28.04.2012

MONTAIGNE ? UNE PREMIERE TRANCHE

MONTAIGNE – ESSAIS LIVRE I – Chapitre XXVI : De l’institution des enfans.

 

 

Bon, comme c’était promis, je suis bien obligé de tenir parole. MONTAIGNE, en voici la première tranche. Comme c’est une viande assez dense, il faut y aller à petite dose. Et puis, l’assaisonner. Aujourd’hui, vous aurez droit à un assaisonnement « spécial école France 21ème siècle ».

 

 

Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra ; qui, au son d’un tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se détourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paume ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.

 

 

Là, j’ai laissé l’orthographe telle quelle. En gros et pour résumer, MONTAIGNE propose d'abandonner le cancre à son sort : si, en toute chose, il préfère l'amusement aux choses sérieuses, qu'il aille au diable.

 

 

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LA TOUR OÙ MONTAIGNE AVAIT SA "LIBRAIRIE" 

 

J’aime beaucoup ce passage méconnu, que j’ai déjà cité ici (ce n’est pas dans Lagarde et Michard qu’on le trouverait). MONTAIGNE y va très fort, qui déclare sans sourciller que l’élève rétif à tout enseignement est un bon à rien, que le cancre absolu n’a rien à faire à l’école et qu’il serait absurde de faire quelque effort que ce soit pour lui apprendre quoi que ce soit. On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.

 

 

Espérons qu’« étrangle » est une boutade (l'auteur est prudent : "s'il est sans témoin" est délicieux). Quant au « pâtissier », MONTAIGNE ne pouvait certes prévoir que s’il nous fallait aujourd’hui orienter vers la profession tous les élèves incivilisables, il faudrait instaurer un « ordre des pâtissiers », chargé de faire respecter un strict « numerus clausus », sous peine d’avalanche pâtissière.

 

 

Jetons à présent un œil sur le paysage éducatif actuel, et sentons ce qu’il nous reste de cheveux se dresser sur nos têtes. Que voyons-nous ? Que penserait MONTAIGNE de ce qu'est devenue l'instruction publique ? Autrement posé : combien d'élèves actuels faudrait-il étrangler ?

 

 

Un système où – je crois que c’est LIONEL JOSPIN qui avait popularisé la formule – l’élève « est au centre du système », où l’on parle de « communauté éducative », où les enseignants sont sommés de « prendre en compte le projet de l’élève », où ils sont sommés de plaire à leur classe, où le cours commence par une négociation qui consiste à obtenir de la classe, d’une part le silence, d’autre part l’autorisation de lui faire cours, si elle le veut bien.

 

 

Où l’élève qui lance une craie sur l’enseignante et celui qui en traite une autre de « pute » peuvent attendre tranquillement que le conseil de discipline se réunisse, dans six mois, peut-être pour prendre éventuellement, après avis de toute la « communauté éducative », une sanction, assortie du sursis pour commencer.

 

 

 

Bref, appelons tout ça, si vous le voulez bien, « le voyage dans la lune ».

 

 

Et si l’on compare la façon dont un cours se passe dans les systèmes éducatifs européens à ce qu’on voit, par exemple, au Congo Brazzaville, en Chine ou au Japon (selon des témoignages directs), non seulement on comprend, mais on explique aussi de façon lumineuse pourquoi l’enseignement français fait lentement et inexorablement naufrage.

 

 

La France oublie, ce faisant, qu’elle a dû sa relative primauté parmi les nations, entre autres, à l’ambition éducative démesurée qu’elle a manifestée à travers les lois sur l’instruction obligatoire (1881-1882). Mais nul n'arrive à la cheville des réformateurs de tout poil pour ce qui est d'emballer et d'enrober le dit naufrage dans la rutilance somptueuse de discours sur les missions sacrées de l'école. Ah, pour ce qui est de l'enrobage dans le sucre des discours, ils sont forts. Tiens, un exemple. Vous savez comment, dans ce langage, il faut appeler un cancre ? « Un apprenant à apprentissage différé ». Je vous laisse savourer cette trouvaille extraordinaire.

 

 

 

Je ne vois pour eux qu'une issue : LE PAL. 

 

 

 

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On aura beau me bistourner dans tous les sens les boyaux de la tête, personne n’arrivera à me convaincre que l’élève est à l’école pour faire autre chose qu’apprendre (voir le chapitre « la crise de l’éducation » dans La Crise de la culture, d’HANNAH ARENDT, je vous épargne la digression, mais vous avez compris l'esprit). Qu'il soit souhaitable que le jeune s'épanouisse, rien de plus vrai, mais que cela doive se passer au sein de l'école, dans le cadre même de l'instruction publique, rien de plus scandaleusement faux.

