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vendredi, 22 avril 2022

LA GRANDE OCCASION MANQUÉE ?

LES SECRETS DE LA MER NOIRE

(Dupuis, 1994, scénario Jacques de Douhet, dessin Francis Bergèse)

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Ahurissante banderole de l'accueil réservé à l'Américain dans le grand salon du porte-avions Kousnetzov, commandé par l'amiral Frondze.

Une intéressante et curieuse bande dessinée, où l'on trouve peut-être l'explication de la façon dont l'histoire a tourné après la dislocation du bloc soviétique. Le scénariste Jacques de Douhet imagine (pas sûr d'ailleurs que ce soit seulement imaginaire) que les deux camps, l'Américain et le communiste, sont eux-mêmes scindés en deux partis qui s'opposent plus ou moins radicalement. Un scénario non sans résonances dans notre actualité, à mon avis.

Côté américain, l'amiral Farell, qui ne croit pas à la sincérité de Gorbatchev (« Je suis persuadé qu'ils trichent ! », déclare-t-il), partisan de la manière forte et qui figure l'ambiance toujours belliqueuse qui règne au Pentagone, face au sénateur Smight, le politicien persuadé que l'URSS est au bout du rouleau et qu'il est temps pour les deux grands pays de tourner la page de la guerre froide. Et que, accessoirement, les Etats-Unis n'ayant plus d'adversaire, ils peuvent impunément poser le pied sur la dépouille du fauve terrassé.

Côté soviétique, les partisans de la détente, du désarmement et de la paix, parmi lesquels on trouve l'aéronavale (la vignette du haut idéalise peut-être cette période – août 1991 – pour les besoins du récit) et en général des éléments du haut commandement militaire, face aux tenants de la "ligne dure" où l'on trouve, pêle-mêle, des nostalgiques de Brejnev et de l'ordre communiste, les patriotes-nationalistes-fascistes, les polices du KGB, GRU, NKVD et autres services secrets, qui prospéraient sans obstacle grâce au climat d'hostilité et procuraient à leurs membres un pouvoir dont ils se faisaient un plaisir d'user et abuser. Et que la "glasnost" et la "perestroïka" chères à Gorbatchev menaçaient de mettre au chômage.

Ce qui est frappant après-coup, c'est que, entre les faucons et les colombes, les Américains et les Russes semblent s'être mis d'accord pour que ce soient les rapaces qui prennent l'avantage sur les oiseaux de paix.

Côté américain, les avertissements de Brzeszinski, puis ceux de John Mearsheimer n'ont servi à rien et ont été mis à la poubelle par le belliciste George W. Bush et son entourage de menteurs (Powell, entre autres). 

Côté russe, la hâte manifestée par l'OTAN (en français : les Etats-Unis) pour intégrer à toute vitesse les anciens satellites de l'URSS (les Baltes, Pologne et même Géorgie !) a très vite indisposé les autorités émergentes des ex-soviétiques de Moscou, à la tête desquelles s'est porté un certain Vladimir Poutine, qui voyait déjà d'un œil furieux se former dans son "étranger proche" un glacis d'Etats libérés de son emprise, et même passés à l'ennemi. 

Voilà où, selon moi, nous en sommes : dans les deux camps, ce sont les faucons qui ont gagné et qui tiennent les manettes. Dans les deux camps, tout se passe comme si les partisans de la détente avaient été sommés de la fermer sous peine de. Je note en passant que l'Europe n'a pas son mot à dire, et même qu'elle compte pour du beurre. Si la guerre en Ukraine s'étend (j'ai entendu Hervé Juvin, membre éminent du Rassemblement National de Marine Le Pen, exprimer sa crainte d'une prochaine guerre mondiale), l'Europe, en tant que continent, n'y sera certes pour rien, mais elle en sera à coup sûr le théâtre des opérations. Je ne peux quant à moi me défendre contre l'impression qu'il y eut, à divers moments, dans les années 1990, des fenêtres qui se sont entrouvertes et des mains qui se sont tendues, mais qui, pour des raisons qui me dépassent et que j'ignore, se sont refermées.

