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samedi, 05 septembre 2015

LE VOLEUR DE MAIGRET

MES LECTURES DE PLAGE 5

GEORGES SIMENON : LE VOLEUR DE MAIGRET

Maigret, bêtement ennuyé par le cabas qu’une dame lui colle dans les tibias, se fait piquer son portefeuille. Il fumait sa pipe tranquillement sur la plate-forme d’un des derniers bus parisiens ainsi équipés. Le voleur s’est carapaté, puis perdu dans les petites rues du Marais. Aussi pourquoi le commissaire a-t-il la mauvaise habitude de mettre le portefeuille dans la poche revolver ? Il aurait dû écouter sa femme. C’est d’autant plus ennuyeux que celui-ci contient sa médaille officielle de commissaire, dont la perte est sanctionnée. 

Surprise : le lendemain, il trouve sur son bureau une grosse enveloppe à son nom, contenant le portefeuille. Il n’y manque strictement rien. Puis c’est le voleur en personne qui lui téléphone et le convoque dans un café non loin de la rue Saint-Charles, dans le 15ème. François (parfois Francis) Ricain est un homme bizarre et compliqué, il fait des manières, il est affamé, il est inquiet, il n’a pas le sou. Il emmène le policier jusqu’à son logement (dans la rue citée), pour lui montrer le cadavre de son épouse, Sophie : il lui manque une partie du crâne. L’odeur est pénible. 

François Ricain se croit promis à un bel avenir dans le cinéma : il écrit des scénarios de films. En attendant, il tape toutes ses connaissances pour payer son loyer, si bien qu’il doit de l’argent à un peu tout le monde. Il n’est pas le seul à croire en son talent : il y a un certain Dramin, lui aussi scénariste ; il y a Huguet, un photographe de presse ; il y a Maki, un sculpteur abstrait ; et puis il y a Carus, un producteur qui vit avec Nora, belle femme dont on apprendra que, sans ostentation, elle est une vraie femme d’affaires. Elle espère épouser Carus un jour. Tout ce petit monde se retrouve dans le restaurant tenu par Bob Mandille, un ancien cascadeur, et Rose Vatan, une ancienne chanteuse connue sous le nom de Rose Delval. 

Petit roman offrant un coup d’œil sur le petit milieu vaguement artiste qu’on trouve associé au cinéma. On s’apercevra que les mœurs sont assez libres, que Sophie Ricain n’était pas précisément une oie blanche (elle aurait été vexée de ne pas se faire sauter par Huguet), que Ricain n’en pouvait plus de tirer la langue et de dépendre, pour sa subsistance de la bonne volonté de quelques-uns, qu’il pouvait haïr pour cela. Peut-être Sophie l’a-t-elle traité de maquereau ? 

C’est un bon roman sans aspérités, dont l’intérêt repose sur l'inventaire méticuleux, façon "fouille en règle", un jour de grève du zèle, des caractéristiques du personnage principal, ce François Ricain, bourré d’incertitudes, d’orgueil et de contradictions. 

Soit dit en passant, Maigret n'est jamais le personnage principal des aventures de Maigret : le commissaire n'est pas un "héros", mais une sorte d'éponge qui absorbe les ambiances, les petits faits, les types humains, puis qui les synthétise pour en extraire tout le suc de signification.

S'il fallait une métaphore pour définir Maigret, je dirais volontiers qu'il est un centre de gravité. Chaque Maigret est un effort, à chaque fois renouvelé, de donner du sens à un monde sans cesse incompréhensible. Et on aboutit chaque fois à la même conclusion : il n'y a rien à comprendre, il n'y a que les faits.

Au bout du compte, il reste une seule question : est-il vraisemblable qu'une petite balle de calibre 6,35 (entre 3,3 et 3,9 grammes), même tirée par un Browning de Herstal, ait emporté un morceau du crâne de la victime ? D’autant plus que quelqu’un parle à un moment (début) d’une arme de gros calibre. 

Je n’en sais rien. Le doute m’habite. 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 04 septembre 2015

PIKETTY ET LE CAPITALISME 2

PIKETTY THOMAS LE CAPITAL.jpgMES LECTURES DE PLAGE 4

THOMAS PIKETTY : LE CAPITAL AU XXI° SIÈCLE

2/2 

J’avais commencé à évoquer Le Capital au 21ème siècle, très gros ouvrage de Thomas Piketty, en terminant sur la courbe exponentielle que suit depuis quarante ans le montant des plus grosses fortunes actuelles, à commencer par le centile supérieur du décile supérieur (le 1 % supérieur des 10 % supérieurs). 

Dans un système qui permet de telles aberrations, qui peut encore penser à la ridicule notion de « juste répartition des richesses » ? Piketty indique dans un joli tableau (p. 691) que le nombre de milliardaires dans le monde, entre 1987 et 2013, est passé de 140 à 1400 (10 fois plus). Dans le même temps, leur patrimoine total est passé de 300 milliards de dollars à 5400 (18 fois plus). Tout ça en à peine un quart de siècle. Vous avez dit « normal » ? 

L’énorme masse de données (masse de chiffres qu'il a regroupés en « séries ») qui a servi de base au travail de Thomas Piketty lui a permis de reconstituer historiquement l’évolution des écarts de richesse depuis 1800. L’enseignement principal qu’il en tire est l’incroyable basculement qui s’est produit au 20ème siècle, à partir de 1914 et jusqu’en 1950. L’auteur ne cesse de revenir sur le fait qu’au temps de la Belle Epoque (qui clôt le 19ème siècle, grosso modo 1890-1913), les écarts de fortune étaient astronomiques, tels qu’ils ne s’étaient jamais vus. Et que les crises violentes de toutes sortes qui ont déchiré le monde de 1914 à 1945 les ont ratatinés. 

Il explique qu’en période de croissance faible, ce sont les patrimoines qui bénéficient le plus. Tout le 19ème siècle a fonctionné ainsi, pour atteindre des sommets au tournant du 20ème. Les revenus du travail ne sauraient prétendre rivaliser. Il revient (de manière même un peu insistante) sur le discours par lequel Vautrin, dans Le Père Goriot, essaie de convaincre Rastignac d’épouser Victorine Taillefer : même en faisant de brillantes études de droit, sa situation n’arrivera jamais à la cheville de celle qu’il aurait alors, Victorine devant hériter de son père richissime (le salopard de L'Auberge rouge). Rien à faire : entre un gros héritage et une vie de travail, il n’y a pas photo. Mais Rastignac refuse.

Cette organisation se prolonge jusqu’à 1914. A partir de ce moment, le siècle va tomber dans d’incessantes et tragiques convulsions (je suis heureux de savoir que Piketty voit dans la Première Guerre le début du long « suicide » du continent européen) : entre les guerres, les crises économiques ou politiques et l’inflation, les patrimoines se font laminer : fini les héritiers, les rentiers. 

Après la deuxième guerre mondiale, après cette colossale remise à niveau des conditions économiques, un système plus redistributif se met en place, principalement grâce à la progressivité de l’impôt sur le revenu, à peu près partout sur le continent. Les Trente Glorieuses constituent la période historique la moins inégalitaire que celui-ci ait connu. C’est aussi la (brève) période au cours de laquelle les revenus du travail ont dépassé ceux du capital dans le revenu national. La période où la méritocratie a donc fonctionné à plein et où l’individu pouvait, à force de travail, faire la preuve de ses compétences et de ses aptitudes, améliorer sa situation à proportion, voire arriver à s'enrichir. 

Viennent les années 1970, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, la dérégulation des mouvements de capitaux, la fin de la convertibilité du dollar, enfin tout un tas de circonstances nouvelles (libérales, néolibérales, ultralibérales …), qui inversent la tendance et font repartir à la hausse les écarts de situation. Disons-le : qui accroissent de nouveau les inégalités. Et parfois démesurément, en particulier au profit du centile supérieur (0,1 %) de la population. Quatre décennies et demie plus tard, constatons les dégâts. 

Piketty résume la cause principale de cette effarante montée des inégalités dans la formule r > g : « r » étant le rendement privé du capital, « g » figurant la croissance (production et salaires) : quand le rendement du capital (5%) est supérieur à la croissance (1%), « L’entrepreneur tend inévitablement à se transformer en rentier » (p. 942). C’est évident : si l’on a une croissance de 1 % par an, pendant que le capital rapporte 5 % à son propriétaire, le capital augmente dans la mesure exacte où ce dernier est en mesure de ne pas en dépenser tout le revenu, pour réinvestir le surplus. Et plus le capital initial est important, plus l'enrichissement est spectaculaire.

On a tout compris : pour être riche, il vaut mieux être gosse de riche. Piketty voit dans la formule r > g la contradiction principale du capitalisme aujourd’hui, cause du creusement de plus en plus abyssal du fossé séparant les plus riches des plus pauvres, une source de divergences qui produiront un jour ou l’autre, inévitablement, des convulsions sociales et politiques. La formule r > g conduit à la guerre civile ou à la révolution.

Je me rappelle – c’était il y a longtemps, quand je lisais encore Le Monde diplomatique – que ce journal avait intitulé un de ses grands articles « Les riches n’ont plus besoin des pauvres ». Ce que je vois, dans la tendance actuelle qui guide le monde, c’est la grande confiscation des conditions du bonheur de tous au profit du tout petit nombre d’une nouvelle race des seigneurs, gourmande jusqu’à la folie, insatiable jusqu'à la fureur, gloutonne jusqu'à l'extravagance. 

Je me dis aussi que tout ce système fonctionne aux dépens de la planète : ne vient-on pas de nous informer au courant du mois d'août que l’humanité a épuisé les ressources renouvelables que la Terre peut fournir en un an, et qu'à partir de cette date, elle vit "à crédit", sachant que la date est plus précoce chaque année ? Bon je ne sais pas par quels calculs abscons on en arrive à fixer la date de l’année où l’humanité se met à « vivre à crédit ». Quoi qu’il en soit, une telle façon de fonctionner n’est évidemment pas viable à long terme. Il n'y a pas besoin d'être catastrophiste pour l'affirmer.

Il va de soi que je n’ai fait qu’à peine effleurer ici l’énorme livre de Thomas Piketty. Certes, ce n’est pas de la littérature, mais un livre d’histoire : la prose est du genre indigeste, et ce d’autant plus que l’auteur s’efforce davantage d’être clair et exact qu’élégant dans le style. La prose s’alourdit même parfois, comme à plaisir : abondance des incises, des parenthèses, des « nous y reviendrons » et des « ou tout du moins ». Par-dessus le marché, le lecteur doit affronter la Grande Armada des notes de bas de page. Mais bon, Piketty ne s’attend sans doute pas à obtenir le Goncourt avec son ouvrage. 

Le poids du livre (1.126 gr.) s’explique par la nécessité où se trouvait l’auteur de le mettre à l’abri des réfutations et des attaques, au moyen d’une argumentation fournie, aussi inattaquable que possible, et d’une vérification méticuleuse de l’exactitude de la masse des données auxquelles il se réfère. Il y avait aussi la nécessité d’être irréprochable sur le plan méthodologique. 

En plus, pour moi qui ne suis pas économiste, je remercie l'auteur de se refuser à jargonner, et de s'efforcer de mettre à la portée du lecteur lambda un ensemble de notions aussi complexe.

En plus, j'avoue que j'ai été bluffé par le nombre (et la clarté) des graphiques et tableaux : cela suppose en amont d'avoir brassé une quantité impressionnante de matière (données, documentation, archives, ...), pour établir les « séries » de chiffres que l'auteur en a tirées.

Thomas Piketty (comme sa maison d'édition) a sans doute été surpris par le succès de son bouquin. Vu l’emballement médiatique qu’il a suscité outre-Atlantique, il a dû pouvoir se dire : « Mission accomplie ». 

Thomas Piketty peut à bon droit être fier de la besogne abattue.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 03 septembre 2015

PIKETTY ET LE CAPITALISME 1

PIKETTY THOMAS LE CAPITAL.jpgMES LECTURES DE PLAGE 3

THOMAS PIKETTY : LE CAPITAL AU XXI° SIÈCLE

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J’ai fini par en venir à bout, de ce pavé de 950 pages de texte. Le Capital au 21ème siècle, ça s’appelle. L’auteur se nomme Thomas Piketty. C’est un économiste. Il a une certaine célébrité. Son bouquin est un énorme succès de librairie, en particulier aux Etats-Unis, où il a fait un tabac et un débat. Il s’est permis de refuser la légion d’honneur (il a raison, quand tous les zéros virgule cinq peuvent l'obtenir). Il paraît qu’il est brillant. 

