Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 31 octobre 2013

BOSCO : M. CARRE-BENOÎT

MONSIEUR CARRE-BENOÎT A LA CAMPAGNE

 

Monsieur Carre-Benoît à la campagne, livre de Henri Bosco, raconte l’histoire d’une vengeance. Et c’est un livre ironique. M. Carre-Benoît est une caricature de gratte-papier, qui ne considère l’existence qu’à travers sa gestion administrative et l’infinité des formulaires à remplir pour en venir à bout. Il ne pense que par registres, classements et formules protocolaires. Sous-Chef retraité d’une administration jamais précisée, il n’a d’ailleurs rien de plus pressé que d’ouvrir un bureau dans la petite ville des Aversols, située à l’écart des voies de circulation et, comme telle, vivant repliée sur elle-même.

1952 MONSIEUR CARRE BENOIT A LA CAMPAGNE.jpg

LA RELIURE EST EVIDEMMENT DE BONET

Un bureau pour quoi faire, demanderont les curieux ? Eh bien M. Carre-Benoît tient à ouvrir un « Bureau » pour le principe. M. Carre-Benoît porte en lui la quintessence même du bureau : le bureau en soi. Il ne conçoit pas la vie sans le vaste quadrilatère en bois devant lequel il convient de s’asseoir le matin, sans le volumineux et alphabétique classeur à tiroirs (tous vides, comme le constatera M. Bourmadier), et surtout sans l’inscription peinte à l’envers sur la vitrine, pour que le bon peuple qui passe tous les jours devant celle-ci sache bien que, derrière, ne se déroulent que des activités indispensables, surtout si on ne sait pas à quoi le bureau sert.

 

Fulgence Carre-Benoît avait épousé Hermeline, petite nièce d’Hortense, veuve Chobinet, qui avait survécu cinquante ans à son époux, mort noyé. Avant de mourir, il avait tout de même eu le temps de flamber l’intégralité de la petite fortune possédé par sa femme, et même de la faire passer intégralement entre les mains du notaire, Me Ratou, par hypothèques successives.

 

Ça tombe bien, Me Ratou est, depuis toujours, amoureux d’Hortense. Certes, quand Hortense est devenue Madame Chobinet, il a fini par se faire une raison, mais quand Chobinet est mort, il a repris espoir. En vain. Alors tous deux se sont contentés d’une amitié tendre, quotidiennement cultivée au pied de l’énorme peuplier Timoléon.

 

Hermeline a donc hérité de sa tante une maison dans la ville des Aversols, et M. Carre-Benoît vient logiquement en prendre possession. Le couple sera servi par Zéphyrine, la propre servante d’Hortense, dévouée corps et âme à sa vieille maîtresse. Son antipathie (quasiment sa haine) pour M. Carre-Benoît est aussi immédiate et entière que sa sympathie pour Hermeline.

 

Troupignan est le maire, surtout peu soucieux de faire quoi que ce soit, ce dont les habitants lui sont tellement reconnaissants qu’ils le réélisent constamment depuis vingt ans. La Mairie n’est d’ailleurs ouverte qu’à l’occasion des élections. Le commerce de Mme Ancelin est le seul endroit trépidant de la ville, puisque c’est là que s’échangent la plupart des informations, autant dire des cancans, ragots, commérages et autres rumeurs, qui sont le sang circulant dans les veines de la ville et le sel qu’on met dans le civet de tous les jours pour en relever le goût.

 

Parlons encore de la Poste, mollement tenue par le flegmatique et nonchalant Séraphin Chicouras, qui vit entouré de ses parents, mais surtout de son ardente et ambitieuse sœur Léontine, qui ne tarde pas à jeter les yeux sur Fulgence Carre-Benoît et à escompter tout le profit qu’il y aurait à tirer en favorisant son ascension sociale. Elle est oblligée, pour conduire ses intrigues, de réprimer le feu intérieur dont elle brûle en permanence, et qui d’ailleurs la perdra.

 

Toute la première partie du livre est consacrée à l’établissement progressif de la majesté de M. Carre-Benoît : il impressionne quelques habitants, qui en parlent dans le magasin de Mme Ancelin, qui se charge de répandre dans la population un sentiment d’admiration pour le personnage, dont le prestige imaginaire, gagnant en ampleur, finit par faire de l’ombre au maire en place, qui ne s’en remettra pas.

 

La deuxième partie raconte la séquence classique qu’on peut intituler « grandeur et décadence ». Depuis le passage aux Aversols de Bourmadier, fondateur de « La Récupératrice », industriel et brasseur d’affaires, la ville explose d’activité. Il a inventé et fait breveter une liqueur, à moins que ce ne soit un élixir ou un apéritif : le « Cuq ». Il voit grand, et fait construire séance tenante une usine de fabrication. La ville se met aussitôt à bruire de mille mouvements.

 

Mais ce n’est pas pour longtemps.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

A noter que l'auteur prend soin de préciser dans une "note phonétique" précédant le récit qu'il faut prononcer « Carre-Benoît », et non « Carré-Benoît », tout comme on prononce un « bécarre ». A noter aussi que le nom apparaît (fugitivement en passager de diligence, et l'apparition est loin d'y être flatteuse) dans Barboche.

 

 

 

mercredi, 30 octobre 2013

HENRI BOSCO : SYLVIUS

Ce beau livre de Henri Bosco n’est pas un roman, c’est une nouvelle : une toute petite centaine de pages. Et quand je dis « beau livre », ce n’est pas seulement à cause du contenu, c’est aussi à cause de l’objet, orné de belles vignettes gravées sur bois par Démétrios Galanis (les signes du Zodiaque). L’artiste a même réalisé un superbe frontispice, également en xylogravure, où il saisit à merveille l’esprit du livre (j’ai failli dire « l’âme »). Enfin, il paraît qu’il existe en Folio (n° 1010).

 

Qui dit nouvelle dit donc histoire courte, mais aussi histoire simple. Le narrateur (ou plus exactement le narrateur qui présente la narration d’un autre, ça se pratiquait beaucoup au 18ème siècle), on le connaît déjà : il s’appelle Méjean de Mégremut. On l’a rencontré dans Le Jardin d’Hyacinthe. On trouve un Martial de Mégremut dans Malicroix. Sans doute un cousin.

 

La famille Mégremut, je devrais dire la tribu, c’est le terme de l’auteur, habite, je devrais dire peuple Pontillargues, petite ville de 1600 habitants, population dont elle constitue sans mal le bon dixième, bien que le nombre de la tribu fluctue au cours du récit, un détail. L’auteur nous présente longuement cette famille, dont les particularités sont assez voisines des Mégremut de Malicroix.

 

Ah, les Mégremut : « Chez les Mégremut on s’aime en tribu ; on s’émeut collectivement. Malheur ou bonheur, quand ils frappent un Mégremut, consternent ou épanouissent cent visages ». Et plus loin : « On ne les confond pas avec d’autres cousins, d’autres grand-mères, d’autres oncles. Pas plus qu’on ne confond le groupe Mégremut, si distinct, si original, avec la famille, pourtant nombreuse et florissante des Maloches-Bordes, ou celle, plus compacte, des Bregaloux, qui ont tous le nez épaté ». Je n’en cite pas plus long : l’auteur s’attarde longuement pour commencer sur la description de l’esprit spécifique d’une famille particulière. 

 

Le trait de caractère qu’il fait ressortir en vue du récit qui s’annonce est la sédentarité. Si les Mégremut voyagent, c’est par la pensée, ou plutôt par le rêve. On est bien où l’on est, on s’y est aménagé une sorte de nid douillet et confortable, et il ne viendrait à l’idée d’aucun membre de la « race » (le mot revient) de partir à l’aventure sur les routes. L’histoire de Sylvius sera racontée au narrateur par Barnabé de Mégremut-Landolle, surnommé « le Sage », le plus Mégremut de tous, et le seul Mégremut à ne pas avoir décroché le portrait de l’aïeul des murs de sa maison.

 

Car, heureusement pour la littérature, il y a une exception familiale : Sylvius, surnommé « le Sage ». Son bien est modeste, mais suffisant pour des besoins eux-mêmes modestes. Tout irait bien pour lui s’il n’avait pas une angoisse et une démesure : manquer. Non pas manquer en général, car il est content, au sens de l’expression « avoir son content », non, mais manquer de réserves de nourriture. Pourtant : « Il mangeait peu et buvait sobrement ». 

 

Sa maison regorge de toutes sortes de victuailles : « Là s’alignaient jambons salés, saucissons drus, guirlandes d’oignons mordorés, claies rayonnantes de tomates, melons d’hiver suspendus au plafond, légumes secs, cornichons, piments, bocaux de gelées brunes ou roses, poissons fumés, coulis, conserves… ». Face à ces débordements : « Mais leur surabondance, bien loin de calmer ses inquiétudes, excitait sa fureur alimentaire, fureur qui, avec l’âge, tourna les préoccupations de Sylvius vers le ravitaillement en légumes secs ». Et c’est cette « βρις » dont Sylvius est possédé qui va l’emporter dans son aventure. Il a soixante ans passés.

 

Avec sa carriole et le cheval qu’il a achetés spécialement, il se met à parcourir, par tous les temps, toute la campagne proche, écumant toutes les métairies possibles et imaginables pour s’approvisionner, et devient pour tous les Mégremut « Sylvius le Navigateur » (ici, permettez que je pense au voyage pataphysique qu’accomplit le docteur Faustroll « de Paris à Paris par mer »). La famille s’habitue donc à le voir partir, puisqu’elle le voit revenir à chaque fois.

 

Et tous ces voyages par monts et par vaux (pas trop loin de chez lui quand même) auraient continué à se dérouler sans heurts si Sylvius n’avait pas eu, une veille de Chandeleur, la drôle d’idée de « mettre à la cape » en direction de la vaste lande des Hèves, « désertique étendue, où jamais il n’avait aventuré sa carriole, car on n’y trouve, et loin encore, qu’un petit bourg perdu, Lobiers, entre deus étangs et des bois de saules ». Et Sylvius affronte bravement l’espace inconnu et enneigé.

 

Soudain l’attelage tombe en arrêt : c’est un cheval mort, dans lequel tout est mort, même l’os frontal (si si, c’est précisé). Sylvius, tout à fait perdu dans la nuit froide, se laisse conduire par Melchior le cheval jusqu’à une maison basse où il peut se restaurer. Mais quand son hôte parle d’une roulotte qui vient de passer tirée par un pauvre cheval et qu’il dit avoir vu le cheval mort, Misé (c’est son nom, presque claudélien) décide de l’accompagner jusqu’à Lobiers. Les voilà partis.

 

Arrivés à destination, ils croient le village déserté par ses habitants, jusqu’à ce qu’ils avisent une lumière à l’intérieur de l’écurie appuyée à l’église. Tout le village est assemblé là : un petit théâtre a été monté. Tiens, ça me rappelle L’Enfant et la rivière. La représentation va son cours. Une fois achevée, on voit apparaître un vieillard et une jeune femme.

 

C’est alors que tout pivote. Misé prend la parole : « Comme ça, vous avez perdu votre cheval ? ». Stupeur générale. Sylvius en rajoute : « Il y a Melchior ; c’est une bonne bête ». C’est bientôt dit : « Je suis à vous. Et je conduirai le cheval ». Voilà, la vie de Sylvius a basculé, il a trouvé sa vérité. Et son ancienne vie disparaît corps et biens, comme si elle n’avait pas eu lieu. On croit assister à la seconde naissance de Sylvius. Oubliés les Mégremut de Pontillargues, oubliée la maison bourrée de victuailles jusqu’à la gueule.

 

Mais la famille ne l’entend pas ainsi. Pour aller vite, réunie sous la houlette de tante Philomène (« C’était la tête forte de la famille »), elle lance messages et messagers vers tous les points cardinaux. Mais c’est en vain : « Sylvius resta introuvable ». Et la disparition s’éternise. Jusqu’à ce que, six mois après, sur un billet stupéfiant arrivé de la campagne, on lise : « Vous le trouverez samedi, aux Amélières, une lieue au-delà de la lande des Hèves. Il n’est pas seul ».

 

Un cortège de carrioles se met aussitôt en route, emmenant une forte délégation, Philomène en tête. On arrive aux Amélières. Ils trouvent Sylvius en pleine représentation. Il joue de la clarinette. La tribu Mégremut sanglote. Il faut ramener Sylvius chez lui. La population accepte de le laisser partir, mais à condition qu’il soit de retour à la Noël. Promesse en est faite. 

 

Et c’est là que l’histoire devient belle et tragique. Sylvius a repris son existence douce et confortable, comme si rien ne s’était produit, gardant une indéfectible équanimité. Il semble avoir tiré un trait sur le théâtre et les Amélières. Mais pour Philomène, une promesse est une promesse. Quand Noël est arrivé, elle organise le voyage. Mais quoi, Sylvius a décidé de rester chez lui !

 

Qu’importe, on ira quand même : « Mélancolique et étrange voyage ». Mais quand on arrive aux Amélières, personne là où était le théâtre, seulement l’aubergiste, M. Léon, seul à les attendre. Pas de messe dans l’église. Plus de théâtre : la famille est partie et ne donne plus de nouvelles. Le retour, dans un très mauvais temps, est morose. A Pontillargues, on apprend que Sylvius est mort. Il est mort tranquille, sans être vraiment malade, en souriant comme à son habitude. On l’enterre dans l’enclos Sainte-Delphine. Pendant dix ans, un mystérieux bouquet est déposé sur la tombe.

 

Je n’ai pas très envie de conduire une analyse du récit. Juste une formule me vient pour en tirer une sorte de moralité : la tendresse Mégremut est comparable à une terrible chaîne scellée à la cheville des membres de la famille. Un boulet invisible enfonce l’individu dans le sol où il est né, comme s’il était un poteau. Une épouvantable douceur, une étouffante bonté, un amour insupportable à force d’être généreux. Un terrorisme sentimental. La famille la plus affectueuse peut être une horrible chose.

 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 02 septembre 2013

MEANDRES AVEC HENRI BOSCO

L’intéressant, quand on lit en rafale les livres d’un auteur, c’est qu’on perçoit rapidement, en quelques clics de regards successifs, ses tics et formalismes d’écriture, ses obsessions thématiques et ses petites manies. J’avais fait ça – plonger en immersion de longue durée –, il n’y a pas si longtemps, avec les Rougon-Macquart de Zola. Cela m’avait d’ailleurs éloigné de lui. Cette lecture m'avait fait osciller de la gourmandise la plus primaire à l'horripilation la plus stridente.

 

Zola a écrit, dans sa série soi-disant « scientifique », un certain nombre d’ouvrages insupportables (Le Docteur Pascal, La Faute de l’abbé Mouret, …), quelques-uns convenables (Son Excellence Eugène Rougon, …), et quelques autres rigolos (Nana, Pot-Bouille, …). J'en oublie sûrement. Pour moi, le Zola absolument rédhibitoire et pestilentiel réside presque tout entier dans l’infernal effort de démonstration. Tant qu'il se comporte en artiste-peintre, tout va bien. Je marche, parce que ça, vraiment, il connaît, il sait faire, il est très bon.

 

Mais chaque fois qu’il a quelque chose à prouver, il se comporte en bourreau : il ligote le lecteur au poteau de tortures, et lui assène, article par article, tous les commandements de la vraie foi, un nouveau Décalogue, en les détaillant, qui plus est, jusqu’à la plus infime virgule. Souvent caricatural à cause de ça. En un mot, Zola m'emmerde plus souvent qu'il ne m'intéresse. Je crois que le problème de Zola, c'est qu'il veut assener des vérités.

 

Son addition est lourde, consistant à alterner des énumérations dignes de la généalogie de Pantagruel et des raisonnements de commissaire du peuple à Moscou en 1937 : Emile Zola est alors digne du kouign-amann breton, pourtant encore à peu près digeste, même s’il est déjà relativement étouffe-chrétien, et, mieux encore, de l’authentique Christmas-pudding, dont les Britanniques eux-mêmes ne viennent à bout qu’après un usage énergique du burin. C’est d’ailleurs probablement d’une confrontation immémoriale avec le Christmas-pudding que les marins de Sa Majesté tiennent leur visage buriné. Pardon.

 

Sans en subir quelque séquelle que ce fût, j’avais auparavant pratiqué l’immersion de longue durée dans diverses étendues littéraires diversement profondes qui avaient nom Rabelais (immersion permanente), Montaigne (immersion récente) ou Balzac (immersion ancienne). J’avais aussi effectué des plongées de reconnaissance dans certains grands lacs américains nommés Steinbeck, Faulkner, Caldwell et quelques autres. Et ailleurs. Le retour à la surface s’était toujours déroulé sans dommage particulier. J’en avais conclu que Zola est un cas, mais alors un cas vraiment à part, un cas d’école peut-être. En clair : tout ce qu'il ne faut pas faire. En tout état de cause, on ne m’y reprendra plus.

 

L'immersion dans les eaux provençales des livres de Henri Bosco, pour parler franchement, je n’avais pas prévu. J’avais laissé au placard le masque, les bouteilles et les palmes. J’y suis donc allé d’abord en apnée, à faible profondeur. Et puis, je ne sais pas, peut-être que même là on risque l’ivresse ? Allez savoir. Ce qui est sûr, c’est que l’immersion s’est imposée d’elle-même. Il m’en est peut-être venu des branchies, après tout, à force de respirer sous l’eau. Allez savoir. Je garde en mémoire les vrais instants d'une vraie jubilation littéraire.

 

Ce n’est pas le coup de foudre, attention, on n’en est pas là. D’abord, on a passé l’âge. L’emballement de l’homme mûr, j’ai tendance à considérer ça comme un argument marketing développé par des cabinets d’avocats spécialisés dans le divorce, la garde des enfants, la récupération de grosses pensions alimentaires et autres prestations compensatoires, capturées au vol sur les cadavres consentants des maris infidèles et autres quinquagénaires en mal de peau lisse d’adolescentes attardées, celles qui sont à la recherche, tout à la fois, d’une épaule mâle et paternelle, d’un bel intérieur et d’un avenir matériel assuré.

 

Je n’ai aucune envie d'apparaître aux yeux du monde et de ses commérages comme le grand-père de mes enfants, ceux que pourrait soutirer de mes restes de fertilité séminale quelqu’une de ces femelles récentes, avides de sécurité de l’emploi, habiles dans le maniement du filet de pêche et passées expertes dans l'exhibition de diverses surfaces de peau  soyeuse et de rondeurs savamment mises en valeur comme autant d'hameçons pour appâter le mâle impatient d'échapper enfin au spectacle du même nez au milieu de la même figure qu'il contemple depuis trop longtemps (cf. Auprès de mon arbre, de Georges Brassens). Moyennant les habituelles contreparties sonnantes.

 

Mais je me calme, je reprends mon souffle, et je reviens aux phrases courtes et à Henri Bosco. Je disais donc que ce n’est pas le grand amour. J’ai dit un mot du pourquoi de la chose mais, au-delà des sujets d’agacement, mes séances de plongée dans les eaux « bosciennes » m’ont permis d’apprécier une littérature française comme plus personne n’est en mesure d’en écrire. Même que c'en est un crève-cœur.

 

Si j’avais à caractériser l’univers de Henri Bosco en quelques mots, j’insisterais en tout premier lieu sur son amour incommensurable de la langue française, sur la très haute idée qu'il s'en faisait, sur la très haute exigence avec laquelle il la cultivait. Un amour de la langue française qui l'a amené, fidèlement au fil des ans, à la féconder et à lui faire des enfants magnifiques, écrits dans une prose riche et pleine, en même temps qu'exacte et précise. Qui sait encore écrire ainsi ?  

 

J'insisterais ensuite sur l'aspect double de son univers : étranger et familier, proche et lointain, profond et épidermique, inquiet et serein, lisse et épineux : « Cela m’effraye. Cela aussi me charme ». De même, et de façon plus visible, l’état du narrateur est très souvent un « entre-deux », une hésitation entre la veille et le sommeil, entre le songe (Bosco parle rarement de "rêve") et la réalité, entre l’ombre et la lumière, entre la nuit et le jour. Une littérature du "peut-être", en somme. Une littérature de l'interrogation, voilà.

 

Les quelques livres que j’ai lus ces temps-ci regorgent de ces formules où le narrateur, quand il fait mine d’avancer, se débrouille pour préparer un éventuel recul : « J’entendis ce soupir, je pressentis cette aise, mon cœur s’apaisa.

         Je ne savais que trop ce qu’il contenait de détresse et d’amertume ». Et encore : « Seul, ce cri insistant et d’une sauvagerie si mélancolique … ». Et encore : « … l’extrême lucidité de ma conscience en exaltation … ». Ces quelques formules sont picorées dans L’Antiquaire. Les délices ne sont jamais très loin de la terreur, à croire qu'elles sont réversibles les unes dans l'autre et inversement. Ou qu'on a affaire à deux polarités qui n'existent que se nourrissant l'une de l'autre, indissociables.

 

Il n’est pas jusqu’au narrateur lui-même qui ne se dédouble à l’occasion, et même plus souvent qu’à son tour. Toujours dans L’Antiquaire : « Car, seriez-vous entré (…) si vous n’eussiez porté à votre insu, en vous, un personnage différent de celui que vous êtes d’ordinaire, et qui s’est révélé soudain, grâce à cette rencontre ? » ; « Je perdis le pouvoir de me distinguer de moi-même …». J'avais noté le même dédoublement chez le narrateur d'Un Rameau de la nuit. Je pourrais continuer sur le thème.

 

Sans tomber dans l’étude systématique qui ferait fuir tout le monde, moi le premier, je dirais que Henri Bosco écrit avant tout pour creuser. Le Bosco est un animal fouisseur. Je vois en lui l’écrivain de la profondeur : celle de la nuit, celle de l’être, dont on ne sait combien d’êtres cohabitent au fond de lui, celle du mystère qui rattache l’être au monde, à commencer par la terre agricole, mais aussi le mystère qui lie les êtres entre eux, à commencer par l’homme en face de la femme qu'il aime. Jamais sans réticence. Pas facile de se donner, quand on est un personnage de Bosco.

 

Il y a chez Bosco (c'est une impression) autant de besoin de don de soi que de réticence à se donner. Un obstacle sépare bien souvent le narrateur de la statue resplendissante de la plénitude et de l'accomplissement. On pressent l'idéal, il n'est pas loin, mais on dirait que le réel oppose sans cesse l'opacité de sa matière à l'effort fait pour l'atteindre.

