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vendredi, 16 janvier 2015

LE DERNIER HOUELLEBECQ

Il a bien fallu que j’interrompe la lecture dans laquelle je suis plongé. En fait, c’est plutôt une relecture : après l’avoir lu d’une seule traite en 2009, je suis en train de le déguster à petite vitesse, ce qui me permet d’en extraire un nombre fabuleux de pépites que la première lecture, faite au rythme de la dévoration directe, pure et simple, ne m’avait pas permis d’apercevoir, dans l'illumination produite par la « première fois », vous savez, celle que personne n'oublie jamais. Je n'entre pas dans les détails.

 

J’ai donc interrompu ma relecture de Moby Dick. Herman Melville pour les intimes. Pas pour n’importe quelle raison : pour cause de Houellebecq. C'est qu'il y avait urgence. Soumission venait de paraître. Il fallait s’en occuper toutes affaires cessantes. Je l’ai acheté le mardi 6 janvier en fin d’après-midi à Vivement dimanche, rue Chariot-d’or. Vingt et un euros.

 

J’ai soigneusement couvert le livre d’une feuille de plastique transparent : je me suis mis sur le tard à préférer arriver à la fin de mes lectures en évitant le plus possible d’enduire la couverture et les pages du bouquin des diverses taches qui en menacent la blancheur imprimée si l’on n’y prend garde : doigts gras ou noirs, confiture ou Côtes du Rhône.

 

Cette précaution ne me permet pas toujours d’éviter le plus embêtant : l’éternuement explosif et non contrôlé qui, en solidarisant deux pages, risque toujours de prêter le flanc à des interprétations désobligeantes de la part de celui qui furètera dans les rayons du bouquiniste, et rouspètera en découvrant votre nom sur la page de garde. Pardon pour la trivialité : c'est sans doute un reste de Charlie Hebdo. Disons un hommage.

 

Ayant ainsi prémuni le livre contre les avanies, avaries et mésaventures mentionnées, j’ai pu commencer à en tourner les pages la conscience tranquille. Je précise que je suis arrivé au bout avant la sternutation intempestive redoutée : le livre ne m’a pas laissé le temps de m’enrhumer.

 

Que dire ? D’abord l’impression générale qu’il me laisse. Une impression d’harmonie. L’auteur serait peut-être surpris de l’assertion, à cause des désordres physiques, parfois peu ragoûtants, qui affectent François, protagoniste et narrateur. Mais aussi de la singulière disharmonie dont il souffre dans le domaine affectif. Disons amoureux. Précisons : sexuel (mais pas que).

 

En fait, ce que je trouve littérairement admirable, c’est que tout le récit semble couler de source. Si des événements se produisent, et même des ruptures (mort de la mère, mort du père, arrivée d’un musulman à l’Elysée), c’est sans heurt. Quand le personnage, voulant fuir loin de la capitale, arrive dans une station service de l’autoroute, le carnage a déjà eu lieu. Le point d'origine de la conception en assure la parfaite cohérence. Comme si, dans son regard, rien n’échappait au sentiment de l’évidence : ah, oui, c’est comme ça, donc ce n’est pas autrement. Ah bon, il y a une flaque de sang. Pour qu'un roman produise cet effet, il faut être passé maître dans l'art d'écrire. Il faut avoir tout prévu en amont. Houellebecq est un grand romancier. Soumission est une vraie prouesse littéraire.

 

Ainsi avance la narration, pas pressée, mais jamais s’attardant en route, dans le flux régulier d’un propos qui ne cesse d’avancer à son rythme. C’est un livre dont les rouages ne sont pas huilés exprès, tout simplement parce que, tout entier, il baigne dans l’huile. Le grand art de ce romancier, non, de cet auteur (de « auctor », celui qui augmente le monde, traduction libre), c’est de peindre l’accomplissement de l’islamisation de la France (« horresco referens ») comme un avènement tranquille. Fluide comme le cours naturel des choses.

 

Vous vous souvenez de Meursault ? Il est dans L'Etranger. Camus en est l'auteur. Peut-être le responsable. Sans doute pas le coupable, même si un certain Kamel Daoud a écrit une sorte de "Contre-L'Etranger". Juste pour donner un nom à "l'Arabe" du roman. Eh bien reportez-vous au ton de la narration qui caractérise le livre de Camus. Houellebecq s'exprime sur le même ton. 

 

Et puis comparez les deux chutes : Houellebecq, à mon avis, avec sa fin en adhésion à l'Islam parce que François y trouve son intérêt dans la promesse de chair fraîche, fait un anti-L'Etranger bien plus pertinent et fort que le bouquin de Kamel Daoud, que je n'ai pas lu, mais que j'ai entendu causer dans le poste (France Culture pour être précis).

 

Le « sociologue » Eric Fassin peut bien tartiner ses fadaises idéologiques et ses analyses de coupeur de cheveux en vingt-trois (en appelant ça "appliquer la grille sociologique à la littérature"), venues du multiculturalisme, obligatoire pour tenir le crachoir dans l’émission de Tewfik Hakem « Un autre jour est possible », à 6h tous les matins sur France Culture. Il peut bien dénoncer l’idéologie régressive de Michel Houellebecq.

 

Les bactéries projetées par ses postillons haineux (eux-mêmes bourrés d'idéologie) sur les bonnettes des micros de la chaîne nationale ne pollueront pas mes oreilles au point de les empêcher de renvoyer cet histrion minable vers les ténèbres de la bêtise et de l’ignorance, les plus terribles, celles qui se donnent le masque de l’intelligence, des lumières, de la culture et de l’autorité.

 

Eric Fassin et ses semblables ne supportent pas que cet écrivain, le seul à ma connaissance à proposer un regard aussi aiguisé sur le monde actuel, le fasse avec un tel talent. Ni que ses livres, par le succès qu'ils connaissent, entrent à ce point en résonance avec les préoccupations des « vrais gens », celles dont Eric Fassin ne veut à aucun prix entendre parler, je veux parler des nouvelles figures du Mal. Contrairement à ce dont Eric Fassin rêve et à ce qu'il prétend, ce n'est pas Eric Fassin qui révèle le sens des choses. Pour une raison simple : soit il n'a rien compris à ce qui se passe, soit il ment. Peut-être les deux.

 

Car il faudrait que ça se sache : livre après livre, Michel Houellebecq apporte le témoignage, la certitude et la preuve que le monde actuel, dans ses composantes les plus terrifiantes à terme, porteur de destruction, part en morceaux, pulvérisant l'humanité en toute tranquillité, en toute bonne conscience. Son œil impitoyable est le seul réaliste. Il n’est pas pessimiste. Il regarde le monde comme il va. Comme il est en train de finir. Désenchanté serait plus exact. Désespéré peut-être. Nostalgique aussi d’une époque où le sens de la vie découlait de son mode d’être, et où celle-ci allait en quelque sorte de soi. A une époque maintenant révolue.

 

Dans la « vraie vie » selon Houellebecq, le relativisme et la neutralisation des valeurs reste une hérésie. C’est cela, je crois, que tous les penseurs de l’altruisme mondialisé, tous les batteurs d’estrades médiatiques et de coulpes-quand-ce-n'est-pas-la-leur, tous les descendants repentants, tous les porteurs de grands sentiments humanistes ne lui pardonneront jamais.

 

J’appelle la « science humaine » d’Eric Fassin une bouse de vache, quoique la bouse de vache offre une matière nettement plus utile (engrais, combustible, matériau de construction) que l'œuvre du faussaire Eric Fassin, cet idéologue charognard qui tente de s'engraisser sur ce qu'il regrette de n'être pas encore le cadavre de Michel Houellebecq. Et qui travaille d'arrache-pied pour que les foules restent soigneusement aveugles sur l'état catastrophique du monde et des sociétés qu' "on" est en train de nous fabriquer. 

 

Pauvre Christine Angot, vraiment, qui rejoint Le Clézio dans le camp des glapisseurs moralistes du consensus. Dans ce consensus-là, je vois une forme de déni de réalité, presque de négationnisme. Comme si tout ce petit monde bloquait à tout prix la soupape du couvercle de la cocotte-minute sur laquelle ils sont assis. Personne ne semble supporter que la littérature de Houellebec soit une littérature du dissensus, qui met le doigt là où la France a le plus mal.

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Moralité, l'Asbestos D. Plower du capitaine Lowriver explose.

Mais pauvres pommes, ai-je envie de rétorquer, avez-vous compris la fripouillerie ou l'inconscience de ceux qui prêchent le consensus et se cramponnent à ce qui reste des « valeurs » de la civilisation, en croisant les doigts dans l'espoir absurde que leurs objurgations et leurs supplications arrêteront le processus qui l'a mise en lambeaux ?

 

Et même si ça peut sembler outrancier, j’appelle Soumission de Michel Houellebecq un formidable roman de la grande littérature française. Balzacien pour la hauteur et la profondeur de vue, et la précision et la justesse de la peinture. La guerre qui se livre par ailleurs, ce n'est pas lui qui l'a voulue.

 

Oui : balzacien. A cet égard, dans le paysage français, Houellebecq est sans rival. Il est trop loin devant pour se faire rattraper.

 

Voilà ce que je dis, moi.