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mardi, 06 janvier 2015

MODIANO PRIX NOBEL

C'est la loi des séries. Cette fois, c'est la série "récompenses officielles" : après la Légion d'Honneur, le Prix Nobel.

 

1/2

 

Disons-le tout net : lorsque le jury Nobel jugea bon d’attribuer son prix de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clézio, j’ai pesté, tant j’ai peu d’estime pour un écrivain tellement soucieux de rabrouer la civilisation dont il est issu, tellement honteux de son appartenance à cette partie de l’humanité qui a eu l’odieuse arrogance de façonner toutes les autres à son gré et à son profit (quand elle ne les faisait pas disparaître), ne consentant à trouver de vérité qu’auprès de ces « Grands Autres » que sont tous les autres (reportez-vous, pour vous faire une idée, au bien nommé Haï, Skira, 1971). Alceste le dit vertement au début du Misanthrope : « L’ami du genre humain n’est pas du tout mon fait ».

 

Remarquez que j’éprouve une antipathie aussi forte et prononcée pour ce monstre sacré de la poésie française du 20ème siècle, je veux dire Sa Majesté Jacques Prévert, dont des milliers d’instituteurs masochistes se sont complus à s’auto-flageller en faisant apprendre aux bambins de « la République de l’ascenseur social » tant de si jolis poèmes célébrant si joliment la haine de l’école et du professeur. Je m'empresse d'ajouter que ces avis très (trop ?) péremptoires ne portent pas sur l'aspect littéraire des œuvres de ces personnes. 

 

Selon ces autorités morales, toutes les courroies de transmission de la « culture classique » et des « fondamentaux du savoir » semblent se dire : « Qu'est-ce qui nous autorise à transmettre ce patrimoine ? De quel droit ? Qu'est-ce qui nous autorise à exister en tant que communauté nationale définie par une identité et une culture spécifiques ? ». Plus le droit de rien, le patrimoine culturel. Renvoyé à l'infamie de la « Kultur Dominante », dénoncée dès longtemps par les sociologues militants, Pierre Bourdieu à leur tête. Plutôt le général que le particulier, clame cette étrange « vox populi » : il ne faut stigmatiser personne. Mais, en même temps que ce chœur angélique entonne son refrain préféré, on entend monter des voix qui fredonnent : « Plutôt le particulier que le général ! ».

 

C'est vrai que dans le Général, on entend aujourd'hui le mot Norme, devenu l'équivalent du mot Fascisme. Alors que le bienheureux Particulier porte la voix des Minorités, par principe et forcément, martyrisées. Les Saints de la Nouvelle Religion seront prélevés dans les Minorités (musulmans et arabes, femmes et immigrés, homosexuels et transsexuels, animaux domestiques et éléphants d'Afrique, et j'en oublie sûrement).   

 

Il y a du saboteur chez les deux fanatiques dont je parlais, qui sont pour quelque chose dans ma défiance grandissante envers les maîtres de morale, les procureurs de la vertu, les experts en humanisme, les proclameurs de nobles sentiments, les professeurs d’altruisme, les donneurs de leçons d’antiracisme, tous métiers dont monsieur le fondateur de Mediapart Edwy Plenel fournit régulièrement la caricature accomplie sur les ondes de France Culture. Tous ces novlanguistes qui instrumentalisent les « VALEURS » pour en faire des armes politiques ne me donnent qu'une envie : vomir.

 

Vomir, ces deux figures (+ 1) de la défaite et du sentiment de culpabilité qui poussent nombre de chefs d’Etat à faire repentance à genoux sur le terrain des crimes de leurs ancêtres (dont ils ne sont pas coupables), et nombre de professeurs à développer des pédagogies ludiques et à se transformer en animateurs culturels parce que, vous comprenez, de quel droit forcerait-on de jeunes esprits à se voir transmettre le patrimoine et la culture transmis par les mêmes ancêtres ?

 

Sans voir là nulle contradiction. Pauvres ancêtres, vraiment, qui voient, d'un côté, pieusement assumé par leurs descendants le Mal qu'ils ont commis, dans des actes de contrition répétés, et d'un autre côté, rageusement rejeté, nié, blackboulé le Bien qu’ils ont élaboré avec tant d'ingéniosité et de persévérance, tant d’art et d'intelligence, tant de culte de la beauté et de la vérité universelles !

 

Tout le Péché de l'Occident minutieusement comptabilisé !

 

Tout le Génie de l'Occident jeté à la poubelle !

 

Avouez qu'il y a de quoi renâcler.

 

Tout ça pour en arriver à dire qu’à mon avis, le choix de Patrick Modiano me semble beaucoup mieux venu que celui de Le Clézio. Même s’il est étrange de sacrer roi un écrivain à ce point tourné vers le passé et mettant en scène, livre après livre, la difficulté d’être et de se fixer manifestée par des personnages toujours un peu fantomatiques.

 

Mais c’est peut-être précisément la raison qui fait que Modiano incarne un des aspects principaux de notre époque : une inquiétude nouvelle à propos des activités humaines. Modiano n’écrit pas des livres brillants, rayonnants, étincelants, conquérants, pas une littérature de vainqueur, mais de mélancolie, parfois d’abattement neurasthénique. Des livres où les personnages sont en proie au doute, face au paysage incertain de ce qu’ils ont vécu quand il regardent en arrière.

 

Ce paysage lui-même est souvent fait des décombres d’une mémoire hors d’état de ressaisir en une synthèse précise et ramassée tout ce que son passé est supposé porter. Sans doute est-ce trop pour elle, en tout cas tellement disparate et disjoint que l’unité de la personne, idée si chère à la pensée cartésienne, a tendance à se dissoudre dans l’air, à se perdre dans les sables.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

jeudi, 01 janvier 2015

LE DERNIER MODIANO

Préambule destiné à faire partager, en guise de vœux de Nouvel An, l'étonnement ressenti à chaque fois à la lecture de ce petit poème de Jean Tardieu. On n'est pas forcé d'y mettre la musique dont Henri Dutilleux a cru bon, un jour, dans sa vanité, de l'encombrer. Même interprétée par la très belle Renée Fleming.

 

« L'autre jour j'écoutais le temps

qui passait sous l'horloge.

Chaînes, battants et rouages

il faisait plus de bruit que cent

au clocher du village

et mon âme en était contente.

 

J'aime mieux le temps s'il se montre

que s'il passe en nous sans bruit

comme un voleur dans la nuit ... ».

 

 

 

**************************

 

Impressions de lecture.

 

Retour à Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano.

 

2/2

 

Car Jean Daragane, le protagoniste et narrateur, ne cesse de perdre quelque chose. Petit Poucet imprévoyant, il a semé sur sa route les miettes de sa vie, et quand il essaie de les retrouver, il se heurte à l'édredon obscur d'une sorte de brouillard. 

 

L’histoire commence avec son carnet d’adresses, qui « avait sans doute glissé de la poche de sa veste au moment où il en sortait son billet pour le présenter au contrôleur ». Or un carnet d’adresses, c’est plein de noms de personnes avec leur prénom, et de noms de rues avec des numéros : autant de points de repère, de références. Un carnet d’adresses, c’est précis.  

 

Sauf que c’est vrai, quand vous n’avez jamais changé de répertoire, qu’il est maintenant bien chiffonné et que les pages jaunies, mangées sur les bords ont du mal à rester solidaires (c'est si fastidieux de tout recopier dans un répertoire neuf !), que vous retrouvez un nom à côté d’une adresse, même adossés à un numéro de téléphone, il arrive que la mémoire vous fasse défaut : qui est-ce ? Dans quelles circonstances ai-je croisé la route de cette personne ? Comme beaucoup de gens sans doute, je le sais d’expérience.

 

C’est ce qui arrive à Jean Daragane : qui est Guy Torstel ? Annie Astrand ? Et puis qui c’est, ce Gilles Ottolini, à la « voix molle et menaçante », qui l’appelle parce qu’il a retrouvé son carnet « sous une banquette du buffet de la gare de Lyon » ? Qui est Perrin de Lara ? Qui est vraiment Chantal Grippay, qui a oublié une robe de soirée sur le dossier de son canapé ? Qu’est-ce qu’il est allé faire à Saint-Leu-la-Forêt quand il était gamin ? Quand il y a tant d'inconnues, ce n’est plus une équation qu'il vous faut résoudre, c’est un pan entier de votre vie qui se dérobe tout d’un coup sous vos pieds.

 

Enfin, est-ce que ça se dérobe ou ressurgit ? En vérité, les deux mon général. Parce que s’il perd constamment des choses, Jean Daragane, à commencer par le nord, il ne déploie qu’une énergie très modérée à récupérer ce qu’il a perdu. Au fond, il fait ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas dire qu’il n’a pas cherché, mais s’il ne trouve rien, je ne suis pas sûr qu’il ne se fera pas une raison.

 

D’ailleurs, sa raison est elle aussi moyennement en éveil : le dossier que lui a remis ce mystérieux Gilles Ottolini, disons-le, lui tombe des mains chaque fois qu’il essaie de s’y plonger. Mieux : ses yeux se ferment. Il y a bien ce cliché de Photomaton, ce brouillon abandonné d’un chapitre de son premier livre, Le Noir de l’été, ces informations aussi qui pourraient lui apprendre quelque chose, sait-on jamais, sur son enfance.

 

Je crois que le principe qui anime l’ensemble s’appelle l’angoisse. Et principe d’autant plus indicible que le livre tient, à la fois et bizarrement, de l’enquête policière et d’un refus affolé d’en apprendre davantage sur ce qui s’est passé, il y a si longtemps. Cette ambivalence douloureuse est lancinante, incessante, parfois aiguë, que ce soit avec l’homme qui lui téléphone un soir parce qu’il a retrouvé son carnet d’adresse.

 

Même ambivalence lors de la rencontre avec le docteur Voustraat, à qui il rend visite à Saint-Leu-la-Forêt, en espérant qu'il ne comprendra pas qu'il a à faire au gamin qui habitait La Maladrerie, la maison d'en face où, bien des années auparavant, il a observé des mouvements suspects, jusqu'à la longue perquisition policière qui y avait eu lieu, sans doute à cause des activités louches d'un certain Roger Vincent. Une paralysie de la volonté découle de ce tiraillement, qui explique peut-être l'espèce de léthargie dans laquelle évolue le personnage.

 

"Je voudrais et ne voudrais pas" (« Vorrei e non vorrei ») : c'est aussi ce que dit Zerline, dans Don Giovanni, quoique pour une tout autre raison (elle sera sauvée des griffes du prédateur par l'intervention de Dona Elvira). Ici, on redoute soit de trouver ce qu'on cherchait, soit de voir s'accomplir les menaces du présent. Le pressentiment domine. Un profond sentiment existentiel d'insécurité : qu'est-ce qui, du passé, s'apprête à me rejoindre ? A quoi faut-il que je m'attende prochainement ?  

 

Le narrateur, donc, cherche sans être sûr de vouloir vraiment trouver, et puis il cherche tout en craignant de dévoiler l’objet de sa quête (entretien avec Voustraat), ou en ayant peur de se faire manipuler par un maître-chanteur (Gilles Ottolini) ou sa complice (Chantal Grippay).

 

Reste de tout ça un certain nombre de noms de personnes, mais qui se perdent dans les brumes du passé ou de circonstances fumeuses, vaguement menaçantes ; de noms de lieux et de rues (où l’on a fait quoi, au fait ?). La substance dont est fait le narrateur est faite de bribes inconsistantes qu’il échoue à recoudre en un vêtement cohérent et présentable. Tout ça parce qu’il a une peur panique de trouver, de même qu’il redoutait, enfant docile, de se perdre quand c’était Annie Astrand qui lui servait de mère.

 

La fin du livre présente cette peur à l’état aigu, sous forme de rafale sur quelques pages (141 à 143) : « … elle lui serrait très fort le poignet pour qu’il ne se perde pas dans la foule … », « Elle lui serre le bras pour qu’il ne perde pas l’équilibre », « S’il pouvait se souvenir de tous ses rêves, aujourd’hui, il compterait des centaines et des centaines de valises perdues ». Il faut dire que le tir en rafale avait commencé à Paris, à la page 138 : « ... où il se promenait seul avec dans sa poche la feuille pliée en quatre : POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER ». Quel est, finalement, le contenu des lieux, des adresses, des âges, des villes ?

 

C'est la vie même du personnage qui semble souffrir d'un défaut initial et définitif de substance. Le sentiment de la perte découle de n'avoir jamais été en possession de ce dont on souffre de l'absence. Il est infiniment pire, car il dépose l'œuf du vide et du pourquoi au centre de la personne. Qu'est-ce qui nous a manqué ? Le livre est peuplé d'interrogations.

 

La littérature de Patrick Modiano est une littérature du jalon, du point d'étape, de l'oasis. Des points de repère perdus dans un paysage de brouillard. La littérature de Modiano évoque une succession de lieux de passage sans épaisseur, en même temps qu'une succession d'itinéraires dépourvus de toute histoire. L'impossibilité de vivre la vie qui vient. Avec, pour s'accrocher, seulement les noms de la vie passée. Une vie qui, dès lors qu'elle commence, a tant de peine à exister qu'il n'en reste rien de bien consistant. Ce qui en constitue la moelle (disons l'expérience quotidienne qui accroche fermement les souvenirs à des objets, à des visages) a été perdu, on ne sait pas quand.

 

A la fin de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Jean Daragane n’a rien compris à ce qui lui est arrivé. Nous, on sait  déjà que l'enfant qu'il était alors vient d'être abandonné.

 

Le tout début du livret de Maeterlinck pour le Pelléas et Mélisande de Debussy dit quelque chose d’approchant (c’est Golaud qui parle) : « Je ne pourrai plus sortir de cette forêt ! Dieu sait jusqu’où cette bête m’a mené. Je croyais cependant l’avoir blessée à mort ; et voici des traces de sang ! Mais maintenant, je l’ai perdue de vue ; je crois que je me suis perdu moi-même, et mes chiens ne me retrouvent plus ».

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mercredi, 31 décembre 2014

LE DERNIER MODIANO

Préambule destiné à illustrer l'altitude à laquelle se situe le débat politique en France : Nicolas Sarkozy installe donc l'état-major qui sera chargé de gouverner l'UMP en vue des « batailles politiques » qu'il envisage de livrer prochainement, tous gens de grande envergure et de haute vue, comme de juste. La preuve : Laurent Wauquiez a fait prendre les mesures de son bureau au centimètre près, pour être sûr que celui de Nathalie Kociusko-Morizet n'est pas de plus grandes dimensions.

 

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1/2

 

Franchement, je ne pensais pas que ce serait si difficile de parler d’un livre de Patrick Modiano. De trouver assez de mots précis pour habiller les impressions reçues d'un livre qui vous échappe quand vous tentez de le saisir. Je n’avais jamais essayé d’écrire quoi que ce soit à leur sujet, et pourtant, en ai-je-t-y lu, des « romans de Modiano » ! A chaque parution, ou presque, j’allais en librairie verser mon obole à un écrivain à l’œuvre fascinante. Je n’ai jamais su expliquer cette fascination.

 

Essayez donc de résumer un seul de ses romans ! Malgré l'évanescence de l'intrigue, le flou des traits des personnages, la ténuité de l'action, l'auteur, sans avoir l’air de vous forcer, vous y entraîne aussi aisément que dans les évidences enfantines. Ensuite, les mains de votre mémoire se referment sur des fumerolles : c’est tout ce qui restera de votre lecture.

 

Si, quand même, vous avez les titres qui ont, mieux que les autres, marqué leur passage. Pour mon compte, ce sont Villa triste, Rue des boutiques obscures, Dora Bruder, Un Pedigree, quelques autres. Pourquoi ceux-ci plutôt que d’autres ? Mystère. Il me reste tout au plus quelques vagues ambiances où dominent les errances de lieu en lieu, de ville en ville, d’époque en époque, de nom en nom, souvent à la recherche de je ne sais plus quoi. C'est dans lequel, au fait, que le personnage se livre à un drôle de manège autour de livres anciens ?

 

C’est vrai que j’en ai lu beaucoup, des Modiano. Pas tous, forcément. Je n’ai pas procédé systématiquement, comme j'avais fait pour Henri Bosco, mais j’ai une excuse : Modiano est bien vivant, il continue à produire. Cela ne fait rien : allez voir dans la rubrique « Du même auteur », au début, mais aussi à la fin de chaque volume. Interminable, la liste. Une petite trentaine de romans. Sans compter le reste. Il a même fait un scénario de film (Lacombe Lucien). Il a même écrit une chanson pour Françoise Hardy (« Etonnez-moi, Benoît »). D’autres choses que je ne connais pas, peut-être.

 

Donc, pas facile de poser des mots sur la lecture qu’on vient de faire d’un livre de Patrick Modiano. D’ailleurs, à la réflexion, je ne devrais pas dire « le dernier Modiano », parce qu’il est probable qu’il ne va pas s’arrêter d’écrire des livres. C’est tout le mal qu’on lui souhaite. Et que le lecteur se souhaite par la même occasion.

 

Parce que ce « dernier Modiano » est un livre littérairement magistral, et quand il referme Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, le lecteur se dit qu’il s’est passé, quelque part au fond des méandres et des sables mouvants de son être, quelque chose de pas ordinaire. Et qu’il aimerait bien que ça lui fasse la même chose une prochaine fois, même s’il ne sait pas bien quoi. Pour peu qu’il soit entré dans le jeu, il en sort chapeau bas devant le maître du jeu : du grand art !

 

A se demander si Modiano n'est pas un lointain descendant d'un maître du bouddhisme zen : écrire sur rien. L'esthétique du vide. Quasiment un haïku romanesque, comparé aux pavés que les Américains lancent sur la gueule de nos libraires, même que c'est à cause de ça qu'ils sont de moins en moins nombreux : trop de risques ! Je galèje.

 

Oui, on peut dire qu'avec Pour que tu ne te perdes ..., quelque chose y a remué, là-bas dans le fond. Mais quelque chose de vague, impalpable pour ainsi dire. Aussi insaisissable que celui qui dit « Je » tout au long du roman. Car le narrateur lui-même semble exister à peine tant il livre peu d’éléments qui permettraient au lecteur de l’identifier, d’en esquisser au moins un portrait auquel il pourrait s’identifier, comme cela se passe dans les romans traditionnels.

 

Mais comme l’auteur se débrouille pour que le lecteur, comme dans le cinéma filmé caméra à l’épaule, voie le film se dérouler comme s’il en était lui-même le protagoniste, l’identification se produit malgré tout, et le lecteur se trouve alors comme aspiré dans un vortex d’une étrange inconsistance, pris dans le réseau immatériel des fils d’un passé en quête duquel le personnage est contraint de se lancer pour une raison indépendante de sa volonté.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

vendredi, 28 novembre 2014

EMMANUEL CARRÈRE, LE ROITELET

Tout le monde connaît l'histoire : qui doit régner parmi les oiseaux ? On décide que celui qui volera le plus haut sera désigné roi. L'aigle sait que ce sera lui. Il n'a pas fait attention : un tout petit oiseau a trouvé judicieux de se jucher sur son dos et de se laisser transporter. Arrivé à son maximum, l'aigle triomphe. L'oiselet donne quelques coups d'aile, et peut alors crier "C'est moi le plus grand". L'assemblée accepte de récompenser l'astucieux : il sera nommé "roitelet".

 

Tout ça pour dire que j’ai essayé de lire Le Royaume, d’Emmanuel Carrère. C'est dire que je n’y suis pas arrivé. Je me suis forcé à aller au bout de la première partie (p. 142 quand même ! Sur un total de 630), et puis arrivé là, j’ai dit : « Je ne fais pas un pas de plus ! ». Trop fatigué. Exactement comme Haddock dans Tintin au Tibet à la page 43. 