Pour être franc, l’économie n’est pas ma tasse de thé. Comme disait Bernard Maris (assassiné le 7 janvier, en même temps que Cabu et les autres de Charlie Hebdo) dans Houellebecq économiste, c’est une discipline jargonnante et prétentieuse, dont les adeptes énoncent leurs sentences obscures sur un ton péremptoire. S’il y a une « science économique », ce qui n’est pas sûr, elle fait partie, comme toutes les « sciences humaines », des sciences molles, par opposition aux sciences dures. Un pataphysicien, même novice, l’opposera fort pertinemment aux « sciences exactes », en la rangeant parmi les « sciences inexactes ». Le Collège de 'Pataphysique a si bien défini la chose qu'il existe en son sein une « sous-commission des sciences inexactes ». L'économie pourrait à bon droit se prétendre l'archétype de toutes les sciences inexactes.

C’est d’autant plus juste que lorsqu’on met quatre économistes en présence pour parler d’un sujet quel qu’il soit touchant leur discipline, ils ne tardent pas à en venir aux mains. Pour une raison très simple : l’essence de l’économie est éminemment politique. Elaborer une théorie économique revient à proposer une vision du monde, une philosophie de la société, une conception de l’humanité, un modèle d'organisation des collectivités humaines. Autrement dit : à faire de la politique. Il ne saurait y avoir d'économie sans politique, sinon l'économie serait une pure et simple machine, ce qui n'est évidemment pas le cas.

A cet égard, il n'existe donc pas de théorie économique sans prise de position politique : grosso modo, il y a ceux qui veulent exclusivement que la "machine" économique fonctionne au mieux, et en face, il y a ceux qui voudraient que l'économie apporte un peu de bonheur aux hommes et produise un peu d'harmonie sociale. Disons : les mécaniciens et techniciens contre les humanistes et philosophes. Entre les deux, des tas de "moyens termes". Deux races d'économistes définitivement irréconciliables. Pour les premiers, l'économie est une fin en soi - disons le mot : une idole ; pour les seconds, l'économie est un moyen (parmi beaucoup d'autres) que se donne l'humanité pour améliorer son sort.

Ce à quoi s’efforce Thomas Piketty (qui fait plutôt partie des seconds) dans son très gros livre, c’est de retracer l’histoire des inégalités depuis le début de la révolution industrielle (mettons à partir de 1800 - 1700 sur certains points -) jusqu’à nos jours (le livre est paru en 2013). On ne résume pas un tel ouvrage, vous pensez bien. Je peux tout au plus retenir quelques idées saillantes. 

Piketty pilote son navire en braquant son gouvernail sur la question des inégalités. Sa thèse principale est que, après avoir été radicalement corrigées après la deuxième guerre mondiale, les inégalités sont reparties à la hausse depuis quarante ans. Une hausse vertigineuse. Constat confirmé ces derniers jours par Joseph Stiglitz (prix soi-disant Nobel d'économie, parution de La Grande fracture le 2 septembre). 

Mais d’abord ce qu’il faut savoir de la sacro-sainte « croissance économique ». Gavés des chiffres de la "croissance" depuis la révolution industrielle, nous avons fait semblant d'oublier que, depuis l’antiquité jusqu’à 1700, elle a été à peu près nulle (environ 0,1 % par an). Et que le monde ne s’en est pas plus mal porté, puisque la population n’a cessé de croître. J’ai du mal à comprendre pourquoi la croissance économique est liée à la croissance démographique. L’auteur y insiste lourdement au début. Après tout, plus il y a de bras, plus la production peut augmenter. C’est peut-être ça. 

Piketty dit surtout qu’une croissance de 1 % par an est loin d’être négligeable, quand on la mesure sur le temps long. J’ai la flemme de chercher la page, mais le pourcentage au bout de trente ans paraît proprement incroyable. Il dit enfin qu’une croissance lente (1 %) est en gros la règle, et que des 10 % comme a montré la Chine dans les dernières années doivent être considérés comme un « rattrapage », un rééquilibrage par rapport aux pays plus anciennement favorisés. Curieux comme les gens s'affolent parce que le chiffre est tombé à 7%. 

La première notion que l’auteur établit est le « rapport capital / revenu », c’est-à-dire le rapport entre le stock de la richesse possédée et le flux des richesses produites. Ce rapport est mesuré en « années de revenu national » (en général 5 ans dans les pays industrialisés). J’envisage sans problème la différence entre stock et flux. La notion de rapport me laisse plus perplexe : si j’ai bien compris, le « rapport capital / revenu » indique le degré de dynamisme économique qui anime une société. Ou alors sa productivité ? Remarque, c’est un peu la même chose, non ? Je n’insiste pas (et je laisse de côté l’équation « α = r x β »). 

La deuxième notion que je retiens, c’est la façon dont l’auteur découpe la population en « quantiles », façon que je trouve particulièrement éclairante, dès lors qu’il s’agit d’examiner comment les différentes couches de population évoluent les unes par rapport aux autres au cours du temps, en matière de richesse. 

Piketty distingue ainsi les 50% les moins favorisés, les 40% des « classes moyennes », et le « décile supérieur ». Il n’hésite d’ailleurs pas à découper ce dernier : il montre que l'enrichissement de ces 10 %-là, depuis les années 1970, profite aux 9%, mais encore davantage au 1% supérieur de ce décile, et de façon encore plus mirifique au 0,1% qui tient le haut du pavé dans ce décile des privilégiés de la fortune. Stiglitz confirme : 85 milliardaires détiennent aujourd'hui 50% (je crois que c'est le chiffre qu'il a prononcé) de la richesse mondiale.

Piketty montre en particulier que plus on est riche, plus on s’enrichit. Et c’est mécanique. Il donne l’exemple des trois plus grandes universités américaines (Harvard, Yale, Stanford, je crois), qui trouvent des ressources grâce aux dons d’anciens élèves, mais qui arrivent à un maximum de profit en plaçant les fonds qu’elles détiennent. 

Or en cette matière, plus gros est votre gâteau, plus vous avez les moyens de vous offrir les services des spécialistes les plus pointus des marchés financiers : consacrer 1 million de dollars pour payer cette équipe de conseil qui va vous faire gagner 100 millions grâce à ses compétences, c’est virgule de guillemet (ah, Achille Talon !) et queue de cerise (ah, Gil Jourdan !), comparé au gâteau. Les universités plus modestes ont moins les moyens de faire de l’argent avec leur argent. Inversement, plus on en a, plus on peut en faire.

L’effet est donc mécanique : les plus riches parmi les riches creusent l’écart avec les suiveurs, y compris les déjà bien riches. Leurs patrimoines atteignent la stratosphère à vitesse accélérée (exemples de Bill Gates et Mme Bettencourt), gonflés qu’ils sont par les revenus qui leur tombent dessus, venus de leur capital ou de leur éventuel travail, et qu’ils ne sont pas en mesure de dépenser en totalité, même avec de la bonne volonté. Ne sachant plus comment claquer leur fric, ils sont obligés d’augmenter chaque année le montant de leur épargne, au risque d’augmenter leur fortune, vous vous rendez compte ? Une vraie guigne.

Au passage, ça explique peut-être les montants extravagants atteints par certaines œuvres d’art chez Sotheby’s ou Christies. 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 02 septembre 2015

KADARÉ : LE PALAIS DES RÊVES

KADARE LE PALAIS DES RÊVES.jpgMES LECTURES DE PLAGE 2

C’est l’histoire de Mark-Alem Kuprili qui, grâce à l’appui de son oncle le Vizir, devient un fonctionnaire de l’Etat dans cette vaste institution qui s’appelle le « Palais des Rêves ». Nous sommes dans l’empire ottoman. Il me semble que le palais est évoqué dans La Niche de la honte. Ce roman est formidable, y compris au sens étymologique du mot. A cause de son actualité : nous ne vivons pas dans un régime totalitaire, mais.

Les Kuprili sont une vieille et grande famille qui a donné à l’Etat cinq premiers ministres et une foule d’autres serviteurs à des rangs moins en vue : « … cette famille qui, aujourd’hui encore, malgré son relatif effacement, demeurait l’un des piliers de l’Empire, la première à avoir lancé l’idée de la reconstruction du grand Etat sous la forme des E.U.O. (Etats-Unis ottomans), la seule famille, avec la dynastie impériale, à figurer dans le Larousse, et cela à la lettre K, avec la notice suivante : "KÖPRÜLÜ : grande famille albanaise dont cinq membres furent, de 1666 à 1710, grands vizirs de l’empire ottoman", famille à la porte de laquelle, enfin, venaient frapper timidement les hauts fonctionnaires de l’Etat pour solliciter protection, avancement, intercession en vue d’une grâce … ». Mon Larousse 1903 confirme à peu près, sauf qu’il date le début de cette puissante famille de 1656. Et qu’il orthographie le nom « Kupruli ou Koproli ». 

Mark-Alem pénètre donc un jour dans ce fameux et redouté Palais des Rêves comme un tout petit fonctionnaire. La première impression est qu’il entre dans un désert absolument immense, où il a d’abord le sentiment angoissant de se perdre, tant à cause des dimensions prodigieuses de l’édifice que de l’absence totale d’indications qui lui permettraient de s’orienter. 

Il tombe presque par hasard sur un responsable, qui semble ne pas le voir puis qui, ayant pris la lettre de recommandation donnée par l’oncle, la brûle instantanément : « Au Tabir Sarrail, on n’accepte pas les recommandations, c’est foncièrement contraire à l’esprit de cette institution ». Inquiet, Mar-Alem écoute la suite : « Le fondement du Tabir Sarrail est non point l’ouverture, mais, au contraire, la fermeture aux influences extérieures, non point l’ouverture, mais l’isolement, et, partant, non pas la recommandation, mais précisément son opposé. Malgré tout, à compter d’aujourd’hui, tu es nommé à ce Palais ». Que peut bien être l’opposé de la recommandation ? Passons. 

Mark-Alem est d’abord affecté au service de la Sélection (pas tout à fait en bas de l’échelle, puisqu’il est supérieur aux simples copistes). Il s’assied à la place qui lui est assignée, tout comme les innombrables employés du service déjà au travail. Il s’agit de faire le tri, dans l’épais dossier qui lui est confié, des récits de rêves qui sont parvenus au Palais des endroits les plus reculés de l’Empire. Car tous les sujets sont tenus, lorsqu’ils font un rêve qui leur semble particulièrement signifiant, de rejoindre l’office de collecte le plus proche de leur domicile et de le raconter au fonctionnaire préposé à cette tâche, qui le transcrit fidèlement, et cela quel que soit le temps ou la saison. 

La date, le lieu, le nom du rêveur sont soigneusement précisés sur la feuille. Un service de voitures a pour tâche exclusive de réceptionner régulièrement les rêves produits et de les acheminer à la capitale, où un personnel ad hoc est là vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour les rassembler en de volumineux dossiers. Certains rêves recèlent un contenu tellement épouvantable que le cheval refuse obstinément d'avancer : une procédure exceptionnelle permet de le retirer et de le détruire.

La tâche de Sélection des rêves consiste à jeter les insignifiants et à conserver les autres pour les envoyer au service de l’Interprétation, auquel Mark-Alem ne tardera d’ailleurs pas à être affecté. Cette promotion l’étonnera. Mais la responsabilité est aussi plus grande : il s’agit de ne commettre aucun impair et aucune erreur, car le cheminement du rêve est soigneusement enregistré, étape par étape et fonctionnaire par fonctionnaire. Les erreurs d'appréciation peuvent être durement sanctionnées.

Les rêveurs eux-mêmes ne sont pas à l'abri de sanctions : Mark-Alem assiste à l’interrogatoire de l’un d’eux. Les policiers du rêve veulent en savoir plus. Après plusieurs dizaines de pages de procès-verbal et plusieurs jours d’interrogatoire, il voit sortir du bureau un cercueil porté par quatre hommes. On pense évidemment à la Loubianka et aux méthodes du KGB. 

Les rêves se rangent ensuite dans quelques grandes catégories thématiques, qui vont du simple délire et du rêve fabriqué jusqu’au complot contre l’Etat. Régulièrement, parmi les dizaines ou centaines de milliers de rêves ainsi collectés, se voit élire le « Maître-Rêve », indispensable au Sultan dans la bonne administration de l’Empire, pour prévenir les problèmes ou pour déjouer les manœuvres qui pourraient viser à l’affaiblir ou à le renverser.