 

Les personnages successifs de narrateur sont des microcosmes qui tendent sans cesse à reconstituer l'univers au-dedans d'eux-mêmes, qui aiment laisser se mouvoir en eux le pressentiment du divin et de l'infini, mais qu'un objet bêtement concret, ou bien une innommable peur empêche d'inscrire ce désir immense dans la réalité. Car le désir est immense, mais il reste intérieur. Henri Bosco nous fait percevoir la limite, qui produit la frustration et la déception, mais aussi l'espoir.

 

Une autre obsession de l'auteur est l'omniprésence du songe. Pas du rêve, mais du songe. Le plus souvent vaste, nocturne, éventuellement dangereux. Le songe, jamais raconté dans son contenu et son déroulement (pourtant raconté en détail dans Le Récif), ouvre à l'esprit du narrateur l'espace infini de tous les possibles, qui vient compléter toutes les insuffisances de la raison et de la réalité concrète.

 

Il me semble que le songe, chez Bosco, est à la base d'une familiarité avec les êtres de même nature (ainsi la tante Martine), mais aussi avec les choses, que l'esprit du narrateur dote d'une existence propre, d'une sensibilité. D'une âme, pour ainsi dire. Le monde de Bosco est profondément animiste.

 

Et puis le grand mystère de l’existence. Il ne fait guère de doute que Henri Bosco est catholique. Ah non, il ne prêche pas, c’est certain. Simplement, c’est bien rare si une messe n’est pas dite à un moment ou à un autre, par un prêtre en tenue sacerdotale, devant un auditoire de fidèles plus ou moins fourni (parfois aucun, comme dans L'Epervier). C'est aussi bien rare si le narrateur n'est pas poussé à la prière, à un moment ou à un autre.

 

Même Baroudiel le mécréant, à la fin de L’Antiquaire, assiste en compagnie de son ami François Méjean à une messe : « Tous les gestes étaient de louange et d’extase ». On ne saurait être plus clair. Je le dis nettement : la présence de cette foi dans les livres de Bosco ne me rebute en rien. Et pourtant Dieu lui-même sait que je suis un incrédule endurci ! Païen irrévocable. Remarquez que Bosco lui-même ne serait pas exempt de toute accusation de paganisme, du fait du culte de la Nature qu'il professe. Disons, au moins, préchrétien.

 

Païen irrévocable donc. Et pourtant, ça ne m’empêche pas d’écouter religieusement Vingt regards sur l’enfant Jésus, le chef d’œuvre d’Olivier Messiaen, ou la Passion selon Saint Jean, de JSB. L’absence de foi ne saurait s’offusquer de la foi, cette force qui pousse l'homme à s'élever au-dessus de sa condition, quand l'expression de celle-ci crée des formes (poésie, musique, ...) où le sens supra-terrestre n'est jamais tout à fait explicite.

 

Même un païen peut tomber en arrêt, médusé, devant la merveille du chevet de Saint Austremoine d'Issoire. La traduction concrète de la foi n’est, à tout prendre, que la fumée du brasier de l’angoisse existentielle où se consume le bois sec et craintif de l’esprit humain (depuis l’aube des temps, comme on dit). Le fond du message prime-t-il sur la forme dans laquelle il a été formulé ? Ou l'inverse ?

 

Ce respect radical et immédiat que j'éprouve envers tous les monuments nés de la foi des hommes n'est peut-être, sait-on jamais, qu'une manifestation occulte de je ne sais quelle nostalgie du temps lointain où rien, en moi, ne contestait sa lumière, alors irréfutable ? Qui pourrait dire quel travail s'est fait ensuite ?

 

Pour dire combien ce temps est lointain, je me dois de confesser aujourd’hui avoir, quand j’avais sept ans, jeté la noire panique du néant satanique dans l’âme pure et pieuse de la pauvre « Sœur de Marie Auxiliatrice » qui me faisait le catéchisme, en lui affirmant qu’il était rigoureusement impossible, impensable, inimaginable, bref : déraisonnable d'admettre qu’un homme puisse revivre trois jours après sa mort. Affolée, elle avait repris toute l’affaire de A à Z. Je veux dire qu'elle avait récité fidèlement ce qu'on lui avait appris.

 

Conciliant et bon prince, j’avais écrasé le coup : on n’allait pas y passer le réveillon ! J’avais ma partie de billes en perspective. Guy B. me devait une revanche. Ça motive. Mais je garde encore en mémoire la terreur abyssale qui s'est peinte sur le visage de la nonne quand j'ai posé ma question. Mea culpa, ma sœur.

 

C'est sûr, de ce point de vue, Henri Bosco et moi, nous ne sommes pas de la même famille d'esprit. Mais ça n'empêche pas l'estime, et même l'admiration envers l'art d'écrire manifesté dans ses œuvres, art dont il possède la maîtrise accomplie, et qui a à peu près disparu aujourd'hui du paysage.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

dimanche, 01 septembre 2013

SAN ANTONIO ÜBER ALLES

 

CANNIBALES SACREE POUR LE FESTIN 23 9 83.jpg

"VOYAGE DE M. BRAU DE SAINT-POL-LIAS : ON LA FRAPPA D'UN COUP DU LOURD COUTEAU"

IL FAUT PRECISER QUE C'EST EN VAIN QUE LE BRAVE AVENTURIER AURA TENTÉ D'EMPÊCHER QUE LA DELICIEUSE PERSONNE AGENOUILLEE ET CONSENTANTE SERVE DE PLAT PRINCIPAL DANS LE FESTIN PREVU NON MOINS QUE RITUEL. MALGRÉ L'INSISTANCE DU MONSIEUR, ELLE Y EST PASSÉE, A LA CASSEROLE. - AU SENS PROPRE.

JOURNAL DES VOYAGES, 23 SEPTEMBRE 1883

***

SA2 VIVA BERTAGA.jpgMais revenons à nos san-antoniaiseries. Je le répète : dans un bon San Antonio, la langue jubile. Et le lecteur avec. C’est vrai que, tout bien pesé, ça ne pisse pas loin, c'est bas de plafond, c'est souvent ringard, mais au moins, d'abord ça fait plaisir, ensuite ça repose, enfin l'avantage, c'est que ça ne se hausse pas du col à toiser la populace du haut de son œil pincé comme un anus de gallinacé. Vous avez remarqué ? San Antonio, sodomiser des bestioles de la famille des syrphidés (ordre des diptères) n’est pas son fort. Ci-dessous, « parasyrphus lineola» (non, ce n'est pas une guêpe, c'est un syrphidé, je veux dire une mouche).

PARASYRPHUS LINEOLA.jpg

Ceux qui se haussent du col font juste croire qu'ils font partie de ces seigneurs en mie de pain qui se font passer pour des statues en marbre de Carrare ou de Paros et, pour arriver à leurs fins, ils arborent, entre leurs deuxSA3 FLEUR DE NAVE VINAIGRETTE.jpg mâchoires en béton armé, le sourire californien, vous savez, celui qui est tout niaiseux de contentement, façon Beach Boys, celui qui a fait tant de tort aux moniteurs de ski entre Courchevel et Megève.

 

Eux, je prétends donc que ce n’est pas leur bouche, mais leur œil qui est en cul de poule. Pas mal trouvé quand même, non ? "Avoir l'œil en cul de poule" ? Je vais déposer la marque à l'INPI. Mais l'œil en cul de poule, m'est avis que ça doit leur faire mal quand ils l'ouvrent. Je ne leur ai jamais examiné le rectum, pour m’assurer s’il s’apparentait de préférence à l’un ou à l’autre orifice, mais si leur œil se mettait à déféquer en vous regardant, je n'en serais pas autrement étonné. Est-il, Dieu, possible de donner au spectateur une telle impression de chier, juste en soulevant la paupière pour vous envisager ? Je m'égare.

 

Remarquez pas tant que ça, si je me souviens d'un poème vaguement scatologique qui avait cours dans la famille à l'époque où il y avait des pots de chambre, au fond desquels était parfois peint un gros œil, façon : « L'œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Le poème familial finissait, pour sa part, ainsi : « L'œil était dans le fond et regardait mon père ». Bon, c'est sûr que ce n'est pas pour de pareils vers qu'on entre à l'Acadéfraise.

 

SA3 J'AI ESSAYE ON PEUT.jpgPour revenir à La Vérité en salade, dès le nom de la personne qui demande le secours du fils de Félicie, sa « brave femme de mère », ça commence à carburer : Mme Bisemont (bise mon quoi ?). Un nom qui me fait penser à Votez Bérurier et à son immortel « Bellecombais, Bellecombaises », qui introduit sa harangue de candidat à la mairie de Bellecombe. Je ne m'en lasse pas.

 

Mme Bisemont est une vioque chargée comme un arbre de Noël deSA4 SI MAMAN ME VOYAIT.jpg breloques en or massif, qui s’envoie en l’air avec un petit jeune, qui a lui-même une jolie copine, avec laquelle il imagine un stratagème pour soutirer un peu de compensation financière à son dévouement sexuel. Seulement, tout ça vire mal, et ça fait toute une histoire.

 

SA5 DU PLOMB DANS LES TRIPES.jpgVous avez remarqué que l’intrigue est présente, évidemment, chez San Antonio, sans ça il n’y aurait pas de roman, mais qu’elle devient parfois le cadet des soucis de l’auteur, en particulier quand il s’agit de résoudre l’énigme. Frédéric Dard se fiche souvent du dénouement comme de sa première étrangleuse à rayures (mettez "limace à carreaux lilas" si vous préférez). Comment ça finit, c’est le cadet de ses soucis, et il a, pour conclure, des manières parfois tout à fait cavalières.

 

Mais quand il est en forme, la langue frétille comme un gardon qu’un hameçon cruel vient de tirer des eaux trop claires de la Cérigoule. Voyez page 33 de La Vérité en salade. Je ne vais pas recopier la tirade, juste la fin : « Grandes premières en habit ! Petites dernières ! Balzac zéro zéro zéro un ! ». Soudain, l’esprit des amateurs de cinéma fait tilt ! Ils viennent de reconnaître un classique. Bon sang mais c’est bien sûr : « Jean Mineur publicité, 79 Champs Elysées », le petit mineur qui lance sa rivelaine à la fin de la séquence publicitaire, à l’entracte ! Dard, on peut dire que tout lui est bon. Peut-être parce que c'est un cochon ?

 

SA5 VOTEZ BERURIER.jpgPas la peine de faire l’éloge de San Antonio : il s’en occupe tout seul. Mais avant de terminer mon laïus, une révérence du côté de l’illustrateur favori de la série pendant les vingt premières années de son existence : Michel Gourdon (voir Viva Bertaga plus haut, et la grosse demi-douzaine montrée hier). Les illustrations de couverture ont acquis grâce à lui une homogénéité de ton, une cohérence qui vous fait repérer aussitôt les premiers tirages dans les boîtes des bouquinistes (bien vérifier cependant que la date de dépôt légal coïncide avec le copyright).

 

Personne n’est éternel, heureusement, et l’éditeur a été obligé de seSA6 DES GUEULES D'ENTERREMENT.jpg tourner vers d’autres illustrateurs, avec plus ou moins de bonheur, il faut bien le dire. C’est sûr que le style Gourdon ne donne pas une idée juste du « ton » San Antonio, parce que ses images semblent prendre la chose au sérieux, et annoncer un polar comme tous les polars, bien carré. Or San Antonio n'est pas carré, il est tordu, il le sait et il le dit. Tenez, c'est dans lequel que le commissaire croise la route d'une belle nana qui a ceci de particulier qu'elle enlève sa culotte sans y mettre les mains ? Essayez pour voir. Je crois me souvenir que c'est une Israélienne, qui se paie un entre-deux avec Béru et San A. 

 

Mais il ne faut pas oublier que les aventures du commissaire sont publiées dans la série « Spécial Police », et que la présentation obéit donc à certaines règles éditoriales. L’humour et les allusions salaces n’apparaîtront que plus tard en façade. Celles que j’apprécie sont celles qui rappellent les dessins que Pierre Etaix (oui, le cinéaste, le clown, le ...) avait faits pour Les Petits mots inconvenants (Balland), un livre rigolo de Jean-Claude Carrière : salaces, mais subtils et humoristiques.

ETAIX 7.jpg

PIERRE ETAIX EST UN ARTISTE SUBTIL : C'EST PAS MIGNON, CETTE DRÔLE DE LARME ?

Certes, le commissaire San Antonio est un vieux réac, un misogyne, un homophobe de première bourre (et je ne sais pas ce qu'il pense des Arabes), et c’est sûr qu’aujourd’hui, il ne pourrait plus déblatérer ses horreurs sur les gonzesses ou sur les fiottes (et fières de l'être) sans se prendre dans le buffet autant de procès que le malfrat récalcitrant encaisse de valdas défouraillées par le soufflant d’un argousin de littérature devenu un personnage quasiment historique. Mais c’est peut-être ce qui me le rend sympathique, justement. Je prends le risque des valdas. Il faut bien mourir de quelque chose, n'est-ce pas.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

samedi, 31 août 2013

BRAVO SAN ANTONIO !

 

NEGRE TAMPON.jpg

"LES ESCLAVES AU BRESIL : IL SE FIT ECRASER LA TÊTE ENTRE DEUX TAMPONS".

LE COMMISSAIRE BOUGRET VERRAIT ÇA, IL CONCLURAIT QUE LE GARS N'EST PEUT-journal des voyages,littérature,frédéric dard,san antonio,bérurierÊTRE PAS VENU LÀ DE SON PLEIN GRÉ, ET QUE CE N'EST PEUT-ÊTRE PAS UN SUICIDE.

"AH PATRON, C'QUE VOUS ÊTES FORT !", S'ECRIERAIT ALORS L'INSPECTEUR CHAROLLES.

***

SA2 BERURIER AU SERAIL.jpgCar c’est sûr, les meilleurs San Antonio sont ceux où Frédéric Dard y va joyeusement du calembour minable, de la niaiserie délicieuse, de la blague de bistrot, de la brève de comptoir à deux balles, bref, quand il lâche les chevaux-vapeur à l’inspiration, à l’imagination. Dans le registre minable ou dérisoire si possible. Quand il débride le moteur de Ferrari qu’il a sous le capot de son bolide verbal. Quand il lâche la bonde au fleuve puissant de l’invention lexicale. C’est là, je le dis, qu’il est le meilleur. 

 

Un bon San Antonio, c’est celui où la langue jubile. Que dis-je, effervesce, érupte, éructe, turgesce, éjacule et surrectionne. Certes, on est dans le registre populo, familier, argotique, mais je n'y peux rien : l'argot entre dans le corpus des langues, vivantes ou mortes, que je pratique avec délectation, chaque fois que l'occasion m'en est fournie. Sans l'argot, la langue française ne se mâcherait pas avec autant de gourmandise.

 

Et il me faut bien reconnaître que, dans Du Mouron à se faire, elle estSA2 FAUT ÊTRE LOGIQUE.jpg obligée de se faire reluire elle-même, la langue, parce que personne ne lui fait rien, à la pauvrette, qu’elle fait tapisserie (comme on ne dit plus) et que, réduite à se palucher elle-même, la « joie » qui en résulte n’a rien à voir avec les étoiles, les planètes et les galaxies qui l’illuminent quand quelqu’un d’assez doué la chatouille et l’entreprend comme il faut, là où il faut et en profondeur. Dans ce volume, la langue doit se contenter de l’orgasme du pauvre. Si on peut appeler ça un orgasme. 

 

Certes Karl Marx disait : « A chacun selon ses besoins. De chacun selon ses moyens », mais on n'est pas obligé de le croire. Cela veut dire qu'on ne peut pas toujours être au top. Enfin, je crois : on ne m'a jamais demandé de faire le traducteur, ce qui fait que je n'ai jamais essayé de transcrire de langue charabiesque en langue galimatiesque.

 

C'est vrai aussi qu'à l'opposé, il arrive à Dard d'en faire trop. Quand il est trop Dard, en quelque sorte. Pardon. Dans J'ai essayé : on peut ! (le titre est excellent et, pour une fois, justifié et expliqué, mais il ne faut rien exagérer), il en fait des tonnes, il en rajoute dans la sanantoniaiserie, dans la digression parasite, dans le méandre sinueux (« Pléonasme, sortez des rangs ! », braillait l'adjudant de Fernand Raynaud), dans le détour filandreux, dans le festonnement ornemental, dans le plissement associatif des idées, que le lecteur en perd totalement de vue l'argument, l'intrigue et la dramaturgie. C'est dommage. Comme si San Antonio virait à la littérature expérimentale.

 

Non, Frédéric Dard n'est pas James Joyce : un seul suffit amplement (moi qui ai lu Ulysse, parfaitement, oui monsieur, je ne sais pas trop, d'ailleurs, ce que les thuriféraires de l'Irlandais lui trouvent de si génial. Ah si, c'est vrai, il paraît qu'il a cassé les (attention les yeux !) « codes narratifs »). Je salue bien bas, mais je n'en pense pas moins : qu'est-ce qu'on en a à faire, franchement, des codes narratifs ? Frédéric Dard brille de tous ses feux quand il a trouvé l'équilibre de son déséquilibre. Je ne sais pas si vous suivez.

SA1 LA VERITE EN SALADE.jpg

SA2 LES ANGES SE FONT PLUMER.jpgEt cet équilibre, il peut le trouver. La preuve, si vous ouvrez La Vérité en salade, vous vous rendez tout de suite compte que vous avez tiré un bon numéro. D’abord à cause des « témoignages » affichés à la porte d’entrée, tous plus « san antoniesques » les uns que les autres, comme celui de Monsieur Vermot, profession Almanach : « Vos San-Antoniaiseries nous font beaucoup de tort ». Ou celui-ci : « Les bras m’en tombent », signé La Vénus de Milo. C’est idiot, mais c’est sympa. Ça met en confiance. Ça se met à la hauteur du lecteur. Je veux dire que ça accepte de descendre jusqu’au lecteur. Ça con-descend, même, on pourrait dire.

 

Je n’y peux rien, quand je lis ça à l’entrée de laSA2 SALUT MON POPE.jpg boutique, j’ai envie d’aller voir de plus près ce qu’il y a en magasin. Ça me coupe les vacances agréablement, parce que ça me fait oublier un moment l’ennui qui accompagne presque toujours ces parenthèses de vacuité existentielle, aussi vides que les dimanches après-midi des enfances mornes et familiales. Autrefois. C’en est curieux : comment se fait-il que les vacances soient devenues synonymes de bain de jouvence, de compensations bénéfiques et de réparations salutaires de tout le mal que représente la vie normale pour une foule invraisemblable de gens ?

 

SA2 SAN ANTONIO POLKA.jpgMoi qui demeure, quoi qu’il arrive, d’une courtoisie de qualité nippone (ni mauvaise), j’imagine bien ce que dirait San Antonio en pareille circonstance : « Mais bande de loquedus, si la vie normale vous stresse, pourquoi acceptez-vous sans barguigner de la mener, fidèlement et obstinément, jour après jour ? Alors ça, ça me les coupe, ça me les brise, ça me les menu ! Je ne sais pas, moi, ma vie normale me semble normale. Je veux dire qu’elle me contente à peu près. Individuellement, je veux dire. Et je dis bien « à peu près ». Mais enfin, vous rêvez à quoi, vous ? C’est quoi, cette caricature d’existence : onze mois de labeur chiant, un mois d’éclate ? Ça rime à quoi, ce cinéma ? ».

 

Bon, au lieu de s’exciter bêtement, on va fermer le clapoir duSA2 TU VAS TRINQUER SAN ANTONIO.jpg commissaire, bien qu’on ne puisse pas dire qu’il ait entièrement tort. C’est vrai que l’obsession vacancière, qui consiste en réalité à fuir sa propre maison en espérant se fuir soi-même, pour aller à grands frais s’entasser dans des boîtes de conserve de masse, pourvu que la conserverie soit en bord de mer, tout ça me semble assez épileptique, sudoripare et pestilentiel.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 30 août 2013

FREDERIC DARD ECRIVAIN

 

MAIN CLOUEE.jpg

"LE SECRET DU NAVIRE : J'AI VU CLOUER SUR LA TABLE LA MAIN GRAISSEUSE DU MEXICAIN"

JOURNAL DES VOYAGES

***

J’ai donc lu récemment La Mort de Virgile, de Hermann Broch : les Grandes Jorasses par la face nord, sans assurance, en hivernale, en maillot de bain et en apnée. Ensuite j’ai lu Tante Martine, de Henri Bosco. Déjà, ça fait un choc, le passage de l’un à l’autre. Je devrais dire le basculement de l’un dans l’autre : du haut de la très haute montagne inhospitalière à l'oxygène raréfié, on descend dans les vallées parfumées de la Provence. Encore que, du moins me semble-t-il, l’esprit de Bosco et celui de Broch ne soient pas si étrangers l’un à l’autre qu’on pourrait le croire, en matière de quête spirituelle et de plongée dans l’insu.

 

Tout de même, à lire Bosco, on se sent presque en vacances par rapport à la contention radicale et verticale qu’exige Broch de son lecteur, tout au moins dans La Mort de Virgile. Tante Martine fait donc un peu figure de délassement, quand sa lecture intervient après. Mais Paul Valéry l’avait bien dit : « Ô récompense après une pensée / Qu’un long regard sur le calme des dieux ». C’est là qu’on se sent en vacances : Henri Bosco, c’est les vacances après Hermann Broch.

 

Les doigts de pied se mettent d’eux-mêmes en éventail, on est sur l’herbe douce, on commence à regarder les feuilles par en dessous et, de fil en anguille, après avoir apporté sa modeste contribution à l’augmentation de capital du contentement de la copine étendue à côté, sans se demander si l’appel d’offre était réglementaire, légal, ou même moralement défendable, on sombre dans cette délicieuse somnolence de l’être procurée par le farniente. La Cérigoule murmure pas loin, gardant au frais le reste de rosé de Provence. Même les oiseaux piquent un roupillon. On était venus pour ça.

 

Alors maintenant, essayez d’imaginer, à l’intérieur même de ces vacances, somme toute encore un peu studieuses, des sortes de vacances au carré. Car qui passe authentiquement ses vacances à ne rien faire ? Et ça se comprend. Ne faire strictement rien, rester étendu au soleil comme la limace sur la feuille de laitue, c’est s’exposer au pire risque qui menace l’humanité souffrante : se mettre soudain à penser. Qui aurait la témérité d’affronter le monstre ?

 

C’est là, au milieu des après-midi torrides, dans la touffeur des étés où déjà pointe à l’horizon l’horreur de la rentrée, que vous vous accrochez à la planche de salut : un livre ! Vous avez bien lu. Mais pas n’importe lequel. Les vacances au carré ne peuvent décemment se passer ailleurs que dans un volume édité par les éditions Fleuve Noir, dans la collection « Spécial Police », et plus précisément dans la série passée à la postérité sous l’appellation générique de SAN ANTONIO. Voilà, c’est dit.

