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dimanche, 22 septembre 2019

L'ECOLOGIE DEVIENT UNE FARCE

Une farce qui ne me fait pas rire.

Si la population du monde soucieuse de son avenir voulait démontrer qu'en réalité elle n'en a rien à foutre, la "une" du Progrès du vendredi 20 septembre 2019 en apporterait, sinon une preuve irréfutable, du moins un témoignage probant. L'air du temps, il est là : la vérité sort de la bouche des enfants. Les adultes sont disqualifiés d'office, les enfants sont portés au pinacle. Le spectacle de cette grappe de "grandes personnes" agrippées aux nattes pas si blondes du petit clown suédois qui fait la leçon au monde entier me laisse stupéfait.

Regardez-les tous : ils sont armés d'appareils à la pointe du progrès technique (en haut, sauf erreur, un capteur de sons sophistiqué) pour enregistrer la présence et le message d'une petite marionnette céleste venue ici-bas prêcher la bonne parole. A en lire son gros titre de "une", le journal Le Progrès n'est pas le dernier des groupies à s'agenouiller devant l'idole : où le rédac'chef est-il allé chercher une telle ânerie ? J'en suis encore tout baba déconfit.

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Un monde qui se prosterne devant un enfant ne fait que s'accrocher au pinceau pendant que la dure réalité enlève l'échelle. Pour gage de leur bonne foi, la première chose à demander aux extasiés de la petite Greta Thunberg serait de jeter leurs smartphones, ces magasins de terres rares tellement difficiles à seulement recycler vu la complexité de leur fabrication.

Plus généralement, il faudrait leur demander desquels des éléments de confort domestique que leur a vendus – au prix de leur travail – notre flambant progrès technique ils seraient prêts à se priver : c'est à ce genre de sacrifices qu'on pourrait mesurer la sincérité et l'authenticité de leur engagement contre le réchauffement climatique.

Qu'en est-il des centaines de milliers, peut-être des millions de gens qui participent aux si sympathiques "marches pour le climat" à travers le monde ? Ils ne font que gesticuler. Se rendent-ils seulement compte des conséquences qu'auraient sur leur mode de vie les décisions qu'ils somment à grands cris de prendre les gouvernants et dirigeants de la planète ?

Il y a de fortes chances pour que, si ces puissants prenaient les seules décisions qui s'imposent logiquement, tous ces "marcheurs" se lanceraient aussitôt dans des insurrections violentes contre cette agression caractérisée (voir l'origine des gilets jaunes). Ce qu'ils disent en réalité, c'est quelque chose du genre : « Faites quelque chose, mais surtout sans toucher à notre mode de vie ». C'est demander tout et le contraire de tout, puisque c'est précisément le mode de vie à l'occidentale, c'est tout le mode de vie des pays riches – et que tous les autres pays nous envient et tentent d'acquérir – qui est à l'origine du désastre écologique.

La seule manière de ne pas épuiser les ressources est de les laisser là où elles sont. La seule lutte contre le réchauffement climatique (je ne parle pas des divers empoisonnements dont nous gratifie l'industrie chimique) suppose que l'humanité cesse de se servir dans le patrimoine vivant comme si c'était un garde-manger américain. Que l'humanité cesse de marcher à la production d'énergie et au moteur. Que l'humanité retourne à l'état d'humilité qui était le sien avant les révolutions industrielles. Qui serait d'accord pour aller à de telles extrémités ?

Même moi, qui crois être un peu lucide, je ne tiens pas du tout à me passer de mon frigo, de mon lave-linge et de mon lave-vaisselle. Je tiens à la lumière que j'allume le soir en rentrant, à l'eau potable (y compris dans la chasse d'eau) qui coule quand j'ouvre le robinet. Je tiens à l'eau chaude (à volonté) de ma douche. Je tiens à ma voiture, si peu que j'en fasse usage. Je n'ai aucune envie d'aller m'établir au Malawi (capitale Lilongwe), pays privé de tous ces avantages.

Et je ne crois pas être très différent de tout un chacun. Comme les hommes ordinaires, j'aime l'écologie tant qu'elle reste un ornement, une valeur ajoutée, une couleur à embellir le paysage et une saveur à mieux goûter les aliments. Mais je ne veux en aucun cas que ma vie entière devienne écologique. La dépendance est trop forte, et la conversion serait trop brutale. Je sais que le monde est de plus en plus invivable, mais c'est mon monde et j'y tiens. L'échéance est inéluctable. Tout ce que j'espère, c'est que l'humanité trouve le moyen de la retarder le plus possible.

Le nœud du problème :

JE SAIS, MAIS JE NE VEUX PAS.

Voilà l'impasse. 

***

Résultat du sondage internet quotidien du Progrès au sujet de Greta Thunberg, paru le 21 septembre 2019.

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Je le sais bien, que ce genre de sondage est hautement fantaisiste, mais du coup je me sens moins seul (8063,06 personnes sont d'accord avec moi au sujet de la petite suédoise).

mardi, 28 mai 2019

LA JEUNESSE ET LE CLIMAT

UNE PETITE CONTRADICTION

Je voudrais ici établir une drôle de passerelle entre deux faits que l'actualité récente ne cesse de juxtaposer dans les journaux et tous les moyens de communication et d'information, sans que ceux-ci soulignent jamais la bizarrerie du voisinage, tant ils sont babas d'admiration devant l'audace et l'authenticité déployées par la jeunesse, qui parcourt depuis quelques semaines les avenues du monde en criant aux puissants leurs quatre vérités. On dira peut-être que je cherche la petite bête ... Et alors ?

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A l'appel de Greta Thunberg, une force nouvelle à l'apparence impressionnante s'est mise en branle pour éveiller la conscience mondiale d'adultes assoupis dans leur confort satisfait, et pour interpeller des gouvernements trop pusillanimes dans leurs actions (ou plutôt inactions) pour empêcher le climat de déraisonner au point de rendre la vie de l'humanité plus difficile, et peut-être impossible.

Semaine après semaine, voilà que se sont installées, juxtaposées à celles des gilets jaunes, des "marches pour le climat" où sont tonitrués des slogans vindicatifs censés faire sortir les responsables politiques de leur coupable léthargie : agissez pour le climat ! tonnent les centaines et les milliers de jeunes qui marchent dans les rues dans l'espoir d'influer sur le cours catastrophique des choses. Ces marches sont, comme de juste, célébrées et magnifiées par la rumeur publique, par la gent médiato-journalistique (qui voit là un nouveau biscuit à se mettre sous la dent), et même par l' "establishment" politique, ravi semble-t-il de se trouver bousculé par la "fougueuse jeunesse".

