rôtir en enfer parce qu'ils se sont sentis « offensés » par vos « blasphèmes ». 

 

L'islam a d'ores et déjà réussi à introduire son altérité radicale dans la loi française (nécessité de légiférer sur le voile), quand ce n'est pas dans la rue (port du niqab). Et ça, on me dira tout ce qu'on voudra, ce n'est pas acceptable : c'est de l'ingérence. Combien sont-ils, au total, les Abdelwahab Meddeb, les Tareq Oubrou, capables d'adhérer à l'idée de République et d'un islam moderne ? En dehors des discours bêlants des hommes politiques, de leurs appels qui sonnent creux aux « valeurs de la république » et de leurs supplications à ne pas pratiquer d'amalgames, la France est singulièrement dépourvue d'arguments pour être un jour aimée de l'islam.

 

Et disons-le dans la foulée, si l'on en croit la tournure prise par les événements un peu partout sur la planète, l'actualité récente dans le monde arabe et le visage que cette religion s'est donné dans bien des endroits à commencer par la France, l'islam n'est pas parti pour aimer la France, la République et les Lumières. Il va falloir se faire une raison : deux représentations du monde radicalement hétérogènes, peut-être incompatibles. Il faudrait que nos responsables (mais le sont-ils ?) aient le courage d'en tirer les conséquences.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : je préviens que je dénie fermement à quiconque le droit de me traiter d'islamophobe. D'abord parce que ce n'est pas vrai. Ensuite parce que c'est faux. Enfin parce que ce serait un mensonge. Bref : une diffamation.

 

Note : comme je n'ai ni l'intention, ni la capacité d'écrire un Traité savant sur la question, on comprendra que ces propos un peu schématiques comportent quelques approximations. Je raisonne à partir de là où je me situe : porte-parole de rien et de personne. Les propos tenus dans ce blog sont de première main. Si certains jugent que je caricature, je dis : « C'est possible. Et alors ? ».

 

 

samedi, 07 juin 2014

L'AMERIQUE AIME L'EUROPE ! 2/2

Résumé : Etonné de l'aveuglement des analystes occidentaux qui se répandent dans les médias, qui adoptent et récitent avec conscience la version américaine du conflit ukrainien, j'ai essayé de montrer hier comment les Américains, depuis la fin de l'URSS, n'ont cessé de harceler la Russie en essayant (avec ou sans succès) de faire tomber du côté de leur zone d'influence les dominos qui dépendaient des Russes depuis l'ère soviétique (la stratégie d'encerclement).

 

Et quand arrive la révolte du peuple syrien contre Bachar el Assad, tout fiérot de sa « victoire » libyenne, l’occident croit judicieux de montrer ses muscles. Stupeur générale, Poutine dit NIET aux opérations envisagées. Obama aura beau fixer une « ligne rouge », celle-ci recule comme l’horizon quand on marche vers lui, armes chimiques comprises. 

 

Putain de merde, dit Obama. Ça résiste ! Il ne reste plus aux bonnes âmes qu'à prier et se lamenter, en dénonçant les manquements d'Assad à son engagement à ne pas faire usage d'armes chimiques. Et à compter les morts et les réfugiés. En se disant que les gens (les autres, toujours les autres) sont méchants.

 

Ça aurait dû lui mettre la puce à l’oreille, à l’Obama. Et quand on arrive à l’Ukraine, où beaucoup de gens, s’ils se sentent d’abord Ukrainiens, parlent le russe, et ne voient aucune raison de se fâcher avec le « grand frère », l’occident, tout par un coup, tombe sur un bec quand il prétend ancrer le navire ukrainien en eaux européennes.

 

Obama et l’Europe (ah, l’Europe des droits de l’homme, qui en dira le lyrisme pathétique, moribond et factice ?) montent à l’assaut de la Russie. Pensez, le revirement de Ianoukovitch est un véritable affront ! Une insulte ! Mais à la réflexion, la réaction américo-européenne, si on raisonne en géo-stratège, est une provocation contre la Russie de Poutine.

 

Au nom du peuple ukrainien et de ses « droits inaliénables », on décide de faire pencher irréversiblement l’Ukraine du côté du Bien, du côté des « droits de l’homme », du côté de l’occident, évidemment. Il ne vient apparemment à l’esprit de personne de demander son avis à quelqu’un qui n'habite pas loin de là, et qui, pour de très vieilles raisons historiques, a son mot à dire. On s’en fout, on attaque, on se décrète du côté de Maïdan, parce que Maïdan, c’est la volonté du peuple. Démocratie à l'américaine.

 

Je suis prêt à parier mes roubignolles que, si l’occident n’avait pas appuyé sur le champignon des « droits de l’homme », et avait laissé les Ukrainiens se démerder, la Crimée serait toujours ukrainienne, même si les Ukrainiens seraient toujours dans la panade. D'ailleurs, aux dernières nouvelles, ils y sont jusqu'au cou, dans la panade ! Jusqu'aux sourcils ! Et plus qu'avant !

 

Au lieu de ça, les Américains ont sciemment jeté de l’huile sur le feu. Il paraît que 300 mercenaires de l'ex-Blackwater (désormais « Academy ») sont présents quelque part en Ukraine (je répète ce que j'ai entendu). Si c'est vrai, ça confirme. Aidés par des complices européens qui ne voient pas les conséquences plus loin que le bout de leur nez, qu’ils ont hélas camard, ils y sont allés flamberge au vent.

 

Qui est favorable au système de corruption mis en place par Ianoukovitch et sa clique ? Qui est adversaire de la liberté et des droits de l’homme ? Personne, évidemment. Mais il faut un peu « réfléchir avant d’agir », comme se disent Plick et Plock à la fin de leurs aventures, ayant reçu un peu de plomb dans la tête. Ce n'est pas gagné. Plick et Plock auraient pu devenir d'immenses géo-stratèges.

PLICK REFLECHIR 1.jpg

 

Et l’Europe dans tout ça ? Mais c’est quoi, l’Europe ? Ce n’est rien, ce n'est qu'un vieillard sous tutelle américaine et bourré de fric. Pour une certaine Amérique nostalgique de la guerre froide, l’Europe, c’est une masse de manœuvre. Parfois un terrain de parade. Tout ce que s’efforcent de faire ici les Américains, c’est de faire chier la puissance russe, en traitant les Européens comme de la valetaille qu’on envoie au charbon à la demande.

 

Si j’avais une question à poser, je demanderais bien en face aux Américains ce qu’ils nous veulent, à nous Européens. Bien que j’aie une petite idée de la réponse qu’ils ne feront pas. On en a eu un aperçu en janvier ou février, quand une délégation de grands patrons du MEDEF a annoncé qu’elle allait se rendre en Iran pour faire de la « prospection ». N'attendez pas de moi que je m'érige en avocat du MEDEF, j'essaie froidement de raisonner géo-stratégie.