 

 

Les philosophes « déconstructionnistes » auront beau déconstruire le principe d’autorité, sans lequel il n'est pas d'éducation possible ou envisageable, le juger historiquement arbitraire, psychologiquement abusif, sociologiquement intolérable … « et moralement indéfendable » (Le Tour de Gaule d’Astérix, p. 21, citons nos sources), ils n’empêcheront pas l’autorité, une fois qu’elle aura été définitivement mise hors d’état de nuire au sein de l’école, de régner plus despotiquement, plus tyranniquement à l’extérieur, dans la société, partout. Une fois sorti de l'enceinte scolaire, le jeune aura à faire face à la tyrannie du « principe de réalité », et il est facile de prédire que le contact sera rude.

 

 

En France, les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, ont sciemment instrumentalisé les doctrines égalitaristes d’idéologues fanatiques (l’élève est l’égal du maître, d’ailleurs, il n’y a plus de « maîtres », l'élève doit construire lui-même son propre « parcours d’apprentissage », et autres « fariboles sidérales » (excellent et méconnu album de BD d'ALIAS, alias CLAUDE LACROIX) et sidérantes, comme « il faut apprendre à apprendre », il faut donner la priorité aux méthodes sur les contenus, etc.).

 

 

Et puis surtout, depuis 1975 en particulier, les gouvernements n’ont pas cessé de réformer, de réformer la réforme précédente, de réformer au carré et de réformer au cube, au point qu’aujourd’hui, plus personne ne sait par quel bout prendre l'animal monstrueux qu'est devenu le système éducatif français. Et certains vertueux font mine de s’étonner que le classement de la France (puisqu’on raffole des classements) régresse d’année en année, au plan international.

 

 

La RGPP (alias Révision Générale des Politiques Publiques, euphémisme alambiqué, masque et faux nez de la hache chargée de tailler en pièces ce qui s'appelait la Fonction Publique d'Etat, police, armée, enseignement, etc.) de NICOLAS SARKOZY (60.000 postes non renouvelés après départ en retraite depuis 2007) n’est pas négligeable, dans le processus, mais elle n’est que la dernière paire de banderilles allègrement plantée dans l’animal monstrueux gravement blessé, qui se démène de plus en plus faiblement face à ses multiples matadors, et qui avait pour nom « Instruction Publique ». « Requiescat in pace ».

 

 

Quoi ? Mais oui, je le sais, que récriminer comme ça est totalement vain. En plus, ça fait ringard, réactionnaire, et tout et tout. Moi, je dis que c’est moins réactionnaire que conservateur. Au vrai sens du mot « conservateur », comme on est conservateur de bibliothèque, de musée, des eaux et forêts ou des hypothèques. Ça s’appelle : conserver pour éviter que l’essentiel ne meure.

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Vous avez aussi compris que MONTAIGNE n’était qu’un prétexte. Promis, demain, ce sera plus frivole.

 

 


 

13.04.2012

L'HUMANITAIRE, SIGNE DE POURRITURE

J’ai déjà, dans des notes pas trop vieilles, abordé le problème des associations humanitaires, dont certaines se font appeler Organisation Non Gouvernementales (O.N.G.), pour en dire un mal que je me suis efforcé de nourrir d’arguments divers. Mais parmi les arguments possibles, il en est un que j’avais oublié, ou plutôt dont je n’avais pas compris qu’il pouvait et devait constituer mon argument en dernier ressort.

 

 

Réfléchissons : créer une association, c’est facile, c’est pas cher et – au moins dans la plupart des cas – ça ne rapporte rien. Mais, en tout état de cause, cela relève de l’initiative PRIVÉE. Et quand je me suis penché  sur cette caractéristique, j’en ai été impressionné. C’est bête, je sais, mais je suis très long à la comprenette. Car en fin de compte, une association, c’est une entreprise privée. Sans but lucratif, en principe. UNE ASSOCIATION EST UNE ENTREPRISE PRIVÉE. Et c’est pas de ma faute, je vous assure.

 

 

L’initiative privée. Franchement, je n’ai rien contre, en soi. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger. Oui : comment se fait-ce ? Qu’est-ce qui fait que l’initiative individuelle et non rémunérée ait à ce point explosé ? Ait pris tant de place, au point d’occuper, en certaines occasions, les rues et places publiques, les plateaux de télévision, les sorties de supermarchés ?

 

 

Comment se fait-il qu’on ait vu sans sourciller se mettre en place et se pérenniser, croître et embellir les « Restos du cœur », les « Banques alimentaires », « Emmaüs » ? Cela fourmille d’actions généreuses, dans toutes les directions où va le vent. Et tout ça pour quoi ? Pour que triomphe le principe de l’ENTREPRISE PRIVÉE. La « charité » a vaincu la « justice ». Car les gens comme BILL GATES distribuent LEUR argent à LEUR gré. La « charité » est arbitraire. Si PIERRE BERGÉ a lancé et s’occupe du « sidaction », c’est qu’il en a décidé ainsi, et que personne ne saurait le convaincre de faire autre chose.