On l’a compris, Le Palais des Rêves raconte sur le mode fictionnel, comment se met en place une Police de la Pensée dans un régime totalitaire. Les décisions concernant les hommes tombent de tout en haut sans que quiconque puisse en comprendre le motif. L’arbitraire règne en maître. C’est ainsi que Mark-Alem, du rang de minuscule fonctionnaire qui était le sien au début, finira par être bombardé Directeur Général du Palais des Rêves, sans comprendre les raisons d’une telle faveur. 

Mark-Alem a compris que sa puissance apparente est éminemment fragile. Il pense en effet à son oncle le Vizir qui, peut-être enivré de sa position dominante, s’est permis d’organiser dans son palais une fête grandiose au cours de laquelle il comptait faire chanter la grande ballade albanaise en l’honneur des Kuprili. 

La sanction n’a pas tardé : alors que la fête bat son plein et que les musiciens s’apprêtent à se produire, une foule d’hommes en armes fait irruption. Les trois musiciens sont poignardés, le Vizir emmené. On apprendra plus tard qu’il a été proprement décapité. Comme quoi il n’y a pas qu’à Rome que « la roche tarpéïenne est proche du Capitole ». 

Ismaïl Kadaré semble avoir pour obsession littéraire la description méticuleuse de la façon dont s’installe et perdure un système totalitaire, et des méthodes qui sont les siennes pour terroriser la population : les yeux se font inquiets quand on évoque le Palais des Rêves, qui semble enveloppé d’un mystérieux brouillard de crainte. 

Beau livre, qui m’a fait penser (pour ce qui est du thème) à La Niche de la honte et à La Pyramide, du même auteur. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 01 septembre 2015

NE PAS DERANGER

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lundi, 31 août 2015

KADARÉ : LE MONSTRE

KADARE LE MONSTRE.jpgMES LECTURES DE PLAGE 1

Je viens encore de lire un livre d’Ismaïl Kadaré, écrivain albanais qui a vécu sous la dictature communiste d’Enver Hoxha (Hodja), ce tyran qui a réussi à se brouiller avec ses copains Brejnev et Mao, sans doute pas assez méchants à ses yeux. Il est intitulé Le Monstre. Je n’ai rien compris à ce livre.

Présenté comme « le plus étrange et le plus original d’Ismaïl Kadaré », je l’ai personnellement perçu comme un livre compliqué. On nous dit, en quatrième de couverture, que « Le Monstre est un roman sur la terreur politique qui plonge un pays tout entier dans les affres ». Je veux bien, mais alors, il faut, de la part du lecteur, une grande prédisposition à la métaphore et à l’allégorie. Je suppose que je manque d'une prédisposition minimale.

L’action se situe de toute évidence à Tirana. Dans un vaste terrain vague, on voit un jour un vieux fourgon abandonné. Mais ce fourgon, n’est-ce pas plutôt un cheval ? Et plus précisément un énorme cheval de bois ? Dans le fourgon-cheval, en tout cas, logent une demi-douzaine de personnages : le Constructeur, Acamante (le seul apparemment qui ait le droit de sortir du cheval et d’aller dans le monde : il rapporte les journaux), Max, Milosh, Robert. Et puis, il y a Ulysse K. Au sol, dans le ventre du cheval, une vieille lance rouillée. 

Et puis il y a l’histoire des amoureux, sur laquelle s’ouvre (presque, c’est le chapitre II) le livre : Gent Ruvina, promis à un brillant avenir, et à ce titre, qui est allé étudier à l’étranger, doit rentrer la queue basse en Albanie lorsque les relations avec Moscou se sont détériorées. De ce fait, il est auréolé d’un certain prestige. Il tombe amoureux de Léna, que tout le monde surnomme « Hélène de Troie », et avec qui il a échangé un vrai baiser lors d'une soirée. Mais si elle est plus belle que toutes les autres, elle n'est pas simple. Elle est promise à Max. 

Quand elle se fiance officiellement à Max, Gent Ruvina décide de l’enlever (semble-t-il une coutume albanaise, mais on pense évidemment à Pâris, Hélène et Ménélas), le soir même, en l’emmenant dans un taxi, qui a stationné longuement sous les fenêtres, sans que personne ne se pose de questions. Max jure de se venger, et de planter la pointe de sa lance rouillée dans la poitrine de la promise et dans le dos du rival chanceux. 

Gent Ruvina a commencé à travailler à une thèse sur les hypothèses qu’on doit pouvoir faire pour comprendre la signification du poème d’Homère, L’Iliade, en particulier la ruse du cheval en bois, que les Grecs ont manigancée pour affaiblir les défenses de la ville en endormant la méfiance des guerriers. 

Ce livre entremêle le passé et le présent, le mythe et la réalité, l’ailleurs et l’ici, bref, il multiplie les doubles-fonds et les arrière-boutiques. Le lecteur que je suis a lu sans déplaisir ce curieux livre, tout en se demandant où l’auteur voulait en venir et ce qu’il avait derrière la tête. 

Là-dessus, arrive un chapitre « rédigé » par Laocoon, ce Troyen qui ne croit pas à la sincérité des Achéens (« Timeo Danaos et dona ferentes », que reconnaîtront tous ceux qui ont sué sur L’Enéide), et qui finit par se mettre à dos le roi Priam en personne, précipitant la chute de la ville. 

Laocoon, c’est ce personnage qui projette une lance qui va se ficher dans le ventre du cheval, faisant longuement résonner la structure, puis qui est puni de son audace, en mourant dans les anneaux du serpent envoyé par les dieux. Dans Le Monstre, on voit un petit Laocoon de la foule venue voir, se contenter de fracasser une bouteille de bière en la projetant sur la construction. On le retrouvera mort (ou peut-être pas). 

Gent Ruvina épousera Léna. On les retrouve à la fin du livre, sur une route de campagne à l’écart de la ville, où l’on découvrira un couple qui a été assassiné : la femme, étendue sur le dos, porte dans la poitrine une horrible blessure provoquée par une arme étrange, sans doute de collection ou de musée. Une vieille lance rouillée ? Quant à l’homme, il porte sous l’omoplate une semblable blessure. Le meurtrier les a confondus avec nos « héros ». Au fait, j'oubliais de préciser que Léna est enceinte. 

Bon, Tirana, c’est Troie, je veux bien. Max est Ménélas venu récupérer sa femme, je veux bien. Léna est Hélène de Troie, je veux bien. Mais pour le reste ? J'ai du mal à décalquer le mythe de Troie sur l'Albanie totalitaire. Je ne vois pas de cohérence dans la métaphore savante développée par l’auteur. Je me dis que les communistes d’Enver Hodja ont bien dû percevoir quelque chose d’une critique du régime, puisqu’ils ont interdit le livre à sa sortie en 1965. Mais bien des aspects du problème m’échappent. Je dois manquer de subtilité.

Il manque une notice explicative à ce livre décidément compliqué. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 30 août 2015

GASTON

SOMMEIL1.jpg

mardi, 04 août 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

littérature,france,alexandre vialatte,chroniques de la montagnela porte de bath-rabbim,ferny besson,humour« La parole date de la plus haute Antiquité. Qui ne se rappelle les tournois d’éloquence des Grecs et des Troyens devant les murs de Troie ? Les guerriers se sont lancé de magnifiques insultes. Les rois nègres, naguère, de colline à colline, s’entre-vitupéraient dans le style le plus grandiose. Les Peaux-Rouges. Les Apaches. Les automobilistes. Voire les marxistes-léninistes. Et même les époux en colère. Ils se traitaient, et se traitent même parfois encore, de chiens, de fils de chien, de fromage mou, de vipères lubriques, que sais-je ? D’affreux. De déviationnistes des droite. Les Arabes disent à leur ennemi : "Qu’Allah te change en vespasienne !". Les cochers de fiacres traitaient leurs clients de "veaux frisés", de "profil d’œuf", de "moules à confetti". Les paysans citaient de nombreuses maximes, les monarques avaient l’habitude de prononcer des paroles historiques, et les mourants des mots de la fin. »

Alexandre Vialatte, « Chronique de la parole et parfois de la pensée ». Dans La porte de Bath-Rabbim, textes choisis et préfacés par Ferny Besson, Julliard, 1986.

lundi, 03 août 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

littérature,france,alexandre vialatte,chroniques de la montagne,profitons de l'ornithorynque,éditions julliard,humour,« Qui ne disparaît ? Nous vivons par hasard.

J’avais dix-huit-mois quand ma mère vit mes deux pieds qui dépassaient d’une lessiveuse. On connaît la bonté des mères. Elle les saisit immédiatement, me sortit de l’eau, me fit sécher au four et me replaça debout sur la route de la vie. C’est à cette circonstance fortuite que je dois de pouvoir signer mes différents travaux. Sans elle on eût été forcé de les donner sous un pseudonyme, ou de les publier comme posthumes, ou sous le manteau de l’anonymat. »

 

Alexandre Vialatte, « La clef des songes », La Montagne, 23 août 1970.

Dans Profitons de l’ornithorynque, Julliard, 1991.

 

Note : je cite le tout début de la chronique en question.

dimanche, 02 août 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

VIALATTE ORNITHO RYNQUE.jpg« Cette chronique traitant de nos provinces, je chanterai Chatel-Guyon, ses fastes, ses prestiges et ses grands écrivains. Chatel-Guyon fut le Mont-Oriol de Maupassant. Le docteur Baraduc le lança médicalement, des financiers financièrement ; et les banquiers firent de ce village d’Auvergne la "capitale de l’Intestin". On dit que ce fut dans des flots de vin et qu’ils signaient les contrats au champagne (littéralement : en y trempant leur plume) ! C’est trop beau pour qu’on n’y croie pas ! De thermales, les eaux devinrent thermalistiques ; le bain de pieds s’appela "pédiluve", l’entérite se rengorgea, l’amibiase créa un snobisme, le lavement devint si technique sous des masques si distingués que rien ne l’empêcha plus de guérir des altesses, des étoiles et des bachagas.

         Le tambour de ville, pour suivre le progrès, dut se faire motoriser : il n’opère plus qu’à bicyclette, avec une caisse inamovible et des baguettes à manivelle. Sur bâti fixe. Il lit d’une main, tourne de l’autre, les deux baguettes jouent en même temps. C’est un vrai lapin mécanique. Et s’il voulait, il pédalerait par-dessus le marché ! Rien ne l’en empêche, tout l’y convie. En revanche, il y a perdu ses rra (le moelleux du grondement, le crescendo du tonnerre, le filé, le mourant du son, tout ce qui charmait si fort les oreilles délicates). Il ne donne plus que des fla. Le char du progrès avance sur le cadavre de l’art. »

Alexandre Vialatte, « La capitale de l’intestin », N.R.F., décembre 1951.

 

Dans Profitons de l’ornithorynque, textes choisis par Ferny Besson, préface de Claude Duneton.

 

Note : le mot "bachaga" existe. Il désigne, en arabe, un "haut dignitaire". Vialatte, ici, ne nous refait donc pas le coup de l' "uzvarèche". 

samedi, 01 août 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

Il arrive à Alexandre Vialatte de se payer la tête des gens qui font profession de sérieux, ceux qui intellectualisent, ceux qui se paient de mots pour y faire entrer, croient-ils, la réalité ordinaire du monde, ceux qui n’abordent celle-ci que sassée à travers le filtre de concepts dûment érigés par leurs soins, en termes si possible abscons, abstrus, voire aporétiques. Aujourd’hui (La Montagne, 12 juin 1957), grâce au livre de Jean-François Revel (Pourquoi des philosophes ?), il passe les philosophes (et autres phraseurs, savantasses et abstracteurs de quinte essence) par sa moulinette à restituer le bon sens. 

« "Pourquoi des philosophes ?", demande M. Revel. Pour fabriquer du poétique ! En transformant une chose commune en chose savante du seul fait qu’ils se penchent sur elle ; en élevant la platitude à la hauteur du scientifique par la vertu du charabia, ils la métamorphosent – c’est acte poétique – ils lui confèrent le charme de l’exotique, ils en font une chose inconnue qui fascine par la nouveauté. Ils ont mis au musée la mouche la plus banale, celle qui bourdonne dans le coin du placard de tout le monde autour d’un morceau de chèvreton ; et ensuite ils l’ont dessinée, placée dans des albums avec un numéro, et appelée en latin Musca domestica ; elle est si ressemblante, me dit Adrien Mitton, si scientifiquement ressemblante que le profane ne la reconnaît pas (celle qu’il connaît ne sait pas le latin). Mais c’est une affaire d’habitude. Au bout de peu de temps, constate-t-il, c’est la vraie mouche qui ne se ressemble pas ». 

