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mardi, 14 avril 2015

ENNEMIS PUBLICS 1 (MH et BH)

Oui, je vais de nouveau parler de Michel Houellebecq. Mais pas que. Vous êtes prévenus. 

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2008 ENNEMIS PUBLICS.jpgJe m’étais pourtant juré que jamais je n’ouvrirais un livre sur la couverture duquel figure le nom honni d’un histrion qui se fait passer, successivement ou en même temps, pour philosophe, cinéaste, homme d’action, journaliste et autres métiers menant autant que possible jusqu’aux plateaux de télévision. J’allais oublier qu’il s’est couvert de gloire en Libye, dont on peut croire qu’il est un peu à l’origine du chaos qui y règne aujourd’hui. Je veux parler de monsieur Bernard-Henri Lévy. 

Ce monsieur, j’applaudissais à chaque fois qu’on le voyait couvert de la crème de la tarte (cliquer pour 1'22") dont l’orna à plusieurs reprisesBHL 1 ENTARTE.jpg Noël Godin, alias « l’entarteur », alias « Le Gloupier » (l’onomatopée « gloup », je suppose, érigée en identité), dont une mémorable en 1985 (ou 1986 ou 1988, ça dépend des sources), scène où le masque du philosophe tombe pour montrer la violence du personnage quand on ose porter atteinte à sa majesté, immortalisée dans une séquence que Desproges se fait ensuite un plaisir de commenter pour Michel Denisot. Ci-contre dans un "Salon du livre", sauf erreur.

J’ai également savouré à sa juste valeur virtuelle la présence virtuelle d’un BHL virtuel sur le plateau virtuel de l’émission virtuelle d’Henri Chapier « Les Grands Cerveaux de l’Histoire » : cette séquence croquignolette, qui finit très mal pour l’histrion aux chemises blanches amidonnées, figure dans une remarquable bande dessinée de Chanoinat, Georges Lautner et Castaza. Le père des Tontons flingueurs s’est mis de la partie pour apposer sur le logo de l’entreprise son label de loufoquerie foutraque et de cruauté joyeuse. 

Au cours de l’émission, Henri Vidal-(Chapier), énamouré, interroge béatement son grand homme, Bernard Jacques-(Lévy), qui lui répond toujours avec la certitude de celui que le moindre doute au sujet de sa valeur n’effleure strictement jamais. Malheureusement, quand l’émission prend fin, le grand homme prend sur le crâne un élément du décor du plateau : un énorme cerveau en plâtre. Il est écrabouillé. Quelqu’un conclut avec bon sens : « Les mauvaises langues diront qu’il est mort par là où il a péché ». Le titre de cette BD ? On achève bien les cons (2004, comme quoi la BD est impuissante sur le réel, sinon) ! BD réjouissante, comme on voit. Malgré tout. 

CASTAZA BHL 2.jpg

S’il n’y avait eu sur la couverture du livre que le nom de Bernard-Henri Lévy, j’aurais fait comme pour toutes ses autres publications : je l’aurais laissé, bien fermé, reposer en paix sur l’étal du libraire, éternellement. Mais voilà, au-dessus de ce nom figurait celui de Michel Houellebecq. Le livre date de 2008. Son titre : Ennemis publics (Flammarion / Grasset). 

Je ne me suis quand même pas précipité : j’ai attendu, pour l’ouvrir, qu’un ami me le prête. Mais, surprise, j’ai été assez intéressé pour faire la dépense : j’aime bien dans ces cas-là griffonner ce qui me vient à la lecture et souligner ceci ou cela, ce que je me serais interdit dans un livre non mien. 

Ennemis publics résulte d’un pari étrange : le projet de publication d’un livre contenant la correspondance que les auteurs ne se mettent à échanger que parce qu’ils savent qu’elle sera publiée. Ce livre, s'il n'est pas artificiel (y a-t-il des livres naturels ?), est donc le produit d'un artefact (d'où ma réticence, d'ailleurs).  Le statut des interlocuteurs s’en trouve évidemment modifié : chacun des deux écrit des lettres à l’autre, certes, mais forcément avec, à l’horizon, le futur public des lecteurs. C’est sûr : les compères ne perdent jamais de vue cette perspective. Le contenu de ce qu’ils écrivent s’en ressent. 

Je vous dis tout de suite ce qu’il en est : Michel Houellebecq ressort de la confrontation moins sympathique que je n’aurais souhaité, alors que Bernard-Henry Lévy en ressort moins antipathique que je n’aurais voulu. Un tout petit peu moins : n’exagérons pas. C’est que, entre la décision prise d’entreprendre ce travail commun (dans un restaurant, si j’ai bien compris) et la publication du livre, six mois se seront écoulés, vingt-huit lettres auront été échangées au total : le temps d’aller un peu au-delà de la question « Bonjour, ça va ? » qu’on pose sans attendre de réponse, surtout mauvaise. 

On ne s’engage pas dans un tel travail sans que les idées qu’on avait au départ se complexifient tant soit peu en cours de route. En se complexifiant, elles prennent des nuances qu’on n’envisageait pas au préalable. Le contraste violent du noir et du blanc sur la photo s’atténue et se charge de dégradés de gris qu’on n’apercevait pas en restant à distance.

J’imagine que c’est une sorte de règle du jeu : deux personnages publics pratiquent ici une mise en scène de soi. Mais on verra que la tonalité de l’un n’a rien à voir avec la tonalité de l’autre, même s’ils affirment essayer d’établir des passerelles : l’impression dominante, au sortir du livre, reste celui d’une distorsion. Une distorsion peut-être existentielle. Peut-être aussi due au caractère artificiel de toute la démarche.

Ce qui les sépare n'est jamais dit, c'est un signe. Il y a du mondain (du parisien ?) là-dessous. Du consentement. Peut-être de la connivence.

Voilà ce que je dis, moi. 

mercredi, 08 avril 2015

LA POSSIBILITÉ D’UNE ÎLE 3

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4 POSSIBILITE.jpgNous parlons de Daniel1, de sa formidable réussite professionnelle, de ses déconvenues sexuelles et sentimentales tout aussi remarquables.

Il est vrai que les quarante-sept ans qu’il affiche au compteur commencent à peser.  Mais incapable de se faire à l’idée de la déréliction sexuelle qui accompagne la venue de l’âge, il repique, comme Isabelle l'avait prédit, avec une jeunette « libérée » de vingt ans, Esther, splendide femelle un peu droguée et partouzarde, un peu actrice,  qui lui donne un plaisir fou, très douée au lit, mais avec laquelle Daniel1 fait l’expérience terrible et douloureuse de l’amour absolu quand il n’est pas payé de retour. 

Les réflexions sur l’âge se situent non loin du centre de gravité du roman. Il est entendu que la grande affaire du sexe masculin est le bonheur par le plus grand épanouissement sexuel possible. Que les personnes les plus aptes à le procurer sont les jeunes et jolies filles, si possible pleines d'appétit de plaisir et armées de l'irremplaçable minijupe (jeunes filles qui se réduisent quand les hommes prennent de l'âge à des seins et à des touffes offerts à la vue sur la plage – mais assortis de l’impérieux "Pas touche !". T’es plus dans le coup, pépé. Je précise que tout ça est dans le livre). 

C’est vrai que la sève masculine s’assèche et raréfie avec le temps, mais surtout, et surtout plus vite que chez les hommes, la peau féminine ne tarde pas à ressembler à une étoffe tout juste bonne pour la friperie, à la pelure d'une pomme qui a passé l'hiver au frais sur sa claie, et la chair féminine, avant même les quarante, a tendance à gondoler, à se boursoufler et ramollir, à obéir de plus en plus fatalement à la loi de la gravitation.

Comme le dit ailleurs l’auteur (je vais tâcher de retrouver où, je ne garantis rien), le culte de la beauté, qui entraîne le culte de la jeunesse, a quelque chose de totalitaire, voire d'un peu nazi. La force de Houellebecq romancier est dans l'impavidité avec laquelle, à partir d'une donnée, il déroule jusqu'à son point ultime la chaîne inéluctable des causes et des conséquences. Houellebecq s'étonne de la pusillanimité de ceux qui, élaborant un raisonnement, sont pris de panique devant la conclusion à laquelle la simple logique les conduit. Cela peut-être qui froisse les susceptibilités en haut lieu.

La civilisation occidentale, en faisant de la beauté corporelle un idéal inatteignable dans la durée, a condamné l’humanité à la compétition impitoyable, à la tristesse et à la dépression. Avouons qu’il y a perspectives plus gaies. 

Comme le disent les personnages de Houellebecq : il ne fait pas bon vieillir dans ce monde. Plus l'être humain avance en âge, plus il est en butte au Mal et à la souffrance. A lire les journaux, on ne saurait lui donner tout à fait tort (ci-dessous). Voilà, pourrait-on presque dire, à quoi se résume le traité d'anthropologie (mâtinée de philosophie) dont Michel Houellebecq a fait un roman.

2015 4 AVRIL 5.jpg

Vous êtes sûrs d'avoir envie de finir « entourés » de cette façon ? Ça vous donne vraiment envie d'arriver à cent ans ?

Non, il ne fait vraiment pas bon vieillir. 

Houellebecq, je vais vous dire, j'ai comme l'impression que ses bouquins opèrent sans fausse pudeur et sans hypocrisie ce que les psychanalystes appellent un violent et puissant « Retour du Refoulé ». Et les bien-pensants, ça, ils n'aiment vraiment pas. Finalement, il détestent qu'on leur dise la vérité.

Ils ont le Balzac qu'ils méritent.

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Note : j'ai oublié de mentionner la belle place que donne Houellebecq à la poésie dans son livre. Révélatrice en ce qu'elle est (sauf erreur de ma part, j'ai la flemme de vérifier) l'apanage exclusif des créatures néo-humaines sur lesquelles le bouquin se referme (mais c'est faux : il reste le très étonnant chapitre intitulé « La possibilité d'une île »), expliquant le choix du titre, et montrant (peut-être) que l'idée de la joie et la quête de l'amour sont inscrites, comme un ultime espoir, au cœur du cœur inexpugnable des hommes. Indéracinable : 

 

« Ma vie, ma vie, ma très ancienne

Mon premier vœu mal refermé

Mon premier amour infirmé,

Il a fallu que tu reviennes.

 

Il a fallu que je connaisse

Ce que la vie a de meilleur,

Quand deux corps jouent de leur bonheur

Et sans fin s’unissent et renaissent.

 

Entré en dépendance entière,

Je sais le tremblement de l’être

L’hésitation à disparaître,

Le soleil qui frappe en lisière

 

Et l’amour, où tout est facile,

Où tout est donné dans l’instant ;

Il existe au milieu du temps

La possibilité d’une île » (p. 433).

 

Est-ce que ce n'est pas beau ? Est-ce que Houellebecq ne serait pas, tous les comptes remis à zéro, un idéaliste ? Amer et déçu, c'est possible, mais un idéaliste ? 

mardi, 07 avril 2015

LA POSSIBILITÉ D’UNE ÎLE 2

2/2 

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La « philosophie » de Daniel1, le comique de profession, est simple : « Ma carrière n’avait pas été un échec, commercialement du moins : si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric : mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie » (p. 164). Et de l’argent, il en a gagné plus que sa dose (quarante-deux millions d’euros, Houellebecq pense-t-il à quelqu’un de réel ? Y aurait-il, fût-ce fortuitement, une ressemblance avec une personne existante ?). 

Quoi qu’il en soit, Daniel1, par honnêteté, et de moins en moins motivé par la création de ses spectacles, jusqu'à n'en plus rien avoir à foutre, se pose la question existentielle : tout ça vaut-il la peine de se donner encore la peine ? S’il a du mal à s’y résoudre, il finit par répondre, après avoir descendu la pente, un « non » aussi franc que décisif et désespéré.

Heureusement, si l’on peut dire, il a fait entre-temps la connaissance de Patrick, le grand-prêtre (le « Prophète ») de la secte baptisée Eglise Elohimite, grossier décalque de la secte raëlienne de Claude Vorilhon, le fada qui a rencontré, dit-il, les extra-terrestres sur un volcan d'Auvergne (je précise que je parle par ouï-dire : je ne voudrais pas que). 

On a déjà rencontré les raëliens dans Lanzarote (2002). Dominique Noguez l’évoque dans son bouquin sur Houellebecq : l’auteur s’est un peu frité avec Raphaël Sorin, directeur de je ne sais quoi chez Flammarion, qui, ne voulant prendre aucun risque juridique, voire judiciaire, réclamait un nom fictif. Il paraît que Houellebecq avait envisagé de la rebaptiser en secte des "Raphaëliens", pour se venger. 

Les Elohim ? Mais si, vous savez bien, ce sont ces entités qui ont créé l'humanité : ils ont décidé de reprendre contact avec elle parce qu'elle est arrivée à un stade satisfaisant de développement technique. Le sort tomba sur Claude Vorilhon, par eux renommé Raël. Je n'ai pas vérifié dans les fichiers de l'INPI si la marque était libre de droit, mais j'imagine que Raphaël Sorin craignait un grabuge.

Raël et ses fidèles ne prétendent à rien de moins que d’acquérir l’immortalité : vous adhérez à l’Eglise, on prélève et on stocke votre ADN, et l’on attend que les biotechnologies aient rendu possible le clonage de votre personne à partir de votre double hélice composée d’AGCT (Adénosine, Guanine, Cytosine, Thymine). Alors, c'est promis, vous ressusciterez.

Qui plus est, vous ressusciterez à un âge où l'on est en théorie débarrassé de toutes les tribulations pénibles (parents, éducation, scolarité, puberté, apprentissage sexuel, tout ça) qui encombraient l'être humain entre zéro et vingt ans. Et ainsi indéfiniment, jusqu'à l'achèvement des temps (l'expression « consommation des siècles » (Mt. XXVIII, 19-20) n'étant plus disponible, préemptée et déposée de plus longue date par l'un des principaux concurrents de Raël). Quoi qu'il en soit, une variante non chrétienne de la vie éternelle. C'est la raison pour laquelle les adeptes élohimites n'ont aucune répugnance à se suicider le moment venu. On n'est pas pour autant dans la mécanique mécaniste et anthropophage de Soleil vert.

C’est ce que fera Daniel1 pour finir. Mais en attendant, sa célébrité en fait un VIP, que le « Prophète » se fait un plaisir et un honneur (en plus d’un argument de propagande) d’inviter, d’abord en Herzégovine, puis à Lanzarote, une île des Canaries au climat favorisé. L’occasion rêvée pour observer de l’intérieur le fonctionnement d’une secte, avec ses adeptes fascinés et béats devant le charisme du « Prophète », avec les lieutenants de celui-ci, que le visiteur rebaptise « Flic » et « Savant », l’un chargé de tout ce qui est organisation, l’autre de tout ce qui touche à la recherche en génétique, et dont le laboratoire, dans ce domaine, n’a pas de rival dans le monde. 

Inutile de dire que le « Prophète » use de son charisme pour grouper autour de lui un certain nombre de « fiancées » plus accortes et avenantes les unes que les autres et toujours disposées à lui prêter l’orifice qu’il souhaite honorer.

Il en profite à l'occasion, quand il trouve une adepte particulièrement à son goût, pour aller librement à la pêche dans le cheptel féminin qui se met spontanément à sa disposition, pour désigner l'heureuse élue de son désir qui recevra la faveur de l'accompagner au dodo.  

En général, le compagnon attitré de l’élue ressent le choix du maître comme un immense honneur, mais il suffit parfois d’un Italien particulièrement amoureux, jaloux et irascible pour accélérer brutalement le cours des choses. 

Je répugne à résumer l’action du livre. Qu’on sache simplement que Daniel1, s’il a amassé grâce à ses talents de provocateur une fortune confortable, finit par n’éprouver dans sa vie privée que des déconvenues. D’abord pleinement heureux ("heureux" voulant dire pour Daniel1 "sexuellement  épanoui") avec Isabelle, qui « bosse dans des magazines féminins » (p. 33) et qu’il a épousée, la répétition émoussant le sensation, il se lasse. Ils se quittent courtoisement : elle se contente de sept millions d’euros. 

On n’est pas plus raisonnable. 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Désolé, ce n'est pas encore tout. Suitetfin demain.

lundi, 06 avril 2015

LA POSSIBILITÉ D’UNE ÎLE 1

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La photo de couverture est de Michel Houellebecq.

 

1/2 

Houellebecq, je m’y suis mis tout récemment. J’étais rebuté par, pour le dire vite, le « battage médiatique » qui entourait la parution de chaque roman : deux camps s’affrontaient, parfois en paroles « musclées ». Tout ce bruit et cette fureur me paraissaient de mauvais augure. Je voyais dans ces affrontements je ne sais quel goût de l’auteur pour le monde « spectaculaire-marchand » et le feu des projecteurs. Je croyais que le fonds de commerce de l'écrivain « controversé » consistait à épater la galerie. J’avais tort. 

Si les projecteurs se sont braqués sur Michel Houellebecq, la personne de l’auteur n’y est pour rien, mais bien ses livres. Que la personne, ensuite, se soit prise au jeu, c’est possible. Je le dis nettement : de cela, je me fous désormais éperdument. 

C’est en voulant en avoir le cœur net que j’ai lu La Carte et le territoire  (2010). C’était à l’été 2011 : mieux vaut tard que jamais. Ce fut immédiat, jubilatoire et lumineux : un très grand livre, d’un grand écrivain français. Enfin un roman qui parle du monde comme je le perçois, tellement malade. L’écrivain majeur de notre temps, loin devant tous les autres. Du coup, j’ai aligné dans la foulée Les Particules élémentaires (1998) et Plateforme (2001). Extension du domaine de la lutte (1994) a suivi à quelque temps de là. Inutile d’ajouter que le 6 janvier dernier, voyant Soumission sur un étal de librairie, je n’ai fait ni une ni deux (voir mon billet du 16 janvier). 

Un sixième roman manquait à mon tableau de chasse : La Possibilité d’une île (2005). Dix ans après parution, je viens de corriger cet oubli impardonnable. C’est un gros livre (près de 500 pages). Je n’ai pas été déçu. D’une certaine façon, il est annoncé dès Les Particules …, et certains de ses passages annoncent étonnamment Soumission. On se rappelle que les travaux du savant Michel Djerzinski, à la fin des Particules …, rendent possible le clonage reproductif des humains. 