 

 

L’humanitaire, c’est ça. Et je ne peux m’empêcher de trouver du tragique dans cette situation. Car cela signifie qu’il n’y a plus grand-chose de BIEN à attendre de la puissance PUBLIQUE. Le mouvement actuel, qui voit la prolifération des initiatives généreuses engagées par les « associations » considérées comme des entreprises privées sans but lucratif, montre que ce qu’on a appelé l’ETAT est en train de mourir sous nos yeux.

 

 

L’incroyable pullulement des associations à visée caritative et/ou humanitaire signifie que le monde est en train de procéder à la plus grande PRIVATISATION qui ait jamais eu lieu. Le triomphe de l’humanitaire et du caritatif signe la disparition de ce qui s’est appelé « Etat », « puissance publique », « bien commun ». Et atteste de la PRIVATISATION du monde.

 

 

Quand LIONEL JOSPIN gouvernait la France, entre 1997 et 2002, on a assez dit qu’il avait privatisé davantage à lui tout seul, lui, l’homme « de gauche », qu’ALAIN JUPPÉ et EDOUARD BALLADUR réunis. DOMINIQUE DE VILLEPIN a bradé les autoroutes françaises à des entreprises privées.

 

 

L’Education Nationale est en train, inexorablement, de se dissoudre en tant que principal vecteur et promoteur de l’action publique, et l’on voit fleurir les entreprises privées d’enseignement. L’hôpital public, à qui l’on demande de fonctionner selon une logique d’entreprise, est en train de voir croître et embellir, en face de lui, les hôpitaux privés. Les compagnies de sécurité privées deviennent un élément indispensable de nos décors urbains et marchands.

 

 

Des Etats (Madagascar et d’autres) vendent (c’est ce que veut dire un bail de location à 99 ans) leurs terres agricoles à la Chine, l’Inde ou la Corée. Des économistes en sont venus à calculer le montant des services rendus par la Nature (forêts primaires, océans, bientôt peut-être l’air qu’on respire).

 

 

La logique de cet immense mouvement historique de PRIVATISATION du monde est claire : ce qui appartient à une personne privée rapporte plus qu’un bien collectif (voir, dans l’histoire britannique, l’affaire des « enclosures »). Et cette privatisation de TOUT au profit de quelques-uns, la floraison des entreprises humanitaires et caritatives n’en sont qu’un des signes multiples, mais un signe indubitable.

 

 

Parmi les candidats à la présidentielle, seul NICOLAS DUPONT-AIGNAN parle de ça, à travers sa proposition d’abroger la loi de 1973. Mine de rien, cette vieille loi est un des premiers signes de la PRIVATISATION qui gouverne le monde de plus en plus impitoyablement.

 

 

Que dit-elle, cette vieille loi ? Entre autres choses, elle interdit à l’Etat français d’emprunter de l’argent à la Banque de France, et l’oblige à emprunter aux banques privées. L’argument, à l’époque, était une rationalisation de la politique budgétaire de l’Etat.

 

 

Que dit-il, NICOLAS DUPONT-AIGNAN, en proposant d’abroger cette loi ? Que l’Etat français pourrait emprunter de l’argent à 0 %. Au lieu d’engraisser honteusement des banques sur le dos des contribuables. Et de courir à leur secours quand elles se sont elles-mêmes mises dans la panade à force de folie spéculative, et toujours aux dépens des contribuables. Mine de rien, il met le doigt sur l’origine du mal qui nous menace tous : la PRIVATISATION de tout. La confiscation de tout ce qui était collectif.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

23.02.2012

DE L'ELECTEUR SPONGIEUX (suite et fin)

LE FLÉAU DU DROIT DE VOTE, ÉPISODE 6

 

 

Proverbe tibétain : « En période électorale, l'anus du candidat se pare de ses plus beaux atours ».

 

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DES ELECTEURS SPONGIEUX 

 

Résumé : seul un effort massif dans l’éducation est à même de faire naître une véritable société démocratique et de rendre les individus imperméables à la propagande.

 

 

Au lieu de la noble aspiration de CONDORCET, qu’est-ce que nous voyons ? Du côté de l’instruction, nous ne voyons hélas pas grand-chose, parce qu’il n’en reste pas grand-chose. Sans nous appesantir sur le débaptême de l’ « instruction » en « éducation », sur lequel il y aurait pourtant à dire, contentons-nous d’observer un savant et constant démantèlement de l’institution chargée de transmettre aux jeunes tous les savoirs nécessaires. [Voix off : « mission accomplie ».]

 

 

Constatons l’opiniâtreté de certaines forces qui, sous couvert d’égalité, ont arasé, appauvri et uniformisé le niveau des matières contenues dans les crânes. Ecoutez, ça fait floc-floc. Pour détruire un système éducatif, commencez par le réformer à tout bout de champ. En gros, je vous conseille de conduire une réforme par an pendant cinquante ans : à la fin, vous êtes sûr que plus personne ne sait qui fait quoi, ni qui doit faire quoi. [Voix off : « mission accomplie »].

