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dimanche, 11 mars 2012

C'EST PARTI POUR PATA KOKOKO

DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DES NOTES

 

Pour qu'une nuit du 4 Août perpétuelle règne sur la musique.

 

 

Résumé : les concerts de musique contemporaine ressemblent souvent au bac à sable dans lequel les enfants jouent. 

 

 

Et la maladie musicale commence quand on prend la décision de considérer TOUS les sons comme des sons musicaux, y compris ceux qu’on obtient en frappant le bois du piano avec le doigt ou en frottant l’archet sur les cordes, mais entre le chevalet et le cordier. Et je ne parle pas des bruits de l’usine, de la gare de chemin de fer ou de la circulation automobile. Mais l'homme n'est pas fait pour croire que la dissonance, la stridence, le cri, constituent un milieu où la vie soit possible ou désirable. Et pourtant, je l'ai cru très longtemps.  

 

 

Je me rappelle, il y a longtemps, l'excellent pianiste BRUNO CANINO expliquer doctement (c'était dans les coulisses de l'ancien festival « Musique Nouvelle », longtemps voulu et porté par DOMINIQUE DUBREUIL), qu'on devait légitimement considérer comme de la musique à part entière le son produit par le choc de l'index sur l'ivoire d'une touche, sans pour autant que la note fût produite. Et comme tout le monde, je restais là bouche bée à me laisser bourrer le mou.

 

 

C'est sûr qu'il y a quelque chose de fascinant dans le fait d'être présent au moment de la naissance de quelque chose de Nouveau : l'impression d'être dans le flux du mouvement, en position d'éclaireur, en quelque sorte. Et le groupe des amateurs "éclairés" qui gravite autour de ce Nouveau, qui fonctionne un peu comme une secte, pratique en permanence l'autolégitimation réciproque, dans une espèce de narcissisme enivrant. J'étais enivré. Je trouve aujourd'hui qu'il m'a fallu bien trop de temps pour être dégrisé.

 

 

 

Bien du temps pour me dire qu'il s’agissait surtout, dans la musique contemporaine, d’en finir une fois pour toutes avec l'idée même de différence. En l'occurrence, la différence entre le son musical et le bruit. Ce qui revient à éliminer la différence entre la réalité et l'art. Et beaucoup plus généralement, tout ce qui peut passer pour le marqueur d'une différence.  L'idée, c'est d'abolir. Peu importe ce qui est établi : il faut l'abolir, du seul fait que c'est établi.

 

 

Car, mes bien chers frères, les quelques diplodocus qui persistent à voir et à faire des différences (entre les choses, entre les êtres, entre les sexes, par exemple), ils se laissent leurrer et duper par des apparences trompeuses, ils sont dans l'arbitraire le plus total, qui est évidemment injustifiable, donc à abolir sur-le-champ. Comme le proclamait fièrement le titre d'un film : « L'homme est une femme comme les autres » (1998).

 

 

Pour revenir à ONDREJ ADAMEK, voici le descriptif présenté par ARNAUD MERLIN, de France Musique, pour introduire sa composition(c’est authentique, évidemment) : « [Le compositeur] s’est intéressé au son des gaines électriques qui se trouvent à l’entrée d’air des aspirateurs, lorsqu’on les allume et éteint rapidement ». Quel sérieux ! Et quel comique ! L’auditeur, quelque bonne que soit sa volonté, ne va peut-être pas au concert pour entendre évoquer le bruit de l’aspirateur.

 

 

La peinture contemporaine ne souffre pas d’une autre maladie que la musique : faire de la matière de son art l’objet même de son art. Renoncer à représenter pour mettre au premier plan les couleurs, les lignes, la géométrie, c’est, qu’on le veuille ou non, transformer le salon en atelier ou, si vous préférez, faire manger les invités sur la table de la cuisine.

 

 

La partie transgressive des arts contemporains, elle est là : abattre les murs, abolir les frontières, faire table rase de toute discrimination (au sens d’ « action de distinguer deux choses différentes »). Le dictionnaire a même fait du mot « discrimination » un péché grave. Et en a profité pour le transférer sans prévenir de la sphère intellectuelle, où savoir distinguer les différences est absolument essentiel, au registre moral, où l'on tombe aussitôt dans la marmite de l'enfer américain : « Love it, or leave it » (réentendu avec GEORGE W. BUSH). Tu m'aimes, ou tu me quittes.

 

 

C’est dire que ça ne touche pas seulement les arts, mais les esprits. La non-discrimination est devenue un principe sacré : il est désormais interdit de faire des différences. On comprend que la confusion la plus complète soit devenue la norme. La musique contemporaine ne saurait échapper à la destruction sciemment accomplie des différences. Le "bien" est différent du "mal" ? Cette différence, qu'on se le dise, est en elle-même un mal. Mais dans ce cas, quel est le "bien" qui s'oppose à ce "mal" ?

 

 

Quand ARNOLD SCHÖNBERG invente le dodécaphonisme (début du 20ème siècle), il entend mettre à bas l’injustice que constitue le règne de la TONALITÉ. Le dodécaphonisme sonne comme une moderne « Déclaration universelle des droits des notes » : « Toutes les notes de la gamme naissent libres et égales en droit ».

 

 

ARNOLD SCHÖNBERG décrète à lui tout seul l’abolition des privilèges des tonalités. Il fait sa « Nuit du 4 août ». Fini le règne despotique du Ré Majeur, fini le discrédit dont a toujours souffert le pauvre Si Bémol mineur. Le cubisme en peinture et le dodécaphonisme en musique accomplissent la prophétie de l’Internationale, d’EUGENE POTTIER et PIERRE DEGEYTER : « Du passé faisons table rase ».

 

 

Ce qui n’a pas pu être accompli dans l’ordre politique aura été accompli dans l’ordre esthétique. Il y a de la guillotine, du Robespierre et du Comité de Salut Public dans le dodécaphonisme. Il y a du FOUQUIER-TINVILLE (l'accusateur public de 1793) dans ARNOLD SCHÖNBERG.

 

 

Puisqu'on ne peut pas subvertir l'infrastructure, on va s'en prendre au sens, qui est la superstructure, muette par définition (je ne cite que par commodité quelques vieilles catégories marxistes). Quand les gens ne comprendront plus rien au monde dans lequel ils vivent, on pourra dire que la mission est accomplie, car on pourra faire d'eux ce qu'on veut. Il n'y aura effectivement plus aucun critère de jugement. Il s'agit, en définitive, d'abolir la capacité de jugement de l'individu. 

 

 

La poésie ne reste pas à l’écart de ce joyeux élan destructeur, auquel le mouvement Dada apportera sa touche primesautière en donnant la nouvelle recette du poème : découpez chaque mot d’un article de journal, fourrez-le tout au fond d’un sac, tirez un à un les mots en les inscrivant scrupuleusement au fur et à mesure, et vous avez votre poème.

 

 

Car on ne le dit pas assez : la syntaxe, en faisant régner l’ordre des mots, fait régner la terreur, car elle donne un sens. C’est d’un arbitraire totalement injustifié. Rien que le mot « ordre » aurait dû depuis longtemps faire jeter celui des mots à la poubelle. Après tout, pourquoi le sujet se met-il avant le verbe ? Certains sont même allés plus loin, tel le doux HUGO BALL en 1916 : « te gri ro ro gri ti gloda sisi dül fejin iri » (GEORGES HUGNET, L'Aventure Dada, Seghers, 1971, p. 138).

 

 

Que ce soit dans la poésie, dans la peinture ou dans la musique, le 20ème siècle aura donc été celui, non de la démocratie, mais du démocratisme à tout crin, de l’égalitarisme à toute vitesse, de l’abolition forcenée de toute HIERARCHIE des valeurs. Guillotiner ce qui a l’audace de dépasser. De même que tout individu a autant de droits que tout autre, chacun des éléments d’expression artistique a strictement la même valeur que tout autre.

 

 

Ce qui n’était pas de l’art devient de l’art, celui qui n’était pas artiste devient artiste, il n’y a pas de raison.

 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

 

 

samedi, 10 mars 2012

TU TRAÎNES SUR PATA KOKOKO !

Résumé : la musique (contemporaine) d’ONDREJ ADAMEK, l’autre soir sur France Musique, a déclenché chez moi une crise de fou-rire.  

 

En disant que cette « musique » me fait rire, je suis absolument sincère. C’est ainsi que j’ai effectivement réagi en l’entendant l’autre soir. Nul doute qu’on assiste à un rare déploiement de compétences supérieures. Nul doute que les musiciens sont de grand talent. Nul doute que le compositeur atteste d’une ingéniosité sans pareille.  

 

Nul doute qu’il s’est livré aux plus savants calculs pour aboutir à la « musique » que l’on entend, excessivement complexe, précise et rigoureuse. Mais qu’on me pardonne, tous ces efforts pour déboucher sur un univers de sons qui relèvent du GAG, j’avoue que tout ça dépasse mon faible entendement.  

 

Ce qui me semble le plus drôle, dans l’affaire, c’est évidemment l’esprit de SÉRIEUX avec lequel tous les acteurs de cette comédie se prêtent au spectacle. Ce serait beaucoup moins drôle si tous ces gens avouaient qu’ils « jouent », comme des enfants dans le bac à sable. Mais visiblement, ça ne rigole pas. On n’est pas chez des plaisantins.  

 

Dites si vous voulez à PIERRE BOULEZ qu’il bassouille dans la gadoue parce qu’il en est resté au stade sadique-anal, mais un conseil, fichez vite le camp avant qu’il vous en retourne une bonne dans la figure. Sa Majesté BOULEZ le prendrait pour un crime de lèse-soi-même. Bon, comme il se fait vieux, la gifle manquerait de force, mais allez savoir, le vieillard est peut-être encore vert … 

 

Si la musique contemporaine a le « vent en prout », si j’ose dire, c’est parce que les morceaux ne durent pas longtemps. L’auditeur sait que sa souffrance sera brève. Le problème, c’est qu’il a du mal à repérer le moment où c’est fini, il est obligé d’attendre que le violoniste, après avoir levé l’archet de son instrument, laisse tomber le bras, et que le clarinettiste ait posé le sien sur ses genoux.  

 

En revanche, la musique contemporaine, c’est très pratique pour les fausses notes, les attaques à contretemps : personne ne s’en aperçoit. Ici, il est à jamais impossible de dire, comme Cornélius : « Arthur, voyons, tu traînes sur pata kokoko ».  

 

Je me rappelle, parmi les innombrables concerts de musique contemporaine auxquels j’ai assisté, une soirée passée à écouter l’ensemble appelé « Percussions Claviers de Lyon ». Le côté spectaculaire de la chose, c’est l’attitude des quatre musiciens : les mailloches en mains, ils ont adopté la position du guépard qui, tous muscles bandés, se prépare à bondir sur sa proie, se guettent les uns les autres dans l’attente, puis précipitent sur un vibraphone les notes de la partition, en gestes comme éjaculés brutalement de leurs bras. Ils sont tellement « au taquet » qu’il ne viendrait à personne l’idée d’accuser qui que ce soit d’avoir fait une faute de lecture.  

 

De la musique contemporaine, on peut dire que j’en ai bouffé. Il y a des témoins. Demandez à J. ce qu’elle pense de Jesus blood never failed me yet, de GAVIN BRYARS. Soixante quatorze minutes quarante-trois secondes avec cette même phrase serinée, d’abord par la bouche édentée et la voix éraillée d’un vrai vagabond, puis par celle, bien mieux faite, mais plus fracassée, du grand TOM WAITS 

 

Il faut dire que J. ne tenait aucun compte de la richesse de l’orchestration de cette deuxième version (1993), qui comporte pas moins de 51 instrumentistes, augmentés de 13 voix chorales. On ne pourra pas dire que le compositeur s’est moqué de l’auditeur. Mais cela dit, il faut comprendre l’agacement de J., qui était alors en train d’apprendre par cœur Mam’selle Clio, de CHARLES TRENET. 

 

 

Le problème de la musique contemporaine, et peut-être la raison pour laquelle elle ne pénètre pas dans le public aussi aisément que les succès de BRITNEY SPEARS, AMY WINEHOUSE ou LADY GAGA, c’est qu’il s’agit moins de faire de la musique que de produire des sons.

 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

A suivre.   

 

 

 

vendredi, 09 mars 2012

KROMDA RIPALO PATA KOKOKO

« ARTHUR, TU TRAÎNES SUR PATAKOKOKO »

 

 

Tout le monde civilisé connaît évidemment, j’espère, la chanson chantée par les jeunes éléphants de Célesteville, sous la direction de Cornélius le sage :

 

Patali di rapata,

kromda kromda ripalo,

patapata kokoko.

 

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Pas besoin de mettre la musique, sans doute, tout le monde a ça dans l’oreille. Même que le vieux Cornélius reprend l’inattentif en l’apostrophant : «  Arthur, voyons, tu traînes sur pata kokoko ». On reconnaîtra que ce cantique traditionnel de l’église enfantine vaut celui que chantent en cadence cinq nègres, dans la pirogue où Tintin (Tintin au Congo, p. 35, pour être précis) et le Père Blanc, des Missions Africaines, sont montés :

 

U-élé-u-élé-u-élé

ma-li-ba ma-ka-si.

 

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De patakokoko à la musique contemporaine, vous avez déjà compris qu’il n’y a qu’un pas à franchir, et que telle est bien ici mon intention : le franchir. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois.

 

 

ONDREJ ADAMEK était à l’honneur, lundi 5 mars, sur France Musique. Compositeur sympathique, jeune au demeurant, ONDREJ ADAMEK est sûrement quelqu’un de très savant, comme tous les musiciens qui jouent sa musique. Mais il y a dans cette musique quelque chose qui me chiffonne : je vois, comme s’ils étaient devant moi, des gens assis dans des tenues très protocolaires, certes, mais très « chic ».

 

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Ils sont tous sûrement très savants. Comme dans un salon distingué, le soir d’une réception mondaine, ils échangent des propos sensés sur un ton, feutré ou non, mais toujours élégant, en trempant parfois leurs lèvres dans leur coupe de champagne. Nous sommes dans une cérémonie, un concert, comme on dit. Il y a du cérémonial dans tout concert.

 

 

Et ces gens très distingués, au concert, ne parlent pas, mais ils émettent des sons en agissant sur des instruments dits de musique, en soufflant, en frappant, en frottant. Ce qui me saute aux yeux, c’est l'OPPOSITION entre ce que je vois et ce que j’entends. Et ce qui me prend, tout d’un coup, c’est une irrépressible envie de RIRE. La scène m’apparaît soudain du plus haut comique.

 

 

Je vais essayer de transcrire la conversation : « Pouet pouet ! – Chhhh ! – Zing ! – Hin Hin Hin ! – Ouah ? – Prout ! – Cui cui ! – Patakokoko ». Et ça dure un quart d’heure, peut-être même plus. A la fin, tout le monde est à bout d’argument, donc « le combat cessa faute de combattants ». Alors, pour les départager, le public applaudit. Je caricature, évidemment, mais je vous assure que c’est à peu près ça. Ce fut un concert de musique contemporaine.

 

 

Ça me fait penser à une très ancienne bande dessinée de SEMPÉ, où l’on voit, pareil, mais autour d’une table, des messieurs très sérieux, guindés, émettre des onomatopées du genre : « Grimph ! Chlouch ! Flaps ! », et comme ça pendant un bon moment. Tout le monde a la mine grave.

 

 

Jusqu’à ce que l’un d’eux sorte : « Zgrouitch ! ». Là, tout le monde se met à sourire et à applaudir. La dernière image montre des murs de ville couverts de gigantesques affiches vantant les mérites du dentifrice révolutionnaire « Zgrouitch ». L’avant-dernière image de la bande a d’abord montré les dignes messieurs qui sablent le champagne pour fêter la mise au point finale de la campagne publicitaire du dit dentifrice. Voilà.

 

 

La musique d’ONDREJ ADAMEK, c’est l’équivalent d’un dessin humoristique de SEMPÉ : on dirait qu’il s’agit de déclencher le rire de l’auditeur par l’opposition, disons même l’incompatibilité entre, d’une part, le visible, l’immense sérieux et l’incomparable professionnalisme d’une vingtaine de musiciens passés par les plus hautes écoles et les plus prestigieux conservatoires, et d’autre part, l’audible, j’ai nommé le GAG AUDITIF permanent que constituent les sons qu’ils font sortir de leurs instruments. Cela dit, je ne suis pas sûr qu’ONDREJ ADAMEK serait content d’apprendre qu’il a composé de la musique comique.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.

 

 

jeudi, 08 mars 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (9)

L’Avenue, de PAUL GADENNE (1907-1956)

 

Livre acheté par hasard. Excellente surprise. Une longue et lente méditation sur le temps, l'art, soi. Des faiblesses de style au début (disons des "stridences", comme celles qui font mal aux oreilles). Mais des formules sublimes (j'ai la flemme de les rechercher maintenant). Le personnage, Antoine, est sculpteur. C'est un livre d'architecte, d'organisation de l'espace, sur le sens de la vie comme construction d'un espace.

 

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Sans doute quelques clés sur l'époque (Pétain ? Le juif ?). Mais une occultation du réel historique, qui ouvre sur la généralité. Une ville (Gabarrus), une maison avec son atelier, une avenue, une Construction, qui est parfois une Résidence, peut-être un chantier de démolition, peut-être des ruines.

 

 

On ne sait pas qui construit, ce qui est construit, détruit (le construit et le détruit ne sont-ils pas interchangeables ?). On ne sait pas si Antoine achèvera sa sculpture "Eve" qui doit être son chef d’œuvre, où il aura mis tout le sens de sa vie.

 

 

Impossibilité de saisir le sens de sa propre vie, et à plus forte raison le sens de la société (les dogmatiques autour de l'Instituteur). Tromperie de tous les projets nettement formulés. Pour le créateur, impossibilité de faire passer l'idéal dans le réel. On ne sait rien des distances, de la disposition des éléments de l'espace les uns par rapport aux autres. Qu'est-ce qui est une ruine ? Un bâtiment achevé ? Pourtant l'idéal existe. Que peut-on savoir de soi et du monde ?

 

 

Un livre de l'errance personnelle dans un réel qui échappe, des êtres qui, d'un coup révèlent leur profondeur (discours de l'agent d'assurances, lettres posthumes d'Irma) dans des passages d'une grande beauté poétique. Formidable.

 

 

Livret de famille, de PATRICK MODIANO

 

Passionnant. Par la virtuosité de l'auteur et la composition du livre. Par la façon dont parfois, il suffit à l'auteur de créer, derrière un instant, un personnage, un espace, une profondeur palpable, mais sur laquelle on ne peut rien dire.

 

 

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A cet égard, le séjour du jeune Patrick (15 ans) avec son père chez des aristos de la plus belle eau (manières, amoralisme...) pour une chasse à courre dont il n'a rien à cirer est intéressant. Tout ce qui précède la chasse (la signature d'un mystérieux document pour le père, la meute, le repas...) est raconté en détail. On ne saura rien de la chasse et de ce qu'en aura pensé le fils.

 

 

Dix-huit chapitres : ça tire dans toutes les directions (Biarritz, la Suisse (ah ! cet épisode !), Toulon, autour du centre de cette toile d'araignée : Paris). Aucun lien narratif entre l'ensemble des épisodes (ou si peu). Le seul lien, c'est le narrateur, qui se présente comme étant l'auteur. Le père, la mère, l'oncle Alex, l'ami Muzzli, la femme, etc... Le cinéma, la littérature. L'Histoire avec l'ancien nazi Gerbauld qu'il a envie de tuer, mais il renonce. Un ancien prince d'Egypte déchu, à Rome.

 

 

Nommer les lieux pour qu'ils évoquent, voilà un art. Tel café, tel immeuble, telle vue, pas grand-chose. Mais ça existe. Le jeu des lieux, de l'espace, des générations. Très fort. Et le temps ne compte pas : le narrateur se souvient au présent d'événements qu'il n'a pas pu matériellement vivre. Caractère d'évidence de tout ça. Très fort. Et prenant : le frisson à trois ou quatre reprises.

 

 

Au Château d’Argol, de JULIEN GRACQ

 

Un livre fort, par sa cohérence esthétique, par le parti-pris narratif, tant soit peu artificiel. L’étrange comme texture, hors du temps, hors d’un espace géographique défini, mais éminemment géométrique. Un château splendide et surhumain, une forêt profonde, la mer. La météorologie apportant son lot. Deux hommes, une femme.

 

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Le châtelain, Albert, voit deux êtres complices arriver. Entre les deux hommes, une ancienne amitié, mais, et c’est répété, fondée sur quelque chose d’inavouable. Entre Heide et Albert, une séduction mutuelle qui ne se conclut jamais. Un symbolisme surchargé, excessivement plein, comme si l’auteur avait voulu faire un roman cabalistique. Mais c’est alchimique pour la frime et pour l’esthétique. Une scène très curieuse, dans une salle du château dont les murs sont revêtus de plaques de cuivre, qui ont la particularité de faire ricocher les paroles, comme dans une partie de ping-pong qui irait en accélérant.