Ce qui est sûr, c'est que nous avons tout à craindre de militaires qui s'ennuient et qui ne rêvent que d'essayer plein de nouveaux joujoux déposés dans leurs bottes fourrées par le dernier Père Noël.

Merci d'avance à tous ces braves gens.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 09 septembre 2018

JOURNAL DE FRÉDÉRIC BEUTTER

UN VOYAGE EN RUSSIE EN 1863.

Le texte transcrit ci-dessous est un extrait du Journal de Frédéric Beutter (1827-1909), le grand père de mon grand père Paliard. Frédéric Beutter, né à Constance, épousa en 1861 Sophie Paliard, fille de Jules Paliard, fabricant d'armes à Saint-Etienne, et de Hortense du Colombier. F. et S. eurent pour premier enfant une fille qu'ils appelèrent Hortense qui, plus tard, épousa Pierre Félix Elisé [sic] Paliard, son cousin et mon arrière-grand-père.

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 Fusil de chasse à canons juxtaposés

sorti des ateliers Paliard et Vialetton.

Ce texte relate le voyage commercial que Frédéric Beutter fit en 1863 en Russie, pour le compte de la maison Appold et Schulthess, de Lyon. 

Ne disposant pas du manuscrit original, je donne ici le texte tel que le livre une version dactylographiée sur une vieille machine à écrire, en je ne sais pas quelle année et dans des circonstances que j'ignore, par une personne qui n'avait apparemment pas d'affinités avec l'orthographe des noms propres, surtout allemands (fluctuante et le plus souvent invérifiable). J'imagine que l'écriture manuscrite de l'auteur (d'origine germanique) y est pour quelque chose.

Cette version étant parfois à la limite de la lisibilité (deuxième ou troisième carbone, pour ceux qui savent encore ce que ce fut), je me suis résolu à en retranscrire intégralement les 198 pages, augmentées des 7 pages du « Carnet Spécial » consacré par Frédéric Beutter à la relation plus détaillée de son voyage de noces. Voici quelques-unes de ces pages. Je tâche d'éclaircir quelques points par des références entre crochets. Les indications en rose indiquent les numéros des pages du tapuscrit. Je corrige les fautes d'orthographe manifestes. La ponctuation est laissée telle quelle.

A tort ou à raison, je considère un tel document comme exceptionnel et sa détention comme un privilège. Malgré le fait que Frédéric Beutter ne soit pas un écrivain (on s'en aperçoit vite), j'ai jugé bon d'inscrire ce billet dans la catégorie "Littérature". 

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Frédéric Jacques Félicien Beutter (1827-1909).

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Henriette Sophie Beutter, née Paliard (1839-1922).

On est en 1863.

VOYAGE EN RUSSIE

01 25 : Aujourd’hui Dimanche, après avoir depuis quinze jours travaillé énormément pour préparer mes affaires, nous mangeons pour la dernière fois aux Gauds [lieu où habite sa belle-famille] ; après dîner j’arrange mes bagages, le soir nos amis Fiedmann [Friedmann ?] soupent avec nous et je vais à 10 heures un moment chez Fraisse & Merley faire un trio avec Mlle Marie et Truarts [Frédéric Beutter joue assez bien de l'alto].

01 26 : A 8 heures du matin, je prends congé de ma chère femme et de mon enfant et accompagné par l’ami Fiedmann jusqu’à la gare, je pars à 8 heures par un temps magnifique. Arrivé à Lyon, je suis très bien reçu pas ces Messieurs [Appold et Schulthess, toujours ainsi nommés] qui me remettent des colis de Lyon et Fr 1.000 espèces. Je pars de Lyon à 8 heures du soir et fais le trajet à Paris très agréablement avec Mr Ferdinand Balaÿ.

01 27 : Je descends au Grand-Hôtel, et je fais une visite à Holop, Gonon et Julien ; au café on me parle de la révolution en POLOGNE, ce qui m’inquiète un peu. Je déjeune avec Holop, dîne avec Julien, et lance une dépêche à ma chère fille Hortense, le soir je vais au Gymnase entendre Les Ganaches [pièce de Victorien Sardou].