Le « dispositif narratif » dépayse tout d’abord le lecteur : qui est Daniel24 ? Sur quoi fait-il un « commentaire » ? Et puis qui est ce Daniel1, qui semble contredire le titre de la 1ère partie ? Cela surprend, mais on s’y fait vite. Le livre est ambitieux, peut-être plus difficile d’accès, à cause tant du dit dispositif faisant alterner le « récit de vie » de Daniel1 et le « commentaire » de Daniel24 (puis Daniel25), que du thème ici exploré, qui tourne autour de la déception amère que procure l’existence humaine et de la quête d’immortalité qu’elle suscite. 

On ne tarde pas à comprendre que Daniel24, plus tard Daniel25, est l’exacte réplique, à deux millénaires de distance, de Daniel1 : le clonage imaginé par Djerzinski dans les Particules … a permis la création d’une nouvelle espèce : les « néo-humains », qui n’a rien à voir avec l’ancienne humanité, dont les survivants de la grande extermination sont très vite retournés à l’état sauvage, primitif, rudimentaire. 

Daniel1 a fait fortune en faisant le clown : les sketches comiques et scénarios, dont il faisait le clou de ses spectacles et de ses films avec un succès retentissant, portaient des titres comme « Broute-moi la bande de Gaza », « Deux mouches plus tard », « Le combat des minuscules », « On préfère les partouzeuses palestiniennes », et d’autres tout aussi suggestifs. Plus il provoquait, plus le succès grandissait.

Le choix du métier d'humoriste pour son personnage n'est certainement pas, de la part de Houellebecq, dû au hasard. On pensera aujourd’hui, bien sûr, à Dieudonné, mais il n’avait pas autant fait parler de lui en 2005. Rien de mieux qu'un « humoriste professionnel » pour mettre en scène la dérive subie dans notre monde par la fonction accordée au rire. Je pense au rôle purement instrumental que les médias de masse assignent aujourd’hui à l'hilarité. Rien de plus lugubre à mon avis que ces fantoches pas drôles, payés pour déclencher les rires, toujours mécaniques, même quand ils ne sont pas enregistrés. 

Car avec les titres ci-dessus, Houellebecq met sur la scène romanesque une provocation à l’état pur, qui ricoche curieusement sur l’état actuel du comique médiatique entretenu à heure fixe par tout un tas de sinistres individus qui sévissent sur les plateaux pour « animer » des émissions et faire rire un public d’avance acquis à « la cause du rire ». 

La grève à Radio-France m’a incidemment amené, consterné, à écouter, catastrophé, RTL : rien par exemple de plus ridicule que ces gens, réunis autour de la table d’un petit studio, qui font semblant de se tenir les côtes en écoutant les calamiteuses prestations routinières de Laurent Gerra. Atterré, j'ai tourné le bouton (vu les appareils actuels, c'est une image).

Le plus inquiétant est que les gens plébiscitent et redemandent de cette soupe. Sans doute pour ça qu’il y a des écoles pour la formation des désespérants  « Nouveaux Comiques ». Je suis à côté de la plaque. Pas de ce monde-là. J’espère ne pas être le seul à crier grâce. Rien de plus lassant que ce métier de faire rire pour faire rire (décompresser, déstresser, soupape de sûreté, …). Coluche (pas toujours) et Desproges, eux, avaient un regard sur le monde et les gens. 

Le rire est désormais un produit de consommation de masse, comme les autres compartiments de l’existence humaine, qui semblaient jusqu’il y a peu protégés par une cloison qui leur donnait l’aspect d’un vague mystère philosophique, quelque part entre le politique, le social et le médical. Etant entendu, chez les bien-pensants, je veux dire les fidèles qui se massent autour des prêtres, dans l’Eglise de l’Empire du Bien (comment pourrait-on se passer de Philippe Muray ?), qu’on peut rire de tout, sauf (suit la liste des gaz hilarants interdits à la vente). 

Daniel1 est finalement un cynique exacerbé : « Finalement, le plus grand bénéfice du métier d'humoriste, et plus généralement de l'attitude humoristique dans la vie, c'est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l'approbation générale » (p. 23). J'approuve vivement le mot "abjection".

Daniel1, dans le genre, se présente comme un désespéré fataliste, même si tout le monde lui reconnaît un talent indéniable. A se demander si La Possibilité d'une île n'a pas donné quelques idées à Dieudonné. Le livre ne s'est toutefois pas assez vendu pour cela. Combien d'exemplaires aurait-il fallu qu'il s'en écoule pour qu'on en finisse radicalement avec le métier d'humoriste ? 

Voilà ce que je dis, moi. 

samedi, 04 avril 2015

HOUELLEBECQ PAR NOGUEZ

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HOUELLEBECQ1 2003 NOGUEZ.jpgAlors maintenant, à part ça, le bouquin de Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, vous me direz ? Deux ingrédients : des pages d'un journal et des réflexions sur l'œuvre. D’abord les pages concernant Michel Houellebecq, extraites du journal tenu par l’auteur de 1991 à 2003, entrelardées de textes écrits par l’auteur pour la défense de l’écrivain, envoyés aux médias ou destinés au tribunal. Des lettres aussi qu'il lui a adressées. Ensuite, deux études : l’une sur le style houellebecquien, l’autre intitulée « Michel Houellebecq est-il réactionnaire ? ». En gros, quatre parties. 

Disons-le, l’étude du style m’est tombée des mains : un relevé énumératif consciencieux des tournures, formules, termes favoris de l’écrivain. Même si tout est juste et bien observé, c’est tout à fait indigeste, comme un découpage de cadavre à la morgue. Que celui qui est allé à l'école lise ! Comme l'écrit Alfred Jarry dans le "Linteau" des Minutes ... (qui, j'imagine, n'a pas de secret pour Noguez) : « ... car il n'y a qu'à regarder, et c'est écrit dessus ».

L’étude sur le « réactionnaire » supposé est en revanche intéressante, montrant que le concept est brumeux et marécageux à souhait, et qu'il fonctionne comme certains bars, où l'on signale au client : « Ici on peut apporter son manger ». Noguez donne trois ou quatre listes de gens peu recommandables, qualifiés successivement de « réactionnaires » par Daniel Lindenberg (Le Rappel à l'ordre) et quelques autres après lui : certains voisinages sont pour le moins étranges ou inattendus. Si "réactionnaire" est un concept, ce qui n'est pas sûr, il est singulièrement élastique, plastique et déformable dans toutes les sauces idéologiques. Pour autant, l’analyse est-elle efficace ? Peut-elle servir à quelque chose ? Pas sûr. 

Les « éléments » du langage mouliné en permanence par les médias privatisés (qui ont contaminé les chaînes publiques, que plus grand-chose n'en distingue) se moque allègrement de ce qu’on appelait autrefois la « justesse des termes » (cela s’appelle aussi la « rigueur intellectuelle »). Le média spectaculaire régnant (la télévision) se contente de la vitesse et de l'éclat de l’expression, au mépris de son poids, de son exactitude et de sa profondeur. La catastrophe « Philippe Sollers » a triomphé. Briller est un impératif. 

Je crois, monsieur Noguez, qu’il ne sert à rien de définir le mot « réactionnaire » : tout le monde s’en fout. Son rôle est de servir de flash (de piquouse), d’étiquette, d’identifiant immédiat, de blason, d'étendard, voire de mot de passe. Bientôt peut-être de lieu de détention.

C’est la tâche de purification lexicale assignée par les tenants de la nouvelle « bien-pensance » (p. 252) à quelques projectiles fabriqués spécialement à l'intention des survivants de l’esprit critique et de la liberté de penser (qu’il suffit, pour les disqualifier, de désigner « facho », « macho », « réac », « sexiste », « homophobe », et j’en passe). S’attarder sur le contour du mot « réactionnaire », je vais vous dire, c’est du temps perdu. Dans un duel arme au poing, l’explication rationnelle et argumentée est programmée pour échouer. 

Dominique Noguez est écrivain. Je n’en doute pas. Pas plus qu’il ne doute des qualités de son livre Les Derniers jours du monde. Je dirai ce que j’en pense quand je l’aurai lu. Mais, comme Daniel1, le personnage de La Possibilité d’une île, il est foncièrement honnête (bien que j'ignore l'extension sémantique exacte du mot "foncièrement" dans ce contexte) où on lit : « ... j'étais, par rapport aux normes en usage dans l'humanité, d'une honnêteté presque incroyable » (p. 400), phrase qui sonne a posteriori comme une déclaration de théorie littéraire.

Car Houellebecq lui-même est honnête, en ce que ses livres ne se racontent pas d'histoire. Etonnant comme ses fictions romanesques semblent porteuses d'une vérité très nue, presque écorchée (peut-être ce qui le rend insupportable aux yeux de beaucoup). Houellebecq déclare ainsi à Frédéric Martel : « Je connais les réponses simples, celles qui vous font aimer de tous (…) ; si je ne les emploie pas ce n’est pas par provocation, mais par honnêteté » (cité p. 252). Noguez est donc honnête : il reconnaît que Houellebecq est un plus grand écrivain que lui. Il n’est pas jaloux. Il a au moins ce mérite, et cela m’incite à aller y voir de plus près. 

Il écrit d’un roman de M. H. (Extension du domaine de la lutte) : « Après trois lectures, je tiens que ce roman est un des plus grands d’aujourd’hui. Je dis bien "d’aujourd’hui". Je n’en vois pas en effet qui disent mieux un certain nouvel air du temps – du temps social et économique – que celui-là » (pp. 29-30). Il écrit ça en 1994, c’est-à-dire avant Les Particules élémentaires, avant La Carte et le territoire. Je regrette quant à moi de l’avoir lu après ces deux livres, beaucoup plus forts et accomplis, auprès desquels Extension … fait un peu pâle figure, tout en tenant fort bien son rang : l’univers maintenant bien connu de l’auteur est déjà pleinement présent. 

Noguez, tenant son journal, montre donc qu'il est intervenu en faveur de Michel Houellebecq, dans la presse comme critique, au tribunal comme témoin de la défense. Il lui écrit aussi des lettres, où il note ses impressions de lecture, par exemple sur Les Particules …. 

Le procès intenté contre l’auteur de ce roman à parution ajoute au ridicule du motif le contradictoire de la chose : un directeur réclamant l’anonymat pour le camping qu’il dirige reproche à M. H. de donner des informations qui permettent de le reconnaître et situer. Evidemment, l’action en justice donne une publicité énorme à ce qui serait resté inaperçu et cru fictif s'il avait fait le mort. Conclusion de Noguez : « Cela ressemble fort à une opération publicitaire faite sur le dos de la littérature » (p. 62). Auguste en personne aurait dit « tout juste ». 

Le procès intenté par Dalil Boubakeur, de la grande mosquée de Paris, suite à la publication de Plateforme, est plus crucial et plus révélateur. Houellebecq islamophobe ? Et alors, quand bien même ? Ne pas aimer l'islam est un droit, que je ne me prive pas d'exercer pour mon propre compte, moi qui suis, de façon générale, religio-incompatible. Noguez écrit : « Avoir un avis sur les religions, préférer l’une à l’autre ou les rejeter toutes relève de la liberté d’expression la plus élémentaire dans une démocratie comme la nôtre » (p. 211). Je ne peux qu’approuver. J'irais même volontiers plus loin, jusqu'à paraphraser Lino Ventura dans Les Tontons, à propos de Claude Rich, le petit ami de sa protégée : « ... il commence à me les briser menu ». 

Et Noguez de rappeler que M. H. n’est pas le premier à traiter l’islam de « religion la plus stupide », avec des citations de Montaigne, Pierre Charron, Pascal, Spinoza, Tocqueville, etc. (p. 210). Voltaire n’a-t-il pas écrit une pièce de théâtre intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète ? Jusqu’au respectable Claude Lévi-Strauss qui y voit « une religion de corps de garde » (p. 211, ce que l’actualité nous confirme tous les jours). 

Là où j'ai le grand plaisir de me retrouver en bonne compagnie, dans ce livre, c’est chaque fois que Dominique Noguez aborde la question de la « bien-pensance » et de l’ambiance policière qu’elle tend à instaurer dans le monde de la pensée, de la création et de l’expression, amalgamant sans sourciller des actes répréhensibles ou délinquants et des personnages éventuellement déviants, mais pures créatures fictives. Noguez se paie en passant Claire Brisset, la « Défenseure » (!) des enfants, « une folle avérée » (p. 176, mais il ne la nomme que trois pages plus loin – par prudence ? –, je précise que c’est moi qui interprète) : certaines formules font du bien, c’est sûr. Du coup, on se sent moins seul. 

Là aussi où j’ai l’impression de trouver une « tribu » où je puisse me sentir un peu moins mal dans mon époque, c’est en apprenant que Dominique Noguez a donné une conférence intitulée « Le livre sans nom » (BNF, 15 décembre 1999), qu’il évoque dans la note 48 (p. 165)  : « J’y donnais, comme explication de la multiplication actuelle des procès en matière de littérature, "l’immense privatisation de tout à laquelle on assiste depuis une douzaine d’années" dans les sociétés occidentales capitalistes ou, plus exactement, dans la manière dont elles se donnent à voir. "Tandis que la fiction romanesque semble saisie d’un appétit de plus en plus grand de réalité, ajoutais-je, la réalité qu’elle veut ingurgiter se privatise et se dérobe. Il n’y a plus de nature, il y a des propriétés privées ; plus de pays, mais des multinationales ; plus de ville, mais des chaînes de magasins et des marques ; plus de foule, mais des individus qui peuvent interdire ou monnayer leur image." (Publié dans La Nouvelle Revue Française n° 555, octobre 2000) ». Je salue l'expression "l'immense privatisation de tout". Les curieux peuvent se reporter à mon billet du 17 mars, où j'évoque « La Grande Privatisation de Tout » (GPT pour les intimes). Depuis la publication de Houellebecq, en fait, il y a douze ans, Noguez à dû pouvoir constater la nette aggravation du processus. Mais quand même, ça fait plaisir de se retrouver en pays de connaissance. Je me dis : chouette, encore un que Laurent Joffrin ne doit pas porter dans son cœur ! 

Tiens, à propos de Laurent Joffrin, voici ce qu’on lit p. 229, à propos d’un article sur « les nouveaux réactionnaires » : « Pour sa phrase sur l’islam, "l’excellent Laurent Joffrin", explique-t-il [il s'agit de Houellebecq], l’a traité dans Le Nouvel Observateur de "beauf lambda" ». J’imagine que la phrase en question est celle où il qualifie l’islam de « religion la plus stupide » (voir plus haut). Je renvoie à mes deux billets consacrés à ce monsieur. Houellebecq et Noguez doivent se dire, à la façon de Courteline : « Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». Si j’étais à leur place, c’est en tout cas ce qui me viendrait à l’esprit. Avec délectation.

Voilà ce que je dis, moi. 

vendredi, 03 avril 2015

HOUELLEBECQ PAR NOGUEZ

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Le point commun entre Bernard Maris et Dominique Noguez, c’est qu’ils ont publié des choses sur Houellebecq, mais il m’étonnerait fort que leurs liens aient été très étroits. Je ne sais rien de la vie privée de Bernard Maris, mais je ne le vois pas fréquenter les mêmes cercles que Noguez. J’ai évoqué ici Houellebecq économiste (11-12, puis 29-30 mars), écrit par le premier. Je viens de lire Houellebecq, en fait, du second. Je n’aurais peut-être pas dû. 

Je l’avoue, je ne connaissais rien de l’œuvre littéraire de ce monsieur. J’ai découvert que, comme il a travaillé sur Alfred Jarry, il ne saurait être entièrement mauvais. En effet, si j’en crois la rubrique « Du même auteur », il a publié L’Arc-en-ciel des humours. Jarry, Dada, Vian, etc..

Jarry, c’est bien, c’est la ‘Pataphysique, c'est l'invention du Curateur Inamovible du Collège, un Docteur riche de vingt-sept chefs d'œuvre de la littérature en butte aux tracasseries d'un huissier au nom inoubliable ; un Docteur qui pisse dans des bateaux qui flottent tout en étant percés ; un Docteur qui va "de Paris à Paris par mer" tout en restant sur la terre ferme, tout en persécutant un singe papion intitulé Bosse-de-Nage et qui ne sait dire que "Ha ha", bref : quelqu'un de bien.

Vian, ce n’est pas mal, bien que ce soit, en 'Pataphysique, une pièce rapportée. Son Mémoire concernant le calcul numérique de Dieu par des méthodes simples et fausses est finalement bien laborieux, comparé au chapitre "De la surface de Dieu", dans le Faustroll de son glorieux prédécesseur.

Je ne peux m'empêcher de voir dans Boris Vian ou Raymond Queneau des écrivains surévalués (une certaine idée de la modernité, tout ça ..., pardon aux mânes de Noël Arnaud), mais bon, admettons ; en revanche, pour Dada, je me demande un peu ce qui lui prend, à Noguez : pas de vide humoristique plus abyssal que chez Dada (ainsi que chez André Breton). Mais j’irai sans doute mettre le nez dans son bouquin : je ne demande qu’à m’instruire. 

En attendant, l’ouvrage qu’il consacrait à son ami Houellebecq en 2003 m’a somme toute intéressé, même si j’ai des reproches à lui faire. D’abord, je regrette d’avoir découvert quelques aspects de la personne privée de Michel Houellebecq. La peste soit de la "société du spectacle" et de tous les Gustave Lanson ou Bernard Pivot, l’un parce qu’il a fait de la loi dichotomique de « L’homme-et-l’œuvre » un parcours obligé, l’autre à cause de sa manie d’interroger les écrivains qu’il invitait sur son plateau sur la part d’eux-mêmes qu’ils avaient mise dans leurs livres de fiction, vous savez, ces bouquins qui portent sur la couverture la mention "roman". 

NOUVEL CONFLUENCE YCONE.jpgJe me fiche de savoir ce qu’éprouve un poète ou un écrivain dans sa vie privée, à quelle heure il se couche, la boisson qu’il préfère (taux d'alcool, état après imbibition, sortie du coma, ...), sa façon d’aimer, que sais-je. Viendrait-il à l’idée de Pivot de demander à Jean Nouvel quelle part de lui figure dans le futur immeuble Ycone qu’il a dessiné pour la Confluence à Lyon (ci-contre) ? A voir le projet, j’aime à croire, pour la seule préservation de son équilibre psychique, que la réponse serait : « Rien ». 