TIBET.jpg

S'agissant du "Royaume" des cieux, j'aurais pu tout aussi bien me référer à Tonton Georges : « Mais sur le chemin du ciel, je ne ferai plus un pas. La foi viendra d'elle-même, ou elle ne viendra pas ».

 

Même pour les 140 pages lues, j’ai un certain mérite : je connais des gens qui prétendent l’avoir lu en entier, mais je sais de source sûre que c’est en sautant trois pages sur quatre. Là je vais vous dire : on comprend très vite que, si le monsieur ne se suffit pas à lui-même, c’est juste parce qu’il a besoin que les autres lui disent qu’il est beau, qu’il est grand, qu’il est le meilleur. Cet homme a un désespérant besoin qu'on lui dise qu'on l'aime. Et surtout qu'on le lui redise.

 

Le pire, c’est qu’il est épouvantablement sincère, affreusement conscient de son propre néant. Il expose, non, il confesse ses petites tares (mais pas ses gros vices, on a sa pudeur), son narcissisme. Mais en fait il ment : il ne confesse rien, il étale. Comme un catholique qui serait tout fiérot face au curé dans le confessionnal. Se gardant de présenter Le Royaume comme un roman, cet homme est, si je puis dire, monstrueusement honnête. Il met cartes sur table avant que la partie ait commencé. A croire que si la défaite portait un nom, elle s’appellerait Emmanuel Carrère. On ne joue pas au poker quand on ne sait pas bluffer. On est autorisé à ne pas aimer.

 

Pour bétonner la place de son moi et en faire une citadelle imprenable, il a décidé de jeter ses faiblesses d’être humain ordinaire à la face du lecteur. Sauf qu’il ne se considère pas comme un être humain ordinaire. Je veux dire que, comme il sait à quels reproches il prête le flanc, il préfère aller au-devant. Il n'attend pas : il coupe l’herbe sous le pied de tous ceux qui pourraient lui reprocher quelque chose. Il anticipe tout, il se frappe la poitrine avant que le confesseur le lui ait demandé. Au fond, s’il se mettait à exiger de lui-même une quelconque pénitence, ce serait surtout pour être sûr qu’aucune autorité morale extérieure à sa propre conscience ne la lui impose. Certains appellent ça le sentiment de toute-puissance. Est-ce la même chose que le complexe de Peter Pan ? Je n'en sais rien.

 

Voilà : cet homme est en béton. Il a trouvé le moyen idéal d’échapper à la critique et au jugement : il a fait la somme de tous les griefs d’autrui à son encontre, et puis tout simplement, il les a pris sur lui, sans mégotter, sans barguigner : le meilleur moyen de faire taire, ou plutôt de désarmer tout adversaire, aussi féroce soit-il. Il avoue avant la première question de l'interrogatoire. La lutte des mâles, chez les loups, s’achève quand l’un des deux se couche sur le dos, présente le ventre au plus fort, en signe de soumission. Et il est effectivement soumis une bonne fois pour toutes.

 

Chez Emmanuel Carrère, cela devient une simple tactique pour tourner la situation à son avantage et réduire à quia par avance l'éventuel contradicteur. Il vous répondra invariablement : « Je sais tout ça. J'ai dit tout ça. Vous ne m'apprenez rien ».  Mais c'est faire semblant de se coucher sur le dos et de présenter le ventre. Emmanuel Carrère est finalement un gros menteur. Au point qu'on se demande quelles grosses horreurs ses petits aveux dissimulent.

 

Sans y avoir pris garde, vous le retrouvez en chemise et la corde au cou, « pauvre pécheur », à vous laver les pieds quand vous sortez à peine de la douche, juste pour pouvoir clamer qu’il a fait contrition. Mais la vraie contrition ne se réduit pas au spectacle que le pauvre pécheur en donne. J’ai entendu dire que les psychanalystes ont un nom à mettre sur cette position. Sauf erreur (je ne suis pas spécialiste, je peux me tromper), ils appellent ça la « structure du pervers ».

 

Quelques pépites : « Il me faut toujours plus de gloire, occuper toujours plus de place dans la conscience d’autrui » (p. 39). Le gogo crédule et béat se dit : « Quelle admirable sincérité ! ». Il avoue même que l’écriture l’a conduit à commettre sa première mauvaise action : « Le don que j’ai pour écrire est à l’origine de la première mauvaise action dont j’ai le souvenir et, si j’y réfléchis, de beaucoup d’autres par la suite » (p. 116). Ah, pouvoir dire tout ingénument : le don que j’ai pour écrire ! La recette ? Il faut assaisonner d'une pincée de culpabilité avouée. Pas trop quand même.

 

Et visez ceci : « J’avais complètement oublié cette lettre, dont un brouillon se trouve dans mon premier cahier. Relue aujourd’hui, elle m’embarrasse. Elle aussi, je trouve qu’elle sonne faux. Cela ne veut pas dire que je n’étais pas sincère en l’écrivant – bien sûr, je l’étais –, mais j’ai du mal à croire que quelqu’un au fond de moi ne pensait pas ce que je pense maintenant etc. … » (p. 55). C'est sûr, il est toujours sincère.

 

Mais ce qui est pratique, avec cette sincérité de l'instant présent, c'est que l'instant d'après l'efface aussitôt. Au cours de la journée, vous pouvez être successivement dix mille fois sincère tout en ayant à chaque fois changé d'avis. Ce n'est plus du mensonge, qu'alliez-vous croire, simplement la mémoire vous joue des tours.  Cet homme, personne n’en doute, est d’une immense intelligence.

 

D’ailleurs, il le dit lui-même (évidemment) : « – et cela d’autant que je suis redoutablement intelligent. Qu’on ne se méprenne pas : je ne pèche pas par orgueil en disant cela. Au contraire, je l’entends en mauvaise part … » (p. 76). Qu’on se le dise, personne n’est en mesure de lui apprendre quoi que ce soit sur lui-même. La preuve, c’est qu’il sait déjà tout. Absolument de A à Z. Il a une telle lucidité, pensez ! Il a fait le tour de sa propre personne, du quatrième sous-sol jusqu’au dernier grenier. Il a fait l’inventaire exhaustif de son être. Et somme toute, il a beau dire, il n’est pas mécontent de son bilan existentiel. Son moi est confortable, il n'est pas mécontent d'habiter là.

 

Alors ses problèmes avec la foi, avec Jésus, sa « conversion », vous voulez que je vous dise ? Eh bien tant pis, je vous le dis quand même : rien à cirer ! En plus, c’est écrit au fil de la plume, un peu comme on écrit pour un blog. Et encore, il me semble avoir, de loin en loin, la chance de tomber sur une formulation que je me permets humblement de trouver heureuse. Non, dans Le Royaume, Emmanuel Carrère la joue stylistiquement modeste : plus modeste, il n’y a pas. Mais c'est encore un masque : l'auteur doit s'être dit qu'il était plus astucieux d'affubler son écriture d'un déguisement de pauvre.

 

Les tribulations d’Emmanuel Carrère avec le Christ, franchement, on comprend vite que si celui-ci s’était donné la peine de venir exprès pour Emmanuel Carrère, ça aurait peut-être marché. Mais voilà, pas de chance, il y avait les autres, tous les autres (on appelle ça l'humanité), tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être Emmanuel Carrère. Alors comme il fallait partager, il a laissé tomber.

 

Et les recours à la Sainte Ecriture sont tellement plats qu’il n’arrive pas à ne pas me faire croire qu’il n’y croit pas (oui, triple négation, je sais faire). Et puis pour un gars qui se dit pénétré de l’Evangile, franchement, écrire « sénévé » (p. 117), ça ne se fait pas. Moi-même je le sais, alors, si ce n’est pas une preuve. Je crois que c'est dans Mathieu. Bref.

 

On me dira sûrement que c’est l’effet recherché, mais dire de Jean le Baptiste (pas Jean-Baptiste, attention) : « Celui qui a ramassé l’amour selon le Christ dans cette formule fulgurante, presque inadmissible : " Il faut qu’il croisse et que, moi, je diminue " » (p. 77), non, monsieur, s’il y a quelque chose d’inadmissible, c’est ce « presque ». Cela ressemble à quoi, cette pusillanimité ?

 

Oui, monsieur, moi aussi, je suis tombé en arrêt, il y a bien longtemps, c’était au musée Unterlinden, devant le « retable d’Issenheim », et s’il me fallait dire la « fulgurance » que j’ai alors ressentie, devant (pour couronner tout le reste) cette phrase écrite rouge sur noir (« Illum oportet crescere, me autem minui »), j’aurais honte de m’être contenté de cet écrin verbal misérable. Grünewald heureusement s’est donné un peu plus de mal.

GRÜNEWALD JB GROS PLAN.jpg

Le peu que j’en ai perçu laisse donc apparaître un individu globalement désagréable et antipathique, à la « sincérité » pour le moins tortueuse et alambiquée. Mais la pose est tellement avantageuse, n'est-ce pas. Cette remarque éminemment subjective est due à ce qu’il ne fait rien pour ne pas apparaître, au cours de son récit, tout plein de lui-même et heureux de l’être. Il a beau dire qu’en telle occasion, il se dégoûte, il se débrouille là encore pour en faire un dégoût délectable. Un ragoût peu ragoûtant, en fin de compte. Un livre moins rebutant cependant qu'insipide et délavé.

 

Inutile de dire que j’ai abrégé l’épreuve. Je ne saurai pas si les trois autres parties ressemblent à ce petit verre d’eau tiède dans lequel le moi de l’auteur se noie avec délices. Tant pis pour lui.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Note : J'ai entendu l'auteur parler du Royaume. Il en parle admirablement, avec une éloquence saisissante. Eh bien méfiez-vous. Je vous conseille vivement de ne jamais vous précipiter sur le bouquin d'un auteur qui vous a parlé avec un enthousiasme volubile et communicatif du dernier livre qu'il a publié. Plus il parle bien, plus vous êtes sûr d'avoir affaire au bonimenteur qui  va vous placer l'aspirateur-miracle ou l'encyclopédie qui les remplace toutes.  Plus vous avez été séduit, plus vous serez déçu. Comment Rabelais parlerait-il de son Pantagruel ? Proust de La Recherche ? Vous les imaginez en « tournée de promo » ? 

 

Seule partie marrante, dans cette gabegie de paroles purement verbales, c'est l'histoire avec une certaine Jamie, une Américaine post-hippie qui en fait voir de toutes les couleurs à ce couple avec enfants si plein de bonnes intentions. Au moins, le lecteur passe enfin un bon moment. Dommage même que Jamie disparaisse si vite de la circulation : elle n'a pas le temps de venger le lecteur de l'effort qu'il a fait.

 

 

vendredi, 21 novembre 2014

NOTRE MERE LA GUERRE

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MAËL 5 COMPLET.jpgNotre Mère la guerre est donc un vrai roman sur la première guerre mondiale vue du côté français, avec une vraie intrigue, de vrais personnages, de vraies situations, de vraies péripéties. Ce qui est admirable dans ce livre, c’est la magie de l’équilibre que scénariste et dessinateur sont arrivés à établir entre le fil de la narration et le cadre historique dans lequel se situe l’action.

 

Ils ont aussi trouvé, pour le récit, le ton et la distance focale qu'il fallait, s'agissant de ce fleuve des enfers où s'est engloutie la vieille civilisation européenne, pour évoquer une guerre qui a rendu caduque et absurde toute notion de chevalerie ou d'héroïsme : il n'y a plus de héros face à l'obusier de 120, au canon de 155 ou au mortier de 340. Il n'y a plus de chevaliers face au barrage d'artillerie. Que peut la pétoire du poilu comparée à la mitrailleuse Maxim qui l'attend dans la tranchée d'en face ? Autant imaginer un cycliste en train d'attaquer de front un trente-huit tonnes. Et en 1939, il n'est pas vrai, paraît-il, que les Polonais aient envoyé leur cavalerie contre les chars allemands. Il n'y a pas non plus de héros, dans Notre Mère la guerre

 

Ce n’est pas un hasard si les trois premiers albums de la série se présentent comme des « complaintes » (le dernier étant un « requiem »). Ce qui me vient à l’esprit, à la lecture ? J'entends par exemple la lamentation des violes du Lachrymae or seven tears, de John Dowland. J'entends aussi l’extraordinaire et terrible musique du War requiem de Benjamin Britten. « Pauvre humanité ! », semblent avoir voulu dire les auteurs, Maël et Kris. C’est sûr, on n’est pas dans l’exaltation de l’héroïsme.

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La force de l’histoire, c’est que le motif de l’intrigue est lié de façon indissoluble avec les événements qui se passent sur le front. Le hasard fait que Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie de son état, et Gaston Peyrac, forgeron, vivaient dans le civil, avant la guerre, dans le même village du grand sud-ouest (il y a vraiment un Soulac en Gironde). Le premier a été amené à enquêter sur quelques meurtres. Le second, c’est le moins qu’on puisse dire, ne porte pas dans son cœur les poulets, perdreaux et autres volailles représentantes de l’ordre. D’autant que le gendarme-flic a œuvré avec succès, semble-t-il, puisqu’on l’appelle sur le front pour résoudre une sale affaire.

 

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Et sur le front, le lieutenant Vialatte tombe forcément sur le caporal Peyrac, qui commande une bande de jeunes voyous qu’on a tirés de prison pour les envoyer au casse-pipe, à condition qu’ils se portent volontaires. Le directeur de la prison sera même ému en entendant ces "volontaires" se mettre à chanter La Marseillaise. Pas des enfants de chœurs, donc. La sale affaire consiste en une succession de meurtres de femmes qui se produisent en première ligne. Elles ont été égorgées. Pas toutes en même temps.

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Dessin du sous-lieutenant René Chambe, depuis sa tranchée, janvier 1915.

(à croire que Maël a dépeint la réalité comme s'il l'avait vue)

Bon, je ne vais pas me mettre à résumer l’intrigue. Disons seulement que c’est un tissu de circonstances et d’états successifs qui se trouvent être la cause de ces meurtres, et quand on a compris, le reste découle, comme souvent. Je précise juste qu'ils sont liés au malencontreux hasard d'un soir de mauvais temps, et surtout que les fils sont assez embrouillés pour produire une situation complexe, qui permet aux narrateurs d’élaborer un bel écheveau pour nous promener des avant-postes de première ligne à la vie des civils de Paris et de province, dont le quotidien est lui-même malmené. Et qui nous reporte au temps d'avant la guerre, où ces déguisés en militaires étaient encore des paysans, artisans, bourgeois, aux prises avec les passions, habituelles et petites, de l'humanité concrète.

 

La force de la chose est que, à aucun moment dans le livre, l’enquête de Roland Vialatte (aidé ensuite du capitaine Janvier) ne fait perdre de vue aux auteurs, Maël et Kris, le théâtre de la guerre, qui demeure envers et contre tout, à chaque page, l’âme vibrante, tonnante et martyrisée du récit.

 

Je ne dirai rien d'un des nœuds de l'intrigue, lié à la vie privée d'un des poilus, qui me semble franchir la limite du vraisemblable, juste que ça n'enlève rien à la puissance d'évocation dégagée par l'ouvrage dans son ensemble. On a vu pire en matière d'improbable mis au service des fausses pistes dans un roman policier. Je ne dirai rien non plus de la fin, parce qu'il faudrait, pour qu'on comprenne, que je raconte tout. Et dans ce cas, on n'est pas encore au bout.

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Je n'ai pas parlé des dessins aquarellés de Maël. C'est un virtuose de l'expressivité. Il y a de la ligne claire, à la base, c'est certain, mais chaque vignette de chaque planche est comme lavée d'une encre qui parcourt toute l'échelle des bistres, du clair au presque noir. Cela donne une image tout à fait curieuse de la guerre : les personnages, le décor, la nature, le ciel même, tout est baigné dans une atmosphère terreuse, crépusculaire et sale du plus grand effet. Le monde que dépeint Maël semble avoir perdu jusqu’à l’idée de la lumière.

 

Franchement, c’est une prouesse.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

jeudi, 20 novembre 2014

NOTRE MÈRE LA GUERRE

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Décidément, si ça continue, il va falloir que je me fasse amputer. Ben oui, la guerre de 14-18 me colle tellement à la peau que je ne vois plus que le bloc opératoire pour m’en débarrasser. J’ai beau me dire qu’il faudrait que je m’en défasse, je continue à voir tout ce que l’Europe doit à la première guerre mondiale et à ce qui s’est produit ensuite : le 20ème siècle, siècle de la destruction, déesse sortie toute armée des tranchées, qui a poursuivi sa tâche technique avec méthode et persévérance, qui a même essaimé sous toutes les latitudes, et qui est de nouveau en train de pointer le bout de son groin à l’autre bout du continent, ce vieux terrain de ses exploits d’il y a cent ans.

 

Mais voilà, elle insiste, la « Grande Guerre ». Cette fois, c’est à cause de mon pote Fred (conseillé par Véro). Il m’a dit qu’il connaissait une BD consacrée à la guerre des tranchées qui surpassait en force tout ce que le grand Jacques Tardi à réalisé sur le même sujet. Ce qui n'est pas rien. C’était me mettre au défi.

 

J’ai donc acheté le bouquin, intitulé Notre Mère la guerre. Kris a écrit, Maël a peint et dessiné. Je ne connaissais ni l'un ni l'autre. Ils ont trouvé un excellent titre, qui fait écho aux « Matrice du siècle » (Annette Becker) et autres « Berceau du 20ème siècle » (Ernst Jünger) que je citais dans mon billet du 11 novembre dernier. 

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Notre Mère la guerre, c’est du lourd : quatre albums de BD réunis en un volume de 266 pages augmentées d’un cahier de dessins et d’aquarelles, 250 (environ) planches dessinées, un vrai roman sur la vraie guerre. Tardi, son 14-18 à lui, ce n’est pas du roman, si l’on excepte Varlot soldat ou La Véritable histoire du soldat inconnu.

 

Brindavoine lui-même, n’apprend qu’à la fin d’Adieu Brindavoine que « la guerre vient d’éclater en Europe », après avoir été recueilli à bord du Nicolas II, cuirassé de la « flotte de notre tsar bien aimé », qui croisait en mer Noire. Quant à La Fleur au fusil, où il fait le coup de feu bien malgré lui, l’histoire tient sur dix pages.

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Tout le reste (avant tout le définitif C’était la guerre des tranchées, mais aussi Putain de guerre, mais je n’ai peut-être pas tout lu, après tout, bien que …) tient plus du documentaire fictif à visée politique et du cri que pourrait pousser la colère absolue, que de la narration d’un récit romanesque construit. Je signale que Tardi a refusé la Légion d'Honneur. Je ne sais pas dans quel cerveau de quel hurluberlu est née cette idée farfelue : c'était mal connaître les convictions du bonhomme (sa compagne n'est autre que la chanteuse Dominique Grange, fille d'un médecin lyonnais réputé). Tardi semble ne s’être pas remis d’avoir un jour pris conscience de l’énormité du désastre. Je suis un peu tombé là-dedans aussi.

 

Touchant la guerre de 14-18, il faut mentionner quand même, en passant, pour mémoire, quelques inoubliables nouvelles écrites et dessinées  par le maître Hugo Pratt, et dont le héros s’appelle évidemment Corto Maltese : Sous le Drapeau de l’argent (rencontre et convergence d’intérêts entre des hommes sans drapeau sur un terrain d’opérations dangereux), Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, Côtes de nuit et roses de Picardie, et puis, plus indirectement, La Lagune des beaux songes et L’Ange à la fenêtre d’orient. Je dirais bien un mot du génial La Bête est morte, publié par Calvo en 1946, mais il s'agit de la deuxième guerre mondiale.