 

 

Ecriture affectée, fabriquée, donc. La phrase est longue, pas un mot de dialogue : c’est un récit chimiquement pur (sauf « Jamais plus »). Effort de recherche sur les adjectifs, jusqu’à l’agacement. Puissance pourtant évocatoire du langage, des images, des progressions de cette histoire entièrement livrée à l’imaginaire. Tout y est déréalisé et en même temps pleinement sensuel.

 

 

Les personnages sont toujours dans l’étude de soi, comme sur une scène de théâtre. Les règles de ce jeu mystérieux nous échappent. Paradoxe : grande présence réelle et grande abstraction. Argol, le cimetière, Heide, Herminien, le bain, chapelles des Abîmes, la forêt, l’allée, la chambre, la mort. Exercice de style surréaliste. Pour excuser l'auteur, c'est, me semble-t-il, son premier livre publié. Ce n'est qu'ensuite que viendront Un Balcon en forêt, Le Rivage des Syrtes, et tout le toutim.

 

 

Cent ans de solitude, de GABRIEL GARCIA MARQUEZ

 

La ville de Macondo. Des personnages baroques : José Arcadio Buendia : imaginatif, impulsif, entreprenant, il devient fou, vit sous un châtaignier, meurt dans son lit, parce que le temps s’est arrêté un lundi de mars. Ursula : vit à peu près 140 ans, pour elle le temps ne passe pas, mais tourne en rond. José Arcadio : a fait un enfant à Pilar Ternera, une fugue avec les gitans, vécu avec Rébecca, comme une bête de somme, meurt d’un épanchement de sang à l’oreille, dont la traînée traverse la ville jusqu’à sa mère.

 

 

Auréliano, le colonel, 32 guerres perdues, 17 fils tués par leur croix de cendre, fabrique des poissons d’or, meurt en pissant debout contre le châtaignier. Amaranta, amoureuse toute sa vie, elle meurt vierge à plus de 100 ans, après avoir tissé son linceul et tué ses amants. L’enfant né avec une queue d’animal, que le père tranchera un jour sur la table de cuisine. Bref, une pléiade bigarrée, exceptionnelle, de personnages improbables. Un livre-monde.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.


 

lundi, 05 mars 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (8)

Les Oreilles sur le dos, GEORGES ARNAUD

 

 

Le titre s'explique si l'on sait que c'est le lièvre qui couche les oreilles sur son dos quand il s'enfuit pour sauver sa vie.

 

 

L’action se passe en Amérique Latine. Un aventurier, à qui il arrive des aventures, et qui finit par s’en sortir. Par l’auteur du Salaire de la peur. Là aussi c’est une sorte de cavale. C’est un bon livre. Moins homogène que l’autre. Un gangster : Jack de Saint Simon, s’associe avec un autre qui veut lui faire des trous dans le bide. Ils ont piqué une fortune à une république improbable d’Amérique centrale. Le ton de la narration est cynique, froid, détaché. Une armée nulle aux trousses, les gars sont en fait achevés par la nature, la fièvre jaune.

 

 

C’est glauque, si on veut, mais froid : l’auteur refuse de s’identifier au personnage principal. On regarde plutôt qu’on ne vit. On ne quitte pas le bouquin. Je ne dirais même pas que ça ne marche pas. Mais, comment dire, globalement, on sent trop l’observation du vécu, et pas assez le vécu. Avec ça, un style formidable. Dur. Finalement c’est peut-être ça : c’est une livre qui n’est pas affreux, mais qui est dur, à tous les points de vue. Le style, les caractères, la vie, le destin. Il y a de l’absurde dans l’air. 8 / 10

 

 

Le Brave soldat Chveïk, de JAROSLAV HASEK

 

Livre réjouissant, pas si simple qu’il y paraît. Par certains côtés, le personnage m’a fait penser à Bartleby. Sa façon de rester inébranlablement lui-même, tout en se laissant emporter par toutes les volontés extérieures à la sienne. Des tableaux hilarants : l’autel de campagne du curé militaire ivrogne est époustouflant. Le personnage échappe à tous les mauvais traitements, toutes les persécutions, car le système ne sait pas comment l’atteindre. Je trouve ça génial.

 

 

C’est l’homme du peuple qui pète au nez de toutes les autorités : politiques, militaires, religieuses. Un livre joyeusement, et pourtant sagement anarchiste. A la différence de Bartleby, il est doué d’un tropisme vers l’extérieur : il maquille des chiens bâtards en chiens à pedigree, il vole des chiens pour les revendre. C’est un faussaire, un vrai petit gangster au quotidien, comme ce faux-monnayeur qui ne fabriquait qu’autant de billets de 1 dollar qu’il en avait besoin pour son usage personnel. Pas innocent, mais carrément inoffensif. Un livre où l’on rit, un livre jovial, et tout à fait juste. 10 / 10 

 

 

Manhattan transfer, de JOHN DOS PASSOS

 

Tableau de New York, le vrai personnage principal, sur vingt et quelques années, avec, au milieu de la durée, la guerre de 14-18. Fresque d’un monde où finalement tout, absolument tout, ne fait que passer. Impression de voir dans ce livre une technique analogue à celle que Robert Altman a utilisée dans son film Short cuts. Un personnage revient avec insistance : Ellen, qui devient Elaine, puis Helena, à mesure que sa position sociale se renforce au gré de ses maris successifs : Jojo Oglethorpe, puis l’amant Stan (qui mourra brûlé dans l’incendie qu’il provoque après une cuite), puis le mari Jimmy, fils couvé d’une femme riche, mais qui tombe dans la débine. Et George Baldwin, le petit avocat, toujours sur le fil du rasoir financier, qui s’élève, s’enrichit, et devient district attorney. L’autre personnage récurrent et fouillé, c’est le nommé Jimmy, paumé, sans ambition ni raison de vivre, qui monte, à la dernière page, dans un camion pour aller … « assez loin ». 7 / 10

 

 

Le Jour avant le lendemain, de JØRN RIEL

 

Chez les Inuits du nord-est du Groenland. Histoire très forte, sur le thème « mort d’un peuple ». La vieille attend vainement que les autres viennent les rechercher, elle et son petit-fils. Elle comprend qu’il s’est passé quelque chose. Elle organise la survie. Il y a un ours, des loups. Ils échappent à tous les dangers. Un jour, le garçon tombe à l’eau. La vieille se précipite en disant : « Non, pas comme ça ! Pas comme ça ! » Elle le récupère. Il est tout bleu. Elle le frictionne. Il revient à la vie. Ils mangent dans la grotte, dont l’entrée est bouchée par une sorte de portière qu’elle a fabriquée. Puis, quand l’enfant dort bien, elle va à l’entrée de la grotte, enlève la portière. Le froid hivernal du pôle s’engouffre. Elle retourne se coucher. Poignant. 8 / 10

 

 

En Attendant le vote des bêtes sauvages, d’AMADOU KOUROUMA

 

Reçu pour la fête des pères 1999. Très bon roman, très « africain ». Le dictateur Koyaga se voit raconter sa vie par un narrateur qui s’adresse à lui, sans rien cacher. Le « chasseur » Koyaga, sanguinaire, sans pitié, rusé, bénéficie, pour conquérir le pouvoir, des pouvoirs magiques de Konoba, qui détient un très ancien Coran, et de sa mère Nadjama, qui détient un aérolithe. La sorcellerie, les sorts, les divinations, les conjurations sont permanentes, omniprésentes. Et permettent à Koyaga de se maintenir au pouvoir pendant 30 ans.

 

 

Il a pour coutume, quand il tue, de couper la queue, quand c’est un animal, ou le sexe avec les testicules, si c’est un homme, et de les enfoncer dans la gueule ou la bouche. Ainsi, l’âme du mort ne peut plus sortir, puisque la fin de l’être a pénétré dans son début, et forme ainsi une boucle fermée. En même temps que la biographie « griottée » du dictateur, il s’agit d’un panoramique sur l’ensemble de l’Afrique, avec la corruption, le clanisme, la sexualité, etc. En quelque sorte, un tableau historique de l’Afrique contemporaine. 7 / 10

 

 

La Peau du tambour, d’ARTURO PEREZ REVERTE

 

Un curé « nettoyeur » au service du Saint-Office papal est dépêché à Séville pour éclaircir une mystérieuse affaire. Une église, Notre-Dame des Larmes, tue pour se défendre. Un prêtre local qui vend des biens ecclésiastiques (ici des perles) pour restaurer l’église, qu’un promoteur plus ou moins mafieux veut détruire pour pouvoir construire, après avoir copieusement arrosé l’archevêque, des résidences de luxe. Un hétéroclite comité de soutien au curé : de la vieille noblesse enterrée dans la crypte à la nonne architecte.

 

 

Et puis le père Quart, du Saint-Office, en proie au doute, puis au démon de la chair (auquel il succombe). Les objets de l’énigme sont résolus en trois pages à la fin. L’affaire est finalement médiocre : bagarre minable avec les trois bouseux ravisseurs du curé. Toute l’histoire, en fait, c’est du toc. L’intérêt du livre devrait résider dans les analyses psychologiques, les caractères, l’affrontement des problématiques personnelles.

 

 

Ce livre trompe très habilement son lecteur, en lui faisant croire que la résolution de l’énigme est le ressort principal du livre, mais si celui-ci, confiant, va jusqu’au bout, attendant qu’on lui donne le fin mot de l’histoire, il en veut à l’auteur à l’arrivée de l’avoir égaré sur de multiples voies de garage, dans un livre qui n’est au bout du compte qu’une grande voie de garage. Vous noterez que je ne me suis pas permis de parler de "l'abbé Quart". 6 / 10

 

 

Voilà ce que je dis, moi, de ce qu'ils disent, eux.

 

 

 

vendredi, 02 mars 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (7)

L’Alchimiste, de PAULO COELHO

 

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LE SOURIRE SATISFAIT

DE L'HOMME D'AFFAIRES QUI A REUSSI

C'est tout simplement un roman de secte, en tout cas de mentalité sectaire, conte infantile, écrit de façon relâchée : initiation à la vérité de soi, à un ailleurs que le héros finit par trouver, comme son trésor, en or bien réel, d’ailleurs, ce qui contredit toute la quête. C’est mystico-machin, avec un vocabulaire de pseudo-initié, avec des majuscules pour les concepts comme Aventure Personnelle, avec la présence du Maître, et doté de pouvoirs avec ça, et des épreuves à franchir. Bref… Ce qui est bien, heureusement, c’est qu’on n’a pas à se torcher quand on a fini. Quoique ...

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Les Contrefeux de l’amour, d’ALGERNON CHARLES SWINBURNE

 

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Roman par lettres. La redoutable Lady Midhurst tisse la toile du conformisme conjugal victorien : les sentiments des individus risquent de déranger l’ordre et de ternir les réputations. Patiemment, le venin fera son œuvre et l’ordre sera maintenu. Les ébauches d’adultères (les feux) seront effacées. Excellent.

 

 

Risibles amours, de MILAN KUNDERA

 

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Très fort, stylistiquement et techniquement. Humainement, c’est moins sûr. Constante distance ironique et jugements de l’auteur sur ses personnages (on pense à Stendhal, mais ici en plus ironique). Ils sont des marionnettes. Sans doute volontairement, mais j’ai du mal. Grande hauteur de vue par ailleurs. Impression qu’on est dans l’essentiel (comédie humaine). Amoralisme. Il y a la loi qui reste en façade : les cellules communistes, grotesques par ailleurs. Pour le reste, tout le monde ment sur l’essentiel. Sauf peut-être Edouard, qui fait au dernier chapitre son initiation à l’âge adulte en perdant le sens de ce qu’est l’amour : il baise sa petite amie si chrétienne, et en même temps la directrice laide de son école.

 

 

Un Roi sans divertissement, de JEAN GIONO

 

Autour du gendarme, le capitaine Langlois, ancien de Napoléon, vit et gravite la société d’un petit village, où, chaque année, un membre de la communauté est tué. Le capitaine, dont on a déjà rencontré le caractère spécial dans Les Récits de la demi-brigade, finit par trouver le meurtrier, et le tue sans autre forme de procès, en lâchant simultanément les coups de ses deux pistolets. Puis c’est un loup qui menace. Tout le monde est terrifié. Le capitaine Langlois organise un grande chasse pour le rabattre vers le Jocond, au pied d’une muraille où le capitaine l’exécute de la même manière : deux coups de pistolets à bout portant.

 

 

Puis le capitaine se met en tête de se marier, déniche une femme, et finit par fumer un soir, non pas son cigare, mais une cartouche de dynamite, qui lui emporte la tête. Le personnage est évidemment fascinant, non pas tellement par son aspect héroïque que par l’impression de tout comprendre des gens et des choses qui l’entourent. Les faits semblent arriver comme simples résultats de cette interprétation. Grégoire est présenté comme celui qui sait tout. Récits et dialogues pleins d’ellipses. On ne traîne pas. Mais ce n'est pas fait pour un lecteur paresseux.

 

 

Deux Cavaliers de l’orage, de JEAN GIONO

 

Deux frères, Marceau et Ange « mon cadet » Jason, qui s’aiment. Vingt ans de différence. Marceau est un hercule, si si, c'est vrai : il tue un cheval en folie, qui sème la terreur dans un ville de la région, d’un seul coup de poing qui fracasse le crâne de la bête. L’histoire finit par se répandre. Un lutteur professionnel, « Clé des cœurs », le provoque et se fait battre. Il battra encore deux professionnels.

 

 

Il sauve ensuite la vie de « mon cadet » en empêchant, avec une petite tête d’oignon, les membranes de se constituer au fond de la gorge de son frère et de l’asphyxier : c’est la diphtérie ? Mais ça finit mal : « mon cadet » le provoque en combat et domine son frère aîné, qui le tuera à coups de serpe dans les tripes, pour aller ensuite mourir quelque part dans la montagne. « Il est mort de la vie qui a refusé d’aller plus loin ».

 

 

Ça me fait penser au terrible Jour avant le lendemain, de JØRN RIEL, quand la grand-mère repêche in extremis son petit-fils, devenu rapidement tout bleu, car il est tombé dans l'eau de l'Arctique. Elle s'écrie affolée : « Pas comme ça ! Pas comme ça ! ». Elle le ramène à la vie en le frottant vigoureusement. Mais c'est elle qui ira un soir, pendant qu'il dort, faire tomber la "porte" de la grotte, pour que le froid glacial pénètre jusqu'à eux. Les hommes de la tribu les ont, croit-elle, oubliés, alors qu'ils ont été juste massacrés par des blancs.

 

 

Le Chasseur Zéro, de PASCALE ROZE

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Qu’est-ce qui m’a pris d’ouvrir ce livre, qui est lamentable et d’une affreuse nullité, mais qui a obtenu le prix Goncourt 1996 ? Il faut le faire. Dans ce livre, il n’y a rien, mais rien. Le vide. Pour moi c’est un effroyable nanar littéraire. Incroyable que le jury fasse encore à ce point illusion. Plus plat, tu meurs. Et qu’on ne me dise pas que l’effet de platitude est voulu, recherché. Caca. Tirons la chasse d'eau.

 

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Le Tableau du maître flamand, d’ARTURO PEREZ REVERTE

 

Un bon livre d’énigme. L’antiquaire esthète et pédé, ami de la jeune restauratrice de tableaux, est l’assassin (quelques crimes abominables). Un bon rouage de mystère, mais pas de suspense. Quelques bons caractères. Un bon dépaysement dans la fin du moyen âge. C’est très documenté. L’antiquaire est atteint du sida et veut de toute façon mourir. Il aime bien la jeune femme, un peu comme un “oncle”. Sur le plan littéraire, c’est d’une platitude affreuse. Tout repose sur la mécanique. Aucun style, sinon policier, ne doit détourner l’attention de la mécanique.

 

 

Le Maître d’escrime, ARTURO PEREZ REVERTE

 

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Nettement plus satisfaisant, sur un plan esthétique, que Le Tableau du maître flamand. Je crois que c’est dans la forme générale, en particulier, cette quête du coup parfait par le maître, et qui aboutit précisément à la fin : un fleuret, certes, mais moucheté, et contre l’épée nue de l’ancienne élève, qui oblige le maître à se surpasser et à trouver le coup qui s’enfonce dans le crâne à travers l’œil.

 

 

Cette quête qui trouve un aboutissement esthétique aussi net et gratuit donne une unité à l’ensemble. Alors que le « tableau », dans sa conclusion, défait quelque chose : il est de l’ordre de la défaite (perte des illusions de l’héroïne sur son protecteur et ami). Il y a donc plus de maturité dans le « tableau » que dans « le maître ». Au moins psychologiquement. Le combat final du maître est un petit bijou littéraire.

 

 

Le seul qui dépasse ce récit est le combat de Bussy d’Amboise (ah, les « gants de buffleterie » !), dans je ne sais plus quel roman d’Alexandre Dumas, peut-être La Dame de Montsoreau, contre 14 adversaires qu’il tue méthodiquement. Mais il est à terre, et cherche à fuir. Arrive le Duc d’Anjou, le commanditaire du guet-apens : est-ce lui ou son compagnon qui donne le coup de pistolet fatal ? Et encore, il me semble que Bussy combat en tenant son épée à même la lame.

 

 

Chez PEREZ REVERTE, le maître finit par trouver la combinaison des gestes qui lui permettent d’enfoncer brutalement la pointe mouchetée du fleuret, à travers l’œil, et jusqu'au cerveau de la fille, son ancienne élève, devenue spadassine stipendiée.

 

 

Comme quoi, ne fait pas qui veut de la bonne, de la vraie littérature.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

* Si je n'ai pas mis de photo de JEAN GIONO, c'est tout simplement qu'avec JEAN GIONO, le livre n'a plus besoin de l'image de son auteur pour exister en personne.

 

 

 


 

dimanche, 26 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (6)

JEUX POUR ACTEURS ET NON ACTEURS, Augusto Boal.

 

Je ne suis pas homme de théâtre, ça commence à se savoir, je me fais une raison. Mais enfin, il m’est arrivé de mettre le nez dans la question. Je retiens de ce bouquin deux anecdotes. Ou : « Comment se mettre dans la peau du personnage ? ». L’auteur est un metteur en scène brésilien.

 

 

Une jeune actrice n’y arrive pas, mais alors pas du tout. Elle est censée avoir passé une nuit à jouir sexuellement avec son amant, elle est dans le plaisir absolu et absolument assouvi. Le metteur en scène lui demande ce qui ne va pas. Elle est embarrassée, puis finit par avouer qu’elle est encore vierge. L’auteur lui suggère alors de se souvenir de quelque chose qui lui a donné un immense bonheur. Elle joue la scène à la perfection. L’auteur lui demande comment elle y est arrivée : « Je me suis souvenue du moment où, sur la plage d’Itapuan, j’ai mangé trois glaces à la suite, sous un cocotier ».

 

 

Un acteur  fait pleurer tout le monde en jouant un personnage qui est sur le point de se tirer une balle dans la tête. Il explique qu’il se souvient de son enfance, vécue dans une banlieue excessivement pauvre. Chaque fois qu’il prenait une douche, celle-ci était tellement froide, voire glacée, qu’il fixait avec une horrible angoisse la pomme de douche.

 

 

KAPUTT, Curzio Malaparte.

 

Un livre sur la guerre. L’auteur est correspondant pour un journal italien, quelque part entre Pologne et Finlande. Il côtoie les Allemands de près.  Un ton de tristesse noble, de compassion pour l’humanité. L’auteur montre, par sa façon de décrire les Allemands, pourquoi ils ne pouvaient que perdre la guerre.

 

 

Histoire du Général qui pêche le saumon dans une rivière, mais tombe sur un poisson qui ne se laisse pas faire, et qui dicte même sa loi. Sur les deux rives, son escorte militaire. Lui, au milieu de la rivière, est irrésistiblement entraîné par la force de l’animal. Et le combat dure, dure. Au bout du compte, il ordonne à son aide de camp d’abattre le saumon à coups de pistolet : « Hermann, erschiess ihn ! ». Belle image de l’Allemand en guerre, bientôt défait.

 

 

De même, la scène du banquet auquel participent des dignitaires nazis (dont HIMMLER, je crois bien) qui finissent, complètement ivres, par sombrer dans le ridicule en se conduisant ni plus ni moins que comme des porcs.

 

 

LA PEAU, Curzio Malaparte.

 

Souvent baroque et excessif, mais le sens certain de la création littéraire (la littérature est plus forte que la réalité). Est littérature ce que je dis et fais être littérature. Par rapport à Kaputt, le livre est plus centré sur quelques scènes magistrales, particulièrement travaillées.

 

A Naples, la grande dame qui, dans son palais, se déshabille pour parer de ses vêtements une jeune fille morte. La scène de la « sirène » dans un aquarium, lors d’un repas plus ou moins protocolaire, avec une Américaine puritaine étriquée.

 

 

Et puis la scène de la peau du Juif, qui donnes son titre au livre : sur une route d’Ukraine, où des juifs en pagaille ont été mis en crois, un juif a été écrasé par un char. Les habitants du village viennent, la nuit, décoller la peau de l’homme, et retournent au village en la portant, toute sèche, au bout d’une fourche, comme un drapeau (drap-peau).

