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mardi, 21 février 2017

QUEL PRÉSIDENT ?

Qui sera le prochain président de la République française ? Sera-ce une présidente ? Les politologues se perdent en conjectures ? Un brouillard épais bouche l’horizon du paysage politique de la France ? Il faut bien reconnaître que tout ce qui structurait le paysage jusqu’à maintenant a atteint les limites de la décomposition cadavérique : les mouches et les vers s’en donnent à cœur-joie et s’empiffrent à qui mieux-mieux (« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,/ D'où sortaient de noirs bataillons/ De larves, qui coulaient comme un épais liquide/ Le long de ces vivants haillons », Une charogne, Charles B.). Il y aurait lieu de s’en réjouir, si les conséquences ne risquaient pas d’être aussi néfastes pour le pays.

Non, il n’y a pas lieu de se réjouir de l’infâme merdier dans lequel patauge la politique en France depuis quarante ans. Ce qu’on peut dire, c’est que le merdier actuel marque le dernier stade d’un processus qui n’a pas cessé. Parmi les ferments qui l’ont provoqué, je citerai en premier lieu l’homogénéité sans cesse plus grande du personnel politique : peu à peu il s’est composé de gens conformes à un seul et unique modèle, à cause (soit dit pour simplifier) de la prégnance de l’ENA dans leur formation intellectuelle, qui en fait moins des politiques que des directeurs d’administration. Car l'ENA forme exclusivement des gens en vue de la "préparation à la décision". L'ENA, à la base, ne forme pas des décideurs.

Car un homme politique n’est pas un gestionnaire : il laisse ce soin à des techniciens de la chose. Le premier métier du politique n’est pas de faire des budgets prévisionnels, des bilans ou des inventaires des moyens à disposition : le comptable et le technicien feront ça très bien. Son premier métier est de porter un regard sur son pays, d'imaginer comment améliorer sa situation, et avoir une idée de la place qu’il peut ou doit occuper dans le monde. L'homme politique, au sens le plus noble, doit être un inventeur, un bâtisseur, un architecte, en aucun cas un administrateur de l'existant. En un mot, il se fixe un objectif, puis il s’efforce de convaincre tout le monde que c’est là qu’il faut aller. La présidence Hollande est une illustration parfaite de tout ce que n'est pas un chef politique.

A cet égard, on peut dire que le cancer qui ronge la vie politique française s’appelle l’ENA (et équivalents), qui sert de marchepied à un nombre invraisemblable de nos actuels politiciens qui, très logiquement, sont imprégnés de la même façon de voir les choses et d’aborder les problèmes : une façon administrative. L'ENA instaure et perpétue une conception purement bureaucratique et technocratique de la politique. C’est moins la volonté, le caractère et la personnalité qui fait l’homme politique aujourd’hui, que la compétence (réelle ou supposée) apportée dans le traitement bureaucratique de dossiers. Le politicien d'aujourd'hui semble devoir être obligatoirement un intello (je n'ai pas dit "intellectuel") capable de pondre des "synthèses" (suivez mon regard). A noter que ce n'est pas parce qu'on se proclame anti-intello que les choses vont mieux (Sarkozy).

S’ajoute à cela que le recrutement du personnel politique s’opère de plus en plus en circuit fermé, selon une trajectoire de plus en plus uniformément balisée, qui fait de la France une république, non de gens qui l'aiment et qui ont envie de la servir, mais une république de premiers-de-la-classe, où les plus anciens, au fur et à mesure qu’ils s’élèvent, recrutent et adoubent de plus jeunes désireux de se lancer dans la carrière, jugés dignes de leur succéder parce qu’ils sont aptes, dociles et qu’ils ont fait allégeance et prêté serment de loyauté.

Et toutes les troupes de ce petit monde trouvent depuis quarante ans dans le Front National l'épouvantail magique qui a servi jusqu'à maintenant à légitimer leurs petits manèges et leurs petits calculs. Tous ces beaux messieurs de la droite et de la gauche (républicaines) se sont mis d'accord pour brandir l'étendard de la « lutte contre le Front National », pour étendre le beau rideau de fumée qui leur a évité de faire diminuer la taille de leurs fromages (cumul des mandats, indemnités diverses, petits honneurs, renvois d'ascenseurs, services rendus, ...). Ils tirent de leur statut très particulier un incroyable privilège, car il leur confère une aura voisine de celle qui nimbait les nobles d'Ancien régime. Pas un pour cracher dans la soupe.

Le Front National ne vaut pas tripette. Son succès apparent est un succès par défaut : c'est la médiocrité de tous les autres qui l'a en quelque sorte fabriqué tel qu'il est aujourd'hui. Donnez-moi des hommes politiques dignes et efficaces, et vous verrez le Front National rentrer dans son trou de souris. Les bonnes âmes qui prêchent la croisade contre le Front National ne me font même pas rire : ils me mettent en rage, car ils sonnent une charge contre un moulin à vent qui constitue en réalité une excellente manœuvre de diversion et qui fait oublier les véritables responsabilités.

Cette pratique quasi-féodale de la politique ne risque pas de laisser émerger des personnalités nouvelles, voire originales, ni un sang neuf irriguer les artères de la France. Ce système de recrutement des élites a littéralement stérilisé le terrain des possibles. Il suffit de regarder ce qui se trouve actuellement sur la ligne de départ dans le championnat présidentiel d’avril-mai. Je fais abstraction de tous les 0,5% incompressibles qui s'alignent à chaque fois.

A l’extrême-gauche (faisons semblant d’admettre l’appellation), avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, charrette sur laquelle les derniers survivants du PCF ont été obligés de monter, on a un bon tribun qui aime la boursouflure oratoire (il cite Victor Hugo sans s'attirer de tomates), mais un vieux cheval de retour qui, entré au PS en 1976, essaie de nous faire croire qu’il peut tout régénérer. Un histrion, quoi. Un olibrius si vous préférez.

A gauche (là encore, faisons semblant), Benoît Hamon, freluquet émané pur sucre du PS (pour Pédalo Socialiste), est le seul à présenter une idée nouvelle dans le paysage : le désormais célèbre « revenu universel », énorme fumisterie à la viabilité de laquelle lui-même fait semblant de croire, et dont seuls des gogos peuvent acheter le produit miracle vendu par ce camelot. Et ce n'est pas la rescousse écolo venue de Yannick Jadot (alias Jadot-lapin, à cause des carottes bio) et de son groupuscule gonflé à l'hélium qui convaincra les foules.

A droite, François Fillon l’ultralibéral doctrinaire, l'incarnation même de notre système politique agonisant, choisi triomphalement par son camp pour en porter les couleurs, a réussi à le couvrir d'immondices, compromettant ses chances d’élection, mais compte sur le temps qui passe pour que le dégoût s’affaiblisse et disparaisse, et que la raison calculatrice finisse par lui permettre, malgré tout, de l’emporter.

A l’extrême droite (républicaine, dit-on), Marine Le Pen actionne le vieux levier des fantasmes idéologiques légués par son papa (retour au franc, halte à l’immigration, …), dans l’espoir de faire passer au second plan la folie proprement délirante de son programme économique : baisse de plusieurs impôts, des tarifs de l’énergie, des droits de succession, et augmentation des effectifs de la police, de la gendarmerie, de l’armée, des salaires des fonctionnaires, des allocations, des pensions. Bref, d’un côté elle veut assécher les ressources de l’Etat, et de l’autre accroître démesurément ses dépenses. Autrement dit, Mme Le Pen nous refait le vieux coup du "demain on rase gratis". C’est la recette exacte de quelqu’un qui proposerait aux Français de faire faillite le plus tôt possible. Un suicide. 

N’ai-je pas oublié quelqu’un ? Ma foi, si vous y tenez. C’est quoi, Emmanuel Macron ? Franchement, vous y croyez ? Ce n’est pas sérieux. Véritable auberge espagnole de la politique, il a inscrit sur son enseigne : "On peut apporter son manger". Il n’a ni main gauche ni main droite : il ne se situe nulle part (sens exact du mot « utopie »). Lui, il est carrément « au-dessus des nuées », comme dit Baudelaire. Il n’est pas en communication, il est en communion. Là, il « se meut avec agilité » (du même Baudelaire). Capable de dire au public de ses meetings : « Je vous aime », cet ancien banquier très propre sur lui ose un jour parler de « mystique » en politique, et le lendemain manier le « crime contre l’humanité », quand il s’agit de draguer l’électorat issu de l’immigration. Voilà, Macron n’est rien d’autre qu’un vulgaire dragueur : il veut plaire, il veut séduire, tous les moyens sont bons. Il dit à tout le monde : « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? ». Je dis juste : non merci, sans façon. En résumé : c'est une baudruche.

Qu’est-ce qui ressort de ce panorama ? Un diagnostic pas brillant du tout. Pour la première fois, le Front National a une petite chance d’arriver au pouvoir. Si cela advient, gare au cataclysme. Mais ce ne serait que le résultat mécanique du dépérissement de la vie politique française, asphyxiée, étouffée, étranglée par la détention exclusive des pouvoirs par deux mafias complices pour arracher les places et les centres de décision à la délibération démocratique. Deux mafias tout aussi impuissantes l’une que l’autre à modifier un réel qui se dégrade inexorablement pour un nombre sans cesse grossissant de pauvres (c'est ce mécanisme qui a porté Trump au pouvoir aux USA).

La « colère de la population à l’égard des élites » (refrain aimablement colporté par les élites elles-mêmes, qui ont plus d’un tour dans leur sac pour embrouiller, voir dans Le Figaro l’éditorial du jeudi 10 novembre 2016, signé Alexis Brézet, et intitulé « La colère des peuples », suite à l’élection de Donald Trump) est principalement due à cette confiscation des voies d’accès démocratiques à la décision politique.

Si Marine Le Pen l’emporte à la présidentielle, les Français le devront à l’institutionnalisation d’une forme de pourriture morale qui touche structurellement l’ensemble du personnel politique, qui fait de chaque responsable et de chaque élu un pourri par fonction, quelle que soit par ailleurs l’authenticité de son intégrité personnelle, et un complice forcé de la décrépitude, car ce n’est pas la probité individuelle des individus qui empêche la décomposition d’un système qui tourne principalement dans l’intérêt de sa propre conservation.

Oui, je suis en colère contre tous les postulants aux suffrages et aux places : je vois comme tout le monde le délitement à l’œuvre. Simplement, si j’étais un Américain, je n’aurais pas voté Trump, malgré tout le dégoût que pouvait m’inspirer la défunte Hillary. Je suis un Français. Je ne me vois pas reporter mon choix électoral sur Marine Le Pen, qui préfère nous proposer un suicide national rapide, de préférence à une lente agonie (peut-être pas si lente que ça, après tout).

Voilà le choix qui nous sera prochainement offert : un vieux poisson boursouflé de soi-même qui sent la marée du siècle dernier, un freluquet dont le seul avantage est de faire semblant de sortir de l’ombre, un cacique d’ancien régime qui avoue la priorité de son amour de l’argent sur tout autre idéal, un paltoquet qui a ouvert sa doctrine à tous les vents dans l’espoir de les voir se rassembler pour gonfler ses voiles, une fille à papa addict au poker et au bluff, qui a misé gros sur le pourrissement général, dans l’intention de tirer les marrons du feu. Plus personne de sensé ne peut y croire un instant.

Dans ces conditions, faut-il voter pour le « moins pire » ? Faut-il voter ? En l’état, je m’y refuse. Je ne ferai pas le déplacement. Arrive ce qui arrive, ce n’est pas mon dérisoire 44 millionième de voix qui changera quoi que ce soit au résultat. Ils n’avaient qu’à être à la hauteur. Je me dis même qu’il faudrait 44 millions d’abstentionnistes. 