 

La différence, avec Hugo Pratt, c’est que l’Europe en guerre devient une petite partie du théâtre du monde où opère le personnage indestructible qu’il a inventé. Hugo Pratt, ce citoyen du monde, relativise l'Europe. Mais on sait que le cosmopolitisme ne fait pas bon ménage avec la question des origines. Hugo Pratt avait l’esprit cosmopolite (je ne dis pas « multiculturel », mais). Moi, je suis profondément européen en général, essentiellement français en particulier et, en creusant un peu et en soulevant le couvercle de la marmite : culturellement chrétien. Cela donne davantage de raisons d’être hanté par le fantôme.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mercredi, 19 novembre 2014

ROMAIN ROLLAND EN 1917

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L’Amérique a gagné, à commencer par les esprits. Et certains (suivez mon regard) font semblant, mais seulement quand ils croient pouvoir en tirer un bénéfice électoral,  de se demander ce que c’est que l’identité nationale française. Il aurait fallu commencer par ne pas consentir à se défaire peu à peu de toutes les marques qui la constituaient et la proclamaient (faut-il détailler ces choses qui sont devenues des petites choses, et qui donnent à celui qui prétendrait en rétablir le respect l'aura d'un Lucifer moderne ? d'un grand diable d'extrême-droite ?). De Gaulle la grande effigie, Pétain la sourde réalité. Je veux dire qu'à l'ectoplasme virtuel de la Victoire (un mirage), s'oppose le corps peu glorieux mais concret de la Défaite. De Gaulle, le grand illusionniste.

 

L'Amérique a gagné. Et nous nous prosternons devant la statue de cette nouvelle Mère Patrie dont le ventre fertile accouche sans cesse d'Innovations désirables en tant que telles, que les Américains, ces êtres bien intentionnés, mais positifs et sans nostalgie (« un écrivain américain, donc sans nostalgie » est une formule de Richard Millet, c'est dans Une Artiste du sexe), seraient bien fous de ne pas nous vendre, puisque, avant même qu’elles soient arrivées sur notre sol, nous ouvrons tout grand notre bec d’oisillons affamés pour les recevoir, comme les catholiques absorbent « le corps du Christ », et nous en gargariser avec gratitude, sans nous demander si nous en avions un besoin si urgent. La dépendance entretient, aggrave et entraîne une dépendance plus forte. Dépendre, c'est faire des dettes. Dépendre, c'est se mettre au service.

 

Faites un peu le bilan de tout ce qui, en France, est imprégné jusqu'au cœur des textures, des modes, des postures et courants intellectuels, et même des goûts (fastfoods, coca, ...) caractéristiques des Etats-Unis d'Amérique. Et puis demandez-vous ce qui reste, sur le territoire national, de ce « cher et vieux pays » qu'un De Gaulle (la formule date de 1960), par exemple, chérissait au-dessus de tout. Oui, qu'est-ce qui reste d'une des plus vieilles nations européennes ?

 

« On » a réussi ce tour de force d'inciter les Français à jeter à la poubelle ("de l'histoire", forcément) tout ce qui les rattachait à leurs racines les plus profondes. A grands coups de propagande. Quand les esprits ont été dûment convertis, ils ont de leur propre mouvement, spontanément, jugé qu'il était temps de se débarrasser de toutes les vieilleries qui encombraient les greniers. A cet égard, les "trente glorieuses" ont consisté en un gigantesque vide-greniers. « On » a obtenu que les Français en viennent à se détester eux-mêmes.

 

C'est sûr, nous devons beaucoup à l'Amérique. Mais la France a payé sa liberté retrouvée au prix de son identité. Notre liberté est une liberté de sujets, je veux dire de « sujets de Sa Majesté ». En dehors de l'inévitable métamorphose permanente due à l'histoire en train de se faire (trente glorieuses, mondialisation, innovations techniques...), qu'est-ce qui reste aujourd'hui de l'ancienne France ? Vous voulez que je vous dise : si peu que rien. Est-ce un Bien indubitable ? Certainement pas. Et pour y retourner, comptez là-dessus comme sur « peau d'balle et balai d'crin ». Avis aux nostalgiques.

 

Aujourd’hui, après avoir perdu une fois pour toutes la puissance après 1945, les Européens sont en train de constater, un peu tard, qu’ils ont aussi, dans l’affaire, perdu la prospérité. Enfin pas tout à fait, mais ils sont sur la pente. Les nations européennes ayant cessé de peser sur le destin du monde et n'existant désormais que comme « puissance consommatrice » (de biens, de mains d'œuvre importées, etc., jusqu'à ce que le compte en banque se retrouve à sec un jour futur), pour que le continent ait des chances de retrouver un peu de sa grandeur, il faudrait que celles-ci aient une volonté commune d'édifier une « Europe-puissance » qui soit à même de défendre ses intérêts propres. Sinon, la mondialisation finira pas vider le gousset des « vieux » continentaux.

 

Cherchez bien ceux qui ne veulent à aucun prix que l'entité Europe acquière un poids spécifique dans les relations internationales. Vous avez deviné ? Vous avez donc compris qu'ils feront tout pour faire échouer les efforts dans ce sens. Et avec leurs complices infiltrés, ils y arriveront. Alors en attendant, revenons à Romain Rolland.

 

Sous la première « tête de paragraphe » (« le bochisme en France »), cette citation d’un certain Charles Humbert, d’un article paru le 1er mars 1917 de Le Journal : « …la souveraineté des machines dont le canon est le faîte et la fleur. Le canon, machine à détruire, n’est que l’aboutissement et l’instrument dernier de tout un enchaînement d’industries, sans lesquelles il n’existerait pas et ne pourrait rien ». Quelle belle prose, n'est-ce pas ! Il y a du lyrisme dans l'acier ! 

 

Je me dis qu’il y a une foule de gens, aujourd’hui encore, qui manifestent un bel enthousiasme pour de petites machines que des multinationales (souvent américaines) de la communication leur fourrent entre les pattes, moyennant finance. A leur échelle, est-ce que ces petites machines ne servent pas, elles aussi, à détruire quelque chose ? « Comme vous y allez. Vous exagérez ». Mettons. Quand on ne voit plus ce qui a été détruit (« Mais voyons, il faut vivre avec son temps »), il faut se faire archéologue pour commencer à comprendre comment ça s'est fait. Et ce qu'il y avait avant.

 

Le sous-titre du Journal de Romain Rolland : Notes et documents pour servir à l’histoire morale de l’Europe de ce temps.

 

Je lis, sur la page qui suit la citation précédente, la réponse que fait Luther à Zwingli, qui lui fait le reproche suivant : « Tu es un esclave éducateur d’esclaves. Ton église sent la boucherie » : « Mais non ! Dieu nous a condamnés à un douloureux état de guerre. Rien n’est gratuit sur terre : il faut souffrir, se discipliner, mourir … ». Romain Rolland a trouvé ça dans Colloque de Marburg (1529). Il en conclut : « … et je vois combien l’Allemagne "moderne" est imbue de l’esprit terrible de Luther ».

 

Il est vrai qu'en 1914, les Allemands sont les agresseurs incontestables (par exemple, parlez aux Belges de Dinant, Tamines, Seilles, en province de Namur). La Belgique était un pays neutre, ce qui prouve que la neutralité ne protège de rien. Et si la Suisse a pu rester en paix, c'est forcément parce qu'elle avait quelque chose à offrir en échange (on se demande bien quoi, tiens, au fait !). Quant aux atrocités dont les troupes du Kaiser se sont rendues coupables, elles sont tellement nombreuses, avérées et documentées que je ne prends pas le temps d'en parler aujourd'hui. Une autre fois, peut-être.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mardi, 18 novembre 2014

ROMAIN ROLLAND EN 1917

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Je replonge le nez de temps en temps dans un bouquin qui m'avait secoué quand je l'avais lu (c'était en 2007, je n'avais pas pu le lâcher). Cette fois, j'ai picoré au hasard, dans le Journal des années de guerre 1914-1919, de Romain Rolland (Albin Michel, 1952, 1832 pages sur papier bible), au 2 mars 1917 (p. 1088 et suivantes), ces trois têtes de paragraphes : « Le bochisme en France », « Le suicide de la civilisation d’Occident », « La bestialité croissante ». Un livre ahurissant grâce auquel nous suivons le déroulement de la guerre sur toute sa durée. Je ne sache pas qu'il existe un bouquin qui puisse lui être comparé.

Si vous voulez, il fait partie du genre « Journal de guerre », mais tenu par un témoin qui observe de loin les hostilités, qui les suit avec une attention inégalable. Depuis un observatoire, en quelque sorte, « panoptique », du même genre que le bâtiment central de la prison de la Santé, d'où rien n'échappe à l'œil du gardien de ce qui se passe dans chacune des branches de l'étoile.

Ce n'est pas que j'éprouve une sympathie folle pour cet écrivain tant soit peu doctrinaire, qui a réussi, avec Jean-Christophe, à faire quelque chose de presque aussi édifiant, pontifiant et théorique, aussi bourratif, systématique et anthroposophique que le Wilhelm Meister de Goethe, qu'il admire : je n'en démords pas, il n'arrive jamais à le faire vivre, son Jean-Christophe, autrement que comme l'application studieuse et désincarnée d'un schéma intellectuel. 

Rolland était certes un excellent musicien, très longtemps lié d'amitié avec son exact contemporain Richard Strauss. Certes, il a écrit une somme (1500 pages) très informée sur Beethoven. Mais au bout du compte, il échoue à pénétrer le mystère qui creuse le précipice séparant un musicien, même excellent, et un génie de la composition. 

Il manque à son Jean-Christophe la démesure exclusive du moi, qui faisait, avec le délire qu'il reprocha à son ami à la fin de leur relation, une grande part du génie de Richard Strauss. Romain Rolland était-il trop attentif aux diversités du monde, trop rationnel aussi, pour sentir et rendre l'exigence de folie monomaniaque qui, si elle n'en est pas la preuve, est inséparable du génie ? 

Tout ce qui relève, dans un roman, d'une idée ou d'une idéologie à faire passer à tout prix, voue celui-ci à la catastrophe littéraire. Faire d'abord palpiter la vie, ensuite seulement caser les idées, s'il reste de la place (reproche identique au "roman", certes admirable, en quatre gros volumes, que Robert Margerit a intitulé La Révolution, et à quelques autres). 

Mais enfin, ce manieur de grands mots et de grands idéaux qu'était Romain Rolland, ce féru d'un humanisme pacifiste, militant et universaliste a tenu pendant cinq ans un « Journal» d'une haute tenue morale, qui fourmille, qui grouille, qui pullule d'informations et qui offre sur toute cette période un panorama saisissant des ambiances qui régnaient en Europe et ailleurs à l'époque dans toutes sortes de milieux, et où s'exprimaient et s'affrontaient les divers points de vue, parfois violemment (certains avaient projeté de tuer Rolland s'il s'avisait de remettre les pieds en France). 

On pensera ce qu'on voudra de l'exil de l'auteur en Suisse pour toute la durée de la guerre. Il reste qu'il a ainsi occupé un poste d'observation absolument unique (dans un pays en paix, entretenant des relations épistolaires innombrables avec des gens de toutes sortes, s'informant inlassablement, ...). 

L'aperçu remarquablement synthétique qu'il propose vaut qu'on s'y attarde et même qu'on y revienne. On passe jour après jour d'un aspect de la question à un autre, les points de vue différents se succèdent, comme les anecdotes, les conversations, la presse, les jugements, les rencontres, ... Je ne sais pas si Romain Rolland est un génie, ce que je sais, c'est qu'il est vaste et inlassable. 

Ce livre présente une cascade de considérations dont la totalité forme un ensemble à la fois étonnamment multiple et bigarré, mais étonnamment homogène. Une lecture bouleversante, bien que je n'aime guère (c'est peu de le dire) demander un service à ce mot si galvaudé par la critique littéraire, cinématographique et autre qu'il ressemble à une charogne servant de dessert à des gros vers repus, quand ils arrivent à la fin du banquet. Je veux dire : à l'os. Moi, ici, je prends le mot dans son sens. 

J’ai assez déclaré ici ma conviction que la guerre de 14-18 fut le premier suicide du continent européen, que je n’ai pas besoin de manifester combien je suis d’accord avec la formulation de la deuxième « tête de paragraphe» : le suicide de la civilisation d'Occident.

 

J’ajouterai juste que, si l’on regarde les cent ans écoulés, on ne peut qu’être frappé par le fait que, si les Européens ont pu persister dans l’illusion qu’ils demeuraient une puissance, ce ne fut que grâce à un transfert massif de ressources venues d’Amérique après le deuxième suicide du continent (à cet égard, les Européens ne diront jamais assez ce qu'ils doivent à la guerre froide, sans laquelle l'Amérique aurait sûrement davantage conservé son quant-à-soi). 

Que ce transfert – y compris ses suites et conséquences – fut étroitement surveillé par la puissance américaine, puisqu’il s’est accompagné d’une importation massive des produits, modes de vie, représentations et visions du monde américains (chewing gum, cinéma hollywoodien, puis télévision, et tout ce qui s'ensuit, et le reste ...), ce que les jargonnants appellent aujourd’hui le « soft power ». "Doux", c'est possible, mais "pouvoir", c'est sûr. Pas besoin de rappeler le titre de l’éditorial de Jean-Marie Colombani en Une du Monde le 12 septembre 2001 (« Nous sommes tous américains. »). Nous pensons américain.

Que reste-t-il de spécifiquement français aux Français ? La cuisine. Et encore ... 

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 15 août 2014

LE LIEVRE DE PATAGONIE 4/4

LANZMANN 1 CLAUDE.jpgLe titre du livre, pour finir. L’auteur tente d’expliquer l’incongru de la formule avant de poser le point final. J’avoue que j’ai beau écarquiller les yeux, je n’arrive pas à discerner les contours des raisons de ce choix. Et pourtant j'essaie.

 

Claude Lanzmann est un « passionné » congénital. Il a un impérieux besoin de se sentir en parfaite adéquation avec ce qu’il fait. Il a un impérieux besoin de ressentir, d’éprouver intimement le « vrai » de la situation où il se trouve. Un « vrai » capable de justifier pleinement sa présence en ce lieu à ce moment. Et tant qu’un certain déclic ne s’est pas produit, il a l’impression d’avancer en aveugle dans sa vie. De ne pas "y être" complètement.

 

Je suis d'accord avec ce besoin d'authenticité, mais je dirai qu'après tout, ça le regarde : ce lièvre patagon-là exprime l'émoi particulier de l'auteur dans une circonstance qui lui appartient. Il n'apporte rien de significatif au lecteur parce qu'au fond c'est un lièvre gratuit. Un cheveu sur la soupe si vous voulez.

 

Lanzmann évoque le déclic qui s'est produit sur la « piazza del Duomo » de Milan, où il s’est mis à réciter à voix haute le début de La Chartreuse de Parme. Il évoque le même déclic, de façon beaucoup plus forte, par la façon dont lui est venue l’idée des images de Treblinka pour Shoah : « Il y a eu, à Treblinka, l’ébranlement hallucinant, aux conséquences sans fin, déclenché par la rencontre d’un nom et d’un lieu, la découverte d’un nom maudit sur les panneaux ordinaires des routes et de la gare, comme si rien, là-bas, ne s’était passé ». Que vient donc faire le lièvre, face à un tel choc ?

 

Certes, on croise des lièvres, au cours du récit. Son pare-chocs n’en tue que trois au cours d’un voyage nocturne (Serbie ?), sur les dizaines qui traversent les faisceaux de ses phares (à la différence du lièvre qui bondit en travers, le lapin, lui, quand il voit les phares, se met à courir le long de la route). Il observe les animaux qui franchissent en toute insouciance les barbelés de Birkenau. Mais son choix se porte sur ce lièvre aperçu, là encore de nuit, non loin d’El Calafate, dont il parle à la page 192.

 

Il affirme, dans la conclusion du livre : « …me poignardant littéralement le cœur de l’évidence que j’étais en Patagonie, qu’à cet instant la Patagonie et moi étions vrais ensemble. C’est cela, l’incarnation » (p. 546, antépénultième et pénultième phrases du livre). Bon, moi je veux bien, ce lièvre qui poignarde le cœur. J'espère, je veux bien croire que l’éditeur n’est pour rien dans le choix de la Patagonie, parce que : « C’est un titre qui pète, ça, coco ! ». Car ce lièvre n’occupe dans la réalité du livre et de la vie (racontée) de Claude Lanzmann qu’une toute petite lucarne à peine visible. Disons que ce sont des "hors-champ". Mais pourquoi pas ?

 

Le titre du film, c'est autre chose. L'auteur raconte à la fin du Lièvre de Patagonie (pp. 525-526) comment et pourquoi il a choisi ce mot de la langue hébraïque : « Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie "catastrophe", "destruction", "anéantissement", il peut s'agir d'un déluge, d'un tremblement de terre, d'un ouragan. Des rabbins ont arbitrairement décrété après la guerre qu'il désignerait "la Chose". Pour moi, "Shoah" était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable. Quand Georges Cravenne, qui avait pris sur lui l'organisation de la première du film, voulant faire imprimer les bristols d'invitation, me demanda quel était son titre, je répondis : "Shoah". - Qu'est-ce que cela veut dire ? - Je ne sais pas, cela veut dire "Shoah". - Mais il faut traduire, personne ne comprendra. - C'est précisément ce que je veux, que personne ne comprenne ». On me dira ce qu'on voudra, cette intention est proprement géniale.

 

Je veux dire qu'elle se place à la hauteur du crime : l'extermination d'une race, aucun mot humain ne peut la signifier. Même si le mot est aujourd'hui devenu un nom propre, passé tel quel dans le langage (pour Lanzmann, le film en est de toute évidence à l'origine), mais plus ou moins galvaudé, utilisé par les uns et les autres, tour à tour, comme bouclier, comme étendard, comme arme, voire comme image de marque.  

 

Ce que je ne comprends pas, pour achever le parcours, complexe parce que contrasté, dans ce livre généreux, d’une richesse bourrée jusqu’à la gueule, c’est la raison pour laquelle le film a été refusé par beaucoup de Juifs. Lanzmann raconte ça : c’est comme si le film se heurtait à un tabou. Et pour moi, c'est un mystère. Et c'est l'étonnement de l'auteur.

COFFRET DVD 1.jpg

Simon Srebnik rejoue à 47 ans, pour Claude Lanzmann, la scène de ses treize ans. Il chante la même chanson (un petite maison blanche). Il dit, en parcourant paisiblement le site de Chelmno, où fut expérimentée l'extermination des Juifs par le gaz : « C'était aussi paisible à l'époque qu'aujourd'hui ».

Car chez beaucoup de Juifs, d'après Lanzmann, le refus est total et spontané. Si absolu que beaucoup d’entre eux n’ont même pas pu envisager de visionner Shoah. Comme si un mur sacré s’était tenu devant eux pour leur en interdire l’accès. Même que le cardinal Lustiger, grand Catholique mais Juif à l’origine, a joué devant l’auteur la comédie : « Je l’ai vu ! », avant d’avouer lamentablement que cela ne lui était vraiment pas possible.

 

Il y a là quelque chose qui me reste en point d’interrogation : que se passe-t-il, là, précisément ? Peut-être est-ce, tout simplement, insoutenable.

 

Ce qui me vient alors, c'est une scène au début du film. C'est vrai qu'on est frappé par le visage obstinément souriant de Michael Podchlebnik, comme s'il l'avait figé en y appliquant un masque. Il s'est comme cuirassé dans son sourire, ouvert sur ses dents impeccables. Mais Claude Lanzmann est impitoyable : « Pourquoi souriez-vous toujours ? – Si on est vivant, il vaut mieux sourire ». Mais il poursuit, cruel : « Quand vous étiez dans le Sonderkommando, quelle a été votre réaction ? – Un jour, j’ai reconnu le cadavre de ma femme et de mes enfants, et là … ».