 

Ça n’a pas traîné : un grossium de l’administration Obama leur a aussi sec remonté les bretelles, leur disant que ce n’était pas bien d’aller faire du commerce avec un grand diable qui figure sur « l’Axe du Mal ». Sans aller jusqu’à avouer que, en cas d’ouverture du marché iranien (et la configuration est en train de changer, comme ça tombe bien !), les patrons américains passeraient avant les Français. Les affaires avant tout. Le message ? Attention, les Européens, c’est moi qui commande. Et s'il faut s'en mettre plein les poches, c'est moi d'abord !

 

Et l’amende extravagante infligée par un juge américain à la banque BNP Paribas pour avoir fricoté avec des Mauvais en dollars américains, c'est une preuve du mal qu'est capable de nous faire notre « allié » américain quand il s'agit de ses intérêts. Loin de moi l’idée de défendre les banques, évidemment : elles nous ont piqué assez de pognon.

 

Il y aurait encore beaucoup à dire au sujet des actuelles négociations entre l'Europe et les Etats-Unis en vue d'un Traité de Libre-Echange, où les Américains voudraient instaurer un « Tribunal arbitral » qui pourrait infliger des sanctions à des Etats souverains qui s'opposeraient à ce que Monsanto, Google, Microsoft, Goldman-Sachs et consort (toutes entreprise américaines, soit dit au passage) écoulent leurs camelotes sur leurs territoires.

 

Il y aurait aussi beaucoup à dire des pressions que les Américains exercent sur le gouvernement français pour qu'il renonce à vendre à la Russie une série de porte-hélicoptères d'assaut de type « Mistral ».MISTRAL PORTE HELICOPTERE.jpg Ce match-là non plus n'est pas terminé. Mais je mets tous ces trucs-là bout à bout, et je trouve que ça commence à faire beaucoup. L'Amérique est notre alliée, mais l'Europe devrait se souvenir que quand il s'agit de ses intérêts, l'Amérique peut devenir impitoyable, surtout avec ses meilleurs amis.

 

Qu’est-ce que l’Europe aux yeux des autorités américaines ? Un « je-ne-sais-quoi » ! Un « presque-rien » ! Un souffle ! Un ectoplasme. Et l’affaire d’Ukraine le démontre à suffisance. Bien sûr, les droits de l’homme ! Bien sûr, la place Maïdan ! Bien sûr, Poutine est un gros salaud ! Bien sûr, Ianoukovitch est un bandit ! On sait tout ça. Mais franchement, qu’est-ce que l’Europe envisage ou espère, en emboîtant le pas aux Américains dans des « sanctions » contre les Russes ? Mettre les mains dans le panier de crabes ? Où est-il, son intérêt, à l’Europe ? Faire la guerre à Poutine ? Allons donc !

 

Tout diplomate le sait, et toute personne sensée devrait le savoir : il faut parler avec ses adversaires avant qu’ils ne deviennent des ennemis, pour éviter d'avoir à leur faire la guerre. Et je n’entre pas dans les considérations sur la force des armes économiques que peuvent brandir les acteurs en présence. A la place des Européens, s’ils existent (ce qui n’est pas sûr), je regarderais où je mets les pieds. Avec la Grande-Bretagne, les USA ont à leur service un loup ultralibéral dans la bergerie européenne (soit dit en passant, ils ont interdit à Cameron de sortir de l'Union Européenne). Devinez ensuite pourquoi une Europe-puissance n'est pas près d'émerger.

 

L’inénarrable salopard (pas d'autre mot) Jean-Marie Colombani, alors patron du Monde, intitulait son éditorial paru le lendemain du 11 septembre 2001 : « Nous sommes tous américains » ! Farpaitement ! Je préfère de loin : « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! ». Je ne sais pas si Voltaire a vraiment écrit ça, mais en l’occurrence, bon Dieu, qu’est-ce que c’est vrai ! Non, une fois pour toutes, je ne suis pas américain ! L'Europe, c'était autre chose, avant les Américains. Colombani a l'étoffe du traître.

 

L’Amérique aime l’Europe, c’est certain. A son petit déjeuner. Car l'Amérique n'est pas près de la considérer comme un plat de résistance. A la rigueur comme une vache à lait. Consentante. Avachie. Inconsistante. L'Europe ? L'Amérique ne la veut pas autrement que colonisée par ses soins.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 06 juin 2014

L'AMERIQUE AIME L'EUROPE ! 1/2

Poutine est un grand méchant loup. Quasiment un dictateur. Certains le considèrent même comme un tsar. Bientôt la Russie sera devenue l'Empire du Mal. Un Grand Satan aux yeux des Américains. Ça remplacera l'Iran, peut-être. Un Satan qu'il s'agit de punir pour les manœuvres machiavéliques que Poutine mène sur les frontières orientales de l'Europe.

 

Barack Obama, lui, a été présenté par le parti démocrate des Etats-Unis pour être élu président (« Le Christ est redescendu sur Terre », titrait le journal El Pais à sa première élection). Curieusement, tout au moins en politique étrangère, il n’en suit pas moins, intrépidement,la trajectoire indiquée par son prédécesseur, un certain George Walker Bush, fieffé "républicain", fidèle et méthodique exécutant des vues des plus réactionnaires, voire fanatiques des Américains : diverses sectes de protestants qu'on regroupe sous l'appellation de néo-conservateurs (alias « néo-cons »), et dont beaucoup se sont réunis dans le « Tea party ».

 

Pour mémoire, Bush est celui qui, pour venger l'Amérique après l'affront aéroporté du WTC le 11/09/2001, a poursuivi (2002) Ben Laden en attaquant l’Afghanistan, et qui a laissé le mollah Omar lui échapper de justesse, à motocyclette. Dans la foulée, sur la base de « preuves » intégralement fabriquées par ses services secrets, il a attaqué (2003) l’Irak de Saddam Hussein et fait pendre celui-ci.

 

Avec les fiers résultats qu’on peut observer aujourd’hui : l’Afghanistan s’apprête à retomber dans l’escarcelle des talibans et des seigneurs de la guerre, genre Dostom ou Hekmatyar (on me dira que ça laisse le choix au peuple afghan : c'est ça ou la quintessence de la corruption avec le clan Karzaï) ; et le chaos de l’Irak démembré est devenu un terrain d’affrontement entre musulmans « majoritaires » (c’est paraît-il le sens de « sunnites ») et « minoritaires » (« chiites »). Faisons abstraction des Kurdes, c'est déjà assez compliqué comme ça.