 

 

Sur le champ de bataille de Monte Cassino, repas des officiers : cet homme qui montre, dans son assiette, les os d’une main qu’il vient de manger. Ce sont des os de poulet. Mais, en les disposant de manière très particulière, il fait croire aux autres que c’est la main d’un zouave qui vient d’être arrachée par un éclat d’obus, et que la déflagration a projetée dans la marmite ou mijotait le repas, et qu’il a consciencieusement dépiautée et dégustée.

 

 

LA CHANSON DES GUEUX, Naguib Mahfouz.

 

Une narration « à l’arabe », peu soucieuse de cartésianisme. Une recherche de symbole assez simple : 10 chapitres, 10 générations d’une lignée familiale. Un fondateur, bâtard sublime, qui disparaît mystérieusement, inaugurant la légende. L’hésitation entre le bien (vertu, pauvreté, droiture) et le mal (pouvoir, argent, concupiscence). Lutte où le mal triomphe souvent. Versatilité de l’opinion, vénalité des uns, cruauté des autres. La vie livrée au vent et aux humeurs. La main de la fatalité. Le cycle de la vie et de la mort. L’auteur réussit à faire d’un petit quartier d’une ville le centre d’un microcosme entier de la société humaine. Livre qui surprend, déroute et surprend nos habitudes de lecture.

 

 

LA MORT ME VIENT DE CES YEUX-LÁ, Rexhep Qossia (Redjep Tchossia). 1974

 

Livre déroutant et fort, structuré en 13 « contes » (chapitres). L’auteur a cherché à placer son récit à la lisière de l’individu et de la collectivité. Le Kossovo apparaît en tant qu’entité, et entité niée. La narration met en scène des individus, mais jamais ils ne sont qu’individus, et portent toujours avec eux l’idée de nation.

 

 

LES TAMBOURS DE LA PLUIE, Ismaïl Kadaré.

 

Admirable, l’art avec lequel Kadaré, en parlant du 15ème siècle, et de la tentative de conquête de l’Albanie par les Ottomans, évoque de façon nette le 20ème siècle. Peut-être les communistes. Il évoque en effet la lutte de l’Ouest contre l’Est : Skanderberg détruit les caravanes d’approvisionnement de Venise ; en face, le but est de pervertir l’identité nationale. Cette armée turque qui se fait littéralement « manger » par la ville ! Jeu entre l’intérieur et l’extérieur (défense et attaque). 

 

 

Je ne comprends pas que l'on n'aime pas la littérature.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mardi, 21 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (5)

L'Epidémie, ANDREAS FRANGIAS (1927 - 1971)

 

Magnifique livre parlant sur un ton posé d’années terribles passées dans une « île de concentration » pour détenus politiques en Grèce pas si ancienne que ça. Ton volontairement neutre, apaisé, où l’on peut projeter plusieurs sortes de valeurs. Le livre décrit l’horreur du système, et par son détachement apparent, fait ressortir la dérision, l’absurde, non pas sous une forme déclarée, déclamative, mais la suggère dans l’esprit du lecteur.

 

 

Il n’y a guère de haine apparente, seulement de temps à autre, des bulles d’émotion éclatent à la surface des phrases, surtout dans les échanges entre les hommes, un regard furtif, une phrase discrète, une étreinte fraternelle. Ce n’est pas pour autant un livre serein, ni un livre de souvenirs. On est dans l’organisation d’un monde, comme ci et comme ça. D’où vient-on ? Où va-t-on ? Ce sont les questions de tous, ici et là-bas, comment s’adapter le mieux possible à l’environnement, au chef, aux dangers, aux voisins. Comment faire pour s’élever socialement ?

 

 

Questions des plus banales et universelles. Simplement, les problèmes posés sont absurdes (le pont, les mouches, la chaux, la hiérarchie), les relations sont écorchées, prises dans les tenailles de la perversion. Il faut impérativement maintenir en vie l’homme dans l’horreur, pour le briser, pour le tuer intérieurement.

 

 

Tristesse et beauté, KAWABATA YASUNARI

 

 

 

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Deux lesbiennes, qui sont aussi deux peintres, dont une célèbre : Otoko, voient surgir Oki, ancien amant, amour fini, jadis, en tragédie. La plus jeune, pour venger celle qu’elle aime, décide de porter le malheur dans la famille d’Oki, en provoquant la mort du fils. Intériorité fascinante, interpénétration de l’extérieur très ritualisé du Japon, et d’un monde intérieur toujours fluctuant. Des surprises, des fils inextricables, un mystère, qui ne tient pas qu’à la japonitude du roman.

 

 

Le Bal du comte d'Orgel, RAYMOND RADIGUET

 

Jusqu’à la moitié, le récit paraît empreint de naïveté, tant la transposition de l’Œdipe semble flagrante. Un jeu qui se met en place lentement, posément, classiquement, dans des descriptions des personnages. Paul Robin, François de Séryeuse, puis les Orgel, enfin Madame de Séryeuse. Retour sur Mahaut d’Orgel, l’objet de l’amour de François, puis retour sur la mère de celui-ci.

 

 

 

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MORT A 20 ANS 

 

Tout se déroule comme un panoramique, sur un arrière-fond d’éléments fixes, comme un manège bien rodé. Puis tout le livre se cabre dans la fin, ou pique du nez dans un mouvement accéléré, qui semble devoir bouleverser le monde entier, tant la tempête intérieure des êtres est grande. L’ordre vacille. Présence de Naroumof. La morale, la rectitude du devoir vacillent. Des tourbillons intérieurs en présence les uns des autres semblent promettre, dans leur choc inévitable, une douleur durable pour bien des gens.

 

 

On s’achemine donc tranquillement, puis cavalièrement, vers ce qu’il est convenu d’appeler une catastrophe. Au moment où tout doit basculer, lors de l’aveu de Mahaut d’Orgel à son mari, la réaction de celui-ci, en quelques mots, réinstalle l’ordre, réinaugure la tranquillité comme si elle n’avait jamais rien risqué, comme si l’amour mutuel, enfin avoué, de deux êtres, un amour interdit par le lien conjugal de l’un, n’avait aucune chance de faire dévier une trajectoire qui ne dépend pas des individus en action.

 

 

Ceux-ci, pourrait-on dire, sont « renvoyés à leurs sentiments » : le bal se tiendra. Dans cette bataille entre extériorité et intériorité, c’est la première qui gagne. Elle seule gouverne, au fond, et ce n’est pas l’intériorité des sentiments qui doit pouvoir la modifier par ses modestes incidences, finalement négligeables. Sûrement pas un roman naïf, donc, mais un grand roman, bien clos sur lui-même, un grand roman de la dérision.

 

 

Le Roi Bohusch, RAINER MARIA RILKE

 

Ce n’est qu’une nouvelle, mais c’est du RILKE. Bohusch fut un enfant et reste un adulte contrefait, complexé par rapport à tous les autres, méprisé. Tout le contraire de son père, M. Bohusch, à l’attitude et à la sture altières et majestueuses. Voilà-t-il pas que le jeune Bohusch fait un seul et unique rêve. Je donne juste cette citation, le rêve du Roi Bohusch le contrefait. 

 

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C'EST LA BEAUTÉ INTERIEURE QUI COMPTE

 

 

« Un instant s’écoula avant que le bossu comprît clairement pourquoi, à cet instant, il pensait justement à son père. Il le voyait : dans son immense paletot de fourrure à tresses, dont le col semblait se confondre avec sa grande barbe, M. Bohusch marchait d’un pas large et assuré dans le haut vestibule crépi de lumière du vieux palais de la rue de l’Eperon. Le pommeau d’or de sa crosse touchait presque les franges dorées du rebord de son chapeau sous lequel ses yeux veillaient, graves et attentifs.

 

 

» Et l’enfant maladif se postait souvent derrière la porte de la loge du portier, et par une fente regardait son père dont la stature était plus haute que celle des tous les autres hommes et du vieux prince lui-même, devant lequel le père se découvrait respectueusement sans cependant s’incliner très bas. D’un baiser ou d’un sourire de cet homme, Bohusch, si loin qu’il cherchât, ne pouvait se souvenir, mais sa stature et sa voix faisaient partie des impressions les plus nettes de son enfance.

 

 

» Et c’est pourquoi il se rappelait toujours son père, chaque fois qu’il enviait au défunt l’un de ces deux avantages et qu’il se disait : "L’un et l’autre restent en somme maintenant inutilisés ; il n’a besoin ni de sa voix ni de sa grande taille. Pourquoi a-t-il emporté tout cela ?" Et lorsque le bossu y pensait, il se sentait chaque fois emporté, entraîné. Ses pensées n’étaient plus en lui, elles couraient devant lui, et il devait les poursuivre pour les reprendre. Pouvait-on ainsi les laisser courir ? Hors d’haleine, il les rejoignait chaque fois au même endroit.

 

 

» C’était une belle nuit d’automne avec des nuages rapides. La lumière incertaine était juste assez patiente pour permettre à Bohusch de reconnaître une plaque de marbre sur laquelle, entre les branches foisonnantes, il pouvait lire : Bitezlaw Bohusch, portier ducal. Et chaque fois que le petit lisait cela, il commençait à creuser avec des ongles avides dans l’herbe et la terre, jusqu’à ce qu’il se sentît de plus en plus fatigué, et que l’haleine de la terre humide devînt de plus en plus lourde et plus nébuleuse, et que ses ongles commençassent à crisser sur le bois lisse du grand cercueil jaune.

 

 

 » Et alors il se voyait à genoux sur le cercueil, dans la fosse sombre, rester indécis durant quelques secondes. Jusqu’à ce que, enfin, il trouvât une solution : on devait pouvoir briser cette planche en cognant de la tête, de même que l’on pouvait briser une vitre. Ne l’avait-on pas toujours raillé à cause de la dureté de son crâne ? Il allait donc du moins être bon à cela. Crac ! La planche cède comme une vitre, et Bohusch étend sa main brûlante, retire de cette obscurité moite la poitrine de son père, en revêt comme d’une cuirasse ses épaules timides, étend encore la main, cherche et cherche de ses doigts convulsés, s’aide de l’autre main, et ne parvient pas à comprendre pourquoi ses deux mains sanglantes ne trouvent pas la voix de son père. »

 

 

On ne se remet jamais d'être seul dans l'existence. Quelques livres, par bonheur, aident à supporter cette solitude.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi, 16 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (4)

L'Oiseau bariolé, JERZY KOSINSKI 

 

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Je préviens tous ceux qui n'ont pas lu ce livre : attention, c'est du brutal. Ça se passe en Europe centrale, pendant la deuxième guerre mondiale. Le narrateur est un adolescent que les violences et les atrocités dont il a été témoin ont privé de l'usage de la parole.  

 

 

Le titre est expliqué je ne sais plus où : dans une troupe d'oiseaux identiques, capturez un individu que vous allez peindre de toutes sortes de couleurs, relâchez-le et observez. Il rejoint ses congénères, mais comme ceux-ci ne le reconnaissent pas, ils le chassent. Lui, il ne comprend pas, il insiste, il revient. Cette fois, ce sont des coups de bec. Je ne sais plus s'il finit par être tué, en tout cas, le message est clair.

 

 

J'ai lu peu de livres aussi violents. A désespérer de l'humanité, et pourtant pas complètement, car chacun est capable de trouver en lui-même la force indestructible de faire face aux pires situations. Optimisme paradoxal, peut-être, mais optimisme final, après être souvent passé par l'impression de revenir à des états humains proches de l'animalité. Prodigieux. Voici quelques pilules pour se faire une minuscule idée de la chose.

 

 

 

« En l’écoutant parler, je pensais au lièvre que Makar avait un jour pris au collet. C’était un grand et bel animal. On sentait en lui un besoin de liberté, un profond désir de gambader, de bondir, de filer dans la campagne. Enfermé dans sa cage, il devenait enragé, grattait le sol de ses pattes, se cognait la tête contre le grillage.  

 

Au bout de quelque temps, Makar, furieux, lui jeta dessus une lourde bâche. Le lièvre se débattit d’abord comme un diable, mais finit par se rendre. Il s’apprivoisa peu à peu, jusqu’à venir manger dans ma main. Un soir qu’il était ivre, Makar oublia de refermer la porte de son clapier. Le lièvre bondit dehors et partit vers la prairie. Je crus qu’il allait plonger dans les hautes herbes et disparaître à jamais. Mais il semblait savourer sa liberté et demeurait assis, les oreilles dressées.  

 

Des champs et des bois lointains lui parvenaient des bruits qu’il était seul à entendre et à comprendre, des effluves et des parfums qu’il pouvait seul apprécier. Puis tout à coup, il changea d’attitude. Ses oreilles retombèrent, il se tassa sur lui-même. Il fit un bond, ses moustaches frémirent, mais il ne s’enfuit pas. Je sifflai de toutes mes forces dans l’espoir de l’éveiller au sentiment de sa liberté.  

 

Mais il se contenta de tourner en rond puis, comme soudain vieilli et diminué, il retourna en rampant vers son clapier. Il passa devant les lapins étonnés et sauta dans sa cage. Je n’avais plus qu’à refermer la porte. En vérité, il portait sa cage en lui-même ; elle lui entravait le cœur et l’esprit, elle paralysait ses muscles. La liberté, qui le distinguait jadis des lapins amorphes et résignés, l’avait déserté, comme le parfum s’envole à l’automne du trèfle desséché. »

 

 

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Et que pensez-vous de ce passage ?

 

« Par les beaux jours d’été, le Silencieux et moi, nous marchions le long de la voie, sur les traverses brûlantes de soleil, évitant les cailloux qui meurtrissaient nos pieds nus. Parfois, quand les garçons et les filles du quartier jouaient du côté de la voie, nous leur offrions un spectacle. Quelques minutes avant l’arrivée du train, je me laissais tomber entre les rails face contre terre, les bras au-dessus de la tête, en m’aplatissant sur le sol le plus possible.

 

Le Silencieux, à grands gestes, assemblait le public. Lorsque le train approchait, je sentais le grondement des roues sur les rails et les traverses, si fortement qu’il me faisait moi-même trembler. Quand la locomotive arrivait sur moi, je m’aplatissais davantage encore et m’efforçais de ne plus penser. Elle m’enveloppait de son haleine brûlante, elle roulait furieusement sur mes reins. Puis les wagons se succédaient au-dessus de ma tête, au rythme fracassant de leur ferraille et, en attendant la fin du convoi, je repensais à l’époque où nous jouions au même jeu, avec les jeunes paysans des villages que j’habitais.

 

 

Une fois, juste en passant au-dessus du garçon couché entre les rails, le mécanicien avait lâché une giclée de braises brûlantes. Après le passage du train, nous avions retourné le corps du garçon, calciné comme une pomme de terre oubliée dans le four. Certains affirmaient que le chauffeur avait vu leur camarade par la portière de la locomotive et lâché les braises à dessein. Je me souvenais aussi qu’un manchon d’attelage qui traînait un peu trop bas derrière le dernier wagon avait un jour heurté la tête d’un camarade couché sur la voie. Son crâne avait éclaté comme une cosse de pavot.

 

         « Mais malgré ces sinistres souvenirs, je trouvais prodigieusement grisant de rester ainsi couché entre les rails, tandis que le train défilait sur ma tête. Entre l’arrivée de la locomotive et le passage du dernier wagon, je voyais glisser une image de ma vie plus pure qu’une rivière de lait filtrée à travers un linge. Rien ne comptait plus que le seul fait d’être vivant. J’oubliais tout, l’orphelinat, le Silencieux, Gavrila, et ma condition de muet.

 

J’éprouvais tout au fond de cette expérience insensée une joie nouvelle et sans mélange : survivre. Quand le train était passé, je me relevais, les mains tremblantes et les jambes faibles. J’éprouvais une satisfaction plus grande que celle qu’avait pu me procurer une vengeance particulièrement violente sur un de mes ennemis. J’essayais de préserver en moi ce sentiment pour l’avenir. Dans un moment d’angoisse ou de peine, je pourrais en avoir besoin. En comparaison de la terreur qui s’emparait de moi quand le train m’arrivait dessus, toute autre frayeur m’apparaissait bénigne. »

 

 

 Allez, un dernier petit pour la route.

 

« Nous nous levions très tôt. Sous mon regard indulgent, le vieil homme s’agenouillait pour prier. A son âge, et bien qu’élevé à la ville, il se comportait comme un simple paysan : il ne pouvait accepter l’idée qu’il était seul au monde et ne devait attendre l’aide de personne. Or, chacun de nous est seul, et mieux vaut savoir tout de suite que les Gavrila, Mitka et autres amis ne font que traverser notre vie. Peu importe qu’on soit muet – puisque, de toute façon, les hommes ne se comprennent pas. Ils se heurtent ou se plaisent, s’embrassent ou se piétinent, mais chacun ne pense qu’à soi. Nos émotions, nos souvenirs et nos sens nous isolent des autres aussi sûrement que le rideau des roseaux sépare un fleuve de sa berge. Pareils aux cimes neigeuses des montagnes, trop hautes pour passer inaperçues, trop basses pour atteindre le ciel, nous nous regardons les uns les autres, par-delà d’infranchissables vallées. »

 

 

RICK, un copain américain, disait fumer des choses illicites pour un seul motif : « To enlarge my consciousness », prétendait-il. Moi, je ne voulais pas le contrarier, même si, bon, bref, bof. Personnellement, j'ai plutôt tendance à attribuer cette vertu à la littérature en général, et à quelques livres en particulier.  

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mercredi, 15 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (3)

La Harpe et l’ombre, ALEJO CARPENTIER (1979) 

 

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Une variation intéressante, mais aussi un peu fastidieuse, autour de Christophe Colomb et d’un procès en béatification au 19ème siècle. L'explorateur (un soudard, disons-le) sera-t-il élevé au rang de saint ? Une masse de documents recensée, mise en valeur de tel ou tel côté, une masse de littérature, un cosmopolitisme incroyable. L’Amérique latine digère l’art littéraire du monde entier, et révèle une soif dévorante.

 

 

Mais aussi (BORGES, MARQUEZ, VARGAS LLOSA, quelques autres) une terre qui a tellement peu de passé authentique, fait d’une histoire tellement accidentelle et liée aux circonstances, qu’on sent une envie de se hisser à une dimension planétaire, en ramifiant à l’infini les fils conducteurs qui mènent à d’autres cultures.

 

 

C’est ici un peu un devoir de bon élève. Du style, mais porté par l’arrière-pensée que l’auteur veut faire sentir à propos de son héros, grandiose et dérisoire. La mort du héros ? Non, blessé seulement. Pourquoi l’occident fut-il vulnérable aux images de héros ? A quelle sorte de héros appartiennent les saints ?

 

 

Pays natal, ANDRÉ DHÔTEL (1966)

 

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Comprend-on jamais quoi que ce soit à sa vie ? On vit, on souffre, et ça ne s’explique jamais. Plutôt qu’on vit, il faudrait dire : on est vécu. On n’a jamais assez de distance par rapport à soi. Comment d’ailleurs y parvenir ? A la maîtrise sur sa vie, surtout ? Ce n’est jamais que dans un après-coup que l’on comprend ce qu’on a fait. Alors ne faut-il pas commencer par faire ? Et se laisser advenir, et laisser ce qui doit advenir ?

 

 

Angélique et Félix se seront laissés vivre par la vie, sans jamais rien y comprendre ni maîtriser. Mais ils ne seront en fin de compte jamais sortis du Pays Natal. C’est lui qui les aura gardés, malgré leurs rêves d’ailleurs et d’autre chose. Jamais de racines coupées, mais un arbre de doute qui pousse malgré le pessimisme. Prose agaçante de simplicité voulue. Bouvard et Pécuchet.

 

 

Le Retournement, VLADIMIR VOLKOFF (1979)

 

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Horloge romancière. Espionnage et littérature. Par là-dessus : Dieu. Les Communistes. Les Américains. Les Français. Leur guéguerre. Qui manipule qui ? Où est la vérité. Il n’y a pas de vérité : il n’y a que l’action. Mais à son tour, l’action est soumise au doute radical. Que ce livre est bien ficelé ! Un vrai travail de professionnel de la construction.

 

 

L’auteur n’est pas un amateur, et prend le temps et les pages pour entrer en profondeur dans les choses et dans les gens. Loin d’être un livre anticommuniste, c’est un livre contre les idéologies. Des clichés, surtout les portraits : l’Américain rustaud, le Russe froid et calculateur. Les Français, amateurs invétérés, face aux gens vraiment sérieux, mais qui se creusent une place à coups d’astuce. Qu’importe, c’est bien fait.

 

 

« Pour réussir dans un conflit aigu, il faut l’aborder avec une attitude psychosomatique particulière, un équilibre parfait et délibérément précaire entre l’appétit de la victoire et l’indifférence à la défaite, quelque chose de l’agir sans agir de la Bhagavad Gitâ, le paradoxe de la prise et du détachement. »

 

 

Le Lac, KAWABATA YASUNARI (1955, 1978 en français)

 

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RECEVOIR LE NOBEL N'EMPÊCHE PAS LE SUICIDE 

Gimpei Momoï, prisonnier de l’image d’un lac maternel (p. 178), poursuit toute sa vie des images, par rapport auxquelles son attitude fascinée oscille entre la fuite et le meurtre. Mais le meurtre n’est jamais réalisé, et la fuite ne fait jamais disparaître les images. L’étouffement conduit en fin de compte à la dérision : la rencontre avec une inconnue bizarre, en bottes de caoutchouc, imbibée d’alcool, et qui a une fille.