Et pourquoi pas un appel à la grève générale des électeurs ? Vous imaginez, zéro bulletin dans l'urne ?

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 25 janvier 2017

L'ÉCOLE "PRIMAIRE"

Ça m'a traversé l'esprit. Pas longtemps, certes. Disons un instant. Je voulais déposer mon petit commentaire sur le catafalque de la déconfiture exhibée fièrement par le Parti "Socialiste" à l'occasion de la primaire de la gauche. Saura-t-on un jour la vérité sur le nombre définitif des votants ? Et puis j'ai relativisé quand quelques vers de Baudelaire me sont revenus : 

 

« Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

 

Mon esprit, tu te meus avec agilité, ...»

 

À ces hauteurs célestes, du cloaque où barbotent des sales gosses, plus aucun miasme ne parvient. Allons, tout cela ne vaut pas un iota de notre attention.

dimanche, 20 novembre 2016

ÇA FAISAIT DES BULLES …

... C'ÉTAIT RIGOLO.

Aux cimaises de ma galerie BD.

Suite de l'hommage à Enki Bilal.

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Après le foudroyant Partie de chasse, réalisé avec Christin, Bilal est devenu son propre scénariste. De cette autonomie acquise, c'est la "Trilogie Nikopol" qui est sortie : La Foire aux immortels, La Femme piège, Froid Equateur. Bilal nous projette dans un futur multiforme, à la fois baroque, confus, dangereux, politico-mafieux, science-fictionnesque et antiquo-mythologique. Pensez, un condamné, après vingt ans passés dans une capsule cryogénique satellisée, fait un atterrissage brutal sur Terre, dans lequel il perd la moitié d'une jambe qui, encore surgelée à -200°C, se brise lors du choc. Il est pris en main et réparé par le dieu Horus, qui lui greffe un morceau de rail de métro à la place du membre manquant, pour faire de lui le masque derrière lequel l'impressionnante divinité passera inaperçue parmi les humains ordinaires.

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Je passe sur toutes les péripéties : on ne résume pas trois volumes bourrés de trouvailles graphiques et, qui plus est, d'une assez grande complexité narrative (par exemple, Nikopol, du fait de la cryogénisation, rencontre son fils qui a à peu près le même âge que lui : imaginez ce qu'on peut faire avec une telle idée de paradoxe temporel). Ci-dessous, un autre aspect de cette complexité, Nikopol-fils portant une veste "plutôt difficile sur le dos".

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« Octobre 2034. Nikopol fils quitte Giancarlo Donadoni et les studios de Dembidolo avec de bien maigres informations sur son père et une veste plutôt difficile sur le dos. »

Disons que la cohabitation du dieu et de l'humain dans un même corps ne va pas sans problèmes : on ne conseillera à personne de se laisser ainsi squatter (avis aux réincarnationnistes). Disons seulement que la pyramide de Khéops volante finira par se casser la figure, à cause d'un lancement de fusée qui perturbera le champ de force, au détriment du consortium KKDZO (Kahemba-Kogushi-Delisle-Zulcar-Ossipov) qui régnait sur la ville. Les dieux, un peu amochés, retourneront dans leur Egypte natale.

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Déjà, la trilogie Nikopol arrive à la limite de ce que le lecteur moyen que je suis est capable d'ingurgiter de nouveauté en matière de style BD. Le monde que Bilal invente avec une indéniable force se situe aux confins de l'intelligible. La figure même d'Alcide Nikopol ne manque pas d'intérêt, trouvant le moyen de réciter les Litanies de Satan ("Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !") ou quelque autre poème de Baudelaire. Non sans réticences donc sur la signification de l'ensemble, je suis obligé de reconnaître la puissance et la beauté du travail. 

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Avec Le Sommeil du monstre (et ses trois colistiers : 32 décembre, Rendez-vous à Paris et Quatre ?), alors là rien ne va plus. Je veux dire qu'on n'est plus dans la bande dessinée : Bilal, comme on dit, "fait éclater le cadre", "subvertit les codes du genre", "abat les frontières de genre" et autres fadaises dont raffole la modernité branchouillée. Par la recherche esthétique, le travail reste magnifique : du grand art. Mais pour le côté narratif, attention : accrochez-vous au pinceau, l'auteur enlève l'échelle. J'imagine que les inconditionnels de Bilal sont babas d'admiration devant le caractère très pictural de la démarche, mais j'aimerais savoir combien parmi eux sont en mesure de résumer (de façon un peu claire, s'entend) l'histoire qu'il raconte. On ne passe pas impunément du graphique et du simplement narratif à une conception beaucoup plus picturale et cependant abstraite du récit. Ce monde imaginaire s'en va trop loin pour moi. J'ai été semé en route par l'artiste, qui ne m'a pas attendu au tournant.

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A partir du Sommeil du monstre, j'abdique, j'abandonne et je m'abstiens. Je me suis arrêté à 32 décembre (également publié sous le titre Trente-deux décembre, oui oui, il paraît que ça change tout). Avec Druillet, il s'était passé la même chose, quand il s'était attaqué au monument de Flaubert Salammbô, deux volumes de relecture radicale, où se déchaîne le délire graphique de l'inventeur de la planète Délirius et de l'auteur très alcoolisé (de son propre aveu) de l'autobiographie Délirium : l'imaginaire invasif de l'auteur empiétait par trop sur le mien. 

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Le récit tient quasiment de l'aventure métaphysique, et charrie une foule de motifs dont la présence mériterait explication (voir ci-dessus et ci-dessous). J'avoue que je manque de la patience et de la docilité nécessaires à l'intelligence de ce haut niveau d'abstraction. J'ai dit ici tout le mal que je pense de ce qu'on appelle "l'art conceptuel", vous savez, ces "choses" qui laissent le spectateur lambda médusé et qui, pour être comprises, auraient besoin d'un épais manuel de vulgarisation.

Désolé de ne plus pouvoir vous suivre sur ce terrain, monsieur Bilal. Heureusement, rien qu'avec Exterminateur 17 et Partie de chasse, me voilà à moitié consolé.

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mercredi, 12 octobre 2016

ÇA FAISAIT DES BULLES …

… C’ÉTAIT RIGOLO.

Au premier rang des cimaises de ma galerie BD.

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Hugo Pratt : ici Corto Maltese en Sibérie, en compagnie de Nino Ferrer rhabillé en "Capitaine Nino". Corto, ce personnage entré en France par l'entremise de Pif gadget, qui s'efforce d'empêcher les fantômes de son passé (autrement dit la nostalgie, ou alors les regrets) de l'envahir, bien qu'on sache que sa route a croisé (outre Bouche dorée, le professeur Steiner, Venexiana Stevenson ou l'officier Sorrentino), en 1907, celle de Staline, quand celui-ci était portier de nuit à Ancône ou voleur des cloches de l'église arménienne Saint-Lazare à Venise (La Maison dorée de Samarkand) ; ou, en France, quelque part entre Zuydcoote et Bray-Dunes entre 1914 et 1918 (Les Celtiques), un Rotschild dont il est impatient d'aller goûter le bordeaux ; ou encore, toujours entre 14 et 18, mais en Italie cette fois, du côté de Sette Casoni, un certain armateur grec du nom transparent d'Onatis (Sous le Drapeau de l'argent) ; l'auteur, en restant savamment allusif, crée ainsi, derrière son personnage, une étonnante profondeur de champ historique qui lui confère une épaisseur dont il n'est pas dénué par ailleurs, qui est sans doute pour quelque chose dans le pouvoir de fascination qu'il exerce ; Corto Maltese pourrait à bon droit endosser la paternité de cet alexandrin : 

« J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans »

(est-il besoin de préciser que l'auteur s'appelle Baudelaire ?),

dans (A suivre) n°4.

dimanche, 29 mai 2016

NARCISSE SERA LE GENRE HUMAIN

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Les façons dont se manifeste le narcissisme de nos jours ont un peu (doux euphémisme) évolué depuis l’époque où Christopher Lasch publiait La Culture du narcissisme. L’auteur est mort en 1994. Depuis, le narcissisme a crû et embelli. L'auteur n’a donc pas eu le temps d’assister à l’essor fabuleux de l’industrie des écrans, au fleuve Amazone des images qu’ils nous assènent en permanence, au triomphe du numérique, à l’omniprésence de l’internet, à la foire aux smartphones, aux tablettes et aux ordinateurs portables, à la transformation de la « Connexion instantanée et géolocalisée » en mode de vie généralisé, permanent, institutionnalisé (combien de temps avant qu'être connecté soit devenu légalement obligatoire ?). 

Il n'a pas vu la fascination de ces hordes de piétons, de ces bataillons de consommateurs de supermarché, de ces garnisons au complet de clients attablés aux terrasses des cafés, aveugles et sourds à ce qui se passe autour d'eux, les yeux rivés au rectangle lumineux qui les met en contact avec là où ils ne sont pas.

Il n'a pas vu, disons-le, jusqu'où on peut pousser le narcissisme : il n'a pas lu le supplément "l'époque" (un alias de l'air-du-temps) du Monde daté dimanche 29-lundi 30 mai 2016, où l'on tombe sur un titre qui est une vraie pépite à haute teneur en minerai narcissique : « Une famille plus que parfaite : sur Instagram et Facebook, les supermamans sont devenues les attachées de presse de leur bonheur familial. Une mise en scène de l'épanouissement maternel, parfois jusqu'à l’écœurement ».

Une mère raconte ainsi la vie de sa petite fille et poste des photos d'elle, parce que « ça rend fière d'être maman », mais aussi « parce que ça pourrait attirer des internautes ». Jusqu'à ce que la fille (9 ans) réagisse : « Maman, arrête de raconter ma vie ! ». Il faut lire ce dossier hallucinant comme une signature du narcissisme triomphant : tout le monde est cordialement invité à se mirer dans les autres. Bon, n'ayant pas vu ça, Lasch est mort moins malheureux que ça aurait pu s'il était mort plus âgé. Comme dit Baudelaire : « Ô Mort, appareillons ! ». Mais on ne peut plus dire : "Plus narcissique, tu meurs" : aujourd'hui, le narcissisme n'a plus de limites. Merci, le "progrès" technique.

Lasch serait sans doute effaré de la rage du « selfie » qui a saisi les masses humaines. Pour ce qui est de la France (ailleurs, je ne sais pas), il considérerait peut-être avec commisération la rage de l' « auto-fiction » qui a saisi les gens qui font, paraît-il, métier d’écrire de la « littérature » (voir l’incroyable succès de Mémoire de fille, le dernier livre d’Annie Ernaux, le chiffre des ventes et les tombereaux d’hommages éblouis qui se sont abattus sur lui). Oui, on a bien assisté à la poursuite vertigineuse de ce que Lasch appelle « L’invasion de la société par le moi », qui fait apparaître la notion d’individu comme une pure et simple imposture : si tout le monde existe à travers la seule image de soi, tout le monde est insignifiant. C'est quoi, vivre ? Comptons sur le "progrès" technique pour nous éviter de nous poser cette question douloureuse.

L’auteur, cependant, n’est pas farouchement opposé à la « littérature du moi », mais pas à n’importe quelle condition : « La confession permet à un écrivain honnête, comme Exley ou Zweig de nous donner une description poignante de la désolation spirituelle de notre temps ; mais elle [je corrige un "il" manifestement erroné] permet aussi à l’écrivain paresseux de se complaire dans "le genre de révélations impudiques sur soi-même qui, finalement, cachent plus qu’elles ne découvrent". Les pseudo-aperçus de Narcisse sur sa condition, habituellement exprimés en termes de clichés parapsychiatriques, lui servent à détourner les critiques et à refuser la responsabilité de ses actions » (p.48). 

