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lundi, 15 juin 2015

LE NIAGARA DES MIGRANTS A VENIR

Le « migrant » s’est installé à l’avant-scène de l’actualité. Et pas seulement en Méditerranée : les Rohingyas, ces musulmans de Birmanie, ne connaissent pas un sort plus enviable que les Soudanais, Erythréens ou Syriens pressurés dans des filières de passeurs sans scrupules, et qui risquent leur vie dans des embarcations improbables. Je note d’ailleurs que le Bangladesh, l’Indonésie et la Malaisie éprouvent à l’égard des migrants une belle absence d’états d’âme dans leurs réactions. A comparer avec les réactions des Européens, moins inhumaines quoi qu’on en dise. 

Il n’y a jamais eu autant de « migrants » dans le monde, dans toute l’histoire de l’humanité. Depuis quelques années, c’est un flux, un flot, un Niagara de migrants. Leur point commun ? Ils fuient. Parce que la vie, là où ils vivaient, ne leur est plus possible. C’est à cause de la guerre. La question est : pourquoi la guerre ? 

Deux causes, les premières à la portée de ma petite compréhension. La première découle, je crois, assez directement de la guerre froide : la montée de l’islamisme radical. Disons-le : un islamisme combattant. Ça remonte à l’affrontement Russie-Etats-unis en Afghanistan. Les Russes ont piétiné pendant dix ans face à des Afghans (et brigades internationales islamiques) gracieusement armés (et entraînés par sous-traitants interposés) par les Américains. Les Russes quittent l’Afghanistan la queue entre les jambes. Début de la fin de la « guerre froide ». Les combattants aguerris d’Afghanistan se retrouvent chômeurs. Ils cherchent une guerre à faire. Un employeur.

J’avoue que les causes profondes de la résurgence de l’Islam m’échappent pour une large part. Je note cependant que les Russes quittent l’Afghanistan en 1979, au moment où Khomeiny installe la révolution islamique en Iran. Les Américains sont qualifiés de « Grand Satan ». Il y a polarisation : l’Islam devient une arme politique de riposte contre la domination occidentale. Khomeiny est un génie politique. Sa révolution islamique a essaimé largement (FIS, GIA, AQMI, GSPC, … : l’ingéniosité acronymique n’a pas de limite). 

Survient Ben Laden, Al Qaïda, 11 septembre et tout ce qui s’ensuit. C’est la deuxième cause : l’incompétence américaine, magnifiquement incarnée dans le gnome George W. Bush, qui commence par lancer l’armée américaine sur l’inextricable Afghanistan (pays jamais colonisé). En 2003, il sublime la catastrophe en lançant à coups de mensonges son armée sur l’Irak. Consigne impérative : éliminer tout ce qui s’apparente à une parenté baasiste, le parti Baas (Hafez El Assad en Syrie, Saddam Hussein en Irak) étant affublé par les néo-conservateurs américains de toutes sortes de défroques diaboliques. 

C’est là que le responsable américain (que son nom ne soit plus !) signe l’arrêt de mort de la paix au Moyen-Orient : il rend à la vie civile, sans indemnité, non seulement toute l’armée irakienne, mais toute l’administration irakienne, au prétexte que tous ces gens étaient des émanations pestilentielles du baasisme.

De Gaulle était aussi cynique, mais plus intelligent : en 1945, il avait laissé en place l’administration de Vichy, gardant, entre autres Maurice Papon, préfet collaborationniste, et un grand nombre de ses semblables. L’administration, l’armée, la police, sont les colonnes vertébrales des Etats : on ne peut s’en passer. Ça fait partie du bréviaire du dirigeant de « grande nation ». Résultat : des masses de militaires professionnels aguerris se retrouvent chômeurs. Ils cherchent une guerre à faire. Un employeur.

George W. Bush et son général félon ont détruit l’Etat irakien. Merci, monsieur Bush. Daech a été conçu et mis en œuvre par les plus géniaux experts militaires de l’armée de Saddam Hussein (voir l’impressionnant article sur le colonel Haji Bakr, dans Le Monde du 26 avril), que Bush a, d’un trait de plume, renvoyés dans leurs foyers. 