 

 

Gimpei côtoie ce monde où les personnages ne savent pas que chacun d’eux le connaît, cloisonnant leurs impressions, chacun pour soi. Miyako : le sac. Arita : les discours. Hisako : le lycée. Machié : dernière poursuite. Tous prisonniers, et Gimpei de ses images, sensible jusqu’à pleurer d’émotion, et traité par deux personnes de « vieux cinglé », redouté par les autres, qui le trouvent dangereux, sans qu’il le soit jamais. Gimpei est enfermé dans le fantasme.

 

 

Tous les étages de sa vie superposés. Mère, Yogoï, Hisako, Machié : la même image en fin de compte. Image de Gimpei grimpant à la colline, et visualisant, sous le couvercle de la croûte terrestre et, marchant en miroir par rapport à lui, un bébé : celui qu’il a fait, ou celui qu’il a été ? L’évocation du meurtre fait penser à l’Igor Popov du Retournement, lui aussi prisonnier sans le savoir d’images du passé, jusqu’à la révélation.

 

 

Littérature, tous ces mondes.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 14 février 2012

DES STROPHES MIRACULEUSES

Ça fait bien longtemps, et même plus que ça, que les poètes ont cessé d’écrire des strophes. On peut le regretter. Et si on le peut, c’est peut-être qu’on le doit. Mais on ne va pas contre l’histoire, paraît-il. Ils écrivent des poèmes, soit, c’est vrai. Mais ce n’est pas la même chose. D’abord, c’est plus difficile à apprendre par cœur.

 

 

On ne le dira jamais assez, c’est bon de savoir des poèmes par cœur, c’est agréable, ça réchauffe, ça fait du bien. Je me sens un tout petit peu moins bien, depuis que je ne peux plus me réciter le Bateau ivre en entier. Parfaitement, les vingt-cinq strophes. C’est à Madame LAMOTHE que je dois d’avoir découvert pour mon compte ce chef d’œuvre.

 

 

Dans l’enthousiasme du moment, je les avais fait entrer en moi, les cent vers. On me dira ce qu’on voudra, je me sentais plus fort et surtout plus joyeux, comment dire, plus débordant, quand je marchais dans les rues, portant la plénitude de ce fardeau imperceptible. Je retrouve cependant cette impression en me récitant, en me contentant, devrais-je dire, de réciter aujourd’hui les cinq ou six premières strophes. On ne dira jamais assez combien la strophe est nécessaire au poème.

 

 

J’ai beaucoup lu les poètes. On peut le dire, il y a très peu de poèmes parfaits. Avec le temps, mon goût, disons même ma prédilection, a isolé, dans la forêt poétique, le fût d’un chêne pédonculé, à cause de l’histoire que son écorce ouvragée et crevassée dessine sans la dévoiler ; l’entrelacs des branches torturées d’un sophora, à cause des serpents musculeux qu’elles immobilisent au-dessus de ma tête ; la couronne seigneuriale d’un  tremble majestueux, à cause de l’univers d’oiseaux invisibles qu’il suscite et protège. Les poèmes parfaits sont peu nombreux, peut-être rarissimes. Ce sont, pour moi, toujours, des poèmes courts. Les poèmes parfaits, peut-être, n’existent pas.

 

 

Je ne veux pas toujours tout le poème. Il n’y a pas forcément besoin de tout le poème. Une strophe suffit parfois. Je veux rendre ici hommage aux strophes inoubliables. Elles sont peu nombreuses.

 

 

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit,

Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,

Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »

 

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Voilà une strophe parfaite. Vous avez reconnu le début du Voyage. Un miracle. La magie. Un mystère. BAUDELAIRE aurait pu arrêter là. Mais non, il avait quelque chose à dire, sur le voyage, sur l’ailleurs, sur le désir d’autre part. Malheureusement, il l’a écrit. Heureusement, il y a les deux dernières strophes, qui font oublier le laïus qui précède :

 

 

« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,

Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

 

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau ! »

 

 

L’effet que font sur moi ces deux petites strophes est rigoureusement hors de proportion avec leur dimension modeste. Bon, me direz-vous, ce n’est pas une raison pour cracher sur le dernier poème des Fleurs du Mal ! Je sais, mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi, j’ai le sentiment qu’on se perd dans les péripéties, que le poète se veut démonstratif, que ça tourne au discours, à l’éloquence. Je n’y peux rien, ça me casse les effets.

 

 

Je sais, vous allez me répliquer qu’il faut bien tout ce cheminement pour arriver aux deux strophes finales. C’est certain, j’ai tort, mais voilà, c’est comme ça. Je picore, je reconnais, un vers par-ci, un vers par-là, comme « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! », par exemple, mais on perd alors la strophe. 

 

 

Dans l’ensemble, on se perd dans les détails, dans le pittoresque, dans l'argumentation, dans le tableau de genre, dans la morale même (le « péché »). Alors qu’il me semble que la quintessence du poème est logée dans les trois strophes que j’ai citées. Pardon, CHARLES BAUDELAIRE.

 

 

C’est un peu le même problème que j’ai avec La Complainte du Mal-Aimé, du grand GUILLAUME APOLLINAIRE. Entendons-nous bien, je ne dis pas que l’ensemble est moche ou raté ou je ne sais quoi, mais, à cause peut-être de la perfection absolue d’une seule strophe, allez, je vais jusqu’à deux, tout le reste en devient un peu terne, surtout que le poète donne, disons pour être gentil, dans le « baroque » : « Ta mère fit un pet foireux, Et tu naquis de sa colique ». Mais je soupçonne le poète, quand ces deux vers sont tombés sur le papier, d'avoir bien rigolé.

 

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La première et la moindre de ces strophes, qui m’amène aux portes béates et béantes du plaisir poétique, la voici :

 

« Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d’esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes »

 

 

Strophe miraculeuse d’évocation musicale et de contemplation statique. Disons que c’est parfait, et n’en parlons plus. APOLLINAIRE ne devait pas en être mécontent, puisqu’il la replace à la fin.

 

 

C’est parfait, donc, mais il y a encore mieux, mesdames et messieurs. Au-delà du principe de plaisir, a écrit un certain SIGMUND F. Sans doute ne pensait-il pas, son porte-plume à la main, à cette autre strophe du même poème, car je dirais volontiers qu'au-delà du plaisir (je n'en connais pas le "principe"), peut-être, après tout, qu'il y a quelque chose qu'on pourrait appeler la joie.

 

« Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d’ahan

Ton cours vers d’autres nébuleuses »

 

Je ne sais pas vous, mais je ne vois pas comment il est possible de faire mieux. Je veux dire, plus hautement heureux. A mon avis, cela vaut la plainte de la reine de Carthage à la fin de Didon et Enée, de HENRY PURCELL. Comme disait VICTOR HUGO (à propos de SHAKESPEARE, si je me souviens bien) : « Dans un pareil chef d’œuvre, monsieur, j’entre chapeau bas » (je cite en substance). Eh bien moi aussi, cher Victor.

 

 

Voilà ce que je dis moi.

 

 

 

 

samedi, 11 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (2)

Famille, PA KIN (1933). 

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Un poète habité par une théorie sociale, qui cherche à démontrer, mais reste inspiré. Les douleurs semblent souvent très verbales, comme les joies. « Mais l’air continuait à vibrer d’échos plaintifs. Tout le jardin sanglotait à voix basse. » Trop de volonté de montrer des trajectoires, en particulier celle d’Eveil de l’Intelligence. Mais je lui suppose une tendresse pour l’amour contrarié et finalement malheureux de Prunier des Frimas et Eveil du Nouveau. Nostalgie ? La Tribu et les Conventions. Grand réalisme dans la peinture de la sincérité des sentiments comme liens familiaux. Le Devoir sacré. Les Fêtes. La Chine, même pré-communiste, c'est toujours plus complexe que ce qu'on croit.

 

 

La presqu’île, JULIEN GRACQ (1970)

 

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Comment étirer le temps par la magie d’une écriture à la mesure de son ambition, mais obsédée par le végétal, l’élémentaire, qui se révèle comme la seule réalité, tout le reste des constructions humaines, l’amour en particulier, étant voué à la dérision, à l’absence, à l’indifférence ? Un homme obsédé par le pouvoir du songe, le songe épuisant la réalité, bien plus que la vie même. La Route : la route comme coupure d’avec le réel, la route comme fil du rasoir. La Presqu’île : une route tellement proche du songe et de l’homme qu’elle rend la vie inutile. Le Roi Cophetua : Lieu troublant d’une absence, absence de l’hôte, absence de l’autre, qui rend possible une coïncidence. La servante maîtresse, version nouvelle. Peuplé d’indifférence. 

 

Mémed le mince, YACHAR KEMAL (1955)  

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La société rurale, féodale. Un rendu du verbe chez les hommes. Mélange incroyable de soumission fataliste et de passion. Tout ce qui est de l’ordre du discours, vraiment très spécial. Tout ce qui apparaît des relations entre les gens. Tout cela sur une grille de conventions verbales et gestuelles très dépaysante. Valeur exotique de ce récit, dans un pays encore analphabète où la parole est d’or, où les paroles sont les personnes. On est dans une région minuscule, alors que la lecture du livre donne l'impression de parcourir des espaces immenses, à la façon d'un explorateur parti à l'aventure.  Récit symbolique : Mémed fait lever un nouvel ordre de justice, mais doit perdre sa femme Hatché et son fils pour rester lui-même. Moralité : rien n’est définitif.  

 

Dormir au soleil, ADOLFO BIOY CASARES (1973)

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Etude de l’écart entre les faits et un langage individuel. La réussite de l’auteur est d’arriver à faire sentir au lecteur la distance entre, d’une part, le monde intérieur d’un homme, la construction mentale de ce monde, l’organisation et l’agencement de ses éléments et, d’autre part, la description minutieuse d’une réalité objective, évidente à la lecture, et cela, sans jamais sortir du récit à la première personne. Ou : comment un homme parvient à se masquer la réalité. Le pouvoir féminin y est dépeint par quelqu’un qui en a sûrement souffert ou qui en a été un témoin proche. Lapsus d’Adriana Maria, qui dit « arbre gynécologique » pour « généalogique ». Une maison sans femmes (Aldini). La psychiatrie. Une intrigue qui tient debout, et qui plus est, passionnante variation sur le thème de la métempsychose.

 

 

Littérature, merci.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 10 février 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE

L’Automne du patriarche, GABRIEL GARCIA MARQUEZ.

 

Livre foisonnant autour de la fausse grandeur et de la vraie décadence d’un dictateur sans âge. Sans âge, dans l’esprit de l’auteur, voulant dire « à valeur d’exemplarité ». Torrent verbal très puissant, qui montre cruellement tous les ratages, tous les ridicules d’un homme pas plus grand que les autres, mais dont certains perpétuent le mythe dans un but mercantile, politique, à des fins en tout cas personnelles.

 

Une baudruche sans aucun pouvoir réel, mais qui maintient vivace un folklore, parce que son image est présente dans le peuple. Dérision de la vérité, car quand elle ne s’affirme pas, on la transforme. Le monarque change la réalité selon ses caprices de différents moments. Cette maison civile, dans laquelle on trouve de tout, du lépreux à la bouse de vache, que le dictateur enflamme rituellement le soir pour faire fuir les moustiques.

 

Livre fort de la force interne des fantasmes, liés d’une part à la décomposition, à la déchéance, à la merde, à la dérision, et d’autre part à la puissance individuelle, à la magie personnelle présente dans ce dictateur, qui détient le pouvoir sans rien gouverner. La véritable puissance de ce livre émane de l’absence d’ancrage dans une réalité identifiable, du peu de réalité directe qu’il offre, de son exagération même, qui prétend, non pas raconter une dictature précise, mais signifier toute dictature, hors des circonstances liées à l’espace et au temps.

 

Certains délires sont puissamment évocateurs, plus qu’un simple compte-rendu qui serait un simple reflet, un reportage de la réalité. Ce livre ne se contente pas de refléter le réel, il veut donner un sens à la réalité. Un livre du fantasme baroque, bien plus efficace qu’un manifeste théorique.

 

L’Astragale, ALBERTINE SARRAZIN.

 

Anne, la narratrice, s’évade de la prison-école où elle est enfermée, mais se brise la cheville. Rolande, sa petite amie de taule, est libérée depuis peu. Elle rampe jusqu’à la route, elle souffre. Un routier s’arrête, mais, par prudence, se contente de héler un automobiliste qui, après l’avoir dissimulée, s’en va, pour revenir bientôt à moto. C’est Julien. Il amène Anne chez sa mère, où elle ressent une impression de sécurité, au milieu de Ginette, Eddie, les deux enfants.

 

Julien est un « monte-en-l'air », il devient son amant. Elle lui raconte toute sa vie avec confiance. Pour éviter de causer des ennuis à sa mère, il lui trouve une nouvelle planque, chez Pierre et Nini, deux hôteliers louches et peu sympathiques. Ils la cachent par appât du gain. Les repas sont pénibles, Anne ressent ennui et solitude dans cette atmosphère lourde. Elle boit, et passe son temps à attendre Julien, qu’elle commence à aimer. Une chute dans l’escalier l’envoie à l’hôpital : mauvaise fracture de l’astragale.

 

Nini passe pour sa sœur et Julien pour son fiancé. A l’hôpital, elle retrouve bizarrement les réflexes de la taule. Après l’opération, Julien est là. Elle se sent bien. Il lui conseille la prudence quand elle parle. Anne s’inquiète pour sa jambe. Malgré l’extension, elle va devoir subir une autre opération. Elle consulte son dossier en cachette. Après trois opérations, elle sort finalement de l’hôpital, angoissée à l’idée de garder une infirmité. Julien la ramène chez Pierre et Nini. Malgré les bains de soleil, elle s’impatiente, tant de sa jambe que de l’attitude de Pierre.

 

Elle passe les dimanches en tête-à-tête avec la vieille mère, inerte. Pedro, un « ami » de Julien, un cambrioleur beau gosse, vient se planquer à son tour dans l’hôtel, ne tardant pas à coucher avec Nini. Il fait des « expéditions » nocturnes avec Julien, qui le juge néanmoins dangereux. Anne se réfugie dans la boisson. Puis elle change de planque : elle va chez Annie, ancienne prostituée, qui a une fille, Nounouche, et qui confectionne des cravates.

 

Nounouche n’a pas l’air facile. Anne fabrique quelques cravates, s’entend assez bien avec Annie, qui rend visite à son mari, en prison pour longtemps, et s’occupe d’arrondir les fins de mois. Le beau-frère d’Annie est répugnant. Anne pense à Rolande, dont le souvenir s’effiloche, et finit par s’avouer son amour pour Julien. On lui ôte bientôt son dernier plâtre, elle rejoint souvent Julien au café. Annie se plaint du manque d’argent, et Anne, après hésitation, renoue avec la prostitution.

 

Mais l’ambiance se gâte. La rupture intervient après le 20ème anniversaire d’Anne, où elle et Julien se sont avoué leur amour. Anne vit de ses charmes, dans des hôtels, dans une certaine aisance, mais très prudente. Elle revoit d’anciennes « collègues ». A la demande de Julien, elle se rapproche d’Annie, et revoit Suzy. Elle est jalouse de l’ « autre » femme, qui tient Julien. Un client du nom de Jean semble tenir à elle. Julien ne donne pas signe de vie.

 

Mais la mère de celui-ci dit qu’il est en prison. Alors, par compensation, elle réalise un cambriolage très astucieux, laissant l’argent en dépôt chez Annie. Installée chez Jean, elle fait une escapade à Nice, mais malgré les hommes de rencontre, elle ne pense qu’à Julien. Annie affirme à Anne avoir été dévalisée d’une partie de l’argent : sans doute un mensonge. Elle rentre chez Jean, à qui elle se confesse. Il la prend en charge. Elle accepte cette vie maritale, bien qu’elle ne l’aime pas, et qu’il le sache.

 

Chez la mère de Julien, elle apprend la prochaine libération, et obtient par Eddie un rendez-vous pour un peu plus tard. Jean apprécie le style des lettres d’Anne à Julien, qu’elle retrouve dans un café, en complète harmonie. Ils vont chez « la Mère », à Paris, où Julien revoit des amis. Anne passe une dernière fois chez Jean. Puis ils arrivent à l’océan. Là, elle lui reproche ses autres relations et lui affirme l’exclusivité de son amour, lui faisant lire ses lettres, qui le bouleversent. Ils retournent à Paris, pour qu’il rompe avec l’Autre. A l’hôtel où il doit venir la chercher, c’est l’inspecteur de police qui la trouve.

 

Le Sanglier, HENRI BOSCO.

 

Monsieur René, pour la rêverie et la peinture, vient passer quelques semaines de vacances dans une maison isolée, à deux kilomètres de Gerbaut, au pied du Luberon. Tout de suite, il « sent » que quelque chose ne va pas. Le comportement de Firmin, de la Titoune est bizarre et inhabituel. Mais ce sont des gens peu bavards, qui laissent tomber de loin en loin quelques paroles laconiques.

 

Toutefois, bien que la Titoune déborde parfois de médisances, elle « sait les choses ». Beaucoup de scènes nocturnes dans ce livre, dont la première campe l’atmosphère, organisée selon un crescendo tragique, aboutissant à une catastrophe. La peur s’installe. Des ennemis sont là. Mais on ne peut les identifier, tant ils sont des parents de l’ombre. René, perdu au milieu d’une âpre lutte à laquelle il est étranger et à laquelle il ne comprend d'abord rien, suscite l’acharnement.

 

Il possède un pistolet Mauser, qui joue presque un rôle de personnage. Il suscite l’amour de deux femmes, dont le seul contact doit provoquer la mort de l’une : Marie-Claire, silencieuse et prête au sacrifice, la victime désignée ; et une furie qui mène le clan des Caraques, et dont le corps, à deux reprises, s'impose à celui de René par sa dureté et sa violence, en même temps que par son parfum de bête sauvage.

 

Firmin veut venger son frère Victor, tué par les Caraques. Il recevra l’aide providentielle et inattendue d’un colosse à demi sauvage et d’un sanglier magnifique, plus ou moins vénéré par les Caraques. Ils sont « à part », comme magiques : Firmin ne tente-t-il pas de les tuer, de même que René tente de tuer Firmin, happé par la folie de la sauvage. La tragédie se refermera avec la mort de Marie-Claire, tuée par la sauvage, dans un four à charbon où elle se brise les reins.

 

Bien des choses restent inexpliquées : comment Firmin a-t-il découvert les Caraques ? Comment a-t-il fait alliance avec le colosse et le sanglier ? Des scènes étonnantes : la Titoune, seule, portant le Titou sur son dos, dans la tombe qu’elle a creusée seule, sous les oliviers ; l’affût de Firmin et René non loin du repos de la bête, et d’une manière générale, toute la 4ème et dernière partie, où se met à souffler un vent de folie hallucinée.

 

René, couché sur son lit, qu’il a déplacé par prudence, toutes portes ouvertes, agressé par l’amour sauvage de la Caraque, qui se colle à lui et l’aspire, sauvé par l’irruption de Marie-Claire, qui déchaîne sur elle la vindicte de cette femme sauvage. Poursuivie par elle, et suivie également de René, affolé et voulant la sauver, elle paie de sa vie son attachement : René, impuissant, la voit projetée avec force dans un « four à charbon ». A son tour projeté dans le trou, il est sauvé par Firmin, grâce au Mauser. Marie-Claire a été déposée dans une cabane. Expédition d’observation chez les Caraques avec Firmin. Puis retour à la cabane. 

 

C'est beau, la lecture.

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 05 février 2012

LA CONJURATION DU VERBE BRUIRE

Avant de commencer, qu'on me permette de rendre hommage à la corporation tout entière des journalistes, pour une phrase entendue hier de la bouche de l'un d'eux, dont tout le monde et chacun goûtera le terrible sel ironique : « Hier, deux personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer sont mortes de froid ». Voilà. 

 

 

 

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HERR PROFESSOR DOCTOR ALOIS ALZHEIMER

 

 

 

C'est dimanche, on a fait la grasse matinée, on est détendu, il fait froid dehors. C'est donc le moment de redresser les moeurs, de hisser la bannière, de sucrer les fraises, de pousser les feux, de foutre le camp, d'arroser les fleurs, de faire chauffer la colle, de ne pas rater le temps au moment où il passe, de bouter l'Anglois hors de France. En un mot comme en cent, de corriger les fautes. Occupons-nous d'un galapiat incorrigible du lexique français, dont le comportement est de plus en plus déréglé.

 

 

Pour cela, rien de mieux qu'une bonne PROSOPOPÉE dans les gencives pour se mettre en jambes, même si elle se présente incomplète, atténuée, rognée, restreinte, voire concassée.

