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jeudi, 31 mai 2012

COMMENT PROUST DEVIENT ECRIVAIN

Il faut attendre la fin du roman pour assister à l'événement nodal, pour arriver jusqu'au foyer central qui anime toute La Recherche du temps perdu, le centre de cette toile arachnéenne, vers lequel tendent tous les fils fabriqués par un auteur qui, jusque-là, cherchait sans le trouver ce qu'il pourrait bien faire de sa vie.

 

 

Le moment le plus bouleversant à mes yeux se situe en effet dans Le Temps retrouvé, c’est-à-dire le dernier « épisode » du roman. Bien des années ont donc passé, il y a eu la guerre de 14-18, et Marcel est invité à une grande soirée mondaine chez le prince de Guermantes (à ne pas confondre avec le duc du même nom, frère du baron de Charlus). Comme il ne veut pas écouter tout le concert, il ne se presse pas, et il arrive en retard. Mais commençons par la fête chez le prince, qui vient plus loin, dans le récit, et entrons dans le grand salon.

 

 

Quand il est invité à entrer par le maître d’hôtel, j’ai mis un peu de temps à comprendre qu’il ne s’était pas trompé d’adresse et qu’il n’avait pas débarqué dans un lieu inconnu de lui :

 

 

« Au premier moment, je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s’être "fait une tête", généralement poudrée et qui les changeait complètement. (…) Le prince avait encore cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois mais cette fois (…) il s’était affublé d’une barbe blanche (…) A vrai dire je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement" ».

 

 

Mais non, ce n’est pas un bal masqué et costumé pour lequel Marcel aurait oublié de se déguiser : c’est le temps qui a passé. Beaucoup de temps. « Le petit Fezensac (…) avait trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides ». J’avoue que le tableau qu’il fait de la soirée chez le prince de Guermantes est d’une grande force. Parce qu’au passage, il a lui-même vieilli, au point qu’il s’étonne qu’on lui témoigne des égards qu’il considère comme dus aux gens âgés, alors que vu de l’intérieur, sa façon d’éprouver les choses lui ferait croire qu’il a gardé la fleur de sa jeunesse. Toute la scène forme un ensemble extraordinaire.

 

 

Et c’est d’autant plus saisissant que c’est précisément qu’il vient de se passer, quelques minutes avant, le quelque chose d’inoubliable, qui va décider de tout l’avenir du narrateur, enfin, des années qui lui restent à vivre. Le quelque chose dont il avait besoin, après lequel il avait passé sa vie à courir désespérément. Au moment d’entrer chez le prince, il manque de se faire écraser par une voiture, qu’il évite de justesse :

 

« et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser ».

 

 

Ce pied qui boite sur un pavé, ce n'est rien d'autre qu'une description pure et simple du BONHEUR. Voilà, la boucle est bouclée : l’épisode célébrissime de la madeleine se situe au tout début de La Recherche (Du Côté de chez Swann, p. 45), et ce qui précède se passe environ 200 pages avant la fin.

 

 

J’avoue que cette façon de récupérer, dans un minuscule instant, de « synthétiser » (comme il le dit) toute la matière dont son existence s’est finalement tissée hors de sa volonté, m’impressionne : une façon pour l’architecte de poser en une fois le dôme qui va couronner l’édifice en même temps qu’il va faire tenir les murs. Peut-être que c’est ça qu’on appelle « donner un sens à sa vie » ?

 

 

L’auteur précise :

 

 

« Chaque fois que je refaisais rien que matériellement ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : "Saisis-moi au passage si tu en as la force, et tâche à résoudre l’énigme de bonheur que je te propose." Et presque tout de suite, je la reconnus, c’était Venise (…) ».

 

« Saisis-moi au passage si tu en as la force». Là est le secret de tout. Il faut s’abstraire des circonstances matérielles présentes, contingentes et accidentelles, pour accéder au sens de tout ça. PROUST ajoute : « Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente ? ». N’est-ce pas, que c’est beau : « A me rendre la mort indifférente » ? Quand j’y pense, qu’est-ce qui serait à même de me rendre « la mort indifférente » ?

 

 

Introduit dans le petit salon, il entend le bruit d’une cuiller heurtée contre une assiette, et aussitôt c’est toute la scène d’un train arrêté à la hauteur d’un petit bois qui lui est restituée dans son entier instantanément, train dont un employé frappe une roue avec un marteau.

 

 

Puis, buvant une orangeade, il s’essuie les lèvres avec une serviette qui « avait précisément le genre de raideur et d’empesé » que celle avec laquelle il avait eu tant de mal à se sécher le jour de son arrivée à l’hôtel donnant sur la plage de Balbec : « une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ». Que pensez-vous de « mamelles bleuâtres » ?

 

 

Bref, c’est seulement juste avant d’entrer chez les Guermantes pour renouer avec des mondanités dont sa santé l’a longuement tenu éloigné, que Marcel est convaincu d’être écrivain : « ma présence même en ce moment chez le prince de Guermantes, où venait de me venir brusquement l’idée de mon œuvre ». « L'idée de mon oeuvre » !!!! Et ce moment n’est autre que la somme exhaustive de tous ceux où il a vécu l’essentiel des moments successifs de sa propre vie.

 

 

Il faut qu'il ait fini de vivre tous ces moments, pour se rendre compte que ce sont eux qui constituent la matière du livre qui se présente enfin à son esprit. Lui qui voulait faire carrière dans les lettres, il ne découvre l'essentiel qu'à la fin de son parcours. Quand on se rend compte qu'il a fallu attendre si longtemps dans la lecture pour apprendre que le sujet du livre est ce qui vient d'être lu et qu'à partir de maintenant l'auteur va enfin pouvoir se mettre à l'écrire, on se dit : chapeau l'artiste ! Et l'on s'incline devant le maestro, chapeau bas !

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

mercredi, 30 mai 2012

PROUST ECRIVAIN

Proust, je vais vous dire, j’ai été intéressé par Du côté de chez Swann, intrigué par A l’ombre des jeunes filles en fleur, interloqué par Le Côté de Guermantes, éberlué par Sodome et Gomorrhe, horripilé par La Prisonnière, agacé par La Fugitive, enthousiasmé par Le Temps Retrouvé. Vous voyez, il y en a pour tous les goûts. 

 

Mais je me demande, à l’arrivée, s’il n’est pas nécessaire d’en être passé par tous ces états, d’avoir lu les six premiers épisodes, et d’éprouver les sentiments successifs, pour que le septième et dernier livre fasse son effet avec la plénitude dont l’auteur l’a chargé. Cependant, il faut dire que, tout au long du livre – et c’est même très curieux : y compris dans les passages de « basses eaux » de l’intérêt ou de l’attention, et malgré les agacements – le lecteur trouve constamment de quoi alimenter son envie de poursuivre. 

 

Parce que l’action, si on veut la résumer, est très simple : c’est l’histoire d’un gamin maladif qui a au départ la très vague idée de se lancer dans la littérature, et qui met un certain nombre de dizaines d’années à s’y décider pour de bon, parce qu’un beau jour, il a la révélation que c’est le but de toute sa vie. Et l’on peut vraiment parler de révélation. 

 

Bon, c’est sûr qu’il faut à Proust presque 3000 pages pour arriver au moment où tout se dénoue, et où sa vocation d’auteur devient brusquement d’une luminosité aveuglante, en même temps qu’elle synthétise et justifie les milliers de pages qui précèdent. 

 

Tout est évidemment dans le « certain nombre de dizaines d’années », où Marcel, le narrateur, ne fait rien, où il s’en veut d’être un paresseux invétéré qui passe le plus clair de son temps à observer et analyser ses sentiments, la nature, les œuvres humaines, les choses et les êtres dans leurs manèges sociaux et sentimentaux. 

 

Il aura fallu un certain nombre de dizaines d’années pour qu’il prenne conscience que c’étaient ces dizaines d’années qui constituaient l’objet même de sa vocation. Autrement dit, il a fallu que le narrateur vive sa vie pour qu’il se rende compte que c’était cette vie-là qu’il était fait pour raconter. C’est vrai qu’il se défend de tomber dans l’autobiographie, et il prend bien soin de rappeler qu’on est dans un roman, même s’il ne peut s’empêcher de laisser parfois tomber le masque. 

 

Tiens, c’est dans La Prisonnière (derniers tiers de l’œuvre) :

 

« Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai si peu connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann ».

 

Le balcon en question domine la place de la Concorde. Le tableau de James Tissot est peint en 1868 (Proust naît en 1871). Charles Haas, qui est sans doute le dernier à droite, a donc, parmi d’autres, servi de modèle à Proust pour le personnage de Swann.

 

Toujours dans La Prisonnière, Albertine fait porter un mot urgent par un cycliste : « "Mon chéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous. (…) Quelles idées vous faites-vous donc ? Quel Marcel ! Quel Marcel ! Toute à vous, ton Albertine" ». 

 

La « vocation » littéraire du petit Marcel est très tôt exprimée. Il compose son premier texte dans la voiture du docteur Percepied au spectacle des clochers de Martinville. Il est très jeune. Il montrera ce texte à Monsieur de Norpois qui, sans décourager Marcel, fait la fine bouche et doute sérieusement qu’il pourra faire, comme il l’espère, carrière dans les lettres. Mais déjà, dans Du Côté de chez Swann, l’idée est présente : 

 

« Et ces rêves m’avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de naître. » 

 

Le thème de la vocation littéraire jalonne tout l’ouvrage, mais comme sans conviction, comme une simple hypothèse. C’est vrai, à un moment, la mère de Marcel, l’air de rien, dépose sur sa table de nuit le numéro du Figaro où un article de lui vient d’être publié, mais c’est comme « en passant », elle fait semblant de n’y prêter aucune attention. C’est qu’il lui semblerait impudique d’exprimer ses sentiments. Mais la manière même dont ce sentiment d’impudeur est exprimé est tout simplement remarquable.  

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

A suivre.

mardi, 29 mai 2012

PROUST ET LA CONFITURE

Pour mon titre, je ne me suis pas cassé la tête. Je sais qu'il vaut ce qu'il vaut. C'était bêtement et vaguement en rapport avec « moins on en a, plus on l'étale ».

 

Qu’est-ce qui me reste de ma récente relecture d’A la Recherche du temps perdu, de MARCEL PROUST ? Je vais tâcher d’être sincère. De ne pas tergiverser. De ne pas tourner autour du pot. Ce n’est pas aussi facile qu’on pense, s’agissant d’un monument littéraire aux dimensions écrasantes, et pas seulement en nombre de pages. A peu près 3500, notes comprises, dans l’édition « Clarac » de la Bibliothèque de la Pléiade (3134 une fois enlevé le « gras » des notes). 

 

C’est l’édition de 1954, qui est en trois volumes. La plus récente (l'édition « Tadié »), tenez-vous bien, qui est en quatre volumes, tient sur 7400pages (plus du double), coûte 241 € (selon le catalogue), parce qu'elle est surchargée de notes et variantes savantissimes. Mais de nos jours qui lit les notes, imprimées en Garamond corps 5 ou 6, qu’il faut une loupe pour les déchiffrer ? J'aimerais bien savoir le nombre de pages qu'il faudrait ajouter, si les notes et variantes étaient imprimées à égalité. 

 

Et même, faut-il lire les notes des modernes sorbonagres (merci RABELAIS) ? Qu’est-ce que ça veut dire, lorsque le nombre de « signes » (au sens informatique) accordé aux « notes et variantes » surpasse, et de très loin, celui consenti au texte de l’œuvre proprement dite ? 

 

Il y a dans cette surenchère de glose, cette inflation de recherche, cette turgescence phallique de commentaires universitaires et, pour tout dire, ce débordement libidinal dégoulinant d’un vain sperme exégétique globalement stérile, quelque chose d’infiniment ridicule, futile et désespéré. 

 

Ce n’est plus « les Français parlent aux Français » (vous savez, pom-pom-pom-pom, radio-Londres, PIERRE DAC, les « messages personnels »), c’est « les savants parlent aux savants ». Or, comme tout le monde fait semblant de ne pas le savoir, de même qu’en 1940, le nombre de « Résistants » s’élevait à environ 0,01 % de la population, de même les éditions Gallimard font-elles payer les maigres subsides qu’elles versent aux savants savantissimes dont elles utilisent les services pour la Pléiade, par les acheteurs de leurs volumes ainsi bodybuildés au clenbutérol chlorhydrate ou à la nandrolone phénylpropionate.

 

A propos du monument de PROUST, je disais donc qu’il n’y a pas que le nombre de pages : il y a aussi la dimension de l’ensemble, la stature morale dinosaurienne de l’objet, qui le fait unanimement appartenir aux chefs d’œuvre du patrimoine littéraire mondial, stature qui se mesure aux kilomètres de rayons qu’occupent les épais ouvrages que des gens extrêmement savants ont consacrés à l’ouvrage. Tout ça est bien fait pour impressionner. 

 

Remettre l’ouvrage sur l’ouvrage sur le métier semble d’ailleurs être une constante de la mission universitaire. La société en mouvement commande la production de travaux, de mémoires, de thèses, de publications multiples, qui n’ont pour but que d’effacer de la mémoire universelle les travaux, mémoires, etc... précédents. 

 

Et tout ça s’empile dans les réserves des bibliothèques justement nommées « universitaires », sans jamais en sortir, jusqu’au jour où un incendie, comme cela s’est produit à Lyon dans la nuit du 11 au 12 juin 1999, fasse partir en poussière et fumée entre 300.000 et 400.000 volumes. Qui l’a déploré ? Qui s’en souvient ? 

 

Le problème, avec l’irruption de l’informatique dans le domaine du savoir, c’est que plus personne n’a le droit d’oublier le plus petit détail. C’était déjà plus ou moins le cas, mais s’il m’est arrivé d’être en « correspondance » avec des gens comme PAUL GAYOT (Collège de ’Pataphysique) ou RENÉ RANCŒUR (pape de la « Bibliographie de la France » dans la Revue d’Histoire Littéraire de la France, alias RHLF), il n’y a jamais eu, d’eux à moi, cette manifestation d’autorité imposée, semble-t-il, par l’irréfutabilité de la référence informatique, mais la belle courtoisie humaniste et manuscrite, que la dite référence élimine sans violence, mais impitoyablement. Appelons ça un totalitarisme « soft ». 

 

L’informatique a donc débarqué, elle règne incontestablement, moyennant quoi, le « plus petit détail » est noyé sous des cataractes niagaresques de « données », entre lesquelles il est quasiment impensable d’espérer accéder à quelque chose qu’on pourrait appeler, par exemple, la « vérité ». 

 

PROUST, maintenant. Ben oui, quoi, ça intimide, PROUST, on n’ose pas dire quoi que ce soit de négatif, par peur de passer pour un moins que rien, un minus qui ne comprend pas la beauté et la grandeur de l’entreprise. Le risque a de quoi faire réfléchir, non ? Si vous voulez mon avis, on a tort. Il y a une différence notable entre ce qu’il « faut savoir » (Lagarde et Michard pour le lycéen, mais aussi, dans le fond, tous les bouquins qui paraissent dans la série bêtement intitulée POUR LES NULS) et ce qu’on aime en réalité. Moi, j’essaierai de m'en tenir au deuxième principe (si c’en est un). 

 

Par exemple – il me semble l’avoir déjà dit – j’ai en très grand respect les œuvres de BALZAC ou DIDEROT, mais je ne suis jamais arrivé à renoncer à mon goût pour le San Antonio de FREDERIC DARD ou le Maigret de GEORGES SIMENON. Même chose en musique : ma mémoire laisse voisiner sans bisbille aucune l’Etude opus 25 n° 11 de CHOPIN ou le quatuor opus 132 de BEETHOVEN, avec Belle belle belle, de CLAUDE FRANÇOIS ou Les Funérailles d’antan de GEORGES BRASSENS. Disons que j’ai la mémoire culturelle plus pommelée, plus bigarrée, plus mosaïquée, plus losangée qu’un costume d’Arlequin, et n’en parlons plus. 

 

Il ne faut pas faire comme VICTOR HUGO, qui dit, parlant de SHAKESPEARE : « Quand je visite un génie, j’entre chapeau bas ». Non, non, Victor, il ne faut pas oublier d’exister, quand on est face à un monument majeur du génie humain, et il ne faut pas taire, en même temps qu’on avoue quelles en sont les parties qui nous touchent, celles qui nous laissent indifférent, quitte à passer pour un béotien parmi les idolâtres. 

 

« Un béotien parmi les idolâtres » : les amateurs de formules ne pourront pas me reprocher de leur avoir fait perdre leur temps. 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

A suivre. Promis, demain, le train arrive en gare de PROUST, quelques minutes d’arrêt, vérifiez la fermeture des portières, attention au départ, tûuut.

vendredi, 25 mai 2012

UN PEU DE SADO-MASO ?

"Que d'eau ! Que d'eau !", pourrait avoir déclaré le général MAC MAHON, président de la France, en contemplant des inondations dans le Sud-Ouest. QUENEAU ! QUENEAU ! aurait pu déclarer RAYMOND, l'immortel père de Zazie. Ô ! Ô ! nous contenterons-nous de grommeler aujourd'hui, comme PAULINE REAGE, l'auteur, donc de cette Histoire d'Ô, qui a renoué, au milieu de notre XXème siècle, avec la tradition scandaleuse de la jouissance amoureuse dans l'humiliation de la personne, dans la souffrance physique et dans la soumission.

 

 

Ces aventures du personnage que son auteur PAULINE REAGE a appelé Ô sont un classique de l’érotisme du 20ème siècle. Cela doit dater des années 1950. La préface de JEAN PAULHAN est une preuve qu’on n’est pas dans le « second rayon », mais dans la chose littéraire, dans le salon chic où des gens riches vont s’encanailler artistement en poussant des petits « oh » horrifiés qui humidifient certaines régions des dames bien élevées.

 

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QUELLE DRÔLE D'IDEE, D'EN FAIRE UN FILM !

(NOTEZ QUAND MÊME LES "BRACELETS" MUNIS D'ANNEAUX)

 

 

 

Cette préface intitulée « Le Bonheur dans l’esclavage » n’est pas bête, et pourrait être une réponse au De la Servitude volontaire, d'ETIENNE DE LA BOETIE, et un héritage du Grand Inquisiteur imaginé par le Ivan Fiodorovitch créé par DOSTOIEVSKI dans Les Frères Karamazov : rien n’est plus difficile que d’être libre, pour ne pas dire angoissant, voire insupportable. Rien n'est plus rassurant que de déposer sa liberté aux pieds d'une personne entre les mains de laquelle on s'en remet.

  

 

Ah, la liberté ! Je ne parle pas de cette liberté veule que tout le monde a à la bouche aujourd’hui, la liberté de choisir, mais de choisir entre le plus de produits possible. Ce n’est pas ça, la liberté. La liberté de choix, ce n’est finalement qu’une LIBERTE DE SUPERMARCHE, qui consiste à décider de la façon dont on va consommer, c’est-à-dire à choisir comment on va être consommé par la machine consommation.

 

 

Ceux qui ont excellemment compris la logique de cette liberté au rabais sont les entrepreneurs de l’industrie numérique, téléphone mobile, internet à toutes les sauces, « tablettes » et autres jouets à trouver dans la cheminée les soirs de visite du Père Noël. Essayez pour voir de dresser un comparatif raisonné des contrats qui vont vous lier à Bouygues, SFR ou Orange pour votre téléphone transportable, et vous m’en direz des nouvelles. Au choix, c’est la jungle, le maquis, le labyrinthe. A condition que ce soit en ILLIMITE. C'est ça, la liberté de supermarché.