DARD 5.jpg

Maintenant, ce n’est pas parce que le nom magique est lâché qu’il faut se précipiter à l’aveuglette. Dans les cent soixante quinze titres parus, on dira ce qu’on voudra, mais il y a du bon et du moins bon, il y a à boire et à manger, il y a de la chèvre et du chou, du haut et du bas, de la poire et du fromage, du ziste et du zeste, du chien et du loup. Entre nous et le pont de l’Alma, ma petite sœur n’irait pas plus y mettre la main que dans la culotte du zouave. Il y faut un minimum de prudence, de circonspection et de discernement.

 

Il faut bien dire que le bon Frédéric Dard ne l’était pas tout le temps, et il lui est arrivé plus d’une fois d’avoir des coups de mou dans le porte-plume. C’est forcé, c’est humain, c'est normal et c'est comme ça : le meilleur chroniqueur de presse, qui sue sang et eau pour fournir avant le bouclage les 1500 signes quotidiens qui font bouillir sa marmite, il y a forcément du déchet dans sa production. On ne peut pas toujours être au top, c’est l’évidence. Même chez Alexandre Vialatte, on trouve parfois que l'auteur ne s'est pas donné trop de mal. Un frustration, certes légère, mais indéniable, s'ensuit fatalement. On dira que c'est la vie.

SA1 DU MOURON A SE FAIRE.jpg

Les deux numéros de « San Antonio » que je viens de lire en sont l’illustration éclatante. Prenez Du Mouron à se faire, je vais vous dire, c’est laborieux, ça se traîne, on n’y croit qu’à moitié, et surtout, pas une seule page de bravoure. Quelques petites crottes de formules sont tombées sur le macadam pour faire plaisir, mais on sent bien que le cœur n’y est pas.

 

On dira, pourquoi le commissaire est-il allé se planquer à Liège, je vous demande un peu ? D’abord c’est la Belgique, et rien que pour ça, l’auteur aurait dû y réfléchir à deux fois. Ensuite, c’est la ville natale d’André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813), passé à la postérité pour un seul air de bravoure et de baryton, c’est dans Richard Cœur-de-Lion : « Ô Richard, ô mon roi, L’univers t’abandonne … » (pour les amateurs, cliquez ci-contre). Un baryton plus un richard : deux raisons d’éviter, non ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 29 août 2013

HERMANN BROCH ECRIVAIN

LA MORT DE VIRGILE 3 

Qu’est-ce qui fait céder Virgile à la colère de son empereur ? Je crois que le poète se rend compte que, lui comme son illustre souverain, ils sont chacun engagés dans une impasse, et qu’Auguste, en se mettant en colère, laisse entrevoir un défaut dans sa cuirasse (puisque sa raison souveraine n’a pas su venir à bout de celle de Virgile), agit comme jadis Alexandre le Grand quand il fut mis, face au « nœud gordien », de dénouer celui-ci, qu’il trancha simplement de son épée.

 

Un aveu de faiblesse, mais en même temps, l'affirmation d'une certitude et d'un pouvoir. Si la volonté de détruire l'Enéide est inaccessible aux arguments de la raison, autant en finir au plus vite avec les arguments, et autant le décréter du haut de la souveraine autorité du Maître.

 

Toujours est-il que Virgile consent à abandonner son précieux manuscrit aux mains d’Auguste, et que ce consentement le plonge dans un bain de félicité qui illumine toute la dernière partie. Il n’est ni dieu ni animal, et comme il est homme, il est à mi-chemin, comme tout le monde. Or le mi-chemin est somme toute l’espace impur, l’espace des dissonances entre les aspirations, les désirs et la réalité.

 

L’absolu n’est pas de ce monde, il faut que l’homme se résolve à l’idée d’être dans la dissonance, d’être lui-même une dissonance : « Il n’y a de dissonance, ni dans l’acte du dieu, ni dans celui de l’animal », écrit Hermann Broch. A croire qu’il a lu Sur le Théâtre de marionnettes, de Kleist : « De même aussi retrouve-t-on la grâce, après que la connaissance ait semblablement passé par, et à travers un infini. C’est ainsi qu’elle apparaît le plus pure dans la forme de l’homme, ou bien qui n’a aucune conscience, ou bien qui possède une conscience infinie : c’est-à-dire, et tout aussi bien, chez la marionnette et chez le Dieu ».

 

Dès lors, Virgile peut être en paix avec le monde et avec lui-même, ayant atteint le point de l’existence depuis lequel il n’est plus possible de percevoir des contradictions, le point à partir duquel l’individu saisit l’Unité de tout. C’est, au fond, ce que recherche le narrateur de L’Aleph, de Jorge Luis Borges, et qu’il découvre, stupéfait, dans l’escalier d’une simple cave, « à la partie inférieure de la marche, vers la droite ».

 

C’est aussi ce que recherche André Breton, quand il proclame : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçu contradictoirement » (Second manifeste du Surréalisme). Pour Virgile, cet instant de l’Unité retrouvée, on comprend que c’est l’instant qui précède la restitution de son âme à l’univers.

 

Il faut aussi parler du message ultime que Virgile adresse à son empereur (p. 351) : « La profondeur de ton œuvre est souvent énigmatique Virgile, mais maintenant tu parles également par énigmes.

 – Pour l’amour des hommes, pour l’amour de l’humanité, le Dispensateur du salut s’offrira lui-même en sacrifice ; par sa mort, il fera de sa personne un acte de connaissance, un acte qu’il lancera à l’univers, pour qu’à partir de cette suprême réalité symbolique du secours charitable, la création commence à se développer ».

 

Je crois qu’il n’y a pas besoin d’expliciter l’identité du « Dispensateur du salut ». C’est une prophétie, si l’on se souvient qu’on est, au moment de cet échange, jour de la mort du poète romain, 19 ans avant l’ère chrétienne. Virgile prophète, maintenant ! Remarquez, Dante Alighieri (« Nel mezzo del camin di nostra vita / mi ritrovai per una selva oscura, / ché la diritta via era smarrita ») l’a bien désigné et choisi pour le guider à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis, pour le conduire jusqu’à Béatrice. D’ailleurs, Broch, à la suite de Dante, embauche à son tour le personnage de Virgile : « Il n’y a jamais eu qu’un seul guide, c’était toi ; toujours tu seras destiné à nous guider » (p. 243). On n’est pas plus clair.

 

Hermann Broch aime sans doute, dans la symétrie, la force symbolique : de même que, dans Le Tentateur, les douze chapitres (tiens, le même nombre que dans Au-dessous du Volcan de Malcolm Lowry), comme des chiffres sur le cadran d’une horloge, accompagnent et signifient l’écoulement du temps et l’accomplissement de l’action, de même, dans La Mort de Virgile, il borne les deux lourds chapitres où se concentre le sens au moyen de deux autres beaucoup plus brefs, où la respiration est plus facile.

 

Dans le premier chapitre (« l’eau – l’arrivée »), on suit les vacillements, hésitations et difficultés du cortège de la litière où gît le poète, depuis le navire jusqu’au palais, avec un détour par les bas-fonds abjects de la ville. Le deuxième chapitre (« le feu – la descente ») développe dans un long monologue intérieur les ruminations qui l’amènent à sa décision de brûler l’œuvre.

 

Le troisième (« la terre – l’attente ») voit le poète se confronter à des amis, qui sont aussi des admirateurs, qui sont incapables de comprendre à la suite de quel cheminement intérieur, il en est arrivé à cette décision. Le dernier chapitre (« l’éther – le retour ») se situe entre le moment du consentement (la soumission à la volonté d’Auguste) et celui de l’adieu. C’est le plus léger, le plus aérien. C’est le chapitre de la réconciliation de Virgile avec le monde et avec les limites humaines.  

 

Je l’ai dit, l’intrigue (un roman, c’est une intrigue) est plus que mince et tient à pas grand-chose : un poète décide de brûler son œuvre, puis y renonce. Pour entrer dans ce livre absolument sans équivalent, il faut accepter de suivre le même itinéraire, il faut se faire un peu Virgile soi-même, il faut accepter de se laisser guider par l’âme du poète dans les méandres de son itinéraire complexe et subtil. Il faut renoncer au récit linéaire, et se laisser porter par le souffle d’une écriture ample comme l’espace. Je dirai qu’il faut accepter de se laisser perdre dans cette forêt profonde, ténébreuse et inspirée.

 

C’est le manuscrit de La Mort de Virgile que Hermann Broch emportait, quand il a quitté l’Allemagne nazie. En 1938, je crois. Il a bien fait, nom de Zeus !

 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 28 août 2013

HERMANN BROCH ECRIVAIN

LA MORT DE VIRGILE 2

 

Virgile se demande, au cours d’un très long monologue intérieur, ce qui est le plus nécessaire et vital à l’homme. Or, depuis le port jusqu’au palais impérial, sa litière, miraculeusement guidée par un jeune garçon inconnu (Lysanias ?), a traversé les bas quartiers de la ville, où croupit la lie de la population, dans des taudis puants, où des mégères vaguement prostituées lui font un cortège des pires insultes possibles.

 

Cette traversée de la fange humaine, jointe au curieux spectacle auquel il assiste au milieu de la nuit de trois épaves humaines, obèses ou squelettiques, qui vont on ne sait où en se disputant, dans des agressions verbales et physiques et en se chamaillant à propos d’argent, tout cela suscite en lui une sorte de dégoût de ses prétentions littéraires et poétiques : qui est-il en vérité pour s’être cru au-dessus du lot et d’avoir été célébré comme le plus grand poète romain vivant ?

 

Qu’est-ce qui prouve, en dernier ressort, « la non-vanité de l’effort humain » ? Si le langage sert à quelque chose, Virgile est saisi par l’impression, presque la certitude, de s’être parjuré, d’avoir souillé le serment qu’il avait fait en embrassant le métier de poète. Qu’est-ce que le langage, s’il est incapable de restaurer la communion essentielle entre les hommes ? A quoi bon, dès lors, écrire des chefs d’œuvre esthétique ?

 

Le poète devient un simple « porteur d’ivresse mais non un porteur de salut de l’humanité ». On le voit, l’ambition qui se fait jour dans Virgile mourant, c’est de sauver l’humanité. Or que peut son Enéide ? Rien, ou si peu. Une exigence morale absolue mène inéluctablement toute œuvre d’art à l’échec. Et Broch ne se fait pas faute de brocarder la figure de « l’homme de lettres », esthète dérisoire en regard de l’immensité de l’enjeu lié à l’acte créateur, esthète tout juste occupé à « idolâtrer son moi avide d’hommages » (cité en substance).

 

Si l’artiste s’avère incapable d’opérer la « mise à nu du divin par la connaissance introspective de l’âme », il n’est utile à personne. Car l’œuvre d’art, aussi ambitieuse soit-elle, est incapable de créer de la réalité. Elle crée du joli, du beau si l’on veut, c’est-à-dire les éléments à même d’orner le cadre de vie des hommes, mais définitivement incapable de modifier les conditions mêmes de cette vie : « Incapable de retrouver la communion de l’amour, il est forcé de se réfugier dans la beauté ».

 

Et qu’a-t-il peint, Virgile, dans son Enéide ? Des guerriers, des héros, des êtres d’exception, passant leur temps à combattre. Mais il le sait bien : « Il n’avait jamais réussi à figurer véritablement des hommes, des hommes qui mangent et qui boivent, qui aiment et peuvent être aimés, et encore moins ceux qui passent par les rues en boitant et jurant (…) et, à plus forte raison, [à] figurer le miracle d’humanité dont cette bestialité elle-même a reçu la grâce ». Il s’est borné à magnifier des êtres qui n’existent pas. Il est passé à des années-lumière de l’humanité réelle.

 

Il est saisi par cette illumination qu’il y a en lui « quelque chose de plus grand que lui », qu’il a échoué à traduire en langue humaine. Une seule issue à cet échec fatal et tragique : détruire L’Enéide. Hermann Broch place dans Virgile, le poète qui va mourir, l’aspiration à quelque chose qui le dépasse, et fait de lui davantage un « voyant » qu’un « annonciateur » (= prophète).

 

A la suite de la nuit épouvantable qu’il vient de passer, à peser le poids de sa propre vie par rapport à la masse de ce qu’il se rend compte qu’il n’a pas fait, longue épreuve métaphysique dont il sort transformé, Virgile estime que plus personne n’est capable de comprendre le point de vue où il se situe. Ses amis, Plotius et Lucius, sont immergés dans la socialité. Charondas, le médecin de cour qui l’examine, est plein de certitudes.

 

Le seul qui s’approche au plus près des scrupules de Virgile, c’est Auguste en personne, qui ne veut pas que le chef d’œuvre de la littérature romaine parte en cendres. Le dialogue entre les deux hommes occupe l’essentiel de la troisième partie (« la terre – l’attente »). Dans ce dialogue, aucun des deux (l’empereur et le poète) ne fait de concession sur ses convictions : l’un comme l’autre passe en revue ses arguments, et chacun va au bout de sa logique.

 

On arrive à la fin et, constatant que leurs deux logiques sont résolument incompatibles, César se met en colère. Et en vérité, c’est la colère d’Auguste face à l’intention désespérée de Virgile qui fait changer celui-ci d’avis. Cette colère a quelque chose de magnifique, car elle marque, d’une certaine manière, la victoire du poète sur l’homme le plus puissant du monde. Quoi, cet homme redouté de tous et devant lequel tous se prosternent, s’abaisser à se mettre en colère devant le caprice d’un histrion ! Tout ça parce que monsieur Virgile a des états d’âme !

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 27 août 2013

LA MORT DE VIRGILE

La Mort de Virgile. Ce livre de Hermann Broch est présenté comme un roman, c’est marqué sur la couverture. Après l’avoir refermé, autant le dire tout de suite, je dis : « Roman mon œil ! ». Mon ami Yves me l’a rendu juste après l’avoir commencé (je ne sais pas s'il a lu vingt pages), en le qualifiant de « roman philosophique ». Je ne peux pas dire qu’il ait complètement tort, mais ce n’est encore pas ça. Les trois ingrédients principaux d’un roman sont, d’après ce que j’en sais, des personnages, des situations et des péripéties.

 

J’en oublie : écriture, composition, etc. Certes, il y a des personnages, dans La Mort de Virgile, et pas des moindres : Virgile bien sûr, mais aussi l’empereur Auguste en personne, et puis quelques autres : les amis proches du poète, Plotius Tucca et Lucius Varius, le médecin Charondas. Mais il y a aussi un jeune garçon, Lysanias, dont on ne sait à la fin s’il a vraiment existé ou s'il n'était qu'une rétroprojection du poète jusqu'aux temps de sa jeunesse. De même, Plotia, la femme aimée mais échappée. Et puis un esclave. Ces trois personnages à l’existence fantomatique parlent-ils en réalité dans la chambre de Virgile ? Ou lui parlent-ils dans sa tête seule ? Aucune certitude.

 

La situation est très simple et restera la même du début à la fin : Virgile était à Athènes, mais Auguste lui a demandé impérieusement de rentrer avec lui en Italie, au motif que l’écrivain est malade et qu’il lui faut se faire soigner. Le livre commence un soir avec l’arrivée du convoi majestueux des navires impériaux dans le port de Brundisium (écrit parfois Brindisium). Il se termine le lendemain matin.

 

Dans ce laps de temps on ne peut plus court, que s’est-il passé ? Quelles péripéties ? Il s’est passé que Virgile, après mûre réflexion – mais on pourrait dire aussi « en proie aux pensées les plus noires » –, a décidé de descendre sur la plage et de brûler le manuscrit de L’Enéide, son manuscrit presque achevé, mais pas tout à fait. Il le conserve précieusement dans un coffre en cuir.

 

Cette décision horrifie évidemment ses amis Plotius et Varius, puis le médecin Charondas, et pour finir, Auguste lui-même. Quoi, l’auteur brûlerait son pur chef d’œuvre ? C’est non seulement impensable, mais inacceptable. Après une longue entrevue avec l’empereur, Virgile renoncera à son funeste projet. Voilà l’intrigue. Un peu « ledge », non ? Oui, vraiment léger. Hermann Broch écrit pourtant un livre de plus de 400 pages.

 

La première question qui vient à l’esprit est : comment fait-il ? Et nous voici au cœur du problème. Car ce livre est un problème pour le lecteur que je suis. J’avais tenté une première fois d’en venir à bout, en vain, je m’étais arrêté à la première centaine de pages. Et puis j’ai lu Le Tentateur, dont j’ai un peu parlé ici, et auquel je crois qu’il faudra que je revienne. Alors je me suis dit que c’est trop bête de reculer devant la difficulté.

 

Qu’on se le dise, parmi les sommets littéraires, si celui-ci n’est pas le plus haut, c’est celui dont la paroi est la plus raide qu’il m’ait été donné de gravir. Broch ne fait aucun cadeau au lecteur, aucune concession, aucune gentillesse. Ce livre met le lecteur au défi, à l’épreuve, ce que vous voulez : il faut le mériter, il faut le conquérir. A aucun moment, il ne se laisse amadouer. Aucun encouragement en cours de route. Ce n’est pas un livre dédaigneux, c’est un livre hautain, au meilleur sens du terme. Hautain et sûr de lui, il va son chemin, sans se préoccuper du reste.

 

S’il me fallait dire, au fond du fond, ce qu’il y a dans ce bouquin, je commencerais par dire ma perplexité. C’est un livre qui me dépasse, et je n’en ai pas perçu tous les enjeux avec la netteté suffisante. Le plus simple est de dire ce qui m’en reste. Comme le Docteur, le narrateur dans Le Tentateur, mais de façon incommensurable, Virgile, quelques heures avant de mourir, se sent transpercé par deux flèches, l’une verticale, l’autre horizontale. L’espace et le temps, tous deux infinis.

 

La première lui fait prendre conscience de l’infini de l’espace au-dessus et au-dessous de lui, ainsi que des confins les plus lointains qui se présentent à sa vue, au-devant et en arrière. La seconde figure la trajectoire de sa propre vie à travers les temps, depuis la première enfance, toute rurale, à Andes, jusqu’à cette heure dernière, en passant par Mantoue, puis par tous les êtres qu’il a croisés en chemin, en particulier Plotia, mais aussi Alexis, le bel adolescent dont il n’est pas dit grand-chose, mais dont on devine les traits sensuels, et Cébès, le jeune garçon qui devient son élève en poésie.

 

Hermann Broch se débrouille pour que, à aucun moment du récit, le lecteur ne perde de vue l’immensité de l'espace qui entoure le personnage, mais aussi qu'il n’oublie jamais que chacun s’inscrit (se circonscrit), à chaque instant, dans une durée immémoriale, au-devant et en arrière. Pour l’auteur, l’homme a besoin de ces deux infinis.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 26 août 2013

HENRI BOSCO : SABINUS 2

C’est entendu, donc, le personnage de Sabinus écrase et fait taire tout le monde. Qui oserait se frotter à ce surhomme bardé de deux balafres au visage et qui a remplacé une de ses jambes par un pilon de bois soigneusement clouté d’or. Un homme que défie pourtant en duel le voisin Réneguiche, fier de sa noblesse de sang, après que son petit Guy se fut fait gifler par Christine, la petite fille de Sabinus, ce dont le père se sent offensé et humilié, dont il demande donc réparation. 

1957 SABINUS.jpg

Le combat est très curieux : Sabinus comme un roc oppose ses parades infaillibles à tous les coups et à toutes les feintes du comte, qui finit par reconnaître de la noblesse « de fait » au grand-père de Christine.

 

Je pense, évidemment et de nouveau, à l’ours de Heinrich von Kleist dans Sur le Théâtre de marionnettes, où l'un des plus habiles manieurs d'épée de l'époque, mis au défi de toucher l'animal ne serait-ce que de la pointe de sa lame, est obligé de se reconnaître impuissant à percer sa défense, qui consiste exclusivement à parer les coups et les fentes d'un modeste (mais instantané) mouvement de sa patte, et à rester immobile comme le marbre quand l'escrimeur entreprend une feinte. Moralité : « [La grâce] apparaît le plus pure dans la forme corporelle de l'homme, ou bien qui n'a aucune conscience infinie : c'est-à-dire, et tout aussi bien, chez la marionnette et chez le Dieu ». En l'occurrence : une marionnette de plantigrade.

 

L’amitié clôt, conclut et couronne l’incident. Mais une nouvelle fois, la rencontre de Kleist est curieuse, voire incroyable : Henri Bosco s'est-il inspiré de la scène pour raconter ce combat ? J'en garde l'impression très nette. Après tout, Sabinus a quelque chose d'un ours.

 

Sabinus est splendide, Sabinus rayonne, Sabinus est l’incarnation de la puissance à l’état brut. Heureusement que Méjemirande, un sage, un artiste de la ruse, de la stratégie et de la manipulation, est là pour calmer ses ardeurs impulsives, sans ça, il irait tout casser quand se présente une contrariété. Avec Sabinus, on comprend ce que veut dire « entier ».

 

Il ne faut pas toutefois le mésestimer pour ce qui est de la ruse : quand il en comprend la nécessité, il a le pouvoir de se rendre patient, et même retors, par exemple à l’égard de l’infernale et diabolique Ameline Amelande, qui a réussi à s’accaparer une part des biens Balesta en épousant Melchior qui l'a, très tôt (allez savoir pourquoi), laissée veuve. Sabinus, tout en douceur et subtilité, mais d'une fermeté marmoréenne (allez comprendre), réussira à en débarrasser la surface de la Terre avec une efficacité implacable. Vengeant ainsi la mémoire des Balesta, qu'Ameline avait un instant souillée.

 

Les autres personnages, maintenant. Et d’abord la tante Philomène, qui règne sur la tribu des Balesta de Pierrelousse. Elle est infirme, mais elle tient à suivre chaque été la transhumance. Elle y va à dos de mulet. Elle est intraitable de volonté. Quelque chose de la Tante Martine, mais qui serait dotée d'un vrai pouvoir. Entre Sabinus et Philomène, c’est-à-dire entre souverains, cousins qui plus est, le courant passe immédiatement, c’est le moins qu’on puisse dire. Ils sont visiblement heureux de s'être trouvés. Et doublement parents : cousins par le sang, mais frère et sœur par tempérament.

C MAISON CAVALIERS LUBERON JP BAREA.jpg

LA MAISON DES CAVALIERS

(CARTE EDITEE PAR "L'AMITIÉ HENRI BOSCO", PHOTO DE J.-P. BAREA)

Sabinus est arrivé à Pierrelousse avec une tribu invraisemblable, bigarrée, collectée sur tous les rivages du monde. Bachiche est le serviteur qui dort par terre (mais jamais que d’un œil). Pulchérie est la gardienne de Christine, impavide et imperméable aux cruautés de la petite, mais elle a une faiblesse : quand elle dort, elle dort. Vu son poids, on pourrait même dire qu’elle en écrase. Et Christine la dupe quand elle veut.