J’avoue que j’aurais aimé écrire « en élevant la platitude à la hauteur du scientifique par la vertu du charabia ». Je n’aurais pas pu : la place était prise. 

Pas à dire : la racine de Vialatte s'enfonce avec élégance dans la terre paysanne du vieux temps. Qu'ils s'appellent Trissotin ou Diafoirus, les cuistres ne sont pas de sa tribu.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 31 juillet 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

VIALATTE NATALIE.jpgMême si ça peut sembler incongru, je comparerais volontiers chaque plongée dans les chroniques de maître Vialatte à celles que je fais régulièrement dans les albums de Gaston Lagaffe, la créature de maître Franquin : il suffit de quelques pages pour que le lecteur se mette à jubiler. Un ton et une tournure d’esprit absolument uniques, joints à la virtuosité du trait. Deux auteurs qui savent à merveille vous tenir en état de surprise permanente, à l'exact antipode de ce que Vialatte nomme quelque part (chronique "Des hauts et des bas" par Sempé) « le crime de l'uniformité ». Regardez par exemple ce paragraphe qui clôt diverses considérations, dont un éloge de Le Fond et la forme (tome II), de Jean Dutourd. On trouve ça dans Pas de h pour Natalie (Fayard, 1995). 

         « Je ne saurais terminer sans des conseils utiles : faites ramoner dès maintenant vos cheminées et réclamez une fiche de contrôle ; soyez vertueux et sensible ; ouvrez toujours les boîtes d’asperges "par le fond" ; si votre chat n’aime pas le mou, donnez –lui du caviar ; ne mentez qu’avec précision ; si vous engraissez de la ceinture, renversez la tête en arrière, vous rétablirez l’équilibre. Relisez Le Fond et la forme, votre fond en aura plus de forme, votre forme en aura plus de fond. Ne battez pas votre femme avec une barre de fer ; vous seriez puni par les juges d’Angleterre, car c’est un geste de goujat ; usez plutôt d’une canne flexible et résistante, vous serez approuvé par la Bible et par les proverbes arabes.

         Et c’est ainsi qu’Allah est grand. » 

Alexandre Vialatte, La Montagne, 17 mai 1960. 

On me dira ce qu’on voudra, ce genre d’allègre espièglerie ne peut se trouver que sous la plume d’un grand de la littérature. 

Mais là je n’apprends rien à personne. 

Voilà ce que je dis, moi.

ENGLEBERT OMER.jpgNote : quoi qu'on puisse en penser, Vialatte orthographie le prénom Natalie conformément à l'étymologie latine. On lit d'ailleurs dans l'irremplaçable Fleur des saints, cette bible écrite par Omer Englebert (Albin Michel), à la date du 27 juillet (où l'on fête toutes les Natalie) : « Ils furent décapités [en 852], écrit Euloge, dans l'ordre suivant : Félix, Georges, Liliose, Aurèle et Natalie (ou Noële) [sic] ». Eh oui, Noëlle et Nat(h)alie, c'est du pareil au même. C'est un des sujets de la dernière chronique du volume, "Chronique de l'h de Natalie". C'est sûr, Vialatte est du genre conservateur.

jeudi, 30 juillet 2015

UN ZESTE DE VIALATTE

 

littérature,alexandre vialatte,chroniques de la montagne,chroniques des grands micmacs,ferny bessons,éditions fayardC’est l’été. Il est temps de rouvrir les Chroniques de Vialatte. Et pour commencer, Chroniques des grands micmacs, amoureusement choisies par Ferny Besson (Fayard, 1989, je suppose que Ferny, c'est plus glamour que la Fernande qu'a chantée Georges Brassens). Première leçon : l’art du paragraphe. 

« Chronique des grands progrès et des mauvais conseils. 

Quand le soleil, il n’y a pas si longtemps, se levait sur l’océan indien, il éclairait un petit bateau commandé par Henry de Monfreid, alors âgé de quelque quatre-vingts ans. Le petit mousse en avait soixante-dix. C’était un vieillard madécasse. Monfreid l’avait choisi lui-même. Ce septuagénaire maritime était sourd comme un pot. Il n’entendait pas le vent. C’était d’ailleurs sans importance. Il n’eût su dire, de toute façon, d’où il venait, ignorant toute géographie, toute marine et tout point cardinal. Il ne distinguait pas entre le nord et le sud. Peut-être savait-il faire la soupe. La tempête s’empara de tout ça, le lança à dix mètres de haut, le rattrapa au creux de la vague, le renvoya aux cieux, le battit, le pétrit, le roula, le massa, le secoua, le boxa, l’étira et le rasa. Sur quoi les ténèbres tombèrent. Au bout de huit jours, quand le soleil revint, le petit mousse n’avait rien entendu, et le bateau continuait sa course sur la vaste étendue des mers.»

Qu'est-ce que vous dites de ça ? Et pour lier avec l'idée qui va suivre, Vialatte soigne la transition : 

«C’est ce qui prouve qu’il n’y a plus de vieillards. Les journaux confirment la chose. Le vieillard d’aujourd’hui ne connaît plus sa force. »

Alexandre Vialatte, La Montagne, 10 décembre 1967.

Plus loin, dans le même article, on trouve cette phrase magnifique, après l’évocation de Sabor V, un robot qui sait tout faire, y compris se gratter l’omoplate, boire et fumer : « Bref, s’il n’y avait pas l’homme, ce serait un grand progrès ». Tout est dit.

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 29 juillet 2015

BD : PRÉFÉRENCES

 

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Ce billet pour confirmer ma préférence pour les dessinateurs qui privilégient le trait par-dessus tout. Mais un trait différent de celui d'Hergé : contrairement au sien, qui lisse tout jusqu'au neutre, j'aime souvent un trait qui manque de propreté (ça dépend comment c'est fait, et puis pas forcément), un trait qui bave un peu, qui bégaie et qui ne s'interdit pas les à-plats noirs. Un trait qui ait l'air un peu bâclé. Un trait aussi qui sache prendre quelques libertés avec l'exactitude et la ressemblance.

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C'est mineur, je sais, mais regardez un peu le rendu du végétal à l'arrière-plan. 

Pour résumer, un trait qui ne soit pas asservi à la réalité, tout en la traduisant. Un trait qui triche tant soit peu avec elle, qui attire l'attention sur soi et la subjectivité qu'il exprime. Un travail qui s'apparente, je trouve, à l'œuvre du peintre Giorgio Morandi et à certaines œuvres des Lyonnais Truphémus ou Régis Bernard : à mi-chemin entre la chose et sa représentation, comme pour dire en somme que le réel, ça ne va pas de soi. Ce qui prime, dans l'art comme dans la vie humaine, c'est le regard porté sur les choses et sur les autres.

Ces dessinateurs, j’en citerai encore trois, soit parce que leur nom n’est pas apparu, soit parce que je n’ai pas assez insisté, soit parce que j’ai envie d’y revenir. Ça n’épuise pas le sujet, évidemment. 

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Les trois se nomment Bazooka (enfin, pas toute la bande), Michelangeli, Crespin. J’aurais bien voulu retrouver dans mes affaires quelques traces d'Edmond Baudoin, mais peine perdue. Bazooka, je l’ai évoqué récemment : c’est le groupe au sein duquel travaillaient, entre autres, Kiki et Loulou Picasso. J’aimais beaucoup moins ce que faisait le reste du groupe, en particulier Olivia Clavel, mais bon. Lulu Larsen, pourquoi pas ?

KIKI PICASSO.jpg

Publicité parue dans (A suivre) : un petit coucou au cubisme.

Michelangeli (voir les trois premières vignettes, plus haut), j’ai vu ses images de loin en loin. Totalement absent de l’index du BDM (Béra-Denni-Mélot), qui recense tout ce qui a trait à la BD, je me dis qu’il a mis son talent au service d’autre chose que la bande dessinée (illustration, …). Dommage. 

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J'ai toujours été sensible aux lieux et aux choses sur lesquels le temps a passé et qui n'ont pas été ripolinés pour faire croire que c'est tout neuf. Alors quand un dessinateur abonde dans ce sens ...

Le cas de Michel Crespin est plus clair, donc plus satisfaisant. J’avais été saisi lors de la parution de Marseil dans Métal Hurlant. Le dessin se passe à merveille de la couleur. Là encore, c’était moins l’histoire (tant soit peu vaseuse, à la fois - il faut le faire - baba-cool, post-atomique et dangereuse, qui fait la part belle à une arme américaine célèbre, qui fait de beaux trous, chambrée en 5,56 (1300 m/s en V0) : drôles de baba-cool) que le trait qui avait attiré mon attention. Un trait qui fait la part belle aux traces que le temps laisse sur les choses quand on se garde d'intervenir.

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Ce n'est pas du Auclair (voir avant-hier), mais ça pourrait.

Métal Hurlant fut une excellente revue (Moebius, Druillet, Tardi, Gillon, Hermann, etc.). A mon vif regret, j’ai été obligé de jeter l’intégralité de ma collection, un jour, après être descendu dans ma cave : l’humidité avait transformé toute la pile en un conglomérat noir et dur comme un pavé, tout était soudé. Je ne savais pas que le papier couché pouvait coller à ce point. Et un poids !!! J'aurais peut-être dû le proposer au sculpteur Bernard Pagès, allez savoir : il l'aurait peut-être ajouté à sa série des "Totems penchés".

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Ça pourrait être du Moebius. Ce n'est que du Philippe Francq (Largo Winch). Un bon élève.

Métal Hurlant ? Un "totem penché" ? Affreux. 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 28 juillet 2015

BD : REISER ET LA BOUFFE

Pour achever mon petit retour sur mes "années BD", je ferai aujourd'hui un petit détour hors de la BD proprement dite, pour montrer un aspect rare du travail de Jean-Marc Reiser : illustrateur. Et plus précisément autour de l'activité humaine qui consiste à manger.

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Pour savoir qui est le mystérieux Cucullus en question, aliaslittérature,reiser,jean-marc reiser,charlie hebdo,charlie mensule,la chronique de cucullus,pierre lattès,méchamment rock,josé artur pop-club,radio nova,wolinskipetits mickeys,grandgousier,gargantua,pantagruel,gros dégueulasse,jeanine reiser,thomas piketty,le capital au 21è siècle,cuisine chinoise Méchamment Rock, il faut consulter la notice d’un nommé Pierre Lattès dans l’encyclopédie en ligne. On y apprend qu’il a beaucoup œuvré dans les médias, dans tout ce qui tourne autour de la musique, je dirai même la musique « branchée » (le Pop-club de José Artur, Radio-Nova, ...), je veux dire « jeune », celle qui fait la part belle au décibel et au boum-boum. Je ne dis pas ça pour critiquer. Et je ne ferai à personne l'injure de commenter le pseudonyme "Cucullus" qui, comme son nom l'indique, est légèrement cucul (pour faire "branché" ?). 

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Et il ne demande pas ça à n’importe qui, mais à Reiser en personne, àlittérature,reiser,jean-marc reiser,charlie hebdo,charlie mensule,la chronique de cucullus,pierre lattès,méchamment rock,josé artur pop-club,radio nova,wolinskipetits mickeys,grandgousier,gargantua,pantagruel,gros dégueulasse,jeanine reiser,thomas piketty,le capital au 21è siècle,cuisine chinoise qui on peut faire confiance pour tout ce qui peut donner envie de mettre en appétit (Gros dégueulasse, Jeanine, …). C'est d'ailleurs curieux, car la bouffe ne figure pas dans les thèmes prioritaires de Reiser : il donne plus souvent dans la politique, le sexe et le pipi-caca que dans la mangeaille en général, et la gastronomie en particulier. Les exemples sont rares (en voir quelques-uns le long de ce billet).

Le Gargantua porcin (ou bovin) qui est assis (remplacez-le par Grandgousier ou Pantagruel, le papa ou le fiston, c’est la même chose), à en juger par ce qui reste sur la nappe, doit en être au douzième plat. Le message est clair : « A table ! ». Au surplus, pour cette première apparition, le dessin s'étale avec gourmandise sur une confortable surface de la page. Il sera ensuite réduit à de plus sages proportions, voire à la portion congrue.

CUCULLUS N60 PIERRE LATTES.jpg

Pour le « Pâté de Soja en Cervelle », je n’insisterai pas : la recette est terriblement compliquée et pleine de chinoiseries (mes spécialités sont beaucoup plus "cuisine de famille"). Pas étonnant, on est en Chine, et c’est « une des recettes favorites de feu l’impératrice douairière ». Elle pouvait se le permettre, car elle ne manquait pas de personnel : « Soit trois cents chefs, cuisiniers et marmitons. Pour six personnes ». 