 

 

Vous voulez savoir ce que c’est, le téléphone portable, la tablette portable, l’ordinateur portable, et tout ce qui se présente sous le jour souriant de la « vie portable » ?

 

 

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.

- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?

- Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

LA FONTAINE, Le Loup et le chien

 

 

Ah, la liberté ! La vraie ! Celle, fondamentale, par laquelle chacun décide (ou non) de rester en vie ou de mourir, ou de disparaître aux yeux des vivants. Le genre de liberté revendiquée par FRANÇOIS AUGIÉRAS, et qui fait dans son cas mourir jeune. Une oeuvre marginale, comme son auteur, et qui, comme lui, mérite d'être connue.

 

 

Revenons à nos moutons. On ne sait pas pourquoi Ô accepte librement, pour obéir à son amant René, de devenir, du jour au lendemain, comme il le dit lui-même « la fille que je fournis ». On ne saura pas grand-chose des individus qui gravitent autour de l’héroïne, sinon qu’ils sont amateurs de rituels compliqués, de cérémoniaux quasi-religieux, bien qu’ouvertement consacrés au sexe.

 

 

Je me rappelle m’être assez ennuyé au film compliqué Le Grand cérémonial, inspiré d’une œuvre de l'allumé et grand joueur d'échecs FERNANDO ARRABAL, qui raconte la délivrance de Cavanosa (il faut oser un nom pareil) de l’emprise de la mère incarnée par Ginette Leclerc, « la plus freudienne des mères », comme dit MICHEL AZZOPARDI dans son commentaire. 

 

 

A propos de rituels sexuels, je me souviens d’avoir rencontré un type il y a bien longtemps, par l’entremise d’une certaine MARIE-JEANNE. Il était professeur de gym (pardon, il faut dire Education Physique et Sportive, c’est comme le prof de dessin, qui est élevé à la dignité des Arts Plastiques, et ça change tout, il paraît).

 

 

Le brave garçon, qui se prenait par ailleurs pour un grand joueur d'échecs, était obsédé de parties fines (et « carrées »). Libéral, il acceptait volontiers de partager sa femme, pas très belle au demeurant. Il la prêtait à qui voulait, pourvu qu’en échange, lui-même pût s’épanouir avec des jeunesses. Il avait évidemment lu Histoire d’Ô. Mais le désopilant de l’affaire, c’est qu’il n’avait pas compris dans leur vrai sens deux mots qui reviennent constamment, fréquemment et récurremment tout au long du livre : le mot « ventre » et le mot « reins ». Je m'étais senti obligé de lui expliquer. Il en était resté éberlué.

 

 

Le brave garçon croyait, dans une naïveté assez surprenante chez quelqu'un se prétendant "au parfum", que, au moment où Ô se fait « infibuler » (un piercing aux grandes lèvres par un anneau au moyen duquel l’amant mènera, vers la fin, au milieu des invités d’un château, sa maîtresse, au bout d’une « laisse », en fait une lourde chaîne), on lui perce platement la peau du « ventre ». Or, dans le bouquin, le mot désigne sans ambiguïté la vulve de l'héroïne.

 

 

Sir Stephen, le « maître » d’Ô, obtient d’elle en effet qu’elle consente à se laisser poser, dans la plus intime de ses chairs, « des anneaux de fer mat inoxydable ». « Anne-Marie lui ouvrit les cuisses et fit voir à O qu’un des lobes de son ventre, dans le milieu de sa longueur et à sa base, était percé comme à l’emporte-pièce ». On n’est pas plus clair, me semble-t-il. Passons sur les autres détails.

 

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De même – mais là, j’ai plus de mal à comprendre l’incompréhension du « brave garçon » – Ô doit, à la demande de Sir Stephen, se faire « élargir les reins » au moyen de godemichés de plus en plus larges, pour faciliter la pénétration de l’orifice par la variété la plus variée des « membres » bien vivants de la secte, du plus modeste au plus majestueux.

 

 

Il n'y a pas besoin de ne pas être un demeuré pour comprendre de quels « reins » il s'agit. Comment le « brave garçon » dont je parle se représentait-il la « chose » ? Mystère. Toujours est-il qu’il s’agit bel et bien de pénétration systématique (et finalement sans joie aucune) de l’anus, et de rien d’autre.

 

 

Il n’avait pas dû bien comprendre non plus la chanson mondialement connue de SERGE GAINSBOURG, chantée d’abord avec BRIGITTE BARDOT (qui fut effrayée du scandale potentiel), puis avec JEANNE BIRQUAIN. Ah, on me dit que ça ne s’écrit pas comme ça ? Excusez-moi, je ne savais pas. Je tâcherai d’y penser la prochaine fois. La chanson dit : « Je vais et je viens entre tes reins ».

 

 

Le titre imbécile de la chanson est Je t’aime moi non plus (rudimentaire et ridicule technique surréaliste et publicitaire de destruction du « signifiant », rien que pour faire l’intéressant). Dans le texte, il me semble que JEANNE BIRQUAIN ne dissimule guère le plaisir qu'elle trouve à se faire enculer. Le comique de l’affaire, c’est que, au contraire de notre « brave garçon », le Vatican avait immédiatement et violemment réagi, parce qu’il avait immédiatement et violemment compris, on l’aura compris.

 

 

Le mystère règne sur les motivations d’O, qui devient cependant volontairement, peut-être par amour (tout est possible), une esclave sexuelle, un « instrument » dont se servent son amant et d’autres. Rien ne sert de raconter par le menu. Sir Stephen, le “maître”, déclare sans ambages : « And besides, I am fond of habits and rites » (p. 102). Ô entre dans l’esclavage avec la dignité d’une femme libre et avec la pudeur aristocratique d’une femme du monde.

 

 

 

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SIR STEPHEN (ou RENE ?) ET Ô 

 

Moralité de tout ça, et question : est-ce un livre « érotique », je veux dire qui donne des impressions, un de ces « livres qu'on ne lit que d'une main » (JEAN-MARIE GOULEMOT) ? Personnellement, tout ce qui donne dans les rituels sado-masochistes me laisse froid comme un poisson mort (quoique, même vivant, le poisson n'est pas très chaud).

 

 

A ce sujet, j’ai même tendance (au risque de me tromper) à jeter un œil soupçonneux sur la « philosophie » de MICHEL FOUCAULT, le philosophe mondialement célébré, connu pour s’être adonné à toutes ces sortes de jeux SM au long de sa vie. Et c’est ça qui fut nommé professeur au Collège de France. Bref, je n’insiste pas, parce que je sens qu’on va me bassiner avec la « vie privée ».

 

 

De même, j’avais sans plaisir vu, dans le temps, un film avec GERARD DEPARDIEU et BULLE OGIER (Maîtresse, de BARBET SCHROEDER, 1975). GERARD, à un moment, pissait sur un client de BULLE, qui se livrait au doux métier de prostituée spécialisée dans la vente de sévices, clouant à l’occasion à une planche la peau du scrotum d’un de ces messieurs, avide de souffrances raffinées. Bon, c’est sûrement très « documenté ». Pour m'en souvenir, faut-il que ça m'ait traumatisé !

 

 

Mais dans le genre cruel, nul ne saurait égaler le maître de la discipline, le marquis DONATIEN ALPHONSE FRANÇOIS DE SADE, à la cheville duquel nul n’est arrivé, deux siècles après, même ALFRED DE MUSSET, avec l’héroïne carrément cinglée de Gamiani ou deux nuits d’excès. Et je confesse que la lecture du « divin » (adjectif obligé, paraît-il) marquis devient très vite (pour moi) d’un ennui bien carré aux angles.

 

 

Même le baron de Charlus, dans la dernière partie de La Recherche du temps perdu, me paraît totalement pathétique, quand il se rend dans la « maison » tenue par Jupien pour se faire fouetter de chaînes par des jeunes gars dont il escompte le maximum de cruauté. C’est d’ailleurs bien sur le ton pathétique que PROUST raconte cette avant-dernière phase descendante du flamboyant Charlus.

 

 

Histoire d’Ô a-t-il fait scandale à parution (1954) ? J’avoue que j’ai la flemme de chercher. Cela dit, j’ai bien supporté la version Bande Dessinée du livre signée par GUIDO CREPAX, qui offre les charmes de l’élégance et de l’absence de vulgarité, en même temps que la virtuosité du dessin. Vous avez dit sado-maso ? Très peu pour moi, en fin de compte.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 23 mai 2012

CATECHISME LIBERTIN (suite et fin)

J’aurais dû commencer par le commencement : qu’est-ce qu’une putain ? Le Catéchisme libertin à l’usage des filles de joie et … (j’arrête là le titre, ça n'en finit pas) répond : « C’est une fille qui, ayant secoué toute pudeur, ne rougit plus de se livrer avec les hommes aux plaisirs sensuels et charnels ». Personnellement, le choix du verbe « secouer » me touche. Et quelles sont ses trois qualités essentielles ? Réponse : « L’effronterie, la complaisance, la métamorphose ».  

 

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DU TEMPS QU'IL Y AVAIT DES "MAISONS"

(par FELICIEN ROPS)

 

L’effronterie consiste pour la putain à ne considérer aucune partie de son corps comme tabou, « c’est-à-dire que ses tétons, sa motte, son cul doivent lui être aussi indifférents auprès de l’inconnu qu’elle amuse, que l’est à l’égard d’une femme honnête la paume de la main qu’elle ne rougit pas de montrer ». Que pensez-vous de « qu'elle amuse » ?

 

 

La complaisance est une qualité très subtile : c’est l’art d’agir avec le client de telle façon qu’il aura envie d’y revenir. « Par ce moyen, elle le retient comme dans des filets. » Autrement dit, avec une vraie bonne putain « recordée et aguerrie », c’est « satisfait ou remboursé ».

 

 

Quant à la métamorphose, là encore, je vais me référer à Tonton GEORGES : « On ne tortille pas son popotin de la même manière pour un droguiste, un sacristain, un fonctionnaire » (Le Mauvais sujet repenti). Le Catéchisme est également très clair : « Elle doit être comme un Protée, savoir prendre toutes les formes, varier les attitudes du plaisir, suivant le temps, les circonstances et la nature des tempéraments ».

 

 

Il précise même : « Tandis qu’un tortillement de fesses voluptueusement fait, plongerait l’homme à tempérament dans un torrent de délices, qui causerait la mort au Narcisse fouteur et au paillard décrépit ». C’est de la haute psychologie, ou je ne m’y connais pas. Adapter l'offre à la demande, c'est ce qu'on dit en général, n'est-ce pas, au sujet des rapports amoureux ?

 

 

Avec la question suivante, on sera en droit d'émettre des doutes sur la rumeur qui veut que l’auteur du livre soit une femme. En effet, à la demande : « Toutes les femmes ont-elles un penchant décidé à devenir putain ? », il est répondu : « Toutes le sont ou désirent l’être, il n’y a que les convenances et la bienséance qui retiennent la plupart ; et toute fille qui succombe, même pour la première fois, est déjà, dès le premier pas, putain décidée ; la chemise une fois levée, la voilà familiarisée avec son cul, autant que celle qui a joué du sien pendant dix ans ».

 

 

Cette phrase me fait penser à une nouvelle de MAUPASSANT, qui raconte la mésaventure survenue à une jeune et ravissante bourgeoise, qui habite en face du "lieu de travail" d'une prostituée professionnelle, dont elle observe le manège par lequel elle racole les mâles qui passent dans la rue. Elle l'imite, juste pour jouer, et ça marche : le premier homme auquel elle fait un signe monte illico, et elle a beau supplier sur l'air de : « Je ne suis pas celle que vous croyez », elle doit finir par y passer, honteuse, mais secrètement ravie.

 

 

Rendez-vous compte, mesdames ! Allez dire et écrire de telles horreurs à la face de nos féministes actuelles, qui en sont déjà à hurler à l’infâme imparité dans la future Assemblée Nationale (elles dénoncent même la fausse « parité » du gouvernement AYRAULT, où tous les ministères « régaliens », sauf la Justice, gouverné par CHRISTIANE TAUBIRA, sont détenus par des hommes, comme quoi, quand on commence à revendiquer, quand on proclame être victime d'une injustice, il n'y a aucune raison de s'arrêter avant d'avoir TOUT raflé) !

 

 

A propos d’AYRAULT, tiens, il faut absolument que ça se sache : les journaux arabes sont très embêtés, parce qu’il paraît que ce nom, prononcé comme chez nous (éro), veut dire exactement « le membre viril » en langue arabe (enfin, à ce qu'on m'a dit) : le ministère des Affaires Etrangères, de LAURENT FABIUS, a trouvé la parade : il suffira de faire comme si toutes les lettres se prononçaient (érolt), et le tour est joué. Voilà de la fermeté et de l'habileté dans la politique extérieure de la France. Voilà qui conforte le Ministère du pharamineux "redressement productif".

 

 

Les Arabes sont des gens vraiment très pudiques, non ? Remarquez qu’en français, il suffirait d’adjoindre au même nom d'AYRAULT le suffixe « tique », pour que la gravité apparente du monsieur en prenne un méchant coup. Mais dans quel esprit dégénéré et mal tourné pourrait germer une telle idée, je vous le demande ? Je reviens à mes putains parisiennes, finalement, c’est plus intéressant. Avouez qu’on peut appeler cette digression une « arabesque », au sens propre, pour le coup. Merci, CHATEAUBRIAND.

 

 

Une putain doit-elle procurer autant de plaisir à un fouteur de vingt-quatre sous, qu’à celui qui la paie généreusement ? Quels sont les attributs et les ustensiles qui doivent orner la chambre d’une putain ? Pour cette dernière question, la réponse est sans ambiguïté : « Dans les tiroirs de sa commode, il doit y avoir des martinets, des disciplines à cordes à petits nœuds, et d’autres armées d’épingles ; les peintures licencieuses, les estampes les plus voluptueuses et les plus lubriques doivent entourer son lit ».  

 

 

Une putain doit-elle se livrer à tous les caprices des hommes ? Réponse : « Quoique tous les genres de fouterie doivent être familiers à une putain, il en est néanmoins qui répugnent à la délicatesse de certaines filles, l’enculomanie est de ce genre. Une putain peut donc refuser de se prêter au zèle perforique d’un bardache [= giton], à moins qu’elle-même n’ait le cul porté au plaisir sodomique ». Décidément, on a le sens de la formule : le zèle perforique est du meilleur effet.

 

 

Une putain qui a la chaude-pisse ou la vérole doit-elle et peut-elle sans remords baiser avec un homme sain ? La fille qui a ses ordinaires peut-elle aussi se laisser baiser ? Qu’entendez-vous par capote anglaise ? Quel langage doit tenir une putain en fouettant ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles veut répondre ce livre. Allez, en voici une dernière, pour la route :

 

« DEMANDE : Jusqu’à quel âge une putain peut-elle exercer cet emploi avec honneur et profit ?

REPONSE. Cela peut dépendre de plus ou moins de tempérament ; les blondes doivent quitter le commerce avant les brunes, leur chair étant plus sujette à l’affaissement (…) ». 

 

 

Déjà les blondes ! Qu’ont-elles donc fait au ciel pour mériter une pareille et éternelle malédiction ? Quoique …

 

 

 

GOBE MOUCHE SANS COLLIER.jpg

ELLE S'APPELLE PARIS : ELLE A DONC BIEN SA PLACE CHEZ LES "BLONDES"

(on ne demandera pas si elle en redemande, du "zèle perforique")

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.       

 

mardi, 22 mai 2012

CATECHISME LIBERTIN

Tiens, ces quelques épisodes consacrés à FRANÇOIS RABELAIS m’ont donné envie de retourner à quelques petites choses agréables que j’ai laissées de côté depuis trop longtemps. Je vais vous parler, aujourd'hui et demain, d'une femme particulière. On me dira que toutes les femmes sont particulières.

 

 

Je répondrai qu'à ce compte-là, tous les hommes aussi seraient eux-mêmes particuliers, c'est-à-dire des individus, ce qui est loin d'être encore prouvé, puisque, à l'époque de la statistique triomphante et du sondage tout puissant, on ne raisonne même plus par nombre, mais par quantité, par pourcentage et par masse.

THEROIGNE MERICOURT.jpg

 

On ne connaît pas assez ANNE-JOSEPHE TERWAGNE, plus connue sous le nom de THEROIGNE DE MERICOURT, cette pasionaria de la Révolution qui a peut-être servi de modèle à la femme du premier plan dans le tableau de DELACROIX, La Liberté guidant le peuple. J’ai bien dit « peut-être », parce que le tableau date de 1830, soit treize ans après sa mort. Drôle de vie que la sienne, franchement.

 

 

Agitée, instable, comme on voudra. De sa Belgique natale jusqu’à Naples, puis à Paris, où elle participe à la prise de la Bastille, elle n’a pas froid aux yeux. Elle porte sabre et pistolet pour aller déloger de Versailles « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». Elle retourne à Liège, se fait emprisonner par les Autrichiens, revient à Paris.

 

 

Elle est finalement prise à partie par des femmes qui, non contentes de l’accuser politiquement, la dénudent et la fessent en public. C’est ce qui lui permettra sans doute d’éviter la guillotine : parce qu’avant même d’être jugée (la Terreur bat son plein), elle fut mise dans un asile de fou, où elle passa ses vingt-trois dernières années, nue dans sa cellule à s’asperger d’eau froide. Je schématise. Paix à son âme.

 

 

Je voulais en venir à ceci : THEROIGNE DE MERICOURT n’est probablement pas l’auteur de ce Catéchisme libertin qu’on lui prête, mais vous savez qu’on ne prête qu’aux riches, enfin c’est ce qu’on dit. Ce petit ouvrage instructif, sympathique et distrayant est publié en 1791 ou 1792 suivant les sources. Il expose sans trop de pudeur mais avec esprit, en quelque sorte, le « cahier des charges » des putains parisiennes.

 

 

Voici le texte de la « prière » dédicatoire placée au début :

 

 

« Oraison à Sainte Magdeleine, à lire avant le catéchisme. Grande Sainte, Patronne des Putains, fortifiez mon esprit, et donnez-moi la force de l’entendement, pour bien comprendre et retenir tout le raffinement des préceptes contenus dans ce Catéchisme : faites qu’à votre exemple, je devienne, dans peu, par la pratique, une Garce aussi célèbre dans Paris que vous l’étiez dans toute la Judée, et je vous promets, comme à ma divine Patronne et Protectrice, de donner mes premiers coups de cul en votre honneur et gloire. Ainsi soit-il. »

 

Voici un mot de « l’abbé Couillardin » dans sa préface dédiée à Madame l’Abbesse de Montmartre :

 

« Agréez, Madame, comme une offrande légitimement due, le sacrifice que je vous fais de deux pollutions [faut-il expliquer ?] complètes, et que je jure de réitérer chaque jour en votre honneur et intention ; c’est un tribut qu’on ne peut refuser au souvenir de vos charmes, dont j’ai tant de fois éprouvé l’empire, surtout dans ces moments d’ivresse et d’abandon général où vous vous plaisiez à les exhiber dans l’état de pure nature. Quelle motte ! Quel con ! Quel fessier plus attrayant que le vôtre ! Vous voir, vous trousser, vous foutre et décharger n’était que l’instant de l’éclair au coup de tonnerre. »

 

Autant dire que l’abbé Couillardin, si on l’en croit, était un éjaculateur précoce. L’auteur procède par « Demandes » et « Réponses ». En voici un exemple, qui en dira long à la fois sur la subtilité du propos et sur l’attitude théâtrale que certains prêtent aux femmes – à tort ou à raison, je m’empresse de le préciser :

 

« DEMANDE. La putain qui procure de la jouissance à l’homme, peut-elle s’y livrer avec tous, sans s’exposer à altérer son propre tempérament ?