01 28 : Je pars de PARIS par LIEGE et COLOGNE pour LIEPZIG [sic] où j’arrive le lendemain à 10 heures du matin.

01 29 : Je vais voir Kettenbeit, et ne réussis pas à arranger à l’amiable son différend avec la maison ; je dîne chez lui et le soir, j’assiste à un très beau concert au Gewonndhaus [sic, pour Gewandhaus].

01 30 : A 7 heures du matin je pars pour Berlin où j’arrive à 11 heures, je me fais promener en ville et au Thiergarden [sic], je suis enchanté de tous ces beaux monuments, rues, palais. Le soir j’assiste à un superbe ballet : « Elestra » [Electra oder die Sterne, musique de Peter Ludwig Hertel] où je vois danser Mr Faglioni [Taglioni] et je suis ravi de ces beaux décors et de ce superbe théâtre. Après le théâtre, je soupe à mon hôtel (de Rome) et je pars ensuite en prenant un billet jusqu’à EYDTKUHNEN [aujourd'hui Tchernychevskoïe, du côté de Kaliningrad]. [13]

01 31 : Je fais le trajet par la Prusse, très agréablement et admire en passant le beau pont de DIRSOHAU [Dirschau] où il faut quatre minutes de chemin de fer pour passer, nous arrivons très gaiement jusqu’à HALLOPUNEN quand le chef de Station prie tous les voyageurs pour la RUSSIE de descendre car la route de POLOGNE était coupée par les insurgés et qu’il était impossible d’aller plus loin vu que EYDTKUHENE était rempli de réfugiés, je lance une dépêche à Lyon et retourne à KONISBERG où je descends à l’hôtel Janssouri [Sanssouci].

02 01 : Comme je suis déjà allé plus de dix fois à la gare, pour savoir des nouvelles, et que personne ne peut ou ne veut … rien me dire j’écris une lettre désolée à la maison et à ma chère femme et suis au désespoir de ne pouvoir atteindre le but de mon voyage. Je jette les deux lettres à la boîte et j’apprends que demain on va de nouveau essayer de passer. Je reprends donc à ma grande joie mes deux lettres, grâce à l’obligeance de l’employé de poste, et je pars à nouveau à 3 heures pour EYDTKUNEN où j’arrive à 7 heures du soir, en route je fais connaissance avec notre expéditeur Mr Rosa, qui me présente à tous ses amis et nous passons la soirée très gaiement en chantant et buvant du champagne jusqu’à minuit.

02 02 : Nous partons d’EYDTKUHNEN à 10 heures du matin et passons la frontière RUSSE, drôle d’impression en voyant pour la première fois un « Cosaque ». Mr Rosa m’accompagne à WISBALLEN, me fait changer mon argent, fait visiter mes bagages et m’installe dans un beau wagon de 1ère classe, nous passons par la POLOGNE très inquiets, sommes souvent arrêtés pour laisser passer des convois de troupes, et arrivons sans obstacle sérieux à Saint-PETERSBOURG, rencontre d’un vieux bonhomme qui nous demande des nouvelles de la route et en échange nous conduit à l’hôtel Klée où je demande de suite s’il n’y a pas quelqu’un de Lyon, car je suis presque au fond de ma bourse. J’y trouve Mr Deger de PARIS qui m’accueille très bien et me dit qu’il part avec moi le lendemain pour MOSCOU.

02 04 : Nous partons à midi et faisons le trajet très agréablement en causant du passé et en nous racontant nos biographies ; le temps n’est pas très froid et ce n’est que depuis WILNA que j’ai trouvé de la neige ; nous arrivons le lendemain matin à 10 heures à Moscou où à ma grande joie je trouve l’ami Revel à la gare, qui m’emmène dans son traîneau. Après avoir été très gracieusement accueilli par Mme Revel, je lance une dépêche à ma chère femme pour lui annoncer mon heureuse arrivée.