Remarquez, on dit "les jeunes" mais il n'y a pas que des jeunes. Soit dit en passant, pas plus tard que vendredi 24 mai, rentrant chez moi en passant par la rue Dumenge, j'ai assisté à une scène intéressante : d'une voiture garée contre le trottoir, un homme dans la quarantaine extrayait de curieux objets, tous disposant d'un manche et doté d'un carré de tissu vert qu'il disposait contre le mur d'un immeuble, sans doute pour remiser tout ça dans sa cave.

Le dernier objet consistait en une immense toile verte dont les deux extrémités latérales étaient fixées sur de longs manches. Sur tous ces bouts de tissu vert, une inscription de grande taille : Greenpeace. La multinationale industrielle de la défense de l’environnement ne reste pas inactive, me suis-je dit "in petto". Non, il n'y a pas que la jeunesse : des passagers clandestins ont pris le train en marche, une aubaine qui passait à portée de main. De quoi profiter pour se faire une bonne publicité et gagner encore en "visibilité", voire faire de la bonne vieille récupération de mouvement social. Remarquez qu'en matière de passagers clandestins qui ont pris le train en marche, les gilets jaunes (je parle de ceux du début) savent parfaitement de quoi on parle.

L'enthousiasme des jeunes, disons-le, a quelque chose de sympathique, voire de puissant. Les vieux chevaux de mon espèce se disent que non, tout n'est peut-être pas perdu et qu'il est encore possible de ne pas désespérer de l'espèce humaine en général, et en particulier de la partie qui s'apprête à prendre les commandes de l'engin planétaire à la suite de ceux qui ont fait leur temps et dont les agissements prédateurs ont détérioré la nature au risque d'y rendre la vie de plus en plus invivable. J'éprouve de la gratitude et de l'émotion à entendre les appels pressants d'une génération souvent considérée comme insouciante et dépourvue de sens des responsabilités.

Cela dit, le vieux sceptique que je suis ne peux s'empêcher de se gratter le crâne pour en faire sortir quelques points d'interrogation et de discerner, au milieu du métal le plus pur, la paille qui un jour ou l'autre verra se rompre brutalement la pièce usinée avec tant d'enthousiasme. Car …

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On voit se livrer en ce moment une sanglante guerre entre deux mastodontes, les Etats-Unis et la Chine, pour savoir à qui reviendront les principaux bénéfices et la maîtrise d'un nouvel outil – "révolutionnaire", selon quelques journalistes spécialisés dans l'extase professionnelle à chaque fois que surgissent les innovations technologiques –, un outil qu'on a baptisé d'un nom aux connotations sûrement érotiques : « La 5G ».

Un de ces journalistes, entendu sur France Culture, déclarait qu'un spectateur de match de football pourrait, grâce à cet outil révolutionnaire, pointer son "iPhone" de dernière génération sur un des joueurs courant sur la pelouse, et que s'afficheraient sur son écran des informations aussi vitales et passionnantes que sa vitesse à l'instant "t", son rythme cardiaque, le nombre de kilomètres parcourus depuis le début du match et autres informations dont nul homme normal ne saurait bientôt se passer.

Je le dis sans ambages : j’étais à deux doigts de me pisser dessus à force de rigolade, tant l’utilité de la « 5G » dans cet exemple crevait, non pas les yeux, mais  tous les plafonds de la sottise. L'émerveillement technologique de gens supposés sérieux a toujours pour moi le rutilant éclat de l'exaltation splendide du gamin qui rêve tout éveillé, à Noël, devant la vitrine enchantée du magasin de jouets où s'amoncellent, dans une ambiance éblouissante, toutes sortes d'objets fascinants. Le même émerveillement à l'âge adulte relève selon moi d'une forme assez compacte de crétinisme.

Car c'est quoi, la "5G" ? D'abord le coffre-fort que vous trimbalerez sur vous 7/7 et 24/24 (mais ça, on connaît déjà avec le matériel existant), un coffre-fort qui contient absolument tout ce qu'on peut apprendre de vous sans vous connaître et sans avoir la permission. Mais un coffre-fort qui est en réalité une passoire, ou plutôt un tuyau, puisque tout ce qu'il sait de vous, il se hâte de le transférer à une banque centrale (on appelle ça "banque de données" ou "big data"), qui fait collection de coffres-forts pour leur faire cracher le plus possible de juteuses retombées.

Et vous, qui aurez étourdiment confié toutes sortes de secrets à une machine (pauvres secrets en général, mais n'est-ce pas le lot ordinaire de l'humain ?), vous ne vous étonnerez même pas d'être devenu si prévisible, presque transparent. Je dis "presque", parce que personne au monde, si puissant soit-il, ne peut accéder à l'opacité indestructible qui gît au fond de chacun. Certes, la "5G" fouillera plus profond et sera capable de je ne sais trop quels recoupements aptes à remplir les poches des actionnaires : elle butera au bout du compte sur un noyau d’indéchiffrable. 

Mais il n'y a pas que le coffre-fort, la banque centrale et la banque de données. Il y a l'objet technologique que vous tiendrez dans votre main. Et cet objet, si vous réfléchissez deux minutes avec un cerveau écologique, vous vous dites que c'est une authentique saloperie, une ordure de la pire espèce, pour une raison assez précise. Car pour le fabriquer, le fabricant a été obligé d'aller puiser dans toutes sortes de ressources, des habituelles et des moins habituelles. On appelle ces dernières les "terres rares". Inutile de vous dire que, pour la possession de ces terres rares, tous les moyens sont bons. Et la Chine est plus forte à ce jeu.

Mais ce n'est pas fini : l'utilisateur ordinaire d'un iPhone (smartphone si vous voulez) n'a aucune idée de l'invraisemblable amalgame de matériaux divers qu'il tient dans la main. Des plus savants que moi ont calculé que, si l'on voulait procéder au recyclage de cet objet (c'est-à-dire à la séparation de tous les éléments et matières préalablement amalgamés) dans des conditions économiquement acceptables, on pourrait espérer en récupérer tout au plus 15% : s’occuper du reste reviendrait beaucoup trop cher. 

Et vu le rythme auquel les fabricants renouvellent leurs produits pour rendre obsolètes les modèles précédents, entretenir la flamme de la nouveauté dans le désir de leurs clients et alimenter les portefeuilles d’actionnaires, la masse des smartphones n’a pas fini de submerger les déchetteries et d’empuantir l’environnement. De ce point de vue, le smartphone est par excellence une caricature de l’ennemi public n°1 de la nature. L'anti-matière ultime de l'écologie.