REPONSE. Il est un milieu à tout : il serait très imprudent à une putain de se livrer avec excès au plaisir de la fouterie : une chair flasque et molle serait bientôt le fruit de ce désordre ; mais il est un raffinement de volupté qui tient à la volupté même, et dont une adroite putain doit faire usage. Une parole, un geste, un attouchement fait à propos, offre à l’homme l’illusion du plaisir ; il prend alors l’ombre de la volupté pour la volupté même ; et comme le cœur est un abîme impénétrable, la putain consommée dans son art remplit souvent, par une jouissance factice, les vues luxurieuses de l’homme, qui se contente de l’apparence. Les femmes étant plus susceptibles et plus propres que tout autre à ce genre d’escrime, il dépend d’elles de donner le change à l’homme. » Qu'on se le dise : jouir tout le temps est nuisible à la densité et à la tenue des chairs. Et pan dans les gencives des anarchistes de 1968, avec leur "jouir sans entraves".

 

Loin de moi l’idée de généraliser le propos à toutes les femmes, qui ne sont pas toutes, aux dernières nouvelles, de la profession, mais les mânes de GEORGES BRASSENS ne m’en voudront pas de citer Quatre-vingt-quinze pour cent : « Les « encore », les « c’est bon », les « continue » Qu’elle crie pour simuler qu’elle monte aux nues, c’est pure charité (…) C’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire. ».

 

 

Cette dernière phrase est, je crois bien, le seul reproche grammatical qu’on puisse adresser à Tonton GEORGES : qu’est-ce donc qui lui a pris de faire la liaison (en "t") entre « croie » (subjonctif présent) et « un amant » ? Craignait-il de froisser l’oreille de l’auditeur ignorant ? Bon, on me dira que le péché est véniel au regard de tout le reste, et j’en conviens évidemment. Va, mon enfant, ego te absolvo.

 

 

On me dira aussi que je m’éloigne de mon sujet, que je digresse. A cela je répondrai – excusez du peu – par cette petite citation tirée des Mémoires d’outre-tombe (XXXIX, 10, soyons précis) du grand CHATEAUBRIAND : « Lecteurs, supportez ces arabesques ; la main qui les dessina ne vous fera jamais d’autre mal ». Autrement dit, digresser n'est pas agresser. J'adopte le mot "arabesque", plus élégant et euphonique que "digression".

 

 

Mais rassurez-vous, dès demain je reviens à mes putains parisiennes et à ce Catéchisme libertin, supposé être leur bible, l’alpha et l’oméga de ce qu’elles doivent savoir, le compendium de leurs compétences et le promptuaire de leurs aptitudes au métier. Qu'on se le dise : ça ne rigole pas.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

lundi, 21 mai 2012

DU RABELAISISME GARGANTUESQUE

Décidément, je n'y peux rien. Incorrigible : derrière le masque solennel et majestueux des toges des cérémonies officielles, je vois la trogne  de Bérurier. Il m'est impossible de concevoir le philosophe ou le penseur abîmés dans le sérieux de leurs abstractions sublimes autrement que vêtus du nez rouge de l'Auguste et chaussés de pataugas de quarante centimètres. Chaque fois que j'ai été confronté à un jury, je me suis efforcé de les imaginer assis sur la cuvette de leurs WC. Je vous assure que ça relativise.

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C'est ce vent-là (pardon pour le rapprochement) qui oriente ma girouette dans la direction du FRANÇOIS VILLON de : « Je suis François, dont il me poise, Né de Paris près de Pontoise, Et de la corde d'une toise Saura mon col que mon cul poise ». Le « col » n'est pas si éloigné du cul. Qu'est-ce qu'une pensée sans le corps ? C'est maigre, décharné, inconsistant. C'est aussi pour ça que je regarde vers BEROALDE DE VERVILLE et son Moyen de parvenir. Et donc, bien entendu, vers RABELAIS, qui fait figure de seigneur et maître sur le territoire où la plus haute culture n'est pas l'ennemie de la bonne vie.

 

 

 

Il n’y a pas que Panurge, dans RABELAIS. Dans l’ordre généalogique, si l’on peut dire (car R. est friand de généalogie, et de la plus réjouissante, je vous garantis), il y a d’abord Grandgousier, dont on ne peut faire mentir le nom, comme bien vous vous doutez. Mais pour la paillardise aussi, on est servi.

 

 

« En son âge viril épousa Gargamelle, fille du roi des Parpaillos [un roi païen, à l’époque, d’où « parpaillot »], belle gouge et de bonne trogne, et faisaient eux deux souvent ensemble la bête à deux dos, joyeusement se frottant leur lard, tant qu’elle engraissa d’un beau fils et le porta jusqu’à l’onzième mois. » Eh oui, encore un legs de RABELAIS : ah, la « bête à deux dos », quelle trouvaille ! C'est quand même mieux que la position du missionnaire.

 

 

L’histoire des onze mois que dure la grossesse, c’est aussi histoire de broder des fantaisies : RABELAIS en déduit juridiquement la légitimité des enfants nés onze mois après la mort du mari : « Moyennant lesquelles lois, les femmes veuves peuvent franchement jouer du serrecropière [besoin de traduire ?] à tous envis et à toutes restes [à toute berzingue et à tout va], deux mois après le trépas de leurs maris ». On ne se demande plus pour quelle mystérieuse raison l’adjectif « rabelaisien » est passé dans la langue.

 

 

Et l’auteur ajoute même : « Je vous prie par grâce, vous autres, mes bons garçons, si parmi elles vous en trouvez qui vaillent qu’on se débraguette, montez dessus et me les amenez. Car, si au troisième mois elles engraissent, leur fruit sera héritier du défunt ; et, une fois la grossesse connue, qu’elles poussent hardiment outre, et vogue la galère, puisque la panse est pleine ! – comme Julie, fille de l’empereur Octave [Auguste], ne s’abandonnait à ses « tambourineurs » sinon quand elle se sentait grosse, pour la raison que le navire ne reçoit son pilote que premièrement il ne soit calfaté et chargé ». Elle est pas belle, la vie, quand on la comprend de cette façon ? Si ce n’est pas ça, le jovial, j’y perds mon latin et mon grec. Je vous assure qu’on ne trouve pas ça dans Lagarde et Michard.

 

 

Il ne faut évidemment pas oublier la tripaille. « De ces gras bœufs, avaient fait tuer trois cent soixante-sept mille et quatorze pour être à mardi gras salés, afin qu’au printemps ils eussent bœuf de saison à tas pour, au commencement des repas, faire commémoration de salures et mieux entrer en vin ». « Entrer en vin », parfaitement.

 

 

Et Gargamelle a de l’appétit, vous pouvez m’en croire, et elle mange, ce jour-là, tant et plus, malgré les conseils de modération de Grandgousier son époux : « Nonobstant, ces remontrances, elle en mangea seize muids, deux bussards et six tupins. O belle matière fécale qui devait boursoufler en elle ! ». Qu’on se le dise, RABELAIS n’a pas peur d’appeler les choses par leur nom.

 

 

La naissance de Gargantua ne manque pas d’originalité non plus. Les sages femmes se précipitent aux cris de Gargamelle : « et, la tâtant par le bas, trouvèrent quelques pellauderies d’assez mauvais goût, et pensaient que ce fût l’enfant ; mais c’était le fondement qui lui escapait, à la mollification de l’intestin droit, que vous appelez le boyau cullier, pour avoir trop mangé de tripes, comme nous avons déclaré ci-dessus ».

 

 

Une vieille lui fait boire une potion tellement astringente que le col se ferme hermétiquement, ce qui pousse l’enfant à traverser successivement la matrice, la veine creuse, le diaphragme jusqu’au-dessus des épaules, à prendre alors « à main gauche », comme on dit, et à sortir par l’oreille du même côté (« l’oreille senestre »). « Soudain qu’il fut né, ne cria pas comme les autres enfants "Mies ! Mies !", mais à haute voix s’écriait : "A boire ! A boire !" ».

 

 

Et le père, entendant son fils vociférer à tous les diables, le baptise au moment même : « Il dit :"Que grand tu as !". Ce qu’entendant, les assistants dirent que vraiment il devait avoir par cela le nom de Gargantua, puisque telle avait été la première parole de son père à sa naissance ». Et RABELAIS ajoute : « Et si ne le croyez, que le fondement vous escappe ! ».

 

 

Je passe sur l’enfance, l’adolescence, la vêture, les « chevaux factices » de Gargantua, pour en venir au chapitre 13 : « Comment Grandgousier connut l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d’un torchecul ». C’est, dit-il à son père, « le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient qui jamais fut vu ».

 

 

On peut dire qu’il aura tout essayé : le « cachelet de velours d’une damoiselle », le « chaperon » d’une autre, qu’il trouve tous deux d’une « volupté bien grande » ; des « oreillettes de satin cramoisi », « mais la dorure d’un tas de sphères de merde qui y étaient m’écorchèrent tout le derrière ; que le feu de Saint Antoine brûle le boyau cullier de l’orfèvre qui les fit et de la damoiselle qui les portait ».

 

 

Après le cache-col et le bonnet de page, il fiente derrière un buisson et, trouvant un « chat de mars », l’essaie, « mais ses griffes m’exulcérèrent tout le périnée ». Le lendemain, il essaie avec les gants de sa mère, parce qu’ils sont « bien parfumés ». Il passe ensuite en revue divers végétaux, du fenouil à la feuille de courge en passant par la sauge et la laitue.

 

 

A retenir : évitez la consoude, parce qu’elle donne la colique « la caquesangue de Lombard, dont je fus guéri en me torchant de ma braguette ». Il faut savoir que ce qu’on appelait la braguette était une pièce à part entière, saillant par-devant, du vêtement masculin, retenue à celui-ci par des attaches. Gargantua essaie ensuite les draps, la couverture, les rideaux, un coussin, un tapis : « En tout je trouvai de plaisir plus que n’ont les rogneux quand on les étrille ».

 

 

Passons sur quelques autres moyens (il en cite quand même au total 57, j'ai compté), et venons-en au fin du fin, au nec plus ultra, à l’excellent, au supérieur. Après avoir digressé en récitant des vers qu’il a ouï « réciter à dame grand que voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire », Gargantua revient, à l’invitation de son père, à son « propos torcheculatif ».  Auparavant, une mention particulière au chapeau de poil, « car il fait très bonne abstersion de la matière fécale ».

 

 

« Mais, concluant, je dis et maintiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oison bien duveté, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirifique tant par la douceur d’icelui duvet que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestins, jusqu’à venir à la région du cœur et du cerveau

 

 

Je terminerai cet épisode rabelaisien juste au moment où les choses se gâtent à cause de la dispute imbécile que les fouaciers de Lerné font à ceux du pays de Gargantua, qui déclenchera la colère du roi Picrochole et sa guerre contre les forces du géant (dont il aura à se repentir, disons-le tout de suite). « Picrochole », c'est la bile amère (BOBY LAPOINTE le dit bien : « Ma mère est habile, mais ma bile est amère »).

 

 

Pendant que les premiers événements se produisent en Touraine : « Or laissons-les là et retournons à notre bon Gargantua qui est à Paris, bien ardent à l’étude des bonnes lettres et exercices athlétiques, et le vieux Grandgousier, son père, qui après souper se chauffe les couilles à un beau, clair et grand feu et, attendant que grillent des châtaignes, écrit au foyer avec un bâton brûlé d’un bout dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis ».

 

 

Les lycéens, vous verriez s’ils s’y mettraient, à la lecture, s’ils trouvaient ça dans Lagarde et Michard. Mais chut ! Retirons-nous sur la pointe des pieds. Ce sera tout pour aujourd’hui.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.  

 

 

 

dimanche, 20 mai 2012

POUR EN FINIR AVEC PANURGE

Oui, c’est sûr, Panurge est un sale gosse. Capable, simplement pour s’amuser, de poser un étron frais dans la capuche d’un maître ès-arts (universitaire). Capable de précipiter sur les soldats du guet, dans une rue en pente de la Montagne Sainte Geneviève, un tombereau qui mettait « tout le pauvre guet par terre comme porcs ». Capable, toujours avec le guet, de répandre sur le sol, avant leur passage, une bonne traînée de « poudre de canon », et d’y mettre le feu au bon moment, pour les voir déguerpir, croyant avoir le diable à leurs trousses.

 

 

Connaissez-vous la « tarte bourbonnaise », recette de Panurge ? Tous les ingrédients sont renommés pour leur puanteur : de l’ail (?), des résines de galbanum et d’assa fetida, du castoreum (même genre de production glandulaire que le putois). Il mélange tout ça avec des étrons chauds et de la « sanie de bosses chancreuses ». Puis il répand le contenu sur le pavé.

 

 

Résultat ? « Toutes ces bonnes gens rendaient leur gorge devant tout le monde (…) et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en furent ladres [lépreux], dix-huit en furent pouacres [galeux], et plus de vingt et sept en eurent la vérole ».

 

 

Il va prélever les puces et les poux chez les gueux, va se placer, pour la messe, au milieu des femmes, et se sert d’une sarbacane pour les leur jeter dans le cou. Il pose la main sur l’épaule de gens très bien habillés après se l’être enduite de « vieille huyle », pour tacher irrémédiablement les vêtements aux endroits les plus visibles. Bref, une horreur, ce type.

 

 

« Fin de compte, il avait (…) soixante et trois manières de recouvrer argent ; mais il en avait deux cent quatorze de le dépenser, hormis la réparation de dessous le nez ».  

 

 

Il faut lire le chapitre 19 de Pantagruel, qui raconte « comment Panurge fit quinaud l’Anglais, qui arguait par signes » : sorte de duel à coups de gestes des mains, relativement difficile à suivre, du fait de la langue, mais où l’on saisit que les principaux arguments de Panurge ont quelque chose à voir avec le grotesque et l’obscène. De toute façon, il paraît clair que ce chapitre n’est clair pour personne. Des gens très savants ont posé sur ce chapitre le fruit quintessencié et circonstancié de leurs cogitations éminentes, sans pour autant faire avancer le schmilblick.

 

 

Mais Panurge n’est pas seulement celui qui déclare sa flamme à une dame en lui déclarant : « Madame, sachez que je suis tant amoureux de vous que je n’en peux ni pisser ni fienter ». Il est aussi celui qui fait des miracles.

 

 

Epistémon, le bon compagnon, a eu la tête coupée (« la coupe testée », dit RABELAIS) dans le carnage que Pantagruel fait parmi les géants armés de pierres de taille, qu’il massacre en se servant de leur chef Loup Garou comme d’une massue. Tout le monde se lamente, sauf Panurge, qui s’écrie : « Enfants, ne pleurez goutte. Je vous le guérirai aussi sain qu’il fut jamais ».

 

 

Aussitôt dit, aussitôt fait : « Ce disant, prit la tête et la tint sur sa braguette [ah, la braguette de Panurge !], afin qu’elle ne prît vent ». Mais les autres doutent fort. Alors Panurge : « Si je ne le guéris, je veux perdre la tête ; laissez ces pleurs et m’aidez ».

 

 

« Adonc, nettoya très bien de beau vin blanc le col et puis la tête, et y synapisa de poudre de diamerdis, qu’ils portait toujours en une de ses poches ; après les oignit de je ne sais quel onguent, et les ajusta justement, veine contre veine, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, afin qu’il ne fut torticolly (car telles gens il haïssait de mort) [allusion au cou tordu des cafards et autres faux dévots]. Cela fait, lui fit à l’entour quinze ou seize points d’aiguille afin qu’il ne tombât derechef, puis mit à l’entour un peu d’un onguent qu’il appelait ressuscitatif. 

         Soudain Epistémon commença à respirer, puis ouvrir les yeux, puis bâiller, puis éternuer, puis fit un gros pet de ménage. »

 

 

Voilà une autre des nombreuses faces de Panurge : il ressuscite les morts (pas n’importe lesquels quand même). Juste après, on a droit au récit qu’Epistémon fait de ce qu’il a vu « de l’autre côté », en particulier une pléiade de puissants de l’antiquité qui, dans l’au-delà, exercent de modestes métiers d’artisans, façon burlesque d’imiter les célèbres descentes aux Enfers d’Ulysse dans l’Odyssée et d’Enée dans l’Enéide.

 

 

Alors, les moutons, me dira-t-on ? Ils arrivent, il leur faut le temps. L’épisode se trouve au début du Quart Livre. Le navire qui transporte Pantagruel et toute la compagnie croise la route d’un autre qui rentre en France, avec une cargaison de moutons que le marchand Dindenault a achetés. Qu’est-ce qui lui prend, à Dindenault, de traiter Panurge de « tête de cocu » et de bouffon ?

 

 

On ne sait pas. Toujours est-il que Panurge se tourne vers ses amis et leur murmure : « Vous allez voir ce que vous allez voir ». Et il se met à marchander avec l’autre pour lui acheter une de ses bêtes. Dindenault vante longuement sa marchandise pour faire monter le prix. L’affaire se fait, à prix d’or, et Panurge saisit son mouton et, tout à trac, le jette à la mer.

 

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Dès lors, « tous les autres moutons, criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent soi jeter et saulter en mer, à la file ». Le marchand essaie de retenir sa marchandise, saisit un mouton par sa laine, mais se fait entraîner, comme les « bergers et moutonniers » qui étaient sur le bateau. Et Panurge, avec un aviron, les empêche gaillardement de remonter à bord.

 

 

Voilà. Il y aurait encore beaucoup à dire de ce personnage énorme et hors norme, mais bon, on ne va pas y passer le réveillon. Il faut savoir quand même qu’à partir du début du Tiers Livre, et jusqu’au Cinquième et dernier, toutes les aventures qui arrivent à la petite bande d’amis sont suspendues à la question posée par Panurge à Pantagruel : « Dois-je ou non me marier ? ».

 

 

Et que le mot final de la quête sera donné par la « Dive Bouteille » : « Bois ! ». Soit. Choquons les verres et humons le pyot en hommage à « MAÎTRE FRANÇOIS » (qui n'est pas le même que celui chanté par GEORGES BRASSENS, il fallait bien que je lui fasse une place ici, à Tonton GEORGES).

 

 

 

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Car s'il est sûr que les oeuvres de RABELAIS s'ouvrent sur ce vers ô combien célèbre : "Pour ce que rire est le propre de l'homme", elles se terminent, pour ainsi dire (Cinquième Livre, 45), par : "Et ici maincterons [pour ce mot, je donne ma langue au chat] que non rire, mais boire est le propre de l'homme".

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

samedi, 19 mai 2012

CE SALAUD DE PANURGE !

Ce qui est étonnant, concernant RABELAIS, c’est la force des traces qu’il a laissées. Prenez Panurge, ce personnage tout à fait extraordinaire, qui est resté dans le langage à cause d’une histoire de moutons. Or, il faut attendre le Tiers Livre (des faits et dicts héroïques du bon Pantagruel, c’est le titre complet) pour découvrir l’aventure. Je corrige après vérification : c'est même dans le Quart Livre, c'est-à-dire le quatrième.

 

 

En réalité, ses exploits commencent dès le premier épisode (Pantagruel, je vous épargne le titre complet, mais on est content d’y découvrir « feu M. ALCOFRIBAS, abstracteur de quinte essence »). La rencontre se fait au chapitre 9 (« Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il aima toute sa vie »). Il faut savoir que « Panurge », c’est du grec (πανουργια = aptitude à tout faire) ; traduisons : capable de tout (et de n’importe quoi).