02 06 : Le lendemain Mr Revel nous propose de nous tutoyauter [sic] ce que j’accepte de grand cœur. Il m’accompagne et me présente chez tous nos clients : Mrs Klein, Hadt, Schmahlmann, Schlesinger Frère, et grâce à lui, je suis reçu partout comme un vieil ami ; le soir après la besogne finie, il m’emmène au théâtre où je vois des ballets magnifiques (Mlle Debideff) dans un théâtre superbe, immense, d’où j’entends des Opéras très beaux et très bien exécutés ; après le théâtre nous allons d’habitude chez Mme Miller où nous faisons une promenade magnifique en Droike [sic] à KRILNER, en passant devant l’ancienne résidence de Napoléon 1er en 1812. [14]

02 08 : Aujourd’hui Dimanche à 10 heures Revel m’emmène au Kremlin, nous rentrons par la porte sacrée où tout le monde se découvre en passant, je suis très vivement affecté par l’aspect de ce vénérable Kremlin, avec ses murs crénelés, ses églises dorées ou bariolées, ses palais grandioses, son cachet oriental, et nous avons une vue magnifique sur toute l’immense ville de MOSCOU par un temps magnifique malgré le – 28° de froid. Aujourd’hui arrivent chez Revel ses deux belles-sœurs de NISOOHNI [probablement Nijni Novgorod] Mmes Mariokin et Poeteren avec lesquelles je deviens bientôt très intime, elles me brodent un bonnet et me remettent leurs photographies avant de partir. Je fais d’assez bonnes affaires malgré l’état calme de la vente, je m’amuse beaucoup et passe mon temps agréablement ; j’ai beaucoup de succès par mes chansonnettes et suis bien vu partout ; l’ami Revel me montre chaque jour quelque chose de nouveau, me mène prendre des bains Russes et me traite absolument comme si j’étais son fils ; pendant mon séjour je visite le Kremlin et les églises, où je suis étonné par les immenses richesses enfouies sur [sic] les vêtements sacerdotaux : perles, diamants, rubis, etc. J’assiste aussi une fois à un office religieux et je suis ravi par le parfait chant (quatre voix d’homme) qui résonne comme un orgue. Revel ne me laisse pas dépenser un centime, je loge chez lui comme si j’étais de la famille et il me fournit même des cigares excellents (50) ; après avoir passé trois semaines bien agréables et fait des affaires très satisfaisantes, je commence mes préparatifs de départ et reçois le 28 février de l’ami Paul Revel pour cadeau de noces un superbe manchon et collier en marthre [sic] pour Sophie ; ce magnifique cadeau après tant de bienfaits de sa part m’a ému jusqu’aux larmes et jamais je ne pourrai remercier assez ce brave ami de tout ce qu’il a fait pour moi.

3 01 : Après avoir laissé mes photographies à mes divers amis, clients et après avoir fait mes adieux partout, je pars de MOSCOU à midi par un temps magnifique accompagné à la gare  par Mr et Mme Revel  et Messieurs Blimberg et Edmhoff ; quoique je sois excessivement content de recommencer mon voyage pour rejoindre ma chère femme et Hortense et mes amis, mais la séparation de ces bons amis de MOSCOU m’attriste beaucoup et je dois leur promettre de revenir sans faute l’année prochaine ; j’arrive à Saint-PETERSBOURG le lendemain matin, et à mon grand plaisir j’entraîne une affaire pour Lyon, avec une très bonne maison, qui m’avait été indiquée par Revel ; dans l’après dîner je fais une magnifique promenade sur la rue magnifique de Newoky, aux îles Petrowsky, Elgina, etc. en passant la Newa en traîneau attelé de quatre rennes. Je passe devant le superbe palais impérial avec l’arc de triomphe en face, je visite la citadelle où je vois le tombeau de Nicolas, la maison de Pierre le Grand, et les statues de Pierre le Grand et Nicolas, je visite les superbes églises de Isaac Casansky, avec leurs magnifiques sculptures, riches autels, superbe colonnes en marbre vert Casankry et construits d’après le modèle de Saint-Pierre de Rome, j’y suis douloureusement affecté en y voyant des drapeaux Français pris en 1810-12 étalés sur les murs.