 

 

C’est un sale gosse, le verbe BRUIRE. Un sauvageon. Pas retourné à l’état barbare, mais pas loin. Au moins une racaille, une jeune pousse qui jette sa gourme à tous les vents, qui pète au nez du savoir-vivre le plus affirmé. Ce n’est plus de la conjugaison, c’est de la conjuration. Nous y voilà : c’est un complot. Le mot est lâché. J’aurais dû m’en douter.

 

 

On ne parle pas assez des journalistes, de leur noble métier - non, leur noble tâche. Allez, ne soyons pas chien, et parlons franchement de leur mission sacrée. Je le sentais venir, déjà, depuis quelque temps, je l’entendais, aux « nouvelles » colportées dans les chaînes audibles et visibles par, précisément, des journalistes.

 

 

Un jour, c’est : « Toute la ville bruisse (??) de la rumeur ». Le lendemain, c’est d’une autre bouche que sort : « La classe politique bruisse (???) des mésaventures de DOMINIQUE STRAUSS-KAHN ». Il me semble bien qu'on peut remplacer ce nom par celui de FRANÇOIS HOLLANDE ou de NICOLAS SARKOZY, ça fait le même effet.

 

 

Je vous l’avais dit, que le verbe bruire, il fait vraiment n’importe quoi, il n’a plus de forme, il ne ressemble plus à rien, c’est une patate à la place du nez, une patate au milieu de la figure. Tiens, dernièrement, comment elle s’appelle, cette journaliste qui a impunément – et impudemment – lancé : « On les entend bruisser (????) », à propos de je ne sais plus quoi ? C'est "bruisser" qu'on apprend, dans les écoles de journalistes ?

 

 

 

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EN MISSION SACREE SUR LE TERRAIN 

 

Oh mais je vais le ramener dans le droit chemin, le gaillard, et plus vite que ça. Vingt coups de garcette sur la plante des pieds à chaque dérapage, ça sera vite vu. Faute de garcette, si l'on est en terre ferme, on se rabattra sur une nagaïka de bonne fabrication. En dernière extrémité, on pratiquera l'« enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles » (Ubu roi, III, 8). Et j’ajoute : « Je [le] passerai dans la trappe, [il tombera] dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on [le] décervèlera » (III,2).

 

 

Alors moi je dis que, si le verbe bruire n’est même plus capable de se faire conjuguer avec rectitude et régularité par les « spécialistes » stipendiés de la diffusion d’informations (alias les « journalistes »), il devrait prendre à l’unanimité de sa voix la décision de disparaître. Un beau suicide lexical, et en direct. Et je ne connais pas de meilleur suicide, depuis quelque temps, que l'immolation par le feu et en public.

 

 

Si possible en présence de NICOLAS SARKOZY, ou à la rigueur de FRANÇOIS HOLLANDE. En effet, pour peu que l'un ou l'autre disparaisse dans les flammes, et comme les caméras ne sont jamais loin dans les deux cas, l'effet médiatique serait comparable à un tsunami se jetant de toute la force de ses bras sur une centrale nucléaire en état de marche.

 

 

 

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LEQUEL DES DEUX BRÛLE AVEC LE VERBE BRUIRE ?

 

Ça ferait peut-être pas aussi fort que MOHAMED BOUAZIZI, sur une place de Sidi Bouzid. Mais il suffirait qu’il prévînt les bons « journalistes », les bons médias, les bonnes chaînes, en disant : « Tel jour, à telle heure, tenez-vous bien, moi, le verbe bruire, je m’immole par le feu ». Un bonze qui brûle, ça date de longtemps ; un Tibétain, c'est tous les jours sans affoler TF1 ; un Tunisien pauvre dans une région déshéritée, ça commence à faire ; un verbe défectif, ça serait nouveau. C’est bon, ça, coco, réserve-moi un pavé en « une », pourquoi pas un « ventre », comme dit le maquettiste ?

 

 

Le dit verbe ajouterait : « Et dites bien que je ne renoncerai à ce geste fatal qu’à une condition : que tous les « journalistes » de langue française apprennent ma conjugaison par cœur. Pas difficile : comme je suis un défectif, je n'ai que huit formes conjuguées, et encore, selon le Bescherelle, en comptant l'adjectif "bruyant", c'est vous dire. Il faut qu'ils jurent de dire que la ville bruit d’une rumeur, qu’elle bruissait d’une rumeur, ou qu'on l'a entendu bruire d’une rumeur. Dans tout autre cas, je me suicide, est-ce assez clair ? Plus personne ne pourra me prendre comme souffre-douleur ».

 

 

Si les « journalistes » de langue française ne renoncent pas à « bruisser », que le MOHAMED BOUAZIZI de la grammaire, j’ai nommé le noble verbe BRUIRE, passe immédiatement à l’acte, et se passe incontinent par le feu, après avoir chanté, comme Jeanne d’Arc au bûcher, d’ARTHUR HONEGGER et PAUL CLAUDEL : « Loué soit notre frère le feu qui est pur, vivant, acéré, pénétrant, invincible, irrésistible, qui est puissant à rendre l’esprit à l’esprit, et ce qui est cendre à la cendre ».

 

 

Et si tel est l’événement final, vous verrez que : « A partir de maintenant, il s’en parlera un peu » (Pastorale des santons de Provence), du verbe bruire. On aura remarqué que j’aime à diversifier mes sources documentaires selon le plus large éventail possible.

 

 

J’ajoute aussitôt que cette disparition serait une perte, et cette perte une disparition, parce que, il n’y a pas si longtemps (qu'est-ce que c'est, 110 ans ?), l’Académie Française admettait tout uniment des formes comme « bruyait » ou « bruyaient ». On voit par là qu’un peu de science éloigne de l’absolu, mais que beaucoup de science en rapproche.

 

 

Et puisque le CSA me laisse un peu de temps, en ces temps de campagne présidentielle, qu'il me soit permis d'offrir ce petit poème.

 

 

 

ODE A L'INACCESSIBLE ETOILE DU VERBE BRUIRE

 

Don Quichotte, ô héros, ô le preux paladin,

Toi qui eus pour bagage un rêve inépuisable,

Toi qui as chevauché contre quatre moulins

A vent, qui t’ont réduit en état misérable,

Toi qui as poursuivi l’image dulcinée,

Cette sainte crottée, contrefaçon de fée,

Reviens dans nos contrées, viens m’aider à lutter.

Toi qui cavalcadais sur des chemins austères ;

Toi qui fis face au lion, combattis le barbier,

Pour te coiffer d’un heaume aux vertus militaires ;

Toi qui, du biscaïen, en combat singulier,

Fis une ample omelette et triste compotée ;

Toi, le jouet d’un duc, en son château infâme,

Qui se divertissait aux dépens de ton âme ;

Qui, de foule servil(e), t’offris à la risée ;

Toi seul es en mesur(e), Toi seul as le pouvoir,

Toi seul as l’onction sainte et le sens du devoir.

Accours à mon secours, oui, accours sans détour,

Bats le rappel de troupe et rends son lustre aux tours

De langue qui voulaient d’usage revenir,

Et, le verbe assoiffé, rendre à sa source « bruire ».

 

 

 

Merci d'avance aux 12 électeurs et demi et au raton laveur qui me rendront justice dans les urnes.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

NOTE A BENNE : ça n'a strictement aucun rapport, mais vous avez sûrement remarqué, sur la scène météorologique, en ces temps de frimas pré-polaire, l'irruption d'un vocable radicalement neuf. Vous avez sûrement entendu la foule emboîter le pas des ingénieurs météo, des animateurs météo et des clowns météo, et dire, à leur exemple : « Il fait moins douze RESSENTIS ». Notez que je ne juge pas, hein, je constate juste, et je me permets, en sourdine, de me gausser. Une des plus belles répliques de COLUCHE n'est-elle pas : « Jusqu'où s'arrêteront-ils ? ».

 

 

 

 

 

 

jeudi, 02 février 2012

C'ETAIT ZOLA

EPISODE 5 (et dernier, ça commençait à faire)

 

 

Nous arrivons à Son Excellence Eugène Rougon. Oui, je crois que ZOLA est béat d’admiration devant cette catégorie d’hommes hors du commun qui appartiennent à l’espèce des « grands fauves » (voir le Haverkamp de JULES ROMAINS). Il fait tout en tout cas pour que le lecteur épouse la cause de Rougon.

 

 

Son seul truc à lui, c’est le même que NICOLAS SARKOZY : la conquête du pouvoir politique. On verra plusieurs fois l’empereur NAPOLEON III apparaître, dont une pour refuser la démission de Rougon, une autre pour l’accepter. Comme SARKOZY, il a peu d’appétit à table. Il n’a pas d’appétit non plus au lit. SARKOZY en a-t-il vraiment, ou s’est-il contenté de faire courir le bruit ?

 

 

 

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EMILE ZOLA ADORAIT FAIRE DES PHOTOS 

 

Eugène Rougon est un roué. Une petite bande s’est agglutinée autour de cet homme fascinant parce que puissant : Kahn, Charbonnel, Delestang, Du Poizat, Bouchard, … C’est un clan tout ce qu’il y a de minable, répugnant de mauvaise foi. Ils gravitent autour du maître auquel ils s’accrochent pour en tirer le bénéfice maximum, et dont ils se détournent dès qu’il est affaibli.

 

 

Il aura fort à faire avec la belle et dangereuse Clorinde, une aventurière ambitieuse qui voudrait bien, mais en vain, se faire épouser. On plaint cet Hercule à l’occasion, mais quelle idée de se laisser dominer par cette femme mystérieuse et intelligente, qui sait tracer son chemin, mais qui reste insaisissable. Quoi qu’il en soit, c’est un couple qui fait à merveille fonctionner cette machine romanesque.

 

 

Il est certain que Rougon se sent faible face à Clorinde, capable dans je ne sais plus quelle occasion de poser en Diane quasiment nue devant les hommes. Rougon, fasciné, s’abandonne, va jusqu’à lui expliquer les secrets de sa stratégie, alors qu’il ne sait pas grand-chose d’elle. La scène de la cravache dans l’écurie est excellente.

 

 

Les femmes jouent un rôle dans l’ascension des hommes : Clorinde, Madame Bouchard, Mme de Combelot. Elles sont soit vertueuses, soit belles. ZOLA ne craint pas la dichotomie, le contraste, voire l’antithèse. Vertueuses, elles seront intrigantes, méchantes, envieuses, cancanières. Belles, elles sont promises à tous les lits possibles, soit pour le plaisir, soit par calcul.

 

 

C’est DE GAULLE, paraît-il, qui disait : « Il y a deux sortes d’hommes, ceux qui pensent qu’il y a deux sortes d’hommes, … et les autres », avec un clin d’œil en direction de MALRAUX. En tout cas, pour le romancier ZOLA, les ressorts qui meuvent l’humanité en général, et la gent féminine en particulier, sont assez simples, pour ne pas dire rudimentaires. Il force toujours la note, peut-être par crainte de manquer l’effet.

 

 

Son Excellence Eugène Rougon est un livre remarquable. Par le tableau politique d’une époque, dont je me demande s’il n’est pas de toutes les époques. De bons personnages secondaires, comme Merle, le majordome, ou Flaminio, le domestique à tête de bandit. Ce que ZOLA s’efforce de montrer, c’est le vide sidéral des idées politiques (ça ne vous dit rien ?). Seules comptent ces deux règles : « s’enrichir et conserver » et « le pouvoir pour le pouvoir ».

 

 

***

 

 

Résultats des courses ? C’est vrai, je n’ai pas dit un mot, ou presque, de La Bête humaine, de Germinal, de L’Assommoir. Je crois qu’il n’y a pas de hasard si ce sont aujourd’hui les œuvres les plus célèbres d’EMILE ZOLA, les plus étudiées au lycée, les plus appréciées peut-être. Est-ce que ce sont les plus réussies ? Qui peut le dire ?

 

 

1 – On sait que ZOLA accumulait des montagnes de notes documentaires avant d’attaquer un roman. Qu’il savait tout de la Bourse et des mouvements financiers quand il a écrit L’Argent. Qu’il a voulu monter dans une locomotive pour écrire La Bête humaine. Qu’il a étudié dans le détail la guerre franco-prussienne de 1870 pour écrire La Débâcle. Tout comme ça. C’est très bien, et je le félicite.

 

 

2 – Sans compter que Monsieur ZOLA a quelque chose à démontrer. C’est d’ailleurs, en plus de toutes les thèses sociales, tout le travail du Docteur Pascal, dans le dernier volume de la série des Rougon-Macquart. C’est sûr qu’il s’en est donné, du mal, pour illustrer ses thèses. Le problème, c’est justement que ce sont des thèses (anticléricalisme, naturalisme, etc.).

 

 

Documentation + thèses à démontrer : double handicap. C’est sûr, en maints endroits la corde de ce travail n’a pas été couverte par l’enduit de la composition romanesque. Trop souvent, il ne laisse guère de place, dans la cage thoracique du roman, pour la respiration vivante des personnages. Tout romancier est forcément confronté à ce problème. Où se situe le point d’équilibre ?

 

 

D’une part, il doit donner coûte que coûte au lecteur l’impression que les personnages vivent de leur vie propre, autonome. D’autre part, s’il tient à ce que son livre soit « ancré dans la réalité » (comme on dit), il est obligé de se documenter. Voilà, tout est là. Après, c’est une affaire de mayonnaise : ça prend ou ça ne prend pas.

 

 

Il y a un troisième facteur, délicat à définir. Je crois que ZOLA, tout « naturaliste » qu’il se définisse, n’échappe pas à ses tentations subjectives : il y a des personnages qu’il doit traiter, mais qu’il n’aime pas, et il y en a vers lesquels il se sent spontanément « porté », des personnages qu’il « sent » mieux. Ceux qu'il n'aime pas prennent une silhouette scolaire, théorique. Ceux qu'il « sent » acquièrent une vie personnelle beaucoup plus intense.

 

 

Je crois qu’à ces trois égards, il y a des Rougon-Macquart réussis, et d’autres plus ou moins ratés, voire carrément H-I-É. J’ai fait mon choix, j’ai mes préférences, j’ai dit pourquoi. Ce n’est pas moi qui vais déboulonner la statue. Je n’ai rien à ajouter.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 31 janvier 2012

ET LA GORGONE EST ZOLA

Je sais, mon titre ne veut strictement rien dire. Voulant garder "gorgon" (à cause de "zola", évidemment, je sais, c'est très bête), je ne pouvais quand même pas évoquer le personnage ainsi nommé des Loups de Rougecogne, de la série « Chevalier Ardent », la BD de FRANÇOIS CRAENHALS. Et puis allez, embrayons, on n'a pas que ça à faire.

 

 

Pourquoi je veux garder "gorgon", vous me direz ? C'est très simplement un hommage à une campagne publicitaire, il y a quelques années, pour je ne sais plus trop quoi, qui affirmait péremptoirement qu'EMILE ZOLA n'était pas un fromage italien. Cela reste évidemment à démontrer.

 

 

 

EPISODE 4

 

 

Dans La Curée, ZOLA trouve un sujet qui lui convient, parce que j’ai l’impression qu’il est aussi fasciné que dégoûté par la personnalité de Saccard (Aristide Rougon). Ce petit employé à la Mairie, bien servi par le hasard du poste qu’il occupe, découvre les projets secrets de transformation de la capitale. Ayant épousé Renée, il devient un terrible prédateur, décidé à tout dévorer pour faire fortune. Il y a de l’ogre chez Saccard. Il y en a sans doute aussi chez ZOLA lui-même. Cette parenté donne réellement vie au personnage central et à ceux qui l’entourent.

 

 

Je veux bien que ce livre soit une dénonciation des pratiques spéculatives et immobilières d’une bande de vautours qui se sont abattus sur Paris à la suite du coup d’Etat de LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE et des grands travaux lancés celui-ci et le baron HAUSSMANN. Mais franchement, la narration est si bien menée, tellement goulue que je soupçonne l’auteur d’admirer profondément, mais sans le dire, ces personnalités hors du commun.

 

 

Le livre est très solide. Au centre, le trio Saccard, René, Maxime. On voit défiler une pléiade de seconds rôles bien ficelés, dont le moindre n’est pas Larsonneau, le complice de Saccard. Pour le contraste, ZOLA mise sur le vieux père, grave, de Renée, et sur Sidonie, sœur de Saccard.

 

 

La mayonnaise de l’atmosphère générale prend remarquablement : l’auteur peint à merveille une société de stuc et de dorure, au rayonnement extraordinaire, mais construite sur un vide béant. Saccard est un équilibriste menacé de faillite et de poursuites judiciaires. Mais tout le monde ici est plus ou moins équilibriste.

 

 

***

 

 

Avec La Conquête de Plassans, ZOLA montre de quoi il est capable, quand il veut bien. Je lui conseillerais volontiers de s’engager dans cette voie, à l’avenir. Voilà du beau travail. Sur fond de lutte entre les camps bonapartiste et légitimiste, on assiste au tissage de sa toile par l’araignée elle-même, méthodique et sournoise, en la personne de l’abbé Faujas.

 

 

C’est l’histoire d’un beau complot ecclésiastique pour faire triompher une influence aux dépens d’une autre, sur la ville. Il y a Monseigneur Rousselot, l’abbé Fenil, l’abbé Surin. J’aime toujours autant la subtilité raffinée de ZOLA dans le choix des noms de ses personnages (un abbé est montré comme bête à manger du foin, l’autre comme prêt à suriner). Un beau tableau d’ambitions, de manies, d’arrière-pensées, de calculs, de haines : guère de chrétienté dans tout ça.

 

 

Côté politique, on a aussi les deux clans : Péqueur (voir Pecqueux dans Germinal), le sous préfet un peu raté, bonapartiste de surcroît, face à Rastoil le légitimiste, autour du jardin « neutre » de Mouret, où Faujas fait son ascension arachniforme. Il y a le salon vert de Mme Rougon, autre terrain « neutre ».

 

 

Une des réussites du roman est la progression respective de trois personnages : François Mouret, Marthe, sa femme, et l’abbé Faujas. Marthe est prise peu à peu d’une véritable passion religieuse qui la fait se remettre entièrement entre les mains de l’abbé. Une passion dont on verra qu’elle est aussi tout à fait terrestre : « Je vous aime, Ovide », déclare-t-elle à Faujas, qui peut se dire que la partie est gagnée.

 

 

Et François Mouret dans tout ça, me direz-vous ? C’est simple : plus l’abbé Faujas grandit, plus il diminue (vous savez, c’est dans la logique de l’inscription du « retable d’Issenheim », de MATHIAS GRÜNEWALD, qu'on peut voir au musée Unterlinden de Colmar : « Illum oportet crescere, me autem minui », dit Saint Jean-Baptiste en pointant l'index sur celui qui doit grandir).

 

 

Après être devenu étranger dans sa propre maison, il sera jeté chez les fous. La folie de Mouret est pour moi une faiblesse romanesque, dont ZOLA avait peut-être besoin pour amener l’incendie final de la maison. Toujours cette obsession : ce n’est plus de l’hérédité, c’est de la doctrine. L’auteur avait-il vraiment besoin de le faire marcher à quatre pattes dans sa cellule des Tulettes ?

 

 

***

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

samedi, 28 janvier 2012

C'EST PAS MOI, M'SIEUR, C'EST ZOLA !

Résumé : EMILE ZOLA est le champion toutes catégories de l'énumération descriptive et de la description énumérative.

 

 

EPISODE 3

 

 

Cette frénésie d’énumération est exactement le défaut qui me rend insupportable la lecture de La Faute de l’abbé Mouret. Figurez-vous une tranche de « Paradou » entre deux tranches de religion. Bon, passe que ZOLA soit un anticlérical fieffé, qu’il s’en donne à cœur joie. Mais le Paradou reste indigeste aussi pour d'autres raisons que ce prêche cousu de fil blanc.

 

 

 

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C'EST-Y PAS BEAU, LA FAMILLE ?

 

 

 

Comme dans Le Ventre de Paris et Au Bonheur des dames, l’auteur se laisse embarquer dans des litanies : ici, ce sont toutes les plantes qu’on trouve dans ce lieu paradisiaque, où l’abbé découvre le bonheur dans l’amour charnel.

 

 

Il est vrai qu’il n’est pas le seul à être pris de la folie de l’énumération. Je ne parle évidemment pas de Maître RABELAIS, qui domine forcément les débats avec ses listes de livres, de fous, de « couillons », etc. Mais on trouve quelque chose d’analogue, me semble-t-il, dans Suzanne et le Pacifique, de JEAN GIRAUDOUX.

 

 

Ce sont d’infernales énumérations, un interminable catalogue de toutes les plantes, de toutes les fleurs possibles, de paysages gorgés de sève et saturés de symboles : vertuchou, mille capédédiou, palsambleu, vertubleu, que c’est lourd ! La belle Albine opère sur l’abbé Mouret un « détournement de curé », et consomme en sa compagnie le crime de lèse-chasteté sous le grand arbre qui figure évidemment le père de toute chose. Et tout d’un coup, l’ecclésiastique a la révélation de la religion de l’amour charnel.