 

La tête, soudain, de Michael Podchlebnik, quarante ans après !

 

La décomposition du sourire de Michael Podchlebnik !

 

Les sanglots de Michael Podchlebnik, ! …

PODCHLEBNIK.png

Je comprends que ce ne soit pas possible, là où ma raison s’arrête.

 

Vous voulez que je vous dise ? Le film Shoah, de Claude Lanzmann, est la version contemporaine du Mur des Lamentations : le vestige d’un Temple détruit. Et c'est Claude Lanzmann et nul autre qui l'a édifié, ce vestige. 

 

Et Le Lièvre de Patagonie, en racontant concrètement comment le cinéaste est finalement parvenu, après douze ans de démarches de toutes sortes, à bâtir ce monument, en donne une idée d'une force irrésistible. Toute cette partie du livre est parcourue d'une profonde et puissante vibration, imposant un sentiment d'oubli de soi, d'urgence et de nécessité impérieuse. Tout cela emporte le lecteur.

 

De ces « Mémoires » de Claude Lanzmann, c'est décidément ce que je retiendrai, loin devant tout le reste.

 

Voilà ce que je dis, moi.  

 

jeudi, 14 août 2014

LE LIEVRE DE PATAGONIE 3/4

LANZMANN 1 CLAUDE.jpgMais le plat de résistance et le point culminant de tout le livre est certainement le récit des innombrables tribulations, péripéties, émotions et souffrances qui ont jalonné la conception puis la réalisation de ce que Claude Lanzmann considère (à juste titre selon moi) comme l’œuvre de sa vie : Shoah.

 

En 1985, Jean Daniel (Le Nouvel Observateur) lui dit, le soir après la première projection du film (« film sans cadavre, sans aventure individuelle ») enfin achevé après cinq ans de montage : « Cela justifie une vie ». Je ne suis pas loin d'être d'accord.

 

Au fond, tout le livre est écrit pour aboutir à ce moment décisif (un moment qui a quand même duré douze ans) : un film de neuf heures dix minutes fait de tous les souvenirs des derniers témoins oculaires de l'extermination des Juifs, membres des Sonderkommandos, survivants, SS gardiens des camps ou ayant appartenu aux Einsatzgruppen (auteurs de ce qu'on appelle - improprement selon Lanzmann - la "Shoah par balles"). Une entreprise colossale que Claude Lanzmann a menée à bien contre vents et marée. Si les collaborateurs et techniciens divers sont nombreux, sa volonté à lui est absolument centrale : il s'est fixé cet objectif, il s'y tiendra. Il s'y est tenu.

 

Il nous fait entrer dans les coulisses, nous décrit les obstacles, nous dresse des portraits remarquables, tels que ceux d’Abraham Bomba, de Simon Srebnik, de Henrik Gawkowski et d’autres. Je regretterai tout de même que l’auteur n’essaie pas d’exposer davantage les liens de causalité entre Shoah et le reste de sa vie, qui n’a pas forcément préparé le lecteur à cette épreuve finale.

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Henrik Gawkowski remonte dans la machine à vapeur qu'il conduisait quarante ans avant, et refait le même chemin vers le camp de Treblinka (600.000 Juifs). Henrik Gawkowski ne supportait de faire alors ce qu'il faisait que grâce aux doses massives de vodka qu'il s'envoyait.

J’avoue que cette partie – la plus intense – m’a définitivement conquis, même si l’auteur n’explique rien à proprement parler. Mais il fait mieux que ça : il montre. Et ça, je le dis, il sait faire. Chapeau bas, monsieur Lanzmann. Il amène le lecteur au cœur de son sujet, dans un récit dont le suspense n'est pas absent.

 

Il nous montre toutes les ruses qu’il lui a fallu déployer pour approcher, amadouer et apprivoiser ceux qui pouvaient et devaient lui servir de témoins dans son œuvre sur l'extermination. La Destruction des juifs d’Europe est le titre exact du monumental livre-phare de Raul Hilberg. Il a servi de Nord à la boussole que Lanzmann a posée sur sa carte de travail cinématographique, quand il a eu l’idée inouïe de faire un film avec les gens de l’époque même où les faits s’étaient déroulés. Les derniers témoins oculaires.

 

Il raconte surtout – et c’est l’essentiel – ce qui se passe au fond de ces hommes, en particulier ceux qui faisaient partie des « Sonderkommandos » (qui devaient extraire les cadavres des chambres à gaz), à partir du moment où ils sont conduits à évoquer l’inévocable, à dire l’indicible : l’horreur. Très fort ! Ces témoins se mettent à exister, puissants de vérité, au moment où l'innommable surgit de leur mémoire, formulé par leur bouche : quelque chose en eux, soudain, se brise. 

 

Il raconte comment il a amené Abraham Bomba, l’ancien coiffeur revenu des camps, à faire semblant de couper les cheveux à un copain dans un vrai salon de coiffure, en Israël, pendant qu’il se confiait à la caméra. Il raconte comment il a amené Simon Srebnik, qui avait treize ans à l’époque, à lui chanter la chanson qu’il chantait pour le SS dans la barque à fond plat qu’il poussait sur les eaux de la Ner, aux abords de Chelmno, le camp où fut expérimentée l’extermination par le gaz (400.000 juifs, je reprends les chiffres de l'auteur).

 

Il raconte aussi l’imposture : pour intégrer à son film le témoignage d’anciens SS, comme il n’arrivait à rien en y allant sincèrement et de bonne foi, il décide d’utiliser une caméra cachée (la « paluche », reliée sans fil à une régie installée dans un minibus banalisé), ce qui lui permet de recueillir les confidences de quelques-uns (Franz Suchomel).

 

Cette ruse manque de lui causer les pires ennuis avec la justice allemande, sans compter le cassage de gueule qu’il a subi, à cause de ses amis qui, du fait de la chaleur, avaient ouvert la porte du minibus : les propos enregistrés clandestinement s’entendaient dans la rue, ce qui avait alerté les voisins et la famille ! Tant pis pour le témoignage de cet ancien chef des Einsatzgruppen !

 

Je ne reviens pas sur le mal que j’ai dit des récits de vie. J'insiste : il n’y a pas de vies exemplaires, chacun devant se démerder avec ce qui lui a été donné. Le Lièvre de Patagonie comporte des parts non négligeables d’autobiographie. Je m’en serais passé sans problème. Encore une fois, que m’importent les amours d’un monsieur avec une dame, s’appelât-elle Simone de Beauvoir ? Que m’importent les louanges que les uns et les autres ont adressées à monsieur Lanzmann pour ce qu’il écrivait (sur le curé d’Uruffe, par exemple) ?

 

La preuve, c’est que, visitant le cimetière du Montparnasse, je me suis bien volontiers incliné sur la tombe d’Honoré Champion, je me suis récité avec dévotion « Le Mort joyeux » sur la tombe de Baudelaire (« Dans une terre grasse et pleine d’escargots, Je veux creuser moi-même une fosse profonde… »), mais je n’aurais pour rien au monde fait le plus petit détour par la tombe de ce couple infernal, dont le nom divinisé continue de nous brasser et empuantir l’air du temps : la tombe de « SartretBeauvoir », symbole - paraît-il - de la « Modernité ».

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Je regrette vivement que les deux soient omniprésents dans le livre, comme le montre l'index des noms (ci-dessus) qui complète le récit.

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Un saint patron pour les libraires et les éditeurs.

Le Lièvre de Patagonie a donc été conçu et voulu pour être un récit de vie. J’y vois pourtant quelque chose de plus et de mieux qu’une vie particulière : une forme, à mes yeux, d’incarnation de l’Histoire (grand H). Le Lièvre de Patagonie est un livre où s’incarne jusque dans la chair rouge et vivante de l’homme la volonté de la vie de vaincre l’Histoire. C’est-à-dire la Mort.

 

Je veux dire que, pour Claude Lanzmann (enfin, comme je l’ai compris), l’humanité peut se rendre maîtresse de son destin. Personnellement, j’en suis beaucoup moins sûr : c’est une forme d’idéalisme. Et d’idéalisation de la liberté. Mettons que je ne suis pas du tout sartrien. Encore moins « sartretbeauvoirien ».

 

Voilà ce que je dis, moi. 

mercredi, 13 août 2014

LE LIEVRE DE PATAGONIE 2/4

LANZMANN 1 CLAUDE.jpgJ’ai eu un peu de mal à suivre le récit des premiers temps, quand Claude et Jacques Lanzmann (le bégayeur qui écrivait des livres pour dire qu'il traversait les déserts à pieds, en espadrilles, accessoirement parolier de Dutronc) sont baladés dans divers lieux au moment de l’invasion allemande et pendant la durée de la guerre : Brioude, Paris, Clermont-Ferrand, Saugues finissent par se mélanger. Cela n’a guère d’importance. Je retiens que le père et le fils s’affilient à peu près en même temps à des réseaux de résistance différents et qu’un jour, marchant sur une route, ils s’en font la révélation et la surprise mutuelles. L’instant, qui ne manque pas de cocasserie en même temps que de gravité, est rendu à merveille.

 

Je passe sur les divers événements auxquels l’auteur est confronté. Ce qui est sûr, c’est que le père, juif, a remarquablement organisé la vie et la survie de sa famille pendant toute la période, puisqu’elle en est sortie entière et bien vivante. Cela passe par exemple par les exercices minutés auxquels le père oblige ses enfants pour échapper à une éventuelle rafle en se réfugiant, dans le plus grand silence et le plus vite possible, dans la cache qu’il a aménagée au fond du jardin, à n'importe quelle heure de la nuit. Le père sait. Curieusement, la suite et la fin du bouquin l'escamotent : qu'est-il devenu ?

 

On apprendra que la mère a pris le père en haine au moment même de la nuit de noce. En juive orthodoxe et sourcilleuse, elle n’a pas supporté que son époux la sodomise, précisément cette nuit-là. Les enfants reverront leur mère (flamboyante quoique bégayante, sauf quand elle est en colère), qui vit désormais avec un certain Monny, juif fils d’un banquier bulgare ou serbe, à l’esprit brillantissime, à l’entregent époustouflant.

 

Il savait convaincre un Eluard et quelques autres de la bande de manuscrire leurs poèmes à tire-larigot pour les vendre sans cesse aux amateurs d'autographes (mais les surréalistes, Tzara en tête, avaient déjà pillé les collections nègres du Musée de l'Homme). Quelques figures vraiment intéressantes parsèment ainsi le récit. Lanzmann sait à merveille raconter, tirer le portrait, ne retenir que l'essentiel. Pour tout dire : Lanzmann sait ce qu'écrire veut dire.

 

Passons très vite sur toutes les parties de ce gros ouvrage (546 pages !) où Lanzmann raconte ses relations avec Jean-Paul Sartre, personnage qui me rebute radicalement. Passons sur la puissante relation amoureuse qu’il entretint avec Simone de Beauvoir, ce soleil de la « condition féminine » (un soleil qui me glace), avec laquelle il vécut sept ans, aventure dont il raconte quelques épisodes, en particulier dans les montagnes suisses. Passons sur l’activité de l’auteur au sein de la célèbre revue Les Temps modernes, fondée par Sartre. Je passe finalement sur beaucoup de choses, qui m’ont moyennement intéressé.

 

Je m’arrête un instant sur la première cohorte de visiteurs occidentaux en Corée du Nord, dont il fait partie, et sur ce qui la sépare de la seconde vingt ans plus tard. Vingt ans qui permettent à Lanzmann, stupéfait, de voir à l’œuvre le processus de glaciation et de régression de la société nord-coréenne.

 

Autant la première fois cela grouillait de monde et il avait pu, malgré l’espionnite aiguë qui sévissait déjà, ébaucher une histoire d’amour avec la belle Kim Kum-Sun, qu’il n’oubliera plus par la suite, autant la seconde fois il atterrit dans un désert humain où il se sent carrément ligoté. L'étrange comédie des scènes de piqûres de vitamine par la belle infirmière sous le regard omniprésent de six ou sept « casquettes », est à ne louper sous aucun prétexte. Vingt ans après, c'est devenu absolument sinistre.

 

Tout au moins jusqu’au moment où il révèle à ses interlocuteurs qu’en fait ce n'est pas la première fois, et qu'il est venu vingt ans auparavant et qu'il a même partagé à trois reprises le repas de leur « Grand Leader », l’immense Kim Il-Sung, père fondateur de la patrie. Alors là, coup de théâtre et changement à vue : c'est comme si Dieu en personne apparaissait ! Tout d'un coup c'est courbette, sourire et tapis rouge. La gloire, quoi.

 

Je passe sur les activités de l’auteur pendant la guerre d’Algérie, sauf que je tiens à signaler l’excellente analyse qu’il fait de la situation. On exalte en effet la « guerre d’indépendance » des Algériens contre l’infâme puissance coloniale (c'est nous, la France), mais on oublie en général qu’il y eut une lutte féroce pour la conquête du pouvoir, lutte impitoyable et fratricide entre Algériens, suivant qu'ils étaient « de l’intérieur » ou « de l’extérieur », ceux-ci réfugiés en Tunisie. Qui s’achève sur la victoire totale de ces derniers, menés par un Ben Bella sans pitié. 

 

Une authentique guerre civile meurtrière entre Algériens, qui explique pourquoi l’Algérie n’est pas encore une démocratie : la guerre civile rougeoie encore sous la cendre. Un semblable accaparement de l'Etat par un seul clan explique selon moi le chaos meurtrier qui s'est instauré après la mort de Tito en Yougoslavie, de Khadafi en Libye, de Saddam Hussein en Irak, en attendant le Bachar de Syrie et quelques autres : quand le chat despotique n'est pas là, les souris carnassières se déchaînent les unes contre les autres, et ça, ça fout vraiment la merde. Regardez les effets de l'obstination de Nouri Al Maliki à s'approprier l'exclusivité du pouvoir à Bagdad.

 

Je passerais aussi sur la complexité des relations entre Claude Lanzmann et l’Etat d’Israël, si elles n’étaient pas déterminantes pour toute la dernière partie du livre. L’auteur ne cache pas que l’Etat d’Israël repose sur un mensonge, comme il le constate au spectacle des milliers de tentes du camp de réfugiés où les Israéliens ont fourgué tous les juifs séfarades accourus en Israël parce qu’on leur y promettait un sort enviable. Les Falachas d'Ethiopie ne connaîtront pas un sort plus enviable à partir du milieu des années 1970.

 

Le mensonge encore : « Comme le dirait vingt ans plus tard dans mon film Pourquoi Israël Léon Rouach, conservateur du musée de Dimona : "Mentir, ce n'est pas bien, mais le pays, qui venait lui-même de naître, était gravement menacé. Pour le construire, il fallait le remplir et pour le remplir, il fallait mentir !"» (pp. 224-225). Déjà cette puissante et imperturbable volonté de conquête. Et déjà cette négation, totale et inentamable, de la légitimité historique de la présence arabe en Palestine : c'est comme si l'Arabe n'existait pas.

 

Et puis le meurtre : « Ben Gourion était impressionnant, comme Begin, mais le premier était le vainqueur de l'autre puisqu'il n'avait pas hésité à faire tirer sur l'Altalena, le navire qui, l'Indépendance à peine prononcée, amena sur les côtes d'Israël, outre des passagers, des armes pour l'Irgoun. Ben Gourion ne pouvait tolérer un double pouvoir et s'étaient résolu à ce que des Juifs en tuent d'autres, acte fondateur de la naissance d'un Etat véritable» (p. 237).

 

Il y a du Lénine (celui qui fusille les marins de Cronstadt en 1921) chez Ben Gourion (et le Ben Bella de l'indépendance algérienne n'a rien à lui envier). Et la fondation de l’Etat d’Israël est issue entre autres des actes terroristes et des assassinats commis par l’Irgoun dès avant la 2ème guerre mondiale. Terrorisme israélien contre terrorisme arabe : ça n'a pas changé depuis 1937 (bien avant la décision de l'ONU).

 

Quelques remarques qui permettent de comprendre que la situation au Proche-Orient et le conflit entre Arabes et Israéliens ont encore l'éternité devant eux pour que la paix - à laquelle tout le monde dit aspirer - n'arrive jamais.

 

Je note que l'état de guerre remonte à l'époque où des Juifs se sont persuadés que leur "Terre" était là, depuis des temps à les attendre, "Promise" par on ne sait qui. Ils s'appelaient les sionistes, qui obéissaient à la logique : « Pousse-toi d'là que j'm'y mette ! ». Le sionisme  seul est à l'origine de la guerre en Palestine. Il se trouve que tous les sionistes se trouvaient être des Juifs. C'est encore le cas.

 

En décidant, avec le consentement de presque toutes les nations (ONU), de constituer un Etat en Palestine, les Juifs sionistes ont déclaré aux Arabes une guerre qui ne peut pas connaître de fin.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

mardi, 12 août 2014

LE LIEVRE DE PATAGONIE 1/4

Claude Lanzmann : Le Lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009).

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Pour parler franchement, je n’avais pas du tout l’intention de lire Le Lièvre de Patagonie, de Claude Lanzmann. Mais les circonstances en ont décidé autrement. Il se trouve que, passant un matin devant la vitrine du « Livre à Lili », rue Belfort, je l’ai vu bien en évidence, et au prix imbattable de trois euros, s’il vous plaît, au lieu de vingt-cinq vendu neuf. Comme dit le futur "parrain", dans Le Parrain 2 : on me faisait une offre que je ne pouvais refuser. Pas le pistolet sur la tempe, quand même. Neuf, le bouquin l’était, je suis prêt à parier qu'il n’avait jamais été ouvert. Je n’ai pas hésité trois secondes. Je n’ai pas regretté mes trois euros.

 

J’avais un préjugé : les apparitions médiatiques controversées, tonitruantes et péremptoires de l’auteur m’avaient fait fuir. J’avais eu en son temps un préjugé analogue à l’égard de Michel Houellebecq qui, en suscitant des "pour" enthousiastes et des "contre" furibards qui s'étripaient en place publique, m’avait rebuté, avant que je franchisse le pas un jour avec Les Particules élémentaires, livre qui m’avait convaincu que son auteur était un authentique et excellent romancier. Du genre qui a tout compris de la société où il vit et de celle qui s’annonce. Et puis qui sait l'écrire pour le faire passer. Et qui, à cet égard tout au moins, me fait penser à Balzac.

 

Pareil pour Lanzmann : le personnage public, qui ne se privait pas d’intervenir avec véhémence quand on parlait des Juifs ou d’Israël, m’avait fait fermer les écoutilles. Quand la rumeur publique dépasse un certain nombre de décibels médiatiques, je n'y suis plus pour personne, je me mets aux abonnés absents. En plus, quand j’ai ouvert le bouquin, je dois dire que je n’ai pas été encouragé.

 

Le personnage, encore lui, a quelque chose d’assez déplaisant : que m’importe à moi, qu’un haut gradé de la chasse israélienne propose à monsieur Lanzmann de faire un tour sur le siège passager d’un F16 ? Et que monsieur Lanzmann, pourtant âgé de soixante ans, en sorte frais comme l’œil et sans avoir rempli de vomi le sac fourni à cet effet, mais de respect l’officier ébahi, sous les applaudissements du tarmac entier ?