03 03 : Après avoir fait mes affaires et recommencé ma promenade dans la ville, que je trouve excessivement intéressante, j’assiste le soir à un très beau concert dirigé par Richard Wagner ; 130 excellents musiciens exécutent la Symphonie Héroïque de Ludwig van Beethoven et quelques très [15] beaux fragments de Tamhausur [sic, tout le monde devine] à la perfection, je suis enthousiasmé autant par le concert que la belle assemblée et la superbe salle ; j’y rencontre un capitaine qui connaît Saint-Etienne.

03 04 : Aujourd’hui veille du jour de ma fête par un temps splendide je pars de PETERSBOURG à Midi, nous passons WILNA, KOWNO, et toute la POLOGNE sans aucun obstacle grâce au déploiement formidable de troupes Russes, nous arrivons le lendemain soir en bonne santé à Wirballen et après à EYDTKUHNEN où je retrouve mes amis qui sont tous contents de me revoir. : le soir même j’arrive encore à KONISBERG au même hôtel Sanssouci  seulement cette fois très content et très heureux de mon beau voyage en RUSSIE.

vendredi, 11 novembre 2016

DE QUOI DONALD TRUMP EST-IL LE SIGNE ?

De quoi l’élection de Donald Trump est-elle le symptôme ? Je n’ai aucune qualification spéciale pour répondre à cette question. Je m’informe, et je tâche, vaille que vaille, de mettre un peu de cohérence dans tout ce que j’engrange en mettant bout à bout les éléments hétéroclites que je picore à droite et à gauche. En un mot : je bricole. Certains appelleraient ça « la quête du sens ». Pourquoi pas ?

Alors Trump ? Alors le « populisme » ? De quoi ce mot est-il le nom ? J’émets une hypothèse : je regarde la situation dans laquelle l’économie et la politique ultralibérales ont plongé une large classe moyenne aux Etats-Unis. Des chiffres hallucinants : cent vingt millions d’Américains sont pauvres. Gabriel Zucman (La Richesse cachée des nations) écrit dans je ne sais plus quel journal qu’en cinq ou dix ans le 1% le plus riche de la population américaine a capté 85% de la hausse du niveau de vie. Etonnez-vous ensuite que ça produise des effets indésirables !

Qu’est-ce qui a produit une telle situation ? Pourquoi les inégalités ont-elles à ce point explosé ? Pour moi, la réponse est claire : le système économique, aveuglément libéralisé et financiarisé, qui règne aujourd’hui sans partage, conduit très logiquement à l’appauvrissement et à la précarisation de la plus grande partie de la population. C’est le refus de voir cette terrible réalité, de la part de tous les gens installés (les politiciens, sondeurs, économistes, journalistes, etc., bref, tous ceux qui ont intérêt à ce qu’un tel système perdure parce qu’ils croquent dans le fromage), qui a produit en toute logique le vote Trump.

Moralité : le populisme ne naît pas (ou pas seulement) tout armé « sponte sua et ex nihilo » du cerveau dérangé de quelque dictateur au petit pied (Kaczinsky en Pologne, Orban en Hongrie, Chavez au Venezuela, ...). Le populisme est le produit logique, quasiment nécessaire, du système tel qu'il fonctionne. Le populisme est une opportunité qui a été rendue possible et électoralement efficace par un système économique qui ravage la planète, et plonge des populations entières dans la précarité, la misère et le désespoir. Trump est une conséquence logique. Une drôle de conséquence quand même : c'est la première fois que le simple fait d'être un milliardaire sert d'argument pour se faire élire. Tout un symbole. Pauvres pauvres qui ont voté pour lui. Ils ne vont pas tarder à déchanter. Pardonnez-leur, parce qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. S'ils avaient su ce qui les attend à présent ...