Quand la vie et la personne d'un artiste deviennent un spectacle, son œuvre a du mouron à se faire pour son avenir : qu'y a-t-il de plus futile et combustible que la vie d'un individu, fût-il artiste ? Depuis l'aube de la curiosité humaine pour le monde, ce qui reste d'un individu, c'est son œuvre. Et encore : la plupart sont purement et simplement effacés de la surface et des mémoires. Le "devoir de mémoire" est une fumisterie.

Je me contrefiche d’apprendre quoi que ce soit d’autobiographique sur le bonhomme qui a tenu la plume : je sais pertinemment qu’un auteur se sert forcément, pour écrire un roman, du matériau qu’il connaît le mieux (quoique …) et qu’il a le plus directement à disposition sous la main : lui-même.

Les plus grandes œuvres de l'art et de la littérature sont composées à 100 % du bonhomme, auxquels s'ajoutent les 100 % de l’art qu’il y a déployé. Aux petits comptables, aux Lagarde-et-Michard, aux chefs de bureau et aux médecins légistes de faire ensuite le départ et de disséquer. La littérature commence après la question : qu’en a-t-il fait, de ce matériau ? Qu'est-ce que ça donne à l'arrivée ? Quel édifice a-t-il construit ? De quelle œuvre est-il l’auteur ? 

Étonnant comme les animateurs, journalistes, "critiques", dans les "talk shows" (pardon) qui jalonnent la « tournée de promo » obligatoire, sont capables d’interroger les écrivains sur ce qu’ils sont (personnalité, penchants, musiques et yaourts préférés et autres fadaises genre questionnaires Proust) éprouvent, aiment, détestent, pensent, mais rarement sur ce qu'ils font, je veux dire sur les caractéristiques proprement littéraires du livre qu’ils viennent d’écrire. 

La littérature n'intéresse guère les critiques littéraires. Ils veulent du vivant, de la tripe, du saignant. Au fond, le spectacle télévisuel qu'a fini par imposer "Apostrophes", a définitivement donné la priorité à « l'homme » sur « l'œuvre ». Et parmi les invités de Pivot, priorité au meilleur camelot vendeur de salade (à preuve les ventes en librairies dès le lendemain).

Voilà le rideau que je regrette d’avoir soulevé sur la personne privée qu’est Michel Houellebecq, d’autant qu’en plusieurs occasions, l’écrivain est loin d’être présenté à son avantage (l’état dans lequel il s’est mis quand il entre au "Queen", sur les Champs-Elysées !). Parfois, c’est même pire. A cet égard, je me permets de trouver ce livre bien indiscret. De la part d’un qui se dit son ami, c’est plutôt malvenu, je trouve. 

Le deuxième reproche que je fais à Noguez, c’est de montrer les coulisses du petit bocal où évoluent les cyprins de la littérature parisienne : repas en ville, réceptions, soirées, copinage en bande, éditeurs, organes de presse, impression que tout le monde se connaît. J’imagine que l’auteur, par son ancienneté dans le métier ou par ses fonctions dans la profession, a tissé des relations multiples. La description des mœurs de ce petit monde parisien, avec énumération des gens présents ou rencontrés, rend celui-ci tout au plus antipathique. On n'est parfois pas loin de la rubrique mondaine et des pages "pipeul".

Je me moque éperdument de croiser au détour des pages des gens comme Arnaud Viviant, le péremptoire rayonnant du Masque et la Plume. Par curiosité, on peut se reporter au traitement de faveur que le grand Philippe Muray fait subir à ce « roquet des Inrocks » dans Après l’Histoire II (Essais, Belles Lettres, p. 451-452). Sa majesté Philippe Sollers a lui aussi une place de choix dans le bouquin : rien que le nom de ce type me rendrait presque la lecture pénible. Bon, c’est vrai que ces messieurs font partie des défenseurs de Houellebecq. Je me demande bien pour quelle raison. 

Pour moi, Houellebecq et Sollers n'ont pas grand-chose à faire sur le même plateau. Mais peut-être qu'après tout, le second reconnaît en le premier un maître. Allez savoir.

Je ne parle pas de Viviant. Evidemment.

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 26 mars 2015

BERTRAND REDONNET, AUTEUR

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La place qu’occupe Bertrand dans la fratrie est une place à part. Au milieu de ces « manards » que sont ses frères, futurs artisans, ouvriers ou paysans, il fait figure d’ « intello », il passe du temps à lire et à écrire. L’auteur consacre des pages parfois ferventes aux relations étroites qu’il entretient et cultive avec ces deux activités, et rend hommage à l’instituteur qui lui a montré « le chemin à suivre » et qui lui permet, en se retournant sur son parcours d’affirmer : « … J’ai toujours eu l’impression de n’obéir qu’à moi-même » (p. 89). Autrement dit : c'est à l'école qu'on apprend la liberté individuelle : bel éloge de l'école d'avant l'effondrement.

 

Bertrand Redonnet retrace quelques scènes de cette vie campagnarde d’avant la mécanisation de l’agriculture et des hommes qui la font (le cochon, le repas familial, les relations avec les voisins, l’entraide au moment des travaux). Il évoque surtout cette vie de liberté en contact direct avec les éléments et la nature, avec ses côtés aventureux à l’occasion, avec ses bambées dans les chemins, ses grimpées aux arbres, bref, l’enfance insouciante et banale de tous ceux qui ont eu la chance de connaître ce monde et qui ont du mal à considérer la modernisation autrement que comme un saccage. 

 

Pas de nostalgie pour autant : constater que les conditions d’existence se sont appauvries, enlaidies et compliquées, ça ne se réduit pas à regretter « le bon vieux temps ». Déplorer l’état de la réalité qui nous est faite n’a rien à voir avec le refrain : « C’était mieux avant ». Tout dépend de l’attitude. Celle de l’auteur fait une bonne place à la réflexion sur le monde comme il va mal. La colère face à ce que les hommes du présent font du monde et de l'humanité ne se réduit pas à la nostalgie pour le paradis perdu, l'enfance, le temps passé.

 

Certains épisodes retiennent l’attention, drôles ou plus dramatiques. Les frères qui se fabriquent un radeau "insubmersible" pour naviguer sur la rivière voisine ; l’auteur qui se fait prendre par les gendarmes avec la boîte d’allumettes dans la poche, après qu’une meule de foin a brûlé, acte qui plonge la mère dans la honte et fait passer le gamin pour dangereux auprès de tout le monde ; le séjour au pensionnat, avec la première autorisation de sortie accordée le jour de la Toussaint, qui donne son titre au livre (p. 71). 

 

Là où l’auteur établit une sorte de cousinage avec le lecteur que je suis, c’est dans la référence à Georges Brassens, constante, souvent signalée comme telle, mais souvent aussi plus indirecte et souterraine, au travers de citations plus ou moins explicites, mais pas toujours. La première, par exemple : « Il est à la fois aurore et crépuscule et son hymen avec les ténèbres lui est promis dès le premier souffle » (p. 16). Ceux qui ne connaissent pas « Oncle Archibald » n’y verront que du feu (« Et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptême »). 

 

On trouve encore « Erreur on ne peut plus funeste » (L’orage, p. 24) ; « un arbre " nullement de métier" » (Le grand chêne, p. 43) ; « j’abandonnai la partie, mais "sur le chemin du Ciel ne feignis plus jamais de faire un pas" » (Le mécréant, p. 69) ; « Le cœur serré, j’espère que le croque mort qui t’a emporté a eu l’infinie bonté de te conduire à travers Ciel, au Père éternel ou ailleurs » (L’auvergnat, p. 78, bel hommage au frère mort, qui m’a touché pour une raison personnelle voisine) ; « ... et je n'en souffre pas avec trop de rigueur » (La tondue, p. 178) ; « champ de navets » (Le vieux Léon, p. 140).

 

J’arrête là : je n’en finirais pas. J'ajoute quand même que Redonnet a écrit un Georges Brassens, poète érudit, ce qui explique la présence du chanteur dans le récit, en filigrane, mais aussi en personne, un peu partout. Disons-le : sans avoir étudié la question au même degré, je me suis trouvé en pays de connaissance. Comme l'auteur, je suis du genre à suer du Brassens par tous les pores de la mémoire.

 

Chacun des quinze chapitres qui composent le livre de Bertrand Redonnet est construit selon le principe musical du contrepoint (ou contre-chant, et pourquoi pas contrechamp), et se clôt sur un personnage récurrent : un lundi, jour de marché, un « colosse moustachu » fait irruption dans l'écurie où le gamin attend on ne sait trop quoi, et lui demande s’il a des cordes parce que, dit-il, il va acheter des volailles au marché. Je ne dirai rien de la façon dont s’achève cette série de quinze « flashes », juste du choc, efficace et brutal, qu’elle produit. 

 

La prose de Bertrand Redonnet est d’une belle simplicité, travaillée sans affectation, souvent poétique, et donne de la saveur à cette visite dans la campagne poitevine. L’auteur ne déteste pas les régionalismes qui lui reviennent : métives, détervirer, … même si je n’approuve pas des expressions comme « litornes aux abois » (p. 71) ou « des mouches et des taons vampirisés » (p. 50). Ce qui domine, c'est la prose ample. Je recommande les premiers chapitres, particulièrement inspirés.

 

A lire Le Silence des chrysanthèmes, je n’ai vraiment pas perdu mon temps. Merci, monsieur Redonnet. 

 

Voilà ce que je dis, moi.  

mercredi, 25 mars 2015

BERTRAND REDONNET, AUTEUR

REDONNET BERTRAND SILENCE CHRYSANTHEMES.jpg

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En même temps qu’elles faisaient paraître La Queue, de Roland Thévenet (voir ici même les 19 et 20 mars), les éditions du Bug publiaient, de Bertrand Redonnet, Le Silence des chrysanthèmes (site et blogs à visiter).

 

Le curieux de ces sorties simultanées, c’est qu’elles ne sont pas sans parenté thématique, même si le premier opte pour la fiction romanesque alors que le second offre un récit de vie. 

 

Dans l’un comme dans l’autre, ce qui porte l’inspiration a quelque chose à voir avec la filiation paternelle et les origines. Thème : quand le père commence à merder (ou disparaître). Dans le livre de Thévenet, le premier (et l’unique, finalement) père de Félix Sy est Guillaume, le prêtre qui a accepté d’en assumer la garde.

 

Le magnifique logo des éditions du Bug.

Je conseille en passant aux éditions du Bug, pour leurs futures parutions, de lui donner une visibilité digne de sa qualité esthétique (voir plus haut, et rendu méconnaissable dans l'agrandissement ci-dessous).

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Chez Redonnet, le père est le grand absent : « Nous sommes de la diaspora des orphelins et, loin de nous en dépiter, nous nous en nourrissons. J’ai ainsi eu des centaines de pères » (p. 88). Je m’incline en passant devant la superbe formule « la diaspora des orphelins » : Bertrand Redonnet montre à mainte reprise qu’il possède à l’état aigu le sens du poétique, mieux : du véridique. 

 

De même il dit ailleurs : « J’ai pourtant grandi sans épaules paternelles où déposer mes peurs ». Ça, c'est pour les peurs. Pour les pleurs, il faut l’épaule de la mère, à condition que celle-ci veuille bien les recevoir, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et pour en finir avec ce thème : « Œdipe facétieux, j’avais éliminé une absence en tuant un père en jupe ». 

 

Cela dit, on n’est pas forcé d’apprécier la référence à l’auteur de la théorie œdipienne, mais bon, qu’il soit entendu qu’on ne tue que rarement le père réel, même si beaucoup en ont rêvé. Il faut croire qu’on a besoin de lui, puisque ceux qui ne l’ont pas connu s'en inventent un capable de remplacer valablement la pièce manquante. Mais tout le monde sait que c'est peine perdue. Il reste que, dans Le Silence des chrysanthèmes, l’absence du père est omniprésente. On peut même dire : l’absence du père prend toute la place qu’il a laissée vacante en disparaissant. Et finit par vous éclater au visage.

 

Même si le lecteur comprend que le narrateur-auteur est exilé (il tient un blog d'ailleurs intitulé "L'exil des mots") en Pologne, non loin de la frontière orientale, l’essentiel se passe dans le Poitou profond, avant la « Grande Modernisation ». On est dans une ferme à l’ancienne. La mère, sans être présentée comme une « fille à tout le monde » (Brassens, La mauvaise herbe), a fait ses nombreux enfants (seulement des garçons, au nombre de sept) avec différents hommes.

 

Mais les enfants sont une matière éminemment plastique : ils sont les seuls à prendre la vie « comme elle vient ». C'est ensuite qu'il leur prend l'idée de la corriger, voire de la refaire. Pour eux, le monde ressemble à ce que leur font vivre leurs parents. Les problèmes commencent quand celui des enfants en diffère par trop.

 

Entre parenthèses, je me demande si l'avenir n'est pas en train de fabriquer des enfants qui seront, non plus "autres" que leurs parents, ce qui est, somme toute, la réalité historique depuis longtemps, mais qui leur seront de plus en plus "étrangers". Il n'y a pas de raison pour que le processus s'interrompe. A celui de l'origine et de la filiation, s'ajoute désormais le problème de la transmission. C'est logique.

Le monde des parents est en train de devenir, aux yeux des enfants, un paysage exotique, vaguement écœurant, dont ils sont en passe de préférer ignorer qu'il a pu exister. Osons le mot : qui est en train de perdre toute existence et toute validité à leurs yeux.

Et qu'on ne me dise pas « Il en a toujours été ainsi ». Ce faux argument n'est que le moyen pathétique (« Tout est dans tout et réciproquement. ») de tous ceux qui refusent de regarder en face ce que toutes les époques présentes ont toujours eu de fondamentalement spécifique, caractéristique, unique, original.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

dimanche, 22 mars 2015

ENCORE MODIANO

MODIANO 1 PATRICK L'HERBE DES NUITS.jpgJ’avais acheté L’Herbe des nuits à parution. C’était en 2012, dans l’élan qui m’avait fait lire plusieurs Modiano à la file. Je viens juste de le lire. Le dernier paru, Pour que tu ne te Perdes pas dans le quartier, c’était juste avant la consécration par le prix Nobel. J'en ai parlé ici les 31 décembre et 1 janvier derniers.

Si j'ai tardé à l'évoquer, c'est que mon intérêt pour Modiano, s'il ne s'était pas tout à fait éteint, peut-être avait-il tiédi. L'attribution du Nobel a, disons, réchauffé ma curiosité. Je ne regrette jamais d'avoir lu un livre, même quand j'en sors frustré. Quand j'arrête la lecture en cours de route, c'est que le livre m'a mis en colère, ou alors m'est tombé sur l'ongle incarné (trop lourd, sans doute : je parle du "poids" du livre).

Les prix littéraires, soit dit entre nous, je n’en pense rien, tant la valeur d’un livre ou d’un écrivain me semble incommensurable à sa reconnaissance officielle par une assemblée pontificale, quelle qu’elle soit. Un rite d'autocélébration, en quelque sorte. Une ambiance du genre « Bienvenue au club ! ».

De toute façon, ce qu'on appelle "Grand Prix", vous savez, ces récompenses célébrant les "talents", surtout quand on navigue en milieu littéraire, poétique ou artistique (en gros, ce qu'on appelle les "Affaires Culturelles"), ne sont que des moyens pour une classe dominante de faire passer, en direction des classes dominées, un message du genre : « Vous voyez bien, quand on veut, on peut y arriver ! ». En même temps que ça renforce la légitimité de l'ordre établi (fonction réelle de l'arrosage saisonnier à la Légion d'honneur). Avec ça, je passerai peut-être pour un bolchevique.

Quand on veut, on peut ! Voilà bien un refrain que je hais, un refrain qui sent son moralisme archéo-chrétien, et même pas très catholique. Machine à culpabiliser. Parlez-en au chômeur du coin, qui se heurte aux portes closes de la raréfaction du travail et à qui des Sarkozy viennent faire la leçon : si tu ne peux pas, c'est que tu ne veux pas ! C'est de ta faute ! Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même ! On va te couper les vivres !

Conclusion, en effet : quand on n'y arrive pas, c'est qu'on ne le mérite pas. Modiano, au Nobel, rachète heureusement sa soumission à ce protocole "chez les puissants" par une maladresse existentielle à peu près pathologique, qui ressemble d'assez près à sa littérature, preuve d'une sincérité impossible, je crois, à contrefaire. Si c'était "joué", il serait vraiment très salaud. Parce que, franchement, l'expression « une maladresse existentielle pathologique », ça ressemble d'assez près à une analyse littéraire de l'oeuvre de Patrick Modiano, vous ne trouvez pas ?

Patrick Modiano ressemble juste à l’idée que je me fais du véritable écrivain : celui qui est capable de créer un univers reconnaissable à quelques traits, de la même manière qu'on sait, après deux mesures, qu’on entend « du  Chopin » ou, à la translucidité d'une main d'enfant devant la flamme d'une bougie, que l’on contemple « un Georges de La Tour ».

Ce n’est pas une raison pour avaler tous les titres de l’écrivain en file indienne. Pour Chopin, c'est la même chose : pas besoin d'aligner sur la platine les 12 CD de l'intégrale chronologique des œuvres pour piano seul de Frédéric Chopin par Abdel Rahman El Bacha. On sait déjà.

La seule expérience que j’ai faite de cette « méthode », ce fut avec l’œuvre de Henri Bosco, qui, en dehors de deux ou trois titres, n’a plus de secrets pour moi. Pardon : "la seule", c'est inexact : j'ai aussi fait ça avec les Rougon-Macquart (ce qui, entre parenthèses, m'a guéri de la Zola-rziose).

J’ai fait une tentative semblable avec un recueil d’ouvrages de Françoise Sagan (collection Bouquins) : j’ai calé au bout du cinquième, à cause, je crois, de l’atmosphère raréfiée de bocal à poissons rouges, de l'espèce des nantis à l'existence futile, dans laquelle elle plonge le lecteur. Ne pas confondre l'oeuvre littéraire avec le feuilleton. Après tout, il y a peut-être du feuilletoniste chez Modiano. Je dis peut-être une grossièreté ? Tant pis.