 

 

Et c’est vrai, qu’il est capable de tout. L’entrée en scène de Panurge, c’est d’abord celle du mauvais garçon, qui aurait été promis à la corde et aux « fourches patibulaires » si RABELAIS n’avait pas mis Pantagruel sur son chemin. Et puis il a bourlingué : il répond aux premières questions de son futur protecteur en pas moins de 13 langues (dont certaines hautement fantaisistes, il est vrai).

 

 

Ce que je préfère, dans l’arrivée de Panurge, ce sont les épouvantables farces auxquelles il se livre. Passons sur la façon dont il échappe aux Turcs, qui voulaient le faire rôtir à la broche. Passons sur les innombrables poches dont son habit était garni, et dans lesquelles il mettait tout ce qui lui servait à couper les bourses, et autres tours pendables.

 

 

Attardons-nous un peu sur la mauvaise blague qu’il joue à un prêtre qui va dire sa messe : sous prétexte de l’aider à s’habiller, il en profite pour coudre ensemble l’aube, l’habit et la chemise. Devant l’assistance, au moment de l’ « ite missa est », voulant enlever l’habit, il se retrouve tout nu, « montrant à tout le monde son callibistris, qui n’était pas petit sans doute » (inutile, je crois, de traduire le mot).

 

 

« Et le monde demandait pourquoi est-ce que les fratres avaient la couille si longue ». Panurge répond : « Ce qui fait la couille des pauvres béats pères, c’est qu’ils ne portent point de chausses foncées [munies d’un fond], et leur pauvre membre s’étend en liberté à bride avalée et leur va ainsi triballant sur les genoux, comme font les patenôtres [chapelets de luxe pendant à la ceinture] aux femmes ».

 

 

Dans le même genre, Panurge prend un malin plaisir à « accoupler » dans la rue hommes et femmes en train de converser, au moyen d’hameçons introduits dans le tissu des vêtements, pour que, au moment où ils se séparent, les robes des femmes se déchirent. Il prend un malin plaisir à faire perdre contenance aux femmes au moyen d’un miroir, pendant la messe, car, disait-il : « il n’y avait qu’un antistrophe [= contrepèterie] entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse ».

 

 

Capable de jeter dans le dos des femmes assez de poil à gratter (« alun de plume ») pour qu’elles se déshabillent en pleine rue, Panurge se précipite alors pour offrir de les couvrir de son manteau (« comme homme courtois et gracieux »).

 

 

Panurge est aussi un excellent prestidigitateur : « Et quand il changeait un teston ou quelque autre pièce, le changeur eût été plus fin que Maître Mouche si Panurge n’eût fait évanouir à chaque fois cinq ou si grands blancs [grosses pièces], visiblement, ouvertement, manifestement, sans faire lésion ni blessure aucune, dont le changeur n’en eût senti que le vent ». Redoutable.

 

 

Son habileté manuelle est telle qu’il peut impunément tromper les vendeurs d’indulgences (les « pardons ») : « en leur baillant le premier denier, je le mis si souplement qu’il sembla que ce fût un grand blanc ; ainsi d’une main je pris douze deniers, voire bien douze liards ou doubles pour le moins, et de l’autre trois ou quatre douzains ». Vous avez dit « moral » ? C’est la même habileté qu’il met à crocheter portes et coffres. Mais ce qui est sûr, pour ce qui est de l’argent, c’est qu’il a les mains percées.

 

 

L’un des plus magnifiques tours que joue Panurge reste la vengeance qu’il tire d’une dame de Paris qui a refusé ses avances. Un jour où elle a mis ses plus beaux et riches vêtements, il se débrouille pour récupérer la substance odorante d’une chienne en chaleur, substance qu’il répand sur toute la dame en lui offrant un poème, une fois à l’église. « Panurge n’eut achevé ce mot que tous les chiens qui étaient en l’église accoururent à cette dame, pour l’odeur des drogues qu’il avait épandu sur elle ».

 

 

Il se retire dans une chapelle pour observer la suite : « ces vilains chiens compissaient tous ses habillements, tant qu’un grand lévrier lui pissa sur la tête, les autres aux manches, les autres à la croupe ; les petits pissaient sur ses patins, en sorte que toutes les femmes de là autour avaient beaucoup à faire à la sauver ». Panurge jouit, comme on pense, du spectacle, disant : « Je crois que cette dame-là est en chaleur, ou bien que quelque lévrier l’a couverte fraîchement ».

 

 

Elle est évidemment obligée de quitter l’église et de rentrer chez elle, poursuivie par « six cent mille et quatorze chiens à l’entour d’elle ». Et même une fois à l’abri dans sa maison, les chiens viennent de partout pisser devant la maison, au point que leur urine finit par former une rivière (« qui de présent passe à Saint Victor »).

 

 

Il faut bien sûr évoquer le chapitre où « Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris ». Comme, dit-il, « les callibistrys [sexes] des femmes de ce pays sont à meilleur marché que les pierres », il suffira, pour faire des murs inexpugnables, d’empiler les sexes féminins, en ayant soin de commencer par les plus grands et de finir par les petits, « puis faire un beau petit entrelardement (…) de tant de braquemarts enroidis qui habitent dans les braguettes claustrales ».

 

 

Ce sera tout pour aujourd’hui. C’est-y pas beau, RABELAIS ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 18 mai 2012

ELOGE DE MAÎTRE RABELAIS

Comme promis (« Compromis, chose due », disait COLUCHE en parlant des femmes), aujourd’hui, j’attaque Maître FRANÇOIS, alias ALCOFRIBAS NASIER. Bien sûr, que c’est RABELAIS. Que puis-je dire, au sujet de RABELAIS ? Si je disais que j’ai l’impression que j’ai du rabelais qui me coule dans les veines, je ne serais pas très loin de la vérité, mais ce ne serait sans doute pas très bon pour ma réputation (quoique …).

 

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LE PORTRAIT LE PLUS CONNU 

 

Pourquoi ? Mais à cause de la réputation de grand buveur devant l’éternel, qu’il traîne depuis toujours, pas complètement à tort, probablement. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas sa lecture qui vous empêchera de passer à l’éthylomètre avant de prendre le volant. Tout ça pour dire que parmi les auteurs français que ma prédilection m’a amené à cultiver de préférence aux autres, je l'avoue aujourd'hui, c’est RABELAIS qui vient en tête.

 

 

En confidence et par parenthèse, je peux vous dire aussi que celui qui vient en queue s’appelle PIERRE CORNEILLE, mais ça, c’est dû à la longue malédiction qui a poursuivi ce malheureux génie depuis un épouvantable Cinna étudié en classe de 5ème, sous la férule de Monsieur LAMBOLLET, au lycée Ampère. J’imagine que c’était au programme. Je vous jure, Cinna à douze ans, il y a de quoi être dégoûté des mathématiques. Euh, j’ai dit une bêtise ?

 

 

« Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre, Et si tu veux parler, commence par te taire ». Non, je déconne, ce n’est pas Auguste qui dit ça à Cinna, c’est nos esprits mal tournés d’élèves mal élevés qui brodaient. Forcément, c’est ça qui m’est resté. Mais ça doit être du genre de la « pince à linge » des Quatre Barbus et de la 5ème symphonie de BEETHOVEN.

 

 

Si, j’ai quand même retenu « Je suis maître de moi comme de l’univers », parce que je vous parle d’un temps où l’on apprenait par cœur. Je crois bien que c’est dans la bouche d’Auguste. Mais CORNEILLE m’a collé à la semelle gauche (il paraît que ça porte bonheur !), parce que plus tard, j’ai dû me farcir Sertorius, et puis Suréna, et ce traumatisme, franchement, je ne le souhaite à personne. Et je n’ai rien dit d’Agésilas et d’Attila : « Après l’Agésilas, hélas, mais après l’Attila, holà ! ». Même que ce n’est pas moi qui le dis, c’est BOILEAU, alors.

 

 

Résultat des courses, il m’est resté un automatisme : de même que Gaston Lagaffe éternue dès qu’on prononce le mot « effort », de même, dès que j’entends le nom de CORNEILLE, je bâille. Bon je sais, la blague est un peu facile, mais avouez qu’il fallait la faire, celle-là, et c’est d’autant plus vrai que ce n’est pas faux. Et puis si, par-dessus le marché, ça désopile la rate, on a rien que du bon.

 

 

Mais foin des aversions recuites – et injustes comme sont toutes les vendettas, et je ne vais pas passer ma vie à assassiner CORNEILLE qui, après tout, ne m’a jamais empêché de vivre, malgré des dommages monumentaux à mon égard, pour lesquels je n’ai jamais reçu d’intérêts –, revenons à RABELAIS. 

 

 

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Le portrait ci-dessus est donné pour celui de RABELAIS en 1537. Il tranche avec tout ce qu'on connaît, et l'on est pris de doute. Pourtant, je me rappelle la collection de portraits accrochés dans un des bâtiments de La Devinière, la maison natale : beaucoup ressemblaient à l'officiel, de plus ou moins loin, il est vrai. Mais quelques-uns étaient de la plus haute fantaisie, faisant parfois de l'auteur une sorte de nègre. 

 

 

 

Je ne vais pas refaire mon chapitre sur Lagarde et Michard, avec leur damnée tendance à tout tirer vers le sérieux, le pontifiant et l'asexué, bref, le SCOLAIRE (« ce qu’il faut savoir »), mais il est sûr que si on veut jouir de RABELAIS, c’est dans le texte qu’il faut aller. Et pour y aller, j’espère qu’on m’excusera, il faut avoir envie de jouir. C’est un aveu. Tant pis. J’espère qu’à mon âge, il ne me coûtera pas trop cher.

 

 

RABELAIS ? C’est ma respiration. C’est mon espace vital. C’est comme un socle. Je n’y peux rien, ça s’est fait malgré moi, comme ça, sans que j’y prête la main, c’est certain. RABELAIS m’a appris une chose : la JOIE est le centre nerveux, le cœur et le muscle de l’existence. Tout le reste est résolument secondaire, accessoire, décoratif, facultatif, marginal, subsidiaire, superfétatoire et, disons le mot, superflu. Ce que je trouve chez RABELAIS me ramène toujours à la JOIE.

 

 

Il serait d’ailleurs peut-être plus exact de dire que j’ai satisfait dans RABELAIS ce besoin d’éprouver la JOIE. C’est ce même genre de besoin vital qui m’a rendu récemment jubilatoire, proprement et absolument, la lecture de Moby Dick. Mais c’est vrai, je ne sais pas encore tout, et je ne suis pas sûr d’en savoir plus « quand fatale [sonnera] l’heure De prendre un linceul pour costume » (Le Grand Pan, GEORGES BRASSENS). 

 

 

C’est sûr, MONTAIGNE me touche, mais c’est un homme qui s’écoute. Beaucoup de passages plaisants, c’est sûr (je me suis efforcé d’en indiquer à plusieurs reprises ici même), mais il y a à mon goût trop de gravité chez MICHEL EYQUEM, petit châtelain de Montaigne. En comparaison, RABELAIS, je vous jure, existe concrètement, jovial et fraternel. Dès qu’il vous aperçoit, il vous invite à sa table. C’est une tout autre vision de l’humanité.

 

 

Une humanité qui converse gaiement autour d’une table couverte de plats ventrus et de flacons vermeils. Une humanité qui parle de la vraie vie, poétique et réelle, qui est forcément celle de tout homme. Poétique, parce que tout homme rêve et que tout rêve est poétique. Réelle, parce que lire les livres de RABELAIS est une excellente recette pour apprendre à renoncer sans regret à devenir maître du monde. Il y a tout ça, dans l’œuvre de FRANÇOIS RABELAIS.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Et ce n'est pas fini.

 

 

lundi, 14 mai 2012

ENCORE UNE LOUCHE DE MONTAIGNE (fin)

Restons encore un peu en compagnie de MONTAIGNE, dans les Essais et dans sa "librairie".

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On trouve, au chapitre « De l’ivrognerie » (Livre II), en dehors d’un certain nombre de considérations très sages (MONTAIGNE est quelqu’un qui tient par-dessus tout à rester mesuré), une histoire digne d’être retenue.

 

 

De l’ivrognerie.

 

Et ce que m’apprit une dame que j’honore et prise singulièrement, que près de Bordeaux, vers Castres où est sa maison, une femme de village, veuve, de chaste réputation, sentant les premiers ombrages de grossesse, disait à ses voisines qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari. Mais, du jour à la journée croissant l’occasion de ce soupçon et en fin jusques à l’évidence, elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui consentirait à reconnaître ce fait en l’avouant, elle promettait de le lui pardonner, et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardi de cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir sans l’éveiller. Ils vivent encore mariés ensemble.

 

 

Elle est pas mignonne, l’histoire ? Une variante, en quelque sorte, de la chanson « Emmener sa femme au champ pour la…bourer ». « Qu’il s’en était pu servir ». Et on nous raconte que ce furent des époques puritaines ? Qu’est-ce que c’est que cette fable ? J’ai plutôt l’impression que le puritanisme a rarement été aussi actuel (le puritanisme est copain comme cochon, comme l’avers avec le revers, avec tout ce qui porte l’étiquette X).

 

 

Le passage suivant est beaucoup plus moral, mais il jette un drôle de jour sur la façon dont nous (moi le premier) nous extasions au-dessus du berceau d’un nouveau-né. N’y a-t-il pas quelque ressemblance avec ce que nous faisons devant le chiot ou le chaton que la chienne ou la chatte a mis bas quelque temps avant ? MONTAIGNE parle, quant à lui, de « guenon ». Sûr que ça fait plus exotique.

 

 

Chapitre VIII : De l’affection des pères aux enfants. (A madame d’Estissac.)

 

 

Comme, sur ce sujet de quoi je parle, je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent  rendre aimables. Et ne les ai pas soufferts volontiers nourris près de moi [d’où le recours à la nourrice]. Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant quant et [du même pas que] la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va forcément au rebours ; et le plus communément nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées, comme si nous les avions aimés pour notre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes.

 

 

« S’ils le valent » : au moins c’est clair, le sentiment paternel est loin d’être naturel, comme le bruit s’en est colporté depuis JEAN-JACQUES ROUSSEAU (que cela n’a jamais empêché de mettre à l’Assistance les enfants qu’il a eus avec THERESE LEVASSEUR), et comme le montre ELISABETH BADINTER dans L’Amour en plus (1980). Est-ce que c’est MONTAIGNE qui est un salopard ? Est-ce que c’est nous qui sommes fondus gaga ?

 

 

Ce qui m’impressionne ici, c’est qu’il attend pour se faire une opinion que l’enfant ait assez grandi pour montrer aux yeux de tous quelle forme allait prendre l’être en devenir qu’il était exclusivement au départ. Nous, qui vivons à une époque qui se met à plat-ventre devant l’enfant, à l’époque de l’ « enfant au centre du système », de l’enfant-roi, ne pouvons plus guère, me semble-t-il, comprendre un tel propos.

 

 

Le plus drôle, c’est que nous nous chagrinons, plus tard, de l’écart éventuel entre l’enfant espéré et l'être accompli. MONTAIGNE, lui, n’attend rien de précis. Il attend de voir ce que ça va donner, le gamin. HANNAH ARENDT ne dit pas autre chose, dans La Crise de la culture, quand elle conteste radicalement qu’il existe un quelconque « monde de l’enfance », qui serait autonome, et insiste sur la nécessité de ne voir dans un enfant qu'un être humain en devenir. Rien de moins, certes, mais rien de plus.

 

 

Il y a bien du ridicule dans le seul fait d'avoir pensé qu'il fallait absolument que les instances internationales signassent une mirifique "Déclaration des Droits de l'Enfant". Tiens, mettez-y le nez ici, pour voir, et vous comprendrez pourquoi les Français ont rejeté la Constitution Européenne : il faut une formation juridique au moins de bac + 12 pour s'y retrouver, et rien que pour arriver jusqu'au bout.

 

 

Mais il est vrai que MONTAIGNE ignorait tout de ce qu’est un « marché », découpé en divers « segments » (5-9 ans, 9-12 ans, etc.), la consommation, et tous les objets qui se proposent en permanence d’irriguer notre besoin de bonheur, ce qui est de toute évidence un progrès incommensurable.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Ce sera tout pour cette fois.

dimanche, 13 mai 2012

ENCORE UNE LOUCHE DE MONTAIGNE

Allez, encore une petite louche de MONTAIGNE, du qu’on ne trouve pas dans le sacralisé « Lagarde et Michard ». Vous voulez que je vous dise ? Il faut être handicapé de la littérature pour être nostalgique de ça. Ça, qui vous apprenait ce qu’il faut savoir, et qui vous dégoûtait par avance de ce que, peut-être, vous auriez eu envie de découvrir.

 

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Mais enfin, si c'est notre jeunesse, il y en a que la nostalgie remplit. Vous avez dit nostalgie ? Pas moi, en tout cas. Je ne me tourne pas vers le passé au motif qu'il figurerait le temps où j'étais heureux (quelle blague!), mais je vois le présent, et je pressens l'avenir, et je vois que tout ça n'est guère encourageant. Mais je m'interdis de désespérer les « générations montantes ». Je leur souhaite quand même bon courage. Et lucidité, si l'envie leur en prend.

 

 

Moi, j’ai eu la chance d’avoir un professeur d’exception en seconde, première et terminale, j’ai nommé PIERRE SAVINEL. Entre autres travaux d'érudition, il a traduit La Guerre des Juifs, de FLAVIUS JOSÈPHE (Editions de Minuit). Entre parenthèses, je ne comprends pas que les manuels de français, de deux choses l'une, expurgent les textes, ou alors les choisissent vierges de toute « impureté » (= sexe et pipi-caca).

 

 

Remarquez que l'esprit mal tourné de l'adolescent moyen est parfois en mesure d'ajouter du piment dans les plats les plus fades. Prenez, dans Lagarde et Michard XVIIIème, l'extrait intitulé « Poétique des ruines » (DIDEROT), c'est page 222, et lisez-le en ayant bien soin de remplacer le mot "ruines" par le mot "fesses", et vous verrez que la substitution ne manque ni de sel, ni de pertinence, comme nous l'avions réjouissamment testé à l'époque.

 

 

Expurgé ? Si vous prenez, dans Lagarde … 16ème siècle l’extrait de la bataille de l’abbaye de Seuillé (RABELAIS, Gargantua, 27), vous aurez bien les détails concernant l'amour des moines pour le vin (mais aussi leur lâcheté), mais aucun élève n’a jamais lu : « Si quelqu’un gravait [grimpait] en un arbre, pensant y être en sûreté, icellui de son bâton empalait par le fondement ».

 

 

« Empalait par le fondement, m’sieur, qu’est-ce que ça veut dire ? – Euh, … tout ce que je peux vous dire, c’est que ça doit faire assez mal ». Il faut savoir que le dit bâton est le manche qui sert à porter la croix aux processions (« long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées »), bâton dont le moine Frère Jean des Entommeures (= des Ravages) a fait une arme de destruction massive. En plus de les éveiller, ça enrichirait le vocabulaire des jeunes, ainsi que la polysémie du mot « fondement ».

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"EUH... JE PEUX VOUS DIRE QUE ÇA DOIT FAIRE ASSEZ MAL"

Quant au choix des extraits, je ne dis pas, bien sûr, qu’il faut focaliser l’attention des adolescents sur le croustillant ou le scatologique, d’abord parce qu’il n’y en a pas partout, et loin de là. Mais les dits adolescents se feraient une idée moins solennelle, dévitalisée et scolaire de la littérature si l’on ne s’interdisait pas de jeter un œil sur, précisément, ce qui intéresse l’adolescence au premier chef.