 

 

Reléguez les enseignements techniques au fond de la cour à côté des WC, puisque vous avez prévu la future division internationale du travail, que vous supputez les travaux sales en Chine, et que vous pensez attirer tous les emplois à « haute valeur ajoutée » – ah zut, ça délocalise à tout va ! Vite, clamez qu’il faut « réindustrialiser » ! Ah zut, on a déjà eu le temps de perdre les savoir-faire (aciéries, industrie textile, ...) ! Mondieu, mondieu, que de malchances successives ! [Voix off : « mission accomplie ».]

 

 

Mettez l’accent non plus sur les contenus et les disciplines d’enseignement, mais sur les méthodes pédagogiques de ces salauds d’enseignants crispés sur leurs privilèges exorbitants et engourdis dans leurs routines crasseuses et paresseuses. Simultanément, faites comprendre aux élèves qu’ils ont eux aussi, après tout, des droits, et qu’il serait bon qu’ils le fissent sentir aux enseignants trop imbus de leurs personnes. [Voix off : « mission accomplie ».]

 

 

Vous aurez partie gagnée quand le cours commencera par une longue invocation au silence des élèves et se poursuivra par une harangue destinée à convaincre les dits élèves que ce qui sera dit pourra ne pas leur être complètement inutile. Certains esprits mal tournés pourraient penser que c’est le chaos ? [Voix off : « mission accomplie ».]

 

 

[Mine de rien, sous le masque habile de l’avocat du diable, l’auteur de ces lignes, pourtant en général d’un naturel épais, rustique et grossier, parfois même vulgaire, synthétise fort subtilement trois des nombreux problèmes qui ont commencé à envahir les enceintes scolaires – enceintes dont on ne sait trop de quelle catastrophe future elles accouchent – et à ébranler les fondations d’un système éducatif « que le monde entier nous envie ». Note de l’éditeur.]

 

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CE QUI SORT DE L'ANUS DU CANDIDAT

(merda d'artista, piero manzoni, 1961)

 

Conclusion : avec un système éducatif dans un état toujours plus flageolant, branlicotant et vacillant depuis une quarantaine d’années, si même il n’est pas déjà à l’état de ruine prémonitoire ou imminente, comment croire encore au talent de la mentalité française collective ?

 

 

 

Avec la télévision comme outil perfectionné de propagande à formater les esprits et machine à réduire les têtes, comment croire à la qualité de jugement collectif d’une population soumise à ce bombardement ? En quel honneur spécial, le Français échapperait-il à l'état spongieux qui caractérise tous les électorats démocratiques ?

 

 

Comment le « corps électoral » serait-il, dans ces conditions, autre chose qu’un niais, un gobe-mouche béat ? Comment le « corps électoral » pourrait-il ne pas être frappé de la crédulité médusée de la grenouille happée par la couleuvre ? Comment le « corps électoral » pourrait-il échapper à cet état spongieux qui fait tout avaler ?  Sinon, SARKOZY aurait-il été élu ? Remarquez que, si ç’avait été SEGOLENE, je n’aurais eu que le nom propre à modifier.

 

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GOBE-MOUCHE BEAT SANS COLLIER

(EN BEATITUDE)

 

A ceux qui m’accuseraient de partialité, je réponds en citant l’avis porté par EMMANUEL TODD sur les classes politiques occidentales en général : même s’il n’est pas une autorité infaillible, son point de vue reste intéressant. Il considère que, globalement, les personnels politiques du monde occidental sont d’une MÉDIOCRITÉ affligeante. Je pose donc la question : si les hommes politiques sont médiocres, cela ne vient-il pas du fait que les populations sont elles-mêmes médiocres ?

 

 

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L’un des facteurs de cette médiocrité foncière des « élites » censées être à même de gouverner serait donc la médiocrité des gouvernés eux-mêmes. Un autre facteur pourrait être l’extrême verrouillage du système politique, avec ses aiguillages, ses tiroirs, ses cases déjà toutes étiquetées, avec son fonctionnement désormais institutionnalisé, ses rouages trop bien huilés, en « carrières » dûment répertoriées.

 

 

Pourtant, malgré l’état de délabrement de ce « corps électoral », selon la stricte légalité, ce sont les membres de cette population progressivement décervelée qu’on persiste à appeler, contre tout bon sens, des citoyens. Et ce sont eux, gavés d’images publicitaires vantant des produits politiques, qui vont accomplir leur « devoir électoral ».

 

 

Comment voulez-vous, dans ces conditions, que le meilleur soit élu (au cas où ce « meilleur » existerait, ce qui n’est nullement avéré, voyez le sort réservé à EVA JOLY, celle qui n’a visiblement pas été coulée dans le moule, et quelque discutable que soit la personne) ?