 

Il y a aussi le sieur Métivet-Marmolin, énigmatique avec son profil en lame de couteau. Son titre est « subrécargue », mentionné à plusieurs reprises. On ne sait trop ce qu’il signifie (c'est un « agent chargé des intérêts de l'armateur d'un navire », d'après mon dictionnaire). Mais c’est un auxiliaire précieux et efficace : quand le méchant Arrigache, mauvais sujet s’il en est, croise son chemin, le lendemain il a disparu de la surface de la Terre sans que le subrécargue ait rien fait. En apparence au moins. Rien n’est dit. Mentionnons le peureux mais indispensable Trigot, qui fait de son chien son conseiller quasi-humain, mais qui sera le libérateur de la petite que la méchante Ameline a fait enlever.

 

Il y a, au centre de toute l’intrigue, Méjemirande, déjà nommé, un homme qui, seul entre tous, devine mieux que tout le monde ce qui se passe, et qui a l’intelligence et le verbe capables d’aplanir les obstacles. Personne ne se méfie de Méjemirande, capable de ce fait de tirer les vers du nez à n’importe qui, à commencer par le pauvre curé Pelot, qui a remplacé, hélas, le curé Besance, si informé, lui, des courants souterrains qui faisaient vivre et sous-tendaient l’existence de la population de Pierrelousse.

 

Je ne veux pas résumer le livre. Disons que la trame tourne autour d’une lutte impitoyable entre le clan Balesta, emmené par Philomène et Sabinus, et l’espèce de sorcière appelée Ameline. Celle-ci a le projet secret d’anéantir le clan en tissant autour de lui une toile d’araignée aussi indestructible que destructrice, en répandant bruits et rumeurs.

 

Rusée, elle met dans sa poche le curé Pelot, ce gros naïf, puis, arme ultime de la traîtresse, elle révèle à la ville abasourdie, le « don », dont la famille Balesta a bénéficié depuis toujours, un « don » qui fait que, s'en prendre aux Balesta, c'est aller au-devant d'un châtiment impitoyable, pour lequel, mystérieusement, le clan Balesta n'a même pas à lever le petit doigt, comme s'il bénéficiait d'une sorte de vengeance du ciel.

 

Mais Ameline a mis la main sur le secret, imprudemment laissé à sa portée de sa main fouineuse par son défunt mari, un Balesta précisément. Heureusement, cette femme sans âme découvre qu’elle en a une en tentant de circonvenir (séduire) Sabinus en personne, qui se rend, nuit après nuit, à ses rendez-vous au lieu-dit Perlefontaine. Elle voulait le rendre amoureux d'elle (pour le perdre), et c'est elle qui en tombe amoureuse. C’est le coup du boomerang (ou de l’arroseur arrosé). Elle ne s’en remettra pas.

 

Le couple formé par les enfants, Christine de Bruissane et Guy de Réneguiche, fait penser à celui rencontré dans Le Mas Théotime : la même haie d’aubépine trouée de passages sépare les deux jardins familiaux, et la relation est la même : pleine d’épines. Ils ont beau être les héros de plusieurs péripéties, leur présence dans le récit, ainsi que leurs conflits violents puis leur complicité, est à considérer comme un ornement narratif : ce n'est pas eux qui font avancer les choses. Tout au plus sont-ils des enjeux, dans la partie qui se joue entre les ennemis.

 

On n’empêchera pas Henri Bosco de s’intéresser à l’enfance. Henri Bosco fait partie de la cohorte pacifique des promoteurs de l'enfance comme monde entièrement à part, alors que l'enfance ne sera jamais qu'un monde inconsistant, ce n'est pas moi qui le dis. L'enfance ne saurait être un monde en soi, puisqu'elle est provisoire. A proprement parler, l'enfance n'existe pas. Certes, chaque humain a la sienne. Mais c'est une affaire privée, particulière. L'enfance est une histoire individuelle. Elle ne saurait être un problème de société.

 

Encore un mot de Philomène : cette femme, quoiqu’impotente et condamnée au fauteuil, tient mordicus, chaque année, à accompagner le troupeau à l’estive et à y camper. Un fier caractère. Il en faut d’autant plus que, cette année-là, le retour se fait tragique, puisque les bêtes et les hommes ont à faire face au feu : un gigantesque incendie se déclare non loin de leur itinéraire, au point que Sabinus, qui a perçu le danger à la lunette, se précipite en grand arroi au secours de son amie.

 

Même que les Caraques (vingt ou cent, selon la page) se joignent à lui. La moitié du troupeau disparaît, mais Philomène et les hommes sont saufs. L’entrée des bêtes dans la ville est solennelle et spectaculaire, avec à leur tête l'extraordinaire chien Clarimond, qu’on croyait disparu : « Il marchait dix pas en avant, terrible à voir. Le poil roussi, les babines sanglantes, l’oreille droite, il faisait peur ». Ce chien, on le voit ! On retrouve ce chien aussi fort qu'un loup dans Le Mas Théotime, ainsi que son maître, Arnaviel. Henri Bosco sait sculpter de vraies figures.

 

Le livre se clôt après une magnifique cérémonie à l’église Sainte Anne somptueusement illuminée, où toute la ville, enfin réconciliée, manifeste sa joie après l’heureuse issue de l’aventure de Philomène. Mais aussi, pour l’anecdote, après le suicide de la méchante Ameline, finalement « morte d’amour, morte d’amour … Après tout, c’est possible … ».

 

Je me suis laissé prendre par ce livre qui, d’un côté, se rattache au « roman d’aventures » traditionnel (ordinaire), mais en quelque sorte « par défaut », puisqu’en définitive il ne se passe pas de grand événement, si l’on excepte l’incendie, mais qui d’un autre côté, porte la marque de quelques obsessions de l’auteur, à commencer par le côté extrême de certains personnages, voire leur folie, et l’intensité de leur vie intérieure. Et bien entendu, la plupart des actions importantes ont lieu la nuit. Je me demande si toutes les œuvres de Henri Bosco ne pourraient pas s'intituler Un Rameau de la nuit.

BOSCO 3.jpg

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

dimanche, 25 août 2013

HENRI BOSCO : SABINUS 1

J’ai donc replongé voilà quelque temps dans les œuvres de Henri Bosco, auteur que j’avais délaissé depuis bien des années. J’ai remis la main sur les volumes oubliés. Ils m'attendaient sagement, bien alignés sur le rayon. Tous Gallimard, évidemment. Collection blanche, évidemment ! Quelques-uns même encore non coupés ! Qui sait encore aujourd’hui ce que furent des livres « non coupés » (comme on lit encore parfois dans les catalogues de ventes, pour signifier que l'ouvrage est en état d'impeccable virginité, puisque personne ne l'a lu, ce qui est censé promettre une plus-value : un livre non lu n'en acquiert que plus de valeur) ?

 

Aujourd’hui, où José Corti lui-même s’est résigné à rogner ses publications, aujourd’hui qu’on ne fabrique plus vraiment des livres, mais des parallélépipèdes consistant en rectangles de papier empilés et  tenant à une feuille de carton pliée, historiée de couleurs vives et de figures accrochantes par une vague couche de colle, feuille à laquelle ces parallélépipèdes consentent à adhérer si on ne les ouvre pas trop fort et trop grand, aujourd’hui, oui, on peut dire que le livre s’est mis au dégoût du jour, à l’image de la société, devenu, lui aussi, « de consommation ».

 

Pour bien des livres ainsi fabriqués, c’est les mettre à la torture, par exemple, que de prétendre les coucher à plat sur une table. La plupart ne le supportent d’ailleurs pas, et décident à cet instant de partir en morceaux pour punir leur bourreau. Chaque page, désormais détachable, décide de prendre l'autonomie à laquelle on lui a dit qu'elle avait droit. A vous de rattraper les morceaux et de les remettre à leur place, si c'est possible. Et de lire les pages dans l'ordre, si elles ont accepté d'y revenir. C'est ce qui m'est arrivé à la lecture du Faust complet édité en 2009 par Bartillat : pauvre Faust ! Il n'avait pas mérité ça. L'éditeur a-t-il le droit de mépriser à ce point ?

 

C’est un usage du livre que les coloniaux français d’Afrique avaient bien compris, c’est Bardamu qui le dit, dans Voyage au bout de la nuit. Ils ne se privent pas de les mettre en pièces lorsque les intestins se liquéfient et que le papier manque. Destin du « livre de poche », mais pas seulement lui : dites-moi quels éditeurs ont l’opiniâtreté de faire coudre les cahiers foliotés des livres qu’ils publient. Je vois encore José Corti, La Différence, Le Temps qu'il fait, quelques autres courageux … Ça ne fait pas beaucoup de monde.

 

Il paraît que ça coûte moins cher à fabriquer … Je n’en doute pas (quoique ...), mais quand même … Maudite soit l’époque où règne la dictature de la « réduction des coûts », dictature à laquelle n’échappe aucune parcelle de ce qui se nomma un jour le « travail humain ». L’humain lui-même n'échappe pas, pour dire où l’on en est arrivé. Tout ou presque est devenu jetable, à se débarrasser après usage. Mais attention : à condition que ce soit dans la bonne poubelle.

 

Ah ça, c’est sûr, notre époque dépense des trésors d’ingéniosité dès qu’il s’agit de la poubelle. Les bureaux d'études et les services de R & D (recherche et développement) rivalisent pour inventer les usages futurs de tous nos restes. On peut le dire : notre mode de vie a la poubelle innovante, l’ordure inventive, l'épluchure astucieuse et le détritus ingénieux ! C'est l'éruption de l'intelligence immondiçolâtre. La civilisation s’avance guillerette vers sa récupération, son propre recyclage : la déchetterie ultime ! Mais une question se pose : en quoi pourra-t-on recycler l’humanité proprement dite ?

 

A cet égard, Henri Bosco apparaît totalement inactuel. Sans doute pour ça qu’il demeure obstinément inaperçu. Qui lit encore Henri Bosco ? Ce n’est plus de la discrétion, ni même de la timidité. C’est de l’effacement de soi qui confine à l’abolition. Anachronique, je vous dis. Excepté dans le cercle pieux de quelques Vestales (l’Amitié Henri Bosco, le Marignan, 36 C avenue Paul Arène, 06000, Nice), peut-être vieillissantes, qui entretiennent la flamme avec le même amour dont l’auteur a fait le foyer central de ses œuvres.

C CHÂTEAU LOURMARIN JP BAREA.jpg

AU CHÂTEAU DE LOURMARIN

(CARTE EDITEE PAR "L'AMITIÉ HENRI BOSCO", PHOTO J.-P. BAREA)

C’est donc dans cette sorte de grenier des existences désuètes que je suis allé remettre mon nez.  J’ai ouvert Sabinus. L’année de publication (1957) explique le papier jauni. Eh bien Sabinus ne correspond en rien aux quelques commentaires et notations dont j’ai accompagné ici la lecture de Tante Martine et d’Un Rameau de la nuit, qui sont des livres tournés vers l’intérieur (en même temps qu'ouverts sur les infinis), et qui rendent compte de l’expérience pleinement subjective d’un enfant (Pascalet) et d’un narrateur adulte (Frédéric Meyrel) au contact du monde qui les entoure.

 

Pour le coup, j’ai presque eu l’impression coupable de me laisser aller à un roman qui se contente de raconter une histoire. Presque une littérature de divertissement, comme je m’y adonne parfois, dans mes instants de faiblesse, tout vergogneux et déjà repentant du péché de flemmingite aiguë dont je fus, de très bonne heure, accusé de la tare, parce que j'avais le tort, au lieu de partir pour l'école, de contempler, dans le bol de mon petit déjeuner, la surface enchantée des boissons enfantines, où avaient le tort de se refléter, en nuées insaisissables, les ondulations de maintes hanches féminines dont j'avais déjà le tort d'emplir mes rêveries.

 

C’est vrai qu’aujourd’hui, les gens ont développé de curieux symptômes d’addiction : ils ne peuvent plus se passer de se faire raconter des histoires. Rudimentaires le plus souvent. Leur raconter des histoires est même devenu un moyen de les gouverner. Cela s’appelle « storytelling » (sommes-nous vraiment tous américains, ou pas, monsieur Jean-Marie Colombani ? voir le célèbre n° du Monde après le 11 septembre 2001). Inutile de dire que je tiens cette production industrielle et anesthésiante en piètre estime. Et pourtant ... Je renonce à la digression qui s’offre pour rester un peu sérieux sur mon sujet.

 

Sabinus raconte donc une histoire, une vraie. Une histoire dont l'essentiel se déroule, non pas dans les tréfonds de l'âme tourmentée d'un narrateur inquiet, mais dans l'espace extérieur et objectif. Même si l'auteur ne se prive pas de faire des incursions dans l'esprit de ses personnages. Pour une fois, le lecteur est placé en observateur extérieur. C'est évidemment à la vertu du récit à la troisième personne qu'il le doit.

 

L’action se passe à Pierrelousse, petite ville provençale de 3000 habitants environ, qui entre en effervescence quand la vaste propriété déserte des Bruissane, vieille famille, se prépare à accueillir la dernière héritière du sang et du nom : Christine. L’important n’est pas qu’elle soit âgée de huit ans, mais qu’elle soit accompagnée de son grand-père. Car c’est lui qui donne son titre au livre. Avec raison : c'est lui le centre. Cela donne un livre bizarrement solaire, bien que l'action soit le plus souvent nocturne. Chez Henri Bosco, l'important se passe toujours la nuit.

 

Sabinus est un retraité. Un retraité un peu inhabituel : fut-il pirate ou corsaire ? C’est tantôt l’un, tantôt l’autre. A coup sûr un personnage sulfureux, qui a bourlingué sur toutes les mers, bien souvent tutoyé le diable, et qui commence par indisposer la bonne société de Pierrelousse. La retraite qu’il touche est confortable. Il a en effet amassé (comment ?) une fortune colossale qui lui permet de vivre en grand seigneur.

 

Mais il n’a rien perdu d’un caractère entier, volontiers violent, et qui ne s’embarrasse pas de procédures ou de louvoiement quand il s’agit de régler un problème. Il est servi pour cela par un physique aussi colossal que sa fortune. Et ce qui ajoute encore à la « couleur locale », c’est le pilon de bois qui lui sert de jambe droite. Bref, ça démarre comme un roman d’aventure. Ou plutôt : c'est l'aventure qui fait irruption dans la vie somnolente et confortable de Pierrelousse.

 

Christine est une Bruissane, Sabinus un Balesta. Christine est le fruit de l'union des deux noms, mais ses parents ont disparu dans un naufrage. 

 

Passons sur la différence entre les Balesta de la terre (portés à l’attendrissement, sentiment si cher à Henri Bosco qu’il y revient dans presque toutes ses œuvres, même si on n’a pas une idée très précise de la chose qu’il dissimule sous le mot : c’est au moins un attendrissement qui, loin de partir dans toutes les directions, ne s’applique qu’en des lieux et des circonstances bien précis) et les Balesta de la mer (davantage portés à la flibuste et à l’abordage de front, même si ça n’empêche pas les sentiments).

 

Toujours est-il que, dans ce récit, le narrateur n’apparaît que très rarement à la 1ère personne : c'est le dernier vivant de la lignée Balesta. Péché véniel et habileté de romancier, puisque cela donne un témoin à toute l’histoire qui, dès lors, devient plus véridique. On pourrait dire aussi que le romancier Henri Bosco a du mal à se passer du « je » de narration, qui pourrait apparaître comme une facilité. Mais à bien y regarder, ce n’est jamais si facile.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 24 août 2013

BOSCO : UN RAMEAU DE LA NUIT

Je disais donc qu'on parle peu, dans Un Rameau de la nuit.

 

C’est presque vrai, car il y a des exceptions : il y a Drot, qui expose à Meyrel quelques données à propos de l’Altaïr et de son commandant, Alleluia, marin au long cours (mais la servante laisse entendre au narrateur qu'il lui cache bien des choses) ; il y a Pellichat et Challemol, deux commères malveillantes et bavardes qui, une fois parties de chez Mme Millichel, propriétaire de Grangeon, vont lui apporter quelques lumières sur le mystère qui pèse sur Loselée et tous ceux qui ont à faire avec. Il y a enfin le curé Bourguel, qui sait à peu près tout, mais n’en délivrera que le strict nécessaire. Trop peu. Chez Bosco, il n'y a pas de « transparence », tout juste un peu de translucidité. Les gens sont opaques. Mais ils sont capables de laisser passer la lumière. Seulement quand c'est nécessaire.

 

En dehors des exceptions, on dirait que les gens laissent échapper quelques mots, parfois, mais comme à regret, comme s’ils ne pouvaient faire autrement. Un poids d’inexorable pèse en effet sur Loselée, sur Fontanelle, sur Géneval tout entier. Et sur Frédéric Meyrel en particulier. 

C CHAMBRE TRAVAIL BASTIDON.jpg

LA CHAMBRE DE TRAVAIL DE BOSCO DANS LE "BASTIDON" DE LOURMARIN

(CARTE EDITEE PAR "L'AMITIE HENRI BOSCO", PHOTO J.-P. BAREA)

Il a beau dire à Drot : « Je ne suis que moi-même » (p. 129), il est, par la force des choses et des lieux, envahi par un fantôme encombrant : l’ombre de Bernard, l’ancien maître des lieux, auquel l’identifient dans un premier temps ceux qui l’ont connu. Il finit pas ne plus très bien savoir qui il est : doit-il endosser le personnage ? Mais ensuite, ils ont tous l’air de se rétracter. Frédéric Meyrel n’a rien de commun avec lui. Les yeux, peut-être.

 

En plus de littéralement magnétiser les oiseaux, Bernard avait tous les dons. On ne saura pas bien lesquels, mais en lui vivaient des puissances mystérieuses. De toute façon, il est mort depuis environ vingt ans. Enfin, c’est ce que tout le monde dit. C’est depuis ce moment que les oiseaux ne viennent plus à Loselée (le choix du nom ne doit évidemment rien au hasard), ce que note d’ailleurs le narrateur le soir de son installation.

C BASTIDON LOURMARIN.jpg

LE "BASTIDON" DE HENRI BOSCO A LOURMARIN

(PHOTO J.-P. BAREA)

Et pourtant, curieusement, après quelque temps, les oiseaux commencent à revenir. Peut-être qu’après tout, Frédéric … Bernard … Allez savoir. Quelques-uns d’abord, puis des milliers. Et bientôt, tout le monde dans le pays sait que les oiseaux sont revenus. Même Clotilde de Queyrande, nièce et héritière de Bernard, revient occuper un soir la maison de Fontanelle.

 

Frédéric Meyrel est-il seulement lui-même ? Ou alors porte-t-il en lui quelque chose de fantomatique appartenant à ce Bernard, auquel, malgré lui, il fait penser ceux qui l’ont connu ? Marcellin, le neveu de Rose Manet, qui l’appelait auparavant « monsieur Frédéric », se met à ne plus le reconnaître à partir du jour où il est alité avec de la fièvre. Tout se passe comme s’il y avait dédoublement du narrateur. Lui-même finit par se poser la question. Mus, le jardinier bizarre, oscille entre la reconnaissance et le rejet.

 

Le sommet de l’hésitation est atteint quand Clotilde de Queyrande se met à chercher Bernard sous l’écorce de Frédéric Meyrel. Tous deux ont des sortes de débats à trois personnages, où Frédéric est tantôt lui-même, tantôt l’autre, dans un étrange ballet de possession, peut-être diabolique. Frédéric est à la fois l’obstacle qui empêche Clotilde de rejoindre Bernard et le lieu obligatoire de son passage vers ce grand amour perdu.

 

Être soi-même et un autre : Henri Bosco pousse le pari jusqu’au bout. Il faut avouer que c’est assez culotté, finalement, d’essayer de faire vivre ce qui n’est, après tout, qu’une forme de folie. Qui porte un nom bien connu : schizophrénie (l'expression à la mode est : « troubles bipolaires » ; on admettra : « dédoublement de la personnalité », au diable les varices). Le lecteur n’est pas obligé de marcher dans la combine, mais salue quand même l’exploit littéraire.

 

Il est anecdotique ensuite de savoir que le Bernard en question était l’oncle de Clotilde, et que celle-ci, alors âgée de treize ans, s’est éprise pour lui d’un amour absolu, qui a causé grand scandale dans la contrée.  Anecdotique de savoir que Mus le jardinier communique avec le mort en écoutant au moyen d’un roseau ce que lui dit le reflet de Bernard qui monte de la pièce d’eau. Anecdotique de savoir que Valérie, la servante muette, finira par devenir folle. Anecdotique encore de savoir que Frédéric Meyrel, ayant fracturé le coffre menaçant, en apprendra un peu plus sur le mystérieux Bernard dans un gros cahier auquel celui-ci s’est longuement confié.

 

Il est moins anecdotique d’apprendre que le petit Marcellin finira par succomber à la fièvre mystérieuse contre laquelle le médecin, dès le début, a fait aveu d’impuissance. Est-il mort du fait que Frédéric a été incapable de démêler l’écheveau d’énigmes dont son âme fut le théâtre ? Le curé Bourguel ne le suit pas de loin dans la mort.

 

Que me reste-t-il, à l’arrivée, de cette lecture ? J’avoue que je suis resté extérieur aux dialogues de Frédéric et Clotilde. L’amour qui pourrait les lier échoue, faute de savoir, en fin de compte, à qui s’adresse le sentiment éprouvé par la femme. Mais la question posée va droit au cœur du problème de l’amour : qui aime-t-on quand on est amoureux ? Combien sommes-nous, à l'intérieur de nous-même ? Est-on capable de le savoir ? Eternelles questions.

 

Ce qui me touche, dans ce livre, ce sont les particularités géographiques et topographiques du cadre dans lequel elles sont posées. Quel souffle puissant habite les descriptions des bois et des frondaisons traversées de nuit ! Dans les considérations sur l’état du ciel nocturne (tiens, c’est drôle, Bosco porte autant d’attention aux constellations que Hermann Broch dans Le Tentateur ou La Mort de Virgile).

 

Quelle ampleur dans les dimensions ! Henri Bosco, grand maître de l'ambiance, parvient ici à nous faire traverser un improbable paysage d’états d’âme, des états d’âme qui se meuvent sans cesse de l’un à l’autre, dont le lecteur, obligé de les suivre dans leurs hésitations, leurs mues et leurs ambiguïtés, ressent la force et qu’il devine plutôt qu’il ne les perçoit.