 

 

Ils seraient peut-être plus nombreux à ouvrir des « classiques ». Tout se passe comme si les concepteurs de manuels étaient convaincus que la littérature était coupée de la vie, alors qu’elle en est une des émanations les plus authentiques (« les plus scientifiques », disait même le père JEAN CALLOUD, qui raffolait des chocolats de chez BONNAT). Tout se passe comme s’ils n’avaient pas compris ce qu’est la littérature, comme s’ils ne l’aimaient pas.

 

 

C’est vrai qu’une chape de pudeur semble s’être abattue sur l’expression du croustillant et du sale à partir du 17ème siècle. Voir pour cela, dans Carmen de MERIMEE, ce que recouvre la formule « et le reste », dans la bouche de Don José parlant de la femme qu’il aimait, formule qui saute à pieds joints sur les nombreux détails sur lesquels s'attardaient STENDHAL, MERIMEE ou FLAUBERT dans leur Correspondance. Et ce serait la même chose, si on lisait correctement RACINE ou DIDEROT. Croyez-vous que CORNEILLE ne savait pas ce qu’il disait, en écrivant : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » ?

 

 

On me dira que c’est pour ça que ma prédilection va à Maître FRANÇOIS RABELAIS, à son jeu de mots sur « à Beaumont le Vicomte » (contrepèterie facile), à une recette de Panurge (« une manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris », Pantagruel, 15), au lion qui ordonne au renard de remplir de mousse la « blessure » que la vieille vient de se faire entre les jambes (croit-il), et tout une pallerée de belles histoires. On me le dira, et j’en conviendrai. On me dira peut-être aussi que je ferais mieux de parler de RABELAIS, ce en quoi on aura tout à fait raison. C’est une très bonne idée. J’y songe. Promis, je vais m’y mettre.

 

 

En attendant cet heureux jour, contentons-nous, pour aujourd’hui, de quelques paragraphes rigolos et sympathiques tirés des Essais. Le premier est très gentil, et prouve que le cheval était inconnu en Amérique avant l’arrivée des Blancs.

 

 

Chapitre XLVIII : Des destriers.

 

 

Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arrivèrent, estimèrent, tant des hommes que des chevaux, que ce fussent ou Dieux ou animaux, en noblesse au-dessus de leur nature. Aucuns, après avoir été vaincus, venant demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l’or et des viandes, ne faillirent d’en aller offrir autant aux chevaux, avec une toute pareille harangue à celle des hommes, prenant leurs hennissements pour langage de composition et de trêve.

 

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N'EST-CE PAS, QUE C'EST BEAU ? 

 

Le second est un peu plus « costaud ». Il paraît que les Américains « tamponnent », alors que les Français « essuient ». Je vous laisse juges.

 

 

Chapitre XLIX : Des coutumes anciennes. [Sur la volatilité des modes.]

 

 

Ils mangeaient comme nous le fruit à l’issue de table. Ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi SPONGIA est un mot obscène en Latin ; et était cette éponge attachée au bout d’un baston, comme témoigne l’histoire de celui qu’on menait pour être présenté aux bêtes devant le peuple, qui demanda congé d’aller à ses affaires [aux toilettes] ; et, n’ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et éponge dans le gosier et s’en étouffa. Ils s’essuyaient le catze [le cul] de laine parfumée, quand ils en avaient fait : « At tibi nil faciam, sed lota mentula lana. »

 

 

Traduction du latin : « Je ne te ferai rien [mais pour te punir de ton insatiable avarice, quand j’aurai lavé mes mains] ma mentule (ma verge) t’ordonnera de la lécher », comme quoi d'anciens adolescents peuvent regretter de ne pas avoir fait assez de latin (j’ai restitué les derniers vers de l’épigramme de MARTIAL, qu’on a tort de ne pas faire lire, je vous assure que c’est excellent pour l’imagination).

 

 

Tiens, ça me fait penser à cette stèle qu’on peut voir au Musée Gallo-Romain de Lyon, au dos de laquelle figure ce graffiti gravé (en latin, évidemment) : « Je ne baise pas, j’encule ». C’était le très discret, assez petit et très charmant, très classique, mais très correct et sûrement très chaste Monsieur AUDIN qui me l’avait fait découvrir. Il m’avait surpris, le brave homme. Comme quoi le graveleux n’est pas forcément incompatible avec la pruderie qu’une vaine apparence a posée sur le visage.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.

 

 

lundi, 30 avril 2012

MONTAIGNE, ON S'EN PAIE UNE TRANCHE ?

Aujourd'hui, comme promis, ce sera du juteux, du qu'on n'étudie pas au lycée, ça c'est sûr, même que c'est bien dommage, non plus que le chapitre 26 du Tiers Livre de RABELAIS, qui fait un tour exhaustif de toutes les sortes de « couillons », liste qui se termine par « couillon hacquebutant, couillon culletant ». Mais il est entendu que RABELAIS est beaucoup plus porté sur la chose que MONTAIGNE, comme on va le voir.

 

 

Les Essais de MONTAIGNE sont composés de trois livres. Je ne vais pas vous embêter avec des considérations lourdes et pontifiantes. Juste ceci : le Livre I comporte 57 chapitres (environ 300 pages type Pléiade), le Livre II, 37 (450 pages) et le Livre III, 13 (330 pages). Comme si la pompe avait mis du temps à s’amorcer : des petites notes pour commencer, de vrais petits livres pour finir. C’est progressivement qu’il s’est pris au jeu.

 

 

Aujourd’hui, juste quelques paragraphes rigolos, sur la femme, le genre d’animal qu’elle est, et ce qu’elle doit être dans le mariage. On ne trouve évidemment pas ce genre d’extraits, non plus, dans le Lagarde et Michard. C’est bête, parce que je suis sûr que ça encouragerait les adolescents à lire MONTAIGNE.

 

 

Rien que pour l’idée rassurante qui leur dirait que les idées qui leur viennent quand ils regardent les filles, non seulement sont normales, mais que les filles et les femmes, pour ce qui est du désir et de la connaissance des choses de l’amour, les battent à plate couture. Parce que c’est vrai qu’un garçon, jusqu’à un âge, ce n’est, sur ce plan, qu’un gros niais. Et il y a fort à parier que le verbe « déniaiser » a été inventé pour les garçons. Enfin pas que.

 

 

Livre I, Chapitre XXX : De la moderation [l’auteur parle des relations entre le mari et la femme].

 

 

Je veux donc, de leur part, apprendre ceci aux maris, s’il s’en trouve encore qui y soient trop acharnés ; c’est que les plaisirs mêmes qu’ils ont à l’accointance de leurs femmes, sont réprouvés, si la modération n’y est observée ; et qu’il y a de quoi faillir en licence et débordement, comme en un sujet illégitime. Ces enchériments deshontés que la chaleur première nous suggère en ce jeu, sont, non seulement indécemment, mais dommageablement employés envers nos femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’une autre main. Elles sont toujours assez éveillées pour notre besoin. Je ne m’y suis servi que de l’instruction naturelle et simple.

 

 

Mai 1968, avec son « Jouir sans entraves », n’est pas encore passé par là. On a compris : madame MONTAIGNE se contentait de ce que MICHEL EYQUEM lui donnait. Et il lui donnait peu. « Qu’elles apprennent l’impudence d’une autre main ». C’est une question qui le tarabuste, parce qu’il y revient plus tard.

 

 

Livre III, Chapitre V : Sur des vers de Virgile. [Où il est un peu question des vers de Virgile, mais aussi et surtout d’autre chose.]

 

 

Pour MONTAIGNE, le mariage doit découler de la raison et non du désir personnel, surtout du désir amoureux. Il est pour les mariages décidés en dehors des personnes, parce que c’est d’abord une convention sociale.Il n’est pas question de se laisser aller au plaisir conjugal : « Une femme honnête n’a pas de plaisir », dit la chanson de JEAN FERRAT. Enfin, on parle ici d’il y a 450 ans, il ne faut pas l’oublier.

 

 

Aussi est-ce une espèce d’inceste d’aller employer à ce parentage vénérable et sacré les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comme il me semble avoir dit ailleurs (voir ci-dessus). Autrement dit, le mariage est chose trop noble pour y mêler le plaisir.

 

 

L’intéressant vient : Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la fasse sortir hors des gonds de raison. Ce qu’il dit pour la conscience, les médecins le disent pour la santé : qu’un plaisir excessivement chaud, voluptueux et assidu altère la semence et empêche la conception ; disent d’autre part, qu’à une congression [coït] languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d’une juste et fertile chaleur, il s’y faut présenter rarement et à notables intervalles, [« afin qu’elle saisisse avec avidité les dons de Vénus et qu’elle les cache plus profondément » c'est en latin] (Virgile, Géorgiques). Je ne vois point de mariages qui faillent plutôt et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondements plus solides et plus constants, et y marcher d’aguet ; cette bouillante allégresse n’y vaut rien.

 

 

On a compris. D’ailleurs il dit quelque part qu’il « s’accointe » avec sa femme juste avant de sombrer dans le sommeil, le soir. On ne peut pas dire que ça rigolait. Comme homme, MONTAIGNE devait être passablement ennuyeux. Il pose même la question : combien de fois par jour ? La reine d’Aragon, dit-il, préconise six « rapports » par jour, mais le grand législateur grec de l’antiquité parle de trois par mois. On devine où va la préférence de MONTAIGNE.

 

 

Quel mauvais ménage a fait Jupiter avec sa femme qu’il avait premièrement pratiquée et jouie par amourettes ? C’est ce qu’on dit : Chier dans le panier pour après le mettre sur sa teste.

 

 

Pour lui, c’est certain, la femme est par nature un animal lubrique. Et ça commence très tôt, chez les fillettes et jeunes filles. Tiens, toujours dans le même chapitre :

 

 

Nous les dressons des l’enfance aux entremises de l’amour : leur grâce, leur attifure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu’à ce but. Leurs gouvernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l’amour, ne fût qu’en le leur représentant continuellement que pour les en dégoûter.

 

 

Autrement dit, les filles ne pensent qu’à ça. Le péché d’Eve n’est pas loin. Vient alors une anecdote.

 

 

Ma fille (c’est tout ce que j’ay d’enfant) est en l’âge auquel les lois excusent les plus échauffées de se marier ; elle est d’une complexion tardive, mince et molle, et a été par sa mère élevée de même d’une forme retirée et particulière : si qu’elle ne commence encore qu’à se déniaiser de la naïveté de l’enfance. Elle lisait un livre français devant moi. Le mot de « fouteau » s’y rencontra, nom d’un arbre connu [hêtre] ; la femme qu’elle a pour sa conduite, l’arrêta tout court un peu rudement, et la fit passer par-dessus ce mauvais pas. (…) Mais, si je ne me trompe, le commerce de vingt laquais n’eût su imprimer en sa fantaisie, de six mois, l’intelligence et usage et toutes les conséquences du son de ces syllabes scelerées [scélérates], comme fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction.

 

 

Et ce passage, alors ?  Mon oreille se rencontra un jour en lieu où elle pouvait dérober aucun des discours faits entre elles sans soupçon : que ne puis-je le dire ? Nostredame ! (fis-je) allons à cette heure étudier des phrases d’Amadis et des registres de Boccace [auteur de contes « libres »] et de l’Arétin [auteur d'oeuvres érotiques] pour faire les habiles. Il n’est ni parole, ni exemple, ni démarche qu’elles ne sachent mieux que nos livres : c’est une discipline qui naît dans leurs veines, [« et Vénus elle-même les a inspirées », Virgile], que ces bons maîtres d’école, nature, jeunesse et santé, leur soufflent continuellement dans l’âme ; elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent.

 

 

« Une discipline qui naît dans leurs veines », parfaitement. Enfer et damnation, j’aurais dû m’en douter. C’était donc ça. Les filles savent tout. Les garçons sont des niais. Et ce n’est pas la mixité qui a changé les choses, puisqu’elle les a aggravées.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

samedi, 28 avril 2012

MONTAIGNE ? UNE PREMIERE TRANCHE

MONTAIGNE – ESSAIS LIVRE I – Chapitre XXVI : De l’institution des enfans.

 

 

Bon, comme c’était promis, je suis bien obligé de tenir parole. MONTAIGNE, en voici la première tranche. Comme c’est une viande assez dense, il faut y aller à petite dose. Et puis, l’assaisonner. Aujourd’hui, vous aurez droit à un assaisonnement « spécial école France 21ème siècle ».

 

 

Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra ; qui, au son d’un tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se détourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paume ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.

 

 

Là, j’ai laissé l’orthographe telle quelle. En gros et pour résumer, MONTAIGNE propose d'abandonner le cancre à son sort : si, en toute chose, il préfère l'amusement aux choses sérieuses, qu'il aille au diable.

 

 

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LA TOUR OÙ MONTAIGNE AVAIT SA "LIBRAIRIE" 

 

J’aime beaucoup ce passage méconnu, que j’ai déjà cité ici (ce n’est pas dans Lagarde et Michard qu’on le trouverait). MONTAIGNE y va très fort, qui déclare sans sourciller que l’élève rétif à tout enseignement est un bon à rien, que le cancre absolu n’a rien à faire à l’école et qu’il serait absurde de faire quelque effort que ce soit pour lui apprendre quoi que ce soit. On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.

 

 

Espérons qu’« étrangle » est une boutade (l'auteur est prudent : "s'il est sans témoin" est délicieux). Quant au « pâtissier », MONTAIGNE ne pouvait certes prévoir que s’il nous fallait aujourd’hui orienter vers la profession tous les élèves incivilisables, il faudrait instaurer un « ordre des pâtissiers », chargé de faire respecter un strict « numerus clausus », sous peine d’avalanche pâtissière.

 

 

Jetons à présent un œil sur le paysage éducatif actuel, et sentons ce qu’il nous reste de cheveux se dresser sur nos têtes. Que voyons-nous ? Que penserait MONTAIGNE de ce qu'est devenue l'instruction publique ? Autrement posé : combien d'élèves actuels faudrait-il étrangler ?

 

 

Un système où – je crois que c’est LIONEL JOSPIN qui avait popularisé la formule – l’élève « est au centre du système », où l’on parle de « communauté éducative », où les enseignants sont sommés de « prendre en compte le projet de l’élève », où ils sont sommés de plaire à leur classe, où le cours commence par une négociation qui consiste à obtenir de la classe, d’une part le silence, d’autre part l’autorisation de lui faire cours, si elle le veut bien.

 

 

Où l’élève qui lance une craie sur l’enseignante et celui qui en traite une autre de « pute » peuvent attendre tranquillement que le conseil de discipline se réunisse, dans six mois, peut-être pour prendre éventuellement, après avis de toute la « communauté éducative », une sanction, assortie du sursis pour commencer.

 

 

 

Bref, appelons tout ça, si vous le voulez bien, « le voyage dans la lune ».

 

 

Et si l’on compare la façon dont un cours se passe dans les systèmes éducatifs européens à ce qu’on voit, par exemple, au Congo Brazzaville, en Chine ou au Japon (selon des témoignages directs), non seulement on comprend, mais on explique aussi de façon lumineuse pourquoi l’enseignement français fait lentement et inexorablement naufrage.

 

 

La France oublie, ce faisant, qu’elle a dû sa relative primauté parmi les nations, entre autres, à l’ambition éducative démesurée qu’elle a manifestée à travers les lois sur l’instruction obligatoire (1881-1882). Mais nul n'arrive à la cheville des réformateurs de tout poil pour ce qui est d'emballer et d'enrober le dit naufrage dans la rutilance somptueuse de discours sur les missions sacrées de l'école. Ah, pour ce qui est de l'enrobage dans le sucre des discours, ils sont forts. Tiens, un exemple. Vous savez comment, dans ce langage, il faut appeler un cancre ? « Un apprenant à apprentissage différé ». Je vous laisse savourer cette trouvaille extraordinaire.

 

 

 

Je ne vois pour eux qu'une issue : LE PAL. 

 

 

 

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On aura beau me bistourner dans tous les sens les boyaux de la tête, personne n’arrivera à me convaincre que l’élève est à l’école pour faire autre chose qu’apprendre (voir le chapitre « la crise de l’éducation » dans La Crise de la culture, d’HANNAH ARENDT, je vous épargne la digression, mais vous avez compris l'esprit). Qu'il soit souhaitable que le jeune s'épanouisse, rien de plus vrai, mais que cela doive se passer au sein de l'école, dans le cadre même de l'instruction publique, rien de plus scandaleusement faux.

 

 

Les philosophes « déconstructionnistes » auront beau déconstruire le principe d’autorité, sans lequel il n'est pas d'éducation possible ou envisageable, le juger historiquement arbitraire, psychologiquement abusif, sociologiquement intolérable … « et moralement indéfendable » (Le Tour de Gaule d’Astérix, p. 21, citons nos sources), ils n’empêcheront pas l’autorité, une fois qu’elle aura été définitivement mise hors d’état de nuire au sein de l’école, de régner plus despotiquement, plus tyranniquement à l’extérieur, dans la société, partout. Une fois sorti de l'enceinte scolaire, le jeune aura à faire face à la tyrannie du « principe de réalité », et il est facile de prédire que le contact sera rude.

 

 

En France, les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, ont sciemment instrumentalisé les doctrines égalitaristes d’idéologues fanatiques (l’élève est l’égal du maître, d’ailleurs, il n’y a plus de « maîtres », l'élève doit construire lui-même son propre « parcours d’apprentissage », et autres « fariboles sidérales » (excellent et méconnu album de BD d'ALIAS, alias CLAUDE LACROIX) et sidérantes, comme « il faut apprendre à apprendre », il faut donner la priorité aux méthodes sur les contenus, etc.).

 

 

Et puis surtout, depuis 1975 en particulier, les gouvernements n’ont pas cessé de réformer, de réformer la réforme précédente, de réformer au carré et de réformer au cube, au point qu’aujourd’hui, plus personne ne sait par quel bout prendre l'animal monstrueux qu'est devenu le système éducatif français. Et certains vertueux font mine de s’étonner que le classement de la France (puisqu’on raffole des classements) régresse d’année en année, au plan international.

 

 

La RGPP (alias Révision Générale des Politiques Publiques, euphémisme alambiqué, masque et faux nez de la hache chargée de tailler en pièces ce qui s'appelait la Fonction Publique d'Etat, police, armée, enseignement, etc.) de NICOLAS SARKOZY (60.000 postes non renouvelés après départ en retraite depuis 2007) n’est pas négligeable, dans le processus, mais elle n’est que la dernière paire de banderilles allègrement plantée dans l’animal monstrueux gravement blessé, qui se démène de plus en plus faiblement face à ses multiples matadors, et qui avait pour nom « Instruction Publique ». « Requiescat in pace ».

 

 

Quoi ? Mais oui, je le sais, que récriminer comme ça est totalement vain. En plus, ça fait ringard, réactionnaire, et tout et tout. Moi, je dis que c’est moins réactionnaire que conservateur. Au vrai sens du mot « conservateur », comme on est conservateur de bibliothèque, de musée, des eaux et forêts ou des hypothèques. Ça s’appelle : conserver pour éviter que l’essentiel ne meure.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Vous avez aussi compris que MONTAIGNE n’était qu’un prétexte. Promis, demain, ce sera plus frivole.

 

 


 

jeudi, 26 avril 2012

DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?

Aujourd'hui, promis, on se rapproche de Montaigne, dont on va apercevoir une oreille à l'horizon.

 

Je ne suis pas encore atteint par le mal inventé par Alois Alzheimer. Je me souviens que lorsque quelqu’un que j’aime bien, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, m’a dit que la boîte en bois qui était au grenier, avec les vieux papiers de famille dont certains remontaient à trois siècles, eh bien cette boîte, elle l’avait jetée au feu, je suis devenu fou, pendant un bon moment, j’ai vu noir, tout noir. 