 

Il y avait eu, quelques années auparavant, la guerre en Yougoslavie, où les Américains piétinèrent allègrement les liens immémoriaux et indissolubles que l’histoire a tissés entre les Serbes et les Russes (à commencer par l'écriture cyrillique). Et bombardèrent au passage l'ambassade de Chine. Regardez d’un peu près l’improbable puzzle géographique, ethnique et politique que sont devenus les Balkans. Pour vous amuser, examinez de près la carte politique de l'actuelle Bosnie, et admirez le talent des dentellières diplomatiques à l'ouvrage.

BOSNIE 1.jpg

Accessoirement, je constate que nos Sarkozy et Hollande, comme des « mini-Bush », se lancent dans les mêmes aventures interventionnistes, en Libye, au Mali, en Centrafrique, avec des résultats calamiteux « copiés-collés » sur ceux des Américains.

 

Avec la prime et les lauriers de la compétition à Nicolas Sarkozy (soyons juste : aidé par un « Danube de la non-pensée », nommé Bernard-Henri Lévy), par l’intelligence géo-stratégique duquel toutes sortes d’armes, de la sarbacane à piston à la bombe atomique à pédales, je veux dire des plus légères aux plus lourdes, jusque-là accaparées et entassées par le tyran libyen, bénéficient enfin d’une totale liberté de circulation, de l’Atlantique à la mer Rouge, entre les mains de toutes sortes de gens animés des meilleures intentions du monde. Sûrement très pacifiques et très non-violents.

 

Laissons de côté le désir de vengeance de la superpuissance américaine après le 11 septembre. Gardons juste l’interventionnisme de tous ces acteurs occidentaux. Contre divers épouvantails et grands diables : Milosevic, Saddam Hussein, Kadhafi ... 

 

Ce que je comprends de la chose, c’est que, quand on s’intronise gendarme ou justicier et que, dans son armure de Don Quichotte, on part à l'assaut des monstres, on a beau être animé des plus nobles motivations (le drapeau du respect des droits de l’homme et l'élimination d'un infâme), l’aveuglement face à la réalité géo-statégique produit des catastrophes internationales, en bouleversant à l’aveuglette les données de cette réalité.

 

Regardons maintenant du côté de la Russie et de l’Ukraine. Qu’est-ce qu’on a observé au fil du temps, en provenance du côté américain ? On n’a pas cessé de harceler, voire d’agresser l’ours russe, que l'on croyait épuisé et hors-course, pour l’affaiblir encore davantage après le démantèlement de l’URSS. L'Occident (pour dire vite), en prétendant peser sur le devenir démocratique de l'Ukraine, a accéléré le démembrement d'un pays situé à la frontière orientale immédiate de l'Europe. Au détriment de la paix en Europe. Ce faisant, les pays européens inféodés aux Etats-Unis prennent le risque de déclencher une guerre avec la Russie.

 

J'ai évoqué l'aventure militaire de la coalition qui, s'opposant à la volonté de Milosevic de créer une « Grande Serbie », lui a fait la guerre jusqu'à de que mort s'ensuive. Première humiliation pour les Russes, dont Milosevic était un protégé, et qui avaient envoyé sur place des commandos de « Spetznatz ».  Il faut dire que Milosevic avait mis du cœur à l'ouvrage dans l'effort de provocation, en envoyant en 1991 ses bourreaux Mladic, Seselj et d'autres torturer, violer et semer la terreur à Vukovar, puis en Croatie, en Bosnie, au Kosovo ....

 

Prenez la Géorgie (2008), à laquelle on propose d’intégrer l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. L’Atlantique Nord pour un pays du Caucase ! On croit rêver ! Une agression en règle contre les Russes. Le résultat ? La Géorgie s'est vue amputée par la force de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie : c’est que les Russes ont un intérêt géo-stratégique à garder à tout prix ouverte une porte sur le sud et la mer Noire, au cas où la Crimée .... Et personne n'a osé moufter.

 

Prenez les Etats baltes, quelques années avant. Tout le monde a noté la vitesse à laquelle ils ont été intégrés dans l’Union Européenne, et même plus, puisqu’ils font partie de l'OTAN et de « l’espace Schengen ». Après l’attaque au sud, cap au nord : c’est la stratégie d’encerclement. Quant à la Pologne, son appartenance à l’Europe ne fait guère de doute, mais sans compter les avions de combats (F16, je crois, au détriment des solutions proprement européennes au problème de défense aérienne) que les Amerloques se sont pressés de leur vendre, qu’est-ce qui prend aux Américains de vouloir y implanter des missiles anti-missiles ?

 

Bien sûr, c’est pour prémunir l’Europe de toute agression balistique venant du pays des diables iraniens. Sérieusement, qui pouvait croire à cette fable ? Alors l’Ukraine, à présent. Bien sûr, Joe Biden s’est rendu sur la place Maïdan en brandissant le drapeau des droits de l’homme. Mais à bien y regarder, il y a une sacrée arrière-pensée là-derrière. Car la stratégie de « guerre-froide » n’a pas changé. Il s’agit toujours de terrasser l’ours russe en profitant de ce qu’il a l’air endormi d’un Hibernatus de compétition.

 

Quel que soit le président américain, la politique étasunienne à l'égard de la Russie n'a pas changé d'un iota. Et les journalistes et autres spécialistes « au courant » (j'ai entendu Zaki Laïdi là-dessus) colportent complaisamment la fable d'un Poutine englué dans la guerre froide et qui n'a rien compris au vingt et unième siècle ... S'il en est resté à la guerre froide, il n'est pas le seul.

 

L’Hibernatus, après avoir piqué du nez dans son assiette le temps de piquer un roupillon international, s’est décongelé. Poutine arrive au pouvoir en 1999. C'est un patriote. Peut-être un exalté. Cet ancien du KGB veut restaurer la grandeur de la « Sainte-Russie », tsars et bolcheviks mêlés. Par tous les moyens. En s'appuyant sur d’anciens apparatchiks devenus oligarques, il va, avec toute sa bande – qui le suit comme un seul homme, car il ne faut pas croire que Poutine fait anomalie aux yeux de la majorité des Russes, au contraire : pour eux il est l'homme de la situation, seul capable de rendre aux Russes la fierté de l'être –, tenter de restaurer la puissance perdue. Réaffirmer la présence de la Russie sur la scène internationale. Et apparemment, ça ne marche pas trop mal.