C’est certain : l’écrivain de l’auto-fiction évite ainsi de porter sur lui-même un jugement de valeur. Une telle littérature, voulue purement factuelle et neutre, n’est plus porteuse d’une quelconque signification collective, ne proposant aucune « lecture » du monde, aucun point de vue sur lui : les choses sont ainsi, c’est tout. C’est assez dire que la littérature, en renonçant à « dire le monde », ne croit plus en elle-même. Il s’agit simplement de susciter chez le lecteur le processus d’identification, et de déclencher chez lui un réflexe de projection émotionnelle (voir le succès en librairie du Mémé de l’acteur Philippe Torreton). Conception fusionnelle, régressive, infantile de la vie en société. 

Le biais du narcissisme amène Christopher Lasch à évoquer la transformation du travail : de moyen qu’il était de construire une vie et une société morale, faite de labeur, de sobriété et de probité, il s’est mué en un moyen d’aboutir à l’accomplissement de soi par la réussite matérielle : « Pour les puritains, un homme pieux travaillait dur, dans son métier, moins pour accumuler de la richesse personnelle que pour ajouter au confort et aux commodités de la communauté » (p.87). 

Et plus loin : « La poursuite de la richesse perdit les dernières apparences de sens moral, qu’elles avaient conservées jusque-là » (p.93). Et enfin : « Puis, la réussite apparut comme une fin en soi, la victoire sur des concurrents permettant seule d’assouvir la personnalité » (ibid., problème de traduction ? – que veut dire "assouvir la personnalité" ? Bon, on devine l’idée). On ne demande plus à la vie d’avoir un contenu ou un sens, on veut juste survivre. De l’aptitude à la sociabilité, on est passé à l’habileté à « se débrouiller ». 

Christopher Lasch balaie encore le champ de la transformation de l’existence en produit de fabrication, avec la médiatisation de tout (un écran s’interpose entre l’individu et sa propre vie) ; avec l’invasion de plus en plus tonitruante de la publicité, qui, pour l’auteur, vise moins à vendre telle ou telle marchandise particulière qu’à conditionner les esprits à la consommation comme mode de vie ; avec la théâtralisation de la politique et son usage outrancier de la propagande (aujourd’hui rhabillée en « communication »).

Je cite rien que pour le plaisir cette phrase : « La gauche, avec sa vision d’un bouleversement social, a toujours attiré plus que sa part de déséquilibrés » (p.120). Passons. Je passe aussi sur ce que Christopher Lasch dit du « déclin de l’esprit sportif », propos globalement très justes, mais je vois davantage un lien avec « la société du spectacle » de Guy Debord qu'avec la problématique du narcissisme. Il souligne toutefois ce que peut avoir de militaire l'enrôlement d'une jeunesse sous la bannière du sport, où l'on ne cesse de parler de "discipline". Comment ne pas penser à l'île de W imaginée par Georges Perec dans W ou le souvenir d'enfance, et à cet avatar du camp de concentration conçu comme un absolu de la rationalité ?

Il analyse ensuite la « décadence du système éducatif », mais en soulignant moins une faillite professionnelle que le fait que l’école est produite par la société dans laquelle elle s’insère (elle aurait du mal à faire autrement) : « L’enseignement traduit donc les profonds changements sociaux, qui sont à la base du système d’éducation et de la propagation de la stupidité qui en résulte » (p.169, on n’est pas obligé d’être d’accord avec certains termes, mais on s'esclaffe ou on se désole en entendant des ravis de la crèche soutenir mordicus que "le niveau monte"). 

Il conclut sur une perspective assez sombre : « S’il est vrai que les électeurs éduqués sont la meilleure défense d’une nation contre l’arbitraire d’un gouvernement, la survie des libertés politiques semble bien compromise » (p.171). Quand on voit les transferts de pouvoir qui s'opèrent depuis le 11 septembre 2001 de la justice vers la police et de la liberté vers la sécurité, on se dit que l'impeccable boule de cristal de Christopher Lasch avait tout vu !

S’ensuit une dévaluation de la culture elle-même : quand un système éducatif se donne pour mission de « mettre l’enfant au centre », pour « être au plus près des besoins de l’enfant », cela veut dire qu’il a (au sens propre) démissionné, et que le troupeau (le mot est de Lasch) des élèves seulement moyens est voué à stagner, végéter, déchoir. En plus de ça, on entend là le même blabla véhiculé par la grande distribution, qui veut « répondre au plus près à la demande du consommateur ». Donner aux enfants, aux jeunes ce qu'il attendent (ce dont ils croient avoir besoin), c'est le contraire de l'éducation : c'est les enfermer en eux-mêmes.

Bon, il y aurait encore bien des choses à dire au sujet de ce livre important, mais je ne vais pas insister : on a à peu près compris, j’espère, ce qui anime la démarche de Christopher Lasch. En gros, pour résumer, il est effaré de constater combien le système industriel, la production à tout va de biens et d’images, l’énorme effort de l’industrie publicitaire de gavage des populations et de conditionnement des esprits à la société des marchandises – combien tous ces éléments ont privé les individus de la maîtrise de leur existence. Le soi-disant "Progrès" qui guide notre "civilisation" devrait être renommé. Je propose "civilisation du RÉGRÈS" (qui ne veut pas dire "nostalgie", mais retour infantile à l'utérus maternel, autrement dit une civilisation gouvernée par le fantasme !). 

On pourrait imaginer un camp de travail où l’on forcerait tous les satanés optimistes et autres thuriféraires de ce système mortifère, à apprendre par cœur les livres de Christopher Lasch. 

Ça leur ferait les pieds, et ça redonnerait un peu d’espoir aux autres. Ce n'est sans doute pas pour demain.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : Christopher Lasch fait une remarque que je trouve pleine de sens sur le narcissisme, disant que Narcisse n'est pas amoureux de lui-même, puisqu'il ne sait pas que ce qu'il contemple, c'est son propre reflet. Bon, cela change-t-il quelque chose ?

Note : le blog va prendre un peu de repos. A bientôt.

jeudi, 10 décembre 2015

LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

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LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LES ARTS

ESSAI DE RECONSTITUTION D’UN ITINÉRAIRE PERSONNEL

(récapitulation songeuse et un peu raisonnée)

5/9 

Du siècle de la haine.

Comme dit Günther Anders, l’homme, cédant à la tentation de l’ « ὕϐρις » (hubris = démesure) contenue dans la maîtrise de moyens techniques toujours plus puissants, a fini par fabriquer un monde dont il a perdu la maîtrise. Un monde incommensurable avec les moyens proprement et pauvrement humains. Un monde qui a échappé à l'emprise humaine, qui me fait penser au cheval fou lancé sur le france,drapeau tricolore,art contemporain,musique contemporaine,günther anders,jean giono,deux cavaliers de l'orage,marceau jason,louis-ferdinand céline,voyage au bout de la nuit,bardamu,baudelaire,les fleurs du mal,le voyage,ô mort vieux capitaine,tsunami,émission terre à terre france culture,ruth stégassy,martin pigeonmarché des Deux Cavaliers de l’orage de Jean Giono, qui détruit tout sur son passage, et que seul le poing formidable de Marceau Jason, d’un seul coup définitif, parvient à stopper en lui brisant le crâne. Mais existe-t-il un Marceau Jason, pour arrêter le siècle fou ? Restera sans doute le poing dans la gueule. Le 20ème siècle, j’ai enfin commencé à le voir sous son vrai visage : le siècle qui éprouve de la haine pour l’homme. Le siècle de la déshumanisation du monde et de la fin de l’individu, d’émergence pourtant bien récente. Ce que raconte déjà Céline en 1932 dans le Voyage ..., lorsque Bardamu se fait embaucher chez Ford (« Nous n'avons pas besoin d'imaginatifs dans notre usine. C'est de chimpanzés que nous avons besoin »). 

Le siècle de la défaite de l’humanité face aux moyens et aux innovations techniques aussi proliférants que la cellule cancéreuse. Le siècle de la défaite aussi face à la marchandisation de tout, y compris du vivant. Le siècle de la défaite, enfin, face à toutes sortes de volontés avides d’exercer le pouvoir sur les semblables. 1) Triomphe de la technique ; 2) triomphe de l’économie ; 3) volonté de pouvoir, le tout a formé, dans une osmose tout à fait logique, un triumvirat de haines conjointes pour combattre l’humanité de l’homme. Pour combattre le sens de la vie.

La technique (alias "l'innovation") à tout prix, le profit à tout prix, le pouvoir à tout prix : voilà la trilogie infernale qui meut le 20ème siècle, le premier qui a montré ce dont est capable l’industrie quand elle est mise au service de la guerre et de la mort, le « grand siècle » des suicides successifs de l’humanité en tant qu’espèce. Quand la machine est lancée et tant qu’elle a du carburant, il n’y a pas de raison qu’elle s’arrête. Le 20ème siècle est un attentat aveugle.

Le 20ème siècle est un long attentat-suicide. Le 20ème siècle est un crime contre l'humanité. Que voulez-vous qu'il fasse, l'art, dans ces conditions ? Ceux qui attendent de la "Culture" un quelconque salut sont des menteurs, ou bien ils font semblant. L'art, la culture, il faut s'en convaincre, n'ont aucun pouvoir : l'art et la culture sont toujours des effets, jamais des causes. Ils n'ont aucune chance de modifier directement la réalité. Surtout au moment où ils sont réduits à n'être que des produits de consommation. Dans l'histoire de l'humanité, l'art a toujours été "en plus", un luxe, après que les besoins vitaux avaient été comblés. L'art et la culture ont toujours été produits dans des collectivités humaines assez prospères pour se considérer comme abouties. Quand la civilisation se dégrade, on ne comprendrait pas que la Culture ne suive pas le mouvement.

Je me suis demandé de quoi pesaient, face à ce champ de ruine, les trésors d’imagination et d’inventivité, l’incessante et considérable créativité dont l’homme a fait preuve au cours de ce siècle damné. Cela vaut-il vraiment la peine, si ça débouche sur des calamités à chaque fois pires que les précédentes ?  Un drôle de siècle, en vérité, où l’on a de plus en plus TROUVÉ, tout en sachant de moins en moins ce que l’on GAGNAIT à ces trouvailles (si, mais quoi d’autre, à part le confort, la facilité, l’oisiveté ?). Et en prenant soin d’ignorer ou d’occulter ce qu’on y PERDAIT (la nature, la société, ...). Malheureux ceux qui croient qu’on peut ainsi gagner quelque chose sans perdre ailleurs l'équivalent. Trouver toujours du nouveau est devenu un but en soi. Un Graal matérialiste. Une Dulcinée attendant toutes sortes de Don Quichotte, dans son Toboso crasseux.

Comme dit Baudelaire dans le dernier vers du dernier poème des Fleurs du Mal : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ». Ce slogan devenu l’emblème de la modernité oublie cependant que la 8ème et dernière section du poème où il est inséré (« Le Voyage ») est tout entière placée sous une brutale invocation, puisqu’elle commence ainsi : « Ô Mort, vieux capitaine, … ». 

Cette invocation prémonitoire à la mort jette une lumière terrible sur notre obsession de plus en plus effrénée de la nouveauté, de l’innovation permanente, qui est en réalité comme un tsunami silencieux, mais de tous les instants, jeté sur nos points de repère et nos institutions. Ah, les prosternés devant l’idole du « Monde qui change », qu’ils sont pitoyables et dangereux, ces amoureux de la mort ! 