 

 

Et par qui l’abbé Mouret sera-t-il chassé du Paradou ? Par le frère Archangias : je vous le dis, rien ne nous est épargné. Il y a la Teuse, qui chapitre son curé en l’aimant bien quand même. Il y a le clan des mécréants : le docteur Pascal, la jeune Albine, le vieux Jeanbernat, qui finit par couper l’oreille d’Archangias (le Mont des Oliviers, mon vieux !).

 

 

Le curé, qui exprime au début le désir de rester eunuque, sera exaucé à la fin, quand il perdra sauvagement ses attributs, rendu à sa castration ordinale, après un passage éclatant, quoiqu'exorbitant, par la casevirile des hommes ordinaires.

 

 

On a une scène analogue à la fin de Germinal, quand les femmes châtrent l’épicier Maigrat (au nom oxymorique) et se promènent ensuite en brandissant fièrement tout l’appareil (mais là, il y a une vengeance ; enfin, n’y a-t-il pas toujours une vengeance dans la castration ? Je pose la question à Papa FREUD).

 

 

ZOLA a par ailleurs le souci de semer des petits cailloux blancs qui servent d’indices. Ici, ce sont quasiment des rochers : la femme morte dans la chambre ; le mot « suicide » en plein milieu de la 2ème partie. On retrouve l’auteur scolaire, qui ne laisse pas son livre vivre et respirer par lui-même, et qui proclame : « C’est moi qui commande ! ».

 

 

On a envie de lui dire : oui, on a compris que tu rejettes l’Eglise parce qu’elle est foncièrement opposée à cette Nature que tu présentes comme seule affirmation légitime de la Vie, qu’elle est négation radicale de la vie. Même rapportée à l’époque (réaction catholique avant les combats de la laïcité), ça fait d'un lourdingue, mes aïeux !

 

 

***

 

 

Nana tient davantage la route. Je ne parle pas de la pouliche de ce nom qui court à Longchamp (ou à Auteuil, je ne sais plus), déclenchant l’hystérie des parieurs. La facétie est anecdotique. Je parle de cette femme à nom de jument (à moins que ce ne soit l’inverse) venue des bas étages de la société (Gervaise et Coupeau de L’Assommoir) et à qui le théâtre va donner l’occasion de côtoyer et de pénétrer la haute société. Pour utiliser un mot moderne, le théâtre joue le rôle (un comble, pour un théâtre) d’interface entre les bas-fonds et le beau monde.

 

 

 

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NANA ? 

 

Nana n’est pas douée du tout pour le théâtre, mais son corps est fait de telle façon que sa simple apparition, pas trop habillée, sur une scène, met la gent masculine en délire, ce qu’aucun directeur de salle au monde ne saurait négliger. La « thèse » est limpide, comme d’habitude chez ZOLA : ce qui guide les hommes, ce ne sont pas les idées (ou autres fumées), ce sont les appétits.

 

 

Ce qui est drôle avec ZOLA, c’est que c’est comme ça que ça fonctionne : j’ai l’idée de ce que je veux démontrer, je rédige mon programme, et sur cette grille, je ponds mes 400 ou 500 pages. Les appétits sont capables de bouleverser les statuts sociaux, qu’on se le dise. Ça, c’est l’idée. La grille, c’est cette fille qui se prostitue à seize ans et qui devient une des femmes les plus célèbres de Paris à dix-huit, tout ça parce que son corps fait du mâle un cinglé prêt au pire. L’un devient un escroc, l’autre se suicide, bref, Nana, c’est Attila.

 

 

C’est par exemple le banquier Steiner qui doit régulièrement refaire sa fortune pour la claquer en femmes. C’est le comte Muffat, personnage socialement très en vue (chambellan de l’Impératrice), qui va de déclassement en déclassement, et qui devient au fur et à mesure un personnage tragique (ou dérisoire), pour les beaux yeux (et le reste) de celle qui était une putain il n’y a pas si longtemps.

 

 

 

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Alors c’est sûr, on peut se dire que ZOLA montre « les bouleversements d’un ordre miné de l’intérieur par sa propre gangrène » ; la réversibilité des rangs sociaux. L’ordre social tel qu’il existe n’a pas de sens, seul l’arbitraire y règne, à travers les appétits des différentes forces en présence. Je dis : certes !  

 

 

Encore deux choses à noter au sujet de Nana : la première, c’est la dernière scène du roman qui montre Nana en train d’agoniser dans sa chambre, atteinte de la « petite vérole », pendant que tous « ses hommes » font les cent pas sur le trottoir. Une scène très « cinématographique », je trouve. Et comique.

 

 

La seconde, c’est encore une fois sur la méthode de composition de ZOLA, qui semble toujours craindre que le lecteur ne comprenne pas ce qu’il tient absolument à démontrer. Ici, il applique la technique de « l’essuie-glace » : on passe avec une régularité de métronome de la description des bas-fonds aux intérieurs bourgeois, dans des allers-retours éminemment didactiques.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre, une autre fois.

 

 

mercredi, 25 janvier 2012

ALORS, GORGON OU ZOLA ?

EPISODE 2

 

 

Je passe rapidement sur Pot-Bouille, sorte de La Vie mode d’emploi avant l’heure. Le « projet », évidemment, n’a rien à voir avec celui de GEORGES PEREC. On voit le jeune Octave Mouret avant son irrésistible ascension sociale, passer comme un ludion d’un étage à l’autre de cet archétype de l’immeuble bourgeois haussmannien, au gré de ses conquêtes féminines. L’idée est assez rigolote.

 

 

 

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PHOTO PRISE PAR ZOLA (EXPO 1900 ?)

 

 

 

On voit la société qui occupe la scène (l’escalier principal) et la société qui reste en coulisse (l’escalier de service). Je me rappelle qu’au 5 de la rue Valentin-Haüy, l’escalier principal était recouvert jusqu’au dernier étage d’un superbe tapis rouge, solidement maintenu en place, à chaque marche, par une tringle de cuivre ou de laiton, et que l’escalier de service ouvrait dans la cuisine.

 

 

On fait connaissance avec Mme Josserand, personnage superbe, peut-être le foyer romanesque. On renifle les remugles qui montent de la cour, décrite comme un pur fantasme d’énorme poubelle. Mais on se lasse vite de quelques obsessions lexicales : « débâcle », « débandade », « massacre » (qu’on retrouve constamment aussi dans Au Bonheur des dames).

 

 

***

 

 

Au Bonheur des dames me rase passablement. La seule chose qui retient mon attention, c’est l’ensemble des observations d’ordre économique touchant l’essor du commerce de grande distribution, comme naissance d’une industrie tout entière fondée sur la production et la consommation de marchandises. Voilà quelque chose de lucide et moderne.

 

 

On y voit le petit artisan Bourras, qui sculpte amoureusement ses pommeaux de parapluie, se faire balayer impitoyablement par les entreprises qui produisent en grande série des objets standardisés et sans grâce, dans une logique d’accumulation et d’empilement. Tout cela est très juste, y compris la perte de l’amour du travail bien fait.

 

 

C’est d’autant plus juste que le projet de l’ambitieux Octave Mouret est de réduire la femme en esclavage. Pour moi, ce livre, qui n’est pas un bon roman, est en revanche un excellent documentaire, qui n’a rien perdu de son actualité. Tout ce qui y est romanesque est comme un dahlia artificiel dans un bouquet de roses fraîches.

 

 

Ce qui est difficile à supporter, là encore, c’est l’intention démonstrative, le schématisme des situations et des personnages, à commencer par le conte de fées qui clora le roman : Denise Baudu, petite employée héroïque qui élève ses deux frères, tapera dans l’œil d’Octave Mouret, qui la suppliera de l’épouser. Commencée avec les excavateurs, l’histoire se termine dans le sirop.

 

 

Ce qui est proprement insupportable, en cours de route, ce sont les trois visites éprouvantes, épuisantes, ennuyeuses, assommantes, etc. que l’auteur inflige sans pitié au lecteur, au fur et à mesure qu’Octave Mouret installe, dans le paysage économique en général et urbain en particulier, le triomphe du commerce industriel. Trois fois un interminable tour du propriétaire qui ne nous épargne aucun détail.

 

 

***

 

 

Ensuite, entrons dans Le Ventre de Paris. Franchement, qui peut considérer ce livre comme un chef d’œuvre de la littérature ? La littérature selon ZOLA est une entreprise. Si l’on veut, une entreprise picturale : il s’agit de composer un tableau. Attention, un tableau complet. Un tableau littéraire, si l’on veut, mais un tableau scientifique. On ne plaisante pas. La différence entre ZOLA et FLAUBERT, c’est que celui-ci efface méticuleusement les traces de son travail, alors que celui-là laisse les ficelles bien visibles.

 

 

Un détail est à prendre en compte : les Halles de Paris, ce sont celles de VICTOR BALTARD. Il faut garder ça présent à l’esprit pendant la lecture, qui en sort un peu sauvée par ce filigrane, cette perspective virtuelle. Qu’est-ce qui m’a rasé, dans ce livre ? Je le dis tout de go : la conception purement théorique et démonstrative de la trame. On sent l’esprit de système à l’œuvre.

 

 

 

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HALLES DE BALTARD

 

 

 

Je passe sur les accumulations de boustifaille, petit 1, les légumes, petit 2, les volailles, petit 3, les poissons, et le reste défile à l’avenant. Si, quand même, je garde la scène où les femmes qui bavassent ont percé à jour le bagnard évadé dans le personnage de Florent, au milieu de l’odeur puante des fromages. Bon, d’accord, c’est rigolo. Mais ZOLA, ayant eu l’idée de son roman, développe tout ça avec une application scolaire horripilante.

 

 

Florent et Gavard sont si peu crédibles en républicains comploteurs et insurrectionnels que le retour de Florent au bagne est comme inscrit sur sa figure. Sa naïveté est si éclatante que, même comme outil romanesque, elle ne tient guère la route. Et le Gavard qui exhibe tout fiérot son pistolet devant les femmes ! Les ficelles du romancier sont trop grosses. L’intrigue finit par apparaître comme un simple prétexte à l’exposé documentaire.

 

 

Un beau personnage, cependant : la charcutière Lisa Macquart, dont on pressent que l’auteur la « sent » mieux. La belle Normande, future Mme Lebigre (le cafetier), fait à ce personnage symbolisant la satisfaction et la majesté de la réussite, un pendant honorable. Ne parlons pas de toute la symbolique assenée par ZOLA autour du gras et du maigre. C’est simplement épais.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre. Une fois, pas plus.

 

 

mardi, 24 janvier 2012

AU FIL DE "LA RECHERCHE" (5)

Résumé : La façon dont PROUST conduit « Un amour de Swann » est donc un chef d’œuvre par sa progressivité.

 

 

***

 

 

On admire que tout se passe indépendamment de la volonté de Swann. Odette ne lui plaît pas. C’est elle qui a décidé de se placer dans son champ de vision, d’y cultiver la rémanence de son image. C’est par effraction que le sentiment amoureux s’introduit en lui. Et il entre dans l’amour à reculons. Il en jouit naïvement, tout en se permettant de courir toujours la cuisinière et la couturière. La leçon est claire : l’amour rend bête. Il dit le plus grand bien des Verdurin, l’idiot.

 

 

L’histoire commence à devenir drôle quand Odette s’éloigne de Swann. PROUST se débrouille qu’on n’ait pas plus que ça de sympathie pour ce presque « grand seigneur » juif, ami des princesses et du boulevard Saint-Germain, qui se dévoie avec des parvenus et des nouveaux riches. L’auteur détaille minutieusement les soupçons qui commencent à se glisser dans son esprit, les efforts et démarches qu’il fait pour rester dans les bonnes grâces d’Odette.

 

 

 

PROUST MAIN.jpg

 

 

 

Il narre par le menu les allées et venues qu’il fait dans sa voiture, conduite par Lorédan (ainsi nommé parce que dans l’esprit de Swann, il ressemble au doge de Venise peint par BELLINI), puis par un remplaçant, quand Odette lui dit qu’elle ne supporte plus celui-ci. Il raconte cette soirée où, bourré de soupçons sur des infidélités qu’elle lui fait avec Forcheville, il va toquer au carreau qu’il croit être de sa fenêtre, et où ce sont deux vieux très surpris qui ouvrent, à sa grande confusion.

 

 

Bref, il se ridiculise. L’épisode amoureux dure (sans que ce soit nettement précisé) quand même quelques années. Il se termine ainsi : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pôur une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! ».

 

 

EPISODE 3 : NOMS DE PAYS : LE NOM

 

 

Ce « chapitre » clôt le livre sur la juxtaposition de trois thèmes : la rêverie du garçon sur les noms, les rencontres avec Gilberte Swann aux Champs Elysées, et le Bois des femmes, autrement dit le Bois de Boulogne.

 

 

Pour lui, le nom de Balbec, d’après ce que Legrandin et Swann lui en ont dit : l’un en parle comme de la partie terminale de la civilisation, à moitié sauvage, habitée par des pêcheurs, des brouillards et des tempêtes ; l’autre parle de la petite église de Balbec, « le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière ! on dirait de l’art persan ». Du coup, la rêverie « mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer ».

 

 

L’indicateur des chemins de fer soutient sa rêverie du nom de toutes les gares de Bretagne dont les sonorités se parent de couleurs particulières (MESSIAEN affirmait voir un bleu outremer dans telle harmonie, etc.). On apprend aussi que les chambres de Combray sont « saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote ». Cette liste est extraordinaire, ne trouvez-vous pas ?

 

 

Un des intérêts de ce « chapitre » est que le narrateur parle de ce qu’il est « avide de connaître » : « ce que je croyais plus vrai que moi-même ». Il y revient plusieurs fois.

 

 

Il imagine ensuite Venise et Florence (« le Ponte Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d’anémones » : le pauvre, s’il y allait aujourd’hui, il y verrait surtout les fabricants d’objets en or). Il imagine les peintres dont il a vu des reproductions.

 

 

 

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CANALETTO

 

 

 

On assiste ensuite à ses rencontres avec mademoiselle Swann aux Champs Elysées, son amour pour elle, et les tourments qu’il éprouve quand il sait qu’elle sera absente tel jour. Chacun de ces gamins est doté d’une bonne. C’est là qu’on retrouve Françoise, d’ailleurs. Les enfants « jouent aux barres ».

 

 

J’ai eu la très curieuse impression de revoir les affres amoureuses de Swann pensant à Odette. Il s’ingénie à analyser ce qui se passe en lui. Son œil est aiguisé, et appuie sur le contraste irréductible entre l’image intérieure qu’on se fait d’une personne et la réalité objective de cette personne.

 

 

On lit dans ce passage une phrase assez ahurissante. Swann vient parfois attendre et chercher sa fille, sans toutefois daigner saluer le narrateur, avec la famille duquel une brouille s’est installée depuis le mariage avec Odette.

 

 

Gilberte et lui vont jusqu’à une baraque où une dame vend des friandises. Elle est particulièrement aimable avec eux « – car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épice, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes – ». J’avoue que la phrase me laisse sur le cul (pardon pour l’élégance). « Eczéma ethnique », « constipation des Prophètes » ? C’est du brutal.

 

 

Il pousse parfois ses promenades avec Françoise jusqu’au Bois de Boulogne, où des gens distingués se croisent, et où surtout Mme Swann se promène, parfois en voiture, parfois à pied, « dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au corsage ».

 

 

Odette, de sa voiture, envoie aux messieurs qui la saluent au passage des sourires, dont l’un veut dire : « Je me rappelle très bien, c’était exquis ! », l’autre : « Comme j’aurais aimé ! ç’a été la mauvaise chance », le suivant : « Mais si vous voulez ! Je vais suivre encore un moment la file et dès que je pourrai, je couperai ». Non, Odette ne se refait pas.

 

 

La fin est consacrée à l’aspect artificiel et composé du Bois de Boulogne, qui : « répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres ». On trouve répété de page en page le mot « factice ». En fait, l’essence du Bois est de servir de cadre aux évolutions des belles promeneuses.

 

 

Quelques phrases à relever, quand il considère le passage du temps et la disparition de la beauté dans le passé : « Quelle horreur ! me disais-je : peut-on trouver ces automobiles élégantes comme étaient les anciens attelages ? Je suis sans doute déjà trop vieux, mais je ne suis pas fait pour un monde où les femmes s’entravent dans des robes qui ne sont même pas en étoffe ». « Quelle horreur ! Ma consolation, c’est de penser aux femmes que j’ai connues, aujourd’hui qu’il n’y a plus d’élégance ».

 

 

Ainsi finit Du Côté de chez Swann. Que me reste-t-il de la lecture ? Pas facile à dire. La première chose qui me frappe, c’est que j’ai lu déjà deux fois A la Recherche du temps perdu, et j’ai l’impression, aujourd’hui, que je n’avais jamais ouvert le livre.

 

 

Il y a bien des éléments qui m’étaient restés, Swann et Odette, la maison de Combray, etc. Mais d’une manière générale, en l’ouvrant pour la troisième fois, c’est comme si c’était la première. Peut-être que c’est toujours la première fois, après tout.

 

 

Ce que je trouve incommensurable et inextricable, c’est l’infinité des détails qui composent le récit, une matière tellement foisonnante, une végétation tellement luxuriante qu’il est impossible à l’observateur de tout saisir, de tout retenir. Impression que MARCEL PROUST a fait le choix de cette  syntaxe hors du commun pour se donner la capacité d’embrasser un vaste univers de sensations, d’aperçus.

 

 

Syntaxe hors du commun : je n’apprends rien à personne. Les phrases de MARCEL PROUST sont construites de manière à ce que le lecteur, quand il arrive au milieu, doit revenir au début pour rétablir mentalement la structure grammaticale. Je comparerais ça à la marche dans une forêt vierge encombrée de lianes : on avance de quelques mètres, on se retourne, et il est impossible de seulement discerner le point où l’on était auparavant. Oui, c’est inextricable.

 

 

PROUST ne s’y prendrait pas autrement, s’il voulait se donner les moyens d’envisager la vie subjective et le monde extérieur dans leur complexité et jusque dans les plus subtiles de leurs interactions. Autant dire que la lecture de ce monument littéraire est par définition et définitivement inépuisable : l’auteur s’est ingénié à entrelacer considérations et données comme des ronces inermes grimpant autour du lecteur, sinon jusqu’à l’étouffer, au moins à l'étourdir. Dans La Recherche, le lecteur est forcément perdu (pardon pour le jeu de mot, trop évident pour que je m’en prive). En réfléchissant un peu, je comprends mieux cette histoire de « première fois ».

 

 

Faut-il aimer la musique de RICHARD WAGNER pour aimer La Recherche du temps perdu ? C'est probable. Songez que pour aller d'un bout à l'autre de la Tétralogie, il ne faut pas moins de quinze heures et quinze minutes, sans compter les trajets, les entractes et les collations. Non, je rigole, mais il y a de ça. Combien d'heures, quand même, pour aller d'un bout à l'autre de La Recherche ?  J'arrête.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

jeudi, 19 janvier 2012

ÊTES-VOUS PLUTÔT GORGON OU PLUTÔT ZOLA ?

EPISODE 1

 

 

Je le dis d’entrée : ceci n’est pas un pamphlet (remarquez, MAGRITTE disait bien : « Ceci n’est pas une pipe »). EMILE ZOLA, j’aime bien. Le problème, c’est que ce n’est pas partout et pas tout le temps. Loin de là. Je dirai même que, chez ZOLA, beaucoup de choses m’insupportent carrément. Mais il faut encourager les jeunes auteurs : il ira peut-être loin, ce petit, on ne sait jamais.

 

 

 

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Par exemple, le Claude Lantier de La Bête humaine, programmé en héritier d’alcoolique, qui sent monter en lui, en même temps que le désir sexuel, l’envie de tuer la femme qu’il tient dans ses bras, me semble une caricature de « cas psychiatrique », même si, à la réflexion, le cas de Moosbrugger, dans L’Homme sans qualités de ROBERT MUSIL, quoique différent, fait penser rétrospectivement au cas de Lantier.

 

 

Le parti-pris « scientifique » par lequel ZOLA fait de l’hérédité une sorte d’agent de la malédiction divine est, selon moi, à chier, parce que ça donne à ses romans, de façon différente dans chacun des Rougon-Macquart, un aspect plaqué, artificiel, théorique qui tue la vie propre du livre. L’effort de démonstration est tout sauf romanesque. Finalement, ce qui m’embête chez ZOLA, c’est l’idée.

 

 

Et puis, il y a le parti-pris « scolaire », je veux dire didactique, on pourrait dire la tentation documentaire. Je me rappelle avoir lu Le Théorème du perroquet, du mathématicien DENIS GUEDJ. Il paraît que c’est un roman. Moi, je veux bien, mais quand la partie romanesque est bouffée à ce point par l’intention didactique (découverte des mathématiques), on n’est pas loin de l’escroquerie. Il n’y a même plus d’intrigue.

 

 

Dans le même genre, Le Monde de Sophie, de JOSTEIN GAARDER, sur la philosophie, est bien mieux réussi. ZOLA est encore plus loin de cette caricature, mais c’est un aspect qui transparaît toujours de façon gênante.