 

Que m’importe que Claude Lanzmann ait fait ceci, cela, et encore ça et ça et ça ? Rien à faire du fatras biographique, où l’auteur « en installe » complaisamment. Mais c’est vrai que ça me saoule très généralement, le déluge de « vies des autres » dont les médias nous submergent. Car il n'y a pas de vie exemplaire. Au point que je me demande pourquoi l'on nous bombarde de confitures biographiques en nappes denses sur des tartines épaisses comme ça.

 

Ce ne sont que « portraits » dans Libération et Le Monde, ce ne sont que « talk shows » radiophoniques, où un animateur complaisant (Marcel Quillé-Véré sur France Musique, entre autres) déroule le tapis devant l’invité, avec une dévotion plus ou moins fabriquée, en vue de lui faire raconter les mille péripéties de son existence évidemment passionnante. Je ne parle pas de la télévision, qui passe son temps à étaler des vies intimes, ni du genre « biopic », qui envahit le cinéma des rangs serrés de toutes ses Edith Piaf, de tous ses Ray Charles et de tous ses Truman Capote.

 

Le récit de leur petite vie par de petits comédiens, de l'écriture de leur premier roman par des premiers romanciers, du couronnement de leur œuvre quand il s'agit de Jean d'Ormesson (notez que son dernier est toujours le couronnement de son œuvre), ou même de leur grande carrière par de grands pianistes, à qui l’on demande de raconter par le menu comment ils ont fait pour arriver là, ça finit par saturer l’espace. Et ne dit strictement rien de l'œuvre pour laquelle ces VRP de leur propre image sont en « tournée de promo ». Et rien, à plus forte raison, de ce qui en restera.

 

Je suis même d’avis que cette inflation de « vies des autres » dans les médias a pour effet de tenir en respect, d’intimider les gens genre « monsieur tout le monde », à la masse desquels j'appartiens, mais dont il ne viendrait l’idée à aucun journaliste de solliciter une interview approfondie. Selon les journalistes et les directeurs d'antenne, il y a les vies intéressantes, et puis il y a toutes les autres, qui s'appellent "la plupart". Ou encore mieux : « La foule des anonymes ».  Tout ça a pour effet de convaincre tous les « monsieur tout le monde » que la vie qu’ils vivent, non, ce n’est pas ça, « la vraie vie ». On les a convaincus que la vraie vie, c'est quand ils ont pu se voir à la télé. Comme une preuve officielle.

 

A force de voir que tant de gens ont « réussi leur vie », puisqu’on leur fait l’honneur de leur demander de la raconter à un public ébloui, chacun n’est-il pas tenté de se dire que la sienne est ratée ? De se dire que tant qu'il n'a pas raconté sa vie à la télé, il n'existe pas ?

 

A force de s’intéresser à la « vie des autres » (tout au moins ce qu’ils en montrent ou en disent), pour un peu, on oublierait qu’on a une seule vie à vivre pour son propre compte, et qu’il n’y a personne pour la vivre à notre place. Et que la télévision a été inventée pour nous faire oublier cette tragédie. Avec soi-même, on est constamment "en direct". Et il n'y a pas de "rewind". Revenons à nos moutons.

 

Dès l’avant-propos du bouquin de Lanzmann, on est prévenu : « Il est vrai, on m’a dit mille fois, de mille côtés, que je devais à tout prix écrire ma vie, qu’elle était assez riche, multiple et unique pour mériter d’être rapportée ». Que ce soit clair : tout le monde s'y est mis, à genoux : « Claude, allez, raconte ta vie ! ». Monsieur Lanzmann a cédé à des instances plus fortes que lui qui, à force d’insister, sont venues à bout de sa réticence à parler de lui-même. Sans ça vous pensez bien que …

 

Et attention les yeux : « J’en étais d’accord, j’en avais le désir, mais après l’effort colossal de la réalisation de Shoah, je n’étais pas sûr d’avoir la force de m’attaquer à un travail de si grande ampleur, de le vouloir vraiment ». Il est d'accord pour considérer sa propre vie comme infiniment digne d'intérêt. Et elle est d'une "si grande ampleur" ! Qu’on comprenne bien : monsieur Lanzmann n’a jamais été effleuré par le doute, ce qui ne me prépare pas à éprouver une grande sympathie pour lui. La force de son moi est incommensurable. Heureusement, le monsieur n'est pas du tout porté au narcissisme. C'est un qualité essentielle du livre : pas d'étalage.

 

Pourtant on pourrait le croire quand il affirme : « Je me tiens pour un voyant ...» (p. 285). Heureusement, son hommage à Moby Dick de Melville (p. 254) m'avait prévenu en sa faveur. Mais on comprendra peut-être que le bonhomme puisse susciter des réactions pour le moins "contrastées", génial pour les uns, insupportable pour les autres. Pour moi, c'est les deux à tour de rôle.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

jeudi, 17 juillet 2014

DU RIFIFI EN LAPONIE 2/2

Olivier Truc, Le Dernier Lapon, Métailié.

L’histoire est celle d’un grand malheur qui s’est abattu autrefois sur un village lapon, du fait même du « trésor » indiqué. Une vague légende rapporte qu’il s’agit d’or. Mais il ne s’agit pas d’or, comme le croit le vieil Olsen, un paysan, petit politicien véreux du coin, impatient de déposer une demande de licence, dans le seul but de s’approprier cette richesse démesurée.

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Autant le savoir : les frontières, ici, n'ont aucun sens. Elles n'ont d'ailleurs commencé à exister que lorsque les industriels ont trouvé des ressources pour s'enrichir. Le territoire des Sami transcende les frontières, au point que les trois pays concernés ont créé un corps de police transfrontalier.

J'ai un peu traîné mes guêtres par là-haut, de Tromsø à Kirkenes (à deux pas de Mourmansk, en Russie), et de Narvik à Rovaniemi.

(La carte ci-dessus est celle qui figure dans le livre.)

C’est le géologue Racagnal, un Français, qui révèlera qu’il s’agit d’uranium. La roche est même d'une teneur proprement inouïe. Racagnal est une ordure sans scrupule en même temps qu’un géologue exceptionnel, qui travaille « à l’ancienne » et à l’instinct : il rigole bien quand Kallaway (qu’il surnomme Mickey) arrive en renfort et débarque de l'hélicoptère envoyé en urgence tout un matériel sophistiqué pour ne faire que confirmer ses conclusions.

Mais ce qu’il préfère (et qu'il ne perd jamais de vue), Racagnal, ce sont les filles de quinze ans environ. C'est plus fort que lui. C’est ce qu’a vite compris Brattsen le flic pourri, qui demande à la très jeune et jolie Ulrika d’être gentille avec le monsieur, histoire d’avoir barre sur lui (mais le vieil Olsen garde aussi une coupure de journal relatant un fait divers compromettant arrivé à Alta, où il est question du bonhomme).

 

L’histoire ? Le tambour lapon (rarissime) a été volé avant que qui que ce soit ait eu le temps de l’étudier, et même de le photographier. C’est un vieux Français qui voulait en faire don au musée local avant de casser sa pipe. Il était très jeune quand il a accompagné Paul-Emile Victor, en 1939, dans une mission d’exploration. Un chaman lapon lui avait fait cadeau de l’instrument.

 

On apprendra qu’un certain Flüger, géologue de son état, avait trouvé la mort au cours de l’expédition, soi-disant du fait d’une mauvaise chute, en réalité tué par le propre père du vieil Olsen, le paysan-politicien, qui a conservé dans son coffre secret la vieille carte géologique dressée autrefois par Flüger, où figurent les indications permettant de retrouver l’emplacement de l’ancienne mine. 

Le problème, c’est que vient s’ajouter à l’histoire le meurtre de Mattis Labba, et que le vieil Olsen et le policier Brattsen font tout pour éloigner les enquêteurs de la piste de la mine, allant même jusqu’à faire destituer par des amis politiques « le Shérif », Tor Jensen, au profit de cet adjoint peu scrupuleux. Heureusement, la patrouille P9, qui comprend Klemet et Nina, garde (secrètement) le nez sur les traces, aidée (secrètement) par l’ancien commissaire. Ils reconstituent patiemment la chaîne en agençant les maillons l’un après l’autre. 

La fin a d’autant plus à voir avec l’apocalypse que tous ceux qui participent à l’action convergent vers un point où va bientôt se déchaîner une tempête polaire. Disons que la folie des hommes rejoint la rage de la nature. Disons aussi que la mine n’ouvrira pas. Et que l’auteur ne clôt pas son livre sur un épilogue dressant un bilan général des différents destins croisés au cours du récit : Aslak s’enfonce pour ne pas en revenir dans les solitudes glacées, pendant que Klemet sanglote sur sa motoneige. Les autres, il n'en est plus question. On imagine que tout est rentré dans l'ordre.

Aslak, c'est lui "le dernier Lapon". Considéré par la vieille Berit Kutsi (qui en fut autrefois amoureuse) comme un saint, parce qu’il a épousé Aila malgré le viol subi à l’âge de quinze ans par un prospecteur étranger, qui aimait les filles très jeunes (tiens donc). Enceinte, elle n'a pas pu avorter, alors elle a tué son enfant à la naissance. Elle en est devenue folle, et sa folie consiste à pousser des cris effrayants, et à être dans l'incapacité d'assumer son existence.

Et non seulement Aslak lui est resté fidèle, mais il a tout fait pour préserver, en ce qui le concernait, le mode de vie traditionnel des Lapons, refusant toutes les facilités offertes par la technique moderne, à commencer par le scooter des neiges. Il accepte les hurlements sauvages qu'Aila pousse régulièrement, parfois pendant une journée entière. Mieux : il est aux petits soins pour elle, et l'entoure avec dévotion. 

Il lui prépare du feu et des vivres pour huit jours quand il accepte de servir de guide au prospecteur Racagnal. S'il accepte, c'est parce que quand il l’a fait entrer sous sa tente, Aila a reconnu à son poignet la gourmette de l'homme qui l’avait violée jeune fille (avec l'inscription MOSO, pour MinO SolO, l'entreprise qui avait envoyé Racagnal). Mais même sans cela, quand l’autre est arrivé sur son scooter, la première chose qu’Aslak s’est dite, c’est que le Mal en personne venait de faire son apparition. Inutile de dire que les jours de Racagnal sont comptés. Et sa fin, je peux vous dire qu'elle n'est pas piquée des hannetons.

 Au total, un livre agencé de main de maître, que le lecteur aurait tort de délaisser à cause de son volet ethnographique. Car l’auteur l’a construit en virtuose : techniquement, le puzzle est irréprochable. C'est du grand art. Il faut cependant surmonter sa répugnance à avaler l’épais documentaire qui alourdit indéniablement le récit. Y avait-il moyen de rendre l’exposé plus fluide, mieux intégré à l’action proprement dite ? Franchement, je ne sais pas.

 Olivier Truc frappe très juste en nous emmenant sur la frontière qui nous sépare du monde ancien. Un monde quasiment disparu sous les chenilles d'acier du char de la "modernité" et des artifices de la technique. Si Klemet est le personnage principal, Aslak est un personnage absolument magnifique. Il n'occupe pourtant dans le récit qu'une place assez marginale, mais qui se révèlera cruciale au bout du compte.

 

Que se passe-t-il dans un individu (Klemet) quand l'acculturation est passée par là, le coupant radicalement du peuple dont il est issu ? Quand il est sans cesse confronté à la présence d'un homme intègre (Aslak), qui lui fait peur parce qu'il n'a jamais transigé sur ses principes, au prix de lourds sacrifices touchant les facilités de la vie offertes par le "progrès" ? Klemet est Lapon, mais il travaille dans la police norvégienne. Il ne vient pas d'une famille d'éleveurs. Il ne connaît pas les vieilles traditions de son peuple. Aslak, contre vents et marées, est resté petit éleveur de rennes, et éleveur « à l'ancienne ». Pénétré de l'esprit de ses racines.

 

Racines dont Klemet est coupé. D'ailleurs il s'en veut de sa lâcheté. Il s'en veut d'avoir trahi la promesse faite autrefois à Aslak de s'évader en sa compagnie de l'orphelinat. Au dernier moment, il a flanché : « Tu sais quoi ? hurla Klemet, dont les yeux s'emplissaient de larmes qui lui faisaient mal. On avait sept ans ! Bon Dieu, sept ans ». Mais ce n'est pas une raison pour que le remords ne le ronge pas, même cinquante ans après : « Mais nous devions le faire ensemble, Klemet. C'était notre promesse », répond Aslak. Rien de pire qu'une promesse non tenue pour foutre en l'air un homme normal.

 

Aslak s'enfonce alors et disparaît dans la nuit polaire, tandis que Klemet sanglote comme un enfant sur son scooter des neiges, sous le regard éberlué et impuissant de Nina.

 

Une enquête policière, un documentaire sur les mœurs actuelles et traditionnelles des Lapons, des rudiments de prospection géologique, un aperçu des mœurs politiques dans les pays nordiques, une critique en règle de la "civilisation", non, je ne regrette pas d'être entré là-dedans, ce qui n’est déjà pas si mal. Et le dénouement est d'une grande force. Ce qui est mieux.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

mercredi, 16 juillet 2014

DU RIFIFI EN LAPONIE 1/2

Le Dernier Lapon, d'Olivier Truc, aux éditions Métailié, 2012.

 

J’ai dit du mal récemment du genre appelé « thriller » (voir ici même au 30 juin dernier). Le livre d’Olivier Truc, Le Dernier Lapon, pour un peu, parvient presque à atténuer ma naturelle aversion pour les récits qui se bornent à l’élaboration d’histoires se réduisant à elles-mêmes, et qui ne portent rien de plus grand et de plus fort qu’elles-mêmes. Rien qui les dépasse. Des récits qui donnent des livres dont l’essence est d’aider à passer le temps les gens qui s’ennuient dans les transports en commun.

TRUC OLIVIER DERNIER LAPON.jpg

J’ai dit il y a longtemps tout le bien que je pense des romans de Michel Houellebecq au motif que leur auteur nous propose un regard aigu et décapant sur le monde actuel. Sans complaisance, il nous parle du sens de ce qui non seulement se passe sous nos yeux, mais nous entraîne sans que nous y puissions rien, ou si peu que rien.

 

Le livre d’Olivier Truc se situe quelque part sur cette ligne d’horizon littéraire, même si l’on reste très en-deçà des œuvres de Houellebecq. Ce n’est pas pour rien que la maison Métailié en limite le champ à sa collection « Noir ». Passer de Houellebecq à Truc, c’est en quelque sorte descendre du général au particulier.

 

Ce qui sauve le livre à mes yeux et en fait un objet intéressant, ce sont, disons les cent dernières pages (sur 450), où l’auteur parvient excellemment à faire sentir la montée de la tension, jusqu’au dénouement. Mais celui-ci, il faut le mériter. Avant d’y arriver, il faut croquer l’espèce de traité d’ethnographie lapone dont Olivier Truc a entrelardé (et alourdi) son récit. Et puis bien mâcher. Puis avaler.

 

C’est sûr que ça part d’un sentiment louable. C’est sûr aussi que s’il ne fournissait pas au lecteur un minimum de clés d’interprétation, le fond de l’affaire policière nous échapperait. Pour le coup, je m’en veux presque d’avoir éprouvé, tout au long de l’ascension de ce bouquin un peu aride, une impression qui m'a rappelé celle éprouvée à la lecture du Théorème du perroquet, de Denis Guedj, « roman » qui se proposait rien de moins que d’initier (ou de convertir) le lecteur à la jouissance de la pratique des mathématiques.

 

J’avais trouvé le résultat bourratif au possible, le romanesque disparaissant sous l’amas compact de l’exposé. Je dis peut-être ça parce que je ne suis guère mathématicien (ceci dit pour euphémiser). Mais Denis Guedj avait peut-être voulu tenter pour les maths ce qu'un autre avait réussi pour la philo, en surfant sur la vague initiée par Le Monde de Sophie, le livre de Jostein Gaarder au succès foudroyant, qui faisait croire au lecteur qu'il avait tout compris à la philosophie en le refermant.

 

Avec Le Dernier Lapon, sans aller aussi loin, j'ai eu parfois l’impression, de me trouver d’un coup sur un banc d'école : ce qu'il faut savoir de la société traditionnelle lapone. L’art proprement littéraire du roman dépasse le documentaire et la transmission d'un savoir. A cet égard, désolé, je trouve qu’il y a une part de reportage dans Le Dernier Lapon, d’Olivier Truc, dans une proportion infime toutefois par rapport au livre de Denis Guedj, qui me reste, lui, carrément indigeste.

 

Tant mieux, car ce livre mérite malgré tout d'être visité. L’action se situerait en Amérique du Nord au début du 20ème siècle, l’esprit n’en serait modifié qu’à la marge. En tant que civilisation, les Lapons n'ont rien à envier aux Indiens d’Amérique du Nord. Surtout au moment où les vestiges de leur culture ancestrale en est venue à être conservée dans les musées (c'est-à-dire qu'elle est au moins moribonde, si ce n'est agonisante). Un musée ethnographique est un mausolée.

 

Et au moment où leurs descendants plus ou moins abâtardis ou corrompus ont oublié leurs racines, qu’ils soient tombés dans l’alcool, comme Mattis Labba, ou qu’ils aient accepté, de gré ou de force, une acculturation qui les prive de fait de leur passé, comme Klemet. Un seul résiste encore à la "civilisation". Il s'appelle Aslak. Tout le monde pense qu'il est fou. Il est simplement buté, fidèle à ses racines, du genre « et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ».

 

Klemet, Lapon d’origine, après des études à l’école de police de Kiruna, a intégré le corps de la police des rennes. Il fait tandem avec Nina, fraîche émoulue de l’école de police, et accessoirement féministe (on est en pays scandinave : les mecs ont intérêt à faire gaffe, cf. Julian Assange, coupable d'agression sexuelle à cause d'un préservatif déchiré au cours d'un rapport sexuel consenti).

 

Nina a grandi dans le sud de la Norvège ("civilisé"), elle arrive donc dans la ville de Kautokeino (voir carte demain) sans rien connaître de la culture des Lapons (on dit les « Sami »). Le commissaire de la police locale est surnommé « Le Shérif », il est du côté des bons. C'est même pour cette raison qu'il sera mis sur la touche par le clan des méchants.

 

Brattsen, son adjoint, est, lui, on s’en apercevra, du côté de ces derniers. Comme les méchants des westerns américains classiques – des alcooliques qui ne rêvent que de casser de l’Indien –, il méprise les Lapons. C’est un brutal borné, dont ce vieux gredin d'Olsen manipulera sans peine la marionnette.

 

Je ne vais pas résumer l’histoire. En gros, d’un côté on a le monde lapon, de l’autre la civilisation technique et matérialiste. Le lien entre les deux consiste en un très vieux tambour traditionnel. Ces tambours, il n'en reste dans le monde que soixante et onze exemplaires dûment répertoriés, parce que les pasteurs calvinistes chargés de la christianisation du pays n'y sont pas allés par quatre chemins pour tenter d'éradiquer le chamanisme avec ces instruments du diable : ils en ont fait passer des milliers par les flammes, je suppose que c'est la vérité.

 

La peau de ce tambour comporte une particularité sous la forme d'un dessin symbolique. Après maintes péripéties, on découvre qu’il raconte une histoire tragique en même temps qu’il indique le plan d’un « trésor ». 

 

Rien de tel pour appâter, n’est-ce pas ?

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

lundi, 07 juillet 2014

VIALATTE MIEUX QUE GUY DEBORD

 

SOUS VERRE.JPG

Très vilaine peinture sous verre achetée à Bucarest en 1990, pour quelques virgules de porte-monnaie.