Voilà qui devrait nous amener à réfléchir et à y regarder à deux fois, au lieu de nous précipiter comme des moutons carnassiers sur la moindre nouveauté (voir ce qui s’est passé dernièrement, lors de la sortie de l’iPhone 6 d’Apple). 

Et puis je me suis demandé de quoi pesait, face aux puissants acteurs et facteurs de la catastrophe, le fourmillement des bonnes volontés qui se portaient au secours des malheureux, des démunis, des victimes. Et quand j’ai vu le rapport des forces en présence, je me suis dit que tout ce dévouement avait quelque chose de pathétique, comme un brave cœur qui aurait l’idée de se mettre à vider l’océan avec une petite cuillère au moment précis où la marée monte. J'ai pensé à ça en écoutant, dans l'émission Terre à Terre du 5 décembre, Martin Pigeon parler à Ruth Stégassy de son action - pathétique de faiblesse - contre l'influence omniprésente et presque toute-puissante des lobbies au cœur des institutions européennes, dans le bocal bruxellois.

Alors, l’art, dans ce sombre panorama ? Dans quel état voulez-vous qu’il soit, l’art ? Que voulez-vous qu’il fasse, l’art ? Libérer ? Faire découvrir ? Embellir ? Décrire ? Rassurer ? Transporter ? Elever ? Fouler aux pieds ? Exprimer ? Provoquer ? Enseigner ? Transgresser ? Transmettre ? Décorer ? Railler ? Enrichir l’imaginaire ? Contester ? Consoler ? Materner ? Faire la morale ? Faire passer un bon moment ? Symboliser ? Former la jeunesse ? Distraire ? Corriger la réalité ? Eveiller le sens esthétique ? Occulter ? Choquer ? Nier ? Faire oublier ? Travailler à l’édification des foules ? (pour la préface de Pierre et Jean, de Maupassant, voir billet d'hier).

Voilà, vous avez compris : l’art au 20ème siècle, c’est devenu tout ça à la fois, un véhicule à l’image de son époque : méchant, aveugle et fou. L’époque a, comme on dit, « pété un câble », fracassant toutes les boussoles. L’art a donc, à son tour, forcément, « pété un câble », obligeant les artistes à perdre le nord, à « débloquer », à ne plus savoir où ils se trouvent, perdus au fond d’une fourmilière étendue aux dimensions du monde. 

Beaucoup d'entre eux se sont mis avec enthousiasme à cette nouvelle tâche qu’on leur assignait : « pédaler dans la choucroute » (on peut remplacer le plat alsacien, au choix, par l'ingrédient principal du couscous ou par le petit pot de lait fermenté inventé par les Bulgares). 

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 13 juin 2015

HONORÉ SOIT DEBUSSY 2

Résumé : je disais que le metteur en scène d'opéra semble n'avoir rien de plus pressé que de manquer de respect aux œuvres. Plus l'agression est « transgressive » ; plus le public est violé avec aplomb ; plus les connaisseurs s'interrogent sur la signification, et plus le metteur en scène jouit de la plénitude de son pouvoir. Je ne sais plus quel chef d'orchestre, trouvant la mise en scène par trop injurieuse pour le bon sens, avait abandonné les organisateurs à leur triste sort : voilà une attitude digne. Il faudrait apprendre à ces messieurs les metteurs en scène un minimum de modestie. Mais l'humilité n'est la qualité que de trop rares exceptions.

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Le monsieur qui "met en scène" fait le plus souvent le docte, le cuistre, le pédant. Son métier est de sinistrer les lieux où il passe, comme Attila. Plus il « dérange », plus il « surprend » le spectateur dans son « confort », plus il est content. Il se plaît à « briser les tabous ». La mode est à provoquer, à jeter le trouble, à inquiéter, à faire « bouger les lignes ». Ce qui a déjà été fait est à jeter à la poubelle. Le mot d'ordre général prend au pied de la lettre l'injonction de Baudelaire au dernier vers des Fleurs du Mal : « Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! ». Traduction en novlangue béotienne : n'importe quoi, pourvu que ça n'ait jamais été fait.

Il y a bien de l’arrogance dans cette façon pour le metteur en scène d’entrer par effraction dans l’univers d’une œuvre pour, a-t-il le front d'oser soutenir, en révéler les contenus potentiels, inaperçus jusqu'à son arrivée, et d’interposer entre cette oeuvre et le spectateur l’écran de la révélation (?) qu’elle a constituée, prétend-il, pour lui. 

Il ne se rend pas compte que quand ça devient systématique, (la nudité sur scène, ou toute autre « transgression », jusqu'à l'ithyphallique, à l'urinaire et au fécal), cela devient un académisme, un conformisme d’un nouveau genre. A quelle audace transgressive faudra-t-il hisser la prochaine mise en scène pour briser le stéréotype nouvellement inventé ? 

Ces propos acrimonieux m’ont été suggérés par le triste sort qui attend le Pelléas et Mélisande de Debussy, à l’opéra de Lyon du 8 au 22 juin, si j’en crois les propos de Christophe Honoré, metteur en scène. Je m’attends au pire, quand j’observe la photo retenue pour illustrer l’article paru dans la presse locale (Le Progrès, dimanche 7 juin). 

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Message du metteur en scène : "Faisons descendre les chefs d'œuvre de leur Olympe pour les réduire à notre dimension".

Honoré est très net : « Je fais le choix de l’expressivité, d’une certaine brutalité, dans une esthétique contemporaine. (…) J’installe l’action dans une sorte de friche industrielle, avec des ateliers désertés par les ouvriers, la misère qui rode [sic]. Au milieu, une grande famille bourgeoise ruinée, comme ces dynasties du textile ou de l’acier qui vivent dans le souvenir de leur âge d’or ». Ma foi, ça ou autre chose, après tout … Je me demande quand même, dans ce paysage industriel sinistré, ce qu’il a prévu de faire faire à Golaud, au tout début, qui est censé s'être perdu dans l’immense forêt, à la poursuite d’une bête qu’il a blessée, puis qui rencontre Mélisande. Y aura-t-il une fontaine obscure et profonde au fond de laquelle brille l’or ? 

Ces questions n’effleurent pas, apparemment, le metteur en scène : « Je veux éclairer leurs désirs, non les sous-entendus de leurs sentiments ». Je cherche à comprendre la nuance. Christophe Honoré veut, voilà tout. L’idée ne l’effleure pas de mettre son savoir-faire, peut-être son talent, au service de l’œuvre de Debussy. C’est tout simple : il applique le slogan en vigueur de nos jours : « Je fais ce que je veux, na ! ».  

Dans la même veine, quoique dans un autre domaine, j’entendais l’autre soir deux éminents niaiseux du Masque et la plume (Patricia Martin, Arnaud Viviant) tresser des couronnes de laurier à la dernière parution d’un certain Jean Teulé, Héloïse, ouïlle !, qui rebâtit à sa façon, si possible pornographique, la fameuse histoire d’Héloïse et Abélard (on comprend bien sûr le « ouille » du titre, quelle marrade, les poteaux !). L'injure est du même ordre.

Jean-Louis Ezine était le seul à partir en guerre contre cette réécriture obscène. Il vit encore dans l'ancien monde, où il arrivait que les hommes résistassent à la veulerie invasive. Voilà donc tout ce qu’un auteur à succès (il paraît qu’il en a, faut-il que les lecteurs soient devenus « des esprits errants et sans patrie ») est capable de tirer d’un chef d’œuvre de notre littérature : une turlupinade. Ezine n’a rien compris à l’époque : il faut briser les tabous, transgresser, se fendre la pipe. Ora pro nobis, euh non : priez porno.  

Retour à Pelléas. Olivier Messiaen s’est vu offrir, par Jean de Gibon, quand il avait dix ans (en 1918, donc), une partition chant-piano de l’œuvre de Debussy. Quelque temps après, il était capable de la réciter par cœur dans les moindres détails. Pelléas et Mélisande a toujours constitué pour Messiaen une œuvre fondatrice.

Ce n'étaient pas ses débuts : « On venait de m'acheter des extraits de l' "Orphée" de Gluck, et je regardais le thème en fa majeur du grand air d'Orphée au premier acte, qui est probablement la plus belle phrase que Gluck ait écrite, quand je me suis aperçu que je "l'entendais". Donc j'avais l'audition intérieure - et je ne faisais de la musique que depuis quelques mois » (cité dans l'impeccable biographie de Peter Hill et Nigel Simeone, Fayard, 2008, p. 25). Il raconte aussi qu'étant enfant, il jouait pour son frère (par cœur) les pièces de Shakespeare en tenant tous les rôles.

Je me demande ce qu’il penserait des propos et des intentions de monsieur Christophe Honoré, metteur-hélas-en-scène de ce qui fut à ses yeux le chef d'œuvre absolu.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 25 juin 2013

PARLONS DE PHILIPPE MURAY

PAYSANNE 4.jpg

PAYSANNE, PAR AUGUST SANDER

 

***

Pour finir ce petit parcours informel dans un livre – Le 19ème siècle à travers les âges de Philippe Muray – fort, quoique fondé sur une thèse qui ne me convainc pas vraiment, il faut quand même essayer de dire d’où il tire sa force. C’est sûr, il reste un livre qui plane très haut au-dessus de la mêlée.

 

Au premier rang – c’est là-dessus que je finissais hier – vient une érudition étonnante (je disais « écrasante »). Il vous parle en effet des têtes d’affiches (Hugo, Balzac, Zola, mais aussi allumeurs de réverbères intellectuels et autres becs de gaz du 19ème, comme Auguste Comte, Ernest Renan, et autres acharnés anti-catholiques). Mais il vous parle aussi des queues d’affiches.

 

C’est vrai que la liste des noms cités par Muray tout au long du bouquin a un côté affolant. Pour vous dire, l’index des pages 675 à 686 ne compte pas moins de 726 noms propres. Beaucoup d’entre eux ne sont cités qu’une fois, alors que le nom de Victor Hugo apparaît à 214 reprises. Bon, on peut se demander si toutes ces lectures sont vraiment de première main, mais quoi qu’il en soit, cet aspect encyclopédique du livre demeure impressionnant.

 

L’intérêt de très nombreuses références est de mettre en lumière des facettes tout à fait méconnues de certaines célébrités littéraires. Si tout le monde connaît à peu près le penchant développé par Victor Hugo pour faire tourner les guéridons, c’est que tous les spectres bavards qui s’y sont manifestés (y compris Jésus Christ) parlaient le Victor Hugo sans peine, parfois même en alexandrins hugoliens, en revanche, les dernières œuvres d’Emile Zola sont à peu près totalement ignorées.

 

Il n’est pas sûr que la foule se précipite sur les vingt romans de la suite épuisante des aventures des familles Rougon et Macquart, mais des titres comme Nana, Au Bonheur des dames, Germinal ou La Bête humaine font partie d’un patrimoine littéraire commun, scolaire sans doute, mais réel. Muray s’attache quant à lui à la trilogie réunie sous le titre Les Trois villes (Lourdes, Rome, Paris) et à la tétralogie Les Quatre évangiles (Fécondité, Travail, Vérité, Justice). Que personne ne lit plus. En grande partie parce que c'est tout à fait illisible.

 

Il s’en prend à la logorrhée qui s’empare de la plume de Zola sur le tard : « Je passe sur le fait que, bien entendu, au fur et à mesure qu’il approche de sa fin, Zola se dispense de plus en plus de l’obligation fatigante d’écrire, tout simplement ». Il voudrait dire que Zola devient gaga et se contente de laisser courir sa main sur le papier, il ne s’y prendrait pas autrement. Mais c’est vrai qu’il n’est pas le seul à juger toutes ces dernières œuvres assez nulles sur le plan littéraire.