 

C'est comme si un ours m'avait arraché brutalement un membre, comme dans Le Concile de pierre, de Jean-Christophe Grangé. Comme si j'avais été amputé par surprise, à peu près comme ce que nous avions tous ressenti lors du cambriolage de la maison. Comme si on jetait de vieilles photos de choses et de gens qui furent familiers.

 

Alors moi, pour me préparer à attaquer Montaigne, voilà comment je m’y suis pris : j’ai commencé par le Rabelais de la Pléiade, avec les notes en bas de page. Certes, les notes de bas de page ralentissent la lecture, mais l’éclairent de façon bien plus pratique que celles renvoyées en fin de volume. Je déconseille formellement les « traductions » en français moderne, qui dévitalisent, qui anesthésient tout ce qui fait la force et le « jus » de Maître Alcofribas.

 

Quoi qu’il en soit, je peux vous dire que ça décrasse, comme galop d’essai. Si vous aimez le délire verbal, je conseille la harangue de Maître Janotus de Bragmardo (Gargantua, 19), l’émissaire chargé de demander à Gargantua de rendre les cloches de Notre-Dame, qu'il a piquées pour en faire des sonnettes au cou de sa jument, après avoir noyé 260.418 Parisiens (« sans les femmes et petitz enfans ») sous les flots de son urine (ce passage n'est pas dans Lagarde et Michard, je peux vous l'assurer).

 

Mais je conseille aussi et surtout la plaidoirie de Baisecul et Humevesne (« kiss my ass » = baise mon cul, et « sniffer of farts » = renifleur de pets), ainsi, évidemment, que la réponse tout à fait à la hauteur que leur fait Pantagruel (Pantagruel, 11 à 13) : André Breton et autres surréalistes, en plus de se prendre au sérieux comme des pontifes, auraient mieux fait de se cacher, avec leur pseudo-invention de l’ « écriture automatique ». Tiens, en voici un petit exemple (allez, je modernise l’orthographe, c’est Humevesne qui parle) : 

 

« Mais, à propos, passait entre les deux tropiques, six blancs vers le zénith et maille par autant que les monts Riphées, avaient eu cette année grande stérilité de happelourdes, moyennant une sédition de balivernes mue entre les Baragouins et les Accoursiers pour la rébellion des Suisses, qui s’étaient assemblés jusqu’au nombre de bons bies pour aller au gui l’an neuf le premier trou de l’an que l’on livre la soupe aux bœufs et la clef du charbon aux filles pour donner l’avoine aux chiens ».

 

Enfoncés, Les Champs magnétiques, de Breton et Soupault, ce b-a-ba de l’écriture automatique, sacralisé par quelques ignares et collectionneurs spéculants, enfantillage laborieux, infantilisme et puérilité auprès de la prouesse de Rabelais dans ces trois chapitres.

 

Je signale en passant que le Docteur Faustroll, inventeur de la 'Pataphysique (« Tout est dans Faustroll », disait le satrape Boris Vian), possède dans sa bibliothèque 27 ouvrages qu'il est convenu d'appeler « Livres pairs », et que Rabelais est le seul a avoir l'insigne honneur de figurer sous son seul nom, sans la limitation à un seul titre de ses oeuvres, qu'Alfred Jarry inflige aux 26 autres. C'est bien tout Rabelais qu'il faut lire. 

 

Après Rabelais, j’ai mis le nez dans Béroalde de Verville et son Moyen de parvenir. C’est déjà une autre paire de manches. Mais Michel Renaud, qui a dû tomber dedans quand il était petit, en a donné une édition jouissive (et remarquablement lisible) dans la collection « folio ». On ne peut pas vraiment résumer ce bouquin, qui fait figure d’OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) dans la littérature française. 

 

Disons que, de cette immense conversation désordonnée, qui se déroule autour d'une table plantureuse, lourdement garnie de plats et de dives bouteilles, je retiens le profond réservoir d'anecdotes truculentes, principalement sexuelles et scatologiques, et la guirlande des propos irrévérencieux à l’égard de toutes les autorités. 

 

Je suis alors passé à Histoire d’un voyage en terre de Brésil, de Jean de Léry (au Livre de Poche). Ce calviniste grand teint raconte son équipée maritime jusque chez les Toupinambaoults, qui font, entre autres joyeusetés, cuire les morceaux de leurs ennemis sur leurs « boucans » (cf. boucanier). Il faut lire les propos du prisonnier qui sait qu'il va y passer et qui défie ses futurs bourreaux en se vantant de leur donner bientôt à manger la chair même de leurs propres parents, qu'il s'est, après une précédente bataille, fait un plaisir de dévorer.

 

« Vous les trouveriez couverts [les boucans] tant de cuisses, bras, jambes que autres grosses pièces de chair humaine des prisonniers de guerre qu’ils tuent et mangent ordinairement ».

 

Là on commence à pouvoir s’aventurer sur la haute mer de la vieille langue française. On est fin prêt.  On peut attaquer la montagne de Montaigne (au fait, vous avez remarqué que lorsque Marcel Proust décrit la mer, il s’acharne, d’un bout à l’autre de La Recherche, à en faire un paysage de montagne ?). 

 

Voilà ce que je dis, moi. 

 

A suivre.

mercredi, 25 avril 2012

DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?

Oui, j'en étais à la difficulté culturelle que représente aujourd'hui la syntaxe d'un auteur vieux de bientôt cinq siècles : MONTAIGNE. Une syntaxe riche, complexe et fleurie qui nous rend sa lecture difficile d'accès, à nous dont les phrases sont devenues tellement sèches, plates et pauvres. Notre époque semble donc éprouver de la haine pour la complexité.

 

Bon, autant vous prévenir, MONTAIGNE viendra, mais pas tout de suite. En attendant, voici au moins sa photo, prise autour de 1577.

 

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Plus le réel échappe à notre emprise, je veux dire à notre emprise à nous autres, individus, plus notre langue s’appauvrit, plus nos phrases s’étiolent et cèdent à la marcescence qui accompagne la fleur dans sa procession du matin jusqu’au soir (vous savez, « la rose qui ce matin avait déclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu cette vesprée les plis de sa robe pourprée et son teint au vôtre pareil », même que ça commence par « Mignonne allons voir si »). Sauf que notre langue, ce n’est pas une fleur.  

 

 

Et puis, si un individu ne peut plus grand-chose sur le monde qui l’entoure, il faut dire aussi que nous nous sommes laissés gagner par l’impression, peut-être la certitude que nous sommes de moins en moins des individus. Trop d’individus tue l’individu, en quelque sorte. J'ajoute que trop d'objets et trop de marchandises, ça vide aussi l'individu de sa substance. Comment voulez-vous, dans ces conditions, entrer dans MONTAIGNE, lui qui représente l’essence même, que dis-je : l’âge d’or de l’individu ? 

 

 

Ce décharnement, qui donne leur épouvantable aspect étique de grandes filles anorexiques, voire cachectiques, aux phrases qui sortent de nos bouches, de nos plumes ou de nos pouces (eh oui !), certains l’attribuent à tous ces menus objets, devenus des prothèses de nos corps, que l’on dit porteurs de la crème des progrès techniques : le texto, le SMS, le tweet feraient selon eux subir une terrible cure d’amaigrissement à la syntaxe disponible dans les cerveaux actuels, dans l’état où les a laissés Monsieur PATRICK LE LAY, de TF1. C’est possible. 

 

 

Je me demande quant à moi si la raison de cet appauvrissement n’est pas à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus inquiétante, pour ne pas dire tragique. Si on ne fait plus de la syntaxe à la petite scie d’artiste, de la phrase complexe au burin subtil de graveur, c’est peut-être qu’on n’a plus grand-chose à y mettre, dans la syntaxe. Pour articuler des idées au sein d’une phrase un tant soit peu complexe, encore faut-il en avoir, des idées.  

 

 

Quand la matière du contenu du pot a séché, fût-elle fécale, elle devient dure et cassante, et tout à fait impropre à s’incurver dans les méandres sinueux d’un flux verbal (il fut un temps où l’on disait « raisonnement ») tant soit peu élaboré (je ne dis même pas « raffiné », notez bien). Quelque chose qui ressemble à du vivant qui sait vivre, quoi. 

 

 

Ce qui découle de tout ça, c’est que notre passé nous devient étranger. Nous perdons la mémoire. Et je ne parle pas de l’orthographe (adjectifs de couleur, mots composés, consonnes doubles, etc.) ou de l’accord du participe passé. Je parle de la syntaxe. La syntaxe, qu'on se le dise, met de l’ordre dans la pensée, parce qu’elle met de l’ordre dans les phrases.  

 

 

Nous sommes en mesure, à l’ère du numérique, d’archiver et de dater à la seconde près le moindre pet de notre pensée, ou de traquer une fourmi dans sa fourmilière, nous sommes matériellement capables de mémoriser tout ce qui arrive, et nous perdons notre langue, qui est tout simplement l’âme, la mémoire et le socle de notre civilisation.  

 

 

De même que le christianisme fut, selon MARCEL GAUCHET (Le Désenchantement du monde, 1985), « la religion de sortie de la religion », dira-t-on que notre civilisation est celle de la sortie de la civilisation ? 

 

 

N’y a-t-il pas quelque chose de symbolique dans le succès mondial grandissant remporté depuis vingt ans par la maladie d’Alzheimer, qui « vide » la personne de sa personne ? Car cette maladie de civilisation n'est pas une maladie de la mémoire, c'est une maladie de la personne. C'est autrement plus grave. Plus central. Plus terrible.

 

 

Les « maladies de civilisation » ne sont pas très nombreuses : il y eut le « tabès dorsalis » à partir du 16ème siècle. Tout le monde a reconnu le « mal français », ou « napolitain », dû à l’infection par le « tréponème pâle », autrement dit la syphilis, ou « grosse vérole » (par opposition à la « petite », celle qui touche Madame de Merteuil à la fin des Liaisons dangereuses, autrement dit la variole).  

 

 

Le 19ème siècle fut celui de la tuberculose (voir SUSAN SONTAG, La Maladie comme métaphore (1978)). Le 20ème a vu émerger, croître et embellir le cancer. Sur la fin, il a produit le sida. N’oublions pas le nombre des cas d’autisme, qui a été multiplié par 17 en cinquante ans. Il n’y a donc aucune raison pour dénier à la maladie d’Alzheimer le droit de se développer massivement.

 

 

 

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IL A L'AIR CONTENT, LE DOCTEUR

ALOIS ALZHEIMER,

D'AVOIR INVENTE UNE SACREE MALADIE 

 

L’affaire est en marche : la France compte à peu près 900.000 malades (dont certain, illustre, occupe gracieusement un appartement de la famille HARIRI, 3 quai Voltaire, à Paris). Une telle adhésion au processus d'enrichissement pathologique ne saurait être considérée autrement que comme un encouragement pour l’avenir. La maladie d’Alzheimer est bien partie pour réaliser la promesse du chant, bien connu sous le titre de L’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Comme on dit en Espagne : « Alegria ! Alegria ! ».

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

A suivre.

 

 

 

mardi, 24 avril 2012

DU MONTAIGNE ? COMBIEN DE TRANCHES ?

Je préviens tout de suite, MONTAIGNE, ça va venir, mais pas tout de suite. Patience et longueur de temps, comme on dit.

 

 

Bon, je ne vais pas la ramener et faire le fier, car il n’y a pas de quoi, mais un jour, j’ai hardiment décidé de me colleter avec les Essais de MONTAIGNE. Je ne dirai pas que c’est un Everest. Je dirai plutôt que c’est une île, voire un archipel situé à quelque distance du continent, et que pour faire la traversée, il faut accepter de se mettre à l’eau et de faire le voyage. Et il se trouve qu’un jour, j’ai décidé de m’embarquer pour de bon.

 

 

Ce n’est pas un Everest, parce que pour l’Everest, les choses sérieuses commencent à 6000 mètres. Bien trop haut pour MONTAIGNE, qui n’aime guère quitter le plancher des vaches, si ce n’est pour monter à cheval. Ne parlons pas d’archipel. Je comparerais plutôt les Essais avec la carcasse du bœuf de boucherie : il y a les morceaux nobles : filet, aloyau, rumsteack, …, et les morceaux ignobles (désolé, c’est le contraire de noble ; bon, disons : « moins nobles » pour les amateurs d’euphémisme) : plat de côte, paleron, jarret …

 

 

 

BOEUF MORCEAUX.jpg

 

Chez MONTAIGNE, on va dire qu’il y en a pour tous les goûts, qu’il y a à boire et à manger,  qu’il y a les pleins et les déliés,  les hauts et les bas, les jours avec et les jours sans. Il y a les essais tout petits, et puis il y a les essentiels. Et puis il y a l’éléphantesque chapitre 12 du Livre II, faussement intitulé « Apologie de Raimond Sebond » (174 pages à lui tout seul, en Pléiade).

 

 

En fait, c’est une très longue visite de ce qui, sur terre, tend à prouver que tout est relatif, à commencer par l’homme, comparé aux animaux, dont les performances, réelles ou fantasmées, y sont longuement vantées. Cette variété est d’autant plus délicate à saisir que mon essentiel à moi ne sera pas forcément celui de mon voisin. Il y a les petites choses, et puis il y a les grandes.

 

 

Et puis je vais vous dire autre chose : il y a les bondieuseries de passages obligés, les extraits « lagardémichardisés », « les cannibales », « de l’institution des enfants », « des coches ». La « tête plutôt bien faite que bien pleine » (je signale d’ailleurs que la phrase continue par « et qu’on y requît tous les deux », contrairement à ce que le lycéen moyen a d’habitude enregistré). Ça, c’est, en quelque sorte, le MONTAIGNE congelé, et réchauffé au four à micro-ondes.

 

 

« Des coches », parlons-en. Monsieur GENDROT (des manuels GENDROT et EUSTACHE) m’avait collé l’explication de texte. Je n’y avais strictement rien compris. Mais rien entravé, que dalle, que pouic. Et pour cause : le chapitre en question parle de tout sauf des « coches », mais ça, je l’ai su bien après. Les ai-je maudits, ces « coches » ! Pourtant, j’avais l’impression d’être normal, je vous jure.

 

 

Et puis ne nous voilons pas la face : il y a la langue, la grammaire, l’orthographe. Oh, MONTAIGNE ne s’affolait pas du tout, pour l’orthographe. Il ne s’embêtait pas, quand il voulait écrire « à cette heure », ça donnait « asteure », voire « asture ». Même VOLTAIRE, 200 ans après, écrivait le même mot différemment à quelques pages de distance. Reste que la langue du 16ème siècle, si on ne peut pas dire que c’est de l’ancien français (« Ha, Galaad, este vo ce ? – Sire ce sui je » ou « Au departir, andui son mornes », ça, c'est du 12ème siècle), ça reste ardu.

 

 

D’autant qu’il y a aussi les phrases. Important, les phrases. Contournées, ondulantes, sinusoïdales. Et il faut bien reconnaître que ça réclame un entraînement, une habitude. Quand on en manque, il se peut qu’arrivé au bout d’une, il faille revenir au début. La raison en est horriblement simple : c’est que nos phrases à nous, de nos jours d’aujourd’hui, sont désespérément simples, d’une platitude effrayante, d’une petitesse abyssale. Nos phrases privilégient le segment de droite, et le plus court possible, voire le point.

 

 

L’onomatopée, l’apocope font régner leur terreur : il faut élaguer, raccourcir, on vous dit. Pas de longueur : 140 signes au maximum. Pourquoi croyez-vous que les jeunes ne lisent plus les romans de BALZAC ? Des longueurs, on vous dit. Dès qu’on ajoute à la proposition principale une subordonnée relative, ça commence à s’agiter nerveusement dans les rangs. Quand on entre dans les complétives et les circonstancielles, on ne peut plus compter sur personne. Alors je ne vous dis pas la panique d’horreur d’affolement quand une participiale pointe une oreille. Et je n’ai même pas abordé le subjonctif imparfait.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre.

 

 

samedi, 21 avril 2012

LA CHASSE ET LA LITTERATURE

PIERRE MOINOT est un très bon écrivain. J’ai beaucoup apprécié deux romans de lui, deux romans de chasse, La Chasse royale, dont je vais parler ici, et Le Guetteur d’ombre, beaucoup plus crépusculaire et symbolique, aussi majestueux que le cerf que le héros poursuit est pour lui une sorte de Moby Dick, d’idéal métaphysique inaccessible, sauf qu’à la fin, il accepte la défaite. Il est même obligé d’accepter que l’animal soit tué, très injustement, par la jeune femme totalement néophyte, innocente et ignorante.

 

 

 

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CELA NE L'EMPÊCHE PAS D'ECRIRE TRES BIEN

 

 

Je dédie ce billet à tous ceux qui ne comprendront jamais rien à la beauté de la chasse. Je ne parle pas du « tir aux pipes », en quoi consiste aujourd’hui, en général, une « ouverture » de la chasse. Je parle de la vraie, évidemment. Celle qu’on appelle la (ou le, je ne sais plus) « pirsch ». Qui consiste d’abord à connaître la bête, son lieu de vie, ses habitudes, ses voies. Et ça, ça s’apprend. C’est une sacrée école. D’accord, ce genre de chasse est plutôt l’exception que la règle. Pour une raisons simple : il faut avoir les moyens.

 

 

Sur un sentier des Vosges, en montagne, la jeune Hélène Servance suit, en se cachant, Henri Guifred et Philippe Lussac, armés de fusils, qui rejoignent le garde-chasse Charles Metzer, qui les emmène plus loin dans la montagne en se tenant sans cesse sur ses gardes, jusqu’à la Bestmiss, où ils découvrent tout un dispositif de braconniers.

 

 

Plus tard, au Schweissel, Philippe prend l’affût, voit une chevrette qu’il ne tire pas, puis une jeune fille, qu’il observe intensément. Il redescend bredouille, rencontre Studer, qui se méfie. Au retour chez Metzer, c’est le repas en compagnie de la vieille et charmante Germaine. Ensuite Metzer raconte aux deux jeunes gens tout ce qu’il sait des braconniers qui déciment le gibier de la région.

 

 

Après des recherches vaines, Metzer organise une traque où le petit Zeppi rabat le gibier et où Philippe montre un « joli coup de fusil », redécouvrant la joie d’être là, voyeur et chasseur. Deuxième traque, infructueuse. Henri et Philippe voient la jeune fille au moment où elle bat sa chienne, puis la suivent jusque chez elle. Henri raconte l’histoire de la famille Servance, où il n’y a plus que des femmes, Céline, Marthe et Hélène, sa fille.

 

 

Arrivés à Haudrenne (Oderen ?), ils déposent le chevreuil qu’ils ont tué devant la porte des Servance, comme le stipule le bail de chasse. Au retour, Philippe manque de se faire pendre à un collet de braconnier. Marthe Servance est aliénée au souvenir de son mari René, dont elle refuse la mort. Apparaît Céline, la vraie maîtresse de maison. A la découverte du chevreuil, elle annonce un repas de chasse, comme autrefois. Hélène réagit et, avec sa tante Céline, évoque le passé : à son contraire, elle aime le changement.

 

 

Zeppi aiguille les recherches de Metzer sur Ludovic Rambert. Le garde monte à Wolfrain, coupe de bûcheronnage, et apprend de Ludovic que c’est Grieb qui lui a fourni un sanglier pour un repas de chasse. Metzer, Studer et Zeppi descendent chez Grieb. Un faux client sort de son restaurant « L’homme vert », et Studer lui emboîte le pas. Metzer entre chez Grieb, et arrive à lui faire signer une reconnaissance de dette, aux termes de laquelle il promet de ne plus vendre de gibier braconné. Metzer retrouve ensuite le malicieux Zeppi.