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« Voilà pourtant où va la civilisation. Elle ne vit plus qu’en état de guerre. Dès qu’un homme d’Etat parle de paix, on sait que c’est pour lui faire la guerre. Il y a toujours quelque Corée, quelque Tibet ou quelque Irak où on la garde à la glacière ; c’est la guerre froide ; ou alors sur le coin du fourneau ; c’est la guerre tiède ; on la retire à moitié, on la remet, on l’enlève, on la réchauffe un peu ; plus elle est vieille, meilleure elle est, comme le civet ; quand elle réduit, on lui ajoute un petit oignon, un verre de vin, un brin de laurier, un filet d’eau bouillante, et ça se remet à faire des bulles. Voilà pourtant la vie que nous menons. La civilisation est couverte de plaies. Qu’on entretient en les grattant ; comme l’eczéma ».

 

Je cite de nouveau ces quelques lignes de Profitons de l’ornithorynque, d’Alexandre Vialatte, qui terminaient la note parue hier, pour montrer que la littérature est supérieure à n’importe quelle théorie, qu’elle soit scientifique, politique, économique, sociologique et tout ce qu’on voudra. Pour une raison finalement très simple : elle les contient toutes, parce que c’est elle qui reste seule humaine, où que soit située sa qualité sur l’échelle des valeurs. Les théories, en détruisant la liberté individuelle (en traduisant l'homme en statistiques et en moyennes), détruisent l’humanité.

 

Et pour montrer qu’Alexandre Vialatte sait tout ce qu’il faut savoir pour expliquer les choses du monde dans lequel il vit mieux que Guy Debord, et sans prendre la pose du penseur en usant de termes théoriques et de concepts compliqués, et en dédaignant de professer des vérités du haut d’une chaire, voici toute la fin de la chronique citée hier. Elle est intitulée « Eva Peron ». On finissait sur l’eczéma. Je ne peux m’empêcher de trouver ça remarquable d’acuité et de perspicacité.

 

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Et qui les gratte ? C’est surtout la radio, le cinéma, la publicité. Ils font les vedettes en tous domaines. Et non seulement les vedettes, mais la pièce, l’événement. Ils ont fait Hitler, le nazisme, Mussolini, Nasser et tous les dictateurs. D’une bataille perdue au pas de course, ils ont fait à Nasser une guerre victorieuse aux yeux de tous les Orientaux. Ils commandent le rire et les larmes, ils dirigent les admirations. Ils remplacent la pensée, ils remplacent le cerveau. Ils installent l’opinion là où ils veulent la mettre. Ils ont fait Peron et Eva, Eva Peron, l’idole de l’Argentine. D’une fillette sans dons, armée de son seul toupet et de sa fureur d’être applaudie, de sa rage de se venger de tout ce qu’elle n’avait pas, la radio a fait quelque chose d’intermédiaire entre le Bon Dieu et la Sainte Vierge, qui a disposé de l’armée de tous les syndicats, des tueurs des abattoirs, des producteurs de films, qui a fait un dictateur et des révolutions, qui a symbolisé l’Argentine, qui a failli être canonisée, qui a eu de son vivant ses rues, ses villes, ses timbres (avec défense de les oblitérer, pour ne pas altérer son profil !), en faisant de la charité un spectacle publicitaire, en adoptant pour hygiène quotidienne, à la radio, un numéro de striptease du cœur qui hallucinait les ménagères. Et le cœur sec comme un coup de trique ! Du néon à la place du cœur ! Lisez cette histoire étonnante : Eva Peron, de Sylvain Reiner ; vous verrez comment l’Argentine n’a été pendant des années qu’une aventure publicitaire. Vous apercevrez au passage des personnages extrêmement pittoresques, comme ces vieilles dames de la pampa qui sont coiffées d’un chapeau melon, armées d’une pipe et couvertes d’un châle, ou comme ce chef de la police dont le nom a l’air d’être sorti du délire d’un enfant de sept ans : Aristoboulo Mittelbach. Ce qui est peu sérieux pour un roi des gendarmes.

         A côté d’Eva, Juan Peron : une sorte de Tino Rossi qui aurait pris Goering pour modèle ; une réclame de pâte à rasoir ; un dictateur qui sent la savonnette. Je ne crois pas l’ouvrage impartial : le tigre lui-même oublie parfois de se rappeler sa férocité, Néron lui-même avait ses moments de gentillesse, l’Eva de Sylvain Reiner n’oublie jamais son rôle. Car cette histoire d’une vie n’est que l’histoire d’un rôle (mais parce que cette vie ne fut qu’un rôle ; le cabotinage est une seconde nature ; et une seconde nature ne s’oublie peut-être pas).

         Cette aventure a mal fini pour Eva. Elle est morte en voyant des poules qui venaient picorer sur son lit, dans sa chambre et sur son cadavre. Il n’est pas drôle au moment de mourir de voir sa chambre envahie par les poules. Surtout en rêve.

         Juan Peron, vêtu avec soin, promène à Saint-Domingue, où il s’est retiré, ses quatre caniches tous les matins. Il réclame le corps d’Eva. Le cadavre est publicitaire. La loi dit qu’il lui appartient.

          

           Au Portugal, deux cents moutons viennent d'être mangés par des loups.

            A Paris, à la suite d'une réanimation (on a remis en mouvement par le moyen de massages le cœur d'une fillette qui ne battait plus), un savant professeur a dit aux journalistes : "Un homme n'est réellement mort que lorsque ses fonctions vitales ne sont pas seulement suspendues mais définitivement arrêtées".

             C'est à peine si on ose y croire.

             Mais c'est ainsi qu'Allah est grand.

 

 

Alexandre Vialatte, Profitons de l’ornithorynque, Eva Peron, La Montagne, 12 avril 1960.

 

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Que dit-il de plus, Guy Debord, dans La Société du spectacle ? Des choses finalement bien compliquées.

 

Ayons les complicateurs en horreur. La vraie vie est peut-être ailleurs, comme disait l'autre, mais elle est surtout plus simple.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

dimanche, 06 juillet 2014

VOUS REPRENDREZ DU VIALATTE ?

VIALATTE ORNITHO RYNQUE.jpgAllez, encore un peu d’Alexandre Vialatte. Toujours tiré de Profitons de l’ornithorynque (Julliard, 1991). L’admirable très long paragraphe qui suit constitue la moitié (approximativement) de la chronique intitulée « Eva Peron » (La Montagne, 12 avril 1960), et recueillie par la grande amie de l’auteur, Ferny Besson.

 

Le ciel est gris, la conjoncture est molle, la civilisation s’affaisse comme un soufflé. Autrefois on vantait l’art d’un film, maintenant on vante son prix de revient ; autrefois on parlait du talent d’un poète, maintenant de la marque de son auto ; autrefois on habitait des maisons. C’étaient des endroits faits pour l’homme qui procuraient à chaque activité le paysage qui lui était naturel ; les oignons séchaient au grenier, le vin mûrissait à la cave, la mauvaise marche du perron cassait la jambe au visiteur insupportable, les rats avaient un champ raisonnable mais limité pour faire rouler les noix sur le plancher du grenier entre la malle en poil de chèvre et l’ombrelle de la bisaïeule ; le saucisson pendait à la solive,les enfants trouvaient aisément quelque niche naturelle pour jouer à Guignol ; on savait où mettre ses souliers, sa pipe, son grand-père, son vélo. Maintenant il n’y a plus de maisons, mais des taudis ou des chambres d’hôtel, et ce placard nu, cette tombe, ce désert de la soif, bref cette aventure saharienne qu’on a appelée H.L.M., où l’homme meurt de claustrophobie, par un record du paradoxe, au sein d’un vide illimité. J’ai vu un rat de quatre cent dix grammes y périr en une heure quatorze sur un sol en fibrociment. D’ennui. De dégoût. D’écœurement. De solitude métaphysique. Je l’ai vu maigrir progressivement, perdre ses joues, pencher la tête, fermer les yeux, raidir les pattes. Est-ce raisonnable ? On vous explique que ces surfaces arides sont très faciles à balayer ; plus fort : qu’il n’y a même pas à le faire ! Mais l’homme passe-t-il sa vie à ne pas balayer ? Victor Hugo écrivait-il ses Mémoires pour qu’ils soient faciles à épousseter ? Ou même ses Odes ?... C’est une logique qui dépasse mes moyens. Mais après tout … j’ai vu un homme vendre une règle à calcul en expliquant qu’elle était faite d’une matière imperméable ! J’ai même vu acheter cet engin par des mères de famille nombreuse qui ne descendaient jamais sous l’eau, même en scaphandre, et qui ne s’en serviraient jamais, même une fois revenues au soleil. Après quoi on peut tout admettre. Et cependant je persiste à penser qu’on achète des logements afin de les habiter et non de ne pas les balayer. Sinon on achèterait un trottoir en asphalte. Et d’ailleurs on se lasse vite de ne pas balayer. C’est un plaisir qu’on épuise en deux jours. L’homme, qui n’est pas plus bête qu’un autre (pas moins non plus) (mais enfin pas plus), s’aperçoit vite, au demeurant, qu’il y a bien plus à balayer sur une surface parfaitement lisse, où les rainures n’absorbent rien, que sur un plancher raviné par les ans. On ne devrait construire que du vieux. En prévoyant l’espace vital des choses qui réclament de la place, du temps, des soins et de la piété : le vin qui veut vieillir, le fromage qui veut vivre, et la grand-mère qui veut le manger. Les mettra-t-on au frigidaire ? à l’hôpital ? Quelle indécence ! Voilà pourtant où va la civilisation. Elle ne vit plus qu’en état de guerre. Dès qu’un homme d’Etat parle de paix, on sait que c’est pour lui faire la guerre. Il y a toujours quelque Corée, quelque Tibet ou quelque Irak [tiens, déjà en 1960] où on la garde à la glacière ; c’est la guerre froide ; ou alors sur le coin du fourneau ; c’est la guerre tiède ; on la retire à moitié, on la remet, on l’enlève, on la réchauffe un peu ; plus elle est vieille, meilleure elle est, comme le civet ; quand elle réduit, on lui ajoute un petit oignon, un verre de vin, un brin de laurier, un filet d’eau bouillante, et ça se remet à faire des bulles. Voilà pourtant la vie que nous menons. La civilisation est couverte de plaies. Qu’on entretient en les grattant ; comme l’eczéma.

 

Est-ce que c'est pas bien tapé, ça ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

samedi, 05 juillet 2014

L'ECLAT ET LA BLANCHEUR

La vie, naguère, était dictée par le décalogue, l’opinion des voisins, les snobismes locaux et les ouvrages de la baronne Staffe. Elle laissait assez de place à l’homme pour se livrer, par le moyen de quelque gymkhana exécuté entre ces tabous, à la vertu, au dévouement, à l’adultère mondain, au dressage des bassets, à l’assassinat des caissières, au trépas sur les champs de bataille, bref pour avoir une âme immortelle et en faire un usage grandiose et personnel. L’homme avait le droit d’être sublime ou sordide. Sa vie était un jeu dramatique et passionnant. 

Adieu ces libertés et ces exaltations ! L’homme a perdu le loisir charmant de falsifier un testament, de lire Montaigne ou de tuer des petites filles. Il ne s’agit plus aujourd’hui que d’obtenir la blancheur Cerfeuil, de sourire Kibrille et de vivre Marie-Chose. On n’a plus le temps que d’être un client. Et d’obéir aux magazines. La conduite de l’homme est dictée par le réfrigérateur Machin, le bloc-évier, la poubelle à pédale. Il est vaincu par ses conquêtes. C’est le bagnard de l’appareil électroménager. 

Son cerveau a été savamment remplacé par le prospectus publicitaire. Il pense Kimousse, Kiastik, Kipenspourvou. Sa vie se résume dans un bulletin de commandes. Elle a le style du jargon de prestige des périodiques et des marchands de « cités heureuses ». La femme n’a plus qu’à se laisser guider.

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VIALATTE ORNITHO RYNQUE.jpgJe ne mets toujours pas les guillemets, qui s'imposent théoriquement. Ces lignes d'Alexandre Vialatte, parues dans La Montagne le 18 février 1968, sont toujours tirées de Profitons de l'ornithorynque (Julliard, 1991).

Eh oui, on n'a plus le temps que d'être un client.

Pour dire que Vialatte n'avait rien à apprendre de Guy Debord, desDEBORD SPECTACLE 1.jpg intellectuels en général et des situationnistes en particulier. Il n'avait rien à apprendre des révolutionnaires : il se contentait de regarder. Sans se raconter d'histoires. Et sans brandir l'étendard compliqué et systématique de la théorie. La « société du spectacle », Vialatte, il sait ce que c'est. Je respecte Guy Debord. J'admire Alexandre Vialatte. Au motif que, si Guy Debord a raison, c'est Alexandre Vialatte qui dit vrai. Même Günther Anders, qui ne dit pas autre chose, est plus compliqué.

Cela fait une différence. Je veux dire entre celui qui se pose en penseur, contempteur et réformateur du monde, et celui qui se contente de vivre la vie qui lui a été donnée, qu'il essaie de comprendre, sans pour autant la disséquer, en se contentant de la vivre le plus plaisamment possible, et d'en exprimer dans un français impeccable la « substantificque mouelle » coulée de sa propre expérience. Sans s'en laisser conter par les baratineurs, bonimenteurs et autres camelots : humain, simplement humain.

Voilà ce que je dis, moi.

vendredi, 04 juillet 2014

LES FEMMES FRIGIDES

Celui [le mystère] des « femmes frigides » n’est pas moins ténébreux. Je n’ai jamais su exactement ce que c’était qu’une « femme frigide ». C’est un vocable énigmatique qui me fait à peu près le même effet  que les mots « verdure » ou « arthritisme » lorsque j’avais quatre ou cinq ans. Les médecins savent ces choses savantes, les grandes personnes. De tout façon, la presse signale un « mystère de la femme frigide ». Et elle a bien raison ; car c’est un phénomène d’un caractère si saisonnier qu’on ne parvient pas à s’expliquer la chose ; c’est un mystère intermittent : tantôt il n’y a pas de femme frigide, et par conséquent pas de mystère, tantôt les journaux en sont pleins. Surtout quand ils manquent de Spoutniks ou de « conférence au sommet », ou quand Joanovici ne part pas pour la Suisse ; ce ne sont plus que photos de femmes frigides, graphiques, diagrammes, toutes les femmes sont frigides ; d’ailleurs, sur les photos, on ne s’en rendrait pas compte, elles n’ont pas l’air de délinquantes, elles ressemblent à toutes les autres, on dirait des femmes non frigides ; il paraît qu’elles le sont quand même ; c’est ce qui prouve bien qu’on est en plein mystère. Mais ce que je préfère ce sont les coupes de femmes frigides. Au trait blanc sur fond noir, avec des pointillés. C’est très intéressant ; ça fait très scientifique. On se sent en plein dans le vrai de la chose, la vraie médecine, la vraie physiologie. On se sent pénétré par la science ; malgré soi. On n’y comprend rien ; et puis on n’a pas le temps de tout lire ; et c’est affreusement ennuyeux (il ne faut pas lire), mais on voit les schémas. Et alors on sent qu’on apprend. Quoi ? On ne sait pas. Mais enfin on apprend. A l’état pur. Sans aucun objet. Comment dire ? C’est un état d’âme : l’état d’âme d’un homme qui s’instruit. On s’instruit jusqu’aux yeux. J’aime bien les femmes frigides.

 

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Ben voilà. Je sais, j’aurais dû mettre des guillemets et tout écrire en italiques. Ces considérations datent de 1958. On les trouve dans le numéro de mai de la NRF.

 

Les vrais amateurs ont reconnu depuis le début qu’elles ne peuvent avoir été signées que par Alexandre Vialatte. Cette chronique a été recueillie par Ferny Besson dans Profitons de l'ornithorynque, éditions Julliard, 1991. Qui me rendra Antiquité du grand chosier, que j'eus la faiblesse de lui prêter, sans doute un jour de beuverie excessive ?

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Ainsi, on apprend le retour du petit fouteur de merde en chef monté sur talonnettes. Je ne  veux plus écrire son nom ni publier l'effigie de sa trombine. Le chef de file de ceux qui veulent foutre par terre l'institution judiciaire quand celle-ci ne se prosterne pas devant eux : les gorets hurlent qu'on les égorge, avant d'avoir senti le fil de la lame. Le chef de file des malfrats qui ne conçoivent les institutions de la République qu'au service de leurs intérêts personnels. La politique réduite au coup de menton. La politique réduite à la promotion narcissique de quelque Nabot-Léon qui a le culot monstre de se prendre pour un homme d'Etat et qui, dans la foulée, accuse des magistrats de n'obéir qu'à des besoins de vindicte personnelle quand ils ont l'audace ahurissante de s'en prendre à son auguste personne. Faut-il que les Français soient nuls à chier pour avoir été neuf millions à gober avidement à la télé les rodomontades, les bravades et les mensonges de ce jean-foutre ! Qui aurait dit que la France s'apprêtait à retomber de Charybde (le mou du bulbe qui nous gouverne) en Scylla (l'agité du bocal, qui se rêve de nouveau en calife à la place du calife) ?

Que préférez-vous, du mou du bulbe ou de l'agité du bocal ? 

Mais qui, maintenant, pour nous préserver du pire ? On va faire comme Diogène, une lanterne à la main en plein jour : « Je cherche un homme ».

lundi, 30 juin 2014

LE THRILLER EST A LA MODE

HERVÉ LE CORRE, Après la Guerre, (Rivages/ Thriller, 2014)

 

« On ne lit pas toujours ce qu’on devrait ». Appliquant cette maxime, qu'il ne faudrait pas confondre avec un proverbe bantou, j’ai donc lu Après la Guerre, de Hervé Le Corre (éditions Rivages / Thriller, 2014). Mais j’avais une excuse : des amis sûrement bien intentionnés m’en avaient fait cadeau. Je me suis senti obligé d'aller jusqu'au bout. Et je peux vous dire que le thriller se portera épais cet été.

 

Est-ce que c’est ça, le « thriller » d’aujourd’hui (il a reçu le prix du Point, 2014) : un cadeau fait par des amis qui ignorent vos préférences ? Ah, « préférence », petit mot beaucoup entendu lors du vote de la loi sur le mariage homo. Tiens au fait, c'est quand la gay pride ? Alors, cher individu, vos préférences préférées ? En l'occurrence, votre « orientation culturelle », si vous voyez ce que je veux dire. Cela fait comme un malentendu. Mes amis ? Je ne leur en veux pas, vous pensez bien : l'intention de faire plaisir était là.

LE CORRE HERVE.jpg

En tout cas ça commence bien crade et bien saignant : trois mastars cuisinent (je veux dire lui caressent à grands coups d'extrémités carpiennes - qu'ils ont particulièrement contondantes - le nez, l'arcade sourcilière et le menton) Lucien Potier pour lui faire cracher l’adresse de la cachette du Crabos, qu’ils soupçonnent d’avoir saigné Penot la semaine d’avant. Ils vont jusqu’à lui griller l’œil à la cigarette pour qu’il se mette à table, et qui finit par cracher, en même temps que ses dents, dans l'espoir d'en finir enfin avec la douleur : « Rue du Pont-de-la-Mousque ! Il est chez Rolande avec sa pute dans une piaule pour la nuit ! ». C’est tout ce qu’ils voulaient, les mastars. On est à Bordeaux, au milieu des années 1950.

 

Ils n’ont plus qu’à liquider Lulu, ce que Jeff fait, salement, comme à son habitude : c'est ce qu'il préfère. Albert lui en veut de savourer trop visiblement la mise à mort, car lui, quand il torture, c'est purement fonctionnel, juste parce que l'autre rechigne à lui donner l'info qu'il attend. Torturer, là, c'est du pragmatisme. Albert est un pragmatique, ce qu'il veut, c'est être efficace. Le lecteur a du mal à faire la différence. Il paraît que ce genre de littérature a ses amateurs.