Là-dessus arrive le « Printemps arabe ». En Tunisie, belote, rebelote, capot et dix de der. Bravo. Ailleurs ? Fiasco sur toute la ligne : Egypte, Libye, Syrie, Yémen, partout, c’est le régime sévère de la mise au pas de la population. Disons la guerre, et pas froide, la guerre ! L’ordre règne en Egypte, tant bien que mal. Mais alors le Yémen, la Syrie et la Libye, pardon, le souk intégral ! La merde ! Le caca ! Grâce au grain de sel « humanitaire » de Sarkozy-BHL-Brown jeté sur la queue de Kadhafi. Fallait-il laisser massacrer Benghazi ? Non, sans doute, mais je constate ce qui en découle : la pétaudière, la guerre partout, le chaos, la violence. 

Maintenant ajoutez à ce maelstrom que les populations ont partout de plus en plus de mal à vivre ensemble : Dinkas et Nuers au Sud-Soudan, Hutus et Tutsis au Burundi, chiites et sunnites, Serbes et Bosniens, etc. Ajoutez la déliquescence et la corruption qui ont fait des Etats, en de nombreux points du globe, en particulier en Afrique, des fruits pourris jusqu’au cœur. Ajoutez la corne de l’Afrique (chebabs de Somalie), la région du lac Kivu (RDC), peuplée de bandes armées se livrant au trafic de ressources minières, la Centrafrique (Sélékas contre anti-Balakas), le nord du Nigéria (Boko Haram) et tout le coin (Niger, Cameroun, Tchad), le sud algérien et le Mali. Résultat de cette addition : la souffrance, la mort, l’insécurité. La vie devenue invivable. La fuite comme seul espoir de survie.

La conclusion de tout ça ? Elle est évidente : on n’est qu’au début d’une gigantesque vague de migrations qui a commencé à déstabiliser notre monde. Peut-être même le chambouler. On nous annonce 500.000 migrants à l’assaut de l’Europe en 2015 (source OMI, Organisation Maritime Internationale). Et ce n’est qu’un début. 

On n’a pas fini d’entendre les appels à notre générosité, à notre solidarité. Il n'a jamais servi à rien d’élever un « Barrage contre le Pacifique ». On n’arrêtera pas le Niagara d’une humanité chassée de chez elle par la cruauté, la famine ou la guerre. L'Europe n'a qu'à bien se tenir. Si les guerres s'étendent, comme ça en a pris le chemin depuis 2001, je ne vois pas ce qui pourrait tarir le flot des migrants.

Gare à nous : notre solidarité n'aura pas de limite. De gré ou de force.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 22 juin 2014

CHOPIN CONTRE LE COMMUNISME 1/3

Nikolai Grozni, Wunderkind, Plon, « Feux croisés », 2013

 

 

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Je ne comprends vraiment pas l'expression de Patti Smith, "prose miroitante", posée bien en évidence sur le guéridon de l'entrée du volume.

 

 

Je le dis sans ambages : Wunderkind, du Bulgare Nikolai Grozni, n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains. Peut-être même n’est-il que pour quelques-uns (comme La Chartreuse de Parme, dont le point final s'écrit « to the happy few »). Ce que je ne souhaite pas à l’auteur. Car c’est un livre admirable. Mais Grozni n’a pas choisi la facilité, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Moi, il m’est rentré dans le chou direct et frontal. Je dirais comme Lino Ventura : « C’est du brutal ». Sauf que là, de la première à la dernière page, personne ne rit, ni les personnages, ni le lecteur. C’est un livre qui vous fait prendre un bain de granit : « Le ciel de Sofia est en granit ». C’est la première phrase. Or nager dans le granit, ce n’est pas évident. Un bain dans un passé sinistre pas si lointain : l’action commence à Sofia, Bulgarie, le 3 novembre 1987 et finit deux ans plus tard, au moment de la chute du mur de Berlin.