 

Je passe sur l’étrange multiplication que Muray opère deux pages avant la phrase citée : « Il ne faut pas moins de trois gros livres, trois livres de huit cents pages chacun, soit environ mille huit cents pages, pour … » (authentique). Il reste que Zola s’imagine en Grand-Prêtre et en Prophète, il se rêve en fondateur de la « Cité Nouvelle ». Son anti-catholicisme (la nouvelle « religion » étant fondée sur l’enseignement généralisé et sur la science) fait qu’il donne pour finir dans le panneau de la Littérature Edifiante. Ecoeurant.

 

Bon, je ne voudrais pas que mon propre commentaire tire à ce point en longueur qu’on puisse le qualifier de logorrhéique, alors je vais conclure. Je ne reviens que pour mémoire sur l’hypothèse occultiste : à mon avis, le « socialoccultisme » n’existe guère que dans le livre de Philippe Muray. Un regard original qui fait voisiner le progressisme des théories et utopies sociales et l’illuminisme des théories spiritistes les plus abracadabrantes, mais qui, selon moi, échoue à en montrer les implications réciproques de l’un dans l’autre : la cloison reste debout, épaisse, étanche.

 

Je ne voudrais pas insister trop lourdement sur ce qui fait la puissance du livre, mais il faut redire que son apport principal est dans le grand brassage de toutes sortes de matières, dont l'aboutissement est une remarquable synthèse sur la grande coalition des intérêts qui se sont ligués depuis les Lumières et la Révolution, pour abattre une bonne fois pour toutes le grand ennemi du Progrès : l’Eglise Catholique, rejetée dans l’obscurantisme moyenâgeux, au nom de la marche de l’humanité vers son avenir radieux, et de la nouvelle croyance : la Religion du Progrès.

 

J’ai oublié d’en parler, mais Philippe Muray mentionne un dommage « collatéral » de cette exaltation du Progrès grâce à la Science : l’antisémitisme, qui culmine en France à la fin du 19ème avec l’affaire Dreyfus, et au 20ème avec les chambres à gaz.

 

A cet égard, le regard de Philippe Muray est clairvoyant : la logique du Progrès de la Science et de la Technique, sorte de mécanique infernale mise en route par cette promotion démesurée de la Déesse Raison, si magnifiquement qu’il soit habillé, c’est l’horreur de la 1ère Guerre Mondiale (dont François Hollande s’apprête à « célébrer » le centenaire l’an prochain, en très grande pompe), c’est l’horreur des camps de la mort, c’est l’horreur de la première bombe atomique, c’est l’horreur des génocides qui ont jalonné le 20ème siècle d’un bout à l’autre (Arméniens, Juifs, Tziganes, Cambodgiens, Rwandais, …). Pardon, j’exagère, nous avons la télévision, les smartphones et les sachets de récupération des crottes de chiens sur les trottoirs. Ça compense largement.

 

A tout prendre, je considère Le 19ème siècle à travers les âges comme un excellent ROMAN du siècle romantique. Par la place centrale qu’il donne aux grands écrivains et poètes (ce n’est pas rien que le dernier chapitre soit un salut au maître Baudelaire dans ses derniers temps : « Crénom ! Non ! Crénom ! »), mais aussi par le style dont il maintient le caractère flamboyant d’un bout à l’autre, Philippe Muray, s’il n’a pas rédigé la meilleure des thèses universitaires possibles sur le sujet qu’il se proposait, a néanmoins écrit un chef d’œuvre : le meilleur roman possible sur un siècle dont, dit-il en 1984, nous ne sommes toujours pas sortis (d’où la formule du titre). 

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On voit, si l'on tient vraiment à le qualifier de réactionnaire, le sens qu'il faut donner à l'adjectif. Merci Maître Muray.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 29 octobre 2012

MA PETITE HISTOIRE DE LA CURIOSITE (3)

Pensée du jour : « Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible, à l'expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n'enseigne rien, ou presque rien, c'est-à-dire qu'elle contraint l'homme à dormir, à boire à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l'atmosphère. C'est elle aussi qui pousse l'homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car sitôt que nous sortons de l'ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime ».

 

CHARLES BAUDELAIRE

 

 

Résumé : l’homme a renoncé au rôle confortable et sûr de caniche de Dieu nourri-logé-blanchi comme un coq-en-pâte dans son paradis terrestre, à l'oeil et aux frais de la princesse, pour affronter l’angoisse et les incertitudes procurées par la liberté. Bien lui en a pris : sans perdre tout de son animalité primordiale, il a été promu créateur de son propre monde.

 

 

L’homme actuel ? Les anthropologues, au carbone 14, le datent d’environ 100.000 ans avant nous (marge d’erreur de quelques milliers d’années quand même). C’est en effet de là que date la première TOMBE. La première fois que l’homme, au décès de son semblable, l’enfouit sous un peu de terre. La première fois que l’homme, aux yeux de son semblable, apparaît comme une personne.

 

 

Ce qui rend possible la première tombe, appelons ça la conscience de soi (et conscience de l’autre). Comment c’est venu ? Personne n’en sait rien. Sans doute un ensemble : le pouce opposable aux autres doigts (habileté manuelle), la descente du larynx (langage articulé), l’accroissement du cerveau vers l’arrière (accès à la pensée abstraite), la station debout (alias bipédie), une histoire d’angle occipital, etc.

 

 

Notons en passant que la station debout propulse l’appareil génital du mâle sur le devant du corps, et qu’au contraire, elle fait disparaître au regard celui de la femelle, qui change dès lors de statut. Et que, dans l’un et l’autre cas, elle situe le sexe dans la partie basse du corps, la tête constituant le sommet de celui-ci. Toujours est-il que l’évolution a donné à l’homme l’autorisation de façonner le monde dans lequel il vit. Je veux dire : les moyens de l’inventer.

 

 

Bon, on ne va pas rabâcher l’accélération du mouvement, depuis le feu (autour de – 400.000, mais c’est controversé) jusqu’aux Romains ; le passage du nomadisme à la sédentarité ; d’une économie de prédation (chasse, cueillette) à une économie de subsistance (agriculture, élevage = réserves de nourriture). Mais ce qui est étonnant, c’est que l’invention humaine semble s’être arrêtée : au 18ème siècle, les gens ne vivaient pas très différemment de l’antiquité romaine. En particulier, la vitesse est restée celle de l’homme (à pied ou à cheval). Impossible d’aller plus vite. Impossible de faire plus que la simple force humaine

 

 

Certes, il y eut des inventions : l’éolipyle d’HERON D’ALEXANDRIE (sans lendemain pendant deux millénaires), la poudre à canon, quelques autres. Mais en gros, l’humanité a vécu au même rythme, du néolithique jusqu’au 18ème siècle. Il y a eu la constante amélioration des techniques existantes, le raffinement des manières, le progrès de la civilisation, l’adoucissement des conditions de vie (il ne faut pas exagérer : famines, pestes, …). Ce qui n'est déjà pas mal, certes, mais c'est tout.

 

 

La première guerre eut lieu au néolithique (– 10.000 jusqu’à l’invention de l’écriture = – 4.000). C’est-à-dire quand il y eut des greniers, du bétail, les premières cités, c’est-à-dire des objets, des denrées et des lieux suscitant la convoitise. Bref : des richesses accumulées. Et la possibilité de se procurer le vital sans trop se fatiguer, en le prenant chez le voisin, quitte à tuer celui-ci. L’esclavage remonte sans doute à la même époque : la guerre procurait cette main d’œuvre bon marché, alors pourquoi se priver ?

 

 

Et si la condition faite à l’homme par la nature n’a guère évolué, depuis les origines jusqu’au siècle des Lumières, on le doit très probablement aux religions, aux prêtres, ainsi qu’aux rois qu’ils servaient. Il faut les comprendre : rien n’est plus désagréable que le provisoire, quand on détient le pouvoir, car ça le précarise. En le sacralisant, on le rend immuable, intangible. L’idée de Dieu est fort utile à qui gouverne, car elle lui confère la légitimité. Elle est une garantie, sinon d’éternité, du moins de durée. Quelle belle trouvaille, la « royauté de droit divin » !

 

 

C’est ainsi que la religion, adossée à la hiérarchie sociale et politique (« hiérarchie », en grec, signifie « ordre sacré »), a empêché toute innovation autre que celles qui ne faisaient courir aucun risque au principe d’autorité. Le progrès technique a donc été entravé, parce qu’il représentait pour elles un danger potentiel. C’est la religion qui a décrété que : « La curiosité est un vilain défaut » (j'y reviens). Il faut se soumettre. Il faut admettre l’état existant des choses, c’est-à-dire l’ordre social tel qu’il se présente, en même temps que tous les discours qui le présentent comme tel.

 

 

Le cas le plus célèbre de curiosité dangereuse, celui que tout le monde connaît bien chez nous, est évidemment celui de GALILEO GALILEI, qui attaquait simultanément tout ce que l’Europe comptait d’aristotéliciens et de chrétiens. Cela faisait beaucoup pour un seul homme, et il a bien failli y laisser la peau. Son crime ? Nier le géocentrisme et prôner l’héliocentrisme.

 

 

On les comprend, les faillis bourreaux : ça faisait brutalement tomber l’humanité de son piédestal. Pensez, elle n’était plus le centre du monde ! Du coup, l’ordre du monde tel que défini par les prêtres et les rois passait illico à la trappe ! Un véritable attentat contre tout principe d’autorité. Tous les discours servis au bon peuple depuis toujours ? Balayés.

 

 

Qu’est-ce qui reste d’une autorité, quand elle est mise en doute ? Rien. Et en France, il a fallu moins de deux siècles, après l’épisode GALILÉE (les années 1610), pour foutre par terre l’autorité de l’Eglise et la tête du Roi. Les curés avaient raison d'avoir peur de la science. Alors c’est vrai que la curiosité n’a pas attendu GALILÉE pour se manifester, et qu’il est lui-même un point d’aboutissement (en même temps qu’il révolutionne la vision traditionnelle du monde).

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.

 

 

dimanche, 28 octobre 2012

MA PETITE HISTOIRE DE LA CURIOSITE (2)

Pensée du jour : « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une sorte de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu'elle étonne, qu'elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée ».

 

CHARLES BAUDELAIRE

 

Résumé : il y a dans toute curiosité une insoumission à l’ordre du monde et à une autorité suprême (Jéhovah, Dieu, Allah, le Cosmos, ...), et le curieux est un contrevenant, immanquablement chassé du paradis de l’obéissance. Dès lors, il est obligé de se battre dans l’espoir de reconstituer le bonheur perdu. C’est ce qu’on appelle la liberté (voir l’extraordinaire chapitre des Frères Karamazov consacré au « Grand Inquisiteur »). 

 

Mais si l’on fait abstraction de la circonstance somme toute extérieure que constitue le serpent de la Genèse (le principe du Mal qui s’oppose à celui du Bien), comment expliquer la naissance de la curiosité ? Satan est une trouvaille trop commode pour expliquer quoi que ce soit, je trouve. Pourquoi Adam et Eve abandonneraient-ils le confort absolu où Dieu les a placés dans un endroit où le temps ne passe pas ? Je me dis qu’il faut au moins un début de raison, non ? 