 

 

Ce sont eux qui, en 2007, ont élu NICOLAS SARKOZY, sur la foi d’images et de discours méticuleusement manufacturés, ciselés, chantournés, limés, rabotés dans des ateliers de communication publicitaire de haute performance. Le quinquennat leur a ouvert les yeux. Mais en 2012, même « déçus du sarkozysme », auront-ils compris comment ça marche ?

 

 

Soumis au pilonnage en règle des médias qui vont nous faire bouffer de la présidentielle jusqu’à l'écoeurement, jusqu'à l’occlusion intestinale, leur esprit, réfugié au fond de la tranchée, saura-t-il résister au bombardement, aux nouveaux discours, aux nouvelles images qui vantent à longueur d’ « informations » le FRANÇOIS HOLLANDE nouveau et le NICOLAS SARKOZY, jeune perdreau qui vient de naître, bref, les « nouvelles » marchandises « politiques » ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

13.02.2012

LOI DU NOMBRE ET DEMOCRATIE

Je pose aujourd’hui une question puissante, attention les yeux, ça va décoiffer : qu’est-ce que la démocratie ? Je vous préviens, on n’est pas à Sciences-Po. Je pars du ras des pâquerettes, et j’y resterai peut-être, allez savoir. La démocratie ? Jusque-là, rien à dire, ça reste assez simple : l’expression de la « volonté générale ». A partir de là, vous allez voir, la volonté « générale », elle n’arrête pas de vous serrer le kiki et la ceinture.

 

 

Parce que là où ça se complique, c’est quand on demande : c’est quoi, la « volonté générale » ? Naïvement, je réponds, déjà embarrassé : c’est la volonté de tous, du peuple, de tout le peuple, je veux dire  de chacun des membres du peuple, que sais-je ? C’est le « peuple souverain », bien connu de sa concierge.

 

 

Oui, mais comment vous allez savoir ce que c’est, la volonté de chacun ? La réponse est tout bonnement impossible. En 1789, la France comptait 27.600.000 habitants, « en comptant les femmes et les petits enfants » (FRANÇOIS RABELAIS). Comment veux-tu faire ? Le NOMBRE est en soi un obstacle à la démocratie. Je ne parle pas ici de délégation et de représentation, notez bien, juste du NOMBRE.

 

 

Parenthèse sur « La démocratie culinaire » (inspiré par Les Petits plats dans les grands, « La méthode illustrée par l’exemple », HENRI-PIERRE D’ACREMANT, Firmin-Didot éd., 1884, beau frontispice en couleur, plusieurs chromolithographies hors-texte, nombreuses gravures in-texte, jamais réédité).

 

 

Suppose que c’est toi qui es dans la cuisine. Mettons qu’autour de la table, ils ne sont pas trop nombreux, disons vingt. Le problème, c’est que chacun est venu avec son menu à lui. Vingt menus complètement différents : vingt entrées, vingt plats, vingt desserts. Comment tu fais, toi, devant ton piano et tes gamelles ? Le problème de la démocratie, il n’est pas ailleurs, il est là.

 

 

Alors on simplifie. Tiens, regarde les repas que tu fais entre collègues, en fin d’année ou à l’occasion d’un départ ou d’une retraite, comment ça se passe. Ça dépend du restaurant, mais ça m’étonnerait qu’on aille au-delà de trois propositions de menus. Ça fait trois entrées, trois plats, trois desserts. Ce n’est pas beaucoup, mais les gens considèrent que ce n’est déjà pas mal. Chacun, donc, avant même d’être à table, a déjà intériorisé l’idée qu’il va falloir qu’il restreigne ses désirs. Fermeture de la parenthèse.

 

 

La démocratie, c’est exactement ça : comme on est trop nombreux, la cuisine ne peut plus suivre. On est obligé de réduire le choix. La démocratie, c’est d’abord une restriction de chacun à des dimensions plus modestes que son individu individuel. Le serrage de ceinture, il commence là : plus on est nombreux, moins chacun a de surface démocratique individuelle.

 

 

Plus on est nombreux, moins on compte, et moins on existe. C’est mathématique et inversement proportionnel : ta part de vie dans le nombre décroît quand le nombre croît. Comme au loto : plus il y a de combinaisons possibles, plus les chances de gagner diminuent.

 

 

D’un point de vue démocratique, un Chinois, en comptant un milliard d’inscrits (en supposant que …), existe à peu près vingt-cinq fois moins qu’un Français (quarante millions). Moralité : plus tu es nombreux, plus la démocratie t’écrase, toi, individu ! Qu’est-ce que c’est, finalement, un individu ?

 

 

Oui, nous sommes trop nombreux pour que chacun de nous ait une véritable existence politique. Et c'est d'autant plus vrai depuis que la montée en puissance de l'Europe aux dépens des nations a rendu encore plus évanescent le pouvoir de chaque individu sur la marche des choses.