 

Car l’argent du pétrole et du gaz russes coule à flot (« économie de rente », disent dédaigneusement les fines bouches). La Russie engrange. Elle s’est réarmée, après le gros coup de mou de 1991. L’Amérique fait semblant de ne pas s’en rendre compte, et continue à pousser ses « avantages » de force face à l’ours apathique, en se foutant pas mal de mouiller les Européens jusqu'aux sourcils. Elle n’est pas directement impliquée dans la mort de Khadafi, car elle a délégué les pions français et anglais en Libye, se contentant d’assurer « l’appui-feu » (missiles de croisières), comme disent les militaires.

 

Exit Khadafi, mais au grand dam de Poutine et de quelques autres, humiliés, qui avaient quelques intérêts dans le coin. Nouveau coup de patte à l’ours endormi, dont on fait semblant de ne pas voir qu’il a peu à peu reconstitué ses forces. Et en outrepassant, soit dit en passant, la résolution de l’ONU autorisant l’intervention en Libye (la « nécessité de protéger les populations », comme c'est beau).

 

A force d’être gratté là où ça fait mal, l’ours russe s’est réveillé. Et de mauvaise humeur.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 08 mai 2014

EUROPEENNES : VOTEZ PROUT

J’appelais il y a quelques jours (25 avril) à « voter prout ». Avec le sens habituel donné par la bouche populaire à une onomatopée malodorante (« A cul de foyrard toujours abonde merde », dit l’excellent Rabelais citant un proverbe du temps, c'est dans Gargantua, chapitre IX, intitulé « Les couleurs et livrée de Gargantua »). Mais il m’est revenu que le mot « prout » est aussi un nom propre.

 

Et pas n’importe quel nom propre : une frontière. Et pas n’importe quelle frontière : la rivière Prout sépare en effet la Roumanie de la Moldavie. Autrement dit, le Prout constitue l'extrême limite orientale de l’Europe. Et je signale accessoirement que l'est de la Moldavie (Transnistrie) sert de base à quelques troupes de l'armée russe.

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Avant agrandissement, bien sûr (je parle de l'inexorable agrandissement de l'Europe conquérante ... quand je dis ça, excusez-moi, j'entends « prout », et ça sent mauvais) : le Prout est loin d’être infranchissable. Mais je ne suis pas sûr que la Russie de Poutine demande un jour prochain à adhérer à notre bienheureuse « Union Européenne ». Il paraît que le Bosphore non plus n'est pas infranchissable. A quand l'Europe de l'Atlantique à l'océan Indien ? Et plus si affinités, bien entendu.

 

La rivière Prout se jette dans le Danube un peu en aval de la ville de Galaţi (le ţ se prononce ts). Je me rappelle avoir traversé le Danube (Dunarea) non loin de ce confluent, avec famille, armes, bagages et véhicule, sur un vieux bac (1leu par personne, 17 lei pour la voiture, sauf erreur le leu est toujours la monnaie roumaine, une monnaie qui, à l'époque, m'a donné l'impression d'être une réincarnation de Crésus), à une époque où tout, en Roumanie, était vieux et noir. Telle était la ville de Galaţi. 

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VOUS CROYEZ QUE NOS JEAN NOUVEL A NOUS ONT DES LEÇONS A DONNER ?

Remarquez que, venant de Tulcea, on n’était pas trop dépaysé. En aval de Tulcea, on ne peut pas se tromper, c’est le delta du Danube (où il fallait éviter de boire l'eau du fleuve, non exempte de germes du choléra). Jolie ville, avec son « combinat » crachant ses épaisses fumées juste à côté de la « Promenade des Anglais » du coin, et ses énormes conduites de chauffage à ciel ouvert. 

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SI ON MET ICI LES CAPTEURS D' "AIRPARIF" (Qualité de l'air à Paris/Ile de France), ILS EXPLOSENT.

C'était l'époque où les Roumains roulaient tous (quand ils avaient les moyens de rouler, c'est fou le nombre de gens qui marchaient sur des routes interminables, les bras chargés de sacs plastique) en R 12 Renault, rebaptisées Dacia, dont ils ôtaient les essuie-glace le soir pour ne pas se les faire piquer pendant la nuit. Il y avait aussi, plus rares, des Visa Citroën, rebaptisées Oltcit, Olt pour Olténie je suppose, région natale du « Danube de la pensée » qui présidait à l'époque au destin du pays (Nicolae Ceaucescu). 

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AGRANDISSEMENT DES DEUX "R 12" APERÇUES PLUS HAUT : DANS CE VASTE IMMEUBLE, DEUX FAMILLES AU MOINS EN AVAIENT LES MOYENS.

 

Tout ça pour dire : « Votez Prout ». En même temps mettez un cierge et dites une prière pour que l’Europe, ce grand corps mou, quasi-paralytique, ce vieillard sénile sous tutelle, cesse un jour d’être le n’importe quoi qu’elle est actuellement, terrain de jeu de prédilection pour les marchands et autres spadassins des multinationales, et les pondeurs compulsifs de règlements et autres « directives ».

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : je ne suis ni eurosceptique, ni "euro-hostile", ni europhobe. Au contraire, plus je vois la mondialisation mercantile, plus je sens profondes mes racines européennes. Un rêve, quoi. Seulement cette Europe-ci, cette Europe compliquée, concoctée par on ne sait qui, cette Europe déshumanisée, essentiellement procédurale, administrative et juridique, cette Europe de chefs de bureau et de cabinets d'avocats, sans compter les lobbies frénétiques, corrupteurs et puissants, ce gloubi-boulga d'Europe-marchandise, je dis juste : non merci, sans façon.

 

Ceux que ça intéresse pourront ici même, à propos de l'Europe, admirer Jean Gabin en savourant, que dis-je, en se délectant d'un flamboyant morceau de bravoure oratoire. C'est à l'Assemblée Nationale, dans le film Le Président (1961), d'Achod Malakian, alias Henri Verneuil. Dialogues de Michel Audiard, évidemment. L'extrait dure moins de douze minutes. 

 

Je note pour finir qu'à la différence des Allemands, qui envoient à Bruxelles des députés qui prennent leur tâche à cœur et planifient leur action sur la longue durée et font preuve de professionnalisme, les députés que la France envoie sentent souvent ce poste comme une relégation ou une punition, souvent comme un lot de consolation du genre « faute de grives on mange des merles », après une déroute électorale (les « recalés », comme disent les journalistes). D'où l'absentéisme. Ensuite, demandez-vous pourquoi la France a perdu une grande partie de son influence. Ah ? Vous avez la réponse ? Moi aussi.