 

 

Prenez Au Bonheur des dames, par exemple. Le petit Octave Mouret, qu’on voit, dans Pot-Bouille, changer d’étage au gré de ses changements de maîtresse, possède assez d’esprit d’entreprise pour, devenu adulte, construire en trois temps l’industrie de la grande distribution. Eh bien, pourquoi ZOLA se croit-il obligé d’infliger au lecteur trois visites  exhaustives de l’hypermarché : un – éclosion, deux –  développement, trois – triomphe ? Exhaustives, les visites ! Faut rien oublier !

 

 

Entrez dans Le Ventre de Paris, et vous étoufferez littéralement sous les tonnes, les variétés, les couleurs et les odeurs des victuailles, présentées dans des avalanches oppressantes. Il paraît qu’il faut considérer ces descriptions comme de « colossales natures mortes ». Moi, je veux bien, je ne suis pas contrariant.

 

 

Allez voir La Faute de l’abbé Mouret, où ZOLA nous inflige l’énumération lyrique du Bottin de toutes les plantes de la Création. L’action se passe dans le « Paradou » (ce nom !), quand le curé découvre, dans une amnésie brutale de tous ses devoirs de prêtre, le cataclysme des plaisirs de la chair en compagnie d’Albine. Le lecteur est brutalement assommé à coups de traités de botanique et de catalogues de pépiniéristes, tous épais comme un dictionnaire français / sanskrit en douze volumes.

 

 

Si le poids des péchés du monde est comparable à celui de ces énumérations, je comprends aussitôt l’horrible horreur du chrétien pour  l’enfer. Et je suis prêt à considérer dès maintenant le haggis, la fondue au chester et le christmas pudding (spécialement conçus pour estomacs britanniques surentraînés) comme de tout légers amuse-gueule.

 

 

 

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Voici à présent quelques exemples, non dénués d’humeurs diverses et de considérations arbitraires et injustes. Le monument national s’en remettra.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Exemples et considérations à suivre.

 

 

dimanche, 15 janvier 2012

AU FIL DE LA "RECHERCHE" (4)

UN AMOUR DE SWANN

 

Cette deuxième partie nous fait atterrir abruptement dans le salon de M. et Mme Verdurin, présenté illico comme abritant un clan, dont les membres se rassemblent autant par leurs affinités que par ce qu’ils repoussent : le pianiste et le Dr Cottard sont bien supérieurs à ceux que la renommée célèbre, appelés les « ennuyeux ». 

 

Mme Verdurin est dans la pose continuelle, elle surjoue, elle affecte au dernier degré, bref, elle en fait trop. Elle ne cesse de jouer à gronder par antiphrase. Elle est fort bien dépeinte comme insupportable (et vulgaire). M. Verdurin suit le mouvement. Il a intérêt, parce que c'est Madame qui règne, qui donne le ton, mais aussi le ticket d'entrée au sein du cénacle. C'est elle aussi qui, tel l'archange chassant Adam et Eve hors du Paradis de la pointe de son épée de feu, prononce le bannissement de celui qui a déplu. 

 

On fait connaissance d’Odette de Crécy, qui voudrait présenter Swann au cercle Verdurin. Swann, l’homme raffiné, l’habitué du faubourg Saint-Germain et de la plus haute aristocratie, plongé dans ce milieu qui a surtout la culture de l’argent, ça jure. Mais Swann est présenté comme un amateur infatigable de femmes, une sorte de Don Juan, intéressé autant par la grande dame que par la cuisinière ou la couturière, en même temps que l’ami de tout ce qui compte dans la très haute société. 

 

Avec ça, volontiers désinvolte dans les « manières ». Il dîne presque chaque jour chez des cousins de la grand-mère, puis cesse de venir du jour au lendemain, et l’on trouve la raison dans le livre de cuisine : amant de la cuisinière, c’est à elle seule qu’il a envoyé la lettre de rupture. 

 

Son goût pour Odette de Crécy est entré en lui comme par effraction : « Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés ». Et vlan ! Et puis c’est elle qui s’immisce auprès de lui, allant chez lui, rapprochant ses visites. Une notation marrante sur la mode féminine du moment : « … donnait à la femme l’air d’être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres ; … ». On apprend le goût de Swann pour Ver Meer (sic), dont Odette ignore jusqu’au nom. 

 

Le grand-père a bien connu Verdurin, mais a rompu lorsque le « petit Verdurin » est tombé (avec ses millions) dans la « bohème et la racaille ». Il refuse d’introduire Swann dans la famille Verdurin. C’est donc Odette qui s’en charge. Le portrait du Dr Cottard fait de celui-ci un imbécile : ne sachant jamais si l’autre est sérieux ou plaisante, il adopte une mine immuable, entre incrédulité d’initié et interrogation naïve. En attendant, sa plus grande pente est de prendre tout ce qui se dit au pied de la lettre. 

 

Dans le milieu Verdurin, Swann est « smart » avec classe et naturel. Il veut faire la connaissance de tout le monde : le peintre (monsieur Biche), la tante du pianiste (qu’il brocarde indûment auprès de Verdurin), le docteur. On a l’histoire du siège suédois de Mme Verdurin, en sapin ciré et de tous les autres cadeaux reçus qui finissent par faire chez elle un drôle de bric-à-brac. 

 

Et puis vient l’épisode de la sonate de Vinteuil, une merveille de considérations remarquables sur la musique. Le récit commence par les amabilités que fait Swann au pianiste après l’exécution. « De même qu’il ne se demandait pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde… ». Goûtons la triple négation. 

 

Le moment se caractérise d’abord par l’insaisissable de la sensation qu’il a éprouvée l’année précédente en entendant une phrase donnée, dans le même morceau, sensation qu’un effort intellectuel lui permet d’attacher à un moment précis. La musique est un art du temps, et les notes, aussitôt retenties, s’évanouissent. Saisir cet insaisissable-là, voilà à quoi travaille Proust, par Swann interposé. 

 

Et Swann, qui semblait jusqu’alors pris dans une routine qui devait apparemment durer jusqu’à sa mort, commence à sentir en lui renaître un goût vivant pour la vie en train de se dérouler. Le passage vaut le coup : « Or, comme certains valétudinaires chez qui, tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer, pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie ». Il trouve donc une nouvelle raison de vivre dans cette « phrase de Vinteuil ». 

 

Le soir du concert Verdurin, il y a donc un an que Swann a entendu la sonate, et il a cessé d’y penser. « Rentré chez lui, il eut besoin d’elle ». On ne sait pas si c’est à Odette de Crécy ou à la phrase musicale que l’expression s’applique. En à peine trois pages, PROUST écrit à quatre reprises « tout d’un coup ». Et Swann le blasé semble alors heureux. 

 

Même s’il n’arrive pas à associer le bonheur musical qu’il vient de ressentir au Vinteuil qu’il connaît (« une vieille bête »). Alors même que : « La sonate de Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand public ». 

 

Swann glisse incidemment dans la conversation qu’il connaît le président de la République (Jules Grévy), qu’il a avec lui des amis communs (sans dire que c’est le Prince de Galles). Le clan Verdurin n’en a cure, et ne montre même que mépris pour le « grand monde » de l’aristocratie et du boulevard Saint-Germain. 

 

Le tour de force romanesque que constitue l’épisode « Un Amour de Swann » n’est pas dans tel ou tel « moment », avant tout parce qu’il est très délicat de vouloir en isoler tel ou tel en y voyant une « unité », vu la fluidité permanente du récit, qui fait de ses deux cents pages un tout homogène, un flux continu. 

 

Le tour de force romanesque est dans l’intensité maintenue égale dans tout l’épisode de trois lignes de récit : la musique, avec la « phrase » de la sonate de Vinteuil, qui semble amener Swann à un renouveau de son goût de la vie ; l’amour, avec le personnage d’Odette de Crécy, dont la sonate de V. n’est au vrai qu’une métaphore, les deux étant intimement liés ; la société, avec l’entrée de Swann dans le « clan » Verdurin. Là, je m’incline et je dis : « Chapeau, Maître Proust ». 

 

L’éveil musical de Swann écoutant ce morceau, son éveil amoureux dans la compagnie apparemment inoffensive d’Odette, et sa découverte d’un milieu social dans lequel, selon toute apparence, il subit un déclassement – tout cela suit une seule et même courbe, d’abord ascendante, jusqu’à son point de rayonnement maximum, puis descendante, jusqu’à son retour à un point zéro. 

 

En musique, ce sera la sonate figurant d’abord la présence d’Odette, avant qu’il l’entende, pour finir, sans elle, au cours d’une soirée mondaine. En amour, ce sera l’irruption à son insu, voire contre son gré, d’Odette dans sa vie, avant la prise de distance, puis la fin de la liaison. En société, ce sera l’entrée officielle dans le cercle Verdurin, puis le froid qui s’installe dans les relations, jusqu’à l’éviction définitive de Swann. Un seul et même mouvement, dépeint sur trois registres, comme une oeuvre musicale fondée sur plusieurs thèmes simultanés. Je m'incline derechef : « Chapeau, Maître Proust ». 

 

Ce que je trouve très fort, c’est l’extrême, imperceptible et constante progressivité de l’évolution des sentiments, des personnages, des situations. On a vraiment l’impression d’une coulée, assez lente pour pouvoir en saisir le moindre détail en l’isolant, mais en même temps assez rapide pour que le lecteur n’ait pas l’occasion de s’arrêter à un état d’esprit. Tout est à la fois net et précis, mais instable et mouvant. Je dis que ça, c’est du grand art.

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 08 janvier 2012

AU FIL DE "LA RECHERCHE" (3)

La fille de cuisine a accouché, mais devra à terme quitter son poste à cause de l’asthme (tiens donc !) que lui provoquent les asperges que Françoise se fait un malin plaisir de lui faire « plumer » tous les jours. Françoise apparaît alors d’une férocité féroce pour qui n’est pas de son clan.

 

 

Marcel nous fait ensuite le tableau ironique (mais que je trouve faisandé) des samedis où, Françoise devant aller au marché à Roussainville, le repas est avancé d’une heure, ce qui déclenche un nombre invraisemblable de plaisanteries qui ne sont drôles que dans le petit cercle familial, du genre « détail dont on fait une montagne de bonne humeur ». Cette avance fait que la journée va sembler très longue à tante Léonie.

 

 

On a droit au mois de Marie et aux visites à l’église remplie d’aubépines (nouveau tableau détaillé). A la sortie, on rencontre Monsieur Vinteuil qui, lorsqu’il reçoit les parents du petit, dispose un cahier de musique sur le piano, mais c’est pour mieux se défiler quand il est sollicité.

 

 

Il y a l’épisode Legrandin : un voisin élégant sans affectation, mais qui, lorsqu’il est en compagnie d’une dame qui est sa sœur, qui n’est autre que la duchesse de Guermantes, affecte de ne pas même s’apercevoir de leur existence. Après un certain nombre de valses-hésitations, il est décrété une fois pour toutes que Legrandin est un snob, puisqu’il ne veut pas admettre qu’il connaît la duchesse de Guermantes. Il l’affecte pour n’avoir pas à rédiger une lettre de recommandation en faveur de Marcel et de sa grand-mère qui doivent séjourner à Balbec. Exit Legrandin.

 

 

Après avoir rendu visite à la tante Léonie (considérations sur la lumière du soleil couchant comprises),au retour d’une promenade du côté de Guermantes, forcément plus longue, on fait en famille une promenade du côté de Méséglise. Marcel s’appesantit sur les lilas du château de Tansonville, qui appartient à Swann.

 

 

Nouveau chapitre sur les fleurs : « Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits cœurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la barrière du parc leurs panaches de plumes blanches ou mauves que lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse ». Bon, cette fois, on a compris, Marcel, que tu es une fille.

 

 

Comme Swann n’est pas chez lui et qu’on ne risque donc pas de tomber sur Madame Swann, à laquelle il faudrait accepter d’être présentés, bien que le mariage de Swann fût considéré comme un déclassement, la famille a pu en effet longer le parc du château. C’est au cours de ce détour que Marcel fait la connaissance de Gilberte et qu’il en tombe aussitôt amoureux. Aïe mon cœur !

 

 

C’est au cours d’une de ces promenades qu’on aperçoit Mademoiselle Vinteuil, dont le père habite Montjouvain, passer à toute vitesse sur un tilbury, en compagnie d’une « amie plus âgée », avec laquelle elle « fait de la musique ». Mais enfin, ça arrive à tout le monde, de vivre en présence du vice et de s’en accommoder. De toute façon, Vinteuil est diminué, ce qui ne l’empêche pas de trouver Swann un homme exquis, alors que celui-ci le qualifiera plus tard, dans le salon Verdurin, de « vieille bête ».

 

 

Quand la promenade vers Méséglise rencontre la pluie, on s’abrite sous les halliers, ou sous le porche de l’église Saint-André-des-Champs : « Que cette église était française ! ». « On sentait que les notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XIX° siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne , et qui se distinguaient pas autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante. » Belle observation.

 

 

Pour montrer l’interpénétration entre passé et présent, je trouve que ce n’est pas mal. Il trouve même à Théodore, mauvais sujet s’il en est, les mêmes qualités de respect médiéval quand Françoise fait appel à lui pour soulever la vieille tante Léonie, qu’aux petits anges des bas-reliefs de l’église. Une église où est sculptée une sainte qui « avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin ». Quel sein doux à caresser ce devait être. On sent l’amateur de femmes !

 

 

Marcel prend l’habitude de se promener seul, « enveloppé dans un grand plaid », il aime observer une cahute couverte d’un toit de tuile, parfois rempli d’un soudain enthousiasme qu’il manifeste en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut ! ». Il espère qu’une femme va venir à sa rencontre, il a toute une rêverie peut-être pas amoureuse, peut-être sentimentale : « Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde ». Est-ce que ça sonne juste ?

 

 

Il observe ensuite Mlle Vinteuil et son manège dans la pièce avant l’arrivée de son amie. Quand celle-ci est là, autre manège entre les deux femmes, qui sont en train de se préparer ainsi une jolie soirée bien lubrique. Quelques considérations qu’il place dans le cadre du sadisme, de façon selon moi peu pertinente. « Ce n’est pas le mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui semblait agréable ; c’est le plaisir qui lui semblait malin. »

 

 

Quand il ne va pas vers Méséglise, Marcel va du côté de Guermantes. Ce n’est possible que quand on est sûr que le beau temps durera, car la promenade est beaucoup plus longue. On marche le long de la Vivonne. Un peu d’histoire sur les ruines du château des comtes de Combray. Un éloge du bouton d’or, quand il déferle en foule de son Asie natale.

 

 

Une description, si l’on veut, de la rivière. Une comparaison rigolote entre un nénuphar sans cesse basculé d’une rive à l’autre et la tante Léonie, « qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se croient à chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours ». Que c’est bien dit.

 

 

La rêverie qui l’aurait conduit aux sources de la Vivonne ou à Guermantes même l’amène à évoquer la duchesse. Sera-t-il « le premier écrivain de l’époque » ? Ou bien, découragé, renoncera-t-il à la littérature ? L’avenir le dira, mon enfant. La duchesse est annoncée dans l’église de Combray à l’occasion du mariage de sa fille.

 

 

Elle s’assied dans la chapelle réservée à sa famille depuis des siècles. Marcel est interloqué par le fossé qui sépare l’idée qu’il s’en était faite et la duchesse réelle, « une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez ».

 

 

Une petite coquetterie de Marcel : « Combien, depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre ». On a ensuite une tentative littéraire du petit Marcel, qui écrit, assis à côté du cocher du docteur Percepied, une description du mouvement optique de trois clochers. Pourquoi pas ? On est vraiment dans l’analyse de ses propres sensations.

 

 

Il termine cette partie sur un avis étrange. Pour lui, la vie « la plus pleine de péripéties » est « la vie intellectuelle ». C’est là, semble-t-il, qu’il fixe à la littérature l’objectif de restituer le passé : « Et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait – comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule – ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères ». Je ne suis pas sûr que tout ça soit fort intellectuel.

 

 

« Combray » s’achève sur un retour aux affres des insomnies de Marcel, dues à l’absence du baiser maternel du soir, et au désordre des perceptions nocturnes, rectifié dès les premières lueurs du jour. La boucle est bouclée.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 07 janvier 2012

EN ATTENDANT "LA BOUGIE DU SAPEUR"

2012 étant une année bissextile, il faut se préparer pour le jour le plus rare, donc le plus cher du calendrier, j'ai nommé le 29 février. Et pour célébrer ce jour futur de la façon la plus digne, je ne vois pas de façon plus digne que d'évoquer un de ces héros obscurs et sans grade que nous a légué l'invincible armée française (invincible tant qu'il n'y a pas de guerre). Ce héros porte un nom ineffaçable : CAMEMBER (http://aulas.pierre.free.fr/chr_cam_03.html), dont la rumeur publique a peut-être d'ores et déjà porté à vos oreilles (et à vos yeux) l'existence, une existence dont on regretterait l'absence si elle n'avait pas existé. 

 

 

UNE PLAIDOIRIE REMARQUABLE

 

 

Camember est sapeur. C’est pour ça qu’on l’appelle « le sapeur Camember ». Il est respectueux de ses supérieurs. A l’occasion, il se montre facétieux, mais trouve parfois plus facétieux que lui, à ses dépens. Si vous ne connaissez pas ce chef d’œuvre, soyez heureux : vous avez de la joyeuseté et de la réjouissance en perspective en 2012.

 

 

Exemple immédiat : un gamin essaie d’atteindre la sonnette d’entrée de l’immeuble. Camember passant par là s’offre à le dépanner. Le gamin remercie : « Quand le pipelet il viendra vous seriez bien aimable d’y dire bonjour de ma part », avant de détaler à toute vitesse. Ça ne manque pas : au moment où le concierge ouvre pour punir le farceur, Camember est obligé de se retourner pour saluer le major Mauve, et reçoit où je pense un coup de balai bien senti, qui envoie par réaction le pied de Camember dans la rotondité du Major. Ça, c’est pour la mise en bouche.

 

 

Le plat de résistance, c’est la plaidoirie du défenseur du sapeur devant le conseil de guerre, où Camember paraît pour insulte à supérieur. C’est l’avocat, qui s'appelle excellemment maître Bafouillet, qui parle : « Messieurs, comme l’a fort bien dit Bossuet, notre maître à tous, il n’est si petit ruisseau qui ne finisse par porter ombrage.

 

 

« Si l’on en croyait l’acte d’accusation qui, de son doigt sévère, nous a plongé sur ce banc d’infamie, messieurs, nous aurions frappé le major Mauve dans l’exercice de ses fonctions… Or, dussé-je faire rougir vos cheveux blancs, ce n’est pas à cet endroit-là que nous avons atteint l’honorable docteur.

 

 

« Alors, messieurs, jetons un voile sur les batailles d’Austerlitz et de Marengo ! Songez à son pauvre père, à ce vieillard octogénaire qui a déjà un pied dans la tombe et qui, de l’autre, a toujours marché dans le sentier de la vertu !

 

 

« Ce n’est pas, messieurs les membres du Conseil, à de vieux singes comme vous et moi qu’on apprend à faire des grimaces et, qu’il le veuille ou non, je vois bien d’ici l’œil du commissaire du gouvernement qui m’écoute et qui rit.

 

 

« La vie, hélas, n’est qu’un tissu de coups de poignard qu’il faut savoir boire goutte à goutte ; et, je le dis hautement, pour moi, le coupable est innocent ! »

 

 

Ceux qui ont quelque lumière au sujet des aventures de Spirou et Fantasio connaissent évidemment le Maire de Champignac, « un orateur de toute première force » (c'est dans Le Prisonnier du Bouddah), qui prononce des discours marqués du sceau de l’éloquence de maître Bafouillet. Je leur ferai un sort prochainement, car ils valent leur pesant de cacahuètes. A la suite de cette émouvante plaidoirie, Camember est acquitté. Voilà un échantillon de ce que sont Les Facéties du sapeur Camember (éditions Armand Colin).

 

 

Il faut que je vous présente le personnage plus en détail. C’est de la BANDE DESSINEE. L'art est mineur, j'en conviens, mais il forme une des briques qui, de guingois ou à bon droit, ont servi à l'dification physique et mentale de mon pauvre individu. François Baptiste Ephraïm CAMEMBER, fils d’Anatole Camember et de Polymnie Cancoyotte,  est né à Gleux les Lure, département de Saône Supérieure, le 29 février 1844. Sa vocation : ne rien faire.

 

 

C’est la raison pour laquelle il se trouvera bien dans l’armée française, comme « sapeur ». Je signale qu’en l’honneur du Sapeur Camember et de cette date de naissance, un journal a été fondé en 1980, qui paraît tous les 29 février : La Bougie du Sapeur. Le numéro 8 devrait donc paraître le 29 février 2012. Restez aux aguets, c’est pour très bientôt.