Je ne désespère pas de me remettre à la lecture chronologique de La Comédie humaine, abandonnée elle aussi, mais au bout d’une trentaine de titres tout de même. Balzac, c'est autre chose, il dépasse de loin la somme des recettes successives qu'il met en oeuvre. Et je reviens, bien entendu, assez régulièrement, à Simenon, entre autres à ses « Maigret », après avoir éclusé une trentaine également de ces derniers. 

Je ne conseille par conséquent à personne de procéder de cette manière avec les romans de Patrick Modiano. Je n’userai pas du poncif de la « petite musique » qui sert d’échappatoire au « critique littéraire » qui n’a pas envie de se fouler pour entrer dans des considérations un peu précises et sérieuses. Il se trouve cependant qu’en ouvrant L’Herbe des nuits peu de temps après avoir lu Pour que tu ne te Perdes pas …, j’ai eu la curieuse impression de lire un décalque de celui-ci. 

Même petit carnet rempli de notes diverses. Même ribambelle de noms, de dates, d’adresses, de numéros de téléphone, de lieux de rendez-vous, dont beaucoup ne disent plus rien au narrateur, perdus dans le brouillard d’un passé qu’il cherche à ressaisir, mais il a bien du mal, le pauvre, avec tout le temps qui a passé. Même genre de personnage féminin énigmatique (« Dannie »), à l’identité fuyante.

Même milieu interlope où cette femme évolue, au milieu de noms d’hommes un peu louches : un « Aghamouri », agent secret qui fait semblant d’être étudiant, un « Paul Chastagnier » qui donne au narrateur des « conseils d’ami ». Un « Unic Hôtel », quelque part à Montparnasse, dans le hall duquel ces hommes se retrouvent. 

Peu importe au fond la succession des faits dont le livre se fait un argumentaire en quelque sorte obligé. Les récits que Modiano élabore dans ses romans n’ont rien d’événementiel. Non, pas de rebondissements, rien de spectaculaire, pas de tragédie grandiose. L’amateur de ce genre de littérature ne le trouvera pas ici. 

L’étoffe dont sont tissés les livres de Modiano est de nature différente. Si je voulais résumer les impressions que me laisse L’Herbe des nuits, je commencerais par dire : une littérature d’état d’âme ; une littérature de climat. L’état d’âme d’un homme qui a été « mal jeté dans la vie » (j’ai connu un Benoît Vauzel littérature française,patrick modiano,l'herbe des nuits,pour que tu ne te perdes pas dans le quartier,prix nobel de littérature,éditions gallimard,collection blanche,affaires culturelles,nicolas sarkozy,abdel rahman el bacha,émile zola,henri bosco,rougon-macquart,françoise sagan,collection bouquins,la comédie humaine,honoré de balzac,georges simenon,commissaire maigret,benoît vauzel mal jeté dans la viedont j’ai conservé le disque de chansons ainsi intitulé, ci-contre), et à qui sa vie elle-même échappe (« … tant j’avais l’habitude de vivre sans le moindre sentiment de légitimité … », p. 50), peut-être parce qu’il a du mal à rassembler ses forces et à bander sa volonté pour s’en emparer pleinement. Une inhibition à agir. 

Du narrateur lui-même, d’ailleurs, on n’apprendra que des bribes, livrées parcimonieusement, par intermittence. Le narrateur en personne est un peu fuyant, c’est certain : il ne tient pas à laisser de traces derrière lui. Et puis, il semble fatigué, ce narrateur, dépressif peut-être ? C’est bien lui qui dit : « Mais, je n’y peux rien, en ce temps-là j’étais aussi sensible qu’aujourd’hui aux gens et aux choses qui sont sur le point de disparaître » (p. 89). 

Dans L’Herbe des nuits, comme dans beaucoup de livres de Modiano, tout le monde pose beaucoup de questions. Quasiment aucune d’entre elles ne reçoit de réponse. Ici, il faut la convocation du narrateur par un certain Langlais, quai de Gesvres, pour qu’il réponde à des questions. On comprend que c'est un policier. Dans les livres de Modiano, j’ai l’impression que, quand ce n’est pas la police qui pose les questions, celles-ci ne reçoivent jamais de réponse. Et encore …  Mais je me dis qu'après tout, la police ne pose jamais les bonnes questions.

Car il y a ce détour par la surprenante amitié de Langlais pour Jean, le narrateur, pour accéder à la clé de certains mystères. Pas tous, qu’on se rassure. Et même loin de là. « Dannie » a-t-elle finalement commis un crime ? La personne qui a reçu « deux balles perdues » a-t-elle, dans le passé, été victime d’une erreur de manipulation ou d’une intention claire ? Personne n’est en mesure de répondre. Même la police échoue à faire toute la lumière sur certaines petites choses finalement triviales de la réalité.

L’univers mental dans lequel se débattent désespérément, roman après roman, les héros de Patrick Modiano, est un univers à jamais flottant. Un univers où personne ne répond aux questions, en particulier à la question « Pourquoi ? ».

Voilà ce que je dis, moi. 

vendredi, 20 mars 2015

ROLAND THÉVENET, AUTEUR

2/2 

Les deux parties suivantes font un grand bond en arrière, pour reprendre à son point de départ le parcours extraordinaire du désormais vieillard. On est à Decize, au bord de la Loire, dans la débâcle de  juin 1940, juste avant que les ponts soient dynamités pour arrêter la ruée allemande. Félix Sy est né personne ne sait où. 

Son père est un Italien, jeune, dont l’identité restera à jamais ignorée. Sa mère est la compagne de l’inconnu. Elle finira par être identifiée. Tous deux ont été trouvés, assassinés, dans une « traction avant », au bord de la Loire. Le nouveau-né vagissait sur la banquette arrière, à côté de « la bakélite d’un accordéon Soprani » (p. 68). Règlement de compte, sans aucun doute : les plaques d’immatriculation ont été arrachées. 

Une autre histoire commence alors : celle de ce garçon, dont rien n’annonce, au départ, l'avenir brillant. Pensez, remis entre les mains du curé de la paroisse de Decize, Guillaume Foing, et materné à la demande de celui-ci par « Julienne, sa fidèle sacristaine qui logeait à deux pas » (p. 75), il trouve un drôle de couple de parents improvisés, par un « caprice de la fortune, qui avait fait d’eux, en pleine Occupation, deux parents clandestins » (p. 103). Félix, "fils" d'un prêtre, avouez que. Enfin, il paraît que Baudelaire, déjà ...

C’est là que Félix va grandir dans un milieu aimant, recevoir une éducation attentive, exigeante et profondément catholique, découvrir et cultiver un don exceptionnel, quasi-miraculeux, pour le dessin. Jusqu’à la rupture, le jour où il apprend que Guillaume – un prêtre ! – lui a menti, enfin, n’a jamais eu le courage de lui dire la vérité sur ses origines. 

On suit dès lors, par étapes, les aventures mouvementées de Félix, ramené par les gendarmes chez sa grand-mère maternelle, que les recherches officielles ont permis de retrouver (hameau de La Chivas, près de La Clayette - prononcer "la clette"), avec laquelle il entretient des relations robustes et simples.

Puis au château de La Chaize, chez la marquise de Montaigu, à Odenas en Beaujolais, où il se fait embaucher comme jardinier, mais où il se rend bientôt compte que, comme le personnel est à peu près payé à ne rien faire, il peut s'adonner entièrement à sa passion pour le dessin.

THEVENET BEAT HOTEL MME RACHOU.jpgPuis à Paris et bientôt en Amérique, dans le sillage de Jack Kerouac, en qui le hasard des rencontres (le Beat Hotel de Mme Rachou, rue Gît-le-Cœur, ci-contre, ainsi nommé parce qu'il était le rendez-vous des acteurs de la « beat generation ») lui a fait trouver le grand frère qu’il n’a pas eu. Et qui donne à l’auteur l’occasion de livrer un aperçu sur la vie, libre jusqu’au décousu, vagabonde, improvisée, flamboyante et imprévisible, menée par des vagabonds américains de passage à Paris, dont certains devenus célèbres, à travers quelques scènes hautes en couleur. 

Il y a encore Lisa, cette fille qui a perdu ses parents, dont son père, proprement décapité par la Mercedes folle de Pierre Levegh, dans le terrifiant accident survenu aux 24 Heures du Mans, le 11 juin 1955, qui fit plus de 80 morts dans le public : les circonstances historiques sont radicalement différentes, le statut d'orpheline tragique la rapproche de Félix.

Ils s'épousent et feront quelques enfants, jusqu'à ce que Lisa, journaliste chez le populaire et triomphant France-Soir de Pierre Lazareff (« Pierrot-les-Bretelles », cet ennemi supposé du « triste Beuve-Méry » (p. 208), fondateur de l'analytique et donc ennuyeux Monde), prenne une balle perdue à Londonderry dans la colonne vertébrale, lors d'un reportage. 

On revient pour finir au vieillard richissime que Félix est devenu, à son étrange disparition et à l’affolement qui a aussitôt gagné tous les étages et toutes les ramifications de l’empire. Un livre, donc, à la construction savante, où chaque partie avance à un rythme qui lui est propre (frénétique au début, lent et posé ensuite, mouvementé pour la partie « américaine », qui m'a personnellement emporté) : une vraie composition musicale en quatre mouvements bien différenciés, du plain-chant quasi-monacal aux stridences ouvrant sur la grande dissonance contemporaine, en passant par Decize, aux sonorités et modulations harmonieuses.

Le lecteur ne doit pas se laisser déstabiliser par la pratique de l'ellipse brutale (au cinéma, parmi les techniques de montage, on appelle ça le "cut up"), qui évite les transitions à rallonge, celles qu'on met pour soigner la continuité et la cohérence du récit, pour maintenir en éveil les lecteurs paresseux. Ce livre aime les lecteurs agiles et toniques. 

Un livre, aussi, écrit par un vrai connaisseur de la langue française, qui a fait le pari d’adapter le style de son écriture au contenu du récit – variable donc suivant les moments, comme les couleurs des jours et des saisons, à l'époque où la ville tentaculaire n'avait pas encore imposé l'uniformité de son déroulement imperturbable, aux dépens des inépuisables variations rythmiques d'une vie quotidienne soumise aux aléas  météorologiques.

Un livre avec les mêmes pleins et les mêmes déliés élégants et raffinés que ceux de la police « Optima », dessinée à la fin des années 1950 par Hermann Zapf, et dignement réhabilitée par Michel Chandeigne, aux éditions du même nom. Enfin, il semblerait, contrairement à ce que dit Marcel Cohen, le journaliste de Libération (l'Optima « tombée en désuétude »), est toujours resté un caractère bien vivant et apprécié. Comme c'est une autorité en la matière qui me l'a dit, c'est sans doute Marcel Cohen qui est mal informé.

OPTIMA ZAPF.jpg

Un auteur qui sait ce qu'écrire veut dire. Et qui sait regarder le monde en face.

Voilà ce que je dis, moi. 

jeudi, 19 mars 2015

ROLAND THÉVENET, AUTEUR

1/2 

THEVENET LA QUEUE.jpgJe viens de lire un roman fort intéressant. Son auteur s’appelle Roland Thévenet. Un livre qui claque, dès son titre : La Queue (éditions du Bug). Je ne dis pas ça parce que l’auteur est un ami ou parce qu’il m’a été donné d’assister, dans une petite mesure, à la conception, à l’élaboration et à la mise en place des éléments, mais parce que je le pense.

Disons-le tout de suite, ce livre est profondément actuel en même temps que totalement inactuel. Actuel, parce qu'il nous parle du monde d'aujourd'hui, tel que, sous nos yeux impuissants, il tourne mal. Inactuel, en ce qu'il célèbre (a contrario) des éléments vitaux d'une façon de vivre (pour faire vite : la campagne autrefois, mais pas seulement) et de références (catholiques, entre autres) que la modernité a rejetées dans les bas-fonds de la ringardise passéiste. 

Le projet de Roland Thévenet est ambitieux : au travers d'une fiction développée comme une grande métaphore, à l'aide de personnages et de situations adéquats, peindre le cloaque spirituel, moral, esthétique et marchand dans lequel baignent aujourd’hui le monde en général, l’Europe et la France en particulier, et la déréliction dans laquelle les dirigeants de tous horizons ont laissé glisser la civilisation d’un occident encore matériellement arrogant mais agonisant dans tout le reste, à commencer par l'utilité de soi dans le corps social et par, osons les grands mots, le « sens de la vie ». 

Le vieillard sur lequel s’ouvre la narration s’appelle Félix Sy. Il a bâti la fortune et la puissance de son empire sur la veulerie et le snobisme d’une humanité assez futile et inconséquente pour s’enticher de gadgets ridicules qu’une propagande bien orchestrée suffit à présenter sous les dehors du supplément d’âme nécessaire, définitif et insurpassable, à même de combler le désir éternellement frustré et renouvelé du consommateur-à-perpétuité. 

Le supplément d’âme, en l’occurrence, n’est autre que l’appendice caudal que la station debout a fait perdre à l’être humain au cours de l’évolution vers la bipédie, et dont Félix Sy a eu l’idée géniale de restituer l’ornement à son postérieur sous la forme d’un marqueur social de classe. Il y a là un régressisme réjouissant, dans lequel la planète entière a plongé avec délectation.

La queue dont il s’agit, elle existe sous de multiples formes, aspects, consistances, matériaux : les bureaux d’études du milliardaire en ont imaginé et dessiné une infinité de modèles, du plus prolétaire au plus surchargé de diamants. Les hommes comme les femmes s'accrochent ainsi, si j'ose dire, à la queue, au point d'en faire parfois collection, pour être en mesure de répondre à la diversité des sollicitations possibles, de la plus humble et intime à la plus officielle et sophistiquée.

Tranchons le mot : arborer sa queue en toute occasion et en tout lieu est devenu la norme universelle. La queue, grâce au génie de Félix Sy, s’est imposée comme le symbole suprême de la mondialisation marchande en régime capitaliste : inconcevable de sortir dans la rue (pour monsieur tout le monde) ou de se rendre en grande tenue à la réception mondaine la plus huppée sans exhiber sa queue. 

La première partie du livre raconte en quelques tableaux, de Bruxelles à New York en passant par Athènes, le vide existentiel, frénétiquement affairé, dans lequel évoluent les humains vibrionnaires et perdus du temps présent. Les enfants de Félix Sy ont pris le relais du patriarche à la tête de l’empire : Romain disjoncte et erre quelque part dans une Grèce déconfite et ruinée, Richard s’ennuie à New York, en compagnie de son amant Caïto. Quelque chose, dans la transmission des « valeurs », n’a pas fonctionné. 

Seule la bru de Félix Sy tient, envers et contre tout, la barre du navire familial. Anne-Laure a été assez avisée et habile pour se rendre indispensable. Elle est Commissaire Européen. C’est dire si sa vie est futile. Je vois quant à moi dans ce personnage de « maîtresse-femme » le centre névralgique de la problématique telle qu’elle se présente au début. L’araignée au centre de sa toile méticuleuse, à l’affût, veillant au grain, réactive, concrète, cerveau d’ « executive woman » (comme on ne dit plus). 

Le grain de sable, c’est la disparition de Félix Sy, le vieillard fondateur, à la veille d’une rétrospective promise au retentissement le plus international et universel qu’on ait jamais vu. « Grand branle-bas dans Landerneau » (tonton Georges B.). L’empire Sy tremblera-t-il sur ses bases ? 

Voilà pour la toile de fond. 

Voilà ce que je dis, moi. 

NOTE : dans la blogosphère, Roland Thévenet est connu sous le nom de Solko (voir dans les "blogs à visiter").

dimanche, 15 mars 2015

YANNICK HAENEL, C'EST QUOI ?

2/2

HAENEL YANNICK.jpgMême chose pour les quelques références musicales qui affleurent de loin en loin : de simples noms. Non, pas la musique que les personnes ont faite, faut pas exagérer : des bulles de noms propres lâchées à la surface de l’étang par quelque carpe en manoeuvre d'intimidation : « Antony [sic !] Braxton, Albert Ayler, Godspeed You ! Black Emperor [un groupe musical] ou des musiques traditionnelles du Mali » (p. 89, quelques lignes sous Lacan, chapeau l’artiste).

Des slogans publicitaires. Des oriflammes faites pour claquer au vent sous le nez des naïves foules extasiées, communiant devant le poste. Plus éclectique et branché, tu meurs ! J’ai réentendu mes vinyles d’Albert Ayler : ce n’est vraiment plus possible. Tiens, essayez d’avaler dans la continuité les quatre CD des œuvres pour piano (1968-1988) du susnommé jazzman Anthony Braxton, autrefois célébré par Delfeil de Ton, dans le grand Charlie Hebdo, le seul, celui où ne sévissait pas Philippe Val : même jouée par Hildegard Kleeb, il faut être un stoïcien émérite et aguerri pour supporter cette musique. Je l’ai fait. C’était il y a longtemps. Moralité : ce que j’ai fait, aucune bête au monde ne l’aurait fait : pour qu'une vache produise plus de lait, il faut du Mozart, pas du Braxton. Depuis, je me suis converti à l’humanité.

BRAXTON 1 ANTHONY.jpg

BRAXTON 2.jpg

 Pour dire que je sais de quoi je parle.

Pour Braxton, Anthony, c'est avec un h, monsieur Haenel.

Et puis il faut qu’on sache que monsieur Haenel a des goûts exquis en matière d’art. Tout commence devant la porte de Ghiberti, au Baptistère de Florence. Les peintres, sculpteurs, architectes de la renaissance italienne n’ont aucun secret pour lui, et chacun a sa place dans la longue procession des bannières et des Noms : « Bien sûr, je vis avec Donatello, Masaccio, Brunelleschi, Fra Angelico, j’ai cette chance » (p. 56, sous-entendu : tout le monde ne l’a pas, cette chance).

Mais il prend le temps de méditer devant le Déluge peint par Uccello pour le cloître de Santa Maria Novella (p. 31), pour en tirer des considérations très pénétrées, sans pour autant négliger, du même, la Bataille de San Romano

Mais il ne précise même pas, le malheureux, que ne figure dans les collections du musée des Offices que la partie du triptyque consacrée à la mise hors de combat du Siennois Bernardino della Ciarda, les deux autres étant à la National Gallery (« Nicolo da Tolentino à la tête de ses troupes ») et au Louvre (« Contre-attaque décisive de Micheletto da Cotignola »), faisant subir au lecteur une frustration dommageable. Zut et mince alors ! Quelle négligence !