 

 

Alors la démocratie ? Tiens, comment ils ont fait, en 1789 ? Ils ont fait comme pour la pyramide : plus tu montes, plus c’est étroit, et moins il reste de place pour toi. Appelons ça la réduction de l’individu (façon réducteurs de tête). Au départ, soyons franc, tu as l’impression que tout est possible. La base s’exprime. Tout le monde frétille de la queue (ou du croupion, c’est selon). A l’arrivée, même pas un atome de croupion.

 

 

Il arrive la même chose aux molécules en homéopathie, vous savez, les CH (« centésimale hahnemannienne »), la mémoire de l’eau (les tribulations « scientifiques » de JACQUES BENVENISTE) et tout le tremblement : au départ, une molécule en pleine possession de ses moyens, bien vaillante et prête à l’emploi.

 

 

A l’arrivée, qu’est-ce qui reste, sinon rien ? Car 9 CH, c’est un centième répété neuf fois, je vous laisse calculer tous les 0 que ça fait après la virgule, pour ce qui reste d’actif dans le tube à essais. Mais je ne voudrais pas déclencher une polémique.

 

 

Pour un phénomène analogue d’évanouissement de la réalité dans sa quintessence abstraite et virtuelle, on pourra préférer la page 441 de l’intégrale de la Rubrique-à-Brac de GOTLIB, où l’escargot disparaît carrément par le fond de sa coquille, et où le cher professeur Burp se lamente : « Escargot mon ami, qu’as-tu fait de ta vie ? ».

 

 

 

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N'AYANT PAS TROUVE L'ESCARGOT,  JE VOUS PRESENTE

LE PROFESSEUR BURP EN COMPAGNIE DE L'HYENE

(si si, c'est comme ça qu'on dit et qu'on écrit)

 

La loi du nombre, appelons ça le point extrême de la dilution. Je vais vous donner un exemple. J’ai vu construire une « pyramide » en 2003 dans l’Education Nationale : tous les « partenaires » de la « communauté éducative » se réunissent en différentes commissions, dont chacune rédige un document résumant les idées émises. Cela fait une dizaine de commissions dans chacun des 11375 établissements (public + privé) du second degré. Je vous laisse calculer le nombre de documents.

 

 

Puis ces synthèses sont rassemblées par le chef, qui les envoie au rectorat. Les fonctionnaires rectoraux rédigent une synthèse académique et l’envoient à Paris. Là, des fonctionnaires ministériels élaborent, à destination du ministre, un document qui synthétise l’ensemble.

 

 

La « Commission THELOT », ça s’appelait. « Quelle école pour demain ? », ça demandait. Résultat, la bouche du ministre de l’époque a laissé tomber face aux caméras une bouse de vache, et tout est retombé dans le silence. Comme dit la sagesse populaire, c’est la montagne qui accouche d’une bouse de vache. Ce qu’on pourrait appeler une synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse de synthèse … « Mammouth mon ami, qu’as-tu fait de ta vie ? », se lamente le professeur CLAUDE ALL… euh, non, le professeur Burp.

 

 

Et, bonne pomme, je n’ai même pas tenu compte du fait que les conclusions étaient déjà toutes prêtes et connues du ministre avant l’élaboration de la montagne pondeuse de bouses de vache par ministre interposé. J’ai fait comme si tout ça n’était pas un simple cinéma à grand spectacle pour dire au bon peuple spectateur qu’on a les dossiers bien en main. Au moins, personne ne pourra dire que le système n’est pas démocratique. Les personnels ont été consultés, on leur a demandé leur avis, c’est sûr. Qu’on s’asseye dessus ensuite, tout le monde s’en fiche.

 

 

Dans la loi du nombre, elle est là, la mort démocratique. L’individu infinitésimal, molécule vivante diluée des millions de fois dans le tube à essais électoral, qu’il dise quelque chose ou qu’il ne dise rien, cela revient au même. Pesé grain de sable après grain de sable sur les balances de précision de la machine statistique, l’individu infinitésimal n’existe plus. On aura beau me seriner que l’individu est la pierre angulaire de l’édifice démocratique, je persisterai à me gausser.

 

 

« Tu te rends compte, si tout le monde faisait comme toi ? » Oui, je me rends compte. Et alors ? Beaucoup de gens font d’ores et déjà comme moi. Ils s’abstiennent de voter. Ils ont peut-être pris conscience de la fiction que leur existence politique constitue, va savoir. Le char d'assaut médiatique a beau leur rouler sur les neurones avec ses obus chargés de devoirs civiques, ils ont cessé d'y croire, à cette histoire : « Chaque voix compte, la tienne est aussi importante que toutes les autres, tu ne vas pas nous faire ça ».

 

 

Et puis il faut aussi comprendre une chose : quelle existence politique ont eue, après 2007, les 17.000.000 d'électeurs qui ont voté SEGOLENE ? Rien, que dalle ! Qu'est-ce que c'est, aussi, ce système où une quasi-moitié du corps électoral est écrasée purement et simplement ? Qu'est-ce que c'est, la loi de la majorité ? Un moyen de faire taire la minorité. « Vous n'avez qu'à être majoritaires », entend-on. Mais j'y reviendrai, sur le scandale majoritaire.