 

On passe trois cents pages enfermé dans l’étroite cellule qu’était un pays communiste où, quand on n’a pas à faire à un mouchard, c’est que c’est un bureaucrate ou un « agent en civil ». Parfois un militaire chargé d'enseigner l'éducation physique, armé de son Makarov 9 mm. En tout cas un médiocre qui peut à tout moment vous menacer de son pouvoir. L’effet est poignant. Comme le narrateur, le lecteur se sent à l'étroit, en permanence traqué par les yeux malveillants au service du « Parti ». Et les yeux sont partout, et ils cognent à l’occasion.

 

Car ce livre met le lecteur à l’épreuve. Comment fait l’auteur pour lui donner l’impression de passer par les épreuves où lui-même est passé ? Mystère. Ce qui est sûr c’est que c’est violent. Et d’autant plus violent qu’il raconte une guerre impitoyable. Cette guerre de destruction voit s’affronter deux ennemis : Frédéric Chopin et le Communisme (avec tout le système soviétique en prime). Et je peux vous dire qui a gagné : c’est Chopin. Mais à quel épouvantable prix !

 

Je dois dire, pour être honnête, que, comme lecteur, je suis dans une position singulière, qui ne fait pas de moi un élément statistique décisif. Car moi, Chopin, j’avais huit ans. J'étais vacant, donc disponible, il m’est tombé dessus. Pendant des jours et des jours, j’ai passé et repassé sur le Teppaz du 39 Cours de la Liberté la face du 78 tours où je n’ai jamais su quel pianiste (Braïlovski ?) avait gravé l’étude opus 25 n°11.

 

Combien de fois l’ai-je fait tourner, pour que le chant implacable et volontaire de la main gauche et les cataractes étincelantes de la droite soient définitivement imprimés, fondus ensemble dans les battements d’un cœur gros comme l’univers, au plus profond de mes profondeurs ? Quarante ? Cinquante ? Cent ? En tout cas, Grand-mère n’en pouvait plus et demandait grâce. J’étais impitoyable. J'avais une excuse : Chopin m’avait révélé la vraie vie.

 

Le plus étonnant : j’ignorais le nom du compositeur, seule la musique, pendant de longues années, est remontée régulièrement de tout au fond vers la surface, inoubliée et pour ainsi dire originaire, comme un événement fondateur, mais aussi comme un point aveugle. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché : quel enchanteur pouvait avoir écrit cette musique prodigieuse ? Je n’ai plus entendu ce morceau par la suite. Il vivait quelque part, comme un point d’interrogation obstiné.

 

C’est le hasard d’une programmation de France-Musique entendue sur un mauvais transistor, quelque part au fin fond de la Haute-Loire, qui m’a valu, beaucoup plus tard, de pouvoir enfin nommer l’œuvre et attribuer sa paternité au grand Polonais de France. Je le dis sans fioritures : une commotion ! Un ébranlement vertébral ! A l’instant même, je retrouvais le paradis perdu, pas moins. Je n’y peux rien : c’est comme ça que ça s’est passé.

 

Ensuite, mon carquois s'est garni d'autres flèches. Le Nocturne opus 48 n°1, par exemple, avec cet extraordinaire changement de tonalité qui suit l'exposé du thème, pour annoncer la brutale mutation de l'humeur, avant le retour à une sorte de paix, mais crépusculaire. Ou bien le Scherzo n°3 (op. 39), avec ses contrastes complexes qui déboulent (« presto con fuoco ») dans une sorte de folie furieuse. Mais l'Etude opus 25 n°11 gardera toujours pour moi le même ineffaçable aspect inaugural que « la première fille qu'on a tenue dans ses bras » (comme dit Tonton Georges).

 

Devenu le profond sillon dans lequel cette œuvre s’est déposée, je m’autorise à voir dans l’auteur de Wunderkind une sorte de frère éloigné dans l’espace et dans le temps, qui m’apporte soudain sur un plateau les mots et les phrases qui collent exactement à l’idée, jamais formulée, que je me faisais de la musique de Frédéric Chopin.

 

Là où il est très fort, c’est qu’il m’a fait découvrir des choses que je savais déjà.

 

Voilà ce que je dis, moi.