 

Les personnages, en effet, non plus que les choses ne donnent lieu à des descriptions en bonne et due forme, façon Balzac ou Zola. L’auteur laisse davantage pressentir par quelle force intérieure ils sont animés, qu’il ne tient à ce qu’on puisse, à partir de ce qu’il en dit, en faire un portrait fidèle et ressemblant.

 

Au-dedans des êtres et des plantes (et même des pierres) court une vie secrète et palpitante dont il s’agit de repérer les signes, et qu’il s’agit d’éprouver. Parfois jusque dans sa violence : lorsqu’il surprend le jardinier en train de « communiquer » avec le mort, Frédéric Meyrel doit se battre avec Mus pour l’empêcher de lui fracasser le crâne à coups de hache.

 

Laissé pour mort, le jardinier s’en tirera avec une simple épaule démise. La leçon de tout ça, si je veux rester prosaïque (ce que n’aimerait pas Bosco, sans doute), c’est qu’il faut s’attendre à tout. Être prêt à tout. La garantie, pour se maintenir dans cet état de vigilance aiguë, c’est une vie intérieure intense, à laquelle il est vital de porter l'attention suffisante.

 

Henri Bosco est vraiment un grand romancier. Et Un Rameau de la nuit est un grand roman.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 23 août 2013

HENRI BOSCO, LA NUIT

L’essentiel d’Un Rameau de la nuit, livre de Henri Bosco, n’est donc pas là. Le premier chapitre est un préambule, qui nous fait découvrir le petit village de Géneval. Village désolé, que ses habitants ont désormais à peu près tous déserté. Le narrateur (Frédéric Meyrel), qui aime marcher dans la campagne provençale, y fait connaissance, à travers l'obligatoire rideau de perles de verre, de Rose Manet, l’aubergiste, et de son neveu, Marcellin, qui a des problèmes avec la réalité prosaïque. On verra qu'il ne l'aime vraiment pas. Jusqu'à se laisser mourir.

 

Une curieuse allégorie (« un vaste paysage qui s’étendait sur toute la paroi »), représentant un pays imaginaire, a été peinte sur un des murs de l’auberge, cent ans auparavant, par un homme de passage qui est reparti en emmenant une fille du pays. Ce fut le début de la désertion, de l’abandon du village par ses habitants. Mais il reste habité d’un charme indéfinissable et persistant, avec sa fontaine à quatre tuyaux de cuivre, son « Café du Souvenir », ses gros platanes, son église, où ne viennent plus que deux vieilles pour assister à  la messe dite par le très vieux (et souffrant) curé Bourguel.

C EGLISE VAUGINES.jpg

L'EGLISE DE VAUGINES, BELLE CARTE EDITEE PAR L'AMITIÉ HENRI BOSCO

(PHOTO J.-P. BAREA)

Le deuxième chapitre nous transporte à Marseille, où le narrateur, dans un appartement agréable, vit de travaux savants et de traductions (« Je travaille pour des Sociétés savantes et pour des Universités, la plupart étrangères ») de textes en grec ancien, souvent très difficiles. Meyrel nous parle de son réseau d’amis (les Jumerand, les Hautard, les Labartelade, auxquels il faut ajouter Alleluia, un vieux loup de mer, Travellini, le douanier et Drot, qui a navigué dans le temps), et hop ! le voilà embarqué dans une aventure rocambolesque, qui manque de lui coûter la vie.

BOSCO FERME COMMANDERIE LUBERON.jpg

L'AMITIÉ HENRI BOSCO PUBLIAIT DANS LE TEMPS DE BELLES SERIES DE CARTES : ICI, LA "COMMANDERIE", SUR FOND DE LUBERON, DONT LA TOUR FAIT PENSER A CELLE OÙ SE REFUGIE, TRAQUÉ, LE HEROS DE L'ANTIQUAIRE.

(PHOTO J.-P. BAREA)

Trois des amis suivent un soir un Alleluia très mystérieux, qui grimpe à bord de l’Altaïr, vieux navire promis à la démolition. De nuit, évidemment. Après s’être livré à une petite cérémonie bizarre en souvenir d’une certaine Marie-Josépha de Jésus, immergée en mer au larges des Maldives, Alleluia se rend dans la salle des machines et, tout bonnement, ouvre les vannes. Meyrel est sauvé in extremis d’une noyade ignominieuse et tragique par ses amis Labartelade et Travellini.

 

Après un chapitre de rétablissement et de préparation, nous arrivons aux deux clefs de voûte de l’ouvrage. Drot, pour une raison qu’on découvrira, conseille au narrateur de se retirer pour un temps à la campagne. Tiens, par chance, un notaire de ses amis, Me Seigue, loue, pour un prix très accessible, pour ne pas dire bradé, « Une grande maison toute meublée, en bon état ; un parc de quatre hectares, clos ; eau de source, lumière, dépendances, site admirable, contre une colline, vue sur les lointains à travers les chênes, oratoire privé, vaste volière ». Comme par hasard, la maison est sise à Géneval. Le lecteur que je suis est particulièrement sensible à la description d'un cadre assez proche de ce qu’il a lui-même connu.

 

Mais le sortilège (car c’en est un) ne naît pas de la pauvre expérience particulière de ce lecteur, qui est plutôt une coïncidence, n’en doutons pas. La description, non, la visite attentive, au chapitre suivant, de cet immense parc (4 hectares), vous emmène dans une ambiance de perte des repères, d’obscurité : l’auteur a beau nommer (une fois pour toutes) les points cardinaux, comment voulez-vous mémoriser les détails ?

 

Une seule certitude, le parc est trop vaste pour devenir un espace auquel l'individu avide de solitude saurait imposer sa maîtrise. C'est un parc, semble-t-il, prévu pour qu'il s'y perde. Le parc de la propriété « Loselée » existe à part entière, comme un personnage, presque comme une personne.

 

Ce qu’on apprend, c’est l’existence de gigantesques volières, où le narrateur, au tout début de son séjour, voit l’étrange jardinier Mus (qui porte bien son nom, puisqu’il ne profère que très peu de mots) siffler doucement en pleine nuit. Et puis, derrière le haut mur, il y a Fontanelle, vaste bâtisse elle aussi, où la propriétaire ne met plus les pieds depuis son départ il y a trois ans.

 

La maison elle-même semble opulente comme une matrone aux formes fortes, mais obscure comme une volonté mystérieuse. On n’en fera pas le tour (« Ma première pensée fut de la visiter. Mais la lampe était trop lourde, mal commode. L’heure tardive, ma fatigue m’invitaient au repos. J’allai vers la porte-fenêtre pour tirer les volets ») : la terrasse, vaste comme il se doit, le salon de l’entrée, l’escalier, la chambre avec son coffre menaçant comme un grand rapace, heureusement couvert d’un drap.

 

C’est tout ce qu’on en saura, si ce n’est que le ménage et la cuisine sont assurés par Valérie, une fille de dix-sept ans d’abord présentée comme muette, puis comme sourde et muette. Décidément, les gens parlent fort peu, dans Un Rameau de la nuit.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

C'est vrai, je n'ai pas beaucoup parlé de la nuit. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot.

 

 

jeudi, 22 août 2013

BOSCO : UN RAMEAU DE LA NUIT

Je suis dans Henri Bosco, j'y reste. A la réflexion, on y est bien accueilli. La table est bonne. Les lieux sont rustiques, mais confortables.

 

Quand on passe par Lourmarin (Vaucluse), il est bon, en dehors de la visite obligatoire au château, de faire un tour au cimetière. Pour une raison qui dépasse un peu l’évidence. LOURMARIN TOMBE A CAMUS.jpgCertes, on peut s’amuser à aller voir par courtoisie la tombe d’Albert Camus, ça ne peut pas faire de mal, avec son inscription rustique dans une pierre mal équarrie (on se veut simple, n’est-ce pas) et son agréable fouillis végétal. 

 

Mais l’essentiel, au cimetière de Lourmarin, si l’on ne veut pas faire comme le troupeau vomi par les cars des touristes branchés « littérature » (je ne suis pas sûr qu'il y en ait tant que ça), est de rendre une vraie visite à la tombe de Henri Bosco (1888-1976). Assurément, des deux, c’est lui, le grand écrivain. L’avantage, c’est que vous y serez seul.

TOMBE HENRI BOSCO.jpg

Je préfère de loin Bosco au « philosophe pour classes de terminale » (je ne sais plus qui disait ça d'Albert Camus), qui se prend très au sérieux, toujours guidé par le devoir de tous les militants du monde, de tous les « défenseurs de causes » : lutter pour des idées, étendard au vent. Insupportable. J’en suis resté à : « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».

 

A son actif, la mémoire de Henri Bosco repose sur une œuvre considérable, et une œuvre, par bonheur, exclusivement littéraire. J’ai déjà dit combien certains aspects, en particulier tout ce qui tourne autour de la spiritualité, avaient quelque chose d’agaçant. Cela étant dit, je le tiens pour un écrivain majeur du 20ème siècle. D’abord parce qu’il possède un ton qui n'appartient qu'à lui, parce que, livre après livre, il a élaboré un univers romanesque profondément original, personnel et particulier.

 

Ensuite, parce que cet univers romanesque se double d’un univers « psychologique » (cela dit faute de mieux) qui ne ressemble à aucun autre, et qui, pour aller vite, se caractérise par une sorte de creusement dans le visible, une obsession sans doute héritée de l’enfant que fut Bosco, qui se décrit comme nerveux, fiévreux, très attiré par le songe, par la nuit, par les mystères dont il dote les choses et les êtres.

 

Tout objet appartenant à la réalité possède un corps, une apparence, mais recèle, pour qui veut la voir, une âme secrète : « Les plus humbles [merveilles] me sont les plus chères. J’y tiens (et cela depuis mon enfance) par un goût que j’ai, inné, obsédant, de la vie secrète des hommes et des choses ». Car dans l’œuvre de Henri Bosco, il y a au moins deux mondes : l’un est d’un prosaïsme laid, plat, bas et brut ; l’autre, le vrai, est nocturne et poétique, mouvant et périlleux.

 

« Poétique » n’est jamais dit comme tel. Bosco semble surtout ne pas vouloir se revendiquer du registre poétique, et pourtant, j’ai envie de dire que sa façon d’écrire a à voir avec une poésie en action. Mais il est surtout ouvert sur les infinis, sur les rêves, les dangers qui guettent la raison lucide quand l’être qui gît tout au fond de chacun se met à guetter avec angoisse et envie ce qui pourrait surgir de l’ordinaire pour le fissurer.

1950 UN RAMEAU DE LA NUIT.jpg

Pourquoi je reparle de Henri Bosco ? Parce que je viens juste de lire Un Rameau de la nuit. Publié en 1950, c’est donc un livre de la maturité. L’auteur connaît et maîtrise son univers, sa langue est au sommet, ses hantises pourraient presque paraître naturelles. Ici, les reproches que je lui faisais dernièrement n’ont pas lieu d’être. Certes, il parle de la « lymphe » qui monte du fond de la terre dans le corps des arbres. Certes, il décrit comme une agression le grand coffre aux aigles sculptés qui meuble sa chambre dans la vaste maison qu’il loue. Certes.

 

Mais l’essentiel n’est pas là. Et selon moi, l’essentiel a quelque chose d’extraordinaire. Le préambule laisse craindre le pire (« Mais déjà le sentier s’acheminait vers elle. Il marchait devant moi. Confiant, sans se retourner, filant tout droit, il me montrait cette crête pierreuse, et, certain de se faire suivre, il grimpait dans les cailloux. Il était content. Je le sentais bien. C’était un pauvre et vieux sentier qui avait dû attendre »). Autant le dire, cette façon de s’exprimer me rase très vite. Je la tiens pour un simple formalisme, et purement esthétique.

 

Heureusement, l’auteur laisse bientôt de côté ce ton pénétré d’animisme qui m’écœure tant soit peu, pour en venir à plus de concret. BEETHOVEN 3.jpgCe n’est pas que j’éprouve quoi que ce soit d’hostile à ce qui vient du plus intime de l’homme : le 2ème mouvement (« andante molto cantabile ed espressivo ») de la sonate opus 109 (ci-contre le compositeur, juste après le 26 mars 1827, jour de sa mort)  marqué « gesangvoll, mit innigster Empfindung » me fait tomber à la renverse. Mit innigster Empfindung ! Mais les quelques phrases citées ci-dessus m’apparaissent factices et maniérées, comme un excès d’artifice dont l’auteur aurait pu se passer aisément, tout en arrivant au résultat souhaité. Pas besoin d’en rajouter.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mercredi, 21 août 2013

HENRI BOSCO : TANTE MARTINE

Revenons à Henri Bosco. Finalement, ce qui agace, dans Tante Martine, c’est d’abord l’esprit dans lequel il a été écrit : c’est la façon dont Pascalet perçoit le monde, les choses et les gens, s'efforçant toujours de les animer de forces secrètes. Dans l’imaginaire du narrateur, il faut absolument que de l’obscur soit caché au sein de la réalité.

 

Il faut que quelque chose de magique se fasse pressentir, mieux, se manifeste concrètement parmi les témoins et les acteurs. Je n'oublie pas, cependant, que c'est un vieil homme qui se revoit dans un garçon de 10 ans, et que l'enfance de Pascalet est, dès lors, une enfance reconstituée a posteriori. Longtemps après. On imagine bien que l'eau de cette enfance a été longuement filtrée par le sable de la mémoire de l'homme qui écrit.

 

Ainsi, lorsque Tante Martine décide qu’on participera à la messe, voici ce que déclare Pascalet, qui se souvient, devenu vieux, de celles qui l’ont marqué dans sa vie : « Ainsi celle que j’entendis, en grec, sur un appontement dans l’île de Lemnos, face à la mer. Mais aucune n’a touché mon cœur comme celle de ʺLa Moulinelleʺ, célébrée un jour de septembre pour la fête des Saints Archanges dans le petit jardin de Frère Théopiste ». C’est au cours de cette messe que les quatre assistants et le prêtre entendent une étrange voix qui récite la prière. Tous tombent à genoux : « Mais de temps à autre à nos voix se mêlait, plus haute et plus claire, inexplicablement cette voix inconnue ». Pascalet, pendant toute la messe, a senti derrière lui la présence des trois archanges, sans pour autant oser se retourner.

 

Même scène mystérieuse devant le mas de ʺLa Sirèneʺ. La jeune Mâche, rousse de quinze ans qui n'est pas la fille de ses parents (« Ah bon !? »), entraîne Pascalet, un soir, à assister à un spectacle d’une étrangeté effrayante : une vingtaine de gens inconnus se rassemblent devant la façade, de l’autre côté de l’étang où sont blottis les deux gamins. Hommes et femmes séparés encadrent un vieillard aveugle. L’âme d’une personne est enfermée dans un arbre de la forêt, et le cœur d’hommes et de femmes pousse une plainte lamentable, censée demander aux arbres de répondre : lequel recèle l’âme perdue ?

 

On le voit, Tante Martine est plein à craquer. Au-delà des motifs d'agacement, ce qui me touche, c'est que j’ai l’impression que Henri Bosco a voulu, avec ce livre, faire ce que fait Jean-Sébastien Bach au moment où la fugue va s’achever : on appelle ça une « strette », qui récapitule, en le concentrant, tout ce qui précède. Et là, tout ce qui précède, c’est l’œuvre entière de l’écrivain. Autant dire toute sa vie.

 

On y voit apparaître en effet, plus ou moins fugitivement, bien des personnages qui forment les compagnons du narrateur depuis le début de sa carrière : le chien Barboche, Bargabot le braconnier, Saladin le jardinier, Jéricho le Juif (errant, bien sûr, puisque c’est le colporteur), Béranger de Sivergues, le berger.

 

Même Gatzo le Caraque (Bohémien) est nommé. Même un âne qui porte des culottes (on peut se reporter aux titres des oeuvres) ! On entend aussi des échos d'Hyacinthe. Comme si l’auteur, sentant qu’il arrivait au bout, avait tenu à faire une dernière fois le tour de son univers. A cet égard, le livre a un côté émouvant. Il y a ici quelque chose de testamentaire, voire de funèbre.

 

Le personnage de Tante Martine lui-même est le point focal de l’ouvrage : sans raconter toute l’histoire, disons qu’elle vient tenir le « Mas du Gage » au moment où les parents de Pascalet doivent s’absenter pour longtemps, et que le garçon de dix ans découvre une personnalité rude quant aux manières, mais plus tendre que la tendresse à l’intérieur, et qui s'en veut pour cela même. L’action commence en septembre et se termine au repas de Noël : un espace de temps assez inoubliable pour que l’auteur, au soir de sa vie, éprouve le besoin d’y revenir avant de s’en aller.

 

Tante Martine me fait penser (dans une certaine mesure, il ne faut pas exagérer) à la Mère Gisson que Hermann Broch a mis au centre de son livre Le Tentateur : c’est une femme qui « sait ». Elle perçoit ce qui est au-delà des apparences. Elle en diffère parce qu’elle-même a une faiblesse : quelqu’un l’attend quelque part, une fille la demande, des courriers s’échangent, une blessure mystérieuse reste ouverte.

 

Alors, résultat des courses, demanderez-vous ? Disons-le nettement : malgré le mal que j’ai pu en dire, j’ai lu ce livre avec grand plaisir, car c’est un livre d’écrivain authentique. On est dans la littérature au sens fort, et c’est ce qu’il me faut. Mais si j’avais à situer les réserves que j’ai à faire, je dirais les choses de la manière suivante : je ne suis pas de la « tribu » de Henri Bosco. Ce n'est pas ma famille de pensée. Cela ne m'empêche aucunement de goûter sa façon d'être écrivain. Mieux : d'être un véritable auteur.

 

Passons sur son catholicisme fervent. Passons sur l’omniprésence de la campagne et de la nature (de la « ruralité »). Passons même sur le spiritualisme, sur l'animisme. Je crois qu’au centre de la littérature d’Henri Bosco, il y a la certitude et la volonté de faire apparaître, dans les choses et dans les gens, la dimension qui les dépasse. Choses, plantes et individus ne sont pas seulement ce qu’ils sont : ils sont plus qu’eux-mêmes, et quelque chose parle au-dedans d’eux, à travers eux, au-dessus d'eux, une part cachée que ne voient et n’entendent que ceux dont le « cœur » est prêt.

 

Ce n’est pas ma famille d’esprit, mais je respecte. D’abord parce que c’est une littérature honnête. Ensuite parce que, de livre en livre, l’univers qu’elle propose présente un visage d’une grande cohérence : Henri Bosco ne triche pas avec lui-même. Enfin, parce que c'est écrit dans un langue travaillée à la petite scie, découpée et chantournée en artiste. Quand un écrivain parvient à ce point de fidélité à ses aspirations, et qu’il y arrive en se servant de l’écriture comme d’un moyen proprement artistique, il n’y a plus qu’à s’incliner. Ce que je fais ici même, séance tenante.

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 20 août 2013

HENRI BOSCO ECRIVAIN

Eh bien voilà, c'est la rentrée. La vie va pouvoir recommencer. Les gens vont recommencer à mourir, recommencer à naître, recommencer à s'ennuyer au travail. Il va y avoir de nouveau des accidents, des assassinats, des suicides. L'ordinaire, quoi. L'ordinaire politique, l'ordinaire économique, l'ordinaire social. Pendant la durée légale, c'est vrai que le monde semble tout entier avoir plongé en apnée dans le bonheur bronzé. Le problème, avec l'apnée, c'est qu'il faut retourner à la surface. Si possible pas trop tard. 

 

C'est donc la rentrée. Les événements de l'actualité mondiale vont recommencer à se produire. Les journaux vont retrouver une épaisseur justifiant à grand-peine leur prix exorbitant. Nous voici de nouveau à pied d'oeuvre. Certains auront peut-être accompli quelques devoirs de vacances.

 

C'est mon cas. Je sais, je suis incorrigible. Et je commence dans le sérieux. Je veux parler aujourd'hui d'un auteur connu pour quelques volumes de littérature "enfantine" (L'Ane Culotte, L'Enfant et la rivière, ...) : Henri Bosco. A peu près oublié comme auteur pour les grands. Et là, je dis tout simplement que c'est injuste. Je vous explique ça, mais après le principe de précautions oratoires.

 

***

 

Henri Bosco fait partie dans ma mémoire d’un patrimoine involontaire. J’ai en effet lu plusieurs livres de cet auteur (pas seulement un écrivain : un véritable auteur, pour le coup) incité par un homme que j’ai pris pendant trop longtemps pour un ami, et dont j’ai – bien tardivement selon moi, il faut le dire – rejeté brutalement l’emprise, et renié l’influence. Je l'ai chassé de chez moi. Il avait fait des dégâts.

 

Je lui dois pourtant d'avoir connu L'Amitié Henri Bosco, association dont je fus longtemps adhérent (dans les années 1980), et d'avoir été en contact avec sa secrétaire d'alors, Monique Baréa, qui habitait Les Oliviers III, Nice (si je me souviens bien). Une dame à la correspondance délicieuse, pour ce dont je me souviens. Je ne sais dans quel déménagement ont disparu les savants cahiers que j'avais en ma possession, et que publiait cette association fervente et savante.

 

Il est résulté de la brouille évoquée plus haut un long désamour pour les œuvres de Henri Bosco, qui m'étaient advenues par l'entremise de ce personnage louche. Je crois effectivement que ce désamour est injuste. Car c’est sur ses instigations que j’ai lu des œuvres de Henri Bosco. Et j'ai délaissé les œuvres en même temps que j'ai condamné la personne. J'avais pourtant aimé les lire. D’abord Le Mas Théotime. Ensuite Malicroix. Quelques autres, parmi lesquels Le Sanglier, Bargabot, Pascalet, etc. Il m'en est resté quelque chose.

 

Je n’ai rien retenu du Mas Théotime, je ne sais pourquoi. De Malicroix, en revanche, il m’est resté quelques images très fortes, à commencer par la silhouette puissante et maléfique de Maître Dromiols, le notaire. Et puis aussi un jour de mistral dément, qui encercle et transperce jusqu'aux os, de part en part, une maison construite sur une île au milieu du Rhône.

 

Et puis cette nuit où le héros sauve la vie du vieux Balandran en soutenant de sa main la nuque, seul endroit de son corps recélant encore quelque chaleur, foyer que le jeune héritier s'est efforcé, des heures durant, d'entretenir, jusqu'à la résurrection. Il y a aussi, je crois, cet improbable exploit fluvial (peut-être une histoire de bac à traille) que l'héritier doit accomplir pour imiter ce que fit un aïeul. Je n'ai jamais relu ce livre. La folie nocturne qui s'y déployait m'en est restée.