Trump, on peut en penser ce qu’on veut, qu’il est vulgaire, sexiste, ignare, raciste, arrogant, antipathique, et tout et tout. Une caricature de clown. Certes, mais il est avant tout le symptôme de l’état pathologique dans lequel l’économisme déchaîné a mis le monde. L'invraisemblable succès de cette invraisemblable personnalité est proportionnel à l'exaspération de beaucoup d'Américains face à la montée des injustices dans la société.

Son succès a une autre explication : la faiblesse morale de son adversaire. Hillary Clinton, largement déconsidérée, incarne à la perfection la pourriture politique dans laquelle baigne l’élite des élus, et les compromis et compromissions dont ils se rendent coupables avec les géants de la finance et de l’économie, dont ils apparaissent les complices. Elle symbolise, aux yeux des gens que 2008 a plongés dans la précarité (subprimes), toutes les causes de leurs problèmes. 

Une autre explication encore : 59 millions d'électeurs ont voté pour lui. Si Clinton bénéficie à peu près du même nombre de suffrages (1 million de plus), ça fait à peu près 120 millions de votants. Or il y a 231 millions d'électeurs aux Etats-Unis. Cela fait une grosse moitié de la population qui s'est déplacée. Trump a été élu avec 25,8% des voix. Cela signifie que ce que représentent les deux principaux candidats est pour quelque chose dans la répugnance des gens à aller voter (quoique l'abstention soit une maladie chronique aux Etats-Unis).

C'est un peu la même chose en France, où le Front National ne doit son émergence et sa progression qu'à la médiocrité toujours plus répugnante du personnel politique en place et à la désertion des bureaux de vote par les électeurs que cette médiocrité a provoquée. La médiocrité explique l'abstentionnisme massif, et accessoirement la disqualification de la démocratie représentative. Quand je dis "médiocrité", je veux dire l'absence totale dans le personnel politique de "sens de l'Etat" : tous ces gens ne pensent qu'à leur petite carrière.

Accessoirement, on peut se gausser de la pertinence des « instituts de sondage » en général et américains en particulier, avec leurs statisticiens, leurs questions, leurs calculs de probabilités et leurs « doigts mouillés » (il paraît cependant que les sondages publiés par le Los Angeles Times sont les seuls à avoir donné régulièrement Trump gagnant). Quand ils n’avaient pas vu venir le « Brexit », les journaux s'étaient empressés de faire amende honorable le lendemain, sur l’air de : « Il faut faire preuve d’humilité. Nous ne le ferons plus. Plus jamais ça ». Mon Dieu, que de bonnes intentions les lendemains de plantage ! Et que de rechutes à la première occasion !

L’élection américaine a balayé l’humilité. Les sondeurs, relevant le front et retrouvant leur arrogance de pseudo-scientifiques, ont foncé comme s’il ne s’était rien passé en Angleterre. Résultat, ce matin (jeudi 10), j’entendais aux informations des phrases du genre : « Les sondeurs, les journalistes, les médias ont déclaré qu’il était urgent de procéder à un examen de conscience ». Examen de conscience ! On aura tout entendu ! Gageons que tout ce petit monde, à la prochaine échéance, aura eu le temps de "prendre de bonnes résolutions", avant, le moment venu, de revenir aux méthodes favorites. Dame ! Il faut bien vivre !

Quant aux sondeurs français de 2017, parions qu’ils auront pris bonne note des errements de leurs confrères anglais et américains, et qu'ils auront à cœur de les imiter en tout point. Sondeurs, journalistes, politiciens, politologues, directeurs de journaux, éditorialistes et tutti quanti regardent le monde avec les mêmes lunettes. Ils se sont fabriqué une grille de lecture unique, qu’ils plaquent sur toutes les situations et les réalités qui se présentent, et en tirent infailliblement, après des analyses savantes, des significations, des explications, des conclusions péremptoires, jusqu’au démenti que leur infligeront les dites situations et réalités.