 

 

Qu’est-ce qui leur manque, à ceux qui votent avec leurs pieds aux élections ? Il leur manque l’impression toute simple d'exister politiquement, de peser, d’être pour quelque chose dans la marche des choses, de voir leur volonté (pas leur opinion) prise en compte dans les décisions. Ce n’est pas avec des « débats participatifs » à la SEGOLENE, avec des « comités de quartier » qu’on arrivera à leur donner cette impression. C’est en leur donnant un pouvoir de décision, un vrai. Comment ? Ah, je l’ai dit au début : on n’est pas à Sciences-Po. Vous n'avez qu'à demander aux experts. Ils savent tout.   

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

APRES-PROPOS : l'actualité nous montre une curieuse parenté qui s'installe entre deux pays pourtant à des années-lumières l'un de l'autre. Pendant que la « communauté internationale » élève la voix contre le meurtre collectif d'Etat commis par le régime syrien contre son propre peuple et fait quelques efforts pour l'empêcher, la « communauté européenne » abat la griffe de son autorité sur le pouvoir grec pour obliger celui-ci à réduire son propre peuple à la misère. C'est la logique droit-de-l'hommiste contre la logique financière. Devinez qui va gagner. Les deux, mon général. JANUS BIFRONS aura encore frappé.

 

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LA GUERRE OU LA GUERRE ?

PILE JE GAGNE, FACE TU PERDS

 

 

 

09.01.2012

DES MAIRES ET DES DISCOURS

Il fut un temps pas si lointain où l’expression « France rurale » aurait été considérée comme un pléonasme ; où l’expression « la communale » avait la solidité de granit d’un socle inamovible (pas comme le « socle commun de connaissances » dont parlent maintenant les sinistres de l’Education) ; où prononcer les mots « instituteur, docteur, curé et maire » ne s'accompagnaient pas, au coin de la bouche, d'une moue révélatrice de mépris.

 

 

Non, je ne me lamente pas sur un délicieux passé hélas perdu, et qui plus est, largement idéalisé par les nostalgiques. Je ne suis pas nostalgique. Je me risque à constater la panouille morale, mentale de l’époque actuelle, et à me dire que, merde, on n’a pas mérité ça. Qu’est-ce qui sort de la bouche de GERARD COLLOMB ? De BERTRAND DELANOË ?

 

 

Leur langue est faite d’un  bois qui a perdu le suc de toute racine. Leurs discours s’en trouvent délavés, fanés, froissés, flétris. C’est de la langue de gestionnaire et de comptable ("On gouverne avec de la comptabilité, jamais selon la comptabilité", dit FERNANDO PESSOA). Ce sont des hommes de papier, d’anciens bons élèves, qui étaient sages en classe parce qu’ils se disaient qu’un jour futur, ils seraient à la place de celui qui cause, là, sur l’estrade. Ah, on me dit qu’il n’y a plus d’estrades depuis l’année 1968. Dont acte.

 

 

Qui imaginerait qu’un Maire d’aujourd’hui soit à même de tenir les propos qui suivent, comme ils le furent lorsque l’édile, M. T., prononça son discours, alors qu’il venait d’unir les destinées de deux jeunes tourtereaux, dans une petite commune du centre de la France ? Jugez plutôt si ça ne fleure pas bon le terroir.

 

 

« Mes Chers Administrés,

 

 

Après les paroles officielles et puis réglementaires que je viens de prononcer devant vous pour vous unir par les liens du mariage, je ne veux point vous laisser partir sans en articuler d’autres d’une rigidité un peu plus délicate, c’est-à-dire d’une noblesse un peu plus caressante si bien de circonstance dans ce beau jour solennel.

 

Depuis que vous avez comparu devant ma personnalité investie des pouvoirs adéquats et susceptibles de procéder à la réunion de deux individus, je vous considère comme deux conjoints et j’en suis fier d’en être l’auteur attendu que j’en suis moi-même un depuis quarante ans et que j’ai jamais eu à m’en plaindre.

 

L’association d’homme et de la femme est comme dit si bien M. Larousse, l’écrivain bien connu dans son dictionnaire que m’a prêté l’Institutrice, la réunion de deux sexes différents qui s’appuient l’un sur l’autre pour écarter les difficultés de la vie.

 

Vous allez cheminer par un sentier bordé de ronces et d’épines qui mène à la vieillesse lumineuse qui vous fait dire quand on est vieux avec une joie qu’on a d’égal que dans pareil cas : « Je vais mourir mais j’ai bien vécu de delà ».

 

Pour y arriver, faut y vaincre les obstacles parasitaires qui sont à l’homme qui débute dans la vie c’qu’est la barrière du chemin à la patte du veau en bas âge qu’on mène à l’abreuvoir pour la première fois.