De même, il aurait pu se lancer dans des envolées sur les « mazzocchi » (à peine s’il mentionne en passant un « mazzocchio » en regardant Le Déluge, p. 42), ces drôles de coiffes toscanes que portent certains des guerriers, qui servaient à Uccello d’études sur la perspective. Vous manquez de belles occasions d’éblouir le badaud, monsieur Haenel !

Je conseille encore la contemplation nocturne, un 25 mars, jusqu'au lever du jour (j'espère qu'en sortant de là, le 26, il n'a pas oublié de téléphoner à Pierre Boulez pour lui souhaiter un bon anniversaire), de l'Annonciation de Fra Angelico à San Marco : « La lumière, c'est du silence qui respire - un silence qui trouve sa justesse. Et peut-être ce silence est-il l'élément de la pensée qui se recueille en elle-même. / Une telle pensivité est l'autre nom de la lumière ». C'est-y pas envoyé ! Pour un peu, ça ressemblerait presque à de la pensée !

Et puis, il faut encore qu’on sache que Yannick Haenel a de hautes préoccupations spirituelles et qu’il est porteur de tout l’héritage biblique (développements sur Achab et Moïse) et chrétien, même si la religion fait ici office de simple vêtement de parade. L’histoire et le message de François d’Assise n’ont aucun secret pour lui.

Il décrit le Casentino dans le moindre détail, comme s’il y était né. Il connaît par cœur ou presque les Fioretti collectées après la mort du saint : « Qu’est-ce qui échappe au capitalisme ? L’amour ? La poésie ? Lacan disait : la sainteté » (p. 89). Et toc : voilà pour le nom de Lacan (sous-entendu : je l’ai lu, mieux, je l’ai compris). Il reste que tout le chapitre sur François est purement ornemental, flatteur pour l'écrivain peut-être, et qu'il n'est à aucun moment porté par une foi qui aurait quelque chose de vrai. Pur exercice esthétique de style à la rigueur, pour touriste averti.

Car il faut encore qu’on sache que Yannick Haenel, eh bien il sait écrire. La formule brillante, c’est son truc, même si le lecteur reste perplexe à mainte reprise : « Rester allongé à l’écart, c’est rendre son corps disponible au passage entre les hommes et les dieux. La transparence de la voix qui vient alors, et que personne n’entend, fait le pont entre le ciel et les montagnes ; elle occupe l’intervalle (ce même intervalle qui palpite entre les autres et moi) » (p. 148). Branché sur l'univers, pas moins !

Mais ce n'est pas le passage le plus illustratif de l'idée, j'ai la flemme d'en chercher davantage. Car il y a pire dans l’alambiqué et le fabriqué, semé un peu partout. J'arrête là. Je passe sous silence le chapitre japonais, avec le jardin zen obligatoire, auquel se joint un Bouddha qui fait marrer des Coréens.

Je renonce à aller chercher d’autres exemples : aux amateurs d’y aller voir. Pour moi, Yannick Haenel n’est rien d’autre qu’un poseur, un phraseur mondain qui, la coupe à la main, fait le beau, élégamment accoudé au marbre de la cheminée du salon devant les dames en décolleté qui boivent ses paroles. Il y a du Vendenesse ou du Rastignac dans cette pose.  Quand il écrit, il ne cesse de se regarder écrire, citant même à l’occasion des phrases écrites dans son carnet, et se les répétant à plaisir. Si c'est ça, la "prose poétique", la poésie inspirée, alors je retourne à ma charrue, à ma glèbe et à mes bœufs.

Quelques citations quand même, pour se faire une idée de l'esprit qui est ici à l'oeuvre : « Même si j'étais bâillonné de contraintes, il y aurait encore dans ma gorge, dans mon cœur et ma main, une mémoire de la faveur » (p. 65). 

« Je la relis à voix haute, lentement, avec une joie étrange : "Les dieux seuls parviennent à l'oubli : les anciens pour s'éloigner, les autres pour revenir". Le sourire de mystère qui glisse dans une telle phrase relève de la faveur » (p. 77, sur une phrase de Maurice Blanchot, l'un des préférés du bocal intello parisien).

« A chaque fois qu'on est lancé dans l'écriture d'un livre, on est porté par une faveur ; on est dans un lieu qui lui-même porte un lieu qui s'ouvre » (p. 119).

« Allongé dans le noir, je cherche une parole qui chasse les démons. Un tel éclat, s'il existe, ne se donne ni au travail ni au temps : il s'agit de convertir un danger en faveur. J'attends alors qu’Éros cesse de brouiller mon existence - qu'il devienne une chance » (p. 152).

« Faire l'expérience de la simplicité du temps est une faveur : cette simplicité n'est-elle pas l'autre nom du temps ? » (p. 166). Mon Dieu, que de faveurs le sort fait à Yannick Haenel, ma parole !  Vraiment, Yannick Haenel est un "favori des dieux" ? Faveur ? Faveur ? Est-ce que j'ai une gueule de faveur ?

Yannick Haenel fait une littérature de snob. Son truc, c'est l'affectation brillante. Cela donne une prose fabriquée, à la préciosité souvent outrée. Je Cherche l’Italie n’est pas un livre de savant, mais d’un cuistre étalant non un savoir, mais les signes d’un savoir dont à aucun moment il ne donne les preuves consistantes. Le journal de bord d'un touriste qui prépare la future soirée diapos devant les amis impressionnés.

Je Cherche l’Italie ressemble à un cortège de mariage qui klaxonne à percer les oreilles en passant dans les rues pour faire savoir au bon peuple que, le soir même, les étreintes amoureuses du nouveau couple ne se dérouleront plus dans le péché, mais seront couvertes du sceau de la légitimité républicaine, voire divine. San Antonio les appelle quelque part les « grimpettes légitimes ».

Avec sa litanie obsessionnelle de noms propres lancés comme des slogans publicitaires, Je Cherche l’Italie a quelque chose du concert de klaxons.

C’est d’autant plus regrettable que le constat que Yannick Haenel pourrait dresser du monde qui est le nôtre voisinerait sans trop d'incompatibilité avec l'impitoyable diagnostic posé en son temps par le grand Philippe Muray, ainsi qu'avec l'analyse approfondie qu'en fait depuis lors, roman après roman, l'immense Michel Houellebecq.

Malheureusement, ce monde, tel qu'il est, ne lui paraît pas encore aussi invivable que le disent ces grands prédécesseurs. Comme décor de fond de scène pour accompagner la grâce de ses évolutions, ce monde, malgré les taches qui voudraient le défigurer, conserve assez de beaux restes aux yeux de Yannick Haenel.

Il s'y trouve, finalement, pas si mal. Il y trouve trop de satisfactions de l'esprit pour le conspuer totalement. Il n'a pas l'estomac assez sensible à l'indigeste. Il reçoit de ce monde assez de gratifications, il en tire assez de bénéfices, sa situation personnelle est assez satisfaisante pour n'en pas demander davantage. Il s'apitoie, des hauteurs de sa terrasse, sur le sort des affligés qui se débattent au loin : Sénégalais, Lampedusa, Hiroshima, Fukushima, chambres à gaz, personne ne pourra lui reprocher de ne pas avoir pensé aux malheureux. 

Yannick Haenel se contente. Il se paie de mots. Il n'est pas à la hauteur de l'enjeu. Il se couche. Il n'a pas le courage de s'opposer. Comme aurait dit Aristide Bruant (« Nini peau d'chien ») : il a le « foie blanc ». Houellebecq, lui, pour s'opposer, est capable de s'oublier totalement dans ce qu'il écrit, y compris et surtout quand il invente un personnage nommé Michel Houellebecq. S'oublier : voilà bien ce dont Yannick Haenel se montre totalement incapable dans Je Cherche l'Italie.

Sous son dehors clinquant de livre de premier de la classe, Je Cherche l'Italie est un livre prétentieux. Balzac aurait dit : le livre d'un paltoquet. Il paraît que monsieur Haenel écrit aussi des romans. On est content pour lui. Grand bien lui fasse.

Voilà ce que je dis, moi. 

samedi, 14 mars 2015

YANNICK HAENEL, C'EST QUOI ?

1/2

HAENEL YANNICK.jpgJ’ai acheté puis lu Je Cherche l’Italie après avoir entendu Yannick Haenel en parler lors d’une interview radiophonique. Tewfik Hakem avait fait un parallèle entre cet ouvrage et l’univers houellebecquien. L’interview avait mis l’accent sur un aspect de la démarche : Haenel est allé vivre à Florence en emmenant femme et enfant, pendant trois ans. L’auteur décrivait la catastrophe dans laquelle la « modernité » économique, personnifiée dans cette verrue obscène qui a nom Berlusconi, avait plongé l’Italie. Le discours attirait mon attention.

A l’entendre, au cours de son séjour, il n’avait pas rencontré d’Italiens : seulement des Sénégalais, qui refusaient de parler le français qu’ils connaissent, et ne s’exprimaient qu’en italien. A l’entendre, son livre était majoritairement consacré au tableau apocalyptique qu’il dressait de l’Etat italien et de sa décomposition, et du sort misérable dans lequel vivaient les dits Sénégalais, exposés aux cruautés des mafias qui les exploitaient et les terrorisaient. C’est cela qui avait motivé mon achat : je m’attendais à lire l’œuvre d’un cousin de Houellebecq, et apprendre des choses sur l’état du monde.

Quelques pages m’ont suffi pour déchanter. Il m’a donc fallu un rien d’obstination pour achever ma lecture : je tenais à ne pas avoir claqué pour rien 17,5 €. Autant rentabiliser. Heureusement, le livre est léger (à peine 200 pages), mais léger à tous les sens du terme. Futile comme un fétu qui fuit au vent mauvais qui l'emporte, pareil à la feuille morte. En un mot : un livre inutile. La parenté supposée avec Michel Houellebecq est une pure postulation imaginaire. Une maldonne. Une imposture.

D’ailleurs, au cours de l’interview, Yannick Haenel a tenu à se démarquer de ce cousinage hasardeux et encombrant. Pour lui, la littérature de Houellebecq est marquée par une détestable haine de soi et du monde. Autant dire, à ce stade, que Yannick Haenel ignore ce que peut (doit ?) être la grande littérature, syndrome largement partagé par les poissons et les grenouilles qui s’ébattent dans le marigot littéraire parisien. Yannick Haenel est l’un des innombrables descendants de « La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf ».

Qu’en est-il des Sénégalais italiens, dans Je Cherche l’Italie ? On en croise un, très vaguement, aux pages 12 et 13 : « Le jeune Noir était sénégalais, il venait de l’île de Gorée ». Ah, l’île de Gorée, Obama demandant pardon au continent africain pour le honteux trafic d’êtres humains à travers l’Atlantique ! Quel symbole !

Et puis le jeune Noir refait une apparition aux pages 119 à 121, où l’on apprend que son prénom, Issa, est le nom arabe de Jésus. Au total, trois pages de texte. Un point c’est tout. Autrement dit une crotte de mouche. La réalité sordide dans laquelle est plongée l’Italie fait l’objet de quelques flashs, allusions et incidentes, trop courts cependant pour former un sujet à part entière. Encore moins former le sujet du livre. L’interview radio faisait une publicité mensongère. Comme souvent, quand un auteur est doué oralement pour vendre sa camelote. Bien fait pour moi. Ça m’apprendra. Peut-être.

Bon, alors de quoi parle-t-il, ce bouquin ? Eh bien c’est très simple : Yannick Haenel parle de Yannick Haenel. C’est un truc très à la mode dans le marigot littéraire parisien : Christine Angot parle de Christine Angot ; Emmanuel Carrère parle d’Emmanuel Carrère…. Alors pourquoi pas lui, n’est-ce pas ? Qu’ont-ils donc tous, à faire étalage de leur moi ? De leur agenda ? De leurs petites réflexions sur eux-mêmes et le sens de la vie ?

Mais attention, Yannick Haenel ne parle pas de lui-même comme s'il était n’importe qui. Yannick Haenel n’est pas le premier venu, il faut que ça se sache. Cet homme est tellement plein de lui-même que toute sa prose exsude son moi comme s’il en pleuvait. Il arrose la compagnie de l’onction de soi-même, plus fort que Dassault n’achète ses électeurs. Il faut que le lecteur sache qu’il est en face d’un intelligent, qui fait profession d’intelligence et de culture : Yannick Haenel en personne.

Et puis il faut aussi qu’on sache que l’auteur est en très bonne et très auguste compagnie. C’est ainsi que le lecteur est invité à assister à un déluge : c’est, de la première à la dernière page, une cataracte, une avalanche de noms propres, de références, toutes plus savantes les unes que les autres. Une ribambelle de noms propres assez connus pour être incontestables, assez haut placés pour inspirer le respect. Une forêt d’oriflammes brandis comme des slogans. Attention les yeux ! Yannick Haenel vous en met plein la vue.

Vous ne savez plus où donner de la tête : entre les références à Nietzsche et les commentaires sur Georges Bataille (omniprésent tout au long des pages, pensez, il lit chacun des douze volumes de ses Œuvres complètes (Gallimard, des gros pavés) dans l’ordre chronologique), l’auteur vous assène : « Je lis Hegel, Bataille, Kojève » (p. 73). Ici, ce sera un « dropping » de Rimbaud, là un miasme de Maurice Blanchot, ailleurs une crotte de Guy Debord, plus loin, quelques relents de La Divine Comédie, etc.

Cette toile de fond de noms propres à grosse réputation, je vais vous dire, c’est juste fait pour intimider, exactement comme les hooligans se servent des signes d’une violence possible pour se rendre maîtres du terrain. Là, ce n’est plus dans la vue, c’est dans les gencives, car Hegel, il faut vraiment vouloir : quel héroïsme, quand même, ce garçon. Essayez seulement la « Préface » à La Phénoménologie de l’Esprit. Mais mon esprit épais et rustique est rétif à la philosophie, du moins ainsi entendue. Question d'altitude, sans doute.

Et puis, une bonne projection de postillons de noms propres à prestige dans la figure de l'interlocuteur, au fond, pas de meilleur moyen pour ne pas entrer dans le détail des problématiques propres à chacun. "Je lis Hegel", c'est comme un cuistot qui vous dit "ça mitonne", mais se garde bien de soulever le couvercle pour vous faire renifler la réalité de sa tambouille. Ça évite de fatiguer le lecteur, en même temps que ça le muselle. Je me rappelle quelques prestations et articles d’un certain Philippe Sollers, où celui-ci, tel un Larousse des noms propres, semait pareillement à tout vent les références savantes, pour dire que, n’est-ce pas …

C’est peut-être un hasard (mais j’en doute) si Je Cherche l’Italie est publié dans la collection « L’infini », dirigée par … Philippe Sollers. Toujours côté noms propres : « Qu’est-ce qui échappe au capitalisme ? L’amour ? La poésie ? Lacan disait : la sainteté » (p. 89). Et toc : voilà pour Lacan. Et puis avec le Sénégalais : « Comment s’appellent tes dieux ? – Chrétien de Troyes, Dante, Kafka ».

Yannick Haenel a mis toute la culture européenne et chrétienne dans son grand sac. Du moins, en affiche-t-il un concentré des signes prestigieux de la culture. En porte-t-il la chose ? On n'est pas forcé de le croire.

Voilà ce que je dis, moi. 

vendredi, 20 février 2015

VIALATTE FOR EVER

Chronique des livres et des boas.

 

Les paroles s’envolent, dit le proverbe. « Les écrits également », ajoute Jacques Brenner. Et c’est bien vrai. Nés à peine de huit jours, ils font trois tours autour du clocher, comme l’hirondelle, et disparaissent au loin, tel un souci mesquin.

 

Du moins le croit-on. Mais l’expérience prouve le contraire. Je viens de jeter un coup d’œil sur mon appartement : les écrits restent, il n’y a pas de doute. En piles. De 2 mètres de haut. Ou alors de 1 mètre 80. Quelquefois de 50 centimètres. Mais c’est bien rare. Bref, de toute taille. Des quintaux de livres, des mètres cubes. Et chez mes confrères également. Les écrits restent. C’est un lest. Il y a là de tout : de la « science-fiction », du policier, de l’amour, des drames, du rire, des aventures, du possible et de l’invraisemblable ; et surtout du psychologique, du « social » et du « sexuel » (c’est à la mode, c’est l’excipient) : tout cela se mêle et s’entrelace, s’amalgame et fermente doucement. Il en naît un fumet spécial, grisâtre, et pas désagréable, un peu pesant, comme l’oxyde de carbone, dont la majeure partie s’envole – c’est l’âme des livres – et dont le reste intoxique légèrement ; quant au corps même, quant au pesant cadavre, il demeure, matière inerte,trop lourd et trop volumineux pour qu’on parvienne à le disséquer de façon sérieuse. Et c’est ainsi que les écrits restent. Inutilement. En même temps que leur âme s’évapore. Le critique est là, qui veille des morts.

 

Alexandre Vialatte,

Chroniques de La Montagne,

1er septembre 1964.

 

C'est juste admirable.

 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 18 février 2015

QU'EST-CE QU'UN AEGAGROPILE ?

Cette chronique ne parlera de rien. Parce que je n’ai pas le temps de penser. On ne pense pas sans avoir du temps. A moins d’avoir l’esprit très vif. Comme le rat, ou les chansonniers. Et aussi le cheval d’Elberfeld qui calculait les racines carrées. Le rat, lui, démonte les engrenages quad ils l’empêchent d’arriver jusqu’au lard. Il flaire les pièges. Il a des moustaches qui le renseignent, très sensibles de l’extrémité. Les chansonniers, eux, n’en ont pas : ils ont l’habitude, qui compense. Mais l’homme moyen ne pense pas très vite ; il n’a ni moustache ni réflexe, sa pensée a besoin du temps. Et aussi d’un certain obstacle autour duquel elle s’agglomère, qu’elle essaie de digérer ; qui l’arrête, la provoque. Elle se forme comme les « moutons » sous le lit de la grand-mère dans une maison bourgeoise : de brimborions agglutinés ; de poussières venues d’un peu partout, dans un endroit inaccessible ; de temps qui passe et de balai qui ne passe pas.