 

Cela dit, l’image que je me fais d’un tel paradis a quelque chose à voir avec le règne animal. Ne faut-il pas être un complet abruti (je parle d’aujourd’hui) pour considérer le jardin d’Eden comme un paradis perdu ? Si Adam et Eve avaient été de bons chiens (domestiques, n’exagérons pas), ils auraient léché le nez de leur seigneur et maître quand celui-ci posait un sucre sur leur truffe pour qu’ils le chopent au commandement. Dieu ne voulait que des chiens domestiqués.

 

Il s’est donc passé quelque chose. Mais quoi ? L’animalité, c’est sûr que l’homme s’en est un peu extrait, et qu’il a tenté, tant que faire se peut, de couper les ponts. D’ailleurs, ceux qui suivent un peu l’actualité peuvent se rendre compte que les débats sur le « genre » (il faut savoir que le « genre » a remplacé définitivement le « sexe », notion reconnue par tous les savantasses un peu vieillotte et même carrément dépassée), tellement à la mode aujourd’hui, tournent finalement autour de ce qu’il reste d’animalité dans l’humanité.  

 

Dit autrement : autour de ce qu’il reste de « nature » dans la « culture ». Le « sexe » est naturel, exclusivement naturel. Alors que le « genre » est culturel, exclusivement culturel. Il est universitairement et médiatiquement dangereux aujourd’hui de risquer d’être considéré comme un visqueux « essentialiste » : vous êtes impitoyablement classé sur le rayon marqué « has been ».

 

 

Cette « vérité », c’est SIMONE DE BEAUVOIR qui l’a instaurée : dans sa doctrine, en effet, « on ne naît pas femme, on le devient ». Phrase devenue le chef d’œuvre indéboulonnable des trouvailles du féminisme actuel. Le dogme par excellence. Et l’escroquerie du siècle : l’être humain, qu’est-ce qu’il fait d’autre, femme ou homme, que devenir humain ?  

 

Je suis désolé pour la fondatrice du désastreux féminisme moderne, mais il faudrait dire : « On ne naît pas HUMAIN, on le devient ». Et qu'on ne me baratine pas sur le "moment historique". Ce n’est pas pour rien qu’il faut 18 ans pour devenir majeur. La phrase de BEAUVOIR est ce qu’on appelle, en rhétorique, un « truisme ». Et c’est là-dessus que pétaradent les « Chiennes de garde » et autres « Collectif la barbe ». 

 

 

C’est sûrement une jolie formule, « on ne naît pas femme, on le devient », mais c’est quand même une magnifique imposture, en même temps qu’une belle saloperie. Qui sert à renvoyer le bon sens dans l’archéologie, voire la paléontologie du savoir, comme un morceau de la mâchoire de Lucy. C’est vrai, une femme ne naît pas femme : elle naît juste avec un sexe fendu, au lieu de la tige qui pousse aux garçons. 

 

« Essentialiste », c’est l’équivalent moderne de la « vipère lubrique » des procès staliniens, le mot étant à prendre pour une accusation, « essence » étant synonyme de « nature ». Les « genristes » voudraient bien que l’homme soit le seul être vivant qui se fabrique entièrement lui-même. Ils ont une foi inébranlable dans un invraisemblable idéal de la liberté humaine. On peut voir exposé ce genre de problématique dans Les Particules élémentaires, de MICHEL HOUELLEBECQ.

 

 

Pour le « genriste », qu’on se le dise, le désir donne un droit. Phrase à méditer : le désir donne le droit. Quel droit ? « Tout est possible, tout est réalisable », disait une publicité pour une compagnie d'assurances. Droit à l'enfant, au mariage « pour tous » (délicieuse trouvaille pour faire avaler du n'importe quoi), à mourir dans la dignité, etc. On n'imagine pas l'énormité du gisement des « droits » qui attendent juste d'être mis au jour et correctement exploités.

 

Je me suis laissé embarquer dans ma digression. Je reviens au paradis. Pour qu’Adam et Eve aient tous deux l’ardent désir de croquer dans le fruit de l’arbre de la connaissance, il a quand même fallu autre chose que ce fantasme de serpent. Et moi, je finis par me demander si ce désir n’est pas venu du fait que le premier homme et la première femme n’avaient en fin de compte qu’une confiance limitée dans leur Créateur. On les comprend un peu, à la réflexion. Car je me dis que l’absolu de l’intégrité de la pureté de la divinité de Dieu, quand on observe le monde terrestre, il ne saute pas aux yeux.  

 

Je veux dire que, dans l’esprit des premiers homme et femme, il s’est glissé comme un léger doute. Peut-être une sourde inquiétude. Quelque chose comme une question. Bon, je crois que maintenant, on peut laisser tomber Dieu, Adam, Eve et le paradis terrestre. C’était juste un détour pour introduire ce point d’interrogation. On peut maintenant s’en passer.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.

 

lundi, 10 septembre 2012

L'ART D'AGATHE DAVID (PREAMBULE)

Pensée du jour : « Achras : Ô mais, c'est qué - y a point d'idée du tout de s'installer comme ça chez les gens. C'est une imposture manifeste ...

M. Ubu : Une posture magnifique ! Parfaitement, monsieur : vous avez dit vrai une fois dans votre vie ».

 

ALFRED JARRY

 

 

Je signalais, il y a quelques jours en bas de page, l'exposition AGATHE DAVID qui a lieu depuis jeudi à la Galerie Gilbert Riou (1, place d'Ainay, mais l'entrée est située rue Vaubecour).

 

GALERIE GILBERT RIOU.jpg 

 

AGATHE DAVID est une artiste. Comme je les aime. Car, contrairement à tous les « artistes » figurant dans mon album « art con et temporain » (ci-contre, n’hésitez pas à découvrir 80 façons de tuer l'art, à m’engueuler, voire à mépriser le néandertalien que je suis éventuellement), AGATHE DAVID ne désespère pas de la création artistique. Cette rareté attire forcément l'attention et la curiosité.

 

 

 

C’est vrai, aujourd’hui, la plupart des « artistes » ont emboîté le pas à MARCEL DUCHAMP. S'il n'est pas en personne le meurtrier, il en est l’emblème et le héraut. Le porte-parole et le messager. Le ready made (ci-contre, la "roue de bicyclette") agathe david,art,dessin,exposition,galerie gilbert riou,lyon,art contemporain,marcel duchamp,andy warhol,jeff koons,cicciolina,ready made,une charogne,baudelaire,georges brassens,campbell soup,zombie,mort-vivant,pierre tombal,hardy et cauvina mis le point final au parcours millénaire de l’Art. Or le ready made, c'est l'appel de trompette après lequel il n’y a plus qu’à déclarer : « L’ART est mort ! Il est temps de vous repentir ! ». Pour la suite, voir l'Apocalypse de Jean.

 

 

Mais celui qui souffle dans la trompette (et la cohorte de ceux qui le suivent), en même temps qu'il sonne "Aux Morts", comme un 11 novembre ordinaire, ouvre un extraordinaire marché à toutes sortes d’hommes d’affaires. Certains protestent en vociférant : « TOUT EST ART ». Mais je rétorque : « Et alors ? Quelle différence ? ». Et toc ! C'est vrai, ça : si la réalité, la nature, nos objets sont de l'art, où il se trouve, l'art artistique ? Si vraiment tout est art, ça signifie juste que plus rien n'est art.

 

 

« Art con et temporain », donc : en plaçant JEFF KOONS à la porte d'entrée de l’album ainsi intitulé, en train de saillir (il n'y a pas d'autre mot, n'est-ce pas ?) sa femme, l’actrice porno CICCIOLINA, c'est une modalité de la mort de l'ART que je voulais illustrer. 

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On constate  pourtant, éberlué, que le cadavre de l'ART a revêtu, depuis les « audaces » de DUCHAMP (1913 et après, avec l'invention du READY MADE, qu'il soit "aidé" ou non : PORTE BOUTEILLES 2.jpgporte-bouteilles, "fontaine", stoppage-étalon, ... On en fête bientôt le centenaire, préparez-vous, il est temps de vous repentir), une infinité de cadavres bien vivants, dont l’énumération gonflerait inutilement cette modeste note.

 

 

Il n’y a pas besoin d'un couple forniquant pour confirmer l’obscénité essentielle, pour ne pas dire la pornographie d’une bonne part de ce qu’il est convenu d’appeler « art » contemporain. Disons que cette copulation symbolise assez bien une des grandes tendances de l' « art » contemporain : j'ai nommé le FOUTAGE DE GUEULE. DUCHAMP 20 FONTAINE 2.jpg

 

 

Il est peut-être bon de rappeler que JEFF KOONS a commencé comme « courtier en matières premières » à Wall Street, et que s’il a changé d’orientation « professionnelle », s’il s’est lancé dans l’art, c’est, je le cite : « en tant que vecteur privilégié de mechandising ». On n’est pas plus « honnête ». Il ne s’agit de rien d’autre que de « glorifier des produits de consommation ». Comme son prédécesseur et mentor ANDY WARHOL.

 

 

 

Disons le fond des choses : l’artiste con et temporain n'est en général qu'un pervers nécrophile, qu'une  chair nécrosée congénitale. Il prospère sur le cadavre de l’Art, comme l’insecte nécrophage sur la dépouille animale gisant au bord du chemin :

 

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

 

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons ».

 

CHARLES B. (je vous laisse deviner)

 

Après la mort de l’ART, donc, voici l’ « art-mort ». Debout les morts, entendait-on dans les tranchées de 1914. Eh bien qu'on se rassure : c'est chose faite ! Et qu'on se le dise, le cadavre se porte comme un charme :

 

« On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant ».

 

 

Si GEORGES BRASSENS pouvait parler, il dirait : « On s’aperçut que le mort avait fait des petits ».  Car après le second coup de grâce dans la nuque de l'ART, porté par ANDY WARHOL, le cadavre se met à vivre sa vie, pleinement, joyeusement et « artistement » : « J’ai commencé comme artiste commercial, je veux finir comme artiste d’affaires » (WARHOL).WARHOL 7.jpg

 

 

DUCHAMP ayant rédigé l’acte de décès à coups de « ready mades », WARHOL pouvait introduire la dépouille mortelle de l’Art dans l’univers de la marchandise et de la publicité, et le marchand d’ « art-mort » commercialiser ses charognes « pleines d’exhalaisons ». Car je pense qu'on sera d'accord : il n'y a rien de plus mort qu'une marchandise. Pire : une marchandise érigée en être vivant.

 

 

Si vous n’avez jamais vu un cimetière en effervescence, prenez un billet pour Le Caire, où beaucoup de drôles de silhouettes, de jour comme de nuit, errent entre les tombes. Elles ont investi les caveaux et les pierres tombales. Les gens normaux s'interrogent. Les cimetières du Caire connaissent une belle animation, même si elle est encore honteusement minimisée par les tour opérateurs. Vous verrez qu’il n’y a pas plus vivant qu’un cimetière.

 

 

 

L’art contemporain, c’est pareil : un univers de ZOMBIES, de morts-vivants, qui s’activent, s’affairent, font des affaires, essaient de « percer ».agathe david,art,dessin,exposition,galerie gilbert riou,lyon,art contemporain,marcel duchamp,andy warhol,jeff koons,cicciolina,pornographie,ready made,une charogne,baudelaire,georges brassens,campbell soup,zombie,mort-vivant,pierre tombal,hardy et cauvin Une seule solution : l'évacuation. Tirez la chasse. S'il n'est pas trop tard.

 

 

A la rigueur, reportez-vous à Trou dans la couche d’os jaunes, dans PIERRE TOMBAL 4.jpgla série « Pierre Tombal », de HARDY & CAUVIN, éd. Dupuis.