 

Il m’est globalement resté de ces lectures une impression d’âpreté, de senteurs fortes, de rocaille et de violence nocturne. L’ample stature du notaire de Malicroix me fait penser à celle du père du héros, dans Le Roi Bohusch, de Rainer Maria Rilke : des épaules et une poitrine puissantes, véritable cuirasse que le père a été incapable de transmettre à son fils contrefait et bossu, et dont un rêve obsédant de celui-ci ne lui permet pas de se revêtir (« Je ne retrouvais pas la poitrine de mon père ! », cité de mémoire).

 

Du Sanglier, en dehors de l'incendie qui ravage la campagne, je me souviens de l’étreinte clandestine et sauvage, muette et affolée, qu’une fille mystérieuse fait subir dans le noir au narrateur, avant de s'éclipser brusquement, toujours ombrageuse. Dans les romans de Bosco que j'ai lus, me semble-t-il, demeure toujours présente une sourde et invisible menace.

 

Pascalet, deuxième partie d'un volume intitulé Bargabot, m’est resté, parce que l’auteur y a placé une scène mémorable entre toutes, donnant naissance à ce phénomène professoral appelé Aristide de Cabridolles. Le narrateur, lui-même double de l’auteur, s’ennuie ferme au collège où il est pensionnaire. Il est même malheureux, il dépérit. Il juge tous ses professeurs d’insupportables épouvantails sentencieux. Soudain jaillit la silhouette improbable d'Aristide de Cabridolles, et l’enchantement se produit : Pascalet revit, et l'enthousiasme ne tarde pas à le soulever dans les hautes sphères.

 

Rien que le portrait de ce maître vaut le poids d’or d’une belle pépite : « Plantez devant vous un grand diable, maigre comme un clou, à bec d’aigle. Les cheveux drus, l’œil petit, bleu, perçant, une tête de rapide rapace, tout nerfs. Les lèvres minces, les moustaches grises, très courtes, le front bas mais solide, net, le menton énergique. Un grand air cavalier et galant. Et toute l’âme frémissante. Âme et corps fastueusement enveloppés, été comme hiver, dans une vaste cape aux ondulations gracieuses. Cette cape valait toute l’éloquence du monde. Elle parlait. C’était une cape oratoire, non parfois sans emphase, mais de haute envolée. Ses plis pouvaient se dérouler soudain et toucher au lyrisme. On l’avait conçue pour le mouvement. Elle suivait et, à l’occasion, précédait le pas, le geste, comme une aile gonflée par la brise ou le vent des tempêtes ».  Le « tout nerfs » me ravit. Tout l'épisode est à lire.   

 

Suivent de grandioses leçons de latin ineffaçables, et des scènes burlesques, à coups d’Inspecteur intraitable (ah, cet ahurissant « momamomaï », que Cabridolles demande à Pascalet de traduire, à la grande fureur de monsieur l'Inspecteur), dont la dignité s’offense de la brusque apparition de Rapax, le rat qui loge sous l’estrade et qui a bondi effrayé, quand le maître a donné d’exaltation un grand coup de pied.

 

Après sa suspension administrative (logique), Aristide de Cabridolles réunit en un dernier, frugal et splendide festin (pain rustique, olives, fromage de chèvre, eau claire) en pleine nature, ses élèves, unanimement acquis à sa cause, puis est bien obligé de les quitter : « Rejetant sur l’épaule avec grandeur la cape inoubliable, il s’éloigne à grands pas ». Je garde une affection indélébile à ce professeur que je n'ai pas eu : sa silhouette garde dans la mémoire de l'enfant imaginaire qu'on a été le prestige des heures d'enseignement vécues en état d'émerveillement, surtout si on ne les a pas vécues. C'est une prouesse littéraire.

 

Après des années de délaissement, j’ai donc eu la curiosité récemment de retourner faire un tour du côté de Henri Bosco. Plusieurs œuvres acquises jadis sont restées en déshérence, délaissées, mais, je ne sais pourquoi, jamais abandonnées. Prenant au hasard, j’ai ouvert Tante Martine. C’est un des derniers livres qu’il ait écrits (il est mort en 1976).

 

Je ne sais pas si c’est moi qui ai changé (sans doute …), mais il y a des aspects de cette littérature qui me sont devenus insupportables. Cette façon que l’auteur a de faire vivre, voire de donner une âme aux choses, aux arbres, aux animaux, ça finit par porter sur les nerfs. C’est peut-être cette tendance au spiritualisme, à l’animisme, voire au sentimentalisme qui m’énerve.

 

Un exemple : « La porte était entrebâillée. Elle paraissait triste. Pourtant c’était une porte de bon accueil, du moins dans la journée. Certes grave, solide, autoritaire et d’une inébranlable certitude, et tout à coup pour la première fois j’en découvrais l’inquiétude et la méfiance. Elle avait pris cet air équivoque des portes qu’on a laissées entrebâillées soit par inadvertance, en s’en allant, soit à dessein, et cela se devine. L’être de la maison en est modifié » (p. 239). Moi je veux bien, mais bon. Je commence à lâcher dès que la porte devient triste. Je suis affreusement prosaïque.

 

Autre chose : le lexique. On dirait que l’écrivain est pris de tics. Ce ne sont, tout au long du récit (le livre se présente comme tel), que des considérations tournant autour du cœur (façon : "si on t'engueule, c'est qu'on t'aime"), mais aussi autour de la peur, de la curiosité et du mystère, thèmes habituels, mais ici, Henri Bosco les met au premier plan, de façon insistante, presque démonstrative. Or quand l’auteur éprouve le besoin de préciser et d’expliquer, c’est toujours mauvais signe : un romancier qui échoue à montrer et à faire vivre et qui se fait pédagogique ne fait pas, au moins a priori, de la bonne littérature.

 

Et pourtant, malgré tout ça, Tante Martine est à ranger dans la bonne littérature. J'y ai été pris. Et serré. Si ce n'est pas une preuve ! Cela mérite réflexion.

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 16 juillet 2013

L'ARBRE ANTHROPOPHAGE

 LA GALÉJADE ABSOLUE

 

Le Journal des Voyages est une véritable caverne d’Ali Baba pour l’amateur de curiosités diverses et variées. Pour qui, par exemple, n’a jamais entendu parler de « l’arbre anthropophage », il est plus que temps de combler cette lacune. L’histoire nous est contée sous ce titre dans le N°61 (1878) par Bénédict-Henry Révoil, sous un « chapeau » indiquant « Souvenirs de Madagascar ». Attention, c'est du lourd. 

 

On y trouve quelques pépites qui seraient du plus bel effet sur la cheminée de l’explorateur revenu de partout (car il faut savoir que l'explorateur, par principe, revient forcément de partout), et soucieux de partager avec quelques amis les richesses des découvertes auxquelles ses périples l’ont amené.

 

Les histoires qu'il leur raconte sont façonnées dans l'effervescence d'une horreur savamment calculée, mais aussi dans le marbre incontestable des choses qui ont été vues par celui qui les raconte. Personne ne peut contester, sur un plateau de télévision, la personne qui affirme avoir vu ce qu'elle est en train de raconter. Et pourtant ...

 

L’auteur commence par nous planter dûment le décor. Nous sommes chez les Sakataves, l’une des trois races peuplant l’île de Madagascar, île – soyons toujours précis – mesurant « 132 myriamètres du nord-est au sud-ouest » et « 54 myriamètres de l’est à l’ouest ». La définition du myriamètre donnée par le Nouveau Larousse Illustré de 1903 est : « Mesure itinéraire de 10.000 mètres. Peu usité ». Pour « mesure itinéraire », débrouillez-vous.

 

Vient ensuite un petit morceau de bravoure (je cite à la virgule près, pensez, je n’oserais pas) : « Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus : ils ont conservé tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle ils doivent leur origine, c’est-à-dire qu’ils sont ignorants, superstitieux et … anthropophages ». Leurs relations avec les autres populations de l’île sont assez « guerrières ». Et « leur seule religion est celle d’un culte abominable qu’ils rendent à un arbre » : le Tépé-Tépé (j'ai placé plus bas la "photo" de la chose).

 

Qu’on se le dise : c’est un « arbre satanique ». Vous ne direz pas que vous n’étiez pas prévenus. Imaginez une énorme pomme de pin de 3 mètres de haut, avec à son sommet un entonnoir (ou « suçoir ») contenant « un liquide visqueux et douceâtre, dont les propriétés sont à la fois morphiques [lisez « morphiniques »] et intoxicantes ». L’entonnoir est entouré de jeunes pousses, longues et souples (les scions), qui s’agitent « dans une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus courageux ». Des feuilles complètent le tableau, nerveuses et « terminées par des pointes d’une acuité sans pareille et creuses à l’intérieur », et leurs bords sont hérissés de piquants. Une bestiole avenante.

 

Alors maintenant l’histoire. Lambo est un jeune homme adoré de sa mère. Héritier du roi, il doit monter sur le trône dans pas longtemps. Hélas, sa mère, huit mois après son veuvage royal, met au monde un autre garçon, qui non seulement détrône l’aîné, mais en plus le condamne à mort le jour où il sera roi. Ce sont les coutumes, chez ces sauvages. Conseillé par sa mère aimante, Lambo s’enfuit, vit quelque temps à la cour du roi des Howas, mais décide un jour de retourner chez les siens, quels que soient les risques. On ne saurait agir plus crânement.

 

Au bout de quelques jours dans le palais maternel, il est dénoncé par un « vieillard très-superstitieux et d’un fanatisme sans pareil ». Les guerriers s’emparent de Lambo : « Tu vas mourir : ta vie appartient à Tépé-Tépé ». « Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés, affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes propitiatoires ». Chacun imagine évidemment le sinistre de ces hymnes propitiatoires. On hisse Lambo jusqu’à l’entonnoir, sur lequel on l’assied « au milieu des scions qui s’agitaient déjà autour de sa tête ». Le plus beau est à venir.

 

On lui fait boire « un peu de ce liquide étrange et sinistre ». « A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de l’arbre, qu’il se vit entouré par les scions du Tépé-Tépé. Sa tête, son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer ; son corps fut de même enlacé par ces serpents végétaux. » On sent que ça ne rigole ni ne plaisante, y a pas intérêt. Pour le bouquet final, je laisse la parole à M. Bénédict-Henry Révoil.

 

« A ce moment suprême, les grandes feuilles du Tépé-Tépé se redressèrent lentement, comme les tentacules d’une énorme pieuvre ; venant à l’aide des scions placés autour du cœur de l’arbre, elles étreignaient plus fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers s’étaient rejoints et s’écrasaient l’un l’autre, et l’on vit bientôt suinter à leur base, par les interstices de l’horrible plante, des coulées d’un liquide visqueux, mêlé au sang et aux entrailles de la victime. » A votre santé et bon appétit. Mais ce n’est pas fini.

photographie,august sander,le journal des voyages

"L'ARBRE ANTHROPOPHAGE : CE FUT UNE EPOUVANTABLE ORGIE"

« A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent sur l’arbre, l’escaladèrent en hurlant et à l’aide de noix de coco, de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l’enfer qu’ils buvaient avec délices. Ce fut alors une épouvantable orgie suivie de convulsions épileptiques et enfin d’une insensibilité absolue. » La crise est passée. Vient la somnolence postprandiale.

 

La conclusion à elle seule est un morceau d'anthologie : « Lorsque l’arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés. Les grandes feuilles s’étaient détendues, les scions voltigeaient toujours et le cône intérieur de l’arbre rejetait sa liqueur visqueuse, âcre et intoxicante ». Voilà les choses passionnantes qu’on apprend en ouvrant le Journal des Voyages. On se croirait dans L'Enigme de l'Atlantide, d'E. P. Jacobs, l'immortel inventeur de Blake et Mortimer.

 

Si l’Académie des Sciences n’a pas récompensé M. Bénédict-Henry Révoil, c’est à désespérer de la soif de connaissances qui attira pendant des siècles les Européens sous les cieux les plus inhospitaliers, au péril de leur vie.

 

Je rappelle ce que je disais au début : l’histoire qui précède est présentée comme faisant partie des « souvenirs » du narrateur. Qui a inventé le proverbe « A beau mentir qui vient de loin » ? Avouez qu’elle est enfoncée, et bien profond, l’histoire de la sardine qui a bouché le port de Marseille (certains susurrent que ce ne serait que Le Sartine qui serait venu mourir juste à l'entrée du chenal qui mène au Vieux-Port).

 

Ce n’est sûrement pas la seule, ce n’est sans doute pas la première, mais il faut le Journal des Voyages pour que monsieur Bénédict-Henry Révoil, en 1878, invente la galéjade absolue.

 

Longue Gloire soit rendue à Bénédict-Henry Révoil !

 

Voilà ce que je dis, moi. 

lundi, 15 juillet 2013

HERMANN BROCH L'INACTUEL

Le Tentateur est organisé en 12 chapitres, et l'action se déroule du mois de mars au mois de novembre : 9 mois, comme s'il fallait attendre qu'Agathe ait son enfant. Hermann Broch met en présence un certain nombre de forces et de personnages. J’ai parlé de la mère Gisson, un peu sorcière (mais au sens de sorcier de la tribu), que tout le monde respecte et/ou craint plus ou moins. Le Docteur, qui sert de narrateur, tient dans la pièce qui se joue le rôle du rationaliste, mais un rationaliste tant soit peu repenti.

 

Médecin-chef dans le grand hôpital d’une grande ville (jamais nommée), il a choisi, dix ans auparavant, de se retirer modestement dans ce petit village de montagne, où la mairie lui loue une villa, à Kuppron-le-haut, son « cabinet de consultations » étant situé à l’étage de l’auberge Sabest, à Kuppron-le-bas. Il voulait vivre autrement. Il est quasiment le seul à faire le lien entre les deux, par ses allées et venues obligées.

 

Quitter la ville a été pour lui un choix : la grande ville symbolise la quintessence de l’artifice technique qui a coupé l’homme de ses racines terrestres et, pour le dire vite, naturelles. Mais le « retour à la nature » qu’il a ainsi opéré n’a rien d’une partie de plaisir ou d’un retour dans un quelconque paradis : la vie est âpre, la nature est âpre, les gens sont âpres.

 

Le Docteur (on ne le connaîtra que sous cette appellation), qui a tissé des liens très différenciés avec tous les personnages importants, est respecté, à la fois comme homme de la science et comme homme de l’art. C’est un sexagénaire, c’est aussi un célibataire : la seule histoire d’amour qu’on découvre s’avéra impossible, et fut sans doute pour quelque chose dans sa conversion en médecin de village.

 

Dans son esprit, le pouvoir de la science a reculé devant on ne sait quoi, comme un besoin de reconnaître quelque chose de plus haut que soi. Est-il croyant pour autant ? Ce n’est pas sûr du tout : « Euh, monsieur le Curé, ne connaissez-vous pas la convention que j’ai faite avec notre Seigneur Dieu ? … A Pâques, à la Pentecôte et à la Noël, je lui rends mes devoirs … et autrement, il fait qu’il prenne la peine de venir chez moi ». Ce qui est sûr, c’est qu’il ne supporte pas cette vision moderne de l’humanité, où l’individu est à lui-même son propre cul-de-sac, juste parce qu’il croit se suffire à lui-même.  

 

Face à lui, l’homme de la foi catholique, le curé ne fait pas le poids. Il ne voit pas Dieu plus loin que les fleurs de son jardin et, quand il s’agit de monter pour la cérémonie de la « Bénédiction de la Pierre », à la chapelle et à l’ancienne galerie de mine, son corps a le plus grand mal à accomplir l’effort nécessaire, contrairement à l’ancien curé Arleth, fameux gaillard dont on devine l’usage qu’il faisait de la « Fiancée de la Mine ». Celui-ci en serait bien incapable.

 

L’appétit matériel et l’intérêt sont personnifiés par Lax, propriétaire d’une scierie située près du village du haut, et qui intrigue pour accroître ses propriétés aux dépens de Joanni et de Krimuss, qu’il domine de toute la hauteur de sa force, de sa ruse et de son culot. Le boucher-aubergiste Sabest est marié à Minna. Suck, l’ami du Docteur, est marié à Ernestine. Wetchy, l’agent d’affaires calviniste, est marié à une petite femme craintive. Wenter est marié (mal) à une fille de la Mère Gisson.

 

Bon, qu’est-ce qui se passe, dans ce bouquin, parce que ça commence à bien faire, les préliminaires ! Eh bien il ne se passe pas grand-chose : le nommé Marius s’installe comme valet chez Wenter et, dès ce jour, la vie dans la vallée de Kuppron est déstabilisée. Comment ? Marius cause, parle, prophétise et, en parlant, subjugue progressivement tous les gens du village d’en bas, puis ceux d’en haut.

 

Son But ? L’or. Mais à la façon des antiques religions terriennes et magiques. L’or au fond de la montagne, produit par le feu du dedans. L’or qu’il se propose de trouver en se servant de sa baguette de sourcier. Il vaticine. Il fait venir Wenzel, sorte de gnome ou de nain difforme, par ailleurs bizarrement costaud.

 

Le couple Marius-Wenzel, joint à la recherche de l’or et de la puissance qu’il donne à celui qui le trouve, me fait penser aux deux personnages de la Tétralogie de Wagner : Loge, le maître du feu, et Alberich, le nain difforme qui déclenche la tragédie en forgeant l’anneau de la toute-puissance avec l’or volé au Rhin (et dont le fils Hagen tuera Siegfried : le magnifique « Hagen, was tuest du ? Hagen, was hast du gemacht ? » vers la fin du Crépuscule des dieux).

 

Marius juge inacceptable, au nom des forces primitives qu’il s’efforce de réactiver, que l’on allume la radio chez Wenter, comme il juge inacceptable qu’on batte le blé à la machine. Il fait tout (y compris le sabotage de la batteuse, par Gilbert interposé)  pour convertir ceux d’en bas au battage à l’ancienne, au fléau (« Docteur, le battage à la machine est un péché »). Bref, le grand retour en arrière, la grande régression vers le primordial.

 

Il paraît que le « salaf » qu'on entend dans "salafiste" veut dire « ancien », pour signifier le retour à l'Islam d'origine, quand il était encore intouché. Monseigneur Lefebvre, lui, voulait revenir à l'authenticité authentique de la messe de Saint Pie V. Hitler voulait revenir à la pureté de la race aryenne.

 

La question posée par Le Tentateur est là : entre l'effort dément pour retrouver la pureté innocente des origines et le lâche abandon de la dignité humaine dans toutes les trouvailles de la modernité, qu'est-ce qui reste à l'homme ? Dans le livre de Hermann Broch, l'homme, c'est le Docteur. Et le Docteur, il ne sait pas répondre à la question. Alors ...

 

Le Tentateur est un livre de l'actualité la plus actuelle.

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 14 juillet 2013

LE JOURNAL DES VOYAGES 1

J1.jpg 

BIZARRE : LA RELIURE INDIQUE 1876, CONTRAIREMENT AU FRONTISPICE CI-DESSOUS

 

J0 FRONTISPICE.jpg

C'EST JUSTE POUR SE METTRE EN APPETIT

 

Je dois m'excuser pour une affirmation hasardeuse récemment proférée ici même au sujet de l'estimable revue fondée en 1876, sobrement intitulée Journal des Voyages : après vérification sur les originaux, il appert sans doute possible que les cahiers ne se composaient pas de 8 pages, mais de 16. Ouf, l'erreur est réparée. « Au diable les varices ! », aurait dit le vendeur de vaisselle en projetant violemment au sol une pile d'assiettes, un mardi, sur le marché de Tence (Haute-Loire).

J37.jpg

ON DIRA QUE C'EST UNE CURIEUSE MANIERE DE PRATIQUER L'EMPALEMENT, MAIS A L'EPOQUE (1877), IL NE FALLAIT PAS EFFAROUCHER LE LECTEUR AU MOYEN D'ILLUSTRATIONS TROP VERIDIQUES.

Pour distraire l’humanité souffrante de ses épreuves quotidiennes aussi bien que coûteuses, j’ai décidé de lui venir en aide, et de soutenir, au moyen des images aussi pieuses que fortes qu’un passé glorieux nous a léguées, le moral d’une population à l’esprit dévasté, prête à changer d’être dès que la moindre innovation technique lui est présentée comme un PROGRÈS, prouvant par là même qu’elle n’existe que sous forme d’une matière éminemment plastique, je veux dire : vide. Seul le vide en effet est malléable à ce point. Qu’on se le dise : les vieilles inventions avaient aussi du bon.

J7.jpg

C'EST ECRIT TEL QUE : CAVALIER BACHI-BOZOUK (sic), AU SERVICE DE LA TURQUIE

SOIT DIT EN PASSANT : DEPOITRAILLEE, LA FEMME, MAIS PAS TROP QUAND MÊME

Quelle femme ne rêverait de se faire ainsi enlever par un authentique Bachi-Bouzouk, attendant le paradis sur terre de sa virilité supposée ? L'éditeur le précise bien dans son avis au lecteur paru dans le n°1 : « Les matières si variées comprises dans le vaste champ de la géographie et des voyages seront tour à tour abordées dans Le Journal des Voyages, dont chaque numéro, de 16 grandes pages in-folio [24x32], contiendra toujours une grande relation de voyage, une aventure de terre ou de mer (récit de naufrage ou de chasse périlleuse, etc.), un article sur l'histoire des voyages, un attachant roman d'aventures, la géographie d'un département de la France, un chapitre du Tour de la Terre en 80 récits, une revue des plus récents ouvrages de voyages, et enfin une chronique des voyages et de la géographie ».

BACHI BOUZOUK.jpg

C'EST JUSTE POUR DIRE QUE, SANS LE CAPITAINE HADDOCK, IL NE RESTERAIT RIEN AUJOURD'HUI DU BACHI-BOUZOUK. CONTRAIREMENT AUX AUTRES MOTS, "JOCRISSE" EST UNE VRAIE INJURE (QUOIQUE "BOIT-SANS-SOIF" ...).   

Le programme de l'éditeur a de quoi attiser les plus diverses des curiosités, comme le montrent les quelques gravures affichées ici.

J2.jpg

CECI SE PASSE EN NOUVELLE-GUINEE, OÙ L'ON TRAITE AINSI LES CRIMINELS

LES SERPENTS SONT EMINEMMENT VRAISEMBLABLES

Je retiens malgré tout, avec la mauvaise foi qui me caractérise, que la géographie départementale de la France sert manifestement d'alibi : ce n'est pas pour rien que la revue publie en "une", le plus souvent, des gravures bien saignantes, bien horribles et bien épouvantables, de préférence aux charmes rustiques et agrestes de tel chef-lieu de canton de nos belles provinces. "Géographie départementale" : mon oeil ! 