Bon, on me dira qu’il faut aussi compter avec l’empoisonnement de l’humanité par l'agro-industrie chimique, l'élevage chimique, industriel et de masse, la déforestation massive, l’invasion des océans par les plastiques, l'extermination programmée des insectes, puis des oiseaux, et toutes les réjouissances découlant de cette loi cartésienne présentant l’homme comme « maître et possesseur de la nature ». Il reste que le smartphone représente aujourd’hui le nec plus ultra de l’objet anti-écologique.

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Alors voilà, je pose une question à tous les jeunes qu’on voit prêts à s’engager dans les brigades internationales pour secourir le climat menacé : faudra-t-il vous couper le bras pour que vous consentiez à vous séparer de cet objet dont vous n’acceptez à grand-peine de vous séparer qu’au moment où il faut bien dormir ? Pour la réponse, je crains le pire, si j’en crois la panique qui gagne la totalité des gens au moment où ils se rendent compte qu’ils ont oublié leur compagnon à la maison.

Je reste totalement sidéré face à la place centrale, vitale et essentielle que ce petit rectangle occupe dans la vie d’une masse de gens. Et je me dis que si les jeunes qui manifestent en nombre pour la défense du climat considèrent ce simple objet comme une partie d’eux-mêmes, comme un membre qui prolonge leur organisme comme s’il était une partie organique de leur être, ils ne sont pas près de comprendre ce qu’implique pour eux-mêmes la lutte contre le changement climatique d’origine anthropique.

Ils n’ont pas encore compris que s’ils veulent vraiment agir, s’ils veulent participer directement à la correction de trajectoire des activités humaines en direction d’un monde habitable, ils devront tirer un trait radical sur tout un tas de joujoux sans lesquels ils ne sauraient envisager pour l’instant de vivre, au premier rang desquels le smartphone. D’un certain côté je les comprends : ils sont nés dans cet univers où des marchands d’illusions passent leur temps à leur faire prendre des vessies pour des lanternes (ce que condense à merveille l’expression oxymorique « réalité virtuelle »). Qu’ils soient pris dans toutes sortes de mirages produits par la technologie, je peux le comprendre : l'un des effets produits par les objets techniques les plus sophistiqués dont nous faisons usage n'est-il pas de faire disparaître la réalité sordide des choses derrière un écran d'images plaisantes ?

Mais gare au moment de la désillusion. Gare au moment où ils réaliseront qu’en acceptant les joujoux si captivants avec lesquels ils ont grandi et qui leur semblent faire partie intégrante de la « nature », ils ont signé le grand, l’énorme permis de polluer dont bénéficie le système économique ravageur contre lequel ils disent qu’ils se battent. Car sans en avoir clairement conscience, ils sont partie prenante, par leur consommation, de l'entreprise qui modifie le climat en profondeur. En un mot : les jeunes polluent.

En réalité, ce n’est pas contre ce système qu’ils se battent : ils se contentent d’en appeler aux politiques, aux hommes d’Etat, aux responsables auxquels ils gueulent : « Bougez-vous ! ». Qu’attendent-ils, d’ailleurs, des politiciens ? Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que les vrais responsables ne sont pas ces fantoches, ces gens qui dépensent des trésors d’ingéniosité et d’énergie pour acquérir et si possible conserver une parcelle de pouvoir. Ils ne sont pas le vent, mais les moulins que le vent fait tourner.

Tant que la jeunesse n’affrontera pas le vent lui-même, je veux parler de la force qui fait tourner depuis les coulisses toutes les machines à détruire le climat, elle ira de déconvenue en déconvenue. Tout au moins aussi longtemps qu’elle n’aura pas compris à quels sacrifices personnels coûteux (confort, facilité, ubiquité, etc.) elle devra se résoudre si elle tient au fond d’elle-même à atteindre réellement les nobles buts qu’elle se proclame. La jeunesse devra consentir à s'amputer de bien des gadgets.

De même qu’on ne peut se prétendre un vrai communiste et être propriétaire d’un bel appartement situé tout près du Parc de la Tête d’Or (D.B. pour ne nommer personne, en plein quartier bourge à plus de 5.000€ le m²), de même, on ne peut pas se prétendre un authentique écologiste défenseur du climat et consommer en même temps toutes sortes de gadgets techniques, fort séduisants par le formidable potentiel de mise en relation, mais dont la logique de production dissimule soigneusement chacun des effets destructeurs qu’on observe à toutes les étapes de la chaîne, et dont ils ne sont que le point d'aboutissement scintillant.

Je souhaite à la jeunesse de comprendre que ce qui a déréglé le climat qu'elle affirme vouloir protéger, ce n'est rien d'autre que le système où elle est née, et qui lui a procuré le monde de confort, de facilité, de paix et d'abondance (apparente) dans lequel elle a grandi. Je souhaite qu'elle en vienne à inclure son propre mode de vie dans les changements à imposer à toutes nos façons de faire, inutilement dispendieuses, et même ruineuses. Je ne suis pas sûr qu'elle y soit prête.

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 12 février 2019

J'AI LU SÉROTONINE 1

1 - La toile de fond.

J’ai donc lu Sérotonine de Michel Houellebecq. Je me garderai de faire l’éloge de l’auteur et de son roman. Je me garderai aussi de raconter l’histoire qu’on y trouve, au demeurant assez mince, où le scénario ressemble assez à l’idée qu’on se fait d'une « marche au supplice », mais dans un état proche de l'hébétude (je crois que c'est dans Ennemis publics (2008) qu'on trouve ce mot sous la plume de l'auteur pour qualifier sa propre attitude). Aujourd'hui, je me contenterai de dire, aussi directement que possible, les réflexions que m’inspire la lecture de ce livre.

Ce n’est pas forcément facile. D’abord la question du style. Bien des « gens autorisés » lui reprochent sa platitude, sans se rendre compte que cette platitude correspond en tout point au projet littéraire : un style volontairement décharné au milieu et famélique sur les bords, sans belles phrases, sans substance charnue, l’image exacte du « moi » de Florent-Claude Labrouste, le protagoniste. De toute façon, Houellebecq a répondu par avance à toute critique de son style dans sa Lettre à Lakis Proguidis (1997) : « Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : "La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire." ». « Quelque chose à dire » ! Pour ça, on peut lui faire confiance.