 

 

Le vrai, et facétieux, père du « Sapeur Camember » s’appelle GEORGES COLOMB qui, pour cette raison prendra le nom de plume de CHRISTOPHE. Il a laissé quatre chefs d’œuvre, dont je n’évoquerai ici que Les Facéties du Sapeur Camember (1896), sachant tout de même qu’il est vital pour la santé mentale et physique de ne rien ignorer de l’anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle, immortelle invention du savant Cosinus, mais aussi de tout savoir de la famille Fenouillard et de Plick et Plock.

 

 

Camember a du bon sens, et du gros. Ainsi, lorsque Cancrelat, qui doit scier le bois du Colonel et se désespère car le tas est vraiment très haut, il le réconforte : « Cancrelat, lui dit-il, tu m’affliges : tu n’as qu’à commencer par un bout, et quand t’arriveras à l’autre, tu seras tout épaté d’avoir fini ».

 

 

Et lorsque le pauvre est arrivé à la moitié, et se plaint que c’est vraiment très long : « S’pèce de moule ! C’est par l’aut’bout qu’il fallait commencer, parce qu’à présent qu’il n’y a plus rien de ce bout ici, il n’te resterait plus rien à faire ». IMPARABLE.

 

 

Une autre fois, le sergent Bitur (ça vaut l’adjudant Kronenbourg de CABU), qui a beaucoup moins de bon sens que Camember, lui « imprime » l’ordre de creuser un trou pour y cacher des ordures. Le sapeur, une fois la mission accomplie, se demande où il va fourrer la terre extraite du trou. Bitur : « Que vous êtes donc plus herméfitiquement bouché qu’une bouteille de limonade ! Creusez un autre trou ! ». Deuxième engueulade : « M’ferez quatre jours pour n’avoir pas creusé le deuxième trou assez grand pour pouvoir y mettre sa terre avec celle du premier ».

 

 

 

CAMEMBER 1.jpg

 

 

 

Camember a aussi l’art du compliment délicat. Un peintre a fait le portrait de la colonelle. Le sapeur se croit obligé de corriger « mam’selle Victoire » (servante alsacienne, c’est important de le préciser) qui vient d’émettre un jugement désobligeant sur la peinture, que la Colonelle a entendu : « C’est p’têtre vrai que ce n’est pas joli, joli… Mais avouez que c’est rudement ressemblant ! ».

 

 

Mam’selle Victoire a donc un accent alsacien à couper au couteau. Attention, je n'ai rien contre les Alsciens, mais je suis tout contre les Alsaciennes, ça plaisante pas. Elle appelle Camember « Mossieu Gamempre ». Un jour, à Camember qui cherche son Colonel : « Foui ! Mossieu Gamempre, ché fiens té lé foir… tans son gabinet… il é…grivé ». Persuadé que son cher colonel est mort, il court ameuter la caserne. Après vérification, le Colonel est bien vivant, et fait venir Victoire : « Ch’ai pas tit : "le golonel il est grévé", ch’ai tit : "Le golonel il égrivé… afec une blume quoi !" ».

 

 

Quelle chance vous avez, bande de petits veinards qui ne connaissiez pas Camember, vous allez vous régaler ! Vous découvrirez qu’il sait à l’occasion se comporter en véritable héros militaire, qu’il sauve son Colonel, qui le décore, si c’est pas une preuve, ça. Cancrelat, nommé capitaine des pompiers, « a eu le premier l’idée géniale qui consiste à essayer les pompes la veille de chaque incendie ».

 

 

Camember épouse Victoire qui, à la dernière image, lui a déjà donné huit garçons, pas tout à fait « l’effectif d’une escouade sur pied de guerre ». Peinture ironique et débonnaire d’une vie de caserne désormais disparue.

 

 

On peut considérer GEORGES COLOMB alias CHRISTOPHE comme un ancêtre français de la BANDE DESSINEE, de même que la Suisse a donné à celle-ci RODOLPHE TÖPFFER  (né en 1799) (Les Amours de M. Vieuxbois), l’Allemagne WILHELM BUSCH (les infernaux Max et Moritz), et l’Amérique RICHARD OUTCAULT (Yellow Kid, où apparaît la première bulle en 1896). Total respect !

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

NOTE A BENNE : A propos de Camember, je signale aux curieux une facétie de MARCEL PROUST dans Du Côté de chez Swann. Au cours d'une soirée très mondaine chez madame de Saint-Euverte, Swann et la princesse des Laumes disent du mal de madame de Cambremer (ex-Mlle Legrandin) : « Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal ! dit-elle en riant. - Il ne commence pas mieux, répondit Swann. - En effet cette double abréviation ! ... - C'est quelqu'un de très en colère et de très convenable qui n'a pas osé aller jusqu'au bout du premier mot. - Mais puisqu'il ne pouvait s'empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait de finir le premier pour en finir une bonne fois ». Qu'en termes élégants ces vacheries sont dites !

 

 

 

mercredi, 04 janvier 2012

QUI VEUT SAUVER RENE MAGRITTE ?

Résumé : je continue et persiste à dire du mal de MAGRITTE. 

 

La lourdeur de MAGRITTE vient de ce qu’il veut péter plus haut que son cul, en prétendant insuffler du SENS. Il veut faire croire que ses facéties picturales sont la quintessence de l’art. Ce faisant, il procède comme tous ceux qui, en s’appuyant sur les techniques les plus modernes, prétendent imiter dans des objets fabriqués les structures biologiques du cerveau vivant, de l’A. D. N. ou de je ne sais trop quoi : à l’arrivée, ça donne quelque chose de pauvre, que dis-je, d’infirme, voire de peu humain. En plus, c’est tellement simple que c’en est aride comme le Kalahari. 

 

Somme toute, la peinture de RENÉ MAGRITTE est la peinture THEORIQUE d’un peintre INTELLECTUEL. Comme le dit le même « docte » déjà cité auparavant : « L’œuvre de Magritte est certainement l’un des rares exemples de peinture intellectuelle de notre époque ». Tu l’as dit, bouffi ! Autrement dit, qu’on se le dise, nous voici devant de la « peinture à message ». C’est didactique, et chiant comme tout ce qui est didactique. 

 

Le bouffi en question met sur le même plan RENÉ MAGRITTE et MAX ERNST. Il faut l'être jusqu'à la moelle, bouffi, pour confondre un fabricant de gags picturaux et un artiste véritable qui offre à voir un monde dont, la plupart du temps, il ne donne pas la clé (je pense à ses séries de collages La Femme 100 têtes et Une Semaine de bonté, mais aussi aux Jardins gobe-avions, et à tant d’autres). C’est bête, mais avec MAGRITTE, on arrive tout de suite au but. Regardez plutôt ce Jardin gobe-avions :

 

Et dans le genre « gag » visuel, un type comme ROLAND TOPOR pète infiniment plus haut, plus loin et plus profond que cet intello de salon. Chez TOPOR, un seul truc reste insupportable : son rire. Moins horripilant depuis qu’il est mort (mais il y a Youtube). Tout le reste est rigoureusement impeccable, même quand il se met à quatre pattes pour faire le tour du plateau de télé en gruïkant comme un cochon qu’on assassine. Je recommande en particulier la série de dessins dont il a illustré l’édition des Œuvres Complètes de MARCEL AYMÉ.

 

Un dernier truc qui ne me revient pas, chez RENÉ MAGRITTE, mais alors pas du tout. Il fait partie de la cohorte surréaliste, et ça c’est impardonnable, et pour une raison très précise. ANDRÉ BRETON, le pape de cette secte devenue une religion, considérait ARTHUR RIMBAUD comme « coupable devant nous d’avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel » (Second Manifeste du Surréalisme). 

 

Eh bien, franchement, on serait en droit d’accuser BRETON du même chef. Car à force de fouiller dans le subconscient, à force de déterrer de la « beauté convulsive » dans les tréfonds de l'âme humaine, à force d'en appeler aux ressources freudiennes de l'inconscient, le surréalisme a ouvert à la PUBLICITÉ une autoroute. Le minerai précieux de l'imagination enfouie a été amené à la lumière, et la PUBLICITÉ s'est ruée sur le magot, et s'en est servie comme d'un cheval de Troie pour envahir en retour les tréfonds de l'âme humaine avec de la MARCHANDISE sublimée par la métaphore plus ou moins poétique. 

 

Sans même parler de ce qu’il y a d’absolument ahurissant dans le reproche adressé à RIMBAUD par ANDRE BRETON, sans même parler de SALVADOR DALI, alias Avida Dollars (comme disait A. B. en personne), le surréalisme des peintres est devenu le principal PROXENETE PUBLICITAIRE.  

 

MAGRITTE est l'archétype du fournisseur de la filière prostitutionnelle qui exploite les pauvres PUTAINS de l'imagination, sous le couvert même de la liberté. Il a apporté à la PUBLICITE l'aliment idéal de la putasserie, qui peut se formuler ainsi : « Tout est dans tout, et réciproquement ». 

 

RENÉ MAGRITTE, que ce soit comme surréaliste ou comme fabricant de gags visuels, est de ceux qui ont fourni en chair fraîche les « créatifs » de toutes les agences de publicité, à commencer par l'idée d' « images à idées ». Je me souviens d’une publicité pour les appareils Hi-Fi pour automobile Pioneer, réalisée de main de maître, montrant une très belle voiture en forme de violon, pour bien convaincre que la voiture, grâce à Pioneer, était devenue musique. C'était du MAGRITTE tout craché. 

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ANDRÉ BRETON ne tresse-t-il pas des couronnes de laurier à MAGRITTE ? « Il a abordé la peinture dans l’esprit des "leçons de choses" et sous cet angle a instruit le procès de l’image visuelle dont il s’est plu à souligner les défaillances et à marquer le caractère dépendant des figures de langage et de pensée. Entreprise unique, de toute rigueur, aux confins du physique et du mental, mettant en jeu toutes les ressources d’un esprit assez exigeant pour concevoir chaque tableau comme le lieu de résolution d’un problème. » Si je m’appelais ANDRÉ BRETON, je m’enlèverais les mots de la bouche.

 

Dire que j’ai trouvé fréquentable un type comme ça ! Enfin, à chacun ses erreurs de jeunesse ! Je ne lui concède qu’une seule vertu : ANDRE BRETON écrit dans un français d’un classicisme irréprochable. Pour le reste, il y a du LENINE dans les oukases de cet homme. Dire toutes ces belles paroles pour finir sur des affiches 4 x 3, le long des routes, quel avilissement !

 

Et je passe sur les élucubrations philosophico-machines de MICHEL FOUCAULT : « Magritte noue les signes verbaux et les éléments plastiques, mais sans se donner le préalable d’une isotopie ; et tralala… ». C’est sûr, il devait être bien défoncé, le MIMI. N'empêche que "isotopie", fallait y penser. Voyez, on n'en sort pas, du gag. 

 

Et je passe sur les divagations délirantes de RENÉ MAGRITTE lui-même, où il attribue aux choses un autre nom, appelant une « feuille » (d’arbre) un « canon ». Ou pas de nom du tout, comme cette barque qui vogue sur la mer. Le fait que ça se passait en 1929 (La Révolution surréaliste n° 12) peut-il constituer une excuse ? Une circonstance exténuante ? Un délit de non-assistance à personne engrangée ? Un cas non répertorié de grippe aviaire ?

 

Pour conclure, une petite charge sabre au clair contre l’ « art conceptuel ». Vous voyez déjà le lien, non ? Je sais bien que MARCEL DUCHAMP est considéré comme le grand ancêtre, avec ses ready-mades et quasi-ready-mades (hérisson porte-bouteille, urinoir transformé en « fontaine », trois « stoppages-étalons », etc.), mais MAGRITTE arrive pas loin derrière.

 

 

D'ailleurs, des artistes encore vivants ont réglé son compte à DUCHAMP. Ils s'appellent GILLES AILLAUD, EDUARDO ARROYO et ANTONIO RECALCATI. Et leur oeuvre (anecdotique, disons-le) s'intitule Vivre et laisser mourir ou La Fin tragique de Marcel Duchamp. Cela date de 1965. Certains ont appelé cela « réhabilitation du figuratif » ou postmodernité. Quand il n'y a plus de concept, il en vient encore.

 

Mentionnons tout de même ce magnifique cadre doré digne des salons de la grande bourgeoisie, où FRANCIS PICABIA avait, je crois que c’était en 1919, à l’occasion d’une exposition, suspendu par une ficelle un vrai morceau de macadam noirâtre comme seule et unique « œuvre ». C’était aux beaux jours de Dada.   

 

Il me semble que MAGRITTE est, plus que DUCHAMP, le précurseur de cette cinglerie qui s’appelle « art conceptuel », auquel il prépare le chemin. Pour prendre une comparaison, je dirais que RENÉ MAGRITTE est à l’art conceptuel ce que SAINT JEAN-BAPTISTE fut à JESUS CHRIST. « L’objectif de l’art conceptuel est d’affirmer de façon radicale la prééminence de l’idée, de la conception sur la réalisation. » Ce n’est pas moi qui le dis. 

 

Attendez, c’est pas fini : « De plus, l’œuvre pouvant se réduire à un énoncé, sa matérialisation n’est plus intrinsèque à l’acte artistique ». Si, si, je vous jure, à midi, une tranche de ça entre deux tranches de pain, et je vous garantis que vous n’avez plus faim de toute la journée. Même que JOSEPH KOSUTH l’a dit : « Art as idea as idea ». L'étape suivante, on s'en souvient très bien, c’est l’équation de la relativité générale à résoudre en milieu subaquatique par deux pingouins à lunettes demandant la nationalité daghestanaise en plein blocus continental. 

 

Je continue : « La démarche se veut essentiellement intellectuelle [et toc !], analytique et critique ». Le grand mot est lâché (il faudrait dire le « gros mot » : intellectuel). L’auteur que je cite concède quand même : « Une part de la critique s’est plu à voir dans ce mode d’expression extrémiste, austère, parfois immatériel et paradoxal, souvent ennuyeux, la mort de l’art (…) ». Eh bien écoutez, franchement, parfois, ça fait du bien à entendre. « La mort de l'art ». Et ce n'est même pas moi qui le dis. 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

Ça suffira pour cette fois.

mardi, 03 janvier 2012

MAGRITTE, UNE GRITTE CARABINEE

Résumé : j'ai commencé à me payer la tête de RENÉ MAGRITTE.

 

 

Prenez La Lampe du philosophe, par exemple. Un homme en costume-cravate fume la pipe, à droite, en vous jetant un œil torve, pendant qu’une bougie brûle sur une sellette d’artiste. Sauf que, d’une part, la bougie semble grimper le long du pied pour venir s’épanouir comme un serpent dressé, et d’autre part, le nez de l’homme opère un plongeon dans le fourneau de la pipe. Bon, vous me direz que « lampe » rappelle la bougie, et « philosophe » l’homme. Je veux bien. Mvoui … Vous y croyez, vous ?

 

 

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En fait, il ne fait pas de la peinture, il fait de la linguistique. Et saussurienne, en plus (de FERDINAND DE SAUSSURE, le fondateur de la discipline, celui de la trilogie en pataugas « signifiant / signifié / référent », celui de « le signifié "chien" ne mord pas », celui de « l’arbitraire du signe », et tant de belles choses dont on s’est servi pour détruire l’enseignement de la grammaire à l’école, sous prétexte qu’il fallait procéder intelligemment). Tout ça, si ce n’est pas du pataugas, c’est du gros sabot. Je m’explique.

 

 

Au commencement était Ceci n’est pas une pipe. Le gros malin, sur sa toile, représente une pipe. Le travail est grossier, mais on reconnaît l’objet. Et pour faire chier le spectateur, qu’est-ce qu’il fait, le gros malin ? Il peint en toutes lettres « Ceci n’est pas une pipe ». Tout ça pour dire au premier con venu à qui il prendrait l’idée de bourrer son tableau de tabac pour l’allumer et le fumer, qu’il n’a rien compris, ce gros plouc.

 

 

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On ne sait jamais, doit-il se dire. Comme le dit un « docte » : « Il suffit d’un instant de réflexion pour se rendre à l’évidence : l’image d’un objet n’est pas l’objet lui-même ». « Tu l’as dit, bouffi ! », aurait ricané Arsène Lupin au nez de l’inspecteur Ganimard.

 

 

Mais pour peindre ça, c’est vraiment ce que RENÉ MAGRITTE s’est dit : « Qu’est-ce que j’en ai marre, que les gens confondent la chose et sa représentation, je vais leur administrer une injection de linguistique. Répétez après moi : la matière picturale qui fait la pipe, c’est le ? Le ? Signifiant, bande de balourds ! L’objet représenté ? Le signifié, bande de baudets ! ».

 

 

« Et la bouffarde que je viens d’allumer sous vos yeux ? Le référent, bande de nuls ! – Oui m’sieur, bien m’sieur, je l’f’rai plus, m’sieur. – Allez, circulez, et ne m’emmerdez plus ! ». Voilà comment il vous parle, RENÉ MAGRITTE. Et vous, vous supportez qu’on vous adresse la parole en levant le menton comme ça ?

 

 

Alors une fois que tu as compris ça, tu sais ce qu’elle fait, la peinture de RENÉ MAGRITTE, si tu es normalement constitué ? Elle te tombe des yeux. Tiens, prends un grand problème philosophique, je sais pas moi, dis voir quelque chose. – La Condition humaine ? – Allez, prenons la « condition humaine ». Il se trouve que c’est un autre titre du peintre.

 

 

Tu devines pas ce que ça représente ? Une chambre dont la large fenêtre voûtée donne sur un paysage campagnard, avec un ruisseau, de l’herbe, des buissons, et un ciel où passent quelques nuages. Un rideau rouge à droite et à gauche. Tout est soigné, léché même, y compris le chevalet installé devant la fenêtre, sur lequel est posée une toile peinte.

 

 

 

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Allez, tu devines pas ce qu’il y a de peint sur la toile ? Mais si, gros ballot : le paysage lui-même ! Le gros malin qui tient le pinceau s’est juste débrouillé pour qu’on confonde pas : à gauche, le tableau déborde un chouïa sur le rideau, à droite on voit les clous qui fixent la toile sur le cadre, avec en haut le sommet du chevalet. Sans ces détails, tu ferais pas la différence entre le paysage et le tableau, con ! Là, pas moyen de se tromper. Sous le même titre et avec le même « truc » (on ne change pas une équipe qui gagne), on trouve aussi un paysage marin.

 

 

 

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Voilà, le seul « truc » de cette « œuvre », c’est de nous enfoncer dans le crâne que ce qu’on voit sur la toile n’est pas ce qu’on voit de la nature. La surface peinte donne l’illusion de la nature. « Mais attention, les petits enfants, je suis là, moi, le peintre savant, pour vous dire qu’il ne faut pas confondre. » Finalement, le père MAGRITTE prend le spectateur pour une buse, et prend la pose dans l’attitude du professeur donneur de leçons.

 

 

Toute la peinture de RENÉ MAGRITTE est contenue dans la seule surface, se résume à la surface. C’est une peinture de truqueur habile, qui se contente de jouer sur les apparences. Tiens, encore un exemple. Je ne me rappelle plus le titre de celui-ci : dans une pièce fermée, sur une table, trône une superbe cage à oiseaux. Dans la cage, pas d’oiseau, mais un œuf. Et pas n’importe quel œuf : un énorme, un œuf de dinosaure. Pour vous dire, il occupe tout le volume de la cage.

 

 

Et alors, me direz-vous ? Ben rien. C’est tout. A votre avis, quelle taille aurait dû avoir la cage pour abriter l’oiseau capable de pondre un œuf pareil ? Bon sang mais c’est bien sûr, ah le diable d’homme, fallait y penser. Ben oui, il est là le gag. Mais quand on a résolu l’énigme, c’est comme le polar, on peut le jeter, le donner ou se torcher avec. Il n’y a plus rien à en tirer. Là c’est pareil : le fruit est sec.

 

 

MAURITS CORNELIS ESCHER a le même genre de succès que MAGRITTE, avec ses paradoxes visuels : cascade qui se jette plus haut que son point d’origine, personnages qui montent et descendent des escaliers dans tous les sens verticaux et horizontaux, deux mains qui se dessinent mutuellement, l’anneau de Möbius et autres facéties graphiques. Son truc à lui, c’est le trompe-l’œil : il télescope les deux dimensions de la feuille de papier et les trois dimensions de la perspective (illusion du volume). Du coup, ça détraque tout et ça fait du paradoxe.

 

 

 

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Je qualifierais volontiers ce genre de succès de « succès de poster » : ça fait très bien, punaisé sur le mur de la chambre du jeune qui s’initie.  Mais il me semble que ESCHER a un statut beaucoup plus modeste, je veux dire moins prétentieux. Regardez donc Le Thérapeute, de MAGRITTE : un corps de berger normal, sauf la cage thoracique, dont l’espace est occupé par une cage à oiseaux ouverte, avec deux blanches colombes sur la piste de décollage.

 

 

 

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Oui, monsieur, on a compris le MESSAGE. Un rien de niaiserie en plus, et voilà-t-il pas qu’il tomberait dans la boutasse JACQUES PREVERT (« Pour faire le portrait d’un oiseau ») ou dans le fumier PIERRE PERRET (« Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux »).

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.