 

 

jeudi, 27 février 2014

CHANTONS SUR LES CHARNIERS

BIGUINE A BANGUI, BIGUINE A BANGKOK

 

Aujourd’hui on se détend un peu. C’est l’actualité des événements qui se produisent dans le monde qui m’a fait penser à Charles Trenet et à sa chanson « Biguine à Bango ! » (cliquer pour visionner). Oh, la chanson est peu connue, certes, mais elle me fait irrésistiblement penser à ce qui se passe dans les capitales de deux pays : la Thaïlande et la Centrafrique.

 

En Thaïlande, une partie de la population en a assez d’être gouvernée par des gens appartenant à une élite corrompue jusqu’au trognon, et pour le faire savoir, elle est descendue dans la rue, au risque de se faire tirer dessus par les militaires de Yingluck Shinawatra, la sœur du nommé Thaksin, réfugié à l’étranger pour ne pas être coffré comme un vulgaire malfaiteur, pour corruption éhontée. 

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Tiens, au fait, est-ce que ce n’est pas le motif qui a poussé une bonne partie de la population ukrainienne à occuper depuis trois mois la place Maïdan ? Remarquez que, pas très loin de là, j’ai lu quelque part que certains Russes reprochent (en parlant assez bas pour ne pas être entendus de l’intéressé) à Vladimir Poutine d’avoir amassé depuis qu’il est au pouvoir une fortune aux dimensions inimaginables. Il posséderait ainsi plus de quarante résidences luxueuses. Il m'arrive de me demander ce que je ferais de quarante résidences, si j'étais dictateur. Passons.

 

Remarquez que les Tunisiens n’ont pas foutu dehors Ben Ali pour une raison différente, et que la première visite qu’ils ont faite dans le palais du dictateur leur a autant coupé le souffle qu’aux Ukrainiens celle que ceux-ci ont organisée dans l’invraisemblable propriété qu’occupait Ianoukovitch jusqu’à son départ. Et j’imagine que si les Egyptiens avaient pu visiter la propriété de Moubarak, ç’aurait été pareil : du marbre et de l'or. Il paraît même que chez Ben Ali, il y avait dans certaines pièces des murs de liasses de billets (je le tiens d'une bonne source, mais allez savoir).

 

Et peut-être un jour prochain ne sera-t-il plus permis aux Africains, les potentats Obiang, Sassou-Nguesso et autres Bongo de réinvestir dans la pierre et le foncier français (l'affaire des « biens mal acquis ») les sommes colossales qu’ils ont piquées dans les caisses de leurs Etats, sans parler des subventions accordées par la « communauté internationale » au titre de « l’aide au développement » (laissez-moi pouffer) qu’ils ont détournées à leur profit et planquées en Suisse, à Singapour ou aux Îles Vierges britanniques.

 

Vous en voulez encore ? Eh bien voyons du côté d'Ankara et d'Istamboul, et des islamistes de l'AKP dirigés par l'islamiste « conservateur modéré » (!) Redjep Tayip Erdowan (en phonétique). Un bon musulman, c'est certain, qui se garde de l'esprit de lucre comme de la peste. Tout faux ! Pris les doigts dans le cambouis de l'argent sale, le bon musulman !

 

Mais peut-être – espérons-le – qu’il n’est pas obligatoire dans tous les pays du monde que ce soient les bandits, gangsters et autres mafias qui arrivent au pouvoir.

 

Cela reste une question malgré tout, par exemple après lecture du copieux dossier paru dans Le Monde récemment au sujet des fortunes faramineuses accumulées par ce que le journal appelle les « princes rouges » et leurs héritiers. Je parle de la Chine, évidemment. N’est-ce pas le fils de l’un d’eux dont on a retrouvé les restes dans les débris fumants d’une Ferrari dernier cri ?

 

Il ne faut donc pas généraliser. On ne peut imaginer – je parle au hasard – que de tels abus puissent arriver dans notre beau pays de France. Jamais de la vie, voyons. Nous avons les capitaines de pédalo les plus intègres de la planète, tout le monde le sait et personne n’oserait contester cette vérité. Et dire que j’annonçais un moment de détente en commençant. Moralité, si l’on va où l’on a décidé d’aller, ce n’est pas toujours sans sinuosités et méandres. Bon, revenons à nos roustons.

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Après la Thaïlande, si nous portons nos regards sur la Centrafrique, que voyons-nous, devant nos yeux ébaubis ? Après le pillage et le meurtre généralisés commis par les milices de la coalition nommée « Séléka », juste retour des choses, c’est maintenant aux milices nommées « anti-balaka » de se dire qu’il est temps de faire couler le sang. Ce n’est qu’une habitude à prendre, comme on peut lire dans l’impressionnante trilogie écrite par Jean Hatzfeld sur la tragédie rwandaise (commencer par l’absolument indispensable Une Saison de machettes).

 

C’est au détour d’amusements aussi simples que ceux fournis par ces informations que la loupiote d’une chanson de Charles Trénet se met à clignoter dans ma tête. Cette chanson, peu connue, je l’ai dit, s’intitule « Biguine à Bango ». Elle dit : « Connaissez-vous la Martinique ? Connais-tu là-bas le Bango ?… ». Voilà, c’est tout. Quoi, ça ne vous suffit pas ? He bien si. Remplacez « Bango » par « Bangui ».

 

Vous pouvez aussi remplacer « Bango » par « Bangkok ». Et vous comprenez pourquoi j’ai parlé de l’actualité en Thaïlande et en Centrafrique. Comment, je ne suis pas très sérieux ? Mais certainement, et non seulement je le reconnais, mais je le revendique haut et fort : il ne faut pas être sérieux sur les choses sérieuses, pas plus qu’il ne faut prendre à la légère les choses légères.

 

Que voulez-vous faire d’autre que du mauvais esprit, au spectacle des horreurs qui se commettent un peu partout dans le monde, et qui constituent le fonds de commerce de tous les médias d’information.

 

En me mettant à fredonner : « Woho ! Woho ! Biguine à Bangui ! » ou « Woho ! Woho ! Biguine à Bangkok ! », j’exorcise en quelque sorte un démon, celui qui, autrement, me laisserait tétanisé d’horreur. On me parlera de dérision, de manque de compassion, et ce ne sera pas complètement faux.

 

Mais je demande qu’on laisse ma compassion un peu tranquille de temps en temps. Ma compassion, si c’était une personne, elle serait classée parmi les grands brûlés, traitée en grand blessé, hospitalisée vite fait dans un service d’urgence, et le monde cesserait de la harceler pour lui laisser le temps de se remettre de tous ses traumatismes et de toutes ses blessures.

 

Ma compassion pour les misères du monde, elle n’en peut plus. Epuisée d’avoir été sollicitée sur tous les fronts des petites et des grandes tragédies qui ensanglantent les contrées émergées de la planète.