 

 

Le repas de chasse à Haudrenne. Céline, auparavant, se souvient, à l’arrivée des chasseurs, devine comment il faut leur parler. Le repas se déroule agréablement. Les caractères se dessinent. Philippe regarde Marthe, dont il comprend les malheurs. Céline se comporte en vraie maîtresse de maison. La soirée est douce. Hélène et Philippe ont un long dialogue empreint de la plus grande sincérité. Puis Metzer sonne joyeusement dans sa trompe les grandes sonneries traditionnelles. Henri et Philippe rentrent chez eux.

 

 

         On cherche vainement les braconniers. Lors d’un nouvel affût, Philippe, de nouveau, ne tire pas. C’était le « grand brocard ». Il pense à Hélène. Henri lui lit un passage d’un livre de chasse, dans lequel il se retrouve. Nouvel affût : Philippe tente de résister à son amour pour Hélène. Puis on entend les appels de la trompe de Metzer.

 

 

         Cette fois, c’est sérieux : Zeppi les a repérés. Il descend prévenir Henri et Philippe, après être allé chercher le fusil de Metzer, malgré l’opposition d’Hélène, qui était au courant des braconnages. Les hommes, accompagnés du chien de Metzer, César, tendent l’embuscade à la Bestmiss. Dans l’obscurité compacte, on entend brusquement Metzer crier à son chien : « Au braco ! Tue ! Tue ! ».

 

 

Suit un moment d’anthologie, passage haletant, superbement écrit. C’est la bataille : les braconniers sont mis en déroute, mais Philippe est blessé, de même que César, auquel le braconnier sur lequel il sautait a ouvert le ventre au couteau : les intestins sortent. Après le retour au Herrenberg, c’est la séance de soins. Hélène est là.

 

 

Metzer s’occupe de son chien, dont il lave soigneusement les intestins, avant de laisser couler dans la blessure du beurre qu’il a fondu en le malaxant, puis de recoudre le tout. Quand Metzer ôte à Philippe les plombs reçus, Hélène le laisse lui mordre la main. Henri et Philippe raccompagnent Hélène à Haudrenne. Elle avoue son amour à Philippe, qui hésite encore. Une fois rentrée, elle raconte tout ce qu’elle a sur le cœur à Céline, qui se sent bien seule.

 

 

         Tout le monde se repose. Henri et Philippe montent à la « fontaine aux coqs », puis déjeunent à Wolfrain. Henri trouve que Philippe a « quelque chose de brisé ». Celui-ci pense qu’avec Hélène, c’est fini. Mais Céline monte avec effort, et vient pour le convaincre d’accepter cet amour. En montant elle a réfléchi au moyen de le persuader.

 

 

         Pendant la chasse au grand brocard, Philippe ne peut « s’échapper » d’Hélène. Puis c’est la traque d’un « grand vieux sanglier », dont Studer a repéré les « routes ». Il indique à Metzer, Henri et Philippe, le poste qu’ils devront occuper. Les « traqueurs » Studer et Zeppi chasse le sanglier devant eux, Philippe le blesse, et c’est Henri qui l’achève. Ils apportent ‘animal pendu à une perche, que les quatre portent alternativement.

 

 

Philippe, après avoir préparé dans les moindres détails leur départ pour le lendemain, vient dire à Hélène qu’il la prend. En quittant Haudrenne, il monte dans la pente pour se calmer, arrive jusqu’à la clairière où le grand bocard « dansait dans le dernier soleil autour de sa femelle ». Il le « cloue » d’une balle à la base du cou, le vide et le bourre de fougère, le prenant sur son dos. En bas, Henri lui jette : « Ah ! Je te pardonne tout, mon vieux Philippe, mon chasseur ! ».

 

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CE N'EST PAS UN BROCARD, MAIS QU'EST-CE QUE C'EST BEAU !

 

 

Metzer sonne alors toutes ses fanfares, pendant que César se traîne jusqu’au chevreuil et lèche son pelage. Metzer a appris que les braconniers le cherchent pour lui faire un mauvais sort, alors il décide de passer à l’action : cela se passera chez Grieb. Ils seront assez de trois, et n’ont  donc pas besoin de Philippe, à qui ils cacheront cette dernière expédition, avant son départ définitif avec Hélène. Il laisse à Henri sa carabine et son fusil. Et pendant que tous deux s’éloignent, ils entendent retentir le calibre douze de Metzer.

 

 

Puissant éloge de la belle, de la grande chasse. Bon, c'est vrai, l'histoire d'amour, on y croit ou on n'y croit pas. Il faut bien reconnaître que c'est un prétexte. L'essentiel se passe dans les pentes de la fôrêt vosgienne. Je me demande même si la forêt vosgienne n'est pas le sujet principal du livre. Non, j'exagère.

 

 

 

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Voilà ce que je dis, moi.

 


 

dimanche, 08 avril 2012

LES "PETITS BLANCS" D'ERSKINE CALDWELL

Lisons Le Petit arpent du Bon Dieu, d’ERSKINE CALDWELL

 

Dans l’Etat de Georgie, pays natal de l’auteur, le vieux fermier Ty Ty Walden est persuadé que sa terre recèle une mine d’or. Depuis quinze ans, il néglige de la cultiver, et creuse d’énormes trous tout autour de sa maison, déplaçant régulièrement « le petit arpent du bon dieu », dont il est supposé réserver le « produit » (= 0) à l’Eglise.

 

 

Sa fille Darling Jill, est une jolie fille, qui ne fait aucune difficulté pour faire l’amour avec tous les hommes qui lui plaisent. Sa belle-fille, Griselda, a un corps splendide, que Ty Ty ne se fait pas faute d’admirer par la porte entrouverte chaque fois qu’elle se déshabille, et ne perd aucune occasion de faire publiquement l’éloge de ce corps, en particulier de ses seins, à la grande confusion de celle-ci. Elle fait tourner la tête de tous les hommes.

 

 

Darling Jill et Griselda font vivre les hommes Walden dans un climat d’érotisme exacerbé. Ty Ty a deux fils, Buck et Shaw, qui l’aident à creuser les trous. Le second ne songe qu’à aller voir les filles en ville. Buck, mari de Griselda, est follement jaloux. Pluto Swint, gros homme naïf et mou, sue beaucoup et a deux ambitions : se faire élire sherif et obtenir la main de Darling Jill, qui n’est pas du tout pressée.

 

 

Il convainc Ty Ty que les hommes albinos ont le pouvoir de détecter les mines d’or. Or, il y en a un dans le coin. Le vieux fermier décide d’aller le capturer. Ayant besoin de tout son monde, il envoie Pluto et Darling Jill à Scottsville chercher son autre fille Rosamond, mariée à Will Thompson, ouvrier tisserand. L’albinos est capturé, ligoté et ramené à la maison triomphalement.

 

 

Entre-temps, à Scottsville (p.78), Darling Jill se glisse dans le lit de Will,  profitant de l’absence momentanée de Rosamond. Celle-ci les surprend, et se venge sur leurs fesses à coups de brosse à cheveux. Mais c’est en excellents termes que le trio rejoint la ferme. Là, Dave et Darling Jill ne cessent de se regarder. Elle l’entraîne à l’extérieur. Ne voyant plus son albinos magique, Ty Ty est furieux, croyant que l’albinos s’est enfui. Mais à la lumière de sa lanterne, il les découvre sous un chêne en train de faire l’amour.

 

 

Ty Ty se retrouvant sans le sou, il décide d’aller en ville demander de l’argent à Jim Leslie, son autre fils, qui a réussi dans les affaires, mais ne veut plus entendre parler de sa famille. Pour l’ « attendrir », il se fait accompagner de Darling Jill et de Griselda, pénètre dans la demeure cossue de son fils et finit par lui soutirer de l’argent, en faisant de nouveau un éloge outrancier des charmes de Griselda.

 

 

Jim Leslie, aiguillonné, se prend d’une soudaine et brutale passion pour Griselda, qui lui échappe à grand-peine (p.166). Tout juste déchire-t-il la robe jusqu’à la taille. Par la suite, un violent antagonisme oppose Will et les deux frères Walden : c’est le monde ouvrier contre le monde paysan. Will aggrave la situation en faisant très ouvertement la cour à Griselda, excitant la fureur de Buck.

 

 

Will et Rosamond rentrent chez eux en ville, accompagnés par Darling Jill et Griselda, dans la voiture de Pluto. Will va assister à une réunion syndicale : son usine est en lock out, surveillée par des vigiles armés, et son intention est de rebrancher le courant dès le lendemain, quoi qu’il arrive, mais les autres votent pour l’arbitrage. Il rentre chez lui tard.

 

 

Griselda est fascinée par Will,comme envoûtée par un charme puissant. Will, sous les yeux des trois autres, annonce son intention et la met à exécution : il se met à déchirer les vêtements de Griselda en morceaux minuscules, puis lui fait l’amour toute la nuit, toutes portes ouvertes. C’est ce qui se passe. Darling Jill n’a jamais été aussi excitée devant cette manifestation de deux désirs à l’état brut. Rosamond, l’épouse, reste étonnamment tranquille.

 

 

Tous trois entendent les voix des amants, « fortes et distinctes » (p.207). Le lendemain matin, comme promis, Will se propose de remettre les machines en route, mais il est tué par un vigile. Quelques jours plus tard, Jim Leslie se rend à la ferme pour emmener Griselda, mais Buck l’abat d’un coup de fusil sur l’arpent du bon dieu avant de se diriger vers la forêt. Ty Ty est effondré de ce déchaînement de violence sur sa terre. « Dieu nous a mis dans des corps d’animaux, et il prétend que nous agissions comme des hommes. »

 

 

Bon roman sur le monde des « petits blancs » du Sud des Etats-Unis.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 05 avril 2012

BOUALEM SANSAL CONTRE L'ISLAMISME

Là commence l’errance du frère aîné, qui veut refaire tout le père-iple du père, parce qu’il veut comprendre. Comprendre qui c’était, comment il a fait pour devenir ce qu’il fut, rouage dans une machine à exterminer pour commencer, pour finir « cheikh » respecté dans un minuscule bled algérien, où il est finalement massacré.

 

 

Le livre n’est pas seulement raté parce qu’il est « à thèse », mais aussi à cause de la forme de « journal » que l’auteur a choisie : le frère aîné, doué et brillant, rédige le journal de sa quête à la recherche du père dans une langue très maîtrisée ; mais le cadet, qui a failli virer voyou, en tenant lui-même son journal, ne peut espérer fournir au lecteur des outils d’analyse un peu sophistiqués, sous peine que le récit perde totalement en crédibilité : son niveau d’instruction l’interdit. Il en reste à l’instinct, aux réflexes primaires.

 

 

Ce qui manque donc au livre, pour devenir satisfaisant, c’est un point de vue englobant, plus élevé, capable d’entrer dans la question avec un peu de subtilité et d’intelligence. C’est tout à fait regrettable, car du coup, le récit reste à l’état de rudiment.

 

 

L’aîné, qui découvre la Shoah, a mené un recherche jusqu’au bout, pour « comprendre », comme dit le commissaire du quartier, Com’Dad, une recherche qui l’a conduit au suicide par asphyxie aux gaz d’échappement dans son propre garage. Il doit, comme il dit, « payer sans faute », pour son salaud de père.

 

 

Il faut bien dire que l’exposé de la découverte du nazisme du père par le fils a quelque chose de terriblement scolaire. L’auteur nous inflige ce que tout le monde sait sur des pages et des pages, et ne craint pas de donner l’impression d’un cruel ressassement.

 

 

Là où le récit acquiert de la force, à peu près au centre du livre, c’est quand Rachel explique la logique des nazis « de l’intérieur », comme un processus industriel rationnellement mis en place et en œuvre. L’examen froidement méthodique des capacités respiratoires d’un bébé et d’un adulte pour calculer les quantités de gaz « zyklon b » et le temps qu’ils mettront à mourir dans la chambre à gaz a quelque chose d’hallucinant, et pour tout dire, de très « culotté ».

 

 

Mais la thèse de BOUALEM SANSAL est découpée à la hache : que ce soit en Algérie ou dans les banlieues françaises, les islamistes djihadistes préparent pour l’humanité un système comparable à celui que les nazis ont fait subir au peuple juif, aux tziganes et à toutes sortes de « dégénérés » et d’ « Untermenschen ».

 

 

L’équation « islamistes = nazis » est aussi carrée que ça. Ce que confirme BOUALEM SANSAL lui-même, interviewé sur Youtube ou Dailymotion. On en pense ce qu’on veut évidemment. Par exemple, en Tunisie, RACHED GHANNOUCHI, le chef du parti islamiste Ennahda, a annoncé qu’il renonçait à inscrire la charia dans la constitution. En Egypte, ce n’est pas gagné, loin de là.

 

 

En tout cas, ce qui est clair, ce qui est sûr, c’est que, dans de nombreux pays musulmans, et à un moindre degré dans certaines banlieues françaises, des individus fanatiques, des groupes de musulmans extrémistes s’efforcent de grignoter du terrain jour après jour sur le territoire de la République. Et je n’ai qu’à moitié confiance, pour ce qui concerne la France, dans un gouvernement quel qu’il soit pour faire face au problème.

 

 

S’il y a un problème, ni MITTERRAND, ni CHIRAC, ni JOSPIN, ni SARKOZY ne l’ont résolu. Et ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé quand l’Etat français a démissionné de ses responsabilités en abandonnant la gestion « sociétale » (religion, activités culturelles ou sportives, etc.) des populations musulmanes aux « associations ». C’est-à-dire aux musulmans eux-mêmes. Les gouvernants auraient voulu entretenir un bouillon de culture anti-français, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Appelons ça de la lâcheté, et puis n’en parlons plus.

 

 

Et Monsieur NICOLAS SARKOZY a la mirobolante idée de fusionner les Renseignements Généraux et la DST pour faire la DCRI (donnée à son pote SQUARCINI) en même temps que des économies, deux services qui n’avaient ni la même finalité, ni le même mode de fonctionnement, ni la même « culture ».

 

 

Cela donne la catastrophe policière du groupe dit « de Tarnac », et cela donne la catastrophe policière et humaine de MOHAMED MEHRA, à Toulouse et Montauban. Encore bravo. Au fait, pourquoi le tireur d’élite a-t-il reçu l’ordre (on ne fait pas ça sans en avoir reçu l’ordre exprès) de viser la tête ? Est-ce que ça ne serait pas pour l’empêcher de parler ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

mercredi, 04 avril 2012

UN ALGERIEN JUGE LES ISLAMISTES

Je viens de lire Le Village de l’Allemand, de BOUALEM SANSAL. Pourquoi, me dira-t-on ? Eh bien l’occasion s’est présentée lors d’un précédent article au sujet de l’Islam. On trouve sur Internet un certain nombre de vidéos. J’ai visionné à tout hasard une interview de l’auteur, à propos de cet ouvrage, paru en 2008.  

 

 

Le journaliste lui demandait s’il n’exagérait pas en faisant dans son livre un parallèle strict entre les islamistes algérien des GIA et les nazis des camps de la mort. L’auteur répond par la négative : il voit dans le projet des musulmans les plus radicaux (les « djihadistes ») se profiler une vision totalitaire de la société.

 

 

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J’ai voulu en avoir le cœur net, en lisant le bouquin. Intuitivement, j’ai tendance à lui donner raison (voir le prêche plein de bonnes intentions totalement inopérantes (« nous devons nous maintenir vigilants ») d’ABDELWAHAB MEDDEB dans Libération du 2 avril, où il prononce lui-même le mot de « totalitaire », sans être forcé).

 

 

Ceci n’est pas exactement une note de lecture, et pour une raison simple : sur le plan romanesque, le livre est assez raté, alors que, par son sujet, il pose une question grave.

 

 

Comme bien souvent, quand un romancier se lance dans un livre « à thèse », le résultat est littérairement décevant, quand il n’est pas carrément nul. L’art fait toujours (ou presque) mauvais ménage avec la démonstration. Et aussi avec le militantisme. Car Le Village de l’Allemand (2008, disponible en Folio) est un roman « engagé ».

 

 

L’auteur s’insurge en effet, très fortement, contre l’infiltration de « guerriers » de l’Islam dans les banlieues françaises, depuis un certain (?) nombre d’années. On ne peut pas lui donner complètement tort. MARINE LE PEN a évidemment tort de souffler sur les braises des antagonismes, mais il y a de la vérité quand elle parle de « fascisme vert ».

 

 

Oui, il y a des « fascistes verts » en France. Que leur nombre (très faible) fasse « courir un risque à la République », c’est un fantasme d’une autre paire de manches, dont je me garderai de franchir le pas (comme dirait le Maire de Champignac). Mais on ne peut nier qu’il y a en France, aujourd’hui, des fanatiques.

 

 

Leur objectif est d’étendre leur emprise à visée totalitaire sur des parties de la population, disons pour aller vite, « d’origine maghrébine ». Ils se considèrent comme des soldats en guerre contre la civilisation européenne. J’en reparlerai prochainement.   

 

 

Alors le bouquin de BOUALEM SANSAL, maintenant. Rachel et Malrich sont deux frères, nés de mère algérienne et de père allemand. Aïcha Majdali, du village d’Aïn Deb, a épousé Hans Schiller. Rachel est la contraction de Rachid et d’Helmut ; Malrich, celle de Malek et Ulrich. La vraisemblance de tout ça est relative, mais enfin bon.

 

 

Le père pourrait s’appeler le père-iple, tant sa trajectoire est compliquée, avant de débarquer dans ce tout petit patelin. Il fut officier SS, en poste dans différents camps de la mort. A la Libération, il suit une filière compliquée d’exfiltration des anciens nazis, qui passe par la Turquie, l’Egypte, et qui l’amène en Algérie, où il rendra quelques « services », avant d’être remercié et de prendre une retraite bien méritée, sous le nom de Hassan Hans, dit Si Mourad. Bon, pourquoi pas, après tout ?

 

 

L’action du bouquin se passe pendant la sale guerre que se livrent le gouvernement algérien et les islamistes du GIA (60.000 à 150.000  morts selon les sources). C’est dans cet affrontement que le couple arabo-allemand est massacré, dans une tuerie collective nocturne. Rachel fait le voyage, et tombe sur les papiers laissés par son père.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

J’ai essayé de faire court, mais ça finit demain.

 

mercredi, 21 mars 2012

VOTEZ LA FONTAINE !!!

« Nous au village aussi l’on a de beaux assassinats », pourraient se mettre à chanter, avec GEORGES BRASSENS, les candidats à la présidentielle. Ce n’est pas tous les jours, il est vrai, qu’on vous dégomme en pleine rue, d’abord quatre hommes bien musclés, bien parachutistes et bien français, puis quatre personnes, bien innocentes, bien juives et bien françaises.

 

 

Les cyniques diront qu’au moins, ça met de l’animation dans une campagne électorale d’envergure lilliputienne et d’intérêt microscopique. D’autres se féliciteront de ce qu’enfin, pendant quelques jours au moins, on va cesser de parler de politique.

 

 

Comme tous les 11 novembre devant les monuments aux morts, rien n’est plus important que les noms des personnes, même dans le cadre discret d’un blog à la portée confidentielle. Les voici :

 

ABEL CHENNOUF,

MOHAMED LEGOUAD,

IMAD IBN ZIATEN.