 

 

 

L'art con et temporain est plus mort-vivant que jamais.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre, AGATHE DAVID.

 

 

 

lundi, 04 juin 2012

MODESTE LEçON DE RHETORIQUE

La rhétorique, on ne le sait pas assez, tout le monde l’a à la bouche. On croit que c’est uniquement un truc réservé aux savants, mais de même que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, de même les gens les plus ignorants de ce qu’on trouve dans les traités de rhétorique les plus érudits passent leur temps la métaphore à la bouche. Prenez « l’air du temps », « boire un canon », « discuter le bout de gras », etc. Rien que des métaphores.

 

 

Mais il est un domaine où un minimum de connaissance rhétorique explicite est requis : la littérature érotique. Si l’on met sur la « chose » le mot cru, le mot brut qui la désigne, on est plutôt dans le porno (comme on le dit à l’église : « priez porno »). Pour passer du pornographique à l’érotique – je parle évidemment de littérature –, il est indispensable de maîtriser au moins la métaphore.

 

 

J’ai parlé récemment, à propos d’Histoire d’O, du « ventre » et des « reins » : ce sont des métonymies, pour désigner les deux orifices de la femme, dans ce roman célèbre, mais qu’on peut aujourd’hui considérer comme excessivement compassé. La métaphore, étant plus facile à « manier », est infiniment plus fréquente.

 

 

« D’un doigt, il entrouvrit les lèvres ; elle poussa alors un petit gémissement. Elle était inondée et son sexe lui donnait l’impression d’être un abricot gorgé de soleil. »

 

ANNE-MARIE DE VILLEFRANCHE

 

 

L’abricot dont il est question ressortit tant soit peu de la comparaison. Mais voici une métaphore véritable :

 

 

« Un soir, ma sœur me dit : si nous étions dans le même lit, tu pourrais faire entrer ta petite broquette qui est toujours raide dans la bouche de ma petite marmotte. »

 

RESTIF DE LA BRETONNE

 

 

Là, c’est même deux pour le prix d’une : pour une bonne compréhension de la première, une « broquette » est un clou de tapissier. Les énumérations sont fastidieuses, n’est-ce pas ? Aussi m’en garderai-je comme de la peste. Tenez, voici un petit poème du grand VOLTAIRE.

 

 

« Je cherche un petit bois touffu que vous portez, Aminthe,

Qui couvre, s’il n’est pas tondu, un gentil labyrinthe.

Tous les mois, on voit quelques fleurs couronner le rivage.

Laisse-moi verser quelques pleurs dans ce gentil bocage. »

 

 

N’est-ce pas tendre et délicieux ? Aimablement dit ? Suavement tourné ?

 

 

A quoi pense CHARLES BAUDELAIRE quand il écrit :

 

 

« Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine (...) ? »

 

 

Faut-il faire un dessin ? Une explication de texte ? Je m’en voudrais. C’est pourtant, dans Les Fleurs du Mal, un poème (« Parfum exotique ») figurant fort souvent à l’oral du bac. Je signale qu’une seule lettre distingue « exotique » et « érotique ».

 

 

Je ne suis pas sûr, si cela peut rassurer les parents, que le professeur aille, dans son cours, jusqu’à l’explicite. Eh bien, je dis que c’est tout à fait regrettable, car il n’est pas mauvais de dépuceler ainsi l’imaginaire pubère – qui ne demande pas autre chose –, et bien des contes des 17ème et 18ème siècles gagneraient à être lus pour ce qu’ils sont : des métaphores.

 

 

« Voyez fille qui dans un songe

Se fait un mari d’un amant ;

En dormant, la main qu’elle allonge

Cherche du doigt le sacrement ;

Mais faute de mieux, la pauvrette

Glisse le sien dans le joyau. »

 

 

Ce petit sizain est du sieur BÉRANGER, et rappelle une anecdote que je tire de RABELAIS, vous savez, celle qui raconte Grandgousier et Gargamelle, qui faisaient souvent la « bête à deux dos », bien que je ne sache pas si c’est maître FRANÇOIS qui a inventé la formule.

 

 

En tout cas, il raconte l’histoire de l’anneau de Hans Carvel, jeune marié qui, forcément, s’inquiète de se voir pousser du « cerf sur la tête », selon la formule de GEORGES BRASSENS, dans « Le cocu », car sa jeune épouse est jolie et ardente. Dans son rêve, une bonne fée lui passe au doigt un anneau magique qui fera de sa femme la plus chaste des femmes. Evidemment, quand il se réveille, il se rend compte qu’il a le doigt dans le « joyau ». Belle métaphore, n’est-il pas ?

 

 

Ne pas nommer, « suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots » (ALFRED JARRY). Voilà le secret. Notre époque semble impropre aux secrets de cette sorte. Il lui faut la chose sous le nez, l’obscène, le réel. A ce titre, l’époque tend davantage au porno qu’à l’érotique. Notre époque est impropre aux subtilités du langage, au déplacement, à la métaphore. Elle ne sait pas de quels plaisirs de haute lisse elle se prive ainsi.

 

 

Signe des temps : vous ouvrez L’Equipe un lendemain de grand match : des métaphores comme s’il en pleuvait. Des métaphores très souvent guerrière du genre « exploser la défense », « tirs de barrage », etc. La déchéance, je vous dis. La métaphore qui survit grâce au sport-spectacle, c’est un comble.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 19 mars 2012

LA SAINTE TRINITE DES ECOLOGISTES

Aujourd'hui, le Père auto-fouettard.

 

 

Je me suis permis récemment de brocarder le « Fils », celui qui est « descendu sur Terre », je veux dire « revenu à la terre », pour la raison que « la terre ne ment pas ». Je l’ai appelé le « moine-ermite ». Je parlerai prochainement du « Saint Esprit ». Après l’un et avant l’autre, je voudrais aujourd’hui me farcir le « Père », et plus précisément le « Père Fouettard ».

 

 

Mais un père fouettard à la TERENCE, cet auteur latin rendu célèbre par sa pièce L’Héautontimorouménos, titre que BAUDELAIRE donne à l’un de ses poèmes. On peut traduire ce mot savant par « le bourreau de soi-même ».

 

 

Je veux parler de l’écologiste de la repentance. L’écologiste qui part en guerre contre lui-même, celui qui refuse, celui qui dit non, mais comme une sorte de CHARLES DE GAULLE à l’envers après la défaite de 1940.

 

 

Ce père fouettard de soi-même, en l’occurrence, il est, de trois choses l’une, soit  chrétien, soit de gauche, soit les deux. En tout cas, c’est un altruiste, un tièrmondosphérique, un solidariste, un confit en dévotion devant les miséreux du monde entier, et prêt, pour se faire pardonner, à faire crucifier tous les pays occidentaux, et lui avec, en juste châtiment de leurs infâmes turpitudes passées.

 

 

En particulier, il parle de « DETTE ECOLOGIQUE » (France Culture, RUTH STEGASSY, émission « Terre à terre » du 11 février). Selon ces bonnes âmes au grand cœur et au masochisme certifié d’origine, les occidentaux ne doivent pas cesser de se frapper la poitrine en signe de contrition, de pénitence, de repentance et, disons le mot, de résipiscence.

 

 

Dans le monde, bien sûr, « l’occident » forme la figure idéale et commode du grand méchant loup, du conquérant dominateur, du colonisateur impuni. Nous sommes d’accord, mais je fais juste remarquer que ce sont des occidentaux qui ont dénoncé cette infamie les premiers.

 

 

Et j’espère qu’on me pardonnera de faire remarquer aussi que les écologistes tièrmondosphériques mènent ce combat au moment précis où tous les peuples du monde ne désirent qu’une seule chose : adopter le mode de vie occidental, coûte que coûte, contre vents et marées et le plus tôt sera le mieux.

 

 

Par ici, la voiture, le frigo, la télé, les diverses prothèses portables sans lesquelles on ne peut plus vivre. « Nous voulons vivre comme dans les feuilletons américains, bollywoodiens, brésiliens ou égyptiens dont nous nous gavons », clament les peuples du monde. Et au nom de quel principe le leur interdirait-on ?  

 

 

Et il faudrait que les Occidentaux renoncent à leur façon de vivre au moment précis où des milliards d’hommes veulent l’adopter ? Qu’on me pardonne, là encore, mais ce serait pousser le paradoxe un peu loin.

 

 

C’est vrai ça, tous les pays du monde ont désormais le droit de vivre comme des Américains. C’est d’ailleurs l’avis des économistes régulièrement réunis sur France Culture par DOMINIQUE ROUSSET. Citons-les, ces braves gens : PATRICK ARTUS, NICOLAS BAVEREZ, OLIVIER PASTRÉ, JACQUES MISTRAL, DOMINIQUE PLIHON, XAVIER THIMBEAU, DAVID THESMAR.

 

 

Entre parenthèses, ils se félicitent des « transferts de technologie », or quand on parle de « transferts de technologie », il faut se dire que ce n’est qu’une entreprise de pillage de la puissance industrielle productive de l’Europe, et rien d’autre, soit dit en passant, et uniquement pour des motifs de rentabilité financière et actionnariale. Si l’Europe se retrouve à genoux, il ne faut pas chercher ailleurs.

 

 

Ces économistes, très contents d’eux-mêmes, fiers de leurs diagnostics toujours contredits par les faits, et riches de leurs erreurs infaillibles, notent que les « pays émergents » représentent des « marchés en pleine expansion », et attendent le moment mirifique où la population chinoise dans son ensemble consommera autant qu’un Américain.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

A finir demain.  

 

 

 

 

mardi, 14 février 2012

DES STROPHES MIRACULEUSES

Ça fait bien longtemps, et même plus que ça, que les poètes ont cessé d’écrire des strophes. On peut le regretter. Et si on le peut, c’est peut-être qu’on le doit. Mais on ne va pas contre l’histoire, paraît-il. Ils écrivent des poèmes, soit, c’est vrai. Mais ce n’est pas la même chose. D’abord, c’est plus difficile à apprendre par cœur.

 

 

On ne le dira jamais assez, c’est bon de savoir des poèmes par cœur, c’est agréable, ça réchauffe, ça fait du bien. Je me sens un tout petit peu moins bien, depuis que je ne peux plus me réciter le Bateau ivre en entier. Parfaitement, les vingt-cinq strophes. C’est à Madame LAMOTHE que je dois d’avoir découvert pour mon compte ce chef d’œuvre.

 

 

Dans l’enthousiasme du moment, je les avais fait entrer en moi, les cent vers. On me dira ce qu’on voudra, je me sentais plus fort et surtout plus joyeux, comment dire, plus débordant, quand je marchais dans les rues, portant la plénitude de ce fardeau imperceptible. Je retrouve cependant cette impression en me récitant, en me contentant, devrais-je dire, de réciter aujourd’hui les cinq ou six premières strophes. On ne dira jamais assez combien la strophe est nécessaire au poème.

 

 

J’ai beaucoup lu les poètes. On peut le dire, il y a très peu de poèmes parfaits. Avec le temps, mon goût, disons même ma prédilection, a isolé, dans la forêt poétique, le fût d’un chêne pédonculé, à cause de l’histoire que son écorce ouvragée et crevassée dessine sans la dévoiler ; l’entrelacs des branches torturées d’un sophora, à cause des serpents musculeux qu’elles immobilisent au-dessus de ma tête ; la couronne seigneuriale d’un  tremble majestueux, à cause de l’univers d’oiseaux invisibles qu’il suscite et protège. Les poèmes parfaits sont peu nombreux, peut-être rarissimes. Ce sont, pour moi, toujours, des poèmes courts. Les poèmes parfaits, peut-être, n’existent pas.