Ce projet, quel est-il ? Je ne suis pas dans la tête de celui qui l’a conçu et réalisé, mais il ne me semble pas absurde de le formuler ainsi : « Description méticuleuse de la loque intérieure que la civilisation occidentale, matérialiste et consommationniste, a faite de l’individu ». Une loque intérieure, le sac vide de la peau de Saint Barthélémy, qui fut écorché, comme on sait. Voilà l'individu occidental tel que Houellebecq nous le montre, à travers le personnage de Florent-Claude Labrouste.

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Visible sur le mur du fond de la Sixtine.

Je n’ai pas réussi à retrouver dans quel texte Houellebecq émet explicitement cette idée de l'inanité infligée par la civilisation technique à l'individu moderne, mais il me semble bien que. Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, à la lecture de Sérotonine, j’ai retrouvé l’impression produite par Extension du domaine de la lutte, où le personnage, éprouvant la liquéfaction de ses raisons de vivre, fait face à ce vide.

Comment s’y est prise notre civilisation pour aboutir à ce paysage intérieur dévasté ? C’est la question cruciale que posent les romans de Houellebecq en général, et celui-ci en particulier.

J’essaie de comprendre depuis longtemps comment cette civilisation, qui a façonné le monde d'aujourd'hui de façon ineffaçable (non, pas de jugement de valeur : un fait), a pu aboutir à cette façon de désastre humain. C'est sûr, notre romancier est loin d’être le premier ni le seul à faire ce constat. Mais il est certainement le seul à donner à celui-ci une forme littéraire aussi achevée, aussi pertinente.

Oui, comment en est-on arrivé là ? A cette question, du point de vue qui est le mien au fond de mon terrier, je réponds qu’il y a d’abord la production des objets, renforcée plus tard par leur promotion, au moyen de la publicité, cette arme de décervelage massif : la marchandise s’est imposée en tant que « bien » dans nos représentations du monde, disant au « moi » de l'individu : "Ôte-toi de là que j'm'y mette". Houellebecq le dit : « ... la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir » (Approches du désarroi, 1992). Comment fonctionne l'image publicitaire ? C'est tout simple : en conduisant l'énergie du désir vers un objet marchand. Le désir humain réduit à la marchandise. De ce point de vue, tout ce qui est humain est transformé en marchandise.  

De « moyen » qu’elle était, la marchandise, élevée à la dignité de « fin » par la publicité, a acquis, grâce à celle-ci, une aura, un surcroît de dignité, une intensité d'« être » supplémentaire, quoique fantomatique. Elle a progressivement gagné du terrain dans nos imaginaires, occupant de plus en plus de place dans nos désirs, les dirigeant toujours davantage vers le monde des objets et se substituant à d’autres désirs, qui venaient auparavant de l’intérieur. La publicité est même devenue un objet d’étude à part entière, jusqu’au sein de l’université, c’est vous dire que la moisissure a gagné le centre du cerveau. 

Et puis sont arrivés les moyens de communication de masse. Après le téléphone, première intrusion du monde extérieur dans l'univers domestique et première « connexion », il y eut d’abord la radio, dont l’écoute, dans le premier 20ème siècle, nous est presque présentée comme religieuse, la famille réunie communiant autour du « poste ».

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C’est précisément contre l’irruption de la radio dans le cercle familial que s’insurge violemment le philosophe Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme, au motif qu’elle capte toute l’énergie d’attention que son absence permettait de consacrer à ses proches. Elle capte l’oreille de l’auditeur, c’est-à-dire qu’elle le rend captif et le détourne de sa propre existence. Le chant des sirènes, quoi.

La radio est, selon Anders, un intrus, un parasite, une interférence qui s’interpose indûment comme un écran entre les personnes qui vivent sous le même toit, induisant une forme de relâchement dans leurs relations. Il n’a pas complètement tort, même si l’appareil en question s’est fondu dans le paysage avec le temps, au point que tout le monde vit avec et que son absence paraît presque inconvenante.

Quant à la télévision, c'est pire, car si l’effet de la radio n’est pas niable, mais somme toute limité, l’évidence est encore plus éclatante s’agissant du petit écran, et son effet encore plus dévastateur : la fascination produite sur les gens présents dans la pièce est telle que les regards sont irrésistiblement attirés par l’image animée, et plus personne ne s’adresse à son voisin. Bon, c’est vrai, je me rappelle des soirées chez M. Bachelard, à Tence, quand la télé était encore rare (et en NB) : l’ambiance était souvent déchaînée lors des premiers Interville (Guy Lux, Léon Zitrone, Simone Garnier).

Même chose pour le Tournoi des 5 nations regardé en famille et commenté par Roger Couderc (« Allez les petits ! ») ou, en 1990, au camping de Mamaia, sur la Mer Noire, où cinquante personnes et plus se rassemblaient le soir venu devant la lucarne allumée. Cela ne change rien au diagnostic : la télé impose son ordre aux individus, comme la flamme attire les phalènes, faisant de chaque téléspectateur une solitude à côté des autres solitudes. La télé emporte dans son nulle part, morceau par morceau, la vie intérieure de l'individu, pour la remplacer par une foule innombrable de fantômes. L'individu moderne est habité par des fantômes qui, dans le miroir, ont tellement pris son aspect qu'il les prend pour lui-même.

Le stade provisoirement ultime de ce processus de dépossession de soi par les moyens de communication de masse est évidemment atteint par le déferlement récent du smartphone sur le pauvre monde. Chacun emporte avec lui, dans tous ses mouvements, sa radio, sa télé, son téléphone, sa machine à écrire. Et sous ce volume restreint et maniable, il emporte tout son « moi », qu'il a « externalisé » (essayez de l'en priver, pour voir !). Et beaucoup d’utilisateurs tiennent ce « moi » à la main en toute circonstance, prêts à répondre dans l’instant au moindre stimulus. Le plus renversant dans l'affaire, c'est l'ahurissant degré de consentement des individus à la chose, au motif diabolique que « ça peut rendre bien des services ». L'innovation technologique, c'est Ève tendant la pomme à Adam. C'est Faust tenté par Méphisto. 

Par-dessus tout ça, la faculté de se connecter avec la planète entière dès qu’on le veut : grâce à cet outil, l’individu ressemble à l’araignée qui, au centre de sa toile, semble exercer un pouvoir absolu sur son entourage immédiat (fût-il au bout du monde), sauf que si ça lui donne l’impression de vivre intensément l’instant présent (ne rien manquer de ce qui se dit, se sait, se raconte, ...), il n’a jamais été aussi réellement seul.