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Sur la cuisine chinoise en général, je citerai juste ce passage, qui melittérature,reiser,jean-marc reiser,charlie hebdo,charlie mensule,la chronique de cucullus,pierre lattès,méchamment rock,josé artur pop-club,radio nova,wolinskipetits mickeys,grandgousier,gargantua,pantagruel,gros dégueulasse,jeanine reiser,thomas piketty,le capital au 21è siècle,cuisine chinoise semble bourré de bon sens : « Comme dans l’ancienne cuisine française, le cuisinier chinois a toujours à sa disposition un certain nombre d’ingrédients de base dans lesquels il puise librement, et qui ont le défaut d’être eux-mêmes longs à préparer ». Bah, on se dira qu’il suffit d'avoir trois cents marmitons à son service, ça ira tout de suite plus vite. 

Ce billet était juste un prétexte, à l’occasion d’une replongée dans Charlie mensuel, pour rendre hommage à Jean-Marc Reiser, et au frontispice, crade et magnifique comme il se doit, qu’il avait dessiné pour Pierre Lattès, alias Cucullus. 

Allez, on n'a pas que ça à faire : à table ! Bon appétit !

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 27 juillet 2015

BD : LA REVUE (À SUIVRE)

J'ai commencé à dire du mal de l'évolution du monde de la BD à l'orée de l'ère de l'ultralibéralisme désentravé et décomplexé et de la financiarisation de l'économie (l'ère Reagan-Thatcher, années 1970). On me dira que ça n'a rien à voir. Mais le fait qu'une grosse maison comme Casterman (assise sur un trône en or massif appelé Tintin) publie à partir de 1978 la revue (A suivre) est quand même le signe que la bande dessinée quitte le bac à sable pour partir à la conquête du monde (je crois que le premier numéro avait été tiré à 100.000). Le lien n'est certes pas direct, mais je note la concomitance. Une évolution regrettable. Le début de la dictature du "Marché", des "Bourses", des fonds de pension et de la veuve écossaise. Et le début de la BD industrielle. 

Il est loin, le temps d'Adrienne et de sa minuscule boutique fraternelle. "Expérience", ça s'appelait. Elle se situait rue du Petit-David. L'incroyable vogue des mangas (ces petits bouquins "dessinés" (?) à la va-vite et produits à la chaîne dans des usines à dessiner) est une autre preuve de ce passage à l'étape industrielle de la production de la BD : performance, productivité, prolifération. Et pour finir : surproduction. En Périgord, on appelle ça le gavage. Et ça donne ces beaux foies cirrhosés dont nous faisons nos délices (mais il faut tuer l'animal avant). Si quelqu'un a quelque chose à dire, qu'il le dise. Sinon, qu'il se taise. Mais s'il s'agit seulement de remplir des tuyaux (les "contenus"), on change de monde.

On voit que les écoles de BD, les festivals de BD, les "Prix" de la BD, les "Histoires de la BD", les cotes BDM (1ère édition en 1979) du "marché" n'ont pas tardé à fleurir et à occuper le paysage. On croit fermement que la bande dessinée, enfin devenue « adulte » et arrivée à maturité, est désormais un genre à part entière, tout à fait digne de l’intérêt des gens sérieux et responsables. Et soucieux de rester "modernes", "à la page" et "dans le coup". Quelle sottise !

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N°5. Cabanes (avec Forest aux manettes du scénario) réécrit Le Roman de Renart. Ici, Hersent la louve (= madame Ysengrin) demande à Renart de la sauter. Inutile de dire que Renart s'empresse d'accéder à la supplique. Les gniards n'en perdent pas une miette. Hersent remercie Renart après le troisième service.

Il ne vient à l’idée de personne de se demander si ce ne serait pas plutôt un signe que les adultes de l’époque ont un peu perdu en maturité (bienvenue en enfance : voir l'irruption et le triomphe du jeu vidéo sur le marché des distractions). Qu'en est-il aujourd'hui ? Il ne semble pas que la tendance à l'infantilisation des foules se soit interrompue, bien au contraire. Et il n'y a pas que la BD pour s'en rendre compte.

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N°1. Fmurrrrr. Il n'a pas fait que Le Génie des alpages, la BD qui fracasse l'élevage montagnard à grands coup de fantaisie et de n'importe quoi. Ici, il nous raconte une scène méconnue et jubilatoire de la vie de Jeanne d'Arc, quand celle-ci, complètement pétée, danse sur la table, et qu'elle commence à cuver quand le rideau est tombé (j'espère que le lecteur peut déchiffrer les légendes). 

Comme il ne vient à l'idée de personne de se dire que c’est lorsque le ludique et l’amusant commencent à se prendre au sérieux qu’ils ne sont plus du tout ludiques ni amusants. C'est horrible à dire, mais avec A suivre, la BD commence à se prendre au sérieux. La BD devient presque pédante et donneuse de leçons. Pour un peu, elle prendrait de haut la grande littérature. Avec (A suivre), la maison Casterman se hausse du col.

Quelle idée aussi, de vouloir donner de la noblesse à une simple distraction, vaguement régressive au demeurant ! (A suivre) se propose donc de publier de véritables "romans graphiques" (ça ne s'appelle pas comme ça à l'époque, juste "romans", pour affirmer la prétention).

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N°24. Jean-Claude Forest. Cet homme mérite un billet à lui tout seul : Hypocrite, La Jonque fantôme, Mystérieuse, l'Hydragon, tout ça est magnifique. Ici, une scène de "tendresse" dans un monde de brutes, décidée par une femme d'initiative (ne pas oublier que Forest est d'abord l'auteur de Barbarella). En matière de distribution de la "lumière", cette planche est admirable.

Romans graphiques, pourquoi pas ? Je ne dis pas qu’A suivre n’y a pas réussi, je dis juste que c’est au moment où la BD, élargissant sa « cible », passe d’un « marché de niche » au « grand marché », qu’elle  a commencé à m’ennuyer. Quand elle a commencé à se dire que la "Croissance", ce n'était pas fait pour les chiens. Qu'elle aussi avait sa place dans le monde de la production industrielle, du rendement, de la performance et de la productivité. 

La vogue du manga n'est qu'une folle excroissance cancéreuse de cette frénésie. Je ne sais plus quel dessinateur français travaillant au Japon fut obligé de se plier au rythme stakhanoviste de production des planches par semaine. Il n'empêche que, dans les mangas, l'effort d'expressivité pousse au simplisme des physionomies, à la caricature des émotions et des mimiques, tout étant mis au service de la narration (tendance qui culmine dans la vogue des "emoji"). Le stéréotype règne, tout-puissant. Il faut aller vite. Défense d'être subtil ou raffiné. Rien à voir avec le labeur de moine copiste auquel se livrent nos grands de la BD à la française (et à la belge).

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N°1. Tardi, dans Ici-même, sur scénario de maître Forest. Désolé, je trouve que ça ne marche pas. Le travail des deux est admirable, mais. A bien y réfléchir, c'est peut-être l'argument de base qui fout tout en l'air (une histoire de murs restés le seul bien de l'héritier du jadis immense domaine de Mornemont, alors il passe son temps à courir dessus. Rien qu'à voir sa "maison" ...).

Pas question de nier la réussite de la revue : Tardi, Forest, Bourgeon et d’autres grandes pointures du récit dessiné. On ne regrette pas.

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N°1. Sa Majesté Hugo Pratt. Ici (Corto Maltese en Sibérie), il montre qu'il sait tout faire : Corto Maltese rentre chez lui (en Chine !) : tout y passe, le cadrage, le trait et la surface, le noir et le blanc (admirez l'inversion positif-négatif à la troisième bande), l'ambiance. Un "Gentilhomme de fortune" avec une nostalgie de confort bourgeois.

Je place quant à moi deux auteurs très loin au-dessus de la pile : Hugo Pratt (ci-dessus), présent dès le premier numéro avec Corto Maltese en Sibérie, (mais c'est Pif Gadget qui a publié les premiers épisodes de Corto en France) et l’œuvre insurpassable de Didier Comès : Silence (ci-dessous), à partir du n°13.

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N°13. Didier Comès : "je mapel silence é je sui genti" (le débile de Daniel Keyes dans Des Fleurs pour Algernon, a quelque chose à voir). J'ai moins aimé ce qu'il a fait avant et après (quoique La Belette ..., mais Ergün l'errant, franchement ...). Un fascinant sommet de la BD à mes yeux.

Les planches que je montre ici résument les préférences que j’ai marquées à l’époque, préférences que je ne regrette toujours pas aujourd’hui. On constatera sans doute, je ne peux le nier, que celles-ci donnent la priorité au trait. La "Ligne claire", quoi. Ben oui. Le trait, vous dis-je : hors du trait, point de salut ! N'est-ce pas Charles Trenet qui chante : « Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle, A des choses sans importance pour vous » ? Moi, c'est le trait.

Je ne dirai rien de toutes les planches que je ne montre pas. 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 26 juillet 2015

BD : LA REVUE (À SUIVRE)

Je me propose de continuer à célébrer ici la bande dessinée, un genre de littérature un peu décrié, certes mineur, mais pas nul, et même parfois admirable. Oui, ça peut arriver. Ce sera cette fois à travers la revue (A suivre) (1978-1997), et plus particulièrement à travers quelques planches que je persiste à trouver dignes d'intérêt.

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N°1. Auclair n'a pas fait que Simon du fleuve. On est à l'époque du retour à la terre, de l'âge baba-cool, de l'antinucléaire et du repli (rebaptisé "revendication") régionaliste (l'auteur rappelle la sommation : "Défense de parler breton et de cracher par terre") parfois guerrier. Bran Ruz (ci-dessus), c'est le retour de l'âge celtique dans la modernité, et du breton-langue-vivante. Bilal, dans Le Vaisseau de pierre, en faisait autant. Dans les deux cas, esthétiquement, c'est une réussite. Je ne parle pas de l'idéologie.

Nul ne peut affirmer qu’il aime LA musique. Certains me font bien rire quand, à la question : « Qu’est-ce que tu écoutes ? », ils répondent crânement : « Toutes les musiques ! ». De deux choses l’une : ils mentent, ou ce sont des ignorants pur sucre. Je penche pour la deuxième hypothèse, renforcée par l'arrogance de ceux qui croient que le monde est né en même temps qu'eux.

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N°6-7. Jean-Claude Claeys, qui travaille d'après photo, fait des merveilles avec Marlène Dietrich, Humphrey Bogart, le corps des femmes ou le corps des armes. C'est beau, mais est-ce de la bande dessinée ? La preuve c'est qu'il a fini par se reconvertir dans l'illustration pour la couverture des romans noirs et policiers.

Il faut m’y résigner : il y a les musiques que j’écoute, et puis il y a toutes les autres, celles qui ne me disent rien, m’indiffèrent, m’horripilent ou me cassent les oreilles. Et puis celles que je n’entendrai jamais. 

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N°4. Ferrandez. Simplement estimable. Ici une histoire de malédiction dynastique : il y a de la tragédie, et même de l'égorgement dans l'air.

Pour la BD, c’est du pareil au même : il y a celles que je relis, et puis celles que je n’aurais pas même l’idée d’ouvrir. Donc je n’aime pas LA bande dessinée. Car ce "LA" n'existe pas plus dans la musique que dans la bande dessinée (et dans beaucoup d'autres domaines, je le crains).

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N°26.Violeff. Pas mon préféré, mais des mimiques faciales à la Buster Keaton, qui introduisent une distance avec le cynisme et la violence de l'histoire, et des planches finalement très équilibrées.

Cela dépend des auteurs, des volumes, des époques, des humeurs. Et rares sont les auteurs dont j’apprécie tout le travail. Rien que de très ordinaire.

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N°29. Tito. Ça se passe, je crois, en Espagne. Visez un peu l'amour et la dévotion avec lesquels Tito a dessiné le visage de sa grand-mère (il faut que ce soit elle), en haut à droite de la planche. Et puis ce bras, simplement posé ... j'en ai connu un pareil.

J’ai récemment rouvert de vieux Charlie mensuel : il y a beaucoup de déchet. Et puis je rouvre (A suivre) : même constat, il n’y a pas de raison. Mais en pire : on passe des "Trente Glorieuses", finalement jouissives, aux débordements ultralibéraux de l'ère Reagan-Thatcher, qui serrent le cou du destin du monde pour qu'il avoue dans quelle cachette il a déposé le trésor de l'humanité, afin de faire main basse sur celui-ci.