 

La compassion, ça suffit ! C'est juste pour ça que je fais semblant de rire ! Parce que, finalement, ça soulage.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 07 février 2014

LUMIERE BALZAC (11)

Préambule : ouverture des Jeux Olympiques d'hiver dans la ville russe de Sotchi, située dans une région de climat subtropical où il ne neige à peu près jamais. Cinquante milliards de dollars. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Et pour une raison simple. 

 

Les Jeux Olympiques reposent sur une énorme imposture. Le fameux « esprit olympique » du baron de Coubertin est un gros mensonge. La grande devise « citius, altius, fortius », en même temps qu'une fumisterie, est devenue la merveilleuse devise des fonds spéculatifs qui menacent en permanence la stabilité de la planète financière.

 

Et puis surtout, ce qui me détourne de cette gigantesque machine à produire de l'esbroufe, ce qui m'évite, par bonheur, de m'intéresser à tout ce qui va se passer dans ce grand cirque, c'est moins le dopage, la corruption et la marchandisation des corps sportifs, qui pourrissent pourtant la structure du haut en bas, que le fait de savoir que l'organisation des « Jeux Olympiques » (je pouffe) appartient juridiquement en totalité à une entreprise multinationale privée, de droit suisse. Sans parler de la façade commode (car inattaquable) que la raison sociale de cette entreprise privée constitue pour tous les blanchisseurs d'argent sale de la planète.

 

Une excellente occasion de vomir. Les « Jeux Olympiques » (puisque le monde persiste à les appeler ainsi (les thuriféraires ne cessent de parler de la trêve guerrière qui pacifiait la Grèce le temps des Jeux dans l'antiquité, au mépris de toute lucidité sur ce que c'est devenu aujourd'hui) doivent au moins donner l'occasion aux vrais citoyens du monde de se nettoyer l'estomac. Une fois de temps en temps, paraît-il, ça ne fait pas de mal.

 

 

*****

 

ADIEU (1830)

 

Il y a quelque temps (« quelque temps » est une expression très pratique, du fait du brouillard compact qu’elle répand sur le sentiment de l’écoulement du temps), j’ai fait l’erreur d’acheter, un volume de la collection « Bouquins » (Robert Laffont, 29 euros). Sous le nom de l’auteur, imprimé en très gros caractères, cette mention : « Œuvres ». Sont rassemblés dans ce volume quinze livres de Françoise Sagan. L’erreur, elle est là, dans le nom de l’auteur. Je n’aurais pas dû.

 

Studieusement, j’ai lu les cinq premiers titres (Bonjour tristesse, Un Certain sourire, Dans un mois dans un an, Château en Suède, Aimez-vous Brahms ...), à la file et dans la foulée. Au milieu du sixième (Les Merveilleux nuages), j’en ai eu tout d’un coup assez, j’ai refermé. Je ne l’ai plus jamais rouvert. Ce verre de tisane dans lequel trempe l’âme exténuée de quelques personnages blasés, je m’en suis débarrassé en le vidant moralement dans le pot du Ficus Benjamina. Apparemment, ça ne lui a fait ni chaud ni froid : il a continué comme avant à se déplumer de ses feuilles. C’est une image.

 

Tout ça pour dire que Sagan est restée pour moi une sorte de sirop fade, l’image d’un univers délavé où les protagonistes se regardent mutuellement vivre dans leurs désillusions, où tout le monde en a assez de la réalité de la vie. Un univers en bout de course, où l’individu est limité à lui-même, et où la personne qui lui fait face a pour mission de renouveler le reflet de lui-même où il se complaît, mission jamais accomplie, espoir toujours déçu.

 

Tout ça pour dire que ça ronronne et que ça tourne en rond. Tout ça pour dire que Françoise Sagan est l’écrivain d’un seul sujet. Tout ça pour dire que Sagan épluche dans les moindres détails l’existence de gens peu intéressants, de gens sans projets, le plus souvent désœuvrés, souvent débarrassés de tout souci matériel, et qui ne savent pas quoi faire de leur existence inutile.

 

Des gens que le simple fait de vivre semble en soi ennuyer prodigieusement. J’ai donc abandonné. J’ai peut-être eu tort, allez savoir. Je n’ai pas envie d’explorer plus avant. Dans la littérature française d'après-guerre, Sagan est un peu l'étalon-or de ce qui est devenu dans nos années plus récentes le fin du fin de l' « écriture du moi » : l'abominable et autosatisfaite « auto-fiction ».

 

Je ne sais pas pourquoi, en train de lire des œuvres de Balzac, je suis parti sur Françoise Sagan. Le plaisir du contraste, peut-être. Mais c’est vrai aussi que, après la douzaine de romans et nouvelles du grand homme que je viens de lire, essayant de situer le lieu où se produit l’intensité que j’ai trouvée à retourner à des livres qui, soit dit pour résumer, ont amplement contribué à structurer et façonner ma sensibilité, je viens de repenser à ces œuvrettes de celle qui fut l’auteur "prodige" de Bonjour tristesse (autour de 18 ans, ce qui est en soi un aveu).

 

Ce titre de Françoise Sagan, épèle mot à mot et lettre à lettre le programme de toute son œuvre, enfin pour la partie que je peux en connaître, c’est-à-dire l’initiale. C’est carrément idiot, je sais, de mettre en présence Sagan face à Balzac, elle aurait bien rigolé, je pense. Mais je prends mes idées comme elles se présentent, et là, c’est Sagan qui s’est présentée. Allez comprendre.

 

Par rapport au vaste monde qui respire profondément, qui avale gloutonnement la vie et qui jouit à chaque instant de ce qu'il a devant les yeux et dans l'oreille, les œuvres de Françoise Sagan me semblent aussi étroites que les parois de verre du bocal où agonise le poisson rouge.

 

Je viens donc de lire Adieu. Balzac a écrit ça en 1830. Très curieux, très surprenant. Par l’organisation du récit, par le thème. Le récit s’ouvre sur une scène de chasse, où les deux amis, messieurs de Sucy et d’Albon, reviennent bredouilles après avoir parcouru beaucoup trop de kilomètres, d’Albon suant et pestant du fait de son embonpoint nettement plus remarquable que son ami, qui semble au contraire efflanqué comme Rossinante, tout en montrant la vigueur de l’ancien militaire qu’il est. Mais son visage porte la marque d’un grave souci, qui semble le ravager de l’intérieur. Cette entame ne laisse rien augurer du reste.