 

Le trio est composé de Jeff, costaud et porte-flingue, mais un peu « imprévisible » (euphémisme pour "carrément chtarbé"), Francis, un mec sûr, un vrai dur pour lequel turbinent assez de filles pour le faire vivre confortablement, et puis Albert, le chef. Lui, c’est le commissaire Darlac. Suivant les moments du bouquin, il « tient la ville » ou « la moitié de la ville ». Du double au simple (ou de l'entier au demi), mais baste, ne chipotons pas.

 

On comprend vite que le vrai méchant, c’est ce flic. Une longue histoire. Avec Poinsot, Penot et quelques autres, jusqu’en 1943, il a « travaillé » pour les Allemands, dans la torture, la rafle de juifs et le pillage des biens (ils - les fripouilles - sont tous meublés comme des princes). Sentant le vent tourner, il s’est arrangé pour sauver quelques juifs, quelques résistants : ça vous refait un état civil présentable aux yeux des intégristes de la Libération (à l'occasion des lâches brusquement reconvertis en héros de la Résistance), et ça fait oublier les « erreurs de jeunesse ».

 

Appelons ça la « transition politique », puisqu’il y a bien une « transition énergétique » de nos jours. Certains appellent encore ça la « Libération » : comme on ne pouvait pas flinguer tous les salauds, on a pratiqué le recyclage des ordures à grande échelle. Papon est évidemment en filigrane (on est à Bordeaux).

 

Parfaite quintessence de la pourriture humaine, le commissaire Albert Darlac a monté son affaire en entretenant plus de connaissances chez le diable que chez le bon dieu : tout le monde – flics et voyous – le connaît, et il connaît tout le monde, avec une nette préférence toutefois pour les voyous. Comme on dit : « Il en croque ». Un vrai parrain. 

 

En plus, contrairement à ce que me disait un ancien inspecteur de la DST, le Code de Procédure pénale (il s'y référait en permanence, dans la crainte du « vice de forme », cause de tant d'invalidations d'enquêtes et de procédures), non seulement il ne l’ouvre jamais, mais il doit servir de béquille à sa table branlante, s’il ne l’a pas depuis longtemps jeté au feu (j'espère que vous vous y retrouvez, dans les pronoms personnels). Darlac, c’est le mec de la manière forte, il n’y va pas avec le dos de la cuillère à pot de moutarde forte (de Dijon) : celle qui monte au nez plus vite que son ombre.

 

En fait, le lecteur (disons : moi) se fiche pas mal des embrouilles et entourloupes dont le commissaire Darlac, sorte de figure du Mal enkystée dans le monde normal (commissaire Laborde, inspecteur Mazeau, …), est capable de faire preuve. On sent qu'il y a du Lucifer Exterminateur dans le personnage du commissaire Darlac. 

 

De toute façon, dans tout le bouquin, il n'y a pas une personnage pour racheter l'autre : tout autant que les mauvais, les bons sont éliminés, sauf les huiles comme de bien entendu. Ce pauvre type n’est pas un stratège. C’est sûr qu’il ne manque pas d’habileté tactique, mais quand Jean Delbos lui fait dire qu’il est revenu d’entre les morts pour se venger, il va commencer à les accumuler, les morts. Et aussi les erreurs.

 

Il faut dire que Delbos a de quoi lui en vouloir : pris dans une des dernières rafles bordelaises avec sa chère Olga (son épouse juive qu’il trompait pourtant allègrement), il passe pour avoir disparu à Auschwitz. Pour plus de sûreté, il s'est fait appeler André Vaillant. C’est lui qui a rectifié Penot, le copain de Darlac. Rencardé par Mazeau, il a donc commencé à faire le ménage parmi les amis du ripou.

 

L’auteur, Hervé Le Corre, a cru bon, sans doute pour « mettre en perspective », peut-être pour « replacer dans l’époque », « faire couleur locale » ou créer de la « profondeur de champ », d’ajouter la guerre d’Algérie au tableau. Car Jean Delbos a un fils, on est au temps de la conscription, il a l’âge, il part pour le bled, comme tireur d’élite. Après diverses péripéties fonctionnant comme des diverticules narratifs, Il désertera, rentrera en France, et sera tué par Darlac en même temps que son père. Rideau.

 

Le Corre complète par quelques chapitres en italiques et à la première personne, où c’est l’ancien déporté qui est censé parler, pour retracer les grands moments de sa trajectoire. Moi je veux bien. Si l’on sait que la femme de Darlac est une ancienne pute, à qui un occupant nommé Willy Müller (la Wehrmacht a aussi fini en fauteuil roulant) a fait une fille (Elise, que Darlac a officiellement adoptée et dont la puberté avancée lui fait des effets dans la moelle épinière, et pas seulement) avant d’aller se faire à moitié exploser la tronche à Stalingrad, et qu’elle lui rend régulièrement visite en cachette de son mari, on commence à demander grâce : n'en jetez plus.

 

Si Jean Delbos tue les copains de Darlac, celui-ci ne se gêne pas pour lui faire attribuer les quelques cadavres qu’il laisse sur son chemin, parmi lesquels l’inspecteur Mazeau, mais aussi ses amis, l’imprévisible Jeff, et surtout le gars Francis, qu'il flingue sans même un petit frisson de l'âme. Son ennemi le commissaire Laborde, un flic réglo et républicain (le personnage existe à peine et n'est là que comme repoussoir et alibi moral), lui, a beau renifler autour de lui, il se fait embrouiller par ses manœuvres et fait chou blanc. Il n'arrivera pas à lui mettre le nez dans sa bouse.

 

Bref, le commissaire Albert Darlac, ayant fait le ménage en grand et le désert autour de lui, pourrait presque dormir tranquille. Malheureusement, il a eu la mauvaise idée d’aller rectifier Müller, le père allemand d’Elise, dans son fauteuil roulant, en même temps que sa vieille mère. Et ça, son épouse ne pourra pas lui pardonner. Ne disons pas tout quand même : il reste juste assez pour qu’un peu de sang s’ajoute aux flots déjà versés, et que le bouquin dépasse les 500 pages.

 

Dans l’ensemble, donc, le genre de livre que j’évite en général de lire, livre d’un bon faiseur de scénario, pensé, construit, agencé et écrit pour le cinéma, mais je suis désolé : Hervé Le Corre écrit peut-être des livres, il ne fait pas pour autant de la littérature. Je me permets ce jugement péremptoire et tranchant à cause de la langue.

 

C'est simple : il écrit à la diable, dans un français débraillé, relâché, sans caractère, où il fait un usage erratique, et parfois incongru d'un argot peut-être d'époque. Une langue mal dégrossie, cahotante et globalement plate comme une limande, qui se soucie seulement d'obéir aux critères d' « efficacité narrative ».

 

Ne dites rien à mes amis bien intentionnés qui me l’avaient offert.

 

Voilà ce que je dis, moi.  

 

mardi, 24 juin 2014

CHOPIN CONTRE LE COMMUNISME 3/3

Résumé : pourquoi Chopin ? Parce que Chopin, quand il invente sa musique, cherche sa propre vie. Et cette vie est âpre. Comme celle des personnage du livre.

 

GROZNI 1 NICOLAI.jpgKonstantin, narrateur et personnage principal de Wunderkind, de Nikolai Grozni, est un « enfant prodige », un pianiste virtuose promis, comme quelques autres, à un brillant avenir de soliste. C’est la raison pour laquelle le « Parti », confit dans le culte du « Père de la Nation », lui a fait intégrer le « Conservatoire pour Enfants prodiges ».

 

Malheureusement pour lui, Konstantin a la rage. Il est en guerre contre le communisme et les communistes. C'est un bloc de refus. Plus grave, il est en guerre avec le monde : il déteste ses parents, qui ont eu le tort de s’adapter au moule du système. Et ses parents ne l'aiment guère. Pour le coup, à peu près asocial, aimé par personne et n'aimant personne (croit-il), c’est un authentique révolté, qui ne supporte pas le règne de la bêtise la plus abjecte, surtout jointe à la médiocrité la plus criante, qui exercent un pouvoir sans partage sur les êtres et les choses. Son seul exutoire est dans le piano de Frédéric Chopin. Une condition de survie.

 

Il le dit : « S’il y avait une raison de rester en vie, de supporter le torrent diurne de la bêtise, de la détresse, de l’insulte et de la bassesse, c’était bien ces moments de ravissement où je respirais au même rythme que Chopin, où le code secret du divin s’inscrivait dans les airs. Il me suffisait de promener les doigts sur le clavier pour y accéder, pour que les portes s’ouvrent toutes grandes ». Sa relation à la musique a quelque chose de névrotique, de pathologique même. Je le sais : je souffre d'un syndrome clinique voisin, sauf que je ne suis pas pianiste, à plus forte raison virtuose. Je suis obligé de me contenter de.

 

Mais pour lui, c’était ça ou mourir. Le système en effet est tel que si l’on veut espérer survivre, il faut être cinglé. Les seuls personnages vivants, dans Wunderkind, ont tous un grain. Un gros grain. La belle Irina, dont Konstantin se rend compte trop tard qu’il est amoureux, finira d’ailleurs à l’asile, à dix-sept ans, ayant déjà avorté deux fois, capable de déclarer, prémonitoire : « J’ai peur de ne pas atteindre mon vingtième anniversaire. J’ai tout expérimenté, j’ai goûté à tout. Je suis vieille et fatiguée. […]

Ici, le temps ne passe pas à la même vitesse, une année paraît une décennie, voire plus. Mon enfance a pris fin le jour de mes neuf ans. A quatorze ans, j’en avais terminé avec la puberté. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants, j’ai voyagé … en quelque sorte. J’ai déjà perdu chacun de ceux qui m’étaient chers. Et tout cela pendant que je jouais de ce foutu violon. Je ne m’en suis même pas rendu compte ». Elle se suicidera. Et le grand Vadim devient militaire, après avoir été chassé de ce « paradis ». Et le superbe Igor le Cygne, un personnage flamboyant, est destitué de son poste.

 

Tous ces adolescents baisent sans amour, se saoulent à  n’importe quoi, fument dès qu’ils le peuvent. La vie les a brutalisés, ils sont vieux avant l’heure. Seule la musique. La musique seule. Comme Irina, Vadim, pianiste prodigieux que Konstantin juge tellement supérieur à lui, est fou à sa façon. L’un des personnages les plus incroyables de tout le livre est professeur de violon. C'est lui qu'on appelle Igor le Cygne. Foutraquement poète, on se demande comment il a fait pour échapper aux camps de travail communistes.

 

Quand il fait répéter quelque sonate de Bach à Irina son élève et à Konstantin (BWV 1014, 1017 et 1018), les envolées lyriques échevelées dans lesquelles il se lance à deux ou trois reprises sont de vrais morceaux de bravoure : « Les démons de la joie ! Le concierge se fait sucer au moment où je vous parle, c’est de la folie. Je n’en peux plus. Voilà longtemps que j’aurais dû m’inscrire dans une chorale d’eunuques. Peut-être que vous devriez tout bonnement vous mettre nus sous le piano à queue pour baiser, Irina et toi, presto, un menuet, peut-être même une sarabande, et je regarderai de loin … Discrètement ! Je ne dirai pas un mot. C’est une proposition à prendre ou à laisser, je vous mettrai à tous les deux un Très Bien. Une affaire à saisir ! Vous ne savez même pas jouer d’un instrument, de toute façon … Petits merdeux ! De mon temps, on répétait dix heures, quatorze heures par jour, on jouait jusqu’à l’aube, on jouait pour rester en vie ». Comme ça sur des pages.

 

Seuls quelques-uns sont en vie, tous les autres sont morts ou ressemblent au « Père de la Nation », à la momie duquel la classe entière est allée rendre visite et hommage : « Tu trouves ça drôle Peppy ? Dis à tes camarades ce que tu as appris. – Qu’on est obligé de remplir le ventre du Père de la Nation de barbe à papa pour l’empêcher de puer ». Ce serait hilarant si ce n'était pas terrible. Le surnom de Peppy est « le Voleur ». Et il ne se fait jamais prendre, même quand il vole des kalachnikovs dans les sous-sols du Conservatoire. Lui aussi fait partie des vivants : il connaît par cœur le manuel de survie en milieu hostile.

 

Et ils sont peu nombreux, les vivants : Igor le Cygne, Irina, Vadim, Peppy, Konstantin, Alexander à la rigueur, bien qu’il sache qu’il peut se permettre d’être insolent, puisque son père est quelqu’un dans le Parti. Il y a aussi « la Coccinelle », le professeur de piano qui considère Konstantin comme le plus doué de ses élèves, et qui finira par émigrer, ayant épousé un Américain.

 

N’oublions pas de nommer le dédicataire du livre : Ilya. Cet oncle du narrateur a passé quasiment toute sa vie à Lovech puis dans l’île de Parsin à casser des cailloux comme « espion des impérialistes ». Apparition d'une ombre fantomatique surgie du fond des âges totalitaires, qui raconte à son neveu l’horreur du camp de travail, où le kapo Gazdov décide, selon son humeur, de la mort de tel prisonnier, dont le cadavre ira engraisser les cochons, dans l'enclos réservé.

 

Le prononcé de la sentence se fait par l’entremise du petit miroir où l’officier invite le condamné à se regarder une dernière fois. C’est ainsi, crânement, que finit l’admirable violoniste appelé « le Maestro » : d’un seul coup de club de golf à l’arrière du crâne, après avoir roulé les pointes de sa moustache, en souriant.

 

Voilà pour le noyau dur des vivants. Tout ce qui les entoure donne l'impression minérale, pétrifiée de la haine (la Hyène, la Chouette, ...). Et la seule « preuve de vie » que les vivants peuvent se donner est la musique qu’ils font, non pas pour « réussir dans la vie », mais parce qu’elle est leur seule manière de donner et de recevoir de l’amour dans ce monde totalement déshumanisé : « Notre corps est la première chose qui disparaît lorsque nous faisons de la musique ». Comme dit Igor, ils font de la musique pour rester en vie. La musique seule.

 

L’urgence, l’absence, l’impossibilité de l’amour, dans cette existence concentrationnaire, est au centre du livre. Toutes les machines humaines qui gravitent autour du noyau des vivants sont des robots, qui se sont résignés à ne pas exister par eux-mêmes, se contentant de fonctionner docilement. Et de se montrer assez cruels avec ceux qu'ils ont sous leurs ordres pour les contraindre à faire de même. Deux issues pour ceux qui veulent rester vivants : le suicide ou la musique.

 

Quel tableau terrible, mes amis !

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : je ne sais pas si Wunderkind, de Nikolai Grozni, est un grand (voire même un bon) livre de littérature. Ce qui me reste de sa lecture, c'est le choc reçu au spectacle de l'affrontement meurtrier de deux mondes : d'un côté celui de la musique des grands (Bach, Beethoven, Chopin) et des rares qui se mettent au service de cette expression sublime de la vie à l'état pur (appelons ça l'amour de l'art) ; de l'autre celui d'un système où la musique n'est qu'une brique de prestige parmi d'autres, dans la muraille à l'abri de laquelle s'édifie l'avenir radieux du paradis socialiste, et qui à ce titre constitue la négation même de la vie.

 

Le pays totalitaire, ici, est pris dans une contradiction, un double impératif contradictoire : produire des musiciens qui permettent à la Bulgarie de rayonner dans le monde, mais tout faire, dans le même mouvement, pour qu'aucune tête ne dépasse.

 

Rien que pour l'exactitude radicale dans la peinture de cette bataille  de fin du monde, merci monsieur Nikolai Grozni !

 

 

lundi, 23 juin 2014

CHOPIN CONTRE LE COMMUNISME 2/3

Résumé : je me demandais juste pourquoi Wunderkind, le livre de Nikolai Grozni, m’a secoué. C’est à cause de Chopin.

 

GROZNI 1 NICOLAI.jpg« J’avais toujours pensé que la différence entre Chopin et les autres compositeurs était qu’il écrivait à la première personne, et non à la troisième. Beethoven, Mozart, Liszt, Ravel, Schumann, Debussy : tous, ils racontaient ce qui arrivait à d’autre gens, d’autres pays, d’autres sociétés. Seul Chopin parlait de lui. C’était l’honnêteté nue et brûlante de ses phrases musicales qui le distinguait de ses pairs. »

 

Bien sûr, Grozni exagère. Il sait forcément que c’est injuste et faux, et que le mouvement lent de la sonate opus 106 de Beethoven ou l’adagio de son quatuor opus 132 (« Heiliger Dankgesang eines Genesenen an die Gottheit, in der lydischen Tonart ») sont pour l’âme humaine d’autres Everest de sincérité absolue. Je note en passant qu’il n'ose pas citer Jean-Sébastien Bach dans sa liste des compositeurs qu’il juge impersonnels. Faudrait quand même pas abuser.

 

Quoi qu’il en soit, la musique de Chopin constitue le socle sur lequel est construit le livre, dont les chapitres, en même temps que les dates précises, s’ouvrent sur les morceaux de musique que travaille Konstantin, le jeune musicien qui raconte son existence au « Conservatoire pour Enfants Prodiges » de la capitale bulgare et communiste. Rachmaninov fait une apparition, Beethoven, Brahms et Moussorgski deux, Bach trois (eh oui), mais Chopin occupe royalement la première place, très loin devant : quinze chapitre sur vingt-cinq lui sont dédiés.

 

A ce sujet je me serais presque attendu à ce que les chapitres soient au nombre de vingt-quatre, comme il y a vingt-quatre tonalités dans la musique européenne, célébrées par Bach dans Le Clavier bien tempéré, nombre auquel Chopin lui-même a déféré en composant vingt-quatre Etudes (deux fois douze, opus 10 et 25) et autant de Préludes opus 28.

 

Je me fais une raison en me souvenant du motif pour lequel Georges Perec a fait exprès de composer La Vie mode d’emploi en quatre-vingt-dix-neuf chapitres et non pas cent, en souvenir de la petite fille de la publicité Lu qui a croqué juste un angle du petit-beurre. Grozni a fait en plus ce que Perec a fait en moins, en quelque sorte. S’est-il seulement préoccupé du nombre ? Pas sûr.

 

Ce qui m’a secoué, c’est ce que dit Grozni : la musique de Chopin, c’est une personne vivante, avec un épiderme d’écorché vif (si l'on peut dire) connaissant et portant la condition misérable de l’humanité tout entière. A propos de l’opus 20 : « Vadim se redressa, prit une profonde inspiration et déplaça les mains vers le haut du clavier, prêt à frapper le premier accord. Le Scherzo n°1 s’ouvre sur un cri de désespoir absolu : on s’éveille d’un cauchemar pour découvrir que tout ce qu’on a rêvé est vrai ». On trouve ça p. 41. Le Chopin de Grozni, il faut le chercher du côté du tragique.

 

Et puis : « Le second accord semble à la fois plus résigné et plus agressif : enfermés dans le sablier, on est condamnés à attendre. Prisonniers du temps, hors du temps, conscients de notre finitude. Puis vient la folie qui brise toutes les fenêtres, abat tous les murs, tourbillon de conscience cherchant la sortie. Se peut-il qu’il n’y ait aucun passage secret ? Aucune porte dérobée ? ». La vie, quoi. En plus intense.

 

Moi qui suis incapable de « voir » des circonstances, des situations ou des personnages (une « narration ») dans la musique (il faut dire que je n’essaie pas : pour moi, à tort ou à raison, les sons musicaux sont des abstractions, ensuite seulement viennent (ou non) les effets parfaitement concrets et physiques), voilà qu’un pianiste doué qui, en plus, sait écrire, met des mots jaillis de sa propre expérience, qui me font « voir » ce que cette œuvre raconte. Des propos que je trouve assez justes et pertinents pour en être intimement touché.