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N°34. Ted Benoit. Ça se trouve au début, je crois, de Berceuse électrique, une histoire que je trouve encore très lisible. Une histoire un peu vaseuse ("Akasidi Akasodo"), où les personnages ont une existence flottante sur le plan romanesque (on ne sait jamais dans quel état ils errent !), mais une existence somme toute assez dense.

Entre Charlie et A suivre, il y a en effet un énorme fossé : dans Charlie, Wolinski, entouré de sa bande de potes (Cabu, avec Catherine, Reiser avec La vie au grand air, …), voulait faire connaître ses BD de prédilection, souvent les américaines de la grande époque (Dick Tracy, Peanuts, Krazy Kat, …), mais aussi donner leur chance à quelques-uns. En tout, un artisanat d’amateurs au meilleur sens du mot.

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N°3. François Schuitten. Je n'ai jamais pu arriver au bout de son histoire (La Terre creuse), mais admirez un peu le trait que trace le monsieur, CLERGUE 51 2.jpgqui me fait évidemment penser à certaines photos de Lucien Clergue (la série des "nus zébrés", ci-contre).

Par rapport à Charlie, A suivre change d’échelle et d'univers, parce qu’on a de l’ambition, et qu’on croit à l’ouverture d’un véritable « marché », sur un « créneau » très prometteur. A suivre est une entreprise, à tous les sens (modernes) du mot. Efficace (dans un sens) et haïssable (dans un autre). C'est du professionnalisme pur et dur.

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N°15. Munoz. Avec Sampayo, il a fait Alack Sinner, Le Bar à Joe, ... On essaie de copier les effets du cinéma. Une utilisation impressionnante du noir et blanc.

On entre dans la phase industrielle de la production de BD. La phase détestable, qui fait passer le nombre des publications de cent cinquante par an à dix fois plus. La BD devient une machine économique. Ça sent la gestion prévisionnelle, et ça crache. Surabondance. Engorgement. Indigestion. Hypermarché (Charlie fait vraiment "petit commerce", en comparaison).

L'amateur n'en peut plus et ne sait plus ou donner de la tête. Résultat, la segmentation en ghettos soigneusement délimités pour satisfaire chaque clientèle précise (héroïc fantasy, fantastique, space opéra, etc.). Un exemple : sur l'aviation de chasse, il y avait Tanguy et Laverdure, et puis Buck Danny (scénario de Charlier dans les deux cas, en plus). Aujourd'hui, regardez les présentoirs : ça déborde, ça fourmille de "chevaliers du ciel", actuels ou anciens.

Passer de cent cinquante albums de BD par an à mille cinq cents ! Et combien aujourd'hui ? Oui, c'est d'un vrai changement d'ère qu'il s'agit.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 25 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : PHILIPPE BERTRAND

Ce billet est suite et conséquence de ceux que j'ai commis aux dépens des pages "Sommaire" de Charlie mensuel (voir billets 19-20 juillet). Parmi les dessinateurs qui ont dessiné cette page 1 de la revue, deux ont attiré mon attention : Nicoulaud et Philippe Bertrand. Le premier a fourni à Wolinski onze dessins entre les numéros 66 et 132, le second sept entre le 72 et le 147 (au total, de juillet 1974, couverture Guido Crepax, à novembre 1981, couverture Roland Topor). En les comparant dans la durée, on constate une différence intéressante.   

N71 NICOULAUD.jpgAutant le style de Nicoulaud (ci-contre, n° 71), qui a de l'invention, des idées marrantes au demeurant, n'évolue guère (il se contente de rester lui-même ; on pourrait dire aussi qu'il n'a pas attendu Charlie pour arriver à maturité), autant on assiste, dans le cas de Philippe Bertrand, de planche en planche, à l'émergence d'une vraie personnalité picturale. L'émergence du style identifiable d'un artiste. 

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N° 72, janvier 1975. Le vulgum pecus du dessinateur branché : c'est bien fait, c'est même minutieux, mais beaucoup de gens faisaient ce genre de chose.

Je veux donc parler de l'évolution du style de Philippe Bertrand, dont j’avais adoré l’album Linda aime l’art (en fait, il y en eut deux), sophistiqué, subtil et vaguement pervers, un album au style et à la technique superbement maîtrisés.

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N° 84, janvier 1976. Ici, une "patte" commence à s'affirmer, même si c'est toujours le joyeux bazar baroque dans l'organisation.

La première planche (N° 72, janvier 1975) que Philippe Bertrand propose à Wolinski pour habiller le Sommaire de la revue Charlie mensuel (voir plus haut), pour parler franchement, appartient à la piétaille des petits soldats du courant psychédélique. Résumons : moyennement intéressant. Il sait faire, mais dans l'ensemble, pas de quoi grimper au rideau.

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N° 109, février 1978. Vient le découpage en vignettes. Un cadre, pourrait-on dire.

Son dernier "Sommaire" (enfin, d'après ce que je sais) orne le N° 147 d’avril 1981 (ce Charlie s'arrête cette année-là, au n° 152). On voit tout de suite le chemin parcouru en six ans. Ou : comment passer du chemin de tout le monde à sa voie à lui.

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N° 118, novembre 1978. Les personnages esquissent leur aspect définitif. Ils sont schématisés ("typés"), mais deviennent des individus.

Entre les deux, en six ans, Philippe Bertrand a trouvé le style de Philippe Bertrand.

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N° 134, mars 1980. La figure humaine, en mouvement, échevelée et gominée.

Philippe Bertrand s'installe en auteur. Le genre de découverte qui fait, en musique, qu’après trois secondes, vous savez que c'est du Chopin. 

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N° 136, mai 1980. Une situation complexe, mais Bertrand a trouvé son visage.

J’enrage de ne pas savoir ce que j’ai fait de Linda aime l’art. Avant d'y arriver, Philippe Bertrand a fait sept planches du "Sommaire" de Charlie mensuel. Il a visiblement beaucoup travaillé. On peut même dire : beaucoup avancé. Une histoire personnelle, dont les pages que je montre aujourd'hui permettent de rendre compte, au moins partiellement.

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N° 147, avril 1981. Là, on est installé dans la façon de faire de Linda aime l'art.

L'histoire de l’évolution d’un artiste qui chemine vers lui-même et qui finit par y arriver, pour signer un travail entre tous reconnaissable. 

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Charlie mensuel 2ème série, n° 15 (juin 1983) : Philippe Bertrand a vraiment trouvé sa manière. Je n'y peux rien : c'est juste beau. Il y a tout : le dessin, la surface, les couleurs. Accessoirement, l'allusion à L'Affaire Tournesol ou à L'Oreille cassée.

 

Alors chapeau ! Merci Philippe Bertrand. Merci Wolinski. Merci Charlie mensuel.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 24 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : FRANCIS MASSE

Je continue l'éloge d'un grand dessinateur, génialement foutraque : Francis Masse. Tout se passe dans Charlie mensuel (première série, 1969-1981).

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J’aime aussi énormément, dans le numéro 75, la course organisée entre plusieurs immeubles, dont les habitants se tirent la bourre en astiquant la cambuse, lavant les carreaux, secouant les paillassons. Le commentateur crie dans son micro : « Le 315 fait un effort au lavage de carreaux aussi formidable qu’au devoir conjugual [sic] qui lui a permis de jaillir de façon si spectaculaire du paquet !!! Il vient maintenant de prendre le sillage du 173 et du 212 qui, eux, se disputent le sprint au secouage de paillassons et à l’arrosage des géraniums sur les rebords de fenêtre ». Après l’arrivée, qui a vu la victoire de l’immeuble 315, c’est naturellement le promoteur-entraîneur qui prononce le discours de félicitation.

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Un délice de parodie.

 

Il faudrait aussi détailler image par image cette compétition de consommateurs où le 12 commande un rouge limé (voir hier). Les autres consommateurs se passent la commande, mais un serveur l’intercepte et va illico envoyer le rouge limé dans la figure du 12. Alors tout le stade exulte et hurle : « Il y est ! ». Eh oui, quel beau match, n’est-ce pas ! 

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Et puis, cet amoureux transi qui veut déclarer sa flamme, mais qui, déçu dans ses attentes, s’efforcera d’oublier en allant à une surboum d'enfer organisée par des sardines (dans leur boîte, évidemment, il faut les voir se déchaîner) !

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N° 72. Chapeau l'artiste ! Le bonheur de dessiner ! Cette vignette m'enchante. Dans la suivante, on découvre que "l'amour n'apprend pas à nager". Dans la dernière, on voit les sardines sans tête se trémousser dans leur boîte.

Et puis ce voyageur avec ses valises qui rate le train qui lui file sous le nez pour la trois cent quatre-vingt-cinquième fois.

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N° 74.

Mais on s'aperçoit dans la dernière vignette que la scène se passe sous les yeux méprisants du pépé en costume marin (y compris les culottes courtes) qui regarde tourner son train miniature ! En maugréant.

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Bref, Francis Masse se contrefiche de la réalité ordinaire.

C'est peut-être lui qui a raison. 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 23 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : FRANCIS MASSE

Pour parler franchement, beaucoup de ce qu’a publié en son temps le Charlie mensuel de Wolinski paraît aujourd’hui suranné, voire vieillot. Bon, c’est sûr que je regarde ça avec mon œil de 2015 et que mon intérêt pour la bande dessinée s’est tant soit peu « relativisé ». Reste que j’ai maintenant du mal à suivre les histoires tortueuses et alambiquées de Buzzelli ou Guido Crepax. Même la célèbre Paulette (dessinée par Pichard) m’est devenue hautement improbable. On n'est pas loin du déchet.

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N° 73. C'est la Fête des mères. Que ne ferait pas le petit monstre pour offrir à sa maman un beau bouquet de bras et de jambes, piqués au monsieur croisé dans la rue ! Willem, dans Libération du 24 juillet, semble s'être inspiré de Masse, mais c'est au sujet de la Grèce, en train d'être brutalement dégraissée.

Quelques-uns de ces héros ont cependant préservé leur droit au respect. J’ai parlé de Barbe, de quelques autres aussi. Mais dans ce paysage de haute qualité esthétique, il en est un qui brille encore par la virtuosité de son talent graphique, mise au service d’un délire narratif totalement jubilatoire : il s’appelle Francis Masse. Son dessin très singulier ne ressemble à rien de ce qui se fait à l’époque. Et qui n'a jamais été refait.

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N° 77. Masse imagine comment résoudre le problème de la faim dans le monde. Oui : Masse est vraiment à la masse ! Je veux dire : génial !

Dans les bulles : « Eh bien, dites-le que vous avez faim ! - On a faim - Eh bien, dites-le qu'est-ce que vous voulez à manger ! - On veut du lait ! - Eh bien, en voilà, du lait, qu'est-ce que vous pleurez ? Suffit de demander. »

On est prié de ne pas chercher la morale de l'histoire.

Quant aux histoires qu’il invente, disons seulement qu’elles pourraient justifier l’expression populaire bien connue : le cerveau de Masse est complètement à la masse ! Ce sont vraiment des histoires de cinglé. Et c’est assumé crânement. Réflexion faite, certains y décèleraient un zeste d’inspiration surréaliste. A moins qu’il ne faille regarder du côté des amateurs de « nonsense » britannique. Bref : un imaginaire totalement désentravé, loufoque, maboul, cintré. Un génie à l'état pur.

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N° 79. Dans le stade plein à craquer de supporters à gros nez, chapeau melon et manteau lourd, on voit aux prises deux équipes : les serveurs et les consommateurs. Il s'agit pour ceux-ci de se faire des passes de commandes. Mais les serveurs parviennent à les intercepter. Le but est marqué quand le rouge limé atterrit dans la figure du 12, celui qui a passé commande.

Un exemple ? Dans le numéro 85, zieutez ce bonhomme de Masse (gros nez, chapeau melon, manteau lourd) qui, debout sur le bord du toit, un pavé attaché au cou, se jette dans le vide, en proférant distinctement,  à chaque étage, un « Salauds ! » bien sonore.

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Installés devant leur fenêtre du rez-de-chaussée, un couple a assisté à l’écrasement (« Splatch »). Lui est un rhinocéros dans son fauteuil. Elle est une créature composite à base de bouilloire surmontée de quelques accessoires (chaussure à talon aiguille, écumoire, ciseaux …). C’est elle qui a volé l’étage du suicidé. Elle le regrette, mais elle a agi par amour. Le genre de planche qui fait se questionner le lecteur : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? Faut-il qu'il soit frappadingue ! ».