 

Car les deux amis ont hâte de trouver avant la nuit le gîte et le couvert. Le hasard fait qu’ils passent devant les grilles d’un domaine qui semble à l’abandon. C’est l’ancien couvent des « Bons-Hommes », comprennent-ils en entendant les grognements plus ou moins articulés par une femme plus ou moins restée dans l’animalité, du nom de Geneviève.

 

Déjà surpris par la scène, ils aperçoivent au loin une autre femme, qui grimpe aux arbres, saute, fait mille cabrioles. Elle a visiblement perdu la raison. Appelée par « Geneviève », elle s’approche de la grille et, en voyant les deux hommes, elle prononce le mot qui ouvre sur le drame : « Adieu ! ». D’Albon, très étonné, se tourne alors vers de Sucy, mais c’est pour le voir évanoui sur le sol.

 

Appelant à l’aide, il voit s’approcher obligeamment la voiture de M. et Mme de Grandville, ses voisins, qui le laissent volontiers en disposer pour ramener son ami au château. On a appris que la femme s’appelle la comtesse de Vandières, que de Sucy a semble-t-il reconnue, pour être une certaine Stéphanie. Son âme s’est soudain violemment déchirée.

 

Quand de Sucy est rétabli, il prie son ami de courir aux Bons-Hommes pour s’enquérir de tout ce qui concerne la comtesse. Il est accueilli par l’oncle de la dame, médecin de son état, qui le fait entrer et, apprenant l’existence de Philippe de Sucy, lui raconte l’histoire terrible et lamentable que la comtesse et lui ont vécue sur la Bérésina (sic) au moment de la retraite de Russie.

 

La suite au prochain numéro.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

jeudi, 30 mai 2013

TOUT EST POLITIQUE, VRAIMENT ?

 

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ANSEL ADAMS : MONT MCKINLEY ET WONDER LAKE

***

 

Donc, nous venons d’apprendre que le mariage homosexuel est « de gauche ». C’est tout le camp « progressiste » qui a emporté la décision, et la foule de ceux qui ont manifesté dans les rues (18,3 individus selon la police, « en comptant les femmes et les petits enfants », aurait dit Rabelais) ne sont que des « conservateurs », dans le meilleur des cas, des « homophobes » dans le pire, avec, entre les deux, le marécage des « réactionnaires ».

 

Pêle-mêle et dans le même sac, on trouve l’UMP, qui a cru qu’elle pouvait « faire un coup », et l’Eglise catholique, accusée de se cramponner à des valeurs obsolètes et sommée d’enfin mettre sa doctrine à la page, au parfum de l’époque. Elle pourrait répondre comme Cromwell : « Qui épouse son époque sera vite veuf ».

 

Vladimir Poutine cumule sans doute les trois tares à la fois, pour avoir déjà déclaré que la Russie ne laisserait pas adopter des petits Russes par des couples homosexuels mariés. On attend une déclaration de la Confédération Helvétique pour savoir à quoi s’en tenir au sujet des petits Suisses. Je rigole. Je ne devrais pas.

 

Il reste cependant étonnant, dans toute cette affaire, qu’on ait vu s’installer entre partisans et adversaires du mariage des homosexuels le bon vieux clivage, quasi paléontologique, entre une France « de droite » et une France « de gauche », étant donné que les deux partis dominant le champ « politique » (laissez-moi pouffer) sont clairement DE DROITE.

 

Je sais, on va me ressortir de la naphtaline et du formol la momie de Wilhelm Reich, le pape de la sexologie politique qui mettait beaucoup de névroses à l'oeuvre dans la classe ouvrière sur le compte des conditions socio-économiques qui lui étaient faites (je simplifie). Ses livres (La Lutte sexuelle des jeunes (1932), La Fonction de l’orgasme (1927) et bien d’autres) doivent toujours se trouver quelque part. Le problème, avec Reich, c'est qu'il a mal fini, avec sa machine à détecter l'orgone.

 

Je sais, on me dira que « tout est politique », encore que ça se dise beaucoup moins que jadis. Sans doute, rien de ce que nous faisons, disons ou pensons n’échappe à une analyse selon une grille « politique ». Cela au moins me paraît indiscutable.

 

Mais il me paraît tout aussi indiscutable que tout ce qui est humain est « sexuel ». Tout ce qui est humain, « économique ». Tout ce qui est humain, « religieux ». Tout ce qui est humain, « social ». Tout ce qui est humain, « psychologique ». Tout ce qui est humain, « relation au pouvoir ». On n’en finirait pas.

 

Il suffit de choisir sa paire de lunettes et de regarder le monde à travers. Ensuite, ce n’est qu’une question de couleur des verres. Pour choisir la couleur, il suffit d’une petite opération chirurgicale, qui consiste, depuis l’invention des « sciences humaines », à mettre l’homme sur le billot et à le couper en morceaux : une tranche pour le sexologue, une tranche pour le sociologue, une tranche pour le psychologue, une tranche pour ... Autant de tranches que de « sciences humaines ». Servez-vous, le buffet est « à volonté ».

 

Donc, disions-nous, rien de ce qui est sexuel n’est apolitique. Ma foi, pourquoi pas ? Je note au passage que, en tant qu'adversaire du mariage homosexuel, se faire traiter d’ « homophobe » montre bien qu'il y a en jeu quelque chose de plus ; je crois que ça montre que l’enjeu de cette ouverture institutionnelle ne se réduit pas au mariage, mais qu’il s’agit aussi et en plus de faire la promotion de l’homosexualité en tant que telle.

 

Si l'on ajoute à la loi votée la palme d'or offerte à un film chantant l'amour entre deux femmes (La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche), on peut dire que le tableau est complet. Jamais on n’a vu, sur n'importe quelle question touchant la sexualité, un tel battage publicitaire, un tel effort de propagande. Mais si je parle de prosélytisme, de quoi va-t-on me traiter ? Non, il est plus prudent de chanter, avec la vox populi : « Je vous déclare mari et mari ».

 

Un autre indice de cet enjeu : la manipulation de « l’opinion publique ». Il s’est répété, tout au long de la campagne pour le vote de la loi, que les sondages étaient unanimes à trouver dans la population française une approbation du mariage homosexuel par plus de 60 % des gens, parfois plus.

 

Sans parler de la futilité des conditions dans lesquelles sont pratiqués les sondages (j'en ai longuement parlé dans le passé), je lis dans Le Progrès (27 mai pour la "question du jour", puis 28 mai pour la réponse) une statistique légèrement différente. Il est vrai que la question ne porte pas sur le mariage homo, mais sur les manifs "anti". On me dira que ce ne sont que 4064 internautes qui ont répondu à cette « question du jour », mais j’attends qu’on me dise en quoi ce genre de réponse est moins valable que n’importe quel sondage. Et ce qu'il en serait, si la question portait sur le principe lui-même de ce mariage. 