Pas de plus flagrante image de solitude que celle de passagers du bus ou du métro concentrés sur ce qui se passe sur leurs écrans personnels : l’individu est réduit à lui seul, et les autres, bien concrets dans leur chair et leurs os, bien palpitants de vie, ont disparu. Le smartphone a réinventé l’onanisme social, cette "délectation morose". Comment une quelconque société digne de ce nom pourrait-elle survivre en tant que société dans ce contexte ? Un jour viendra peut-être (on peut rêver) où les individus se rendront compte que, loin d'être des araignées au centre de leur toile, ils sont la mouche qui vient se prendre dans les filets tissés par d'autres gourmands arthropodes.

Ainsi, étape après étape, la civilisation technique a trouvé des moyens de plus en plus sophistiqués de s'introduire dans la conscience, dans la mémoire, dans les affects, dans les goûts, dans les choix des individus, pour remplacer ce qui tenait autrefois à leur "personnalité propre" par une personnalité d'emprunt, largement virtuelle, largement fabriquée par une instance extérieure, et beaucoup plus docile aux exigences du système. Et avec le siphonnage des données personnelles par facebook et consort, le système n'a pas fini de vider l'individu de son « moi ». Houellebecq le dit (Approches du désarroi) : « Les techniques d'apprentissage du changement popularisées par les ateliers "New Age" se donnent pour objectif de créer des individus indéfiniment mutables, débarrassés de toute rigidité intellectuelle ou émotionnelle ». Les gens ne savent plus où se trouve leur désir : ils ont perdu la source d'eux-mêmes.

C’est cette invasion progressive du moi par des sollicitations extérieures, dotées de toutes les apparences de la proximité, de la vie et de la familiarité, qui fait dire à Georges Bernanos (je crois bien que c’est dans La France contre les robots, 1944) que la civilisation technique est « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » : dépossédé de lui-même, l’individu ne s’appartient plus, il appartient corps et âme à toutes les réquisitions qui ne cessent de le convoquer hors de lui, en provenance du monde extérieur (fil twitter, facebook, telegram, instagram, amstramgram, …). Il ne peut plus être dans l’action : il est paralysé dans la réaction à ce qui vient du dehors.

Le moi individuel s’en trouve fragmenté en autant de petits bouts que de sollicitations reçues. Car le pire, c’est que ces petits bouts, en s’accumulant, ont fini par former une foule fantomatique qui s’agite à l’intérieur et qui, en le remplissant d’artefacts, lui a refaçonné un « moi » presque complet (et constamment renouvelé par un flux permanent, parfois obsessionnel), un « moi » exogène sur lequel l’individu a de moins en moins de prise (et je ne parle pas de la relation au temps : il peut oublier son texto d'il y a dix minutes, seul le « réseau » n’oubliera rien de ce qu’il y a laissé). Dans ces conditions, peut-on encore parler de volonté ? De libre-arbitre ? Dans l’expression du « désir », impossible de savoir quelle est la part du « moi » authentique et la part de propagande ingurgitée. C'est peut-être pour ça que Michel Houellebecq se méfie du désir : « Si l'on considère que le désir est mauvais, ce qui est mon cas ... » (Entretien avec Christian Authier, 2002).

C’est si vrai que la crise des gilets jaunes a mis en lumière l’illusion de susciter une relation humaine au moyen de « l’ouverture » électronique sur le monde : combien de fois n’a-t-on pas entendu parler, au cours des reportages sur les ronds-points, d’une forme neuve de « socialisation », certains allant même jusqu’à déclarer qu’ils avaient trouvé une espèce de « famille » ? Preuve que la vraie socialisation passe par la relation interpersonnelle directe. Un « réseau », ça vous bombarde de propagandes diverses ou d’éructations haineuses : c’est bon pour fixer des rendez-vous, pas pour se faire d’improbables « amis ».

Alors Houellebecq, dans tout ça ? Eh bien selon moi, avec Sérotonine, on est en plein dans ce paysage, perdu au milieu de nulle part, seul. La plus forte impression d’ensemble qui se dégage du livre est vraiment le sentiment d’une solitude irréparable et définitive, une solitude dense, massive et compacte, qui s’épaissit à mesure que le moi du personnage se met à flotter et à se diluer dans l’air, de plus en plus évanescent. Je connais peu d'écrivains capables de traduire en littérature avec une telle justesse le sort commun fait par le monde réel à l'individu ordinaire. Il faut beaucoup de compassion envers l'espèce humaine pour donner une forme littéraire aussi accomplie au désespoir. Je peux me tromper, mais je persiste à penser que Michel Houellebecq appartient à cette espèce d'hommes qui ont nourri un espoir infini dans l'avenir de l'humanité, et qui se sont cassé le nez sur la réalité. Peut-être son ambition est-elle de traduire en littérature l'absolu de la DÉCEPTION.

Tel est, selon moi, le paysage humain qui sert de territoire aux personnages de Michel Houellebecq, et en l’occurrence à Florent-Claude Labrouste. 

Tout ça pour dire à quel point Sérotonine parle du monde tel qu'il est, et à quel point il entre en résonance avec l'idée que je m'en fais.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : Prochainement, quelque chose de plus consistant sur le livre lui-même.

vendredi, 06 avril 2018

CHAMPIGNAC AU POUVOIR

Scandale Facebook, vraiment ?

Mais quel scandale ? Zuckerberg a vendu à une entreprise (où Stephen Bannon, ex-conseiller de Trump) les données de 50.000.000 d'abonnés (de clients potentiels pour les publicités ciblées que des algorithmes permettent de leur envoyer) ? Et alors ? Qui force un milliard d'humains à laisser sur le site du vieil adolescent à gueule poupine leurs données personnelles ? Personne. Qui les force à laisser leurs photos ? Leurs goûts ? Collectionner des "amis", vraiment ? Mais je ne voudrais de tels "amis" à aucun prix !

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Dans L'Ombre du Z (1962), André Franquin fait inventer par son génial comte de Champignac (Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas) une petite machine qu'il dissimule dans un pansement porté au bras, et qui sert à obtenir tout ce qu'il veut de la personne à laquelle il adresse une demande excessive (ne pas montrer son passeport à l'aéroport, faire admettre deux animaux dans l'avion, ne pas être expulsé de l'hôtel, obtenir des photos ultrasecrètes du ministère de l'air palombien) : un petit moyen d'hypnotiser la personne et de lui faire consentir à tout. C'est exactement là-dessus que repose l'énorme succès de Facebook : l'hypnose. C'est absolument imparable. Il n'y a pas de scandale Facebook : Zuckerberg a juste trouvé une technique absolument parfaite pour hypnotiser des masses, auxquelles on ne peut reprocher que leur consentement, lui-même massif, à se laisser faire.

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Car qui les force à laisser sur leurs pages les références et les photos de leurs proches ? Non, décidément, personne ne les force à quoi que ce soit. La vérité de Facebook, c'est que tous ses utilisateurs consentent. Qu'est-ce qu'il a fait, Zuckerberg ? Il s'est contenté de comprendre ce qui se passait dans la tête des nouvelles générations. Et que s'y passait-il, dans ces têtes ? Une chose très simple, qu'un chercheur américain, absolument génial, a synthétisée dans un livre formidable : La Culture du narcissisme (éditions Climats). Rien ni personne n'existe en dehors des petits caractères, des petits goûts, des petites préférences de la personne qui dit "je", "j'ai le droit". Rien au-dessus, évidemment, et rien au-delà du petit cercle qu'il a dessiné autour de sa petite personne. Et attention à sa susceptibilité : elle est capable de piquer et de mordre au moindre empiétement sur son petit empire.

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L'auteur s'appelle Christopher Lasch. L'ouvrage est indispensable.

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Champignac aussi, à sa façon, dématérialise les formalités administratives.

Certains ont peut-être du mal à l'imaginer, mais si le surfeur veut se rincer l'oeil sans bourse délier, il a l'embarras de choix : on ne compte plus les filles très jeunes qui, très complaisamment, prennent la posture devant le grand miroir de la salle de bains, dans le plus simple appareil, de dos, de face, de profil, armées de leur smartphone. On appelle ça des "selfies". Qui les a forcées, ces gamines, à montrer leurs "parties intimes" (comme on ne dit plus) : seins, foufounes, fesses, seules ou en bonne compagnie. Personne ne les a forcées.

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Non, Champignac a gagné, et il n'y a pas de scandale Facebook : il y a un consentement généralisé à toutes les petites ou grandes innovations techniques qui permettent à tout un chacun de "s'exprimer" librement (c'est ça, la liberté d'expression ?). C'est à qui inventera une nouvelle "appli" qui fera fureur chez les jeunes.

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Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (n'oublions pas Twitter et autres "réseaux sociaux") ne forcent personne : ils proposent des produits, le plus souvent à condition qu'on s'inscrive en donnant un certain nombre d'informations sur soi-même. Et ils sont des millions à se précipiter pour consentir. C'est tellement facile et pratique pour parler de soi, étaler ses états d'âme et son intimité ! Et tellement ludique !!! Pourquoi s'en priver ? Non, il n'y a pas de scandale Facebook ! Il y a un seul scandale, énorme et irréparable : le consentement massif d'esprits fascinés, hypnotisés par une promesse irrésistible : l'aisance  offerte par des moyens techniques apparemment dérisoires et banalisés d'accéder virtuellement à TOUT ! Facebook (et les autres) ne fait que surfer sur cet appétit, somme toute infantile et foncièrement régressif, qu'est le sentiment de toute-puissance.

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Résultat : les entreprises du numérique, du digital et de la dématérialisation sont devenues des superpuissances, contre lesquelles les Etats essaient de lutter, ne serait-ce que par la voie fiscale. En vain pour le moment, car ce sont aussi des superpuissances qui investissent gros dans les avocats fiscalistes capables de leur dénicher le meilleur endroit pour déposer les tas d'or que leur rapportent les consommateurs (tous volontaires). Rien ne semble être en mesure d'arrêter cette marche vers la puissance de ces machines pour l'essentiel anonymes : on a beau connaître les coupables, ils jouissent d'une immunité inentamable (mais protégés et, disons-le, favorisés par l'Etat fédéral américain, qui trouve là un extraordinaire moyen d'influence).

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Car quand on se demande qui leur a donné un tel pouvoir, la réponse vient toute seule, évidente : les gens ordinaires, les populations normales. Tous ces gens qui, marchant dans la rue la tête penchée et qui, soudain, pilent juste devant vous au milieu du trottoir étroit pour lire le dernier message reçu ou envoyer le suivant (ou que sais-je). 

Ce que je note, c'est que les GAFAM et autres réseaux "sociaux" (quelle "société", en vérité ?) suscitent aujourd'hui une telle adhésion unanime que le mouvement me semble irréversible, définitif. Et le jugement que je porte sur ce phénomène m'est inspiré par le titre célèbre d'Etienne de la Boétie : De la Servitude volontaire. Les gens (beaucoup chez les jeunes, mais pas que) ne semblent plus avoir d'autre urgence que de se faire mener par le bout du nez.

Les gens sont tellement ravis de s'être passé à eux-mêmes les menottes et de garder en toutes circonstances, bien attaché, un tel fil à la patte que, si vous posez la question à un "smartphoneur" de savoir s'il pourrait se passer de son joujou, il est capable de vous répondre : « Totalement impossible : ce serait comme si l'on m'arrachait la vie ».

Les superpuissances peuvent dormir sur leurs deux oreilles et continuer à accumuler le pouvoir et l'argent : leurs petits outils sont désormais des prolongements de l'être même des personnes qui, par leurs gestes constants produits au quotidien, votent à tout instant pour qu'elles continuent à croître et embellir. Et à se soumettre à ces impitoyables maîtres d'un nouveau genre.

Les adeptes de cette nouvelle religion impérieuse viennent en permanence, en toute liberté, se prosterner, s'agenouiller avec les doigts, se confesser de tout ce qu'ils ont à l'intérieur et déposer leurs offrandes, aux pieds de puissances auxquelles elles s'en remettent avec une confiance totale de tout ce qu'elles sont. Et vous voudriez qu'on partage l'indignation à l'idée que tous les contenus ainsi livrés puissent servir de monnaie d'échange et de moyen d'enrichissement de quelques très malins devenus très puissants ? 

Non, c'est tout simplement terrifiant.

Note : le seul désaccord que j'ai avec Franquin, c'est lorsqu'il détruit à coups de champignons proliférants la base secrète des méchants, et surtout de l'infâme Zantafio (le cousin diabolique de Fantasio). Aujourd'hui, c'est le trop naïf Zorglub (pas méchant dans le fond), mais nanti de son infernale âme damnée Zantafio, qui a gagné la guerre contre l'esprit.

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Tout le monde sait où crèchent les têtes de ces superpuissances, mais personne ne peut rien contre elles. Ces superpuissances sont les nouveaux Jivaros : des réducteurs de têtes. La grande entreprise mondialisée de décervelage généralisé est en train d'achever la conquête, sans violence, de ce qui restait de liberté. 

Qu'il est beau, le nouveau "meilleur des mondes" !

mardi, 12 juin 2012

POROSITE, DISSOLUTION

Résumé : les parois entre les mots, entre les choses, ne sont plus étanches, ont perdu en consistance, en densité. Elles sont devenues POREUSES. Cela vaut pour la catégorie du temps. Cela vaut aussi pour d'autres catégories.

 

 

Vous en voulez encore un, d’exemple de la POROSITÉ qui nous gouverne ? Après le temps qui n’est plus le temps qui passe, mais celui qui devrait ne jamais passer ou être déjà passé depuis lurette, voici l’espace, je veux dire la négation de l’espace, et plus particulièrement de la distance. A quoi sert cette terrible trouvaille qu'est le téléphone portable ? L’iphone ? Le smartphone ? Le lecteur MP3 ? Mais ça sert tout simplement à ne pas être là où l’on est. De même que la fillette est la femme, l’ici est l’ailleurs. Le temps est sans être. L’espace existe sans exister.

 

 

Ce n’est pas que ça donne l’ubiquité, ça non. C’est juste un paradoxe : l’individu n’est pas où il est. Vous ne trouvez pas intolérable et humiliant, d’être attablé avec un copain, et d’assister au spectacle du copain parti, par la magie de son portable, très loin de vous, dans un ailleurs inaccessible, aussi longtemps qu’il le voudra ? Je trouve ça inamical, voire méprisant. Le téléphone portable réalise le paradoxe en nous permettant de vivre dans l'oxymore.

 

 

La POROSITÉ qui nous gouverne se situe au cœur du verbe être, qui instaure un signe d’équivalence absolue entre ce qui est devant et ce qui vient derrière. Regardez le monde changer de planète, entre le film de 1966 (Un Homme et une femme, CLAUDE LELOUCH), et le film de 1998 (L’Homme est une femme comme les autres, JEAN-JACQUES ZILBERMANN). Je ne parle évidemment que des titres, qui sont avant tout des symptômes.

 

 

Voyez la magie opérée par le passage de la copule (si, si, c'est le mot juste) de coordination et à l’affirmation de l’identité des contraires, par la simple magie du verbe être. N’attendez pas maintenant de moi que je me lance dans une nouvelle diatribe contre les fanatiques qui voudraient bien substituer je ne sais quel « genre » à mon sexe.

 

 

Si vous insistez, je veux bien envisager de faire un effort. En attendant, je me contenterai de redire quelques mots à ces intégristes. Ils voudraient bien convaincre le monde que l’homme est un être 100 % « culturel », intégralement et de A à Z façonné par ses seuls acquis. Que l’homme ne contient plus la moindre parcelle de « nature » innée, sorte d'impureté, de scorie, de déchet qui pourraient lui rester attachés (pour traduire : son sexe physique, anatomique).

 

 

Les adeptes du GENRE voudraient bien que soit réalisé le voeu de BAUDELAIRE, qui faisait de la Nature la matrice de tout le Mal qui fût au monde : « ... la nature n'enseigne rien, ou presque rien, c'est-à-dire qu'elle contraint l'homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l'atmosphère. C'est elle aussi qui pousse l'homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer; car, sitôt que nous sortons de l'ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C'est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l'anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer ». Cela surprend ? C'est dans Le Peintre de la vie moderne. Sois désormais exaucé, CHARLES !

 

 

Au fond, les adeptes du GENRE ne sont que des ayatollahs à la sauce « moderne ». De plus, ils travaillent exactement à accélérer le processus dont je parle ici, le processus de cette POROSITÉ toujours plus marquée entre les contraires, à abolir le pouvoir discriminant de ce qu’on appelle des critères, donc à abolir ( = à interdire), en même temps que les différences, la possibilité du jugement.

 

 

Ils sont les victimes de graves attaques phobiques d’une urticaire morale virulente et géante dès que sonnent à leurs oreilles les mots de « limite », « démarcation », « seuil », « frontière », « cloisonnement », « compartimentation », « séparation », « distinction », etc. En revanche (nonobstant et subséquemment, gendarme Mirliflore), ils se retrouvent à l’aise et baignent dans leur jus quand ils croisent L’Un est l’autre (notez le verbe être), ouvrage bien connu d’ELISABETH BADINTER (1986).

 

 

La logique qui est à l’œuvre dans leur raisonnement est : « Tout est dans tout et réciproquement, parce que tout découle d’une construction sociale, donc d’un arbitraire insupportable qu’il s’agit d’urgence de déconstruire, à commencer par le carcan de l'identité et de la différence sexuelles ». N’est-ce pas, que j’ai bien résumé les thèses de JUDITH BUTLER ? Presque pas de caricature.

 

 

La toile de fond, l’horizon de cette pensée « genriste » (qui n'est qu'une idéologie, une doctrine) n’est rien d’autre que l’homme 100 % artificiel, une « humanité de synthèse », en quelque sorte. Je signale que le grand romancier MICHEL HOUELLEBECQ n’a pas peint un autre tableau quand il a publié Les Particules élémentaires (1998), avec son projet d’espèce humaine génétiquement modifiée et contrôlée, dès lors débarrassée du sentiment, de l’affectivité, et donc inaccessible à toute souffrance morale ou psychologique.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Allez, vous en reprendrez bien une louche ?

 

 

 

 

 

 

 

mardi, 25 octobre 2011

RECETTE POUR CENSURER UN PUBLIC

Je me souviens de ces beaux après-midi d’été, chez mes grands-parents, où je passais une heure ou deux en compagnie de mon arrière-grand-mère. Mais non, voyons, je ne commence pas à étaler mon intimité. Qu’on se le dise, j’ai ça en toute horreur. Je trouve obscène et honteux que des individus viennent raconter leurs problèmes affectifs, leurs deuils, leurs divorces sur des plateaux de télévision. Si j’avais la télévision, j’aurais honte de me planter devant le poste pour voir ainsi déverser des ordures.

 

 

Qu’un nombre hélas déraisonnable de mes contemporains consente à se vautrer devant ces saloperies me laisse augurer chez eux un état moral, psychologique et intellectuel, sinon désespéré, du moins tout à fait lamentable. Ce qui m’inquiète, c’est qu’ils ont, du moins en général,  le droit de vote. Heureusement, ils sont de moins en moins nombreux à l’exercer (je ne devrais pas dire ça, moi qui suis abstentionniste militant).

 

 

Si vous voulez savoir, je trouve même indécent – et insupportable – que tant de piétons s’entretiennent dans la rue, à voix haute, avec quelqu’un d’invisible, de leur emploi du temps de la semaine, de leur programme pour les vacances, de leur conflit amoureux du jour ou de la liste des courses à faire. Le plus plaisant à observer, c’est, pas plus tard que l’autre jour, un couple d’amoureux, assis à la table du café. Ils étaient visiblement très très amoureux : dans la belle société, on appelle ça « se rouler des pelles ».

 

 

Un des deux « smartphones » posés sur la table retentit : c’est terminé, les voilà bientôt tous deux bien plus absorbés par un quelqu’un et un ailleurs invisibles, voire par la seule luminosité de l’écran, que par les tendresses très précises, très ardentes et très physiques qu’ils se prodiguaient l’instant d’avant. Leur désir a soudain disparu. Ils ont zappé leur libido aussi facilement qu'on poste une carte postale de vacances. Comme disait le grand REISER : « On vit une époque formidable » ! Et comme dit « l’autre » : « On est bien peu de choses » ! Le « smartphone » pour calmer les ardeurs, on n’arrête pas le progrès.

 

 

Si vous attendez des confidences, voire des confessions, soyez assez bons pour passer votre chemin. Mon arrière-grand-mère n’était là que pour planter le décor et les circonstances qui ont entouré l’émergence de  mon goût pour l’opérette. Sa chambre ouvrait par une porte-fenêtre sur la terrasse plantée de quatre érables sycomores, régulièrement élagués, pour leur malheur. Les volets à jalousies étaient fermés à l’espagnolette, à cause de la chaleur. Elle plaçait son fauteuil à côté d’une petite table, sur laquelle était posé un appareil de radio rouge et blanc de dimension modeste.

 

 

Elle aimait écouter l’émission où étaient diffusées les opérettes les plus connues, comme Les Cloches de Corneville, Véronique, Ciboulette, Les Mousquetaires au couvent, L’Auberge du cheval blanc, et autres chefs d’œuvre du genre. C’était l’époque de la troupe et de l’orchestre de Radio-Paris, défunts depuis lurette. Je pouvais avoir quoi ? Entre huit et dix ans, grand maximum. Ces moments sont restés profondément gravés dans mon disque dur, vous pouvez me croire.

 

 

J’ai fait part récemment de mon goût pour la « littérature populaire » (polar, aventures, Arsène Lupin et tutti quanti). Eh bien, l’opérette, c’est pareil. Ça m’est venu « par les voies naturelles », si j’ose dire. J’aimais beaucoup mon arrière-grand-mère. Elle se mettait autour du cou un joli ruban noir. C’est un peu plus tard que j’ai su que ce n’était pas ça, un soutien-gorge. J’étais encore petit. J’aimais bien la chaleur tamisée de l’après-midi estival, passé à écouter des musiques non seulement joyeuses, mais aussi drôles. Il y avait aussi qu’on entendait des airs qui rentraient dans l’oreille comme dans du beurre mou.

 

 

Bon, c’est vrai que je mémorise presque immédiatement, sans le vouloir, les mélodies qui me parviennent, je n’ai aucun mérite, ni n’en tire aucune fierté. Je vous donne un exemple : un jour, en public, mon collègue PHILIPPE P., qui ignorait cette particularité de mon oreille, m’a mis au défi, comme ça, inopinément, c’est-à-dire à brûle-pourpoint, on peut dire au débotté, et donc quasiment à l’improviste, de fredonner le thème principal de L’Offrande musicale, de papy JEAN-SEBASTIEN BACH, une mélodie complexe, on en conviendra (ut mineur, c'est trois bémols à la clé : « do, mi, sol, la, si bécarre, sol, fa dièse, etc…»).

 

 

PHILIPPE P. ignorait aussi ma très longue familiarité avec le vieux BACH (ici, une digression s’offre à moi, une vraie autoroute, mais je vous l’épargne). A sa confusion, je dois le dire, j’ai relevé le défi avec succès. Je n’y peux rien, c’est comme ça.

 

 

Hélas, cette particularité qui m'a valu une certaine popularité auprès de trois personnes, ça marche aussi très bien avec les objets musicaux les plus idiots, les plus bêtes, les plus incongrus qui encombrent mes rayons, et ça irait mieux si je pouvais expulser tous ces intrus, comme le « Gloria » et le « Credo », comme « Belles, belles, belles » de CLAUDE FRANÇOIS, comme « Je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu » et autres cantiques à la noix,  ou comme cette vieille publicité : « La Boldoflorine, la Boldoflorine, la bon-ne tisa-ne pour le foie ! ». Ma mémoire musicale est un vaste grenier chamboulé, un fouillis inextricable, un enchevêtrement du plus beau tumulte, vous ne pouvez pas savoir.

 

 

Et je n’ai même pas l’avantage du juke box (sait-on encore ce que c’est ?) ou de l’I-Pod (je me tiens quand même au courant) : cet infâme bric-à-brac est rétif au moindre effort de classement, et regimberait à la première et plus velléitaire tentative de mise en ordre. Un système  hors de portée de l’emprise informatique, parce qu’il n’est strictement pas programmable, encore moins brevetable.

 

 

C’est au point que, dans la minute, je suis incapable de prévoir l’air qui va sortir la minute d’après : « Les Quatre bacheliers » de BRASSENS ou le 2ème de RACHMANINOV, La Boldoflorine ou l’opus 132 de BEETHOVEN, « Les grandes plaines » du Père DUVAL ou les Vingt regards sur l'enfant Jésus d'OLIVIER MESSIAEN. Ma parole, c’est l’anarchie sonore, et j’ignore absolument qui ou quoi est installé aux commandes, mais croyez-moi, c’est une instance tyrannique et imprévisible.

 

 

Moyennant quoi, je puis affirmer que, dans ma tête, en permanence, ça fredonne, ça chantonne (le nommé JACQUES LACAN, quoique dans un contexte légèrement différent, disait : « Ça parle »). Je ne sais comment expliquer : ce n’est pas moi qui chantonne, c’est quelque chose qui chantonne en moi. Et c’est vrai. Tout le monde considère ça comme une manifestation de bonheur, au moins de bien-être.

 

 

Mais je rétorque au moyen du proverbe chinois bien connu : « Il n’est pas toujours heureux, le cœur de l’homme qui chante ». C’est vrai, ça, pourquoi pas « possédé du démon », tant qu’on y est ? C’est là, ça demande à sortir, ça sort en ordre dispersé, c’est mécanique et incontrôlable. Voilà tout. Ce ne sont pas des confidences indiscrètes, je me contente de décrire.

 

 

A suivre …