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Amour ! Que de crimes on commet en ton nom !

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 20 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : CHARLIE MENSUEL

 Je parlais de la page 1 de la revue Charlie mensuel, celle où se trouve le sommaire de chaque numéro.

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Gag rigolo (le gars photographié derrière son trépied demande à la statue de prendre différentes poses pour la photo) signé "Le grand Guedin's studio" (N° 70 : Dingues studio ?). Le témoin a fini par renoncer.

Cette page du sommaire, qui n’est a priori pas faite pour être regardée en elle-même, s’orne en effet d’un dessin (rarement une photo) presque toujours réalisé pour les besoins de la cause (il y a des exceptions : Herriman, Dubout, gravure ancienne, …), autrement dit un dessin où la place du sommaire proprement dit est prévue et ménagée. 

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Remarquable dessin d'un nommé Monimoto (N° 92).

On y voit toute sorte de styles, d’imaginations. Ce sont parfois des dessins un peu bâclés, comme si Wolinski avait demandé ce service dans l’urgence à un copain.

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Celui qui donne ces dessins formidables (N° 108) signe Michelangeli.

Parfois, ce sont au contraire des pages très travaillées, presque comme des œuvres à part entière. Le défi, quoi qu’il en soit, est celui que relève constamment tout maquettiste de presse : la liberté règne, quoiqu'avec une contrainte précise, ce qui donne des pages tantôt très aérées (N° 51, un Japonais), tantôt surchargées jusqu'à l'étouffement (N° 60, Carali, je crois, bien qu’il signe Bill). Le tout étant de placer, bien lisible, le programme des réjouissances. Le menu du jour, si vous voulez. On est en plein dans l'art baroque : la déco plutôt que la structure. La volute, plutôt que l'architecture.

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Là, c'est le grand Golo (N° 122) des loubards : dessin un peu "sale", bourré de sons et d'onomatopées, qui privilégie l'expressivité.

On trouve des habitués : Willem, qui vous torche en moins de deux sa planche aux cases minuscule, Guitton, l’échappé d’Actuel, éternel baba cool, Nicoulaud, qui dépannait sans doute Wolinski quand il n'y avait personne, Cathy Millet.

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Ce dessin est signé Mériaux (N° 141). Je le trouve intéressant, quoique décoratif.

Pour cette dernière, je me demande si c’est la même que la directrice de la revue Art press. Si c’est elle, elle a aussi pondu La Vie sexuelle de Catherine M., cet éloge de la partouze qui donne autant envie de faire l’amour que les poissons d’Ordralfabétix donnent envie de les manger. 

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Ils ont baisé. Je ne suis pas "psy", mais il ne m'étonnerait pas que la femme, à commencer par son sexe, suscite quelque inquiétude chez le Alain (N° 148) qui signe cette planchette.

On trouve aussi, parmi les dessinateurs du sommaire, de parfaits inconnus, des signatures illisibles et même des anonymes. On regrette parfois beaucoup de ne pas savoir qui est là (le joli gag du N° 115, ci-dessous).

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J'aimerais bien savoir à qui on doit ce pot de fleurs qui rate sa cible, et cette page au dessin très léché. Ça ressemble un peu à Honoré, mort lui aussi le 7 janvier 2015.

J’ignore qui est Omez (N° 43). Et puis apparaissent ici et là des noms connus : Barbe (N° 54, voir ici le 15 juillet), Joost Swarte (N° 63, 82) ; Copi (N° 78) ; Veyron (N° 126). Bref, tout se passe comme si Wolinski, l’ordonnateur, se demandait à chaque fois comment il pourrait bien remplir sa page 1.

Ce Charlie-là, sauf erreur, s'est éteint au numéro 152 (septembre 1981, il n'a pas supporté longtemps l'élection de Mitterrand). Georges Dargaud a bien tenté une résurrection en avril 1982, avec Mandryka en "Rédac-chef", mais le cœur (ou l'esprit) n'y était plus.

Wolinski est mort le 7 janvier, à côté de Cabu, Maris et les autres. Une preuve que ce qui reste d'un homme, quand il n'est plus là, c'est bien ce qu'il a fait.

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 19 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : CHARLIE MENSUEL

Tous les amateurs de bandes dessinées connaissent les principales revues de l’âge d’or de la BD (le « neuvième art », comme certains se plaisent à dire, bon, je veux bien) : Tintin, Spirou, Pilote, les pères fondateurs en quelque sorte, qui s’adressaient exclusivement à la jeunesse, sous l’œil vigilant de la loi de 1949, qui permettait de surveiller les publications qui lui étaient destinées.

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N° 42 de Charlie mensuel. J'ai croisé, dans le temps, un Moge. Il était professeur de couleur à l'Ecole des Beaux-arts de Lyon. Il trouvait qu'à son âge (autour de la quarantaine), ça devenait difficile de draguer les étudiantes. Est-ce le même ?

C’était l’époque innocente où Marlier pouvait dessiner ses « Martine » avec leur petite culotte, bien avant qu’on lui conseille de la mettre en pantalon pour des raisons « convenables » (traduction : moralisme policier, gare au soupçon de pédophilie). Et puis Goscinny est arrivé, a pris en main les destinées de Pilote, a fait évoluer la BD vers l’âge adulte en recrutant, entre autres, Cabu, Gébé, quelques autres grands.

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N° 47. Lucques est l'auteur des Freudaines, souvent drôles, parfois désopilantes.

Et puis Delfeil de Ton lance Charlie mensuel. Il passe rapidement à Wolinski les rênes de ce « Journal plein d’humour et de bandes dessinées » (c’est la devise).

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N° 49. Cathy Millet, qui signe ce dessin, est-elle la papesse qui régna, avant Catherine Francblin, sur cette Pravda de l'art contemporain qu'est la revue Art press ?

Le titre Charlie est un hommage direct à Charles M. Schulz, créateur d’une série célèbre entre toutes : Peanuts, où évoluent, entre autres, Charlie Brown et Snoopy, le chien philosophe (ci-dessous). J'aime bien, sans plus.

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N° 54. Les visiteurs de ce blog connaissent André Barbe, depuis mon billet du 15 juillet. C'est Snoopy qui mord le flic aux fesses.

Je m’épargnerai non seulement l’effort de faire l’éloge de Charlie mensuel, mais aussi d’énumérer les illustres maîtres et les « petits maîtres » de l’art de la BD qui y ont vu publier leur travail. Eloge de toute façon inutile, « car il n’y a qu’à regarder, et c’est écrit dessus » (Alfred Jarry, « Linteau » des Minutes de sable mémorial).

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N° 63. Joost Swarte, le Hollandais dessinant spécialement pour Charlie. Et facétieux avec ça.

Je veux juste rendre hommage à cette revue mémorable, mais en braquant le projecteur sur une face jamais mise en avant. Wolinski rédigeait une sorte d’éditorial, qu’il publiait en p. 2, en l’agrémentant de dessins venus sous la plume de gens parfois connus, qu’il leur demandait pour l’occasion. On ne s’étonnera pas du dessin (ci-dessous) offert par Guido Crepax pour l’édito du N°37 (février 1972).

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Ça se voit : c'est pondu "vite fait sur le gaz".

Mais sans vouloir vexer les mânes de Wolinski (que la terre lui soit légère), c’est la page 1 qui m’intéresse ici. Parfaitement : la page du sommaire, qui indique à quelle page il faut aller pour trouver ci et ça, et dont des exemples jalonnent le présent billet.

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N° 67. Guitton, l'indécrottable baba-cool, les petites fleurs, les petits oiseaux, les étoiles ... et les femmes.

Le sommaire de Charlie mensuel : voilà une manière marrante de jouer avec la contrainte. Un défi pour un dessinateur.

Voilà ce que je dis, moi.

La suite à demain.

vendredi, 17 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : KIKI PICASSO

 FEUILLETON GREC

Dans Le Canard enchaîné du 15 juillet (extraits) :

1

bande dessinée,bazooka productions,bien dégagé sur les oreilles bd,kiki picasso,loulou picasso,olivia clavel,lulu larsen,electric clito,jean rouzaud,jean-louis dupré,christian chapiron,médaille saint-christophe,journal libération,un regard moderne,groupe bazooka

2 : les détails du plan d' « aide » (!!!) :

bande dessinée,bazooka productions,bien dégagé sur les oreilles bd,kiki picasso,loulou picasso,olivia clavel,lulu larsen,electric clito,jean rouzaud,jean-louis dupré,christian chapiron,médaille saint-christophe,journal libération,un regard moderne,groupe bazooka

Sans compter la masse des privatisations (les ports, entre autres) exigées dans l'accord. Il est désormais prouvé que le trio Merkel-Schäuble-Gabriel (réédition du trio infernal Bush-Rumsfeld-Cheney de 2003 face à l'Irak), aidé de quelques sous-fifres, a voulu et obtenu d'humilier publiquement, cruellement et spectaculairement Alexis Tsipras, et à travers lui la Grèce tout entière. Je ne suis pas sûr que l'Europe puisse se relever de cet affront.

Elle est pas belle, cette Europe ? Non, vraiment pas belle. Elle obéit tout simplement à une logique folle. Il faudrait l'enfermer, parce qu'elle devient dangereuse.

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BIEN DEGAGE SUR LES OREILLES.jpg

 

 

CHAP1 KIKI PICASSO.jpgLes images que je publie ici avaient paru dans une de ces multiples petites (et éphémères) revues de bandes dessinées (Mormoil, Surprise, Tousse-bourrin, Le Cri qui tue, Le Canard sauvage, Ah!nana, ...) qui foisonnaient dans les années 1970. J’ai nommé Bien Dégagé sur les oreilles. 

Mes excuses aux âmes sensibles.

C’est dans le N°1. J’ignore s’il fut suiviCHAPIRON 5.jpg d’un N°2. Cela nous reporte aux années Bazooka (Production), bien que le groupe ne fût pas encore ainsi baptisé, au moins pour ce que j'en sais. 

CHAPIRON 10.jpgBeaucoup de choses très moches et très mauvaises dans ce numéro sans doute sans lendemain. Malgré leur sujet, ce n'est pas le cas des vignettes que j'ai choisies.

Je ne retiens que les planches réalisées par celui qui se présenteCHAPIRON 12.jpg sous le pseudonyme « Loulou » (Jean-Louis Dupré, « Cronique colonialle »), mais surtout par un nommé « chapi->o » (Christian Chapiron), qui se fera connaître plus tard sous le pseudo « Kiki Picasso », qui réalise ici une suite d’images tout à fait saisissantes. 

CHAPIRON 11.jpgIl faudrait dire « percutantes », puisqu’il intitule la suite « Percutant HIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII … Bang ! », et qu’il la conclut par une vignette indiquant le prix de vente d’une médaille et d’un porte-clés « Saint-Christophe ». 

Ce qui fascine dans cette série de visagesCHAPIRON 14.jpg humains après l’accident et après passage à l’hôpital (quand ce n’est pas sur fond de carrelage blanc), c’est la façon à la fois très neutre et clinique et très violente dont le futur Kiki Picasso restitue l’état de personnes dont la vie a basculé ou pris fin ce jour-là. 

CHAPIRON 16.jpgLe trait de l’artiste, qui s’apparente à l’école de la « ligne claire », pousse la technique jusqu’à ses limites formelles où, symboliquement, la ligne brisée se fait brutale, révélant la fragilité de l’épiderme humain et de tout ce qu’il y a dessous. Ces gribouillis de l'artiste sur le visage de ces gens amochés, j'ignore pourquoi et comment, me parlent. Dans leur genre, ces dessins sont des chefs d'œuvre.