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EN HAUT LA QUESTION, EN BAS, LE LENDEMAIN, LA REPONSE.

LÀ, C'EST PLUTÔT UNE FRANCE CONTRE L'AUTRE.

Mais tous les médias, toutes les autorités, toutes « les associations » nous ont tellement martelé qu'il y a un consensus au sein de la société, qu'on est tout surpris de constater que la quasi-unanimité a tous les caractères d'une fable. Tiens, que pensez-vous de Les Animaux malades de la peste ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 15 mars 2012

BESOIN DE GRANDS DIABLES

BESOIN DE DIABLES

 

Qui se souvient de SLOBODAN MILOSEVIC ? Qui a encore en mémoire le nom de SADDAM HUSSEIN ? Que reste-t-il de KIM JONG IL dans les flashes d’actualités ? Et de son cher papa, le « président éternel », le « grand leader », le « professeur de l’humanité entière », le « cher dirigeant » KIM IL SUNG ? Et du grand NICOLAE CEAUCESCU, se rappelle-t-on qu'il fut pour nombre de Roumains, plutôt de force que de gré, le « Danube de la Pensée » ? Le « Génie des Carpathes » ?

 

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LE « CONDUCATOR » 

 

C’est que tout passe, tout lasse, et que le firmament des despotes a tendance à s’encombrer. Y brillèrent, en des temps plus ou moins passés, bien des étoiles, plus ou moins filantes. Tout le monde a encore en mémoire la toque de léopard de MOBUTU SESE SEKO, qui vantait la qualité merveilleuse de la pelouse de son grand stade de Kinshasa, dont le sol était, selon lui, abondamment nourri et fumé par les cadavres de ses opposants.

 

 

Beaucoup se souviennent d’IDI AMIN DADA, qui proclamait sa préférence gastronomique marquée pour le cœur de ses ennemis, pas trop cuit si possible, qu’il disait prélever sur leurs carcasses pendues à des crochets de boucher, et de JEAN BEDEL BOKASSA, non exempt de tels soupçons, mais passé à la postérité surtout pour le carton-pâte généreusement recouvert d’or de son trône d’empereur, pour les diamants offerts à VALERY GISCARD D’ESTAING et pour le lien de filiation qu’il revendiquait avec CHARLES DE GAULLE en personne.

 

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EMPEREUR DE CENTRAFRIQUE, C'EST LE PIED ! 

 

Il est certain qu’on ne s’ennuyait pas, et qu’au moins, à cette époque, on savait vivre, que diable, on savait s’amuser. Pas comme les jeunots, qui ne savent plus être dictateurs avec fastes. Tiens, même que FRANÇOIS VILLON, s’il n’était pas mort trop jeune, aurait certainement aimé composer une ballade : « Mais où sont les dictateurs d’antan ? », qu’il aurait intitulée Ballade des Diables du temps jadis, et que GEORGES BRASSENS aurait mise en musique, et que tout le monde fredonnerait dans la rue, va savoir.

 

 

Plus récemment, nous pûmes essayer, dans une génération plus « lancée » de tailleurs avant-gardistes, des modèles plus ou moins seyants de dictateurs à la page, qui eurent pour jolis noms VLADIMIR KHADAFI, SADDAM POUTINE, HAFEZ EL MOUBARAK, HOSNI BEN ALI, ALI ABDALLAH ASSAD, enfin, je ne sais plus très bien, je finis par tout mélanger. Je note quand même qu’il y a beaucoup de noms arabes dans les derniers Satans dénoncés par l’Occident.

 

 

Un Russe (VLADIMIR POUTINE) et un Vénézuélien (HUGO CHAVEZ) ont bien tenté de s’immiscer frauduleusement dans le défilé de mode, mais ils ont été rapidement démasqués. Trop visiblement, ils déparaient dans la collection : ils n’avaient pas assez de sang sur les mains. On me dit qu’on est sans nouvelles de ROBERT MUGABE (Zimbabwe), qui aurait pu les aider à « recoller au peloton », si les médias ne l’avaient pas lâchement abandonné à son sort obscur de potentat provincial.

 

 

On espère, pour le prochain défilé, que seront satisfaites les demandes de messieurs OBIANG (Guinée équatoriale), SASSOU NGUESSO (Congo Brazzaville), OMAR EL BECHIR (Soudan), ALI ABDALLAH SALEH (Yemen), et qu’ils seront autorisés à défiler pour présenter leurs modèles sur la scène internationale.

 

 

Mais trêve de plaisanterie, tous ces chefs d’Etat dénoncés à longueur de colonnes dans les journaux occidentaux occupent nos médias pour une raison précise : ils incarnent le Mal. Ce sont tous de grands diables. Et qu’on se le dise, l’Occident a besoin de « Grands Diables ». Car, qu’on se le dise, nul ne saurait disputer à l’Occident l’appellation de « camp du Bien ».

 

 

Et rien de tel qu’un « Grand Diable » pour donner force et crédibilité au camp du Bien. C'est bien connu, le Bien a besoin d'un Mal bien identifié pour exister en tant que Bien. A cet égard, la grande erreur des Occidentaux est d'avoir fait disparaître SADDAM HUSSEIN. D'abord parce qu'ils ont perdu un repoussoir, qui était quand même bien commode, ensuite parce qu'ils n'ont plus la maîtrise de rien dans l'évolution présente de la situation. Veiller à ce que le Grand Diable reste en bonne santé devrait être la première des préoccupations. Je plaisante.

 

 

Mais il est vrai qu'on a cru un temps que GEORGE W. BUSH avait le couvercle de la cafetière complètement fêlé, avec son obsession d’ « Axe du Mal ». Que je sache, il n’est plus au pouvoir, et l’ « Axe du Mal » semble avoir résisté, et mieux que ça, proliféré. On ne lui a même pas demandé son avis. Va savoir, il est peut-être vexé, GEORGE WALKER.

 

 

Maintenant, l’axe du mal se nomme Al Qaïda (AQ, et sa petite sœur AQMI, pour Maghreb Islamique, un joli pléonasme, vu l’empressement des musulmans à faire disparaître de leur paysage religieux tout ce qui n’est pas musulman), mais fait des détours par Pyong Yang, Damas, Téhéran (alors, la bombe ou pas la bombe, demandent fiévreusement les journaux ?), sous le regard paternel de Moscou et Pékin. Comme disait SEMPÉ : « Rien n’est simple, tout se complique ».

 

 

Le Grand Diable est devenu multiple et insaisissable. Cela veut-il dire que le visage du camp du Bien se fragmente et part en éclats, comme un miroir qui se brise ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.