 

Pour y arriver, y a qu’un moyen, partir main dans la main en cultivant des deux bras la terre que nous ont légué nos ancêtres, puis en soignant le bétail qui la force d’nation dont je suis fier d’être le représentant.

 

L’Amour avec un A majuscule, c’est la plus belle institution de la République.

 

Vous, la femme épousée, votre mère respectée, en larmes, vous donnera dès ce soir les conseils d’usage avant que votre mari vous ouvre toute grande aux secrets de l’amour.

 

Quant à vous mon garçon, il n’est pas nécessaire de vous faire l’école, attendu que vous avez toujours vécu parmi nous et que la vie des animaux vous a sûrement instruit sur ce qu’était la vie humaine.

 

Je m’en vais couper court à ma branche de fleur de rhétorique en vous envoyant les folles agapes que vous n’allez point manquer de manger au cours de ce repas de noces. Mais en vous avertissant au préalable que j’ai reçu de la chaux et que je tiens à la disposition de tous les cultivateurs à raison de 30 francs le quintal.

 

Vive la France, vive la République, vive la Mariée une et indivisible. »

 

 

Que voulez-vous ? Même si c’est un peu enjolivé pour les besoins de la cause, n’avez-vous pas le sentiment que quelque chose s’est perdu, et qui vaudrait plus que 30 francs le quintal ? J’ai entendu de mes oreilles les paysans de Frontonas utiliser le patois dauphinois quand ils étaient entre eux. Oui, je sais, rien ne sert de pleurer sur le passé. Mais précisément, je ne me lamente pas du passé, je rage du présent.

 

 

Parce que je me dis : « Oui, l’Europe aurait pu être ceci, cela… ». Je me dis : « Oui, l’école aurait pu devenir ceci, cela… ». Je me dis : « Oui, la République aurait pu rester une idée vivante ». Je me dis des choses semblables à propos de l’hôpital public, du gaz et de l’électricité, de la SNCF, de la ville (en France, rien de plus beau, ne trouvez-vous pas, que l’arrivée par la route dans n’importe quelle ville, avec ses dizaines de chefs d’œuvre du style « boîte de conserve »).

 

 

Regardez le Maire de Champignac : si FRANQUIN l’avait inventé aujourd’hui, il y a fort à parier qu’il serait coiffé en brosse et rasé de près, habillé d’un costume trois-pièces strict, et que son bras se terminerait par un attaché-case. Surtout, le Maire de Champignac se serait vu pousser dans la bouche une langue en bois verni du plus bel effet, une langue sortie, sinon de l’ENA, du moins d’une école de « com. ». Il parlerait comme GERARD COLLOMB.

 

 

Au lieu que là, FRANQUIN n’a eu qu’à s’inspirer d’individus réels pour construire, selon le procédé de l’exagération poétique, ce qu’on est obligé de célébrer sous le nom des « DISCOURS DU MAIRE DE CHAMPIGNAC ».

 

 

Ces discours, qui valent largement la plaidoirie de maître Bafouillet dans Le Sapeur Camember (voir il y a quelques jours), et les « branches de fleurs de rhétorique » de M. T., sont l’ornement passager, mais indispensable, de bien des aventures de Spirou et Fantasio, dès que l’action impose leur présence dans la ville désormais mondialement célèbre de Champignac.

 

 

Comme, au restaurant, on sert des amuse-gueule ou « mise en bouche » avant la viande, voici un exemple des trouvailles de FRANQUIN (ou qui que soit le compère qui tient la plume, c’est arrivé) : « Si vous mettiez un peu d’eau dans votre vin, vous éviteriez de jeter de l’huile sur le feu ». Cette phrase va plus loin qu’un simple gag, c’est sûr.

 

 

 

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Si je ne me trompe pas (je n’ai plus les albums, mais je les ai fréquentés assidûment), le Maire apparaît dans Il y a un Sorcier à Champignac (1956). Sa lubie consiste à installer un feu tricolore sur une route d’accès à la ville, un feu que, au volant de sa guimbarde d’un autre âge, seul véhicule automobile de la contrée, le comte Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas de Champignac brûle insolemment sous son nez.

 

 

Les premières prouesses oratoires du Maire se trouvent, si ma mémoire est bonne, dans Le Dictateur et le champignon. Spirou, Fantasio, Spip et Seccotine sont aux prises (« desosar a mi ? ») avec l’infâme cousin Zantafio devenu dictateur, et le comte essaie fébrilement de concevoir un gaz qui rend instantanément le métal mou, dont les essais entraînent quelques dégâts collatéraux sur les œuvres d’art municipales.

 

 

Le Maire inaugure précisément un nouveau monument : « Cette statue qui fut détruite dans des circonstances qui seront éclaircies quand la lumière sera faite sur cette affaire, … je disais, cette statue, j’ai décidé de la remplacer par une autre encore plus émouvante, œuvre du sculpteur