Est-ce morbide ? Possible. Il n’empêche que sur le plan du graphisme, il y a quelque chose qui retient irrésistiblement l’attention. Allez : qui me touche. Ci-dessous, quelques détails de quelques vignettes : je pense à Dubuffet, au moins dans l'esprit.bande dessinée,bazooka productions,bien dégagé sur les oreilles bd,kiki picasso,loulou picasso,olivia clavel,lulu larsen,electric clito,jean rouzaud,jean-louis dupré,christian chapiron,médaille saint-christophe,journal libération,un regard moderne,groupe bazooka,revue mormoil,touss-bourrin,le cri qui tuebande dessinée,bazooka productions,bien dégagé sur les oreilles bd,kiki picasso,loulou picasso,olivia clavel,lulu larsen,electric clito,jean rouzaud,jean-louis dupré,christian chapiron,médaille saint-christophe,journal libération,un regard moderne,groupe bazooka,revue mormoil,touss-bourrin,le cri qui tuebande dessinée,bazooka productions,bien dégagé sur les oreilles bd,kiki picasso,loulou picasso,olivia clavel,lulu larsen,electric clito,jean rouzaud,jean-louis dupré,christian chapiron,médaille saint-christophe,journal libération,un regard moderne,groupe bazooka,revue mormoil,touss-bourrin,le cri qui tue

 

 

 

En 1978, le groupe Bazooka est constitué, et publie, encarté dans le journal Libération, un supplément présenté sous le titre Un Regard moderne, dont j’ai gardé longtemps les six ou sept numéros, et qu’un déménagement a hélas fait disparaître. 

REGARD MODERNE N°1 03 1978.jpg

 

Je laisse aux spécialistes des Beaux-Arts le soin de commenter l’ « apport décisif » que fut le travail de Kiki Picasso et Loulou Picasso (et du groupe Bazooka) dans les pratiques graphiques. Je voulais juste évoquer le choc esthétique (et pas seulement) ressenti à l’époque, face au travail de ce qui fut, en somme, une avant-garde. 

Merci à Kiki Picasso (et, dans une moindre mesure, à Loulou Picasso).

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 16 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : GOLO & FRANK

FEUILLETON GREC

L'Europe institutionnelle, l'Europe des Traités est, face à la Grèce, en train de faire du plagiat. Le trio allemand Schäuble-Gabriel-Merkel, la folie guerrière en moins (quoique ...), est une réplique du trio néo-conservateur de sinistre mémoire, Bush-Cheney-Rumsfeld (n'oublions pas Wolfowitz), à qui nous devons le chaos actuel au moyen Orient. Il est à craindre que la folie bureaucratique de Schäuble-Gabriel-Merkel aboutisse, en Grèce et en Europe, au même genre d'instabilité généralisée, avec tous les risques que cela comporte. Même l'ultralibéral FMI supplie les instances européennes d'annuler une partie de la dette grecque, c'est dire ! C'est au trio allemand que nous devrons les conséquences de ce fanatisme. Apprêtons-nous à dire : « Merci pour tout ! ». Je voudrais savoir en quoi la privatisation à tout va des biens publics grecs doit être considérée comme LE remède miracle.

Ne pas oublier que la marque Merkel fabrique des fusils de chasse.

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En peinture, en musique, on dira la même chose : à côté des Everest qui ont nom Rembrandt ou Delacroix, il y a, par exemple, le sympathique Monticelli, le peintre marseillais. Dans la bande dessinée, et je regrette qu’ils n’aient pas davantage produit, j’ai un penchant pour un tandem qui a fait parler de lui dans les années 1980 : celui qui tient le crayon s’appelle Golo, la plume est tenue par Frank. 

Pour la couleur du récit, on reste résolument dans le noir, le crade. Peu de chose permet de différencier le voyou du flic. Tout se passe entre les appétits de pouvoir et d’argent et les bas-fonds plus ou moins glauques (Brassens dirait « interlopes », quoiqu’il chante : « … et non dans un chou, comme ces gens plus ou moins louches »). Il y a des prolos, des arabes, des putes, des travestis, des mauvais garçons, des drogués, bref : une faune peu reluisante. 

Pour le dessin, le trait ressemble au contenu : il est sale à souhait, bien qu’il faille le rattacher à l’école de la ligne claire. Les contrastes sont accusés. Les traits des personnages sont découpés à la hache, au risque parfois de tomber dans la caricature des caractérologies de l’ancien temps, vous savez, Louis XVI décrit comme NENAS, traduction « Non Emotif, Non Actif, Secondaire », et toutes les salades du même acabit. 

Par exemple, l’un des deux tueurs, dans Les Noces d’argot, un gras chauve balourd, s’il est doté d’un psychisme rudimentaire, ça ne l’empêche pas d’être un vrai méchant, même s’il se trouve sous la coupe du petit teigneux qui mène la chasse. Il y a aussi des allumés prêts à tout pour obéir au chef de je ne sais plus quelle Eglise universelle, mais qui se font dégommer par les précédents. Il y a aussi un bâton sur lequel est gravée une formule secrète : « Aura clausa patent » (L’or ouvre ce qui est fermé). L’histoire avait commencé à paraître dans Charlie mensuel. 

Mais que Golo et Frank me pardonnent : ma préférence ne va pas aux trois épisodes des Noces d’argot (Dargaud éditeur, that’s a joke ?). Ils n’avaient qu’à ne pas commettre deux chefs d’œuvre : Ballades pour un voyou (1983) et La Variante du dragon (1989, d’abord publié dans la revue A Suivre). 

Le premier raconte une arnaque à l’assurance, montée par Jeannot (qui sort de taule) et sa petite bande. L’idée qui rend le livre mémorable a été de truffer le récit d’évocations de chansons populaires qui parlent de la débine, des voyous, de la prostitution, de la révolte, de l’amour, etc. Le scénario se paie le luxe de rester à l’arrière-plan. L’avant-scène est occupé par les personnages, je devrais dire les « figures », voire les trognes, les trombines, les caractères, tous typés de façon presque brutale. 

Trois camps s’affrontent, dont deux sont liés : la bande de blousons noirs aux insignes nazis qui tient les murs du café « Chez Riton », à qui il arrive de « travailler » pour Frankel, un juif antipathique dont la vitrine – le restaurant « Mittel Europa » – dissimule des affaires louches. Il « mouche à la pèlerine », c’est-à-dire qu’il est « protégé » par la commissaire Castagne, Marie-Aurore de son prénom. Drôle de couple, qui se livre à l’occasion à des jeux sado-maso, où la commissaire tient le fouet. Et elle chante la Marseillaise au moment où son doigt déclenche l’orgasme. 

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Boris, le yiddish, quand il se fâche vraiment.

Face à la bande de loubards et aux flics « ripoux », la bande de copains réunie autour de Jeannot. Il y a sa copine Babet, Vlad, qui trouve le coup à faire, et puis surtout, il y a Boris, juif de même origine que Frankel, qu’il fait chanter à l’occasion, parce qu’il en sait long sur lui. Il vous taille un faux diamant plus vrai que le vrai. Et il a la rancune aussi tenace que le culot. Ce personnage est la vraie trouvaille de ce récit, qui finit par une petite scène de guerre urbaine, où Boris tire sur les flics, avant de se jeter du toit de l’immeuble. 

GOLO VARIANTE.jpgL’idée géniale qui dirige l’action dans La Variante du dragon (qui fait allusion à la « défense sicilienne », pour les connaisseurs) est d'organiser le récit sur le modèle d'une partie d'échecs. Pas n’importe laquelle : celle disputée au 16ème siècle par un certain Paolo Boï, qui a, paraît-il, gagné pas mal d’argent grâce à sa maîtrise du jeu d’échecs. Une partie où il aurait joué, dit-on, contre le diable, à cause d’un coup incompréhensible, qui donne la victoire à celui qui se croyait vaincu. 

Sainte-Croix est la tête pensante et le financier d’un vaste réseau de trafic d’héroïne. A son service, le commissaire Sissa est l’ordonnateur exécutif de la chose. D’autres personnages importants gravitent autour de ces deux-là : Won Ton Charlie, qui représente les fournisseurs de came, Andréani, Catherine, Chérif, Bigaille, Tonton et Tonton, Fianchetto. A GOLO4.jpgnoter que Golo a donné à Sainte-Croix la belle gueule de crapaud difforme de Jean-Paul Sartre, quand il finissait sa vie en grenouille tombée accidentellement du bénitier. De tels détails réjouissent le cœur de l'homme. 

Tous ces jolis cocos ont un gros souci : un petit malin s’est glissé dans le réseau et détourne à son profit toute la came, et le pognon qui va avec. Ce petit malin s’appelle Vétiver, parce qu’il a l’habitude de se parfumer à cette essence : « … un mec qui se fait des couilles en or … avec une idée, mais brillante ! ». 

Là-dessus, quinze ans après avoir quitté la place, débarque son ancienne connaissance, Evereste Puig, qui a purgé quelque part une peine dans un bagne pour on ne saura trop quelle raison, et qui a besoin de se refaire une santé. L’avantage, c’est qu’il y est devenu redoutable aux échecs. Malheureusement, il va tomber raide dingue amoureux de Catherine, face à qui il a été obligé de coucher son roi. 

Entre la drogue et les drogués, l’histoire navigue violemment d’un meurtre à l’autre, au rythme où pions et pièces se font prendre au cours de la partie. Tout est crade et impitoyable dans ce chaudron. L’histoire finit dans un bain de mort, où les moins mauvais s’en sortent. 

C'est presque une morale. Pas tout à fait quand même. 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 15 juillet 2015

BANDE DESSINÉE : LE CAS BARBE

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J’aurais bien vu André Barbe en nouveau Walt Disney. Mais attention : un Walt Disney pour adulte, et pas un moraliste calviniste, puritain, et coincé dans la bulle des grands principes binaires, si chère au manichéen George W. Bush. Pourquoi n’a-t-il pas fait de dessins animés, des vrais à vingt-quatre images / seconde ? 

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Bon, il s’est contenté de faire de la bande dessinée. On ne va pas lui reprocher de faire ce qu’il a fait, maintenant qu’il est mort (en 2014). Parce que ce qu'il a fait atteint la perfection dans son genre. Son style, ainsi que les ouvrages qui sont sortis de son crayon, est immédiatement reconnaissable : un trait voluptueux d’une part, et d’autre part une disposition verticale des bandes, comme si le lecteur visionnait la pellicule d’un film image par image, mais en passant plus vite : il y a de l'ellipse, dans la torridité des images fabriquées par André Barbe. 

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Pour le confesseur (en deux mots ?), la bande retrace impeccablement la trajectoire de son imaginaire : des seins, il est si facile de passer aux fesses. Mais finalement, il se contentera de la bouche. On a compris, Barbe, tu es anticlérical.

Le trait épicurien qu’il déroule en arabesques infatigables, c’est, on l’a sans doute deviné au vu des illustrations, pour le corps féminin. Barbe éprouve un amour inextinguible pour les formes féminines, qui ont le pouvoir particulier (et légèrement pervers, bien entendu) de, tout à la fois, combler et frustrer le spectateur. Barbe rêve de sentir entre ses mains un tel corps. Alors il se dessine en train de le tenir d'une main et de le dessiner de l'autre (ci-dessous). Magie du trait : pour le coup, la formule n’est pas usurpée. Mais plaisir, sans doute, de masturbateur, car s'il tient la femme, elle demeure absente. La magie du trait, c'est précisément ça : matérialiser le fantasme.

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Le corps de la femme n’apparaît en entier, superbement rendu évidemment, que de temps en temps, aussitôt disparu dans le grossissement soudain d’un détail, qui se transforme bientôt à son tour. Barbe n’aurait jamais pu être cinéaste : il prend trop de liberté avec le réel. Il a fait sienne la devise du scientifique : « Tout se transforme ». Je ne vois donc que le dessin animé. Ses Strips et autres Cinémas ne sont rien d'autre que du dessin animé servi sur planche.

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Planche I.

Ce que Barbe voit, il ne le voit jamais longtemps, juste le temps de s'électriser. Perdre de vue avant de voir surgir. Le désir est par essence mouvement : ce buisson est à peine devenu un pubis fourni encadré par deux cuisses ouvertes qu’on voit apparaître les collines de deux fesses dans le creux desquelles apparaît un guerrier à cheval (ou qui que ce soit d’autre), et puis voilà (pouf, pschitt, hokus pokus, abracadabra) que déboule dans le paysage une paire de seins du meilleur aloi. Pas le temps de toucher : le corps féminin s’est évanoui dans le décor. 

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Planche II.

Voilà, fascinantes et charnelles jusqu’au pulpeux, les héroïnes de Barbe vous attirent et disparaissent. Ce sont des allumeuses. La BD de Barbe exacerbe un désir masculin toujours renouvelé et jamais satisfait. L’auteur a tout compris de ce pouvoir millénaire, indéracinable. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas une BD féministe, mais une BD célébrant (gare au stéréotype) l’ « éternel féminin », tel qu’il surnage encore, on ne sait trop comment ni pourquoi, dans les rêves des hommes. J'espère.

Barbe est peut-être un obsédé, mais il sait poser des formes splendides sur ses obsessions. Ce qu'on appelle le grand art.

Voilà ce que je dis, moi.