J5.jpg

UN "LYNCHAGE" DE "BARBIER NEGRE"

Ce qui revient avec le plus d'insistance, en dehors du voyage proprement dit, ce sont évidemment les aventures, les périls, les dangers courus par ces fous de voyageurs : il faut que ça palpite, le soir dans les chaumières ! 

J9.jpg

C'EST DRÔLE COMME LA PEAU DU CRÂNE RESTE LISSE QUAND ON ARRACHE AU COUTEAU TOUT CE QU'IL Y A DESSUS : C'EST PEUT-ÊTRE UNE PERRUQUE ?

La preuve qu'on est dans l'aventure et que le danger guette à tout instant, c'est que la catégorie "Aventures de terre et de mer" est inaugurée par un reportage de M. Jules Claretie, intitulé « Une course de taureaux à Madrid». Quel goût du risque, M. l'Académicien Français ! Mais qui lit encore les oeuvres de M. Jules Claretie, de l'Académie Française ?

J11.jpg

L'ATTAQUE DU TRAIN DU FAR WEST, TELLE QU'ON SE LA FIGURAIT A LA FIN DU XIXème SIECLE : J'APPRECIE PARTICULIEREMENT LES CHAPEAUX HAUTS DE FORME.

Apollinaire en personne s'est efforcé en vain de maintenir ce nom dans la lumière, en faisant dire à son prince si bien nommé Mony Vibezcu (hospodar héréditaire), de façon fort irrévérencieuse, tant pour la personne nommée que pour le pauvre Corneille qu'il se permet de pasticher (Le Cid) : « L'obscur Monsieur Claretie qui tombe les étoiles » (je ne garantis pas l'article défini devant "étoiles", bien qu'il figure p.92 de l'édition Pauvert). Au fait, j'oubliais de préciser que c'est dans Les Onze mille verges 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

samedi, 13 juillet 2013

HERMANN BROCH ET LE TENTATEUR

De Hermann Broch, j’avais lu Les Somnambules, que j’avais trouvé passionnant quoiqu’un peu compliqué. Cette trilogie de romans (1- Pasenow ou le Romantisme, 2- Esch ou l'Anarchie, 3- Huguenau ou le Réalisme) tirait déjà sur les fils de l’âme humaine comme un archer sur la corde de son arme, mais je dois avouer que les enjeux définitifs de l’œuvre m’ont tant soit peu échappé, sinon qu'elle décrivait le monde un peu à la façon d'un Jacques Ellul (et son copain Bernard Charbonneau) qui, un peu plus tard, allait dénoncer à tout va les méfaits de la technique en tant que telle (Le Système technicien, Le Bluff technologique) et d'un monde fondé exclusivement sur le commerce (activité qu'Elias Canetti haïssait viscéralement).

 

Certes, le dilemme de Pasenow hésitant entre la sensualité rustique et animale de la Polonaise Ruzena et la fadeur aristocratique d'Elisabeth, sa fiancée de toujours, dit quelque chose des forces qui meuvent l’être humain. Qu'il se sente engoncé dans son uniforme (contrairement à Edward von Bertrand, l'homme des grands espaces, du mouvement et de l'action), mais aussi curieusement protégé comme par une cuirasse devenue un deuxième "moi", on le comprend aisément.  

 

Certes, les combinaisons du comptable Esch pour s’enrichir, par exemple en épousant la patronne d’une taverne assez minable, et en projetant d'organiser des matches de catch féminin aux Etats-Unis disent quelque chose de l’avenir radieux de la « gestion » des affaires humaines. Il se contentera de devenir un bourgeois ordinaire, à la solde du même Bertrand.

 

Certes, la victoire finale de Huguenau le commerçant, qui a tué Esch dans un crime parfait, avant de retourner prendre les commandes de son entreprise alsacienne, dit quelque chose de l’injustice de l’ordre d’un monde voué aux marchandises.

 

Mais quel besoin, dans le dernier temps de la valse, d’aller marcher sur les plates-bandes de James Joyce et de ses vaines expérimentations sur les techniques d’écriture (Ulysse) ? Les épisodes de la militante salutiste, moi, je veux bien, mais il y aurait bien d'autres moyens pour en insérer la particularité (je dirais même l'étonnement) dans la trame générale du roman. 

 

Je regrette, en définitive, cette concession d’un immense écrivain aux recherches expérimentales d’une « littérature de la modernité ». Heureusement, dès La Mort de Virgile, puis avec Le Tentateur, il abandonne (pas tout à fait) l’expérimentation moderniste (un snobisme, finalement), pour revenir à une continuité inséparable de l’unité humaine et, pour prendre une comparaison musicale, à la mélodie : des œuvres à hauteur de voix humaine. Mais Les Somnambules, si je me souviens bien, est le premier roman de Hermann Broch (1931). C'est une excuse.

 

C’est une notice lue je ne sais plus où qui m’avait fait retarder la lecture du Tentateur, ce livre incroyable, l’auteur de la notice ayant mis au premier plan les idées de religion et de religiosité. Cela a fait office de répulsif. A tort. Surmontant ma répugnance instinctive à l’encontre de tout ce qui porte soutane, que celle-ci soit ostentatoire, ostensible ou dissimulée, je viens donc de terminer la lecture de Le Tentateur, de Hermann Broch. Je peux le dire : c’est un grand livre. Magistral en tout point. Je tâcherai d’en donner une petite idée, en espérant ne pas trop rabaisser ce chef d'oeuvre.BROCH LE TENTATEUR.jpgLe titre allemand (Der Versucher) pourrait être traduit par « Le Séducteur ». Mais comme le mot est pris dans son sens biblique (il n’en a peut-être pas d’autre), il faut comprendre qu’il s’agit du Démon en personne. Et le livre ne raconte en effet pas autre chose que l’histoire d’une séduction démoniaque.

 

Tout (ou presque, si l’on excepte un flash back) se déroule dans une vallée retirée d’un massif montagneux, dominée par le Kuppron. La route qui monte de la plaine traverse le village de Kuppron-le-bas, puis, après quelques lacets, celui de Kuppron-le-haut, avant de s’élever vers le col et de basculer dans un ailleurs aussi deviné que la plaine d'où elle émane.

 

Les deux villages sont nettement typés. En bas sont situées les traces de la civilisation, avec l’auberge-boucherie de Sabest, la mairie, l’agence postale, le forgeron. Le haut n’a pas d’existence administrative propre. C’est en bas que la technique moderne a fait son apparition, avec la batteuse mécanique, mais aussi avec le poste de radio acheté par Wenter à Wetchy, le représentant-agent d’affaires, qui habite en haut.

 

En haut, on trouve tout ce qui touche aux anciennes installations minières. Deux villas, situées un peu à l’écart, étaient prévues pour accueillir les ingénieurs et leur famille. Depuis l’abandon de l’exploitation, la municipalité les loue au nommé Wetchy et au « Docteur », qui est aussi le narrateur.

 

En dehors de Suck, l’ami le plus proche du docteur, il y a la mère Gisson, qui occupe l’anciennement nommé « Hôtel de la mine » en compagnie de son fils Mathias, une sorte de géant surnommé « Mathias-de-la-mine » ou « Mathias-le-garde » : il est garde-chasse, et passe ses journées à courir la montagne et la gueuse. On ne sait combien d’enfants il a faits aux femmes de la contrée. Enfin, c’est sa réputation.

 

La mère Gisson, elle, apparaît rapidement, en dehors du narrateur médical, comme le personnage central du roman. Non par les gestes ou actions qu’elle pourrait accomplir, mais parce que c’est elle qui sait. D’abord, elle connaît les plantes, c’est elle qui va cueillir les « simples » dans la montagne, dont elle fabrique tour à tour du schnaps pour le docteur ou des tisanes pour le braconnier Mittis et sa femme, perdus tout là-haut sous le col.

 

D’où tient-elle son savoir ? Mystère, mais c’est sûr, elle en sait autant sur les gens et sur les choses que sur les plantes et sur la vie en général. Elle devine, elle pressent, elle est dans l'odre du monde. Il faut dire que son mari était garde-chasse, et qu’il a été tué, sans doute par un braconnier. Il lui a fallu faire face. C'est peut-être ça qui la fait un peu sorcière.

 

Et la vie continue, jour après jour, normale, rythmée de tout près par la nature, toute la nature, avec ses régularités et ses caprices. Le monde. L’univers.

 

Mais voilà qu’un jour arrive un vagabond, disons un voyageur (« DerWanderer », est le nom de Wotan à partir de Siegfried, chez Wagner). Immédiatement, à la seule vue de cet homme, le docteur, qui le voit débarquer d’un camion, ressent une impression négative, presque déjà hostile. On apprendra que son nom est Marius Ratti, qu’il est originaire des Dolomites, et qu’il n’a pas de racines.

 

C’est le Mal en personne qui vient de s’introduire.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 12 juillet 2013

RECREATION

GRAVURE MODERNE POUR ILLUSTRER UNE OEUVRE D'ANDRÉA DE NERCIAT

(voir plus bas)

***

Comme j’ai un peu travaillé ces derniers temps pour alimenter mon espace de réflexion, je permets à mon petit théâtre de faire relâche. Je laisse la place, la parole ... et le reste à Betty Boop, ainsi qu'à deux ou trois figures connues des « comic strips » qui, avec le jazz, constituent le meilleur de ce qu'a jamais pu nous léguer l'Amérique. Il faut bien dire que, pour tout le reste ...

 

Pour que la source à laquelle les amateurs de ce blog font l'amabilité de venir s'abreuver ne se trouve pas brutalement tarie, comme la cyprine dans les parties autrefois amoureuses de la femme ménopausée (mais je sais qu'à cet égard, il y a des forces de la nature), et, en quelque sorte, pour qu’il n’y ait aucune rupture de ton avec la modeste série hautement ...

 

... philosophique des billets que je viens de consacrer à Michel de Montaigne et à ses Essais, j’ai décidé, pour alimenter mon marécage, de détourner un autre des affluents célestes du fleuve de mon inspiration. J’ai nommé : sa Majesté le CUL. 

 

Remarquez, certains des visiteurs de ce lieu ont-ils pressenti pareille parenthèse de haute abstraction, à la vue, hier, de telle gravure illustrant quelque édition moderne des Ragionamenti de Pierre Arétin, ...

 

... où la dame (consentante, voire frétillante) offrait avec une certaine impatience son orifice le plus ténu à la pénétration judicieuse de l’argument le plus masculin dont un homme puisse espérer faire sa figure de proue. 

 

Soudain, le souffleur apparaît, l'air d'un cadavre qui se meut et éclairé de biais, et s’adresse, sentencieusement, en aparté, au public : « Pour faire de pareilles phrases, il faut vraiment être resté sous l’influence d’Andréa de Nerciat, ou d’un quelconque de ses pairs et contemporains ».

POUR LA SOUPLESSE, RIEN NE VAUT LE YOGA

Le public reste sans réaction, ce nom n’éveillant aucun écho dans sa conscience. 

 

On le comprend : Andréa de Nerciat (1739-1800) n’est en effet plus guère connu aujourd’hui que pour Félicia ou mes fredaines, que l’on ne lit plus guère, même si l’on a bien tort, et que les messieurs atteints de certaine mollesse mal placée au moment fatidique feraient bien de potasser pour redresser leur barre avachie (voir photo incitative en en-tête).

 

Mais on en parlera une autre fois.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

jeudi, 11 juillet 2013

MON ANTHOLOGIE MONTAIGNE (fin)

 

ANTON RÄDER SCHEIDT PEINTRE.jpg

LE PEINTRE ANTON RÄDERSCHEIDT ET SON EPOUSE, PAR AUGUST SANDER

 

***

Cette fois, promis, c’est la dernière halte chez Montaigne, ses Essais et leur Livre III. Je commence par deux petites gourmandises, dont la première prolonge la note d’hier sur le mariage : « Socrate, à qui on demandait ce qui était le plus commode, de prendre ou ne prendre point de femme : ʺLequel des deux on fasse, dit-il, on s’en repentiraʺ » (III, V, Sur des vers de Virgile). Certains diront que Rabelais avait déjà conclu dans ce sens, quoique de façon moins compendieuse, puisque tout son Tiers Livre, et une partie de son Quart Livre, et même du Cinquième, développent à l’envi l’hésitation inquiète de Panurge quant à savoir s’il doit ou non prendre femme (Pantagruel lui déclare gentiment : « Et je vous vois bien en point, selon ces trois sorts : vous serez cocu, vous serez battu, vous serez volé », Tiers Livre, XII).

 

La deuxième gourmandise se trouve juste quelques pages plus loin, dans le même chapitre : « Zenon, parmi ses lois, réglait aussi les écarquillements et les secousses du dépucelage », Zénon dont Montaigne affirme par ailleurs : « On dit que Zénon n’eut affaire à femme qu’une fois en sa vie : et que ce fut par civilité, pour ne sembler dédaigner trop obstinément le sexe ». On imagine bien la dame, après avoir reçu le coup : « Monsieur, vous daignâtes me baiser et consentîtes à me besogner, mille grâces vous soient rendues, vous êtes fort civil ! ».

 

Toujours à propos des joies du sexe, Montaigne y va de sa sévérité : « Nous mangeons bien et buvons comme les bêtes, mais ce ne sont pas actions qui empêchent les opérations de notre âme. En celle-là nous gardons notre avantage sur elles ; celle-ci met toute autre pensée sous le joug, abrutit et abêtit par son impérieuse autorité toute la théologie et philosophie qui est en Platon ; et même il ne s’en plaint pas. Partout ailleurs vous pouvez garder quelque décence : toutes autres opérations supportent des règles d’honnêteté ; celle-ci ne se peut pas seulement imaginer, si ce n’est vicieuse ou ridicule. Trouvez-y, pour voir, une façon de faire sage et discrète. Alexandre disait qu’il se reconnaissait comme mortel principalement par cette action et le dormir : le sommeil suffoque et supprime les facultés de notre âme ; la besogne les absorbe et dissipe de même ». Pas besoin, je pense, de préciser de quelle « besogne » il s’agit.

 

Le paragraphe qu’il consacre à l’esprit des filles, spécialement averti dès le plus jeune âge des choses de l’amour et du sexe, n’est pas à dédaigner : « Nous les dressons dès l’enfance aux entremises de l’amour : leur grâce, leur attifure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu’à ce but. Leurs gouvernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l’amour, ne fût-ce qu’en le leur représentant continuellement pour les en dégoûter ». Jusque-là, rien de bien épastrouillant, comme dirait Marcel Proust.

 

Vient l’anecdote familiale : « Ma fille (c’est tout ce que j’ai d’enfants) est en l’âge auquel les lois excusent les plus échauffées de se marier [la formule est délectable !] ; elle est d’une complexion tardive, mince et molle, et a été par sa mère élevée de même d’une forme retirée et particulière : elle ne commence encore qu’à se déniaiser de la naïveté de l’enfance. Elle lisait un livre français devant moi. Le mot de fouteau s’y rencontra, nom d’un arbre connu [hêtre] ; la femme qu’elle a pour sa conduite l’arrêta tout court un peu rudement, et la fit passer par-dessus ce mauvais pas. Je la laissai faire pour ne troubler leurs règles, car je ne m’empêche aucunement de ce gouvernement : la police féminine a un train mystérieux, il faut le leur laisser. Mais si je ne me trompe, le commerce de vingt laquais n’aurait su imprimer en sa fantaisie, de six mois, l’intelligence et usage et toutes les conséquences du son de ces syllabes scélérates, comme fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction ». Encore une histoire qui a échappé à Villeroy et Boch, euh non, Roux et Combaluzier, zut, Boileau et Narcejac, crotte de bique, voilà : Lagardémichar. Ouf, j’y suis arrivé.

 

La fin du passage : « Mon oreille se rencontra un jour en lieu où elle pouvait dérober aucun des discours faits entre plusieurs femmes sans soupçon : que ne puis-je le dire ? Notre Dame ! (fis-je) allons à cette heure étudier des phrases d’Amadis et des registres de Boccace et de l’Arétin pour faire les habiles ! Il n’est ni parole, ni exemple, ni démarche qu’elles ne sachent mieux que nos livres : c’est une discipline qui naît dans leurs veines [citation latine : ʺet Vénus elle-même les a inspiréesʺ, Virgile],que ces bons maîtres d’école que sont nature, jeunesse et santé, leur soufflent continuellement dans l’âme ; elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent ».

 

Comme j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'entendre ce que se disent entre elles les filles quand elles sont sûres de ne pas être entendues, je ne peux, hélas, que confirmer le propos de l’auteur : les conversations entre garçons, sur ce plan, oscillent de la surenchère frimeuse au propos de sacristain pieux. Quant à Pierre Arétin (1492-1556), on ne peut pas dire que ce soit de la petite bière éventée qu'il fait couler dans ses Ragionamenti, comme on peut le voir ci-dessous, sur la gravure illustrant un des épisodes.

ARETIN SODOMIE.jpg

ELLE AIME VISIBLEMENT ÇA 

Et que pensez-vous de cette sucrerie : « Je trouve plus aisé de porter une cuirasse toute sa vie qu’un pucelage ; et est le vœu de la virginité le plus noble de tous les vœux, comme étant le plus âpre : ʺLa puissance du diable est dans les reinsʺ, dit S. Jérôme » ? Et qu’en pensent messieurs Lagardémichar ?

 

Pour conclure cette trop longue série, je dédie la citation suivante à tous les syndicalistes, à tous les militants de partis, à tous les petits soldats des « associations » qui ont pour noble objectif de faire avancer la cause des « minorités visibles » sur la voie du « progrès » (si vous voyez ce que je veux dire) :

 

« La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes ».

 

Oui vraiment, je la dédie à tous ceux qui sont convaincus que, sans leur « lutte », rien n’avancerait, et qui se croient les moteurs sans lesquels l’humanité s’endormirait et régresserait. On va dire que j’exagère, et j’avoue bien volontiers que c’est vrai. Je le fais même exprès.

 

Cela dit, si je regarde l’histoire du mouvement ouvrier, le calendrier rétrospectif de ce que l’on a appelé les « conquêtes sociales », depuis la journée de 15 heures (dimanche compris) jusqu’à celle de 10 heures (loi du 30 mars 1900), puis de 8 heures augmentée des congés payés (Léon Blum, 1936, La Belle équipe, Jean Gabin, …) ; et si je regarde l’inversion de ce processus depuis les années 1970, et l’invraisemblable facilité (rétrospective) avec laquelle les « conquêtes » ont été progressivement grignotées, je finis par me poser des questions.

 

Les « luttes », parfois violentes, la combattivité des militants et des syndicats ont eu beau s’y opposer, les bastions ouvriers (Renault Vilvoorde, les « Conti », Pétroplus, Peugeot Aulnay, la liste est interminable) sont tombés. Et « pendant le combat, la chute continue ». Le résultat est là : précarisation, chômage, baisse du pouvoir d’achat, etc. On est visiblement en bout de course du processus d’embourgeoisement relatif de la « classe ouvrière ». Et je dirais presque, avec Montaigne, que personne n’y peut rien.  

 

Je me demande en effet, pour illustrer la phrase de Montaigne, si les progrès sociaux ne se sont pas contentés d’accompagner, grosso modo – et en fin de compte assez régulièrement –, les progrès des techniques, qui, au rythme des « gains de productivité », permettaient aux responsables de laisser tomber (sans que leur portefeuille eût trop à en souffrir), du haut de la table où ils n’ont jamais cessé de festoyer, les miettes capables de calmer les ardeurs revendicatives.

 

N’est-ce pas l’abbé Félicité Robert de Lamennais (mort en 1854) qui disait : « Donnez au malheureux les bribes tombées de votre table » ? L'ouvrier armé d'un couteau face au patron armé de son gros cigare ne seraient-ils finalement que des personnages en train de jouer des rôles sur des scènes de théâtre ?

 

Ce petit raisonnement, qui vaut évidemment ce qu’il vaut, je l’envoie pacifiquement dans les gencives de DB, qui me disait avec une sorte de jubilation masticatoire : « Je suis en lutte », alors que, tout en se déclarant communiste, elle venait toujours dans des tenues recherchées et qu’elle était propriétaire d’un bel appartement au cœur bourgeois du 6ème arrondissement de Lyon, à proximité immédiate du Parc de la Tête d’Or.

 

Bourgeoise et communiste, j’attends encore qu’elle me donne une explication qui ne soit pas complètement tire-bouchonnée.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 09 juillet 2013

MON ANTHOLOGIE MONTAIGNE

 

COUPLE INSTITUTEURS.jpg

COUPLE D'INSTITUTEURS, PAR AUGUST SANDER

 

***

Nous disions donc que, depuis que l'homme est libre, il ne sait plus ce qu'il veut. Nous sommes dans le Livre III des Essais de Montaigne. Le libre-arbitre est d'un grand embarras.

 

Les Essais de Montaigne, ce n’est pas pour dire de parler de choses, s'ils étaient un train, ce ne serait sûrement pas, mettons, le TGV. Ils seraient plutôt du genre tortillard, comme la SNCF n’en fait plus depuis longtemps. J'ai connu ça. Tenez, de Lyon, pour arriver à Tence, il fallait changer de train à Saint-Etienne-Châteaucreux. Puis, une fois arrivé à Dunières, on traversait juste quelques rails entre lesquels régnait l’herbe folle, pour monter dans une espèce de boîte de conserve horizontale, garée sur une voie plus étroite. La partie basse était vaguement rouge, la partie haute vaguement jaune clair. Rien n'était tape-à-l'oeil, tout était assez sale.

 

Dans le wagon, il n'y avait que des trognes de par là-bas, des visages rudes et plissés, aux joues et au nez rouge vif : le mardi, c’était jour de marché, il ne fallait pas manquer ça. Le vaste espace du Chatiague, avec ses barrières métalliques tubulaires pour attacher les animaux, était couvert de veaux qui changeaient de mains après un « tope-là », au bas duquel un verre de rouge, pris au café Gouit, apposait la signature, précédant ou suivant le passage des billets de banque de la main à la main. C'était la seule paperasse administrative. C'était le marché aux veaux. Les grimaces du Père Digonnet présidaient au pesage, en vous menaçant de casser votre appareil photo si vous aviez le malheur de déclencher. Il n'entendait pas le déclencheur.

 

La boîte de conserve automotrice avait son terminus au Chambon-sur-Lignon. La voie était entretenue un minimum, juste pour que le wagon ne verse pas. La vitesse laissait le temps de contempler le paysage, et les rails étaient juste assez pas droits pour vous empêcher de lire le journal acheté en gare de Perrache. C’était un bon moyen de vous obliger à savourer les vallons et les collines, la vue des champs, des arbres, des vaches et de leurs bouses. Et les compagnons de voyage : une idée globale, puissante et immédiate du monde rural.