 

Attention, le Chopin que raconte Grozni n’a rien à voir avec l’éphèbe alangui, légèrement efféminé, que certains pianistes ont longtemps voulu voir, produisant des dégoulinades de sons mélodramatiques et narcissiques : essayez de jouer le Scherzo n°1, tiens, si vous n'avez pas des bras, des poignets, des mains et des doigts en acier !

 

Ce n'est pas non plus (au risque de paraître paradoxal) le Chopin qui a fait de Vincenzo Bellini son dieu, et qui demande à son piano de porter l'expression la plus accomplie de son profond amour pour le « bel canto » du maître italien de l'opéra (mort à trente-quatre ans, Chopin, mort à trente-neuf a un peu mieux résisté).

 

Le Chopin de Grozni est âpre, dur comme le granit. Un Chopin confronté à un monde qui, situé à une altitude très inférieure à celle où il a placé ses idéaux. Un Chopin qui affronte des épreuves morales d'une dureté qui met à mal son âme, voire la dévaste.

 

Mettons que ce Chopin-là s'appelle Nikolai Grozni et soit né en Bulgarie à l'époque de la décrépitude communiste, où plus personne dans le système ne sait où il en est. Où tout le monde s'accroche désespérément aux lézardes du mur. Qui ne tardera pas à tomber. 

 

Avec Wunderkind, le lecteur est face à la figure d’un destin implacable : le Chopin de Grozni est en acier, blindé contre les forces de mort qui l'assaillent. Si c’était une embarcation, ce ne serait en aucun cas une gondole, mais un cuirassé puissant. Une fois le livre refermé, vous ne l'entendrez plus comme avant.

 

Le Chopin de Grozni est un navire de guerre lancé contre la mort.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

dimanche, 22 juin 2014

CHOPIN CONTRE LE COMMUNISME 1/3

Nikolai Grozni, Wunderkind, Plon, « Feux croisés », 2013

 

 

GROZNI 2.jpg

Je ne comprends vraiment pas l'expression de Patti Smith, "prose miroitante", posée bien en évidence sur le guéridon de l'entrée du volume.

 

 

Je le dis sans ambages : Wunderkind, du Bulgare Nikolai Grozni, n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains. Peut-être même n’est-il que pour quelques-uns (comme La Chartreuse de Parme, dont le point final s'écrit « to the happy few »). Ce que je ne souhaite pas à l’auteur. Car c’est un livre admirable. Mais Grozni n’a pas choisi la facilité, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Moi, il m’est rentré dans le chou direct et frontal. Je dirais comme Lino Ventura : « C’est du brutal ». Sauf que là, de la première à la dernière page, personne ne rit, ni les personnages, ni le lecteur. C’est un livre qui vous fait prendre un bain de granit : « Le ciel de Sofia est en granit ». C’est la première phrase. Or nager dans le granit, ce n’est pas évident. Un bain dans un passé sinistre pas si lointain : l’action commence à Sofia, Bulgarie, le 3 novembre 1987 et finit deux ans plus tard, au moment de la chute du mur de Berlin.

 

On passe trois cents pages enfermé dans l’étroite cellule qu’était un pays communiste où, quand on n’a pas à faire à un mouchard, c’est que c’est un bureaucrate ou un « agent en civil ». Parfois un militaire chargé d'enseigner l'éducation physique, armé de son Makarov 9 mm. En tout cas un médiocre qui peut à tout moment vous menacer de son pouvoir. L’effet est poignant. Comme le narrateur, le lecteur se sent à l'étroit, en permanence traqué par les yeux malveillants au service du « Parti ». Et les yeux sont partout, et ils cognent à l’occasion.

 

Car ce livre met le lecteur à l’épreuve. Comment fait l’auteur pour lui donner l’impression de passer par les épreuves où lui-même est passé ? Mystère. Ce qui est sûr c’est que c’est violent. Et d’autant plus violent qu’il raconte une guerre impitoyable. Cette guerre de destruction voit s’affronter deux ennemis : Frédéric Chopin et le Communisme (avec tout le système soviétique en prime). Et je peux vous dire qui a gagné : c’est Chopin. Mais à quel épouvantable prix !

 

Je dois dire, pour être honnête, que, comme lecteur, je suis dans une position singulière, qui ne fait pas de moi un élément statistique décisif. Car moi, Chopin, j’avais huit ans. J'étais vacant, donc disponible, il m’est tombé dessus. Pendant des jours et des jours, j’ai passé et repassé sur le Teppaz du 39 Cours de la Liberté la face du 78 tours où je n’ai jamais su quel pianiste (Braïlovski ?) avait gravé l’étude opus 25 n°11.

 

Combien de fois l’ai-je fait tourner, pour que le chant implacable et volontaire de la main gauche et les cataractes étincelantes de la droite soient définitivement imprimés, fondus ensemble dans les battements d’un cœur gros comme l’univers, au plus profond de mes profondeurs ? Quarante ? Cinquante ? Cent ? En tout cas, Grand-mère n’en pouvait plus et demandait grâce. J’étais impitoyable. J'avais une excuse : Chopin m’avait révélé la vraie vie.

 

Le plus étonnant : j’ignorais le nom du compositeur, seule la musique, pendant de longues années, est remontée régulièrement de tout au fond vers la surface, inoubliée et pour ainsi dire originaire, comme un événement fondateur, mais aussi comme un point aveugle. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché : quel enchanteur pouvait avoir écrit cette musique prodigieuse ? Je n’ai plus entendu ce morceau par la suite. Il vivait quelque part, comme un point d’interrogation obstiné.

 

C’est le hasard d’une programmation de France-Musique entendue sur un mauvais transistor, quelque part au fin fond de la Haute-Loire, qui m’a valu, beaucoup plus tard, de pouvoir enfin nommer l’œuvre et attribuer sa paternité au grand Polonais de France. Je le dis sans fioritures : une commotion ! Un ébranlement vertébral ! A l’instant même, je retrouvais le paradis perdu, pas moins. Je n’y peux rien : c’est comme ça que ça s’est passé.

 

Ensuite, mon carquois s'est garni d'autres flèches. Le Nocturne opus 48 n°1, par exemple, avec cet extraordinaire changement de tonalité qui suit l'exposé du thème, pour annoncer la brutale mutation de l'humeur, avant le retour à une sorte de paix, mais crépusculaire. Ou bien le Scherzo n°3 (op. 39), avec ses contrastes complexes qui déboulent (« presto con fuoco ») dans une sorte de folie furieuse. Mais l'Etude opus 25 n°11 gardera toujours pour moi le même ineffaçable aspect inaugural que « la première fille qu'on a tenue dans ses bras » (comme dit Tonton Georges).

 

Devenu le profond sillon dans lequel cette œuvre s’est déposée, je m’autorise à voir dans l’auteur de Wunderkind une sorte de frère éloigné dans l’espace et dans le temps, qui m’apporte soudain sur un plateau les mots et les phrases qui collent exactement à l’idée, jamais formulée, que je me faisais de la musique de Frédéric Chopin.

 

Là où il est très fort, c’est qu’il m’a fait découvrir des choses que je savais déjà.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

lundi, 16 juin 2014

PLAISIR DE LIRE ARSENE LUPIN 2/2

Résumé : nous parlons du  succès d'Arsène Lupin, fripouille de grande classe au charme fou, tour à tour cambrioleur de haut vol, bienfaiteur de la France (Le Triangle d'or, sans parler de L'Eclat d'obus, où il se montre poilu impeccable et intelligent), séducteur de ces dames, flic privé ou inspecteur (voire directeur : M. Lenormand) de police, prince (Sernine, Rénine, etc.) saltimbanque et funambule aristocrate. 

 

Nous en étions restés à ce que la créature a comblé les attentes du créateur au-delà de ses espérances, et même au-delà du raisonnable. Les héros, dans l'esprit du public, ont phagocyté leurs auteurs, au point de faire disparaître le reste de leurs œuvres derrière le monument qu'ils sont devenus.

 

C’est arrivé à Sir Arthur Conan Doyle, comme tout le monde sait, qui avait en vain espéré tuer son Sherlock Holmes (dont il ne savait comment se défaire), au grand dam des lecteurs, qui obligèrent l’auteur à le ressusciter acrobatiquement (qui a lu les innombrables livres non Sherlock Holmes de Sir Arthur ?).

 

Mais le détective britannique, tout de froide cérébralité opiomaniaque et violonistique, ressemble à l’idée qu’on se fait de « l’Anglais » sorti d’Eton et fréquentant, comme le capitaine Blake et le professeur Mortimer (ah, Edgar Pierre Jacobs !), le « Centaur Club », quelque part dans Piccadilly, pour boire un sherry ou un whisky (servis par l’impeccable James). Auguste lieu où, quand un inconnu vous gratifie d'un « How do you do ? », vous êtes tenu de répliquer par un identique « How do you do ? », sinon ça fait tache.

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Je veux dire que Holmes n’attire pas la sympathie. On admire (si l’on est amateur), on applaudit, mais on n’est pas « attiré » par le personnage. Il y a de la machine dans Sherlock Holmes. De la machine autant que de la voyante extralucide. Un être anormal, quoi. La preuve, c’est qu’il est à peu près asocial. Arsène Lupin, au contraire, on ne peut imaginer d’être plus sociable. Plus affable. Pour tout dire : plus escroc.

 

Ben oui, quoi, la première règle impérative qui s’impose, pour faire un bon escroc, c’est de se rendre sympathique, c’est bien connu : tous les vrais escrocs sont charmants. Condition sine qua non pour réussir le concours d’escroc professionnel : être « l’ami du genre humain». Si vous êtes plutôt du genre Alcestueux, aucune chance. Carrément rédhibitoire, même. En plus, Arsène a du talent : bourré d’élégance, son savoir-faire fait des merveilles, que ce soit avec les serrures les plus compliquées (l’énigme de Thibermesnil) ou avec les dames.

 

Car pour parler franchement, Maurice Leblanc, quand il élabore une intrigue, le fait à la paresseuse. Prenez, dans Les Confidences …, la nouvelle intitulée Le Piège infernal. Vous y croyez, vous, à la fille Dugrival ? On la suit depuis le début sous les traits d’un garçon ? Hop, le garçon devient tout d'un coup une jolie fille, qui libère Lupin avant l’irruption de Ganimard, parce qu’il lui a tapé dans l’œil et qu’elle en pince pour lui. Vous y croyez une seconde ?

 

Au fond, sans doute y a-t-il de l’escroc chez l’auteur lui-même. Chez lui, en effet, il y a quelque chose du camelot, dont on prend plaisir à écouter le bagou aussi longtemps qu’il parle, et dont on se rend compte à la fin qu’il nous a refilé de la camelote. Leblanc fait passer sa muscade au gogo derrière un incontestable talent de narrateur, mais il ne faut pas mettre le nez dans la mécanique policière, dans l’espoir d'amener au jour l’agencement impeccable d’une intrigue usinée par un orfèvre, genre Chase ou Chandler (encore que ...).

 

Une part de l’œuvre de l’auteur des Lupin repose sur l’esbroufe, la pirouette narrative, le coup de théâtre improbable (voir par exemple comment devraient finir des bouquins comme L’île aux Trente cercueils - la dalle qui se soulève au-dessus de la falaise à pic - ou La Demoiselle aux yeux verts - l'eau du lac qui envahit la caverne -, s’il n’y avait pas le « coup de pouce » de l’auteur pour sauver son héros et la femme qui lui tient compagnie, tous deux pourtant promis à une mort certaine).

 

On a la même impression dans la série BD de Vance et Van Hamme, XIII, qui raconte l’interminable ascension du héros amnésique vers sa véritable identité : la vérité s’obtient au moyen de torsions des faits relatés, d'enchaînements obtenus grâce à la formule "abracadabra", autant d’oublis opportuns de certains maillons de la chaîne, dont le lecteur est invité à ne pas remarquer l’absence.

 

Et le premier cycle des aventures du pauvre XIII tient quand même sur 19 épisodes (c'est vraiment l'époque des séries, tout le monde veut enchaîner le client à son boulet préféré, comme n'importe quel bagnard) vendus par dizaines de milliers ! L'amateur d'histoires veut croire en son héros. Son attention logique s'en ressent. Cela simplifie la tâche de l'auteur, qui peut alors  laisser flotter les rubans, quand on attendrait qu'il édifie une intrigue en pierres de taille.

 

Dans l'épisode Rouge total, vous y croyez, à la façon dont les « bons» s'en tirent quelques secondes avant l'explosion, alors qu'ils étaient étroitement ficelés au fond de ce bureau souterrain fermé à quadruple tour, et retournent la situation comme par magie ? Du même ordre que « Zorro est arrivé» (sauf que Zorro, c'est l'auteur en personne). L'effet (de manche) prime sur la vérité et la logique.

 

Ce genre de narration repose sur le bluff. Maurice Leblanc aimait peut-être jouer au poker, vu son aisance à bluffer pour emporter la mise. Heureusement, c’est aussi la raison du plaisir qu’on a à lire les aventures d’Arsène Lupin. Au motif qu'aucun plaisir, même petit, même mitigé par une déception rationnelle, n’est à négliger.

 

Petite littérature peut-être, mais je ne sais pas ce qu'on ferait si elle n'était pas là.

 

Il n'y a pas que Balzac dans la vie. Je veux dire l'Everest. Il est maintes collines verdoyantes qui ont un charme fou.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

dimanche, 15 juin 2014

PLAISIR DE LIRE ARSENE LUPIN 1/2

Je viens de relire Les Confidences d’Arsène Lupin. Le plaisir que je prends à cette lecture, depuis des temps immémoriaux, est bien différent de celui qu’on trouve à celle des Maigret. Pour une question de ton général. Chez Simenon, le ton est, au moins apparemment, « neutre ». Ce que certains appellent un « style blanc » (ou « écriture blanche »). L’équivalent en BD s’appelle « la ligne claire », dont les œuvres de Hergé figurent l'archétype définitif. L’esprit de cette méthode pourrait être résumé : « Le style de ceux qui refusent le style » (j'ajoute : « au profit de l'histoire qu'ils racontent», c'est ce que je préfère), qui caractérise tout auteur qui s’efface de son œuvre, qui voudrait bien ou qui fait mine de.  

 

Le ton, chez Maurice Leblanc, n’est ni neutre ni blanc : l’effet que veut produire l’auteur est de l’ordre du charme enjoué, de la séduction et de la grande classe. Ce n’est pas pour rien que le héros est un filou courtois, un bandit sympathique, l’aristo de la cambriole. Mais je ne vais pas refaire le film et filer l’antithèse, Dutronc et d’autres l’ont déjà fait : « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un gentleman ». En disant ça, on ne fait que réciter le cahier des charges du personnage que Leblanc a lui-même rédigé.

 

On me rétorquera qu’il l’a fait a posteriori, puisque ce n’est qu’en 1933 qu’il répond à cette question que tout le monde s’est posée : « Qui est Arsène Lupin ? », alors que l’honorable fripouille est née en 1905. C’est sûr, la silhouette d’Arsène Lupin, tout comme sa « psychologie » ou sa personnalité, s’est dessinée au fil du temps, et le portrait en a été complété au fur et à mesure que les épisodes en étaient publiés.

 

Tout cela a été d’abord pressenti plutôt que défini. Et je note au surplus que Maurice Leblanc, dans son texte de 1933, écrit : « L'épigraphe "Arsène Lupin, gentleman cambrioleur" ne m'est venue à l'esprit qu'au moment où j'ai voulu réunir en volume les premiers contes, et qu'il m'a fallu trouver un titre général ». C'est entendu, Maurice Leblanc, qui parle lui-même de "contes", a la modestie de se présenter comme un conteur d'histoires. Je veux dire que sa formule ne lui interdit en aucune manière de piocher dans le réservoir que constituent les ressources du conte de fées, merveilleux compris.

 

Et puis le sculpteur a modelé sa figurine. Plus le bonhomme Arsène Lupin est revenu sous les mains de son inventeur, plus il a pris consistance et identité, plus les traits se sont accusés (en même temps que diversifiés : l'essence d'Arsène Lupin est dans sa plasticité infinie, cf. son extraordinaire métamorphose en l'impeccable loque humaine nommée « Baudru Désiré» qui se présente devant le juge), pour aboutir à cet être improbable et double : un immonde détrousseur que tout le monde admire, et que toutes les femmes rêvent de rencontrer.

 

Même son ennemi juré, le pauvre inspecteur Ganimard, n’arrive pas à le haïr, et revient vers lui quand il a besoin de résoudre une énigme au-dessus de ses moyens intellectuels. Et c’est d’autant plus vrai que Lupin est très capable de se métamorphoser en monsieur Lenormand, chef de la Sûreté en personne. A la rigueur en Victor, de la brigade mondaine, ou en Jim Barnett, le détective « gratuit » qui se paie sur la bête au grand dam du pitoyable inspecteur Béchoux. Flic ET bandit : comment voulez-vous vous y retrouver ?

 

Mais il est vrai que Lupin se paie à l’occasion « en nature », en partant en « lune de miel » avec Olga Vaubant, l’ex de Béchoux, qui en pince toujours pour elle (L’Agence Barnett et Cie). Et qu’Arsène Lupin lui-même ne dédaigne pas de résoudre brillamment huit énigmes à la file pour les beaux yeux de la belle Hortense (Les Huit coups de l’horloge).

 

Ce que je retiens du petit texte où Maurice Leblanc dresse le portrait de son « gentleman cambrioleur », c’est qu’il arrive à certains auteurs d’avoir l’idée d’un personnage qui, ayant rencontré « la faveur du public », les dépasse rapidement et leur échappe, au point d’inverser le rapport de force entre le créateur et la créature : c’est la monture qui tient les rênes courtes au cavalier, et celui-ci se voit contraint de galoper, les éperons dans les reins, alors même que l’envie lui prend de regagner son écurie.

 

Voilà de que je dis, moi.

 

 

mercredi, 28 mai 2014

SAINT VIALATTE, PRIEZ POUR NOUS

Je reproduis ci-dessous un paragraphe d’une chronique d’Alexandre Vialatte que le journal La Montagne a publiée le 1er décembre 1964 : « Aussi le livre de Conchon a-t-il été mal accueilli par toute une partie de la critique. Parce qu’il appelle certaines choses par leur nom. C’est un crime qui ne se pardonne pas. Car, si nous en sommes là (avant d’être plus loin), c’est pour avoir accepté patiemment, et souvent avec enthousiasme, avec lâcheté ou avec perfidie, d’appeler les choses par le nom qu’elles n’ont pas, que dis-je, de leur donner le nom des choses contraires ». Ce grand monsieur avait sans doute lu 1984. Quelqu'un d'influent pourrait-il faire passer ce message à François Hollande, Nicolas Sarkozy et consort ?

 

L’article évoque le sujet du livre de Georges Conchon, qui a reçu le prix Goncourt en 1964, L’Etat sauvage. : «  Des enfants de huit ans qui font boire de l’essence à de paisibles pharmaciens parce qu’ils sont blancs, et les ouvrent ensuite avec un couteau à conserves pour mettre le feu à l’intérieur. Des noirs découpés très lentement au moyen de tessons de bouteille par des congénères irrités qu’ils ne soient pas analphabètes ». Rien de nouveau, donc, sous le soleil des tropiques. Le Centrafrique, le Sud-Soudan, le Nigéria d'aujourd'hui valent bien le Katanga d'avant-hier. 

 

Certains esprits irréfléchis aussi bien que légers classent Alexandre Vialatte parmi les humoristes.

 

Mais Alexandre Vialatte est beaucoup mieux que ça : il est aussi humoriste.

 

Voilà ce que je dis, moi.