 

 

Je ne veux pas toujours tout le poème. Il n’y a pas forcément besoin de tout le poème. Une strophe suffit parfois. Je veux rendre ici hommage aux strophes inoubliables. Elles sont peu nombreuses.

 

 

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit,

Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,

Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »

 

BAUDELAIRE.jpg

Voilà une strophe parfaite. Vous avez reconnu le début du Voyage. Un miracle. La magie. Un mystère. BAUDELAIRE aurait pu arrêter là. Mais non, il avait quelque chose à dire, sur le voyage, sur l’ailleurs, sur le désir d’autre part. Malheureusement, il l’a écrit. Heureusement, il y a les deux dernières strophes, qui font oublier le laïus qui précède :

 

 

« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,

Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

 

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau ! »

 

 

L’effet que font sur moi ces deux petites strophes est rigoureusement hors de proportion avec leur dimension modeste. Bon, me direz-vous, ce n’est pas une raison pour cracher sur le dernier poème des Fleurs du Mal ! Je sais, mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi, j’ai le sentiment qu’on se perd dans les péripéties, que le poète se veut démonstratif, que ça tourne au discours, à l’éloquence. Je n’y peux rien, ça me casse les effets.

 

 

Je sais, vous allez me répliquer qu’il faut bien tout ce cheminement pour arriver aux deux strophes finales. C’est certain, j’ai tort, mais voilà, c’est comme ça. Je picore, je reconnais, un vers par-ci, un vers par-là, comme « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! », par exemple, mais on perd alors la strophe. 

 

 

Dans l’ensemble, on se perd dans les détails, dans le pittoresque, dans l'argumentation, dans le tableau de genre, dans la morale même (le « péché »). Alors qu’il me semble que la quintessence du poème est logée dans les trois strophes que j’ai citées. Pardon, CHARLES BAUDELAIRE.

 

 

C’est un peu le même problème que j’ai avec La Complainte du Mal-Aimé, du grand GUILLAUME APOLLINAIRE. Entendons-nous bien, je ne dis pas que l’ensemble est moche ou raté ou je ne sais quoi, mais, à cause peut-être de la perfection absolue d’une seule strophe, allez, je vais jusqu’à deux, tout le reste en devient un peu terne, surtout que le poète donne, disons pour être gentil, dans le « baroque » : « Ta mère fit un pet foireux, Et tu naquis de sa colique ». Mais je soupçonne le poète, quand ces deux vers sont tombés sur le papier, d'avoir bien rigolé.

 

APOLLINAIRE G.jpg

La première et la moindre de ces strophes, qui m’amène aux portes béates et béantes du plaisir poétique, la voici :

 

« Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d’esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes »

 

 

Strophe miraculeuse d’évocation musicale et de contemplation statique. Disons que c’est parfait, et n’en parlons plus. APOLLINAIRE ne devait pas en être mécontent, puisqu’il la replace à la fin.

 

 

C’est parfait, donc, mais il y a encore mieux, mesdames et messieurs. Au-delà du principe de plaisir, a écrit un certain SIGMUND F. Sans doute ne pensait-il pas, son porte-plume à la main, à cette autre strophe du même poème, car je dirais volontiers qu'au-delà du plaisir (je n'en connais pas le "principe"), peut-être, après tout, qu'il y a quelque chose qu'on pourrait appeler la joie.

 

« Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d’ahan

Ton cours vers d’autres nébuleuses »

 

Je ne sais pas vous, mais je ne vois pas comment il est possible de faire mieux. Je veux dire, plus hautement heureux. A mon avis, cela vaut la plainte de la reine de Carthage à la fin de Didon et Enée, de HENRY PURCELL. Comme disait VICTOR HUGO (à propos de SHAKESPEARE, si je me souviens bien) : « Dans un pareil chef d’œuvre, monsieur, j’entre chapeau bas » (je cite en substance). Eh bien moi aussi, cher Victor.

 

 

Voilà ce que je dis moi.

 

 

 

 

mardi, 22 novembre 2011

DITHYRAMBE AU CACA DE CHIEN

MERCI ET BRAVO A TOUS LES CHIENS !

 

 

Je voudrais me tourner aujourd’hui vers nos frères inférieurs, ces compagnons de nos veilles les plus studieuses comme de nos échappées les plus folâtres, de nos humeurs les plus dyspeptiques comme de nos instants de déréliction les plus pathétiques. Je voudrais m’adresser à eux pour les remercier.

 

 

Merci à vous, mes frères inférieurs. Je vous rends grâce. Vous avez accepté de quitter les champs fertiles et les verts pâturages au cours d’un exode rural que nulle autre espèce que la vôtre n’a jamais eue à subir, pour vous enfermer dans des appartements de vingt-cinq mètres carrés avec des individus drôlement moins drôles que les rats des champs, et avec des mollets qu’il vous est interdit de caresser avec les dents quand l’envie vous en prend.

 

 

Merci à vous, en particulier, d’avoir gardé de vos campagnes ancestrales la saine et sainte habitude de parsemer les champs de nos trottoirs de vos superbes fleurs d’anus, qui ouvrent leurs corolles généreuses aux semelles de nos chaussures, heureuses de transporter jusque sur nos moquettes épaisses et claires quelques pétales de vos bouquets aux mille senteurs.

 

 

Merci aussi à vous, les maîtres de si charmantes créatures, qui n’hésitez pas à partager avec tous les inconnus que vous croisez la si délicate attention qui sort du derrière de vos compagnons à quatre pattes. Je n’hésite pas, en chantant vos louanges, à vous comparer à ces sublimes donateurs de tableaux d’église, tels les glorieux chancelier Rolin,  chanoine van der Paele et Chartreux, dont nous avons conservé les traits par la magie des pinceaux de JAN VAN EYCK, dans ses célébrations de la Vierge.

 

 

Oui, merci à vous, ô donateurs : vos chiens sont les pinceaux vivants de votre art éternel. Pour être parfaitement exact, je devrais dire qu’ils sont les tubes que l’on presse pour en faire sortir la couleur. Quant aux  trottoirs, ils sont les palettes de votre inépuisable inspiration esthétique, en même temps que la toile qui s’offre à vos élans créateurs. Fidèles, passant et repassant inlassablement chaque jour, renouvelant et mélangeant avec subtilité et audace les pâtes colorées, vous faites apparaître à nos yeux émerveillés des paysages aux tons enchanteurs sortis des culs canins que vous entretenez avec amour.

 

 

Ici, cette pincée d’un bistre si subtil, presque éthéré, offerte par la bouche arrière de quelque pékinois pincé et hautain, retrouve, on ne sait comment, la simplicité primitive de ses ancêtres frustes, dont l’esprit jamais ne fut effleuré par l’idée de s’arracher à sa glèbe originaire, à laquelle est intimement attachée la botte paysanne, et dans laquelle elle se ressource à tout moment.

 

 

Alors, et alors seulement, la botte citadine se ressouvient de ses racines et pousse, au moment d’écraser l’offrande qui lui est destinée, un profond soupir d’indicible contentement : « Rhââ lovely ! ».

 

 

Là, ce monticule de rouge profond, d’un caroténoïde triomphant, voire insolent, tout droit sorti de l’orifice arrogant et puissant d’un dogue allemand de superbe embonpoint, dessine l’ocre éclatant de la falaise des ailleurs qui nous appellent aux éternels voyages, en des incantations mystérieuses et ensorcelantes.

 

 

Son « parfum exotique », « qui circule dans l’air et m’enfle la narine » et qui n’est pas sans rappeler (de loin, si possible) celui « des verts tamariniers » (BAUDELAIRE), insuffle sa force au passant trop timide, à la passante apeurée, à l’enfant impressionné, au vieillard effarouché.

 

 

Heureux celui qui là, venant aux heures tardives, va prendre des deux pieds assez de souvenirs pour toute une longue soirée d’analyse de l’oeuvre. On l’entendra longtemps, dans la nuit magnétique, manifester son enthousiasme et entonner son cantique d’action de grâce et de bonheur : « Rhââ lovely ! ».

 

 

Et quelle extase enfin, quand deux ministres canins, pour le moins plénipotentiaires, croisant à l’improviste leurs humeurs colorectales aux nuances irisées, extraites en grande pompe et en couches alternées de leurs trappes aux immondices, marient la sobriété d’un coloris chatoyant de chocolat au lait aux pressentiments sombres d’un chocolat noir digne d’Hamlet. Vous l'entendez jouir, le spectre d'Hamlet ? Oui ! On entend distinctement : « Rhââ lovely ! ».

 

 

Merci à tous les chiens ! Merci à tous leurs maîtres ! Sur cette école d’art appliqué à ciel ouvert, l’humble peintre contemporain prendra modèle, que dis-je, prend d’ores et déjà modèle, et depuis quelque temps, comme on le constate dans la plupart des galeries et musées d’art assez modernes pour flairer, c’est le cas de le dire, les tendances à la mode.

 

 

C’est fou ce que l’humble peintre contemporain s’inspire de ses professeurs à quatre pattes pour obturer le vide inspiratoire de la toile blanche tendue sur son cadre, comme un trou à plâtrer. Je propose cette idée à tous les ANDY WARHOL qui s’efforcent de percer, parmi la meute de loups affamés qui peuplent le milieu impitoyable qu’on appelle art contemporain. A condition qu’ils s’efforcent d’acquérir la technique du métier par une discipline appropriée. Reprenons.

 

 

On commence par un cours sur l’étalement des matières, selon les deux étapes didactiques désormais bien connues : ouverture commandée du sphincter troufignesque, pour la partie « production », puis étalement proprement dit, pour la partie « mise en forme ».

 

 

Cette dernière étape, assez convenue dans son déroulement méthodologique, revêt une infinité d’aspects qui dépendent d’un grand nombre de facteurs, dont j’indique ici les principaux : poids de la personne, longueur et largeur des  semelles, parties de celles-ci qui « entre en contact » avec la matière, sexe de la chaussure.

 

 

A cet égard, on ne saurait sous-estimer les possibilités d’exploitation qu’offrent les différences entre, mettons, pour aller vite, le haut escarpin à la MARLÈNE DIETRICH ou le léger « trotteur » des dames, d’une part, et d’autre part, les brodequins, mocassins et autres pataugas arborés par les messieurs. Une mention spéciale (et une pensée apitoyée) pour les amateurs, en été, de marche en « tongs », bien que lui, de toute façon, soit obligé de se laver les pieds avant de se mettre au lit.

 

 

Pour les cours de couleurs, on n’épiloguera pas, et l’on renverra le lecteur au VINCENT VAN GOGH des Mangeurs de pommes de terre, au JEAN DUBUFFET de Paysage blond. L’explication en est simple : la palette du chien, en peinture, ce n’est pas l’arc-en-ciel, loin de là. Elle se limite malheureusement à l’insuffisante variété de son alimentation. Il est excessivement rare et difficile d’obtenir un beau bleu soutenu. Le vert manque de netteté. Quant au jaune, il va souvent de pair avec une liquidité extrême de la matière, très difficile à manier, par définition.

 

 

Quoi qu’il en soit, je tenais à rendre cet hommage à la gent canine, si souvent et si injustement décriée par tant de renfrognés, tant de vieux béotiens bougons et de malappris sans culture, sans aucun goût pour les oeuvres esthétiques, non seulement assez égoïstes pour se passer de talents picturaux incomparables, mais encore assez outrecuidants pour dénigrer les travaux de recherche désintéressée d’artistes à quatre pattes, uniquement soucieux d’apporter gratuitement un peu de beauté dans l’univers désincarné de nos villes de pierre.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.