 

On traversait quelques rivières, dans lesquelles, pieds nus sur les cailloux, en compagnie de quelques garnements, il m’est souvent arrivé de traquer la truite sans permis. Cela s'appelait parfois un ruisseau, tel celui de Chaumargeais. Parfois la Cérigoule. La truite, pour la mettre en confiance, il faut avoir appris à lui caresser le ventre avec le gras des doigts. Ce sont des choses qui se sentent, plus qu'elles ne se savent. Une extrême douceur qui ressemble à la peau que les femmes ont en haut des cuisses, à l'intérieur. C’est après, quand elle se débat et tressaute dans l’herbe, qu’elle se rend compte qu’elle a eu tort de vous croire. Mais c’est trop tard pour elle.

 

On peut abréger son asphyxie en lui cassant la nuque, mais en faisant attention aux dents, qu'elle a aiguisées. Il m’est souvent arrivé de rentrer à la maison (en vélo) les poches bourrées d’herbe pour emballer mon butin. Mais il paraît qu’il faut quand même laver le vêtement, à cause de l’odeur. Il y a des nez hypersensibles. Qui n'empêchaient personne de se régaler des poissons roulés dans la farine et poêlés. C’est fou, les détours et méandres que ça prend, un tortillard. Je reviens à Montaigne.

 

Une particularité des Essais, qui ne saute aux yeux qu’une fois achevée la lecture de l’ensemble, c’est sa composition. Sans regarder les dates de publication de chacun des trois Livres, on comprend que du premier au dernier, il se passe quelque chose. C’est très facile à saisir : le Livre I (330 pages) comporte 57 chapitres, le II (350 pages) 37, et le III (276 pages) 13. On passe de 57 à 13 chapitres, pour un nombre de pages moindre, certes, mais pas de façon fracassante.

 

C’est évidemment le III le plus important, si l’on ne tient pas compte de l’Apologie de Raymond Sebond qui allonge sérieusement la sauce dans le II, et qui, au bout du compte, consiste en une longue énumération. C’est dans le III que Montaigne développe le plus et creuse le plus profond. En témoigne la longueur des chapitres. Je n’ai prélevé aucune citation dans 18 des chapitres du Livre I, auquel mon anthologie consacre 8 pages. Le Livre III, plus mince, en occupe 18 pages serrées. Je pense que ça veut dire quelque chose. 

 

Je sais, ce n’est pas une preuve, à peine une indication, peut-être sur l'arbitraire de mes choix. Mais que voulez-vous tirer d’un chapitre intitulé De la bataille de Dreux (I, XLV), franchement ? Le Livre I reste globalement dans l'anecdotique. Mais vous devez quand même impérativement en passer par là, sinon vous risquez de perdre, entre autres, ce bijou de chapitre I, XXVI (De l'institution des enfants), où Montaigne recommande d'étrangler purement et simplement les cancres endurcis (ou de les mettre boulangers), ce que lagardémichar se garde bien de rapporter.

 

Montaigne a été obligé de commencer au Livre I, sinon il ne serait pas arrivé au Livre III. Les Essais sont une oeuvre qui résulte d'un très long cheminement. Je me dis que c’est la même chose avec Proust : vous ne ressentirez un ébranlement vertébral à la lecture du Temps retrouvé que si vous avez gravi toute la pente des six titres qui précèdent.

 

Bien sûr, on peut se faire déposer en hélicoptère à proximité du sommet, mais c’est tirer un trait sur tous les efforts que le pur piéton a fournis pour y parvenir, et renoncer du même coup à la jouissance qui accompagne le moment où il sait enfin qu'il ne peut pas aller plus haut. Le moment de la délivrance et de l'accomplissement.

 

Qui dira le charme profond de ce moment : ne pas pouvoir aller plus haut, à condition que ce soit par ses propres moyens ? Quand tu es obligé de redescendre parce qu’il n’y a plus rien au-dessus, et si tu ne le dois qu’à toi-même, il y a de l’ineffable, il y a quelque chose en toi qui te dépasse et qui t’emporte quand même dans un au-dessus qui n'existe pas. D’une certaine manière, tu es au sommet de toi-même. Pas pour longtemps : tu n'habites pas là, il faut bien redescendre, homme à jamais inaccompli. Mais c'est ainsi que s'immisce en nous le sentiment de l'infini.

 

Le Livre III, je dirais volontiers : « Ô récompense après une pensée qu’un long regard sur le calme des dieux ! ». Ces mots qui viennent à Paul Valéry face à la mer, on peut les dire en arrivant au sommet de l’aiguille d’Argentière, du Chardonnet ou du Mont Blanc, on peut les dire en arrivant au sommet de La Recherche du temps perdu, et donc, pour ce qui nous occupe, au Livre III des Essais

M CHARDONNET AIGUILLE ARGENTIERE.jpg

LA PHOTO EST PRISE DEPUIS L'AIGUILLE DU TOUR, OU PAS LOIN

(L'ARÊTE FORBES DU CHARDONNET EST ROCHEUSE, ARGENTIERE, C'EST L'ARÊTE DE NEIGE)

 

 

La lecture est un alpinisme. Ce qu’on en reçoit est incommensurable avec ce qu’on a mis en jeu. Mais on ne peut s'engager vers les plus hauts sommets sans un méticuleux entraînement préalable. Il faut le temps de s'accoutumer aux altitudes. Il faut aussi que l'organisme soit en mesure de supporter les plus grands efforts. Quand l'héroïsme physiologique est devenu le quotidien, tous les espoirs sont permis. A condition de s'entraîner à la solitude.

 

Le but de tout ça, ce n'est pas de « se dépasser », comme le crachotent les moindres « sportifs de haut niveau » (« Ouais, on est à 200 % ! », graillonne l'équipier motivé, payé à coups de 100 SMIC par mois) dans les micros tendus vers eux le dimanche soir par la renommée promise pour le dimanche suivant. Personne ne peut se dépasser. Le Besoin de grandeur, dont parle Charles-Ferdinand Ramuz, ne saurait être un besoin de dépassement de soi. Il faut se résoudre à sa propre altitude.

 

Alors le but ? C'est d'arriver - par ses propres moyens - au sommet de soi-même. Ce n'est déjà pas si mal. J'essaie.

 

La lecture est un alpinisme. L'écriture aussi.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 08 juillet 2013

MON ANTHOLOGIE MONTAIGNE

Je continue ma petite promenade dans les Essais de Montaigne, en empruntant non l’autoroute « lagardémichar », mais en flânant par les chemins buissonniers que j’y ai tracés pour mon propre compte, et par les « ronds de sorcière » (les ramasseurs de mousserons me comprendront) où je me suis arrêté pour cueillir.

 

Parlant de l’attitude de certains hommes face à la mort (De juger de la mort d’autrui, II, XIII) et, ayant cité le cas d’un homme trop faible pour se poignarder : « Au rebours, Ostorius, lequel, ne se pouvant servir de son bras, dédaigna de n’employer celui de son serviteur à autre chose qu’à tenir le poignard droit et ferme, et, se donnant le branle, porta lui-même sa gorge à l’encontre, et la transperça ». La conclusion vaut son pesant d’épices, tournée magistralement par la plume de l’auteur : « C’est une viande, à la vérité, qu’il faut engloutir sans mâcher, si l’on n’a le gosier ferré à glace ». Il a pas le sens de l’image, Montaigne ? Et peut-être une terrible jubilation devant cet héroïsme.

 

Tiens, revenons aux femmes : « Nous avons appris aux Dames de rougir oyant seulement nommer ce qu’elles ne craignent aucunement à faire ; nous n’osons appeler directement nos membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de débauche ». Les « Dames » d’aujourd’hui, en société, n’ont plus de ces pudeurs désuètes. La femme d'aujourd'hui, normale, je veux dire, normalement féministe, c'est-à-dire férue d'égalité des sexes, c'est-à-dire devenue aussi machiste que le macho, la femme d'aujourd'hui, dis-je, ne rougit plus, ou alors elle a honte.

 

Et cette autre anecdote, absolument délicieuse, dans le même chapitre (De la présomption, II, XVII), au sujet d’un homme qui a longtemps mené une « vie de bâton de chaise » et qui finit par se marier (« faire une fin » ?) : « Il se maria bien avant en l’âge, ayant passé en compagnon sa jeunesse : grand diseur, grand gaudisseur. Se souvenant combien la matière de cornardise lui avait donné de quoi parler et se moquer des autres, pour se mettre à couvert, il épousa une femme qu’il prit au lieu où chacun en trouve pour son argent, et dressa avec elle ses alliances : ʺBonjour, putain ! – Bonjour, cocu !ʺ ». Y a-t-il besoin d’expliquer « gaudisseur » et « cornardise » ?

 

J’aime énormément (même chapitre, je n’y peux rien) ce propos qui, après un début d’apparence laborieuse, débouche sur un magnifique hommage : « Le monde regarde toujours vis-à-vis ; moi je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte. Je connais des hommes assez, qui ont diverses parties belles : qui, l’esprit ; qui, le cœur ; qui l’adresse ; qui, la conscience ; qui, le langage ; qui, une science ; qui, une autre. Mais de grand homme en général, et ayant de telles pièces ensemble, ou une en tel degré d’excellence qu’on s’en doive étonner, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a fait voir nul. Et le plus grand que j’aie connu au vif, je dis des parties naturelles de l’âme, et le mieux né, c’était Etienne de la Boétie : c’était vraiment une âme pleine et qui montrait un beau visage à tout sens ; une âme à la vieille marque et qui eût produit de grands effets, si sa fortune l’eût voulu, ayant beaucoup ajouté à ce riche naturel par science et étude ».

 

Pour moi, c’est une des plus belles pages que Montaigne ait écrites. Une « âme à la vieille marque », quelle formule magnifique. Il est regrettable que le poncif en la matière se résume à la « lagardémichardise » : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » (De l’amitié, I, XXVIII). Nous sommes tous plus ou moins lagardémichardisés. Qui ferait révérence, aujourd'hui, aux « âmes à la vieille marque » ? Et qu'on n'aille pas, pour me contredire, exhumer le cadavre de Stéphane Hessel.

 

Au sujet de La Boétie, on trouve encore quelques remarques dans III, IV : « Je fus autrefois touché d'un puissant chagrin, selon ma complexion, et encore plus juste que puissant : je m'y fusse perdu à l'aventure si je m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoin d'une véhémente diversion pour m'en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par estude, à quoi l'âge m'aidait. L'amour me soulagea et retira du mal qui m'était causé par l'amitié ». Si l'on ajoute le chapitre XXIX du Livre I (Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Boetie, que Montaigne supprima à l'époque pour ne pas faire double emploi avec la publication en volume de ces poèmes), c'est tout, je crois, ce qu'on trouve au sujet de ce parangon de l'amitié que formèrent Montaigne et La Boétie.

 

Vous voulez savoir ce que Montaigne a de commun avec Molière ? C’est la haine de la médecine et des médecins : « Que les médecins excusent un peu ma liberté, car, par cette même infusion et insinuation fatale, j’ai reçu la haine et le mépris de leur doctrine : cette antipathie que j’ai à leur art m’est héréditaire. Mon père a vécu soixante-quatorze ans, mon aïeul soixante et neuf, mon bisaïeul près de quatre-vingts, sans avoir goûté aucune sorte de médecine. La médecine se forme par exemples et expérience ; aussi fait mon opinion.

         En premier lieu, l’expérience me la fait craindre : car, de ce que j’ai de connaissance, je ne vois nulle race de gens si tôt malade et si tard guérie que celle qui est sous la juridiction de la médecine. Leur santé même est altérée et corrompue par la contrainte des régimes. Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en leur gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison échapper à leur autorité ». Excusez la longueur des citations dans la présente note, c’est un peu commandé par le texte lui-même. Et goûtez « si tôt malade et si tard guérie ».

 

A propos de la médecine, certains diront peut-être qu’elle n’a plus rien à voir aujourd’hui avec celle du temps de Montaigne. Je répondrai seulement que, certes, les progrès dans le diagnostic, dans le traitement des maladies sont incontestables, mais que ce dont parle Montaigne a moins à voir avec une quelconque efficacité technique de la médecine qu’avec la relation, d’une part, entre le médecin et son malade (il exerce son autorité sur lui), et d’autre part, entre la personne et son propre corps, comme si Montaigne voyait une insupportable démission, un abandon de souveraineté personnelle, dans le fait de s’en remettre à quelqu’un supposé savoir, juste pour aller mieux. Et, si possible, guérir.

 

Philippe Muray parle très bien (Le XIXème siècle à travers les âges) de cette volonté de guérir les autres qui anime par exemple George Sand, et de cette obsession d'aller mieux, qui pousse les gens à s'en remettre à des guérisseurs qui, tout bien pesé, s'avèrent être de vulgaires charlatans, gourous et autres escrocs du coeur, de l'esprit et de l'âme, pour soulager le portefeuille de ceux qui attendent un peu de soulagement. Tartuffe était peut-être l'hypocrisie personnifiée, mais il était surtout et avant tout un escroc convoitant le bien d'Orgon, et y serait parvenu si Molière n'avait placé la pirouette finale pour que ça finisse bien tout en flattant le roi.

 

Ce qui choque Montaigne, dans le rapport des gens avec les médecins, c’est l’abandon de leur liberté entre les mains des « spécialistes » et des « experts », un peu comme, dans le discours du Grand Inquisiteur de Karamazov, les chrétiens qui n’ont rien de plus pressé que de se soumettre à une autorité au lieu de vivre la liberté apportée par le Christ. Comme il le dit ailleurs (II, XVII) : « Mes conditions corporelles sont en somme très bien accordantes à celles de l’âme. Il n’y a rien d’allègre : il y a seulement une vigueur pleine et ferme ». Ce qui m’amuse beaucoup (disons : jusqu’à un certain point), c’est ce qu’il dit des « coliques » dont il a gravement souffert.

 

Moi qui ai comme lui croisé la route de ces « coliques frénétiques », j’approuve ses railleries à l’encontre des « crottes de rat pulvérisées, et telles autres singeries qui ont plus le visage d’un enchantement magicien que de science solide ». Il est vrai que le lithotriteur n’existait pas, mais que dois-je penser, quand j’entends tel homme de l’art – bien vivant – me déconseiller formellement le lait et le chocolat, tandis que tel autre m’ordonne des infusions et décoctions de je ne sais plus quelles plantes, et qu’un troisième voit dans l’oseille, l’asperge et la rhubarbe les causes certaines de mes problèmes de concrétions calcaires dans les rognons ? Que savent-ils exactement ?

 

Notre rapport à la science a fait de celle-ci une autorité supérieure, mais mettez en présence et écoutez, je ne sais pas moi, trois économistes proposant leurs solutions pour sortir de la crise, trois politiciens soucieux de restaurer la France dans sa grandeur, ou trois climatologues (dont un climatosceptique) discutant du réchauffement anthropique de la planète, moi je vous le dis : on n’est pas sortis de l’auberge rouge.

 

Parce que l’autorité supérieure en question, elle est pulvérisée en une multitude d’options diverses et contradictoires. Les experts eux-mêmes ont l'embarras du choix. Allez vous y retrouver, dans ces conditions. Plus personne ne sait, et l’on croule sous les boussoles qui se contredisent.

 

Nous savons à la fois trop de choses pour ne pas donner aux optimistes cet air de confiance niaise et sans limite qui s'épanouit sur le groin de leur suffisance, et trop peu de choses pour comprendre l'infinité des interactions qui forment le vivant, et pour avoir conscience des conséquences de nos actes (OGM, gaz de schiste et tout le bataclan). Dès lors, ces conséquences nous échappent pour l'essentiel, y compris aux experts et autres spécialistes.  Marchand de boussoles, tiens, peut-être un créneau porteur, vous ne croyez pas ?

 

Montaigne m’a au moins appris quelque chose de tout à fait actuel : que sait-on de source sûre ? Qui sait quelque chose ? A quoi doit servir ce que l'on sait ? Il m’a appris que l’homme d’aujourd’hui est finalement d’une arrogance imbécile, alors qu’un minimum de modestie, je dirais même d'humilité devant le monde devrait être la règle unique. La vraie faiblesse qui est la nôtre, c’est que nous possédons les moyens irrésistibles (parce que techniques) de faire passer notre arrogance dans la réalité, au risque de la détruire. L'arrogance de l'homme d'aujourd'hui, elle est dans la puissance technique qu'il est en mesure de mettre en oeuvre. L'ivresse de toute-puissance qui caractérise la psychologie infantile.

 

Il est certain que Montaigne était pénétré de la même idée que les Grecs de l’antiquité classique, qui appelaient cette infraction, ce péché d’orgueil si vous voulez, du nom d’βρις (hybris, tout ce qui dépasse la mesure). Et peut-être est-ce un symptôme révélateur que l’adverbe « trop » soit mis à toutes les sauces dans le langage actuel (« C’est trop cool, trop bon, trop fort ! »). En occident (et grâce à lui, partout ailleurs), le viol de la juste mesure est consommé depuis longtemps. 

 

On s’en est mis plein la lampe. Mais qui a déjà vu une cuite carabinée sans gueule de bois carabinée consécutive ? L’humanité l’attend encore, sa gueule de bois consécutive. Selon toute probabilité, elle sera sévère. A mon avis, la cellule de dégrisement est déjà en vue.

 

Jacques Lacan, qui n'a pas dit que des conneries, disait : « Le réel, c'est quand on s'y cogne ».

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 07 juillet 2013

MON ANTHOLOGIE MONTAIGNE

 

COUPLE BOURGEOIS.jpg

COUPLE BOURGEOIS, PAR AUGUST SANDER

 

***

Montaigne fut le premier écologiste. Je ne l’affirme pas, je le prouve : « Mais, quand je rencontre, parmi les opinions les plus modérées, les discours qui essaient à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux, et combien ils ont de part à nos plus grands privilèges, et avec combien de vraisemblance on nous les apparie, certes, j’en rabats beaucoup de notre présomption, et me démets volontiers de cette royauté imaginaire qu’on nous donne sur les autres créatures. Quand tout cela en serait à dire, si y a-t-il un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres même et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux autres créatures qui en peuvent être capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle ». Qui y trouverait à redire ?

 

Peut-être Carolyn Christov-Bakargiev, responsable d’une foireuse foire d’art contemporain (« arcon » en abrégé, opposé à l’ « art temporain », je crois que la dame sévit à la Documenta de Kassel), qui a par ailleurs rédigé une Déclaration des Droits des plantes (elle travaille même sérieusement à leur faire accorder le droit de vote, des élections locales jusqu'à l'ONU) : elle trouverait Montaigne d’une insupportable pusillanimité. Une femme tonique, une merveilleuse éradicatrice de civilisation, à l'image exacte des canons de l'époque où elle a été condamnée, hélas, à exister.

CHRYSTOV BAKARGIEV CAROLYN.jpg

ELLE A POURTANT L'AIR NORMAL, MADAME CAROLYN CHRYSTOV-BAKARGIEV

Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, XII), Montaigne tourne dans tous les sens la question de ce qui différencie l’homme de l’animal. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas convaincu que l’homme est un animal si différent que ça des autres animaux : « ceux qui entretiennent les bêtes se doivent dire plutôt les servir qu’en être servis ».

 

On n’est pas plus net, ce me semble, et la hiérarchie établie par la doxa biblique, le Vatican et la Sorbonne latinisante entre les êtres vivants n’est, aux yeux de Montaigne, qu’une manifestation d’arrogance dérisoire. Pascal Picq et tous ses copains de l’abolition des frontières entre l’homme et l’animal doivent hoqueter de bonheur en voyant se profiler à l'horizon la tombe à venir de l’humanité. Et toc ! Pascal Picq voit une amorce du politique dans les rituels tribaux des groupes de chimpanzés, c'est vous dire ce qui nous pend au nez. Moi je dis à Pascal Picq : « Ben mon pote, on n'est pas sortis de l'auberge espagnole ». Remarquez que Sarkozy en chimpanzé (avec Hollande en Cheetah ?), ça n'aurait rien de bien défrisant. Notez que "cheetah" veut dire "guépard" (d'après mon dictionnaire).

 

Marcel Gauchet, dans Le désenchantement du monde (1985), rappelle que « le christianisme est la religion de la sortie de la religion ». Je soupçonne quant à moi le sieur Michel de Montaigne d’y être pour quelque chose. Vous voulez une preuve ? Prenez le chapitre XVI du Livre II des Essais (De la gloire) : « Le marinier ancien disait ainsi à Neptune en une grande tempête : Ô Dieu, tu me sauveras si tu veux ; tu me perdras si tu veux. En attendant, je tiendrai mon timon toujours ferme et droit ».

 

La Fontaine, au siècle suivant, a dit la même chose autrement : « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Eh oui, l’homme chrétien n’attend plus passivement le bon vouloir de la providence : il fait quelque chose pour faire advenir la providence. L'action humaine entre en action. C'est une révolution, car c’est le début de la fin du christianisme. Si l’homme doit agir pour que le Ciel l’aide, c’est que le Ciel n’est pas tout-puissant, et que l’homme est devenu impatient, et il s'agace de cette bizarre impuissance du Ciel à combattre le Mal qui le menace. La remarque de Montaigne, comme celle de La Fontaine, c’est une marque du slogan futur : « Deviens ce que tu fais ». Dit autrement : agis, et tu seras sauvé. Tout le monde actuel, quoi, à part le "sauvé", vu la façon dont tourne ce qui reste de la nature. Mais comme dit l'autre (c'est toujours "l'autre") : il suffit d'y croire.

 

Et l'on se demande pourquoi nous sommes déchristianisés !!! Je le disais : avec Montaigne, le ver est dans le fruit : il voit l'homme non plus comme l'exclusive créature de Dieu, mais comme l'une parmi toutes les autres. Une sorte de « primus inter pares ». Avec Montaigne, le vrai n'est plus légitime. Tout simplement parce que, avec Montaigne, il n'y a plus de vrai de vrai.

 

Montaigne n'est peut-être qu'un symptôme de la montée en puissance qui attend l'Occident au tournant, mais ce ver dans le fruit que j'y vois, cette démission de légitimité du vrai, c'est exactement au même rythme qu'il croque dans la pomme que nous sommes. Le « canard du doute », qu'on trouve dans Les Chants de Maldoror, d'Isidore Ducasse, alias Comte de Lautréamont. Comme dit Maldoror : « Je te salue, vieil océan ! ».

 

Voilà : je te salue, vieil océan.

 

Voilà ce que je dis, moi.