Le principe du sondage (avec la foutaise affabulatrice de ses « échantillons représentatifs » démesurément extrapolés ensuite à la population entière : « Vous êtes 34,3% à penser que … ») est de la même nature que n’importe quels autres arts divinatoires, de la chiromancie à l'oniromancie, en passant par la cartomancie, la rabdomancie, l'ornithomancie et la nécromancie, sans oublier la bonimentomancie et la crapulomancie. Sarkozy lui-même n'a-t-il pas déclaré qu'il ne faut pas leur accorder trop d'attention. Ce disant, il ne voit pas le grotesque de la chose, quand on se souvient de la frénésie sondagière qui avait saisi l'Elysée pendant toute la durée de son mandat.

Je suis toujours effaré de la légèreté avec laquelle des journalistes, qui se disent pourtant sérieux et professionnels par ailleurs, se réfèrent avec le plus grand sérieux apparent à des chiffres obtenus de façon en général fantaisiste, en faisant semblant de citer des données du réel. La vérité sur les sondages est que la grille de lecture qu'ils utilisent ne mesure que le déjà vu, le dûment enregistré. En gros, c'est le passé qui guide les sondages, du fait que la conception des protocoles méthodologiques se fait à partir d'un donné dûment établi. Il est donc tout à fait logique qu'ils soient démunis quand il s'agit de phénomènes radicalement nouveaux.

L’élection de Trump à la présidence américaine révèle de façon hurlante la réalité misérable de l’état matériel, intellectuel et moral dans lequel le système économique et politique des Etats-Unis a plongé une bonne partie des gens ordinaires. La dénégation de ce réel-là par les gens en place (je n'énumère pas les catégories, voir plus haut) a fait le reste. L'élection de Trump est le symptôme des pathologies dont souffre l'Amérique. Le problème, avec les USA, c'est qu'ils ont amplement prouvé par le passé qu'ils avaient le pouvoir d'exporter leurs pathologies et, à eux seuls, de détruire de fragiles équilibres politiques, et de mettre le monde dans une belle panade. Le monde a donc bien raison de s'inquiéter de l'élection de Donald Trump.

L'élection de Trump est un signe inquiétant, un sombre présage, c’est certain. Mais ce n’est pas tant Trump qui me fait peur, que l’état dans lequel est un monde où l'élection d'un tel batteur d'estrade a été rendue possible.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 26 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (6)

JEUX POUR ACTEURS ET NON ACTEURS, Augusto Boal.

 

Je ne suis pas homme de théâtre, ça commence à se savoir, je me fais une raison. Mais enfin, il m’est arrivé de mettre le nez dans la question. Je retiens de ce bouquin deux anecdotes. Ou : « Comment se mettre dans la peau du personnage ? ». L’auteur est un metteur en scène brésilien.

 

 

Une jeune actrice n’y arrive pas, mais alors pas du tout. Elle est censée avoir passé une nuit à jouir sexuellement avec son amant, elle est dans le plaisir absolu et absolument assouvi. Le metteur en scène lui demande ce qui ne va pas. Elle est embarrassée, puis finit par avouer qu’elle est encore vierge. L’auteur lui suggère alors de se souvenir de quelque chose qui lui a donné un immense bonheur. Elle joue la scène à la perfection. L’auteur lui demande comment elle y est arrivée : « Je me suis souvenue du moment où, sur la plage d’Itapuan, j’ai mangé trois glaces à la suite, sous un cocotier ».

 

 

Un acteur  fait pleurer tout le monde en jouant un personnage qui est sur le point de se tirer une balle dans la tête. Il explique qu’il se souvient de son enfance, vécue dans une banlieue excessivement pauvre. Chaque fois qu’il prenait une douche, celle-ci était tellement froide, voire glacée, qu’il fixait avec une horrible angoisse la pomme de douche.

 

 

KAPUTT, Curzio Malaparte.

 

Un livre sur la guerre. L’auteur est correspondant pour un journal italien, quelque part entre Pologne et Finlande. Il côtoie les Allemands de près.  Un ton de tristesse noble, de compassion pour l’humanité. L’auteur montre, par sa façon de décrire les Allemands, pourquoi ils ne pouvaient que perdre la guerre.