 

Comme les moutons et les aegagropiles (j’aime bien parler des aegagropiles ; ils font chercher dans le dictionnaire et il n’y a pas de plus grande volupté ; on y prend un plaisir extrême) ; les aegagropiles se forment dans l’intestin des animaux qui se lèchent les poils : le chat, la chèvre, le cheval. Ces poils se collent dans l’intestin autour de quelque calcul ou de quelque grain de sable. Ils finissent par former des boules. Des concrétions brillantes. Parfois énormes, et le cheval en crève. Le philosophe aussi ; plus lentement : à force de se lécher les poils il forme des pensées énormes ; il en meurt ; mais plus tard d’autres les utilisent, on les retrouve dans le commerce ; on en joue au billard ; ses disciples en font en matière synthétique ; en plastique jaune ou en papier mâché ; qui ont autant de succès que ceux du maître.

 

Alexandre Vialatte,

Chroniques de La Montagne,

19 octobre 1965.

 

Mon ami Gilles m’avait montré, dans le temps, un de ces objets : bizarre, doux au toucher, léger, velu et apparemment indestructible tant il était dur. Cela sortait de l’estomac d’un veau, vous savez, un de ces animaux élevés en batterie, qui s’ennuient tellement qu’ils lèchent le voisin de leur langue râpeuse. La boule en question (il n’avait pas prononcé le mot « aegagropile »), faite de poils, de matières diverses et de sécrétion, avait l’aspect d’un galet assez rond, brunâtre, un peu aplati, d’une dimension capable de remplir une large main.

EGAGROPILE.jpg

 

 

Ça m’avait laissé pantois.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Note : le dictionnaire indique l'orthographe "égagropile".

 

mardi, 17 février 2015

MOBY DICK

2/2

 

Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre de la littérature ?

 

Je parlais hier de l'incroyable personnage de Quiequeg inventé par Herman Melville.

 

Le personnage d’Ismahel (le narrateur) occupe une place beaucoup moins nette. Au début du livre, il raconte « simplement » ce qui lui arrive : son arrivée à New Bedford, puis sa traversée vers Nantucket, son arrivée et son séjour à la « Taverne du Souffle », sa rencontre étonnante et son étrange cohabitation avec Quiequeg, son embarquement sur le Pequod, embauché par les armateurs Bilbad et Peleg, anciens capitaines eux-mêmes, tout cela le place sur le devant de la scène.

 

On le retrouvera à la toute fin, parce qu’il faut quand même un rescapé pour raconter l’histoire. Entre les deux, c’est-à-dire dans cent vingt-trois des cent trente-cinq chapitres, il se fait un narrateur polyvalent et effacé, capable de faire parler successivement tous les personnages. Je dois dire que le lecteur ne prête aucune attention à ce détail : tout coule de source.

 

Il faut faire un sort particulier, au début, au prêche que le père Mapple adresse du haut de sa chaire en forme de proue de navire (dont il retire soigneusement l’échelle de coupée une fois arrivé en haut), aux fidèles rassemblés dans la petite église. John Huston, pour son film Moby Dick (1956) ne pouvait pas choisir de meilleur père Mapple qu’Orson Welles. Le sermon vaut, en portée littéraire, morale, philosophique, la fiction poétique connue, dans Les Frères Karamazov, sous le titre « Le Grand Inquisiteur » : quel souffle !

 

On ne résume pas Moby Dick. On garde en mémoire quelques scènes particulières. La fable de Jonas dans le ventre du grand poisson, dans la flamboyance de sa restitution par le père Mapple en fait partie. La harangue d’Achab à son équipage, au chapitre 36, en est une autre.

 

Il fait jurer à tous de tout donner pour en finir avec le grand cachalot blanc (« … jurez la mort de Moby Dick ! »), en promettant à celui qui le signalera le doublon d’or de l’Equateur qu’il a incrusté à coups de masse dans le bois du grand mât, harangue dont la phrase maîtresse est sans doute cette question arrogante et impie : « Qui est donc au-dessus de moi ? », lancée à la face de Dieu et des hommes.

 

Seul maître à bord après lui-même, donc. Lui seul, Achab, maître de trente destins qu’il préfère conduire à l’abîme plutôt que de supporter encore l’humiliation infligée naguère par le géant des mers, cet albinos immense comme un monde, féroce et sournois, à qui il doit de boiter sur son tibia d’ivoire, et dont les autres capitaines (des gens normaux, eux, excepté le commandant de la "Rachel", qui y perdra ses deux fils) s’écartent prudemment de la route tant est sulfureuse la réputation diabolique de la baleine.

 

L’aspect le plus déroutant du livre est à mon avis l’effort d’encyclopédiste auquel s’adonne le narrateur, le seul qui ait survécu au naufrage. L’immersion dans le gigantesque corps du cachalot a beau s’étendre sur vingt chapitres et au-delà, j’avoue que j’ai gobé tout ça sans sourciller, et même avec gourmandise.

 

Herman Melville fait découvrir au lecteur l’invraisemblable succession de chefs d’œuvre de la nature qui forment l’infinité des couches (de l'épiderme jusqu'à l'intestin) enveloppant l’énormité stupéfiante du mystère que constitue le cachalot, de par son existence seule. L'être du cachalot est en soi un défi à l'imagination. On saura tout (non, pas tout) de son évent unique, de ses yeux minuscules, de la matière incroyable (le spermaceti) que recèle la fabuleuse citerne qui lui sert de proue (voire de bélier), à la conquête de laquelle se résume presque l’entièreté de la « chasse à la baleine ». Je n’insiste pas.

 

Melville fait aussi découvrir – comme personne ne l’a fait, je crois – l’extraordinaire dureté du métier de marin sur un navire baleinier au temps de la marine à voile : entre les manœuvres dans les vergues et les haubans, les coups de rames qu’il faut donner pour prendre de vitesse le cachalot et ne pas lui laisser le temps de fausser compagnie, et le travail d’amarrage du « poisson » contre le bord et son dépeçage, jusqu’à la récolte de la précieuse huile, dont les fûts finissent parfois par envahir le pont, le marin n’a jamais fini. On comprend qu’il faille des hommes à toute épreuve.

 

Impossible de faire le tour de Moby Dick : le livre déborde de tous côtés, et ce n’est pas en tirant un seul fil qu’on en finirait. Il faudrait mentionner la puissance avec laquelle sont dessinés les personnages principaux, chacun apparaissant doté d’un monde intérieur qui n’appartient qu’à lui. Il faudrait reparler de Quiequeg et de son « cercueil », qui servira de loch au navire après la destruction de l’original, et de bouée de sauvetage à Ismahel. On ne saurait décréter qu’on en a fini.

 

Plutôt relire le livre.

 

Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre de la littérature ? C’est Moby Dick.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

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Je signale aux amateurs de livres que les éditions du Bug, fondées en 2014, viennent de faire paraître en janvier :

 

1 - Roland Thévenet : La Queue.

 

2 - Bertrand Redonnet : Le Silence des chrysanthèmes.

 

On peut contacter les éditions du Bug en passant par le blog Solko, ou par le blog L'exil des mots. 

lundi, 16 février 2015

MOBY DICK

Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre de la littérature ?

 

1/2

 

La première fois que j’ai lu Moby Dick, c’était en 2010 et un enchantement (notez le zeugma). J’ai avalé le pavé comme un bonbon de sucre aromatisé à l'existence humaine, comme dans un état second, hypnotisé par un livre comme je n’en avais jamais lu auparavant. Je me rappelle avoir jubilé de la première à la dernière page. Extraordinaire souvenir. Dans la foulée, j’avais enchaîné avec Mardi et Redburn.

 

Mais Mardi est une fantaisie métaphorique un peu lourde (et copieuse), racontant la circumnavigation en pirogue autour d’un archipel qui se révèle avoir les dimensions de la planète, avec à son bord quelques échantillons, disons, « typés » de l’humanité (où je vois le poète, le prêtre, le politique, le fou, …). L’intention d’Herman Melville a eu du mal à m’apparaître, y compris à travers le fait qu’ils boivent tous comme des trous.

 

Quant à Redburn, j’avais beaucoup aimé ce récit de l’apprentissage d’un novice, obligé par la misère noire où la faillite et la mort paternelles ont plongé la famille, de se faire mousse sur un de ces grands voiliers qui font la navette entre les deux rives de l’Atlantique. Il vend même à un juif, pour trois kopeks de l'époque, sa carabine patrimoniale, et se présente dans une tenue ridicule au capitaine qui l'enrôle. 

 

L’apprentissage est d’une grande brutalité, surtout lorsque Redburn découvre que le Liverpool où il débarque n’a rien à voir avec la description minutieuse et presque touristique que son père, homme aux affaires autrefois florissantes, en a laissée dans un gros carnet qu’il gardait précieusement, mais comme un talisman dont les effets s’évanouissent face aux réalités mouvantes du monde. Un livre excellent.

 

Mais j'avais lu Moby Dick. Le reste pâlit forcément. A la deuxième lecture, l’effet d’émerveillement n’est évidemment plus le même : le lecteur sait à quoi s’attendre, il n’est plus dans la découverte d’un absolu. Comme dans les choses de l’amour, la « première fois » lui a fait perdre de - appelons ça : sa naïveté. Après, quoi qu'on dise, on recommence. On connaît les gestes à faire. Et puis il y a les records à battre. Ce qui différencie Moby Dick de Redburn et Mardi, c’est que dans Moby Dick, il y a tout.

 

Pour dire qu’il y a tout, on y trouve même, par exemple, une dénonciation des hiérarchies en vigueur dans la marine américaine, qui réserve les commandements de navires à des Américains blancs, recrutant le fretin et la piétaille de base parmi les autres nations du monde (métaphore du "melting pot" ?), et confiant le harpon à des « sauvages » (un Indien, un Fidjien - ou qui que ce soit d'autre -, un Africain).

 

Je passe rapidement sur les moyens littéraires : tour à tour le récit se fait poétique et inspiré, lyrique et exalté, éloquent et classique, narratif et palpitant, philosophique, historique, politique, moral, théâtral, méditatif, mystique, bref, tous les genres possibles – passés, présents et à venir – de la littérature.

 

Si Moby Dick était de la musique, je dirais qu’on y trouve l’amplitude la plus forte de ce qu’on appelle les « dynamiques » (tout ce que le format MP3 régnant a ratiboisé par nivellement) : du calme le plus plat à la violence la plus déchaînée. Du pianississimo au fortississimo et retour. Les oreilles actuelles (et tout ce qui va avec) ont perdu toute acuité auditive. Herman Melville n'est plus de notre monde. C'est de la littérature d'avant.

Dans Moby Dick, il y a aussi l’infinie variété des caractères humains, étant entendu que le personnage d’Achab fait figure d’exception inhumaine dans la galerie des portraits tracés par Herman Melville. Des trois « Seconds », Starbuck occupe le rôle du « craignant Dieu » : son sens de la discipline l’oblige à respecter son commandant, mais il n’en pense pas moins, par-devers lui. Stubb est l’optimiste de profession : il ne se départ (si, si, c’est comme ça qu’on conjugue) jamais d’une équanimité inentamable. Flask est celui qui pèse le moins, tout au moins quand il est assis à la table des officiers : son assiette est la dernière à être servie, quand il en reste.

 

Sur le Pequod (nom d’une tribu indienne exterminée, paraît-il, mais ce n’est pas dit dans le bouquin), il y a trois harponneurs : Tashtego, l’Indien, Daggoo, le géant noir aux dents d’ivoire et Quiequeg, originaire des îles, une force de la nature, augmentés d’une créature tant soit peu diabolique, amené clandestinement sur le bateau par Achab, du nom de Fedallah, selon toute vraisemblance porteur de maléfice. Sur les autres marins, en dehors d’Ismahel, et pour cause, on n’en saura pas plus. Sans doute une préfiguration de la « foule des anonymes ».

 

Quiequeg occupe une place à part, introduit dans l’histoire et sur le Pequod par le narrateur, Ismahel, dont le hasard, puis l’amitié lui a fait partager la chambre d’auberge, le lit et les étranges pratiques rituelles. Modèle d’une vie « sauvage » parfaitement organisée et tout aussi valable et signifiante que celle des civilisés, Quiequeg apparaît en plusieurs occasions, toujours pour montrer l’exactitude étonnante avec laquelle son instinct lui permet de s’adapter aux circonstances, des plus anodines (voire cocasses) aux plus dangereuses.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

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Je signale aux amateurs de livres que les éditions du Bug, fondées en 2014, viennent de faire paraître en janvier :

 

1 - Roland Thévenet : La Queue.

2 - Bertrand Redonnet : Le Silence des chrysanthèmes.

 

On peut contacter les éditions du Bug en passant par le blog Solko, ou par le blog L'exil des mots.

 

dimanche, 15 février 2015

ÇA FAISAIT LONGTEMPS

De l'art et de l'élégance avec lesquels Alexandre Vialatte fait exploser les niaiseries qui planent avec autorité dans l'air du temps.

 

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J’aimerais apporter en étrennes, à tous les lecteurs de La Montagne, de nouvelles preuves de l’existence de Dieu et de plusieurs appartements vacants. Quels sont, en effet, les premiers besoins de l’homme ? Dieu et un appartement libre. Et d’ailleurs on ne peut pas trouver d’appartement si Dieu ne s’en mêle pas plus ou moins. L’inconfort gagne tous les jours. Nous ne vivons plus à la belle époque où le progrès n’avait pas encore supprimé les agréments, les commodités et jusqu’aux conditions de la vie. L’air de nos rues tue le rat, affaiblit le basset, et asphyxierait le sergent de ville si on ne le juchait sur des tours de bois blanc. L’eau de nos rivières empoisonne le poisson et nos mers salissent le baigneur. Nos solitudes sont envahies.

 

Nos oreilles assourdies, notre pain trafiqué, nos cigarettes cancérigènes, notre corps comprimé par la foule, nos rues bouchées par les autos, nos autos arrêtées par les autres autos, et nous cherchons vainement un toit. Si nous voulons en trouver un, il faut que la Providence s’en mêle.

 

Aussi devons-nous remercier deux fois Minou Drouet qui nous apporte de nouvelles preuves de l’existence d’une divinité qui est si nécessaire par elle-même et pour trouver un appartement. Elle en a eu la révélation en regardant Greta Garbo sur son écran de télévision.

 

« S’il n’y avait pas d’autres preuves de l’existence de Dieu, a-t-elle noté dans son journal intime, Greta Garbo suffirait à la prouver. » Et, en effet, on est saisi d’admiration comme devant une chose impossible, devant ces yeux qui ont fait tourner tant de têtes, ces pieds qui ont fait tant de kilomètres, ces mains qui ont gagné tant de millions, ce pouce qui s’oppose aux autres doigts comme chez l’homme et les grands singes, à l’exclusion de toute autre espèce de vertébrés, de sorte qu’ils peuvent prendre des chèques, allumer des cigarettes blondes, mettre du sucre dans une tasse et faire tout comme une grande personne ; ces poumons qui entretiennent l’oxygénation du sang ; ce cœur qui fonctionne sans moteur à la façon d’une pompe aspirante et foulante ; cet estomac qui digère le caviar, la truffe, le whisky, les cocktails, et tous les aliments d’une façon générale, par inspiration naturelle, sans que personne lui ait jamais appris ; ces membres inférieurs qui permettent à l’ensemble de progresser à la surface du sol sans le secours d’aucune mécanique, grâce à un ensemble de muscle, de nerfs et d’articulations si adroitement agencés qu’on en est comme dans le ravissement ; et cet équilibre du corps qui assure aux grandes actrices, aux caissiers, aux comptables, et même à l’homme, pour dire les choses en gros, la possibilité de marcher verticalement qu’on demanderait à la carpe, au mille-pattes ou au grabataire. C’est ainsi que Greta Garbo prouva Dieu à Minou Drouet par les merveilles de sa nature.

 

On se demande ce qu’eût dit Minou si elle avait vu l’éléphant. Et le tatou. Et les tatusiens. Qui mangent sans dents ! Et la grande tatusie. Et le gypaète barbu. Et tous ces animaux que Dieu créa en cachette pour échapper aux réflexions des grandes personnes. L’écrevisse, le homard ; et le grand singe à fesses bleues qui traverse l’Afrique en large en se rattrapant par la queue à la cime des palétuviers ! Et l’Auvergnat ! qui est moins agile, mais plus têtu. Et la mercière de rues pluvieuses ! qui vit de la vente d’un lacet brun tous les dix ans. Et Fantômas ! … Tout est merveille de la nature. (…)

 

Alexandre Vialatte,

 

Chroniques de La Montagne,

 

15 janvier 1967.

samedi, 14 février 2015

ÇA FAISAIT LONGTEMPS

Le temps qu’il fera cette semaine ne sera pas toujours celui qu’on attendrait. Meilleur qu’on ne pourrait le craindre, il sera souvent moins bon qu’on ne pourrait l’espérer. Le thermomètre descendra dans certaines sous-préfectures jusqu’à des chiffres qui flatteraient des villes beaucoup plus importantes, voire des capitales étrangères. Le savoir-vivre empêchera d’en tirer vanité. La calvitie étant envin vaincue, comme il appert de la lecture de la plupart des journaux du matin et du soit, les chauves auront gros intérêt à laisser repousser leurs cheveux pour éviter les sinusites ; ils s’attacheront à garder les pieds secs en utilisant des taxis, en mettant des snow-boots, ou même tout simplement, quand la distance n’est pas trop grande, en traversant la chaussée sur les mains.

Alexandre Vialatte,

Chroniques de La Montagne,

6 février 1962.

vendredi, 06 février 2015

QU'EST-CE QU'UN GRAND ROMAN ?

Nous étions en train de causer de Soumission, de Michel Houellebecq, et de l'effet déflagrant produit, en général, par les livres du monsieur, et en particulier par le dernier, dans le tout petit nombril du monde des Lettres parisiennes. Bien que j'aie une idée floue de ce qu'un « effet déflagrant » donne dans un « tout petit nombril » (merci d'admettre la licence poétique des images !).