 

LOÏC LIBER,

 

le quatrième soldat, né à Trois-Rivières, en Guadeloupe, est toujours entre la vie et la mort. Les quatre dernières victimes s’appellent

 

GABRIEL SANDLER,

ARIEH SANDLER

JONATHAN SANDLER, leur père

MYRIAM MONSONEGO.

 

 

Il n’y a rien à ajouter, et je n’ajouterai donc rien à ce sujet.

 

 

Je voudrais malgré tout parler de cette campagne électorale, mais sur un ton moins tragique que les événements. Les candidats, au moins temporairement, sont tous au garde-à-vous et le petit doigt sur la couture du pantalon, en attendant de savoir où ira le vent, quand il se remettra à souffler, pour rester dans le courant d’air. Car une campagne électorale est un courant d’air.

 

 

En fait, je voulais évoquer la campagne d’une façon enjouée, presque ironique. Au risque de paraître déplacé, je vais donc convoquer LA FONTAINE. La première des fables s’intitule « Le Chat et un vieux rat ». Ce n’est pas la plus méconnue. Elle raconte l’histoire d’un chat qui a recours à des ruses diaboliques (ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « l’Attila, le fléau des Rats ») pour croquer le maximum de souris.

 

 

 

Pour les mettre en confiance, il commence par contrefaire le pendu, ce qui réjouit la « gent trotte-menu » qui, d’abord timide, s’enhardit hors de chez elle. C’est un massacre. Ensuite, s’étant enduit de farine et glissé dans la huche, il fait un deuxième festin. Reste un vieux rat :

 

« Un Rat sans plus s’abstient d’aller flairer autour :

C’était un vieux routier : il savait plus d’un tour ;

Même il avait perdu sa queue à la bataille.

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,

S’écria-t-il de loin au Général des Chats.

Je soupçonne dessous encor quelque machine.

Rien ne te sert d’être farine ;

Car quand tu serais sac, je n’approcherais pas.

C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :

Il était expérimenté,

Et savait que la méfiance

Est mère de la sûreté. » 

 

Eh bien, à l’approche de l’élection présidentielle, je me sens un peu le frère de ce vieux rat, même si j’ai perdu plus d’illusions qu’autre chose à la bataille, et moi non plus, je ne m’approcherai pas de toutes les gueules enfarinées qui prétendent me faire sortir de ma tanière le 22 avril prochain. Il vaut mieux que dès maintenant ils le sachent : aucune de leurs ruses en pataugas n’y réussira. Sûr qu’apprenant ça, ils en seront sincèrement marris, et je les comprends : je les prive tous de ma voix, c’est irrévocable. Na !

 

 

J’en viens maintenant à ma deuxième fable du sire LA FONTAINE. Qu’on veuille bien y voir une simple transposition de l’effort accompli avec succès par NICOLAS SARKOZY pour se faire élire en 2007, et de l’effort (plein de violence et de démesure ridicule et dérisoire à l’encontre de FRANÇOIS HOLLANDE, dont les lecteurs de ce blog savent pourtant que je ne le porte guère dans mon cœur) qu’il est en train de faire pour se faire réélire.

 

 

La Fable s’intitule « Le Berger et la mer » :

 

« Du rapport d’un troupeau dont il vivait sans soins

Se contenta longtemps un voisin d’Amphitrite.

Si sa fortune était petite, elle était sûre tout au moins.

A la fin les trésors déchargés sur la plage

Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau,

Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau ;

Cet argent périt par naufrage.

Son maître fut réduit à garder les brebis,

Non plus Berger en chef comme il était jadis,

Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage ;

Celui qui s’était vu Coridon ou Tircis

Fut Pierrot, et rien davantage.

Au bout de quelque temps il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine ;

Et comme un jour les vents retenant leur haleine

Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :

Vous voulez de l’argent, ô Mesdames les Eaux,

Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :

Ma foi, vous n’aurez pas le nôtre.

 

Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité

Pour montrer par expérience,

Qu’un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance ;

Qu’il faut se contenter de sa condition ;

Qu’aux conseils de la Mer et de l’Ambition

Nous devons fermer les oreilles.

Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.

La Mer promet monts et merveilles ;

Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront. »

 

Le berger a bien fait de ne pas écouter les sirènes électorales de NICOLAS SARKOZY, qui promet monts et merveilles. Pour clamer « La France forte », il faut bien qu’il espère duper assez de souris et de bergers pour conforter sa place. J’espère seulement que les déçus du « sarkozisme » n’oublieront pas qu’ils ont d'abord été déçus. Et qu'ils le restent. Retenez ça : « La Mer promet monts et merveilles ». Eh oui !

 

 

Ce n'est certes pas celle qu'on voit danser le long des golfes clairs.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

dimanche, 18 mars 2012

PÊLE-MÊLE D'UN CARNET DE LECTURE (10)

Signé Picpus, de GORGES SIMENON

 

 

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Un bon petit Maigret. L’histoire d’un homme qui est mort, mais que tout le monde croit encore en vie : le médecin Le Cloaguer a jadis sauvé la vie de la fille d’un Argentin richissime, qui lui alloue, à lui en personne et tant qu’il est vivant, une rente annuelle de 200.000 francs. Il meurt bêtement. Sa veuve le fait emmurer dans une villa du midi et le remplace, pour continuer à toucher la rente, par un clochard qui lui ressemble, qu’elle tyrannise et terrorise. Mais un certain M. Blaise découvre le pot aux roses, et fait chanter la dame, avec l’aide d’un malfrat de la Côte, Justin. Maigret, comment fait-il, va tout deviner. Quel homme ! What a man ! C’est vite lu.

 

 

La Grande fugue, d’ANDRÉ FRÉDÉRIQUE

 

 

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Ce roman est partiellement autobiographique : c’est le dernier de l’auteur, qui s’est suicidé en 1957, avant son achèvement. L’action, selon son propos liminaire, se conforme à l’exigence d’unité de temps : une journée. Sur la page de titre, après lecture (6 juillet 2008), j’avais écrit : « Que livre étrange, inclassable, désespéré ! ». Le héros se prépare à se marier. C’est l’occasion pour lui de revenir tant soit peu sur sa vie et de flinguer quelques personnages de son entourage dans des portraits tirés à bout portant. Le milieu est la bourgeoisie moyenne, avec tous les travers psychologiques et culturels. La dernière scène montre le héros habillé « en maître d’hôtel » et qui se sent anéanti de ridicule : « C’était fini, pour toute cette canaille il serait éternellement le type qui s’est marié en maître d’hôtel ».

 

 

Quelques nouvelles de STEFAN ZWEIG

 

 

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Amok

 

Histoire d’un médecin expatrié en Malaisie, qui refuse de faire avorter une femme qui, après opération clandestine ratée, agonise et meurt. Lui est fasciné par le caractère indomptable de cette femme, irréductible. Il fait le serment que le secret sera gardé, obtient un faux certificat, retourne en Europe avec le cercueil et, dans le port de Naples, se jette sur le cercueil transbordé et disparaît avec lui dans l’eau.

 

 

La femme et le paysage

 

Atmosphère torride, extrême. Aventure fantasmatique entre le héros et une jeune fille. Il ne se passe rien, mais cela avec une intensité extraordinaire. On attend un orage, qui tarde à venir. La tension monte. Moment d’amour nocturne. La fille complètement hypnotisée. Puis au moment de l’irréparable, le charme se brise, et elle s’endort paisible.

 

 

Lettre d’une inconnue

 

Une femme qui va mourir écrit à un Don Juan qu’elle a éperdument et fidèlement aimé. Parmi toutes ses conquêtes, il a beaucoup de mal à se souvenir de cette petite jeune fille qu’il a allègrement, et à plusieurs reprises, au gré de la volonté de celle-ci, prise et délaissée. Seule la rose blanche qu’elle lui envoie chaque année témoigne de la réalité de la chose.

 

 

La ruelle au clair de lune

 

Un mari délaissé poursuit sa femme qui s’est dévergondée. Elle le méprise. La fin est ambiguë : s’agit-il d’une pièce d’or ou d’une lame de couteau ?

 

 

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

 

Une femme âgée raconte comment elle s’est laissé aller à une passion. A retenir, au tout premier plan des chefs d’œuvre littéraires : la scène des mains au casino, proprement géniale.

 

 

La Reine Margot, d’ALEXANDRE DUMAS

 

 

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Il vaut mieux ne pas commenter ALEXANDRE DUMAS, mais bon, que voulez-vous, il faut ce qu’il faut, plus qu’hier et bien moins que demain. Remarquable roman « populaire », avec le portrait magistral d’un personnage puissant : Catherine de Médicis, tissant ses complots, ordonnant ses empoisonnements. Malgré le titre, c'est la reine mère qui plane sur l'ensemble du roman.

 

 

Conduite du récit intéressante, qui laisse une bonne place à l’implicite (peut-être par commodité romancière). Personnage assez bien défini aussi du futur Henri IV, dont Dumas arrive assez bien à rendre un aspect plausible de calculateur. Tout le roman baigne dans une atmosphère entre l’éclat extérieur, et ce qui se dit, se trame et se passe dans les couloirs, derrière les portes et les murs. Et cette reine, vingt dieux de vingt dieux, qui a un double de toutes les clés du château !

 

 

Voilà ce que je dis, moi.


 

mardi, 13 mars 2012

HERMANN BROCH : LES SOMNAMBULES (fin)

Troisième livre : Huguenau ou le réalisme. L’action se passe en 1918. Wilhelm Huguenau, enfin, en plus d'être Alsacien, est un « commerçant entreprenant, avisé et sérieux ». Obligé de faire la guerre en 1917, il commence par déserter. Il arrive dans une petite ville de l’Eifel. Il ne perd pas de temps : il passe une annonce pour acheter des lots de vin de Moselle à prix modéré, et fait donc la connaissance du même Esch que l’on connaît, rédacteur du Messager de l’Electorat de Trèves, une feuille locale.

Huguenau, l’homme plein de projets fumeux, passe son temps à mentir et à échafauder alors qu’il ne possède pas la première pierre de l’édifice qu’il projette. Son « truc » est de faire entrer les autres dans ses combines : le mouvement se prouve en marchant, n’est-il pas vrai ? On pourrait ajouter : et en faisant marcher. 

 

On découvre Hanna Wendling, femme d’un avocat, qui vit dans un certain luxe et qui aime se dorloter en pensant à son mari qui se bat quelque part en Bessarabie. On rencontre Von Pasenow, devenu un vieux monsieur, mais toujours militaire, avec le grade de Commandant. Huguenau se fait passer pour envoyé par le service de presse pour contrôler les agissements du responsable du journal local, qui a pu paraître louche. Il manigance, il a des idées, il manipule, tenant aux uns et aux autres des discours différents. On trouve un assez drôle portrait de la quintessence du comptable (p. 407).

 

HERMANN BROCH s’inspire de JAMES JOYCE et de son Ulysse pour écrire ce livre, souvent interrompu par des épisodes qui finissent par former des récits autonomes. Il y a par exemple l’histoire de la jeune salutiste de Berlin, dont les 16 épisodes viennent régulièrement ponctuer le récit concernant Huguenau.

 

Autres épisodes réguliers : « Dégradation des valeurs » (10) : « On dirait que la monstrueuse réalité de la guerre a supprimé la réalité du monde. » Chacune de nos vies se déroule, « pour ainsi dire conformément à une logique en sous-vêtements ». Merveilleuse expression : « Un logique en sous-vêtements ». Pour ne pas dire « à poil », sans doute.  

 

La guerre induit une schizophrénie, une « dissociation de la totalité de la vie et des expériences, qui va beaucoup plus au fond qu’une séparation en individus isolés, c’est une dissociation qui descend jusque dans les profondeurs de l’individu isolé et de l’unité même de sa réalité. » Il y a la petite Marguerite, qui réclame de l’argent à Huguenau. Huguenau signe un contrat avec Esch pour l’achat de son journal. 

 

Il y a Ludwig Gödicke qui a été si gravement blessé qu’on ne sait pas comment il a fait pour être encore en vie : son corps et son âme sont en fragments, mais qui tendent à se recoller lentement. Il y a le sous-lieutenant Jaretzki, qu’on ampute au-dessus du coude gauche, car il a été gazé, ce qui a produit une gangrène. Il y a une réflexion sur le style (« pour une époque, il n’y a rien de plus important que son style »), où l’auteur dévoile un dégoût incommensurable pour son époque.

 

La volonté de style a été, dit-il, dépassée par la technique. « Le style c’est quelque chose qui traverse de la même manière toutes les expressions d’une époque. » « Car, quoi que l’homme fasse, il le fait pour anéantir le temps, pour le supprimer, et cette suppression s’appelle l’espace. »  

 

Le livre oscille entre fragments de récits et dissertations sur l’art, les valeurs, le crime, etc. Il passe parfois par des poèmes. HERMANN BROCH attribue tout le Mal de l’époque au rejet de Dieu. Ce sera encore plus net dans Le Tentateur. Il craint par-dessus tout le retour de l’humanité – retour qu’il pressent avec effroi – au grand « Léviathan » de HOBBES, « l’universel combat de tous contre tous ». 

 

C’est aussi un philosophe qui se sert du roman pour exposer ses idées : c’est tout à fait net dans un autre livre extraordinaire La Mort de Virgile. Il parle des spécialistes, des experts, des spécialités, affirmant qu’il y a autant d’absolus que de disciplines, et autant d’absolus qui s’ignorent entre eux, ayant chacun leur logique propre. 

 

Il se permet même (p. 625) de faire un « cours de théorie de la connaissance ». Il déplore l’héroïsation de la machine dans cette civilisation. « Mais quand on en a vraiment tué quelques-uns pour de vrai, on n’a sans doute plus besoin, pour toute sa vie, de prendre un livre en main. » 

 

« Car le Moyen Age possédait le centre idéal des valeurs qui importent, possédait une valeur suprême à laquelle toutes les autres valeurs étaient assujetties : la croyance dans le Dieu chrétien. » Avec les machines, l’être se dissout en une pure fonction. Autant dire que la civilisation européenne, et peut-être la civilisation humaine, meurt du triomphe de la technique.  

 

Le Commandant publie un article dans le journal où il appelle les lecteurs à croire en Dieu. Ce sera au tour de Esch de se mettre à la Bible. Huguenau essaie de perdre Esch dans l’esprit du Commandant en lui envoyant des « rapports secrets » où il expose les « faits » supposés l’accabler. Mais Esch et le Commandant se retrouvent sur le terrain de la foi. 

 

L’auteur fait une longue analyse du Protestantisme, non une religion, dit-il, mais la première secte. Huguenau finira par planter une baïonnette dans le dos de Esch, dans une ville en train de brûler. Huguenau est « affranchi des valeurs ». Il reprendra très bourgeoisement, pour la perpétuer, l’affaire paternelle à Colmar.

 

Voilà ce que je dis, moi.

lundi, 12 mars 2012

HERMANN BROCH : LES SOMNAMBULES

Les Somnambules, de HERMANN BROCH 

 

Je m’en excuse par avance auprès de ceux (et surtout de celle – coucou, M.) que mes petites notes de lecture rebutent, mais je veux rendre un hommage appuyé à une grande œuvre littéraire du 20ème siècle, écrite par HERMANN BROCH entre 1928 et 1931, c’est-à-dire, il est bon de le souligner, avant l’avènement du nazisme au pouvoir.  

 

Voilà un bouquin tout à fait ambitieux, dont les actions, situées de 1888 à 1918, chevauchent le passage au nouveau siècle. Il raconte, en gros, le début de la fin de l’Europe.  On a déjà vu ça avec L’Homme sans qualités, de ROBERT MUSIL. Tiens, c'est drôle, ce sont deux Autrichiens.  

 

J’ai dit LES actions, parce qu’il s’agit en fait d’un triptyque, qui met en scène trois personnages : l’officier noble Pasenow figurant le « Romantisme » ; le comptable Esch, l’ « Anarchie », et le déserteur Huguenau, le « Réalisme ». Un livre extraordinaire.

 

Une citation, p. 441, pourrait bien être à l’origine de ce pavé de plus de 700 pages : « ll est significatif qu’une époque complètement dévolue au trépas et à l’enfer doive nécessairement vivre dans un style qui n’est plus capable de produire d’ornement. ». L’architecture comme art de l’espace, la musique comme se résolvant en espace, l’architecture comme synthèse de la vie dans un espace donné, l’ornement étant comme la quintessence de ce rapport à l’espace.

 

Premier livre : Pasenow, ou le Romantisme. L’action se passe donc en 1888. Joachim von Pasenow fera une carrière militaire. Son identité se confond avec l’uniforme : « Ce qui est fait est fait, et quand on a pris l’habitude, dès sa dixième année, de porter l’uniforme, celui-ci vous entre dans la chair comme une tunique de Nessus et nul, Joachim moins que tout autre, ne peut alors dire où finit son moi, où commence l’uniforme. » 

 

Il épousera la fille de la famille noble qui possède le domaine jouxtant celui de son père et réapparaîtra dans la dernière partie en Général Pasenow, rigide et, en un mot : militaire. Pour parodier le dernier titre paru de CHLOÉ DELAUME, on pourrait le désigner comme « un homme avec personne dedans ».

 

Dans la première partie, il hésite beaucoup au sujet de son avenir : doit-il suivre le chemin de ses inclinations ou de ses devoirs ? Il croise la route de la sensuelle Ruzena, Polonaise de basse extraction, aux tentations de laquelle il succombe, mais avec un certain sentiment de culpabilité de classe. Il croise la route de Bertrand, l’aventurier brillant et libre de ses désirs et de ses ambitions. 

 

Mais il se conformera à l’exigence de la tradition, et épousera la carrière des armes et Elisabeth, qu’il apprécie modérément, mais qui appartient à la même caste. Elle sera d’ailleurs courtisée et momentanément séduite par le flamboyant Bertrand.  Le monde dans lequel se déroule le roman semble exténué. Est-ce que l’ordre règne, se demande-t-on, devant les visibles ferments du désordre ? 

 

« Quatorze minutes se sont écoulées depuis le premier signal et sitôt que l’aiguille aura atteint la quinzième minute, Peter, le domestique, administrera trois coups discrets au plateau de bronze. » (p. 111). L’ordre ancien semble s’imposer par la force, comme le vieux comte s’approprie le sac postal pour, seulement après, distribuer le courrier aux uns et aux autres. Mais les signes ne manquent pas qui montrent que l’ordre ancien se défait. Pasenow a parfois l’impression qu’il est réglé comme dans un cirque. Peut-être une autre façon de se dire qu’il est tout simplement vide. 

 

Deuxième livre : Esch ou l’anarchie. L’action se passe en 1903. August Esch est un comptable, un employé de commerce de trente ans. Il se fait virer de son emploi. Son ami infirme, Martin  Geyring, est un syndicaliste connu, sans doute anarchiste. Le point de ralliement est le café de la mère Gertrud Hentjen, lieu relativement minable. 

 

La femme a trente-six ans et est veuve depuis quatorze ans. Esch, qui épousera la mère Hentjen, fume des cigares bon marché. Il rêve au nouveau monde. Il rêve d’y produire des spectacles de luttes féminines, pour lesquelles il commence d’ailleurs à recruter. Il trouve un emploi dans une grosse entreprise de commerce international, qui appartient au Bertrand du premier livre, qui mène une carrière de grand commerçant international. On est dans un temps où les individus sont devenus interchangeables.  On sent parfois pointer la tentation philosophique. 

 

C’est ici qu’est mentionné le somnambulisme : les somnambules sont les voyageurs du train qui dorment leur vie et ont cessé de croire aux discours de la « science » et de la « politique » (les « ingénieurs » et les « démagogues »). Le somnambule est l’homme à l’état gazeux, entre veille physique et envol spirituel : prisonnier.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

A finir demain.