 

 

Histoire du Général qui pêche le saumon dans une rivière, mais tombe sur un poisson qui ne se laisse pas faire, et qui dicte même sa loi. Sur les deux rives, son escorte militaire. Lui, au milieu de la rivière, est irrésistiblement entraîné par la force de l’animal. Et le combat dure, dure. Au bout du compte, il ordonne à son aide de camp d’abattre le saumon à coups de pistolet : « Hermann, erschiess ihn ! ». Belle image de l’Allemand en guerre, bientôt défait.

 

 

De même, la scène du banquet auquel participent des dignitaires nazis (dont HIMMLER, je crois bien) qui finissent, complètement ivres, par sombrer dans le ridicule en se conduisant ni plus ni moins que comme des porcs.

 

 

LA PEAU, Curzio Malaparte.

 

Souvent baroque et excessif, mais le sens certain de la création littéraire (la littérature est plus forte que la réalité). Est littérature ce que je dis et fais être littérature. Par rapport à Kaputt, le livre est plus centré sur quelques scènes magistrales, particulièrement travaillées.

 

A Naples, la grande dame qui, dans son palais, se déshabille pour parer de ses vêtements une jeune fille morte. La scène de la « sirène » dans un aquarium, lors d’un repas plus ou moins protocolaire, avec une Américaine puritaine étriquée.

 

 

Et puis la scène de la peau du Juif, qui donnes son titre au livre : sur une route d’Ukraine, où des juifs en pagaille ont été mis en crois, un juif a été écrasé par un char. Les habitants du village viennent, la nuit, décoller la peau de l’homme, et retournent au village en la portant, toute sèche, au bout d’une fourche, comme un drapeau (drap-peau).

 

 

Sur le champ de bataille de Monte Cassino, repas des officiers : cet homme qui montre, dans son assiette, les os d’une main qu’il vient de manger. Ce sont des os de poulet. Mais, en les disposant de manière très particulière, il fait croire aux autres que c’est la main d’un zouave qui vient d’être arrachée par un éclat d’obus, et que la déflagration a projetée dans la marmite ou mijotait le repas, et qu’il a consciencieusement dépiautée et dégustée.

 

 

LA CHANSON DES GUEUX, Naguib Mahfouz.

 

Une narration « à l’arabe », peu soucieuse de cartésianisme. Une recherche de symbole assez simple : 10 chapitres, 10 générations d’une lignée familiale. Un fondateur, bâtard sublime, qui disparaît mystérieusement, inaugurant la légende. L’hésitation entre le bien (vertu, pauvreté, droiture) et le mal (pouvoir, argent, concupiscence). Lutte où le mal triomphe souvent. Versatilité de l’opinion, vénalité des uns, cruauté des autres. La vie livrée au vent et aux humeurs. La main de la fatalité. Le cycle de la vie et de la mort. L’auteur réussit à faire d’un petit quartier d’une ville le centre d’un microcosme entier de la société humaine. Livre qui surprend, déroute et surprend nos habitudes de lecture.

 

 

LA MORT ME VIENT DE CES YEUX-LÁ, Rexhep Qossia (Redjep Tchossia). 1974

 

Livre déroutant et fort, structuré en 13 « contes » (chapitres). L’auteur a cherché à placer son récit à la lisière de l’individu et de la collectivité. Le Kossovo apparaît en tant qu’entité, et entité niée. La narration met en scène des individus, mais jamais ils ne sont qu’individus, et portent toujours avec eux l’idée de nation.

 

 

LES TAMBOURS DE LA PLUIE, Ismaïl Kadaré.

 

Admirable, l’art avec lequel Kadaré, en parlant du 15ème siècle, et de la tentative de conquête de l’Albanie par les Ottomans, évoque de façon nette le 20ème siècle. Peut-être les communistes. Il évoque en effet la lutte de l’Ouest contre l’Est : Skanderberg détruit les caravanes d’approvisionnement de Venise ; en face, le but est de pervertir l’identité nationale. Cette armée turque qui se fait littéralement « manger » par la ville ! Jeu entre l’intérieur et l’extérieur (défense et attaque). 

 

 

Je ne comprends pas que l'on n'aime pas la littérature.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.