 

2/2

 

« Qu’on pèse donc les mots, polyèdres d’idées, avec des scrupules comme des diamants à la balance de ses oreilles, sans demander pourquoi telle ou telle  chose, car il n’y a qu’à regarder, et c’est écrit dessus. » Il n’y a qu’à regarder, et c’est écrit dessus. Voilà, c’est lumineux. Remarquez que c'est contraignant : il faut avoir appris à lire. C’est Alfred Jarry qui écrit ça (dans le Linteau des Minutes ...). Vrai qu'Alfred Jarry était ambitieux et qu'il « n'écrivait pas pour les paresseux » (c'est Noël Arnaud qui dit ça).  Rien à ajouter.

 

Mais il faut croire que non, soit ça crève les yeux tellement c’est simple, soit ça demande un effort tellement c'est simple. Je me demande si ce n’est pas précisément l’effort qui rebute mesdames Angot et Devarrieux. Ajoutons Raphaëlle Leyris (Le Monde, 8 janvier), pour faire bon poids. En tout cas, j'en conclus que ces dames préfèrent le tarabiscoté.

 

Pour elles, cette simplicité de l'évidence qui saute aux yeux à la lecture de Soumission est éminemment suspecte, alors que c'est, tout simplement, le summum actuel de l'art romanesque. Modiano est, dans une tout autre tonalité, du même tonneau, du genre qui coule de source. Essayez donc, pour voir si c'est facile. Je vous jette mon gant : allez-y, faites aussi bien.

 

Je signale libéralement aux bons amateurs, aux lecteurs de Faustroll et autres pataphysiciens à qui la chose avait échappé, que le « scrupule » dont parle Jarry correspond visiblement à la définition 1 du Littré (éditions du Cap, 1968, p. 5786) : « petit poids de vingt-quatre grains (proprement, petite pierre, prise primitivement pour peser) » (noter la rafale d’allitérations en p). Ce scrupule est en fait une unité de poids : 1,272 gramme, le grain pesant 0,053 g. Vous pouvez vérifier : ça vient du latin « scrupulus : petite pierre pointue». Comme quoi, avoir la conscience légère n'est pas seulement une métaphore. Passons.

 

Je reviens à mon idée de machine. Il faut noter que le romancier est dans l’absolue solitude pour fabriquer chacune de ses pièces. Supposons qu’il a une image globale précise de l’ensemble. Eh bien je vais vous dire, s’il veut que « ça marche », il est obligé de se mettre tout entier dans la fabrication de chacune des pièces. Chacune contient l'écrivain tout entier.

 

S’il veut que ça marche, il ne peut pas se permettre de prendre parti pour l’un de ses personnages contre un autre. Il ne peut se permettre d'en juger aucun. Il n'a pas le droit d'en penser quoi que ce soit. D'abord parce que tout le monde s'en fout. Ensuite parce que l'histoire s'effondrerait avant de commencer. 

 

Ou alors s'il juge, il faut qu'il endosse successivement la tenue du  président du tribunal, puis celle des assesseurs, puis celle de chacun des jurés, puis celle du procureur, puis celle de l'avocat, puis celle des parties civiles, puis celle des témoins, puis celle des experts, puis celle du greffier, puis celle des policiers de garde, puis celle de chacun des individus composant le public qui assiste au procès, puis celle des bancs, de la barre, des colonnes et des lambris, puis celle des plantes vertes en pot, puis celle de la serpillère qu'on passera après la fermeture, puis celle de la pendule, bref : il faut qu'il fasse tout à lui tout seul. Mieux : il faut qu'il soit tout, du président jusqu'à la serpillère. Tout simplement parce qu'il doit laisser chacun de ses personnages aller jusque tout au bout de sa logique. C’est précisément ce que sait faire Michel Houellebecq. Admirablement.

 

Oui : il doit impérativement être chacune des pièces, à 100 %, à tour de rôle, pour qu’elle joue son rôle vivant le moment venu. Le romancier joue successivement les rôles de toutes les marionnettes dont il manipule les gestes, les membres, les silhouettes, les âmes. Le grand roman est la machine qui parvient à donner chair à ces êtres de bois, comme la fée à la fin du Pinocchio de Walt Disney, pour le bonheur de Gepetto.

 

Le romancier se situe au sommet de l’échelle du métier d’acteur de théâtre : son art de la métamorphose vestimentaire, faciale, vocale et gestuelle n’a pas de rival dans toute la littérature dramatique. Le génie romanesque habite celui qui a su suivre modestement, pas à pas, la logique interne de la machine qu’il a conçue et mise au point, au point d'en faire un être vivant.

 

Quand on a cette maîtrise, ça donne Michel Houellebecq. Et pas besoin de fée : ce qu'il écrit est à prendre pour ce que c'est : un diagnostic froid, mesuré, raisonnable, impeccablement formulé, posé sur le spectacle du monde qui est le nôtre.

 

Imaginez : s’il prend parti pour telle pièce plutôt que pour telle autre, le roman est foutu, puisque c'est adopter le même langage binaire et manichéen qu'un certain George W. Bush en 2003 : « Ceux qui ne sont pas avec nous, dans cette croisade pour le Bien, sont contre nous, du côté de l’Axe du Mal ». En matière de littérature romanesque, ça donne du Christine Angot : ça ne fait pas de vrais livres, mais alors qu'est-ce que ça écrit !!!!!!

 

Allah nous en préserve ! Nous sommes modestes. Nous, ce qu'on aime, c'est seulement la littérature.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

jeudi, 05 février 2015

QU'EST-CE QU'UN GRAND ROMAN ?

Je reviens sur l'animal Houellebecq et le merdier que son Soumission a semé dans le jeu de quilles auquel le petit monde parisien (éditeurs, écrivains, critiques, bref les je-te-tiens-tu-me-tiens) consacre ses loisirs aseptisés.

 

1/2

 

Que pense Michel Houellebecq de ses personnages ? Et de la situation décrite dans Soumission, surtout à la fin (ah, la dernière phrase : « Je n’aurais rien à regretter » perdue toute seule tout en haut de la dernière page ! Vous vous rappelez Balavoine : « J'veux mourir malheureux Pour ne rien regretter » ?) ?

 

Mais faut-il seulement, comme l’écrit Christine Angot, que le romancier « pense » quelque chose de ses personnages ? Moi, sur l'îlot perdu de mon minuscule compte en banque de données mentales, je me permets de trouver cette idée très bête. Soyons péremptoire : cette question ne peut germer que dans la cervelle d'un abruti.

 

Autant demander à Ingres ce qu'il pense de L'Odalisque, à Michel-Ange ce qu'il pense de Moïse ou à Mozart ce qu'il pense de Figaro. Pour une raison très simple : un roman est un système autonome. Une machine si vous voulez. Enfantin, vraiment : l'œuvre se résume-t-elle au moi de celui qui l'a créée ? Poser la question, c'est y répondre. Quand Modiano termine un roman, n'a-t-il pas l'impression que celui-ci lui est déjà devenu hostile (voir récemment) ? Bonne définition de l'altérité radicale portée par l'œuvre une fois qu'elle est achevée.

 

Méfiez-vous des gens qui fusionnent l'œuvre et le moi du créateur : pour eux, "même" et "autre", c'est kif-kif. Le même c'est l'autre et lycée de Versailles. Inquiétant, non, ce moi tout-puissant ? Cette négation de l'autre ? Allez dire ça à Denis Vasse (Un parmi d'autres, Seuil, 1988). Même l'enfance de l'art distingue l'artiste et le résultat de son travail. Créer des œuvres, c'est passer son temps à couper des cordons ombilicaux. C'est sans doute ce que certains ne supportent pas.

 

Refuser de couper le cordon (par exemple poser la question formulée au début), c'est être très bête ou très menteur. C'est en tout cas n'avoir rien compris à l'art. L'œuvre achevée, je veux dire la belle, la grande, ne garde aucune trace des états d'âme de son auteur. Sauf à la rigueur aux yeux du spécialiste. Pour une raison très simple : l'auteur ne pense qu'à l'effet qu'il faut produire pour que l'œuvre puisse être dite "accomplie". Qu'il s'y projette, ce n'est supportable que quand ça reste accessoire, voire invisible.

 

Regardez même les Essais de Montaigne, qui n'était pas romancier, lui, et qui précisément prétendait se peindre au naturel : l'auteur y est partout et nulle part. Essayez donc de le saisir, tiens, si vous ne me croyez pas, et commencez à mesurer les rayons de bibliothèques occupés par la littérature que des légions de commentateurs ont pondue pour tenter de dessiner les contours de la silhouette de Michel de Montaigne, l'un des deux pères fondateurs littéraires de la Renaissance. 

 

Le romancier, s’il veut que sa machine fonctionne, est face à une tâche délicate : concevoir et dessiner chacune des pièces avec la plus grande précision, fraiser, aléser, chantourner, polir, ajuster. Ensuite, il doit les assembler, les agencer, les emboîter les unes dans les autres, selon la logique implacable et forcément mécanique de la machine que son esprit a entrevue. Résultat : le roman est bon si la machine fonctionne. Or Soumission fonctionne à la perfection (avis personnel).  

 

Comment est-ce possible ? La réponse que me dicte l'évidence est : dans le maelstrom des romans "de facture classique" qui paraissent à jet continu, Houellebecq dépasse tout le monde. Et je me dis que c'est un peu normal que chacune de ses parutions lance un débat : ces échauffourées autour de ses livres (et même de sa personne) sont une forme d'hommage des vassaux au suzerain. La supériorité est trop évidente. Le concert de coassements qui s'ensuit en est l'aveu. Houellebecq est loin au-dessus, loin devant. Et tout le monde le sait. Et ça en fait chier un bon nombre.

 

« Pensez-vous quelque chose de vos personnages ? » est donc une question dénuée de sens. Angot est seulement à côté de la plaque. On s'en doutait un peu. Remarquez qu’elle n’est pas la seule : Claire Devarrieux, dans son éditorial de Libération du 3 janvier, s’inquiète, à propos de l’auteur, qu’on ne « puisse déterminer quel est le fond de sa pensée ». Mais qu’est-ce qui leur prend ? Je vais vous dire : on s'en fiche, du fond de la pensée de Michel Houellebecq. Si toutefois ce qu'on attend de lui s'appelle "Littérature".

 

Autant demander à Balzac ce qu'il pense du Père Goriot. A-t-on seulement idée de proférer pareille niaiserie ? Dans son chef d'œuvre, Balzac est Goriot aussi bien que Delphine de Nucingen et Anastasie de Restaud, ses filles, tout comme il est la mère Vauquer avec toute sa pension, il est Vautrin, il est Rastignac, et tutti quanti. Seul moyen, en vérité, d'animer, de donner vie et souffle à tous ses personnages. C'est ainsi, je crois, qu'il faut comprendre la célèbre phrase : « Madame Bovary, c'est moi ».

 

On se fiche du fond de la pensée de Flaubert. On se fiche du fond de la pensée de Balzac.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mercredi, 04 février 2015

LITTLE TULIP

Little tulip, de François Boucq et Jérôme Charyn, n'est pas un album ordinaire de bandes dessinées : c'est aussi (et pour moi : avant tout) une magnifique célébration de l'art du dessin. C'est exprès que je ne m'attarde pas sur les horreurs rencontrées, que ce soit au Goulag autrefois ou, pour quelques malheureuses victimes, dans les rues nocturnes de New York, plus près d'aujourd'hui. J'ajoute que les auteurs n'en font d'ailleurs pas un étalage complaisant au fil du récit. On est dans la sobriété, malgré la magnificence des images.

 

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Le don extraordinaire de Pavel/Paul pour le dessin le fait connaître des gros durs qui règnent en maîtres, et qui ont, accessoirement, la manie de se couvrir le corps des tatouages les plus recherchés, les plus sophistiqués, les plus artistiques. C’est ce don qui l’amène auprès de Kiril-la-baleine, le plus puissant pakhan de Magadan, dont il a eu le nom par Mashenka, une gardienne-chef à la plastique opulente jusqu'à la bestialité, à qui un poignard de glace mettra fin, sans laisser de traces. 

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Contrairement au « Comte », dont les hommes sont « originaires de Kiev : des Ukrainiens brutaux », Kiril a une certaine « éthique » (on a le droit de relativiser). Si l’épaisseur brute de l’humanité primitive pouvait avoir un visage, ce serait celui du « Comte », bête sauvage dotée de la parole et d’un pouvoir : il n’en faut pas plus pour faire régner la Terreur à sa guise. Kiril est moins massif, moins "charismatique" si l'on veut, mais il est bien plus intelligent, et même cultivé : « Ni capricieux, ni cruel, il ne s'attaquait jamais aux juifs, mais il transformait les plus malins en criminels». Le Mal du côté du Bien, si cela veut dire quelque chose.

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Kiril demande à Andreï, son maître tatoueur attitré, d’enseigner à ce garçon de huit ans tous les secrets de son art. Andreï n’aime pas ça, mais enfin, il faut obéir (sinon Kiril l'étranglera de ses propres mains, et il se laissera faire). Grâce à lui, Pavel/Paul devient un « petit Mozart des aiguilles ». On n’en saura pas plus sur l’art de graver des images dans la peau des vivants (Wim Delvoye fait ça sur des porcs, que personne n’a interviewés jusqu’à ce jour pour savoir s'ils en sont contents ou fiers). 

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L’enseignement d’Andreï ? En dire le moins possible, montrer le plus possible. Andreï est un artiste, il a une très haute idée de son art. A l’élève de regarder et de s’imprégner. Il y a de la mystique dans cette conception de l’enseignement du dessin, quand il est réduit à regarder comment fait le maître. 

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Je passe sur les péripéties, qui vous plongent tout vivant dans le bain d’acide nitrique que constitue la vie quotidienne au camp de Magadan, à la Kolyma : c’est épouvantable. Le pire, c’est qu’il n’y a pas de raisons de douter : depuis Soljenitsyne, on sait à peu près tout. Mais ça fait quand même un choc.

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Mais le choc le plus profond vient d’un truc que je n’ai jamais trouvé nulle part dans toute la BD que je connais : une sorte de métaphysique du dessin. Des savants appelleront ça une « mise en abyme » : un dessinateur qui remonte à la source de ce qui fait le dessin. Fondée, si j’ai bien compris le message de Charyn et Boucq, sur un principe somme toute très simple : dessiner quelque chose modifie l’ordre des choses. C'est une opération de magie : « une opération magique qui transforme celui qui le porte », dit Andreï, par ailleurs qualifié de « chaman du dessin». 

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Contrairement à ce que répondent au tout début le père et le fils à la mère qui s'alarme de leurs caricatures (« Mais maman (...) c'est juste un jeu. - Le petit a raison, ce ne sont que des dessins »), dessiner quelque chose du monde modifie le monde, agit sur les choses. Impressionnante responsabilité de celui qui veut dessiner. Surtout avec tous les fronts bas, les fanatiques, les assassins qui rôdent un peu partout prêts à prendre vos images au pied de la lettre. Avis à la population. C'est un point de vue. On peut être d'un avis différent.

 

Dégâts du fétichisme de l’image dans l’esprit des hommes, surtout à notre époque où le gavage par les images a fait oublier le pouvoir que chacune détient, quoi qu’il arrive, même sur l'esprit de ceux qui ne font que l'apercevoir. Notre esprit est aujourd'hui davantage façonné par l'image que par le langage. Ceci devrait poser question.

 

Du fétichisme au blasphème, puis du blasphème au meurtre : le garçon se fait gratter au papier de verre ses tatouages quand il rompt le pacte tacite entre les « pakhanys » de Magadan : ne pas interférer dans les affaires des autres. Pas touche à mon Prophète ! Pas touche à ma croyance. Quelle prescience des événements récents ! Quelle vision terriblement juste des arts visuels !

 

Quelle formidable formulation de ce qui n'est, après tout, qu'un totalitarisme des images. Et nous ne le savons pas : nous sommes dedans.

 

Merci monsieur Boucq. Merci monsieur Charyn.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Je dédie ces deux billets à P. Il comprendra, je crois.

 

mardi, 03 février 2015

LITTLE TULIP

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Je ne pensais pas pouvoir un jour être de nouveau secoué par un album de bandes dessinées comme je l’ai été en d’autres temps par Tintin au Tibet (de qui-vous-savez), La Ballade de la mer salée (Hugo Pratt), C’était la Guerre des tranchées (Tardi), Sarajevo Tango (Hermann) et quelques autres (le dernier en date étant Notre Mère la guerre, de Maël et Kriss). Eh bien si, secoué, je l’étais en refermant ce Little Tulip de Boucq et Charyn.

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Ce bouquin est en soi un éloge du dessin en général. Et du tatouage en particulier. Je me dis que ça devrait plaire à certain. Sans s. Je lui dis bonjour.

Secoué, je l’étais déjà en refermant mon Libé quotidien en août dernier, quand la BD y paraissait en feuilleton. Je m’étais juré d’acheter l’album à parution. C’est loupé, j'ai oublié : j’ai dû me contenter du deuxième tirage. J’enragerai quand je verrai la cote grimper dans le BDM. Tant pis pour moi. De toute façon, j’ai aussi loupé le Charlie Hebdo du 7 janvier (celui avec Houellebecq en « une », 200.000 € sur eBay, il paraît, je n’ai pas vérifié, quelqu'un qui avait du pognon à claquer, il s'en foutait de savoir que Charlie Hebdo était devenu "pas très bon" - euphémisme).

 

Boucq, je le connaissais depuis Mormoil, dont j’avais la collection complète (7 malheureux numéros, j’avoue que j’ai un peu oublié ce qu’il y avait dedans, je me souviens juste de la couverture où Bardot, généreusement caricaturée par Mulatier, y allait de sa bulle ahurie : « Mords-moi le quoi ? »). 

 

J’aimais bien une série de Pilote où Boucq développait les aventures d’un citadin lambda, mais en prenant strictement au pied de la lettre l’expression « jungle urbaine ». C’était tout à fait réussi, marrant, surprenant. Une ville "forêt vierge", les bus à l'avenant, un délire bien homogène, quoi, entre le foutage de gueule et l'analyse de civilisation, de celle qui prend en compte le discours publicitaire, vous savez, celui qui vous fait vivre « l'aventure au coin de la rue » (Bruckner et Finkielkraut, 1979). J’aimais avant tout la virtuosité, l'incroyable précision de son trait, qui s’apparente de près ou de loin à la « ligne claire ».

 

Charyn, en revanche, j'avais juste entendu son nom comme ça, en passant. Bon, j’apprends que c’est un écrivain américain prolifique. J’apprends surtout qu’il n’en est pas à son coup d’essai avec Boucq. Je me suis promis d’aller voir de plus près de quoi il retourne avec ce bonhomme dont l’âge approche de la huitième dizaine et qui vous percute le sternum avec une histoire dessinée à la pointe affûtée d’un poignard. Je veux en savoir plus sur tout ce qu’a pu produire ce tandem depuis 1986. Et que j’ai soigneusement loupé. J’aime ce genre de surprises, celles qui vous disent qu’il vous reste des merveilles à découvrir. En même temps que ça vous laisse l'impression amère d'être passé à côté de quelque chose de géant au moment où ça se passait.

 

Car Little Tulip est une merveille à couper le souffle. Un bijou de BD. Et d’une prémonition proprement hallucinante, au vu des événements de Paris en janvier, comme le montre la vignette ci-dessous.

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Simple curiosité : j'aimerais savoir qui est la personne dont Boucq a tiré ici le portrait.

Je ne vais pas résumer l’histoire, juste situer le cadre du récit. Paul/Pavel est « portraitiste-robot » pour la police new-yorkaise. Il assiste à l’entretien entre un inspecteur et un témoin et dessine ce qu’il « voit » quand il entend la description d’un délinquant ou d’un criminel. Ses portraits sont d’une ressemblance qui stupéfie les témoins. La police aimerait surtout mettre fin à la série de viols-meurtres dont se rend coupable un certain « Bad Santa », qui signe ses forfaits d’un bonnet de Père Noël, et compte pour cela sur l’étrange pouvoir graphique de Paul/Pavel. La suite de l'histoire montrera le problème sur lequel, cette fois, il bute pour « voir ».

 

C’est qu’il ne vient pas de n’importe où, Pavel/Paul. Il a sept ans et le génie du dessin. La petite famille américaine a émigré à Moscou avant la 2ème guerre mondiale. Elle vit petitement. Le père, un artiste, rêvait de cinéma et voulait travailler avec Eisenstein. Ce qu'il a fait. 

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"C'est l'esprit qui crée les formes" : ma parole, Jérôme Charyn a lu Bergson, l' "élan vital" qui se fraie un chemin dans la matière pour aboutir à la forme qui lui est propre, tout ça.

Paul/Pavel, 6 ans, très doué, est son meilleur élève. En 1947, les parents sont accusés d’espionnage et la famille est envoyée à la Kolyma, dont le nom générique est "Goulag". C’est des allers-retours entre l'effrayant camp de Magadan et New York, entre le passé et le présent, qu’est composé le récit. 

 

On apprendra que le père est mort, que la mère appartient au « harem » du « Comte », un « pakhan » puissant. Les « pakhanys » sont de redoutables bandits, auxquels les autorités staliniennes laissent le soin de faire régner l’ordre dans le camp. Tout marche bien tant que tout le monde respecte les règles.

 

Faut-il dès lors se dire que l’ordre, qu'il soit terroriste ou démocratique, vaut mieux que le désordre ? Je n'en sais rien. Mais à observer quelques situations présentes, dans diverses contrées riantes de notre belle planète, on pourrait conclure que ce ne serait en aucun cas fortuit.

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

jeudi, 29 janvier 2015

CHRISTINE ANGOT A LA HAINE 5 (fin)

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Je me serais arrêté au billet précédent pour dire tout le mal que je pense de ce qu'écrit Christine Angot, si la dame, en plus de la niaiserie épaisse de sa façon de voir le monde, les rapports humains et la littérature, n'avait pas montré, dans Le Monde du 16 janvier, le bout odieux de sa haine pour Houellebecq. Et plus généralement pour la littérature.

 

Je commence par l'insinuation venimeuse. Ce sont deux affirmations qui se suivent à quelque distance : « Le but, à travers la littérature, n'est pas de nier l'humain ni de l'humilier » ; « Les attentats des 7, 8, 9 janvier sont une autre façon de dénier l'humanité à des gens ». Quand on rapproche ces deux évidences éclatantes, l'odieux de la chose saute aux yeux. Christine Angot, pour insinuer cela, a au moins de la boue entre les deux oreilles. Comme si Michel Houellebecq déniait l'humanité des gens, comme elle le badigeonne à la truelle dans le développement qui va de l'une à l'autre.

 

Grave erreur, ma pauvre dame, qui montre bien que vous ignorez ce qu'est la littérature : Houellebecq observe seulement la dénégation d'humanité que le monde actuel fait subir à l'humanité. On pourrait même interpréter Soumission comme une dénonciation de ce processus inexorable.

 

Mais non contente d’exhiber la confusion notionnelle dans laquelle baignent ses « idées » pâteuses, en même temps qu’elle psalmodie la rengaine de ses incantations autour le « l’humain », qu’elle feint de sacraliser, elle opère un rapprochement que je qualifierai tout simplement de dégueulasse. Désolé, je ne trouve pas d’autre mot.

 

Voici la vomissure : « La société a des pulsions mortifères qui l’ont conduite à porter aux nues Marine Le Pen, Zemmour et Houellebecq, dans une suite logique, MLP, l’action, Z, le raisonnement, H, la rêverie, ça ne nous oblige pas à faire le même choix » (je cite strictement comme c’est publié). Ah, ils me font bien hennir, tous ces responsables qui appellent à ne pas faire des « amalgames ».

 

Qu’ils empêchent donc Christine Angot de commencer : elle s’y connaît, en amalgames. Houellebecq et Le Pen même combat ? Oui, elle s'y connaît aussi en « stigmatisation ». J'appellerai ça une saloperie. Quels autres crabes dans son panier ?

 

Notez l'enchaînement logique redoutable : 1 - La littérature doit célébrer l'humain ; 2 - Or Le Pen-Zemmour-Houellebecq sont dans le même bateau ; 3 - Donc Houellebecq est du côté des attentats islamistes. Tout ça pour que le lecteur déduise de lui-même : Houellebecq est un salaud. Mon dieu qu'elle est belle, l'âme de Christine Angot !

 

Une femme politique (MLP) qui fait miroiter des illusions d’espoir et de solutions aux yeux de millions de gens pris dans la nasse pour accroître la part de son gâteau électoral ; un histrion batteur d’estrade (EZ) qui s’est fait une spécialité lucrative, en compagnie de deux ou trois autres, de contester le système (je l’ai entendu intervenir dans les médias. Conclusion : pas sérieux, monsieur Zemmour !).

 

Comme mariage d’une carpe et d’un lapin, je trouve que c’est déjà pas mal. Leur point commun ? Ah si, ils en ont un : vendre du bla-bla à une clientèle qui ne demande que ça. Le Pen et Zemmour, non merci, ce n’est pas ma tasse de thé. Je n’ai rien à voir avec ces marchands de camelote (ceci dit au risque de chagriner Solko : qu’est-ce qu’il croit ?).

 

Leur relatif succès tient sans doute d’abord au fait qu’ils ne sont pas au pouvoir (et je n’ai aucune envie de les y voir). Et puis aussi, qu’ils tiennent un discours qui, apparaissant en rupture avec la langue de bois dominante, semble entrer en résonance avec les préoccupations profondes de la population. Fumées. Grave erreur. Le vraisemblable n’est pas le vrai. Le simulacre n'est pas la chose. Le mirage n'est pas l'oasis.

 

Par là-dessus, fourrez dans ce sac de nœuds de vipères le seul véritable écrivain français vivant qui soit connu à l’étranger (le monde a découvert Modiano avec le Nobel). Pour des raisons qu’il serait fastidieux d’examiner, mais enfin, elles doivent être un tout petit peu fondées. Les Allemands se l’arrachent et pondent des thèses sur son œuvre. Est-ce le moment d’entonner le refrain d’Obélix : « Ils sont fous, ces Germains ! » ? Serait-ce bien sérieux ? Disons-le : Michel Houellebecq est le seul écrivain français actuel que les étrangers lisent un peu. Je dis : tant mieux !

 

Parce qu’il faut bien dire qu’en France, c’est l’étouffoir. Non non, ce n’est pas la voix de Houellebecq qu’on étouffe. C’est sûr que beaucoup de gens voudraient bien. Mais il faudrait pouvoir. Rien qu’à voir le classement des ventes de livres paru dans Libé le 15 janvier, ce n’est pas parti pour. Tant mieux. Et je ne parle pas du succès du livre d’Eric Zemmour. Que je n’ai pas lu. Et que je ne lirai pas. Je me dis que ce simple fait devrait au moins inspirer un peu de modestie aux commentateurs, surtout malintentionnés.

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Le deuxième court très loin derrière.

Non, l’étouffoir dont je parle est celui que toutes sortes de groupes de pression font peser sur l’expression libre. Je veux parler de l’étouffoir policier ou judiciaire qui menace tous ceux qui n’entrent pas dans le moule idéologique dominant. Combien sont-ils, les chiens de garde, à surveiller, chacun dans son pré carré, que nul orteil ennemi ne s’avise de fouler une motte de son herbe minoritaire ?

 

Combien sont-ils, les glapisseurs, à attaquer le moindre mot qui dépasse et à en faire un délit ? « Punissons, ça nous permettra de ne pas traiter les problèmes et de garder la tête dans le sable ! ». Combien sont-ils, juifs, féministes, homosexuels, noirs, musulmans à avoir ainsi obtenu le rétablissement de la censure ? A avoir tué la liberté d'expression dont tout le monde se fait un drapeau aujourd'hui ? Les petits calculs salement électoraux des responsables politiques font le reste. Ils préfèrent laisser la société se gangrener de toutes sortes de haines mutuelles qui s'entre-nourrissent.

 

Ah, ils peuvent bien citer la phrase rebattue de Voltaire (« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, etc … »). Ah, ils peuvent bien défiler derrière la banderole « Je suis Charlie », tous les alligators, au nom de la « liberté d’expression ». Qu’elle était belle, la France, du temps de la liberté d’expression. Aujourd’hui, certains mots sont inscrits au Code Pénal. Cette seule idée que des paroles verbales soient inscrites au nombre des délits passibles de la correctionnelle est juste répugnante.

 

Cette France n'est pas la mienne. Ma France à moi ne connaît pas la diabolisation des opinions. Ma France à moi n'aime pas les Fouquier-Tinville, même de sexe féminin (Caroline Fourest, Christine Angot, Annie Ernaux, ...). Non plus que les curés façon Edwy Plenel (récitation pieuse du bréviaire le jeudi matin).

 

Ma France à moi laisse Dieudonné faire le pitre, Eric Zemmour et Alain Soral expliquer (à leur façon) le dessous des cartes à des ignorants, les Le Pen insulter l'histoire, Richard Millet planter ses banderilles provocatrices. Ma France à moi est assez forte pour supporter tous les propos, y compris ceux des malades mentaux et des fronts bas, à quelque obédience qu'ils appartiennent.

 

Ma France à moi, celle des Lumières, ne s'arroge pas le droit de faire taire. Si la loi pénale condamne des propos (hors diffamation ou injure), c'est la loi qui a tort.

 

Je ne confondrai jamais les paroles et les actes.

 

Pas de limite au droit de dire ce qu’on veut. Pas de limite au droit de se moquer. Pas de limite aux droits de la littérature.

 

Pas de limite aux mots.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

mercredi, 28 janvier 2015

CHRISTINE ANGOT A LA HAINE 4/?

4

 

Pendant que Christine Angot fait sa chochotte à touiller sa tisane tiède dans sa petite tasse, Michel Houellebecq nage au large : il a la brasse littéraire large et puissante. Christine Angot déteste Michel Houellebecq, parce qu’il écrit des romans au tranchant très affûté. Elle lui reproche sa consistance, sa compacité. Peut-être même sa masculinité. Mais je ne suis pas psychanalyste.

 

« Pourvu que le monde ne ressemble pas à ce que décrit Michel Houellebecq ! », se dit-elle terrorisée, recroquevillée dans le terrier de son for intérieur, en tremblant et en croisant les doigts pour conjurer le mauvais œil. Pour moi c'est clair : ceux que Houellebecq fait hurler sont dans une grave dénégation de la réalité telle qu'elle est. Ils mentent. Je vais vous dire, ils ont l'horrible pétoche à l'idée qu'il a probablement raison : la civilisation a échoué. Nous assistons au retour à la sauvagerie des âges farouches.  

 

La page de Christine Angot publiée par Le Monde daté 16 janvier expose aussi une sorte de théorie de la littérature selon Christine Angot. Ainsi, par exemple, elle affirme que, quand Houellebecq répond à quelqu’un qui lui demande ce qu’il pense de François, le protagoniste de Soumission : « Réponse sur un ton aussi docte que désabusé : je ne sais pas, on ne sait pas, quand on écrit, on ne sait pas. On ne juge pas ».

 

Elle le cite : « Je ne sais pas, on ne sait plus, quand on fait un roman on ne sait pas » (Modiano a dit à peu près la même chose à Stockholm). Mais c’est pour le contester catégoriquement : « Bien sûr que si on sait. C’est même tout l’intérêt. Comprendre. Faire comprendre. Sentir, faire sentir. Et pouvoir juger quand même ». Ah, maintenant, le romancier devient un instituteur charger d'expliquer. Et de faire la morale. Mais pour comprendre et faire comprendre, je ne me fierais pas trop à la comprenette délabrée de Christine Angot.

 

Je signale que la littérature n'est pas faite pour expliquer ou démontrer. Les plus grands écrivains n'expliquent rien : ils montrent. Le parti pris démonstratif de certains romanciers aboutit presque infailliblement à des livres médiocres. C'est ce que fait Houellebecq. Elle soutient ensuite que « l’auteur sait, aussi bien que le dessinateur, ce qu’il pense de ses personnages ». Tout ça après avoir curieusement admis qu’ « un roman même plus ou moins cynique ne se juge pas sur le plan moral ».

 

Au fond, après avoir feint de placer sa détestation de Houellebecq sur le terrain littéraire (« chercher la petite bête cachée derrière les apparences » au lieu de regarder la réalité en face), Christine Angot suggère que, dans sa conception de la littérature, l’auteur ne peut se dispenser d’avoir une attitude morale (l'auteur pense quelque chose de ses personnages : quelle drôle d'idée !). Voilà : le grand mot est lâché. La clé qui tente de verrouiller le couvercle policier et judiciaire sur la fantaisie, la liberté du créateur. La création littéraire a sa nécessité interne. Soumission offre un exemple lumineux de ce principe. Et ça, ça ne plaît pas. L’article du Monde est une façon pour Angot de manier le bâton sur le dos virtuel de Michel Houellebecq. Qui en a vu d’autres.

 

S’il dit qu’il ne pense rien de ses personnages, il faut sans doute le croire (je renvoie au petit bouquin très éclairant de Mauriac Le Romancier et ses personnages). Car si Houellebecq juge quelque chose, roman après roman, c’est d’abord (et peut-être seulement) le monde qui est le nôtre, le monde implacable de l’après Guy Debord, le monde de la science toute-puissante et aveugle (Les Particules élémentaires), du spectacle et de la marchandise.

 

Soumission, le dernier en date, n'est-il pas insupportable parce qu'il montre l'avènement tout en douceur d'un système totalitaire (même "modéré") ? N'est-il pas, avec ses airs de politique-fiction, une simple extrapolation imaginée à partir du tableau lamentable offert par nos démocraties exténuées ? N'est-ce pas ça, au fond, qui choque le plus les détracteurs de l'auteur ? Ça, précisément, qu'ils ont la trouille de regarder en face ?

 

L’art désespéré (La Carte et le territoire) de Jed Martin pris dans la frénésie de dire que le monde n’a plus rien à dire en matière d’esthétique (et le reste) ; la marchandise sous toutes ses formes qui assiège et envahit l’individu ; le sexe (Plateforme) réduit à sa fonction de machine hygiénique et lucrative, dans des sociétés et des systèmes qui font croire qu’il faut croire encore en une Vérité : les « Valeurs ». Les Droits de l'Homme. Tout ça.

 

L’individu réduit à sa fonction d’électron qui se croit libre et doté de droits toujours plus « innovants ». C’est cela que Houellebecq met sous le nez de l’homme actuel : l’impasse. La nasse. Houellebecq ôte le faux-nez de la modernité. Il met à nu - avec quelle élégance dans le geste ! - ses tripes moribondes et pestilentielles. La justesse du diagnostic du balzacien Michel Houellebecq saute aux yeux de tous ceux qui refusent de se bercer d'illusions maternantes. Christine Angot a la bêtise maternante.

 

Et je vais vous dire, c’est cela qui n’est pas supporté. Ah ça, on peut dire que le Houellebecq, ça fait vomir. J’ai cité Richard Millet, qui fait aussi figure de vomitif pour les « bonnes âmes », mais j’aurais pu aussi bien rappeler, parmi les pères fondateurs de ceux qui, en d’autres temps, auraient été jetés tout vivants dans les chaudrons de bave bouillante de l’Inquisition, la haute figure de Philippe Muray qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne s’en laissait pas conter par la « modernité ».

 

Ce que ne supportent pas les Christine Angot et autres contempteurs de Michel Houellebecq, c’était déjà ce que ne supportaient pas les détracteurs de Philippe Muray, qui leur mettait sous le nez la part maudite qu’ils portaient en eux-mêmes et qu’ils ne voulaient ni regarder en face, ni renifler : la négativité. Autrement dit le Mal. Combien sont-ils, les prêcheurs, à braire et blatérer dans les médias : « Le Mal, c'est pas bien ! Le Mal, c'est pas bien ! Le Mal c'est pas bien ! ». Je pense à l'abbé Edwy Plenel, à Caroline Fourest, aux objurgations et admonestations de François Hollande. A tous les moralistes qui font tribune sur basse-cour.

 

Le consensus moral actuel autour de l’Empire du Bien (un titre de Philippe Muray) nous fera tous crever. Tant que le monde actuel n’aura pas trouvé un moyen de mettre des mots pour mettre enfin un visage sur les nouveaux avatars du Mal ; pour enfin le regarder droit dans les yeux, tous les Philippe Muray et les Michel Houellebecq seront haïs par toutes les Christine Angot.

 

Voilà ce que je dis, moi.