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lundi, 30 janvier 2012

LA BIBLE, C'EST TRES SURFAIT !

Je vais vous dire : la Bible, c’est très surfait. Il y en a qui en font des montagnes, qui ne s’en séparent jamais, qui l’ont apprise par cœur, qui sont prêts à se faire tuer pour elle, qui consentent même, pour elle, à devenir des assassins. Vous me direz que pour le Coran, c’est la même chose. Je sais.

 

 

Oui, on m’avait dit : « Lis la Bible, tu trouveras la vérité ». Même à Stockholm, tu te rends compte, il y a une bible (en anglais) dans la table de toutes les chambres de l’hôtel. Remarque, quand tu vas à l’Infirmerie Protestante, tu t’aperçois aussi qu’il y a une bible (en français) dans le tiroir de la table. Mais bon, c’est des protestants, ça n’excuse pas, mais ça explique. Il faut être indulgent.  

 

 

« The Good Book », ça c’est le titre d’un disque fameux de LOUIS ARMSTRONG. Il chante et joue des classiques bibliques et gospels. Mais là, c’est pas pareil, c’est de la musique. Parce que les nègres, ils ne plaisantent pas avec ça, la musique. Pour beaucoup d’entre eux, ce n’est pas un ornement de façade, c’est une personne à respecter. De l’ordre du sacré, si vous voulez. Autant que la Bible elle-même, c’est dire.

 

 

 

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LOUIS, alias SATCHMO (= BOUCHE EN FORME DE SACOCHE) 

 

A cet égard, après tout, peut-être que je suis un peu nègre sans le savoir. Je ne serais pas le premier blanc : CLAUDE NOUGARO (« Armstrong, je ne suis pas noir, je suis blanc de peau ») et NINO FERRER ( le capitaine Nino de Corto Maltese en Sibérie, de HUGO PRATT : « Je voudrais être noir ! ») m’auraient précédé. Bon, il se trouve que j’ai la peau pâle, et que finalement ça me convient. 

 

 

Mais c’est vrai que quand, par hasard, tu entres dans une église catholique (en France) pendant la messe, tu te rends compte que les chrétiens de cette espèce ignorent puissamment ce que c’est, la musique. J’ai parfois l’impression qu’ils la méprisent, même. Vous les entendez, ces chants las et lamentables, avachis, asthmatiques, exténués ? On dirait des bêtes étiques, faméliques, voire cachectiques, qu’on mène à l’abattoir se faire découper en lanières, stade ultime avant la farine animale.

 

 

Les nègres ? Ecoute-les un peu, pendant un office, quand le pasteur, pris d’enthousiasme, psalmodie en improvisant les paroles, soutenu par les répliques ferventes de l’auditoire. Ma parole, c’est sûr, tu perdrais presque l’habitude de ne pas croire.

 

 

C’est sûr qu’à Frontonas, malgré tout, pour le Credo et le Gloria, les phrases (en latin) étaient chantées alternativement par les filles des premiers rangs à droite et par les hommes assis en demi-cercle derrière l’autel, dans le chœur. C’était aussi de la musique, c’est vrai, mais bon. Rien à voir. C’est plus tard que j’en suis venu à SISTER ROSETTA THARPE et MAHALIA JACKSON.

 

 

Je me dis que peut-être, s’il y avait eu, dans nos églises bien catholiques, une goutte d’enthousiasme dans les cantiques, comme dans les gospels endiablés chantés par les nègres dans leurs offices, le catholicisme en France n’aurait pas ce visage triste, blafard, souffreteux, livide et, pour tout dire, cadavérique. Et que je serais peut-être encore croyant, va savoir. Bon, c’est peut-être surestimer l’importance de la musique.

 

 

Bon, alors, la Bible, le livre de la vérité ? A force de me l’entendre dire, j’ai fini par y mettre le nez. Eh bien, j’ai vu. Et je conclus que c’est très exagéré. Il n’y a sans doute pas plus de vérités dans la Bible que de mensonges. La preuve :  

 

« Il y a trois choses qui me dépassent,

et même quatre que je ne comprends pas :

la trace de l’aigle dans les cieux,

la trace du serpent sur le rocher,

la trace du navire au milieu de la mer,

et la trace de l’homme chez la jeune fille ».

(Proverbes, XXX, 18, traduction du chanoine CRAMPON)

 

Si, si, c’est dans la Bible. Moi qui ai un mal de chien à me rappeler les blagues, vous savez, celles qui font marrer tout le monde à la fin du repas, celle-là, je la connaissais, mais avec une variante. Ce n’était pas l’aigle, mais le nuage, qui passait dans le ciel sans laisser de trace. Bon, on ne va pas épiloguer. L’aigle ou le nuage, le serpent, le bateau, je veux bien. Mais la jeune fille ? Est-ce que c’est sérieux ? Moi, j’ai plutôt l’impression que le gars qui a écrit ça me prend pour une bugne.  

 

 

Prenez-la pucelle, prenez-la déjà un peu ou carrément usagée, qu’est-ce que ça veut dire ? Que lorsque l’homme ressort de la jeune fille après sa petite affaire, c’est comme si rien ne s’était passé ? Est-ce que ça signifie que l’orifice féminin est aussi inconsistant que l’air dans le ciel ? Aussi fuyant que l’eau de la mer ? Je laisse de côté le rocher, parce que … ça ne fait pas très réalistequand on examine posément la question. Quoi qu'il en soit, la Bible semble faire du féminin quelque chose qui n’est pas grand-chose.

 

 

Et puis franchement, pour l’engin masculin, c’est exactement la même chose : sans vouloir verser dans le vulgaire, y reste-t-il accroché quelque chose de l’antre féminin qu’il vient de visiter, en dehors des éventuels bocons, morpions, cirons, flocons et autres moutons, après la douche ? Dans ce cas, pourquoi seule la jeune fille est-elle citée ? N’y a-t-il pas quelque misogynie à la stigmatiser elle seule ? Et puis, est-ce qu’il n’y aurait pas, par hasard des traces autres que les visibles ?

 

 

C’est vrai que, dans certaines circonstances, la trace laissée par l’homme dans la jeune fille finira par se voir, au bout de quelque temps (9 mois environ).  Mais en dehors de ça, si quelqu’un peut m’expliquer la possible signification théologique, il est le bienvenu. S’il faut avoir Bac + 12 pour lire la Bible, ça augure mal de sa compréhension par les masses croyantes.

 

 

Une petite mention en passant pour les « madrasas », où les Pakistanais, Indonésiens et autres musulmans apprennent le Coran par cœur dès le plus jeune âge. Je signale que "taliban" vient de "taleb", qui veut dire "étudiant" (j'imagine qu'il étudie en tout et pour tout le Coran). Ça vaut les sectes protestantes. En pire. Tous ces gens qui, ayant appris par cœur des centaines, voire des milliers de pages qu’ils se récitent en boucle dans leur disque dur, moi ça me flanque la frousse. Parce que ça suppose que, tant que tu ne fais pas la même chose, tu restes leur ennemi.

 

 

Et les plus atteints, donc les plus dangereux, c’est ceux qui s’en tiennent une fois pour toutes à la lettre. J’ai connu un étudiant qui s’était fait embrigader dans les témoins de jéhovah, et qui n’en démordait pas : quand on lit la bible, on n’a strictement aucun besoin de lire quelque autre livre que ce soit. Je te dis pas l’étendue de sa culture générale.

 

 

Cet autre, qui s’appelait Taoufik, il était pourtant intelligent, avide d’apprendre, et c’est vrai qu’il en savait plein, des choses. Et puis un jour, il est arrivé, et il a déclaré fièrement que le Coran rend absolument inutiles, donc condamnables et combustibles, tous les autres livres. Il s’était laissé pousser la barbe.

 

 

C’est exactement ce principe qui a guidé le calife OMAR, en 642, quand il ordonna de détruire les 700.000 volumes que recelait la bibliothèque d’Alexandrie : « Si c’est dans le Coran, on n’en a pas besoin. Si ça n’y est pas, ce sont autant d’impiétés ».

 

 

Finalement, la Bible, c’est très surfait. Je n’avais déjà pas très bonne opinion des méthodistes, adventistes, mormons, quakers, témoins de jéhovah et autres sectes inventées grâce à la trouvaille que fut, chez les protestants, le lien direct établi spontanément entre Dieu et son croyant.  

  

L’appellation qui remporte tout mon suffrage, c’est l’Eglise de Jésus Christ  des Saints des Derniers Jours. C’est les mormons, ça, à vue de pied de nez ? Mais, comme dirait BRASSENS : « Moi mon colon celle que je préfère, c’est la guerre de 14-18 ». Chacun de ces protestants est à lui tout seul une petite entreprise qui ne demande qu’à prospérer, à s’étendre, à se répandre. « Allez, enseignez toutes les nations », qu’il dit, l’autre. On n’a pas fini d’en chier, avec les guerriers de dieu, les missionnaires, les prosélytes.

 

 

Bon, c’est vrai qu’ils n’en sont pas encore, les protestants, comme certains autres, à faire tenir leur pantalon avec une ceinture explosive au milieu des « infidèles », si possible des femmes et des enfants. Mais, la bombe en moins, c’est kif-kif bourricot.

 

 

Bon, on m'a dit qu'il n'y avait pas que ça dans la bible. Je la rouvrirai peut-être, mais à une autre page, en espérant tomber sur un passage plus rigolo. En tout cas, moi, je suis bien content d’être immunisé.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

NOTE A BENNE : je sais, on va me dire que je plaisante avec des choses sacrées, que la bible est le plus grand best-seller de tous les temps, et patali et patala. Que voulez-vous, je ne peux pas demander à ma mère qu'elle me refasse. Elle se fait vieille.

 

 

 

 

dimanche, 22 janvier 2012

"ESPRIT CANUT", ES-TU LA ?

Où il sera question de « L’Esprit canut », d’esprits, de canuts et autres objets plus ou moins musicaux.

 

« Esprit de mon mari, êtes-vous là ? », demande l’une des quatre dames très dignes assises autour d’une table, dont les petits doigts se touchent pour faire tourner celle-ci. Stupeur, c’est Jocko qui fait irruption par la fenêtre dans le costume exact du mari invoqué, dont le portrait est suspendu au mur. Jocko, c’est le petit singe de Jo et Zette.

 

 

HER JO ZETTE.jpg

UNE PAGE DE "JO ZETTE ET JOCKO" DE HERGE

(aucun rapport, mais c'est tout ce que j'ai)

 

Les deux vignettes, sans, puis avec le singe, figurent dans je ne sais plus quel album des « aventures de Jo, Zette et Jocko ». Je n’infère pas de cette histoire signée HERGÉ que l’esprit du canut s’est réincarné dans un corps de singe. Je ne me permettrais pas. Je veux juste parler de « L’Esprit canut » : je me demande s’il est possible de l’invoquer en faisant tourner les tables. Est-il possible de faire renaître l'esprit d'une population disparue, fût-ce sans faire tourner les tables ? Est-il possible de se servir d'un passé révolu pour agir sur un présent qui échappe ? Personnellement, j'en doute.

 

Alors, puisqu’on parle d’esprit canut, saviez-vous qu’on trouve, dans les collections du Musée des tissus à Lyon, un « Portrait tissé de FRANZ LISZT », fabriqué par la maison Carquillat (« satin de 8, 1 lat de liseré à plusieurs effets ») autour des années 1830 ? Saviez-vous que le musicien a composé une œuvre pour piano intitulée Lyon et pourquoi ? Oui, il ne faut pas confondre : d’une part le concert donné dans la ville par LISZT, d’autre part l’étonnant hommage du musicien aux canuts.

 

 

LISZT 4.jpg

FRANZ LISZT

 

D’abord le concert. C’est un journaliste du Ménestrel de l’époque qui rapporte l’histoire. Attention, c’est un morceau qui vaut son pesant : « Pour se faire une idée de l’accueil de LISZT à Lyon, il faut reporter ses souvenirs [moi je veux bien !] vers ALEXANDRE LE GRAND et son entrée à Babylone [rien de moins]. A peine les autorités lyonnaises eurent-elles appris que FRANZ LISZT s’avançait vers la ville qu’une députation de notables et 5.000 canuts s’avancèrent à sa rencontre.

 

» Des arcs de triomphe étaient construits de distance en distance. Une triple rangée de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses formait la haie sur toute la route. Dès le matin du jour fixé pour son premier concert, les cloches de Lyon sonnèrent à toute volée. Les fabriques chômèrent. Les boutiques restèrent fermées ».

 

Bref, si ce n’était pas dieu le père, c’était son adjoint qui descendait dans la cité. Ce n’était pas non plus dieu-le-maire, GERARD COLLOMB qui, à l’époque, n’était pas encore « grand-maire » : les vrais événements étaient fêtés dignement, avec la pompe congruente et la ferveur appropriée.

 

L’hommage aux canuts, à présent. Si FRANZ LISZT a composé cette pièce pour piano intitulée Lyon, c’est que, proche alors des idées de l’abbé FELICITÉ DE LAMENNAIS, apôtre du catholicisme social, il tenait à rendre un hommage appuyé au combat opiniâtre des « CANUTS » (la révolte de 1831, ou celle de 1834) pour leur dignité et la juste rémunération de leur travail, combat auquel le musicien était très sensible. C’était peut-être aussi une façon de remercier les canuts pour la qualité de leur accueil.

 

 

CANUT ATELIER.jpg 

L'ANTRE DU CANUT

(notez à gauche la soupente pour dormir et l'échelle pour y accéder)

 

Certes, Lyon n’est qu’un tout petit caillou dans la muraille de Chine de l’œuvre de LISZT. Un caillou confidentiel, minime et quasi-secret. Mais l’œuvre existe. On en trouve une version par LESLIE HOWARD (disque Hypérion CDA 66601/2). Des voix plus autorisées que la mienne y voient comme une préfiguration de la scène finale de La Walkyrie à cause de la puissance orchestrale déployée. L’œuvre est dédiée à LAMENNAIS.

 

 

LAMENNAIS.jpg 

FÉLICITÉ DE LAMENNAIS

 

Retenons de cette anecdote, simplement, qu’un très grand homme s’est incliné, en passant à Lyon, devant les symboles de la résistance et de la fierté du labeur ouvrier. Le Canut n’a-t-il pas brodé sur son drapeau :

 

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant » ?

 

Des symboles toujours vivants, puisque les « Lejaby », qui viennent de se faire virer comme des malpropres à l’occasion d’une « restructuration », ont manifesté le 17 janvier dans l’illustre Cour des Voraces, dont elles ont occupé fugitivement l’illustre et spectaculaire escalier (photo dans Le Monde daté 20 janvier).

 

VORACES 4.jpg 

LA COUR DES VORACES

(SANS LES LEJABY)

 

« Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait ALBERT CAMUS. Ben oui, c'est ça, la Croix-Rousse des Canuts. Monter, descendre, monter, descendre, et on recommence.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Pour "L'Esprit Canut", désolé, j'ai vraiment essayé de me refréner, si si, mais  il va falloir attendre que demain soit là.

 

 

 

 

dimanche, 15 janvier 2012

AU FIL DE LA "RECHERCHE" (4)

UN AMOUR DE SWANN

 

Cette deuxième partie nous fait atterrir abruptement dans le salon de M. et Mme Verdurin, présenté illico comme abritant un clan, dont les membres se rassemblent autant par leurs affinités que par ce qu’ils repoussent : le pianiste et le Dr Cottard sont bien supérieurs à ceux que la renommée célèbre, appelés les « ennuyeux ». 

 

Mme Verdurin est dans la pose continuelle, elle surjoue, elle affecte au dernier degré, bref, elle en fait trop. Elle ne cesse de jouer à gronder par antiphrase. Elle est fort bien dépeinte comme insupportable (et vulgaire). M. Verdurin suit le mouvement. Il a intérêt, parce que c'est Madame qui règne, qui donne le ton, mais aussi le ticket d'entrée au sein du cénacle. C'est elle aussi qui, tel l'archange chassant Adam et Eve hors du Paradis de la pointe de son épée de feu, prononce le bannissement de celui qui a déplu. 

 

On fait connaissance d’Odette de Crécy, qui voudrait présenter Swann au cercle Verdurin. Swann, l’homme raffiné, l’habitué du faubourg Saint-Germain et de la plus haute aristocratie, plongé dans ce milieu qui a surtout la culture de l’argent, ça jure. Mais Swann est présenté comme un amateur infatigable de femmes, une sorte de Don Juan, intéressé autant par la grande dame que par la cuisinière ou la couturière, en même temps que l’ami de tout ce qui compte dans la très haute société. 

 

Avec ça, volontiers désinvolte dans les « manières ». Il dîne presque chaque jour chez des cousins de la grand-mère, puis cesse de venir du jour au lendemain, et l’on trouve la raison dans le livre de cuisine : amant de la cuisinière, c’est à elle seule qu’il a envoyé la lettre de rupture. 

 

Son goût pour Odette de Crécy est entré en lui comme par effraction : « Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés ». Et vlan ! Et puis c’est elle qui s’immisce auprès de lui, allant chez lui, rapprochant ses visites. Une notation marrante sur la mode féminine du moment : « … donnait à la femme l’air d’être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres ; … ». On apprend le goût de Swann pour Ver Meer (sic), dont Odette ignore jusqu’au nom. 

 

Le grand-père a bien connu Verdurin, mais a rompu lorsque le « petit Verdurin » est tombé (avec ses millions) dans la « bohème et la racaille ». Il refuse d’introduire Swann dans la famille Verdurin. C’est donc Odette qui s’en charge. Le portrait du Dr Cottard fait de celui-ci un imbécile : ne sachant jamais si l’autre est sérieux ou plaisante, il adopte une mine immuable, entre incrédulité d’initié et interrogation naïve. En attendant, sa plus grande pente est de prendre tout ce qui se dit au pied de la lettre. 

 

Dans le milieu Verdurin, Swann est « smart » avec classe et naturel. Il veut faire la connaissance de tout le monde : le peintre (monsieur Biche), la tante du pianiste (qu’il brocarde indûment auprès de Verdurin), le docteur. On a l’histoire du siège suédois de Mme Verdurin, en sapin ciré et de tous les autres cadeaux reçus qui finissent par faire chez elle un drôle de bric-à-brac. 

 

Et puis vient l’épisode de la sonate de Vinteuil, une merveille de considérations remarquables sur la musique. Le récit commence par les amabilités que fait Swann au pianiste après l’exécution. « De même qu’il ne se demandait pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde… ». Goûtons la triple négation. 

 

Le moment se caractérise d’abord par l’insaisissable de la sensation qu’il a éprouvée l’année précédente en entendant une phrase donnée, dans le même morceau, sensation qu’un effort intellectuel lui permet d’attacher à un moment précis. La musique est un art du temps, et les notes, aussitôt retenties, s’évanouissent. Saisir cet insaisissable-là, voilà à quoi travaille Proust, par Swann interposé. 

 

Et Swann, qui semblait jusqu’alors pris dans une routine qui devait apparemment durer jusqu’à sa mort, commence à sentir en lui renaître un goût vivant pour la vie en train de se dérouler. Le passage vaut le coup : « Or, comme certains valétudinaires chez qui, tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer, pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie ». Il trouve donc une nouvelle raison de vivre dans cette « phrase de Vinteuil ». 

 

Le soir du concert Verdurin, il y a donc un an que Swann a entendu la sonate, et il a cessé d’y penser. « Rentré chez lui, il eut besoin d’elle ». On ne sait pas si c’est à Odette de Crécy ou à la phrase musicale que l’expression s’applique. En à peine trois pages, PROUST écrit à quatre reprises « tout d’un coup ». Et Swann le blasé semble alors heureux. 

 

Même s’il n’arrive pas à associer le bonheur musical qu’il vient de ressentir au Vinteuil qu’il connaît (« une vieille bête »). Alors même que : « La sonate de Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand public ». 

 

Swann glisse incidemment dans la conversation qu’il connaît le président de la République (Jules Grévy), qu’il a avec lui des amis communs (sans dire que c’est le Prince de Galles). Le clan Verdurin n’en a cure, et ne montre même que mépris pour le « grand monde » de l’aristocratie et du boulevard Saint-Germain. 

 

Le tour de force romanesque que constitue l’épisode « Un Amour de Swann » n’est pas dans tel ou tel « moment », avant tout parce qu’il est très délicat de vouloir en isoler tel ou tel en y voyant une « unité », vu la fluidité permanente du récit, qui fait de ses deux cents pages un tout homogène, un flux continu. 

 

Le tour de force romanesque est dans l’intensité maintenue égale dans tout l’épisode de trois lignes de récit : la musique, avec la « phrase » de la sonate de Vinteuil, qui semble amener Swann à un renouveau de son goût de la vie ; l’amour, avec le personnage d’Odette de Crécy, dont la sonate de V. n’est au vrai qu’une métaphore, les deux étant intimement liés ; la société, avec l’entrée de Swann dans le « clan » Verdurin. Là, je m’incline et je dis : « Chapeau, Maître Proust ». 

 

L’éveil musical de Swann écoutant ce morceau, son éveil amoureux dans la compagnie apparemment inoffensive d’Odette, et sa découverte d’un milieu social dans lequel, selon toute apparence, il subit un déclassement – tout cela suit une seule et même courbe, d’abord ascendante, jusqu’à son point de rayonnement maximum, puis descendante, jusqu’à son retour à un point zéro. 

 

En musique, ce sera la sonate figurant d’abord la présence d’Odette, avant qu’il l’entende, pour finir, sans elle, au cours d’une soirée mondaine. En amour, ce sera l’irruption à son insu, voire contre son gré, d’Odette dans sa vie, avant la prise de distance, puis la fin de la liaison. En société, ce sera l’entrée officielle dans le cercle Verdurin, puis le froid qui s’installe dans les relations, jusqu’à l’éviction définitive de Swann. Un seul et même mouvement, dépeint sur trois registres, comme une oeuvre musicale fondée sur plusieurs thèmes simultanés. Je m'incline derechef : « Chapeau, Maître Proust ». 

 

Ce que je trouve très fort, c’est l’extrême, imperceptible et constante progressivité de l’évolution des sentiments, des personnages, des situations. On a vraiment l’impression d’une coulée, assez lente pour pouvoir en saisir le moindre détail en l’isolant, mais en même temps assez rapide pour que le lecteur n’ait pas l’occasion de s’arrêter à un état d’esprit. Tout est à la fois net et précis, mais instable et mouvant. Je dis que ça, c’est du grand art.

 

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 29 décembre 2011

LA GRANDE MUSIQUE ET LES TOUT PETITS

 

Résumé : on fait un petit tour dans la reproduction musicale et les dégâts opérés sur les oreilles par les avancées de la technique. 

 

Puis un meuble entra au salon familial : une radio format XXL, montée sur quatre pieds avec un haut-parleur à droite et à gauche et, logé sous la radio, un tourne-disque dissimulé derrière un battant en bois verni. Le luxe. La marque était-elle Schaub-Lorenz ?  Je ne saurais l’assurer. Ce que je peux dire, c’est que là aussi, bien des disques ont tourné. 

 

Pour dire l’éclectisme, ça allait du lourd coffret de dix disques des « chefs d’œuvre de la musique classique » à DUANE EDDY, avec son disque Twistin’ and Twangin’, si je me souviens bien. J’étais intrigué par le son bizarre de sa guitare électrique (des cordes de guitare basse à la place des cordes graves et un son très réverbéré), mais j’aimais bien aussi l’usage du saxophone ténor. J’en suis arrivé à me dire que l’éclectisme n’a pas que des bons côtés. Je dirai peut-être pourquoi. Un autre jour. 

 

C’était l’époque où, dans la chambre du voisin et ami du dessus, VINCENT D., nous nous livrions, grâce à son électrophone personnel, à une étude critique des mérites comparés des divers morceaux de quelques disques des « Shadows », alors au faîte de leur gloire. Il semblerait qu’ils aient été en activité jusque fort récemment. Ma foi, pourquoi pas ? 

 

Je crois bien que c’était dans « Little B » que le batteur se livrait à une brillante démonstration assez lourde de ce qu’il savait faire. J’ai une excuse : n’est-ce pas au cours d’une réunion hebdomadaire de notre « patrouille » de scouts, (les « Ecureuils » de la 44ème, GUY DE LARIGAUDIE) au 16, rue Pouteau, en haut d’un interminable escalier de pierre donnant sur une cour à l’abri de tout, que nous écoutâmes, sur un petit électrophone (encore un), « Elle est terrible », de JOHNNY HALLIDAY ? Mais il y avait aussi « Belle belle belle », de CLAUDE FRANÇOIS. Quelques autres, sans doute.  

 

Un autre appareil eut encore de l’importance pour moi, à côté de ceux déjà mentionnés. Il était sis au Mont-Joly, la maison des Echarmeaux dont j’ai déjà parlé, et où nous passions des vacances familiales. Dans le salon qui occupait une aile, à côté d’une fenêtre latérale, sur une table, un vieux poste à lampes, de bonnes dimensions. 

 

Je calais la réception sur 1600 mètres grandes ondes : c’était Europe 1, si je ne dis pas de bêtises. Et c’était une époque où la station diffusait beaucoup de chansons, par groupes de trois, qui étaient « désannoncées » seulement avant d’embrayer sur les suivantes. Les jours de pluie, j’entendis donc mes premiers morceaux de rock américain, mes premiers tubes « yéyé », bref, la crème de la catégorie « variétés ». 

 

Je ne sais pas qui a eu l’idée d’appeler ça comme ça, mais le mot de « variétés » est excellemment adapté à son sujet. Exactement comme on intitule « faits divers » les pages des journaux qui rassemblent les chiens écrasés, les mémés en perdition secourues in extremis pas les pompiers, et les mauvais garçons qui soustraient 82,53 euros, sous la menace d’un cutter, au boulanger du quartier. 

 

Et puis un jour, j’eus droit, pour moi tout seul, à un électrophone stéréophonique. Au moins, le poids du bras était réglable. Particularité de l’objet : le petit piton central était amovible, remplaçable par un axe de quinze à vingt centimètres : un changeur de disques. Le luxe. 

 

Quand j’éteignais la lumière (notez que je ne dis pas « avant de m’endormir »), je réglais le volume sur le minimum audible. Il y avait trois ou quatre 33 tours sur le changeur, pas plus : la Symphonie cévenole de VINCENT D’INDY, avec JEAN FOURNET à la baguette.

 

Je pouvais aussi mettre l’autre face : Variations symphoniques de CESAR FRANCK et Ballade de FAURÉ, avec JEAN DOYEN au piano. Ou alors carrément Shéhérazade de RIMSKI-KORSAKOV, avec le London Symphony (L. S. O.) dirigé par PIERRE MONTEUX, œuvre dans laquelle, plutôt que des contes orientaux mêlant aventuriers intrépides et houris ensorcelantes (« et c’est ainsi qu’Allah est grand »), je voyais se dessiner les épisodes d’une grande bataille cérémonielle opposant des corps de cavaleries flamboyantes.  

 

Je ne jure pas que je ne m’endormais pas dans les quatre-vingts minutes que duraient les quatre faces empilées, sauf peut-être que le bruit de chaque changement produisait un choc plus sonore que la musique elle-même, qui pouvait bien interrompre l’endormissement. 

 

Mais je vous assure que j’ai passé des moments tout à fait délicieux dans cette compagnie invisible. Et je soutiens que l’amplification électrique du niveau sonore de la musique n’est strictement pour rien dans sa qualité (peut-être même y est-elle inversement proportionnelle) et dans la perception de celle-ci. 

 

Bon, que conclure de ce tour d’horizon ? Rien d’original. Tout simplement, peut-être, que j’appartiens à la génération des enfants de la radio et de l’électrophone. On doit bien être quelques millions. Ça veut dire évidemment qu’un certain nombre d’objets techniques se sont trouvés sur mon chemin, dans l’existence.  

 

Ces appareils ont conditionné le rapport que j’entretiens encore aujourd’hui avec « la musique ». Un rapport « médiat ». Et un rapport de consommation. Cela n’est pas sans me chagriner quelque peu, mais voilà, c’est comme ça et pas autrement. Il se trouve ainsi que j’ai du mal à concevoir une vie, un cadre, un lieu dépourvus de source sonore. Ce qui n'est pas sans chagriner quelque personne vivant dans mes entours immédiats.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 28 décembre 2011

LA GRANDE MUSIQUE ET LES TOUT PETITS

La Grande musique et les tout petits est un titre. Celui d’un petit manuel de format 16 x 24 d’initiation musicale à couverture bleue, ornée d'un dessin édifiant : un monsieur en costume sévère et à calvitie respectable est assis à un piano à queue ouvert. Il est entouré de quatre petits enfants assis, un petite fille est debout.

 

 

Ils le fixent avec un attention dévote. Le sous-titre ? "Commentaire sur les grandes oeuvres de musique classique et moderne enregistrées sur disque." L'ouvrage, agrafé dans l'épaisseur, est édité aux "Editions du cep beaujolais", ce qui n'est pas un mince clin d'oeil.  

 

 

Une main enfantine l'a par ailleurs constellé d'exécrables dessins à l'encre lorsqu'elle avait l'âge du préadolescent normal que j'étais, pas tout à fait pubère, mais modèle accompli du crétin clinique, souillant de droites et de courbes médiocres les divers supports de papier que lui offrait le matériel scolaire à sa disposition. Vous avez évidemment compris que j'étais ce crétin.

 

 

Les têtes humaines de profil ressemblent furieusement à des casseroles, auquelles le nez tiendrait lieu de manche. Allusion subtile, sans doute, à la matière musicale qu'enseignait l’auteur du manuel et professeur, monsieur HURTER (tout le monde connaît la « Sonnette pour casserole et violon sale » de LADISLAS HEGESIPPE ADHEMAR LOUTREL. Il (HURTER) fut mon professeur de musique de la sixième à la troisième. Il faisait acheter son bouquin par tous les élèves, ce qui lui assurait une sorte de rente (modeste).

 

 

J’ai beaucoup plaint son fils, qui était dans notre classe, rien qu’à cause de la façon coupante dont il appelait le nom : « HURTER », pour le faire venir au tableau : « Viens me réciter ta leçon ! ». Personne n’aurait osé broncher, bavarder ou péter pendant son cours. pas comme les veinards qui avaient monsieur ZAËH. Alors là, c’était la fête ! Cela ne gênait personne, car déjà à cette époque, les salles de musique tendaient à être confinées dans les derniers étages des établissements scolaires. A cause du bruit, j'imagine.

 

 

Il faut cependant tresser un couronne de laurier à monsieur HURTER. Car c’est chez lui que j’ai découvert que j’avais l’oreille musicale : j’avais presque toujours 20 / 20 aux dictées de notes. Pourquoi n’ai-je pas insisté ? Pourquoi ne suis-je pas devenu musicien ? Vous vous en foutez ? Eh bien je vais vous le dire quand même. Franchement, je me demande si la musique aurait tenu dans ma vie la place qu’elle a tenue – une place finalement impressionnante et inexplicable – si j’en avais fait ma profession.

 

 

Et puis on me dira ce qu’on voudra, mais le solfège, ça m’est toujours resté rédhibitoire. La définition de "rédhibitoire" ? « Arête de poisson virtuelle restée en travers de la gorge » (définition proposée à l'Académie, qui n'en a pas voulu, allez savoir pourquoi). Méthode lourde ou méthode « ludique », le solfège reste lourd. Même lourdingue. Ou alors c’est moi qui ne le suis pas assez pour lui, je ne sais pas. Au fond, ce qui me chagrine dans le solfège, c’est peut-être ce qui me chagrine dans tout ce qui se présente comme théorie : précisément la théorie.

 

 

Comme je ne suis pas devenu musicien, je me suis contenté du titre de mélomane. Encore aujourd’hui, ça me frustre, comme bien vous pensez, mais que voulez-vous ? L’avantage que j’y ai trouvé, c’est que je suis né dans un temps où une foule d’objets techniques se sont mis à pleuvoir sur le monde, pour satisfaire les « besoins » des « consommateurs ». Je veux parler de la radio et de l’électrophone. Oui, j'avoue : je suis un enfant des débuts de la consommation musicale régnante.

 

 

J’ai déjà parlé du supplice que, vers l’âge de huit ans, je faisais subir à ma grand-mère – qui le supportait stoïquement – quand je passais des dizaines de fois sur le vieux Teppaz rouge et blanc, enfin une certaine sorte de « blanc », l’ouverture de Tannhäuser, de RICHARD WAGNER, et l’Etude opus 25 n° 11 de FRÉDÉRIC CHOPIN.

 

 

Le Teppaz logeait dans le placard à portes coulissantes du couloir à gauche au fond, en face du « coffre à papier », au 39, cours de la Liberté, au troisième étage, l’entrée juste à droite de la pâtisserie BONNAT, aux sublimissimes cônes en chocolat et aux superbes sphinx familiaux.

 

 

L’entrée a gardé jusqu’à sa récente rénovation la plaque devenue noirâtre où était gravé « sonnette de nuit », avec un bouton pour les urgences adressées au médecin, au même étage que l’électrophone. Je n’ai jamais su si le docteur FRÉDÉRIC PALIARD avait été souvent dérangé par cette sonnette. Et quand j’ai voulu dévisser la plaque, en souvenir, il était trop tard : elle avait disparu sous les coups de la rénovation.

 

 

Le téléphone du 39, cours de la Liberté était « Moncey 17 25 », pour vous dire quelle époque c’était. Chaque quartier avait son central téléphonique. Là, il était rue Moncey (MO, sur le cadran, ça faisait 60). Il y en avait un autre rue Burdeau (BU = 28). Il fut un temps où c’était même un progrès par rapport à l'époque précédente, quasiment paléontologique.

 

 

Pensez donc, au Mont-Joly, grande maison des Echarmeaux, une boîte en bois verni était fixée au mur. Sur le côté droit, une toute petite manivelle. A gauche, un drôle de cornet noir pendu à un crochet. En façade, une sorte d’entonnoir noir (ben oui !) vissé à la boîte.

 

 

J’étais si intrigué que je fis comme j’avais vu faire d’autres : je décrochai le cornet de gauche, je plaçai ma bouche devant l’entonnoir noir, puis je tournai la manivelle. Ô merveille, ô stupeur, ô frayeur, une voix (la voix de celles qu'on appelait les opératrices, c'est de l'archéologie) se fit entendre dans le cornet. Inutile de dire que je le reposai dans l’instant.

 

 

On comprend par cette anecdote qu’une blague qui fit hurler de rire les foules des années 1950, « Le 22 à Asnières », de FERNAND RAYNAUD, a aussi peu de chances d’être comprise des générations actuelles qu’elle l’aurait été de celles de 1870.

 

 

Je reviens à mes moutons. Nous eûmes longtemps à la maison un électrophone gris (la Guilde) avec un bras blanc large et lourd qui a dû massacrer les dizaines de pauvres disques que nous avons posés dessus. Comme tous les appareils de l’époque, celui-ci accueillait diverses vitesses de déroulement, 78, 45 ou 33 1/3 tours par minute.

 

 

Je me souviens même d’un engin qui comportait la vitesse de 16 tours / mn, sur lequel j’ai vu tourner un disque et un seul (qu’est-ce que c’était ?). C’était encore au 39, cours de la Liberté, sur la table de la cuisine. Si le format 16 tours a rapidement disparu corps et biens, j’imagine que les fabricants y avaient vu le meilleur moyen de perdre le maximum d’argent à cause du déséquilibre « investissement / bénéfice » induite par la durée excessive de musique dont il aurait fallu doter chaque face du microsillon.  

 

 

Une pile de lourdes galettes noires 78 tours a atterri un jour à la maison. Elles étaient  à peine protégées par une pochette en papier, découpée au centre pour permettre d’en lire l’étiquette. J’ai encore dans l’oreille quelques titres, parmi lesquels La Belle de Cadix, par LUIS MARIANO, mais celle-ci est trop célèbre.  

 

 

Une chanson bien moins connue reste en effet gravée dans mon disque dur : Qu’il fait bon, chez vous, maître Pierre, peut-être chantée par FERNAND GIGNAC. Une chanson populaire exaltant la vie des classes populaires, il y a longtemps. Un peu la même époque, tiens, que Les Grands boulevards, d’YVES MONTAND (« Je suis tourneur chez Citroën. J'peux pas m'payer des distractions tous les jours de la s'maine »).  

 

 

L'histoire de "maître Pierre" ? Un gars de douze ans entre comme apprenti chez un meunier, il est heureux de son métier, tombe amoureux de la fille du patron, l’épouse, et pour finir, le meunier meurt, regretté, mais heureux que le moulin soit en de bonnes mains pour continuer à tourner « du Nord à la Bretagne ». Le tableau sans ombre d’une vie limpide et simple comme on n’en fait plus :

 

Hardi ! Hardi petit gars !

Bonnet sur l’œil, sourire aux lèvres !

Hardi ! Quand il a deux bras,

Un bon meunier ne s’arrête pas !

 

 

Je ne suis pas sûr que les bonnes gens qui considèrent ce genre de "variétés" comme désuètes aient bien compris le sens de l'évolution des choses depuis ce temps. Pour lequel je précise tout de suite que je n'éprouve aucune espèce de nostalgie.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

samedi, 17 décembre 2011

CHE FARO SENZA BEETHOVEN ?

Vous avez certainement identifié la formule qui me sert de titre. Oui, c’est de la parodie. Moi, j’ai simplement mis BEETHOVEN à la place. A la place de quoi, blogueur impertinent ? Alors vous n’avez pas reconnu ?  C’est la phrase qui fut « traduite » en français par : « J’ai perdu mon Eurydice ». On trouve ça dans l’opéra bien connu de CHRISTOPH WILLIBALD GLUCK, Orfeo ed Euridice. Si le traducteur avait été sérieux, il aurait fait dire à Orphée : « Que vais-je faire sans Eurydice ? ».

 

 

Cette bêtise me fait penser à ce que chante Philémon Siclone dans Les Cigares du pharaon : « Sur la mer calmée ». Ça, c’est dans Madame Butterfly, de GIACOMO PUCCINI. C’est supposé traduire, à l’acte II : « Un bel di, vedremo Levarsi un fil di fumo Sull’estremo confin del mare » (si j’ai bien compris : "un beau jour, nous verrons monter une volute de fumée aux confins extrêmes de la mer"). Bon, je sais bien : traduire, c’est trahir, mais quand même.

 

 

C’est vrai qu’à la page 41, Philémon Siclone entonne : « Non, mes yeux ne te verront plus ». Alors là, c’est une autre paire de manche, parce que, si on connaît le Benvenuto Cellini de HECTOR BERLIOZ, qui est au courant qu’un certain EUGENE-EMILE DIAZ DE LA PEÑA en a aussi écrit un ? C’est tiré de là. Il n’y a pas à dire, HERGÉ était vraiment très fort.

 

 

Donc, pour revenir à BEETHOVEN, je voulais dire que mon pote FRED, d’abord, c’est mon pote. Ensuite, il travaille dans la technique. Yapadsométié, comme on dit sur les bords de la rivière Saskatchewan. Mais c’est vrai qu’il touche sa bille dans sa partie. En plus, les Quatuors de LUDWIG VAN BEETHOVEN n’ont aucun secret pour lui.

 

 

Alors ça, ça me va particulièrement bien. A ce titre, on est carrément sur la même longueur d’onde. Même qu’on a assisté à l’intégrale, il y a deux ans, donnée par le quatuor AURYN. Six concerts majestueux et grandioses. Six voyages extraterrestres. Merci à la fusée de JEAN-FREDERIC SCHMITT.

 

 

Même si le public m’a un peu gâché la fête. Tirons un trait rageur sur les  catarrhes tubaires. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Je parle des « bis ». Quelle idée, aussi, quand le concert est fini, de taper dans les mains pour demander quelque chose en plus. Quoi ! Ils viennent d’entendre quelques chefs d’œuvre tout droit sortis du paradis, et qu’est-ce qu’ils font ? Ils trouvent le moyen de taper dans les mains en cadence pour réclamer, que dis-je, pour exiger quoi ? Un bis ! Ils étaient au paradis, et ils veulent s’en chasser eux-mêmes !

 

 

Je vais vous dire : tous ces gens ne méritent pas BEETHOVEN, voilà tout ! Quelle sotte coutume, ces fins de concerts avec bis obligés ! Coutume d’enfants gâtés ! D’éternels consommateurs, éternellement inassouvis, et qui sont à l’affût, sur le produit, de la mention « 20 % gratuits » ! Qui veulent que ce soit Noël toute l’année !

 

 

Bon, c’est vrai que la publicité les a habitués, en leur faisant croire qu’ils vivaient dans une société « père Noël ». Il n’y a pas que les enfants qui y croient, au Père Noël ! Moi, quand on me dit « cadeau » ou « 20 % gratuits », je mets un verrou au porte-monnaie, et je fais encore plus attention. Quand le produit ne triche pas, il n’a pas besoin de davantage.    

 

 

Le bis est une sorte de fléau, une maladie de salles de concerts. « Encore, encore », s’exclame le gamin qui trône dans sa chaise haute, et qui jette par terre la petite cuillère pour la quarante-huitième fois parce que ça fait un joli bruit très musical et qu’il ne se lasse pas de voir maman, entre deux patates à éplucher, se baisser pour la ramasser, et la remettre dans l’assiette.

 

 

« Encore, encore », crie le mélomane averti qui ne laissera pas s’échapper comme ça la plastique irréprochable de la jeune et appétissante violoniste en fourreau lamé profondément décolleté et fendu, avant qu’elle se soit fendue, je ne dis pas de la « chaconne », mais au moins de la « sarabande » de la deuxième partita pour violon seul de JEAN-SEBASTIEN BACH, la dame eût-elle joué juste avant le deuxième concerto de PAGANINI, ce qui reflète à coup sûr la grande homogénéité et la sûreté du goût du monsieur.

 

 

Quelle différence, dites-moi, faites-vous entre le sale gosse qui joue au jeu du « fort / da » (voui, papa FREUD) et le mélomane qui vibre aux sons de la musique, quand celle-ci est si bien jouée par une si belle créature ? Je réponds : l’âge physique. Et rien d’autre. Bon, c’est vrai que le spectateur a droit à l’enthousiasme, mais on ne me fera pas croire qu’il est devenu la règle. Surtout dans des salles souvent remplies par des comités d’entreprise.

 

 

Ce n’est pas que les quatuors de HAYDN qui étaient alors donnés fussent indignes de LUDWIG VAN, mais quel besoin ces gens avaient-ils de redescendre des hauteurs ? J’étais comblé, quant à moi : j’avais obtenu ce que j’étais venu chercher. Ne l’étaient-ils pas, comblés ? N’allaient-ils pas rentrer chez eux en reprenant en eux-mêmes cette phrase initiale de l’opus 132 ? Cette lente montée de blanches, avant de débarouler en doubles croches vers le thème ?

 

 

Car il faut aussi me comprendre : les quatuors de BEETHOVEN, pour moi, c’est l’Himalaya de la musique universelle. Et l’Everest de cet Himalaya, c’est évidemment l’opus 132, le 15ème. Celui en la mineur.  C’est le seul morceau, toutes musiques confondues, qui possède un pouvoir magique.

 

 

Oui, c’est le seul morceau de musique qui m’accueille de cette façon, noble et familière à la fois, et qui me dit : « Entre ici, tu es chez toi ». C’est le seul morceau de musique qui me donne à ce point l’impression de rentrer à la maison après un exil, et qui me fasse dire, dans mon for intérieur : « Enfin ! Me voilà chez moi ! ».

 

 

Pour vous dire, avant l’opus 132, j’avais le sentiment que les œuvres en plusieurs mouvements faisaient cohabiter ceux-ci parce que c’était la règle, que c’est comme ça qu’il fallait faire, point c’est tout : « vif », « lent », « vif ». En passant de l’un à l’autre, on changeait de lieu, de compagnie, de couleur, de moment, de paysage, d’horizon.

 

 

L’opus 132 m’a fait percevoir qu’il n’en était rien. Certes, les trois allegros ont chacun leur caractère propre (dans l’ordre, « sostenuto », « ma non tanto » et « appassionato »). Certes ils encadrent fermement l’inoubliable adagio de presque vingt minutes. Ajoutons le bref « alla marcia », qui est au fond moins un cinquième mouvement qu’une introduction au finale.

 

 

Donc des mouvements autonomes. Mais on me dira ce qu’on voudra, l’ensemble forme un tout, un  seul corps organique vivant, avec ses membres, son tronc et sa tête, un être autonome et entier qui existe et qui marche. Très étrange et très forte impression, que rebuterait un effort trop visible de mise en mots. On m’excusera de n’être pas plus précis.

 

 

Les AURYN n’ont pas donné l’intégrale dans l’ordre chronologique, ce qui, au début, m’a un peu chagriné. En revanche, la façon dont ils s’y sont pris a jeté sur chaque quatuor pris isolément et sur ses rapports avec les autres un éclairage qui me les a fait redécouvrir. En particulier les six de l’opus 18, qui sentent encore un peu leur MOZART ou leur HAYDN, mais écoutez un peu l’adagio du numéro 1 : c’est déjà du BEETHOVEN à se couper la tête tellement c’est beau !

 

 

Un seul compositeur a fait du quatuor comme BEETHOVEN, je veux dire un point cardinal, capable d’orienter son esprit sur la durée d’une vie, c’est BELA BARTOK. Lui, il n’en a fait que six, mais c’est du concentré. BEETHOVEN, il faut se rendre compte que presque toutes ses dernières œuvres sont des quatuors à cordes, au point qu’on peut dire que le quatuor à cordes ne s’en est jamais remis.

 

 

Bon, on me dira SCHUBERT et ses quinze quatuors, MENDELSSOHN et son opus 13 écrit à 18 ans juste après la mort de BEETHOVEN. On me dira beaucoup de choses, et je dirai : « Oui, je sais, Untel a fait de très belles choses, même DEBUSSY et RAVEL s’y sont risqué. SHOSTAKOVITCH en a fait quinze aussi, impressionnants, je dois dire. Oui, je sais tout ça. Mais ça passe après, c’est tout ».

 

 

La preuve, c’est que beaucoup de gens beaucoup plus savants que moi l’ont dit et le disent, comme ANDRÉ BOUCOURECHLIEV, un fondu de BEETHOVEN. Tiens, pendant que j’y pense, vous ne connaissez pas BERNARD FOURNIER ? Un drôle d’allumé, celui-là. Qui a fait une belle conférence à l’occasion de l’intégrale AURYN. Il n’a rien trouvé de mieux que d’écrire 4.000 pages sur l’histoire du quatuor à cordes.

 

 

Eh bien, quand il arrive à BEETHOVEN, il donne tout simplement pour titre au chapitre : « L’Apogée du genre », qu’il fait suivre d’à peine 800 pages consacrées à ce seul bonhomme. Rendez-vous compte : 20 % du total, introduction, table des matières et index compris. Bien sûr, des quatuors ont été écrits en nombre incalculable. FOURNIER disait qu’il en avait écouté, pour écrire ses bouquins, je ne sais plus si c’est 2.000 ou 3.000. C’est pour vous donner une idée de ce que c’est, un génie. BEETHOVEN, avec ses dix-sept œuvres, c’est un cinquième du monde du quatuor. Incommensurable.

 

 

Alors oui : « Che farò senza BEETHOVEN ? ».

 

 

Voilà ce que je dis, moi.   

 

 

 

 

 

 

 

jeudi, 27 octobre 2011

DE PROFUNDIS L'OPERETTE ?

Nous parlons donc de musique et plus précisément d'opérette. Il faut dire qu’en effet, c’est le début (après mai 1968, début des années 1970) de la dictature du nouveau, et de la promotion du « jeune » comme valeur exclusive. Tout ce qui « vient de sortir » est sanctifié avant même d’avoir produit ses effets, encore moins d’avoir été analysé ou évalué. L’horizon se raccourcit, c’est l’obsession de « faire à tout prix », c’est le temps de l’optimisme frénétique et de la pilule émancipatrice. On veut être dans le mouvement, que dis-je, on veut être le mouvement.

 

 

Une scène particulièrement cocasse m’est restée, cependant, dans tout ce désordre effervescent et illusionniste. C’était lors de la première représentation de « l’Opéra Nouveau ». Le directeur avait décidé de banaliser toutes les catégories de sièges, du « poulailler » à l’ « orchestre ». Aucune réservation de fauteuil n’avait été possible : on fait la révolution ou on ne la fait pas, que diable ! Je suis heureux d’avoir été présent pour pouvoir témoigner du résultat croquignolet. Nous étions une bande haute en couleurs, longue de cheveux, débraillée de tenue, joyeuse de propos, libre d’attitude. Ce ne fut pas un mélange, mais une confrontation sans échange de coups.

 

 

En nous répandant sans préjugés ni vergogne dans les rangs du parterre (les meilleures places, vite redevenues les plus chères), nous avons semé un léger trouble dans les rangs des habitués : des messieurs en costume et nœud papillon, et même beaucoup en smoking impeccable, et des dames très comme il faut, en longues robes de soirée, de belle et haute couture, aux reflets irisés, habillées de bijoux et de gants jusqu’au coude. La cocasserie de la scène m’est restée. Avec nos « jeans » et nos poils hirsutes, je ne pense pas exagérer en nous comparant au renard dans le poulailler, si j’en juge par l’air déconcerté et vaguement inquiet de ces bons bourgeois, brutalement mis en face des « barricadistes » de l’année précédente.

 

 

Mais nous devions être un tant soit peu civilisés, quoique d’un autre style, car nous avons assisté sagement à cette représentation du Wozzeck d’ALBAN BERG, un œuvre qui, en elle-même, défrisait (à coups des « Yawohl, Herr Hauptmann ! » du pauvre Wozzeck) les mises en plis des élégantes de la soirée, peu habituées à ce répertoire, lestée qui plus est d’une de ces mises en scène « modernistes », voire scandaleuses, qui sont devenues le passage obligé de l’Opéra à l’heure de la mondialisation. Si je me souviens bien, il y a une scène colorée en bleu qui se chante dans un échafaudage en tubulures du plus bel effet. Mais on a maintenant vu bien pire.

 

 

L’excellent PHILIPPE BEAUSSANT a publié, au sujet de l’inconcevable, de l’extraordinaire arrogance des metteurs en scène d’opéra, La Malscène (Fayard, 2005), qui se veut une charge contre les soi-disant « audaces ». J’attendais de ce livre un règlement de comptes que j’espérais définitif avec la cohorte des écumeurs de Vaisseau fantôme, des pirates de Chevalier à la rose et autres saccageurs de Cosi fan tutte.

 

 

Eh bien autant l’avouer : j’ai été terriblement déçu. PHILIPPE BEAUSSANT est un homme beaucoup trop affable et courtois, beaucoup trop bien élevé, qui refuse d’adresser nominalement ses bastonnades, et le bâton, du coup, se métamorphose en spaghetti trop cuit. A l’arrivée, une déclaration d’intention louable, mais désarmée,  neutralisée, anesthésiée  par son côté frileux, timoré, pusillanime et, pour tout dire, inoffensif.      

 

 

Ce qui est sûr, dans cette maison qui s’appelle un Opéra, c’est qu’on a non seulement effarouché, mais  éradiqué d’un coup toute une partie de la clientèle, une partie simple, fidèle, traditionnelle, culturellement peu « avancée » si l’on veut (l’opérette n’est pas l’opéra), mais toujours prête à l’enthousiasme. Il y a du mépris pour le « populaire » dans ce maniement brutal et cavalier du couperet. Cela sent son « Parisien branché ». Le snob subventionné et son corollaire JACK LANG ne sont pas loin.

 

 

Quoi, l’opérette, c’est comme les pantoufles et le feu dans la cheminée ? Quoi, ça sent la tisane et le vieil encaustique, le petit verre de porto de temps en temps ? Quoi, c’est vieillot et confortable, et ça fait « fête de patronage », « têtes blanches », « ah le petit vin blanc » et autres rengaines ? Moi je dis simplement : « ET ALORS ? ». Et je réplique : « Laissez-les vivre ».

 

 

Que le répertoire soit dépoussiéré, modernisé et même qu’on actualise la mise en scène, je suis pour. Qu’il faille pour cela éliminer une gamme d’œuvres au nom du préjugé « moderniste », en même temps qu’une partie de la population pas plus négligeable qu’une autre, là je ne suis plus d’accord du tout. Car le public d’opérette a fondu définitivement, pour ne plus renaître. Ce ne sont pas les tentatives ponctuelles de ressusciter Pas sur la Bouche (MAURICE YVAIN) ou Phi-Phi (ALBERT WILLEMETZ) qui ressusciteront la culture de l’opérette, cette structure qui fait exister en permanence un ensemble d’œuvres comme répertoire vivant.

 

 

En fait, il est très facile de rompre le fil d’une tradition. Et une fois rompu, la continuité du fil ne saurait être reconstituée. Quand le mal a été fait, la chose sort du champ de vision avant de sortir de la mémoire, et se résout en vague image nostalgique d’un jardin d'Eden qu’aucun effort d’irrigation nouvelle ne saurait faire reverdir.

 

 

Et je parle ici de l’opérette, et pas des sombrement ridicules « fêtes médiévales » qui émaillent la vie estivale de patelins touristiques où les gens, carrément, se déguisent pour faire comme six siècles auparavant. Et si la « batteuse » est de mémoire plus récente, je ne parle pas non plus des « fêtes de la batteuse », où il s’agit de faire comme du temps de nos grand’mères ou de nos propres jeunesses en allées. Tout est dans le « faire comme » : on se ment à soi-même pour voir sa trombine dans le journal local du lendemain.

 

 

Je parle d’un vrai genre musical, dont les précurseurs ont œuvré, si l’on veut à la fin du 18ème siècle, qui a pris forme dans la première moitié du 19ème, et qui a produit des chefs d’œuvre immortels dans la deuxième moitié (et quelques-uns ensuite). Et faire un chef d’œuvre avec du loufoque, reconnaissez la prouesse. « Voici le sabre, le sabre, le sabre de mon père. » « Ce roi barbu qui s’avance, bu qui s’avance. » C’est dérisoire et désopilant.

 

 

Alors c’est vrai que pour rester vivant, un répertoire doit se renouveler. L’opéra est un genre qui inspire toujours des compositeurs, même si les œuvres créées m’incitent à me tapoter le menton. Quand je pense à L’Echarpe rouge, de GEORGES APERGHIS, j’ai tendance à rigoler : un orchestre réduit à deux pianos et trois percussions, vouloir retracer toute l’histoire du communisme, le pari était de toute façon difficile à tenir. Mais Le Fou, de MARCEL LANDOWSKI, a beau mettre en scène le problème de la bombe atomique, ça reste d’un ennui mortel.

 

 

La cause en est que tout ça se prend terriblement au sérieux. On y sent poindre le nez du politiquement correct, de l’histoire édifiante, du moralisme consensuel et dégoulinant

 

 

Peut-être que l’opéra Wikileaks, en train de s’écrire autour des tribulations de monsieur JULIAN ASSANGE et de son site internet sulfureux, connaîtra le succès. Je me permets d'en douter. Toujours est-il que, bons ou mauvais, on écrit encore des opéras. Il n’en est pas de même de l’opérette. Après tout, peut-être son temps est-il passé ? En ce cas, deux petits mots à ajouter, et j’en aurai fini : de profundis.

 

 

Je me demande toutefois, au cas où l’opérette serait vraiment morte, si une certaine façon de s’amuser, qui lui était chevillée au corps, n’a pas également disparu corps et biens, entraînant ipso facto la mort de la forme dans laquelle elle s’exprimait. Je me demande au fond si ce n’est pas toute l’époque qui est devenue terriblement sérieuse, avec son insupportable visage marqué d’une gravité pénétrée de sa propre importance, et consciente de l’importance qu’il y a à ce que son propre masque tienne bon, imperturbable : « Comment pouvez-vous penser à vous amuser, vu les circonstances présentes ? ».

 

 

Cela sent terriblement son pasteur protestant. Et terriblement engoncé dans sa refingote noire au drap épais, comme on l'imagine dans quelque contrée anglo-saxonne. Cela sent très pesamment son indigeste « politiquement correct ».

 

 

Si c’est ça, j’ai une raison de plus pour ne pas apporter mon suffrage à la sinistre comédie qui se joue, dont le corps reptilien se resserre progressivement autour de la capacité respiratoire du vivant qui persiste. « Va petit âne, va de-ci de-là, cahin-caha, le picotin te récompensera ». Voilà ce que je dis, moi.

 

 

   

 

 

lundi, 17 octobre 2011

SONNETTE POUR VIOLON SALE (3)

Revenons à la musique. Par exemple à l’électronique (électroacoustique pour les puristes). Produire des sons en passant par des machines, voilà une logique, non de musicien, mais d’ingénieur. La musique électroacoustique est d’abord une musique d’ingénieur. Songez-y bien : le musicien pense « musique » ; l’ingénieur songe « procédés ». IANNIS XENAKIS, musicien unanimement célébré dans le monde, est d’abord un ingénieur, diplômé de l’Ecole Polytechnique d’Athènes. Le 20ème siècle fut fasciné par ses propres pouvoirs, au point d’atteler le bétail du  génie musical à la charrue des compétences de l’ingénieur. C’est un grand risque, je dis, moi.

 

 

C’est vrai que l’instrument de musique traditionnel, c’est idiot, finalement, parce que ça ne peut servir qu’à ce pourquoi ça a été fait : de la musique (soufflée, frottée, frappée, c'est les trois manières). Un violon, ça a un usage exclusif. Tandis que les machines servent ENTRE AUTRES à produire des sons musicaux. On pourrait les faire servir à tout autre chose (et on ne se gêne pas) : le contrôle d’une chaîne d’assemblage de voitures, par exemple. Le fond de l’affaire, c’est que ces machines font de la musique accessoirement, et pas exclusivement. La musique n’est qu’une des multiples fonctions qu’on peut leur faire  remplir. Voilà, dans le principe, ce qui me gêne dans la logique de l’ingénieur appliquée à la musique.

 

 

Car voyez les performances inégalées, et encore moins dépassées, du siècle des ingénieurs : 20.000.000 de morts en quatre ans de guerre mondiale, puis 50.000.000 en six ans de guerre mondiale bis, puis la bombe atomique, comptons pour rien quelques génocides du début à la fin du siècle, et quelques destructions subsidiaires. Bref : de quoi être fier. Il était normal d’imaginer que l’homme pourrait surpasser l’homme par ses inventions techniques et par le pouvoir des ingénieurs, et que les machines pourraient reproduire TOUS les instruments de musique connus, et bien au-delà. On y est arrivé.

 

 

C’est ainsi que des milliers d’ingénieurs se sont rués dans la brèche ouverte par MAURICE MARTENOT (l’onde Martenot) et LEON THEREMINE (LEV TERMEN : le Theremin). A propos de ce dernier, il y a une vidéo marrante qui traîne sur internet.

 

 

Dans le très bas de gamme, cela donne JEAN-MICHEL JARRE, moins musicien qu’homme d’affaires avisé et organisateur de grands spectacles. Pas besoin d’épiloguer.

 

 

Passons à l’échelon au-dessus : les Allemands. Eux, ils donneront aux appareils électroniques une tout autre dimension : j’ai encore quelques disques des groupes de l’époque : TANGERINE DREAM (Stratosfear), KLAUS SCHULZE, le dissident du précédent, KRAFTWERK (« Bahn Bahn Bahn, auf der Autobahn »), AMON DÜÜL II,  ASH RÂ TEMPEL. Mais les Allemands, quand ils entreprennent, c’est tout de suite une autre dimension (voir MANFRED EICHER et son label ECM). Tout ça reste malgré tout de la simple pop music. Je n’ai rien contre, hein !

 

 

En milieu de tableau, comme on dit au football, cela donne XAVIER GARCIA, GUY REIBEL, CHRISTIAN ZANESI, et dans le sillage, divers tripatouilleurs de potentiomètres, bidouilleurs d’amplificateurs et autres machins, trucs et bidules. Je ne déteste pas Granulations-sillages, de GUY REIBEL. XAVIER GARCIA, ce n’est pas mal. Bon, il a posé ses sons sur Amers, œuvre grandiose de SAINT JOHN PERSE. Ce faisant, a-t-il servi la poésie, ou bien s’est-il servi d’elle ? Je penche pour la deuxième réponse.

 

 

Mais c’est vrai aussi de pas mal de musiques posées sur des textes, alors que c’est très difficile d’arriver à les marier intimement. Même Un Coup de dés, musique « normale » de CLAUDE BALLIF sur la grande œuvre hermétique de STEPHANE MALLARMÉ a du mal à convaincre les mallarméens.

 

 

Dans le très haut de gamme, maintenant, cela donne, à tout seigneur tout honneur, PIERRE HENRY, qui, depuis sa célèbre Messe pour le temps présent, popularisée par le ballet de MAURICE BEJART, n’en finit pas de tracer son sillon (c’est chez lui qu’il donne ses concerts), suivi de près par FRANÇOIS BAYLE et BERNARD PARMEGIANI. DENIS DUFOUR, lui, est un homme sympathique, qui vit pieds nus pour ressentir les vibrations du monde qui l’entoure. Il a composé une fort belle pièce en l’honneur du grand texte de STIG DAGERMAN, Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier (minuscule opuscule, chez Actes Sud).

 

 

J’ai assisté il y a longtemps à un concert de musique « acousmatique » à l’Auditorium, donné par FRANÇOIS BAYLE, tout seul installé face à la scène, devant une immense table de mixage (donc tournant le dos au public). Sur celle-ci, pas de chaises ni de pupitres, mais une armée de hauts-parleurs de toutes tailles, orientés dans tous les sens. Un concert sans humains pour faire les sons, ça fait a priori austère. En vérité, ce fut un concert formidable : il suffit d’être là et de laisser les ondes acoustiques produire les sensations physiques pour lesquelles elles sont fabriquées. C’est comme un massage : je suis ressorti euphorique et plein de vigueur intérieure. C’est très hygiénique, vous ne trouvez pas ?

 

 

Je dirai pour conclure sur ce point que des musiciens spécialisés exclusivement en électroacoustique (et qui soient vraiment des compositeurs), il n’en existe pas des pléiades, et que c’est peut-être heureux, en ajoutant que c’est une chose d’écouter un disque chez soi, sur son appareil, si sophistiqué soit-il, mais que  l’expérience du concert en est une tout autre, vu l’importance prioritaire de l’espace dans lequel ça se passe, et de la spatialisation des sons. J’ai dit.

 

 

La boutique attenante, maintenant, n’est pas une boutique, mais un  hangar, que dis-je, un bazar, un fatras, un souk. C’est à tous les rayons qu’on en trouve et à toutes les sauces qu’on en mange, de la « bande magnétique » : pour orchestre et bande magnétique, soprano, harpe et bande magnétique, n’importe quoi et bande magnétique. IVO MALEC (né à Zagreb) a même composé Dahovi, pour bande magnétique solitaire, où il s’agit « de varier un son blanc (au sens poétique plutôt qu’acoustique). Un grand jeu de mixages successifs, d’agglomérations et de tensions, alterne, le long de la pièce, avec les passages dessinés de quelques lignes ou quelques ombres seulement » (propos du compositeur). Débrouillez-vous avec ça.

 

 

Moi, je ne veux pas critiquer, vous me connaissez, je n’ai pas le cœur à ça, mais je vois bien le concert, dans ces conditions : vous vous installez dans la salle. Sur la scène, une table avec un magnétophone (raisonnons « à l’ancienne ») posé dessus. La salle se remplit. A la sonnerie, le compositeur (ou le technicien de plateau, ou le concierge, ou un passant qui est là parce qu’il a vu de la lumière), entre en scène, va vers la table, appuie sur le bouton « marche » et s’en va. La bande finit par s’arrêter. Tout le monde applaudit le magnétophone. Et je rigole.

 

 

Bon, maintenant l’informatique a encore simplifié et miniaturisé : tout est programmable, sauf le nombre de spectateurs payants. Au moins, à la fin de son concert, FRANÇOIS BAYLE a-t-il pu se lever, se retourner et saluer. Je ne me vois pas applaudir un ordinateur. Même si l’olibrius qui a en laboratoire charcuté le programme entendu par le public vient saluer à la fin, je me vois mal le congratuler.  

 

 

Autant, à la fin d’une « exécution », compte tenu des aléas, ça se justifie, autant un programme définitif qui s’est déroulé à la bonne vitesse, est-ce que ça s’applaudit ? Dans ce cas, chaque Japonais qui passe devant La Joconde devrait taper frénétiquement dans ses mains. Il n’est même pas sûr qu’aucun ne le fasse. A la rigueur, on pourrait organiser l’occupation de la salle de La Joconde par groupes, pour faire comme au concert. Mais que voulez-vous, ce sont les Japonais.

 

 

J’ai aussi assisté à des concerts comportant un « dispositif ». Alors là, je me suis longuement interrogé sur ce que c’était qu’un « dispositif ». Je vous donne un exemple : sur scène, un tromboniste de jazz connu (j’ai oublié son nom) souffle dans son instrument. Un « dispositif » est là pour transmettre le son à un « programme » relié à un « palpeur » (???), devant lequel une danseuse exécute des mouvements censés être modifiés par je ne sais quoi. On m’a parlé de « dispositif interactif ». Génial, non ? Autre salle, autre exemple, mais cette fois, le « dispositif » était placé à l’intérieur du piano, pour quoi faire ? Mystère.

 

 

Dans les concerts électroacoustiques, ou avec bande magnétique, ou avec « dispositif », ce qui me gêne, c’est d’être interdit de coulisses. Dans un concert avec les instrumentistes en direct, il n’y a plus de coulisses. Il arrive qu’une corde casse : on recommence, ou on continue, mais ça s’est passé. Ici, on a l’impression que l’essentiel se passe hors de la vue des spectateurs, dans un laboratoire inaccessible au commun des mortels. Le reproche que je fais, c’est que cette musique-là reste une affaire de spécialiste, voire d’expert.

 

 

A suivre une autre fois.

 

mercredi, 12 octobre 2011

SONNETTE POUR VIOLON SALE (1)

(OU CONCERTO POUR CASSEROLE MALPROPRE ET ORCHESTRE)

 

 

De la musique contemporaine et du plaisir musical.

 

 

C’était place des Cordeliers, l’ancien et superbe immeuble triangulaire  des Galeries Lafayette. Tout en haut, dans l’angle qui donne direct sur le pont Lafayette et sur le Rhône, il y avait une petite terrasse, pour donner de l’air et du paysage à un petit débit de boisson, enfin, juste quelques tables, d’ailleurs très peu fréquenté. Avec Alain, Guy ou Bernard, j’allais de temps en temps boire une bière en sortant du lycée à quatre heures (ou avant l’heure, mais ne le répétez pas).

 

 

Nous étions en Terminale. Nous traversions les anciennes Halles façon BALTARD : c’était rien que du beau en verre et en métal (peint en vert, si je me souviens bien), comme à Paris, et détruites aussi, comme à Paris. Ici, on fait tout comme à Paris, dès qu’il s’agit de détruire.

 

 

On s’arrêtait un moment sur le parvis de Saint-Bonaventure à écouter les camelots faire l’article pour un éplucheur miracle ou une merveille de filoche. Bien entendu, le maire LOUIS PRADEL a vite interdit les camelots. Forcément, c’est trop sympathique et convivial. Dans la foulée, il a remplacé les Halles style BALTARD par un parallélépipède de béton à plusieurs étages pour mettre les voitures et une banque. Et la petite terrasse pour boire un coup, où personne ne montait, même avec les escalators, on lui a mis un couvercle blanc très laid et très opaque. Ce n’est même plus les Galeries Lafayette.

 

 

Attention, j’ai en horreur la nostalgie du passé (« Ah mon bon monsieur, c’était mieux avant ! – A qui le dites-vous, ma bonne dame ! »). J’ai assez entendu quelqu’un chanter les louanges de Concarneau, quand les bateaux rentraient le soir au port, avec leurs voiles multicolores. Mais quand un maire travaille d’arrache-pied à magnifier la laideur de sa ville, je dis quand même que c’est une saloperie. C’est aussi LOUIS PRADEL qui a creusé de ses mains le fameux « tunnel de Fourvière ». J’espère qu’il s’est bien niqué les ongles. Ah, on me dit qu’il est mort ? Eh bien, c’est une bonne chose de faite. D’un autre côté, c’est dommage, parce que ça m’ôte le plaisir.

 

 

Tiens, justement, GERARD COLOMB, son lointain successeur, après avoir bradé le quartier Grolée au fonds de pension Cargill pour en faire un pôle du commerce de luxe, mais qui  reste, en l'état, une lugubre friche commerciale, a bradé l’Hôtel-Dieu, oui, ce grandiose monument historique, à des « investisseurs » (euphémisme, évidemment, pour « prédateurs »), dont l’un a l’intention d’installer des boutiques de luxe et, le fin du fin, un hôtel 5 étoiles juste sous le monumental dôme. Ce n’est plus « gauche caviar » qu’il faut dire, mais « gauche Rolls Royce ». Au fait, je ne sais pas si GERARD COLOMB s’habille toujours de costumes Hugo Boss.

 

 

Pauvre mauvais maire, quand même, ça ne doit pas être évident de faire, systématiquement, le choix du LAID pour se faire réélire par des CONS. Dire que nous avons été condisciples de révolution !  Authentique ! Tout le monde a en mémoire l’immortel « groupe de la salle 3 », non ? Mais si ! 1968 ! Non ? Tant pis ! C’est vrai qu’à défaut de tuer des commissaires (LACROIX, sur le pont Lafayette, le 24 mai 1968), nous avions convenablement « tué le temps ». Si vous voyez GERARD, passez-lui mon bonjour de la part d’un « ancien de la salle 3 » ! Il se souvient, je le sais. Remarquez, je ne sais pas comment il le prendra.  

 

 

Voilà, je me suis de nouveau laissé aller. J’étais donc parti sur la « musique contemporaine ». J’aimais bien les Galeries Lafayette, à cause du rayon disques (mais « Télé-Globe », place de la République, et « Denys disques », passage de l’Argue, ont aussi fermé leurs portes depuis lurette, mais si on va par là, on n’a pas fini). C’est là que j’ai trouvé, entre autres, les V. S. O. P. de LOUIS ARMSTRONG (label CBS), avec le « hot five », dont sa femme LIL HARDING au piano, puis le « hot seven » avec, au piano, EARL HINES, enfin un vrai pianiste. Oui, les huit. Je parle de l’époque des vinyles, hein ! Ceux-là, je les ai donnés à un amateur, un vrai. Comme musique « contemporaine », il y a mieux, il est vrai.

 

 

Mais voilà, j’y ai aussi trouvé des disques à la pochette entièrement argentée et fluorescente : la collection « Prospective 21ème siècle » de Philips. Plus tard, j’ai découvert que La Révolution surréaliste avait usé d’un procédé luminescent analogue dans les années 1920 (procédé « radiana », si je me souviens bien, mais avec un nom pareil, le radium ne doit pas être loin, alors que les pochettes Philips font juste un effet d’optique) : quoi qu’il en soit, qu’est-ce que ça pouvait me faire, franchement ? J’ai donc acheté deux disques des Percussions de Strasbourg, et un d'IVO MALEC, tous gratifiés d’un « Grand Prix International du disque », Académie CHARLES CROS. Je ne sais plus si c'était en 1970 ou avant. J’ai toujours ces disques.

 

 

L’un comportait une pièce de MILAN STIBILJ, Epervier de ta faiblesse, domine !, sur un poème de HENRI MICHAUX dit, non : proclamé par CLAUDE PETITPIERRE , qui me reste encore dans les oreilles. Sur un autre étaient enregistrées, avec des Inventions de MILOSLAV KABELAC, Quatre pièces chorégraphiques de MAURICE OHANA, que j’ai préféré oublier, sur le troisième, IVO MALEC proposait quatre pièces, parmi lesquelles Cantate pour elle. Il a décidé de devenir un compositeur important et il y est arrivé.

 

 

Tout ça pour dire que ça m’intéressait, la musique contemporaine. Et plus le temps a passé, plus ça m’a intéressé. Je ne sais pas bien pourquoi. La curiosité sans doute. L’envie d’échapper à un carcan sonore, en direction d’un « ailleurs » toujours plus lointain. La même envie qui me poussait à l’époque vers ce qu’on écoute quotidiennement  en Inde, en Chine, en Afrique et autres planètes.

 

 

Mais restons-en au « contemporain ». Il n’y a aucune vanité à en tirer : ce qui me poussait, c’était une aversion pour … disons pour la routine auditive, la rengaine sonore, le ronron musical, le refrain obligé, le cercle vicieux radiodiffusé ou culturellement dominant. C’était moins un goût positif, une attirance authentique envers des sonorités inouïes ou je ne sais quelle décision de « vivre avec mon temps », qu’un vague dégoût pour le réchauffé, un rejet diffus d’un héritage dont la conception et l’élaboration m’échappaient.

 

 

Finalement, je n’étais pour rien dans ces formes reçues. En me tournant vers le contemporain, j’avais l’impression d’être partie prenante dans l’orientation de mon époque, de participer à la construction de l’édifice à venir, et d’avancer sur une voie qui m’était plus personnelle. C’était donc plutôt une raison négative qu’un tropisme véritable et spécifique. On ne se doute pas combien le désir de ne rien devoir à personne, d’être l’auteur et le créateur de son propre patrimoine, et de constituer la seule origine de son propre héritage peut occuper l’esprit de certains enfants gâtés. J’étais peut-être un enfant gâté. Mais c'est aussi une marque de l'adolescence, je me dis.

 

 

A suivre ...

mardi, 16 août 2011

MERCI TONTON GEORGES (2)

Je ne vais pas me mettre à énumérer les chansons de GEORGES BRASSENS. Ce n’est pas que ça me déplairait, mais ça vous fatiguerait assez vite. Tiens, dans quelle chanson trouve-t-on : « Ainsi que deux bossus tous deux nous rigolâmes » ? Dites un peu pour voir. Cette formule (qu’on trouve dans « La fessée ») me fait rire. En gros, « les-chansons-de-brassens », je me suis vautré, que dis-je, immergé dedans longuement.

 

 

Chose curieuse, il a fallu mon premier séjour en Allemagne, dans la belle maison (« Probstei ») de Möckmühl de la comtesse VON MOLTKE, pour que je découvre « Grand-père », chanson dans laquelle il s’agit d’enterrer le pépé, mais « chez l’épicier, pas d’argent pas  d’épices ; chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Donc là, ils n’ont pas le premier sou pour le cercueil, puis pour la messe, puis pour le corbillard.

 

 

Mais heureusement, grand-père se venge : « Or j’avais hérité de grand-père une paire de bottes pointues », grâce auxquelles il botte le train des salauds : « C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre (…) a une fesse qui dit merde à l’autre ». Réjouissant. « Mon prince on a les dames du temps jadis qu’on peut. » Je dirai, par rapport à ce qu’on fait aujourd’hui : on a les rappeur qu’on peut. Il va de soi que CLARA (CLÄRLÄ pour les intimes) ne comprenait pas le moindre traître mot. Mais elle savait beaucoup d’autres choses.

 

 

Un fils de la maison, pour dire que le français n’avait de mystère pour personne dans la famille, avait dans sa chambre la collection à peu près complète du « Livre de poche », en plus de me flanquer de vraies raclées aux échecs.

 

 

Il y a tellement peu à jeter dans le grenier de GEORGES BRASSENS que je m’en veux un peu de déplorer une petite anicroche, oh, presque rien, un fétu, une misère. C’est dans la troisième strophe de « Quatre-vingt-quinze pour cent », vous savez, cette chanson qui proclame que dans 95 % des cas, « la femme s’emmerde en baisant ». Qu’est-ce qui lui prend de faire la liaison ? Mystère. Si la femme, dans ses ébats amoureux, crie « pour simuler qu’elle monte aux nues », dit-il, « c’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire ». On lit bien « croie », c’est bien le subjonctif présent : la liaison est donc une faute. Peut-être est-elle volontaire ?

 

 

GEORGES BRASSENS s’est, entre autres, immergé dans la poésie française. Il en a mis en musique une flopée, en commençant par des poèmes de PAUL FORT, qui ne sont pas trop ma tasse de thé. Mais il a fait quelques absolus chefs d’œuvre, où la musique est tellement bien adaptée aux contours du texte qu’on peut dire qu’elle les épouse. Le problème, ensuite, c'est que le poème n'existe plus pour lui-même : la musique s'est emparée de lui, et ne le lâchera plus. Tiens, ça n'a rien à voir, mais essayez d'écouter le début de la 5ème symphonie de BEETHOVEN sans entendre « La pince à linge » par Les Quatre Barbus !

 

 

 Le premier est un poème d’ANTOINE POL : « Les passantes ». Je me rappelle ce séminaire de sémiotique, animé par le prétentieux BERNARD PARRET, qui se piquait de connaître l’opéra, et dont le discours s’était révélé d’une insondable vacuité, au grand dam de mon ami YVES J., musicien de profession. L’autre animateur, BRUNO GELAS, soutenait que dans l’opéra, le texte n’est pas fait pour être compris. Texto !

 

 

Il y avait là, aussi et surtout, une jeune femme qui avait aimanté le regard de tout ce qui était masculin dans la salle. Le plus drôle, c’est que nous avions été plusieurs, après coup, à  lui parler de cette chanson, dont PATRICE E. Je ne sais pas quelle pouvait être l’impression de cette femme, d’avoir été l’objet de cet hommage fasciné. « Alors, aux soirs de lassitude, Tout en peuplant sa solitude Des fantômes du souvenir, On pleure les lèvres absentes De toutes les belles passantes Que l’on n’a pas su retenir. » ANTOINE POL n’entendit jamais la chanson, parce que BRASSENS était tellement maniaque qu’il ne voulait la livrer que poussée à la perfection.

 

 

LAMARTINE est l’auteur, lui, du magnifique « Pensées des morts ».  ROGER BELLET, mon professeur, ne voyait dans toute sa poésie qu'une sorte de « jus sirupeux » (authentique). « C’est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants : Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l’aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes A l’approche des hivers. » Est-ce que ce n’est pas très beau ?

 

 

Et puis j’ai découvert, somme toute très récemment, une chanson que je ne connaissais pas, parce qu’elle ne figurait pas dans les vinyles  33 tours : « A mon frère revenant d’Italie ». Pour le texte, c’est ALFRED DE MUSSET. Un petit miracle de nostalgie ironique (ou d’ironie nostalgique). Un petit miracle aussi de mariage avec la musique : une introduction à la pointe de la guitare par JOEL FAVREAU, l’inébranlable contrebasse de PIERRE NICOLAS, et c’est parti.

 

 

« Ainsi mon cher, tu t’en reviens D’un pays dont je me souviens Comme d’un rêve, De ces beaux lieux où l’oranger Naquit pour nous dédommager Du péché d’Eve. » Et puis : « Ischia ! c’est là qu’on a des yeux, C’est là qu’un corsage amoureux Serre la hanche. Sur un bas rouge bien tiré Brille, sous le jupon doré, La mule blanche. » Je regrette beaucoup que ce ne soit pas la dernière chanson du disque, car « Le roi boiteux » casse l’ambiance.

 

 

Pour résumer, les chansons de GEORGES BRASSENS sont tellement gravées dans mon disque dur qu'elles ressortent parfois spontanément, comme par exemple au réveil, où je me récite "Le grand chêne" ou "Le vingt-deux septembre". Voilà.

 

 

 

 

 

 

lundi, 15 août 2011

MERCI TONTON GEORGES (1)

« Tonton Georges », c’est dans « Le bulletin de santé » : « Et si vous entendez sourdre, à travers les plinthes Du boudoir de ces dames des râles et des plaintes, Ne dites pas : « C’est tonton Georges qui expire », Ce sont tout simplement les anges qui soupirent. ».

 

 

Quand on passe à Sète, si même on n’y va pas exprès, une halte au cimetière est obligatoire. Pas celui situé en hauteur, où se situe la tombe de PAUL VALÉRY, mais celui d’en bas, celui des pauvres. Ce n’est pas la plage, mais presque. La tombe est discrète. Une plaque elle-même discrète, en haut à droite, porte un nom : GEORGES BRASSENS (1921-1981). Juste en dessous, une autre plaque : JOHA HEIMAN, PUPCHEN (1911-1999). C’est avec lui qu’on l’a enterrée. Elle y avait droit.

 

 

La première chanson de BRASSENS qui m’est tombée dans l’oreille, c’est « Les amoureux des bancs publics ». Un disque 33 tours, 25 cm. Je ne me rappelle plus les autres chansons de l’album. Peut-être « Brave Margot » ? « Il suffit de passer le pont » ? « J’ai rendez-vous avec vous » ? En tout cas, le disque tournait sur l’électrophone gris de la Guilde du disque, et « Les amoureux » m’est restée. J’avais peut-être huit ans.

 

 

Dans le placard, il y avait aussi YVES MONTAND, même format, avec « Battling Joe » et « Les grands boulevards », que je connaissais par cœur : « On a des chances d’apercevoir Deux yeux angéliques Que l’on suit jusqu’à République ». C’était l’époque où MONTAND chantait : « Je ne suis pas riche à millions, Je suis tourneur chez Citroën ». Une autre époque, quoi !

 

 

« Les amoureux des bancs publics », peut-être pensais-je à ces deux tourtereaux goulus, qui se mangeaient la bouche sur le banc du square Michel Servet, juste en dessous de la cour de récréation. Ça avait l’air agréable, mais c’était une très mauvaise idée, ce banc, ils n’auraient pas dû, car COHEN leur avait gueulé : « Sucez-vous la poire ! » pour notre plus grande et bruyante joie, si bien qu’ils avaient dû s’enfuir. C’était la classe de Madame ARGELIÈS. Des sales gosses, vraiment. Ou jaloux. Ou impatients de passer au même genre de travaux pratiques ?

 

 

« Les Amoureux des bancs publics » c’est d’abord un joli texte, mais il y avait, vers la fin, ces mystérieux « toizarts », des « toizarts des rues », pour être précis. Je vous imagine aussi perplexes que je le fus : qu’est-ce qu’un toizart ? Et puis un jour, j’ai eu les paroles sous les yeux, et là, enfin, vint la lumière. « Ils s’apercevront émus Que c’est au hasard des rues Sur un de ces fameux bancs Qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour ». Eh oui, « c’est au hasard », mais avec la liaison, faite comme il faut. La Marseillaise m’a posé le même genre de problème, d’ailleurs, à peu près au même âge : je me demandais qui était ce soldat qui s’appelait Séféro. Ben oui, quoi : « Entendez-vous, dans les campagnes, Mugir Séféro ce soldat ? ». Passons.

 

 

LAURENCE avait – à l’époque, on s’entendait très bien – écrit un poème sur la page de garde de mon Brassens (Seghers, Poètes d’aujourd’hui, n° 99). Comme un idiot, je me le suis fait kidnapper en juin 1968. Et aucune demande de rançon ne m’a été adressée. Je le regrette encore, ce bouquin.

 

 

Celle de mes sœurs dont la chambre jouxtait la mienne écoutait « Les trompettes de la renommée ». J’appréciais particulièrement le père Duval. On a oublié le père DUVAL, curé et chanteur à la fois (« J’ai joué de la flûte sur la place du marché, mais personne avec moi n’a voulu chanter. »). BRASSENS lui a fait un sort éternel : « Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente, Avec le Père Duval, la calotte chantante, Lui le catéchumène, et moi l’énergumène, Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen. ».

 

 

J’aimais beaucoup, aussi, « L’amandier », à cause de la « bouche gourmande des filles du monde entier », évidemment : « Et mes lèvres sentent bon, et si tu me donnes une amande, je te donne un baiser fripon ». La fille mange tout : « Ma récolte était perdue », mais il n’a pas tout perdu : « Mais sa jolie bouche gourmande en baisers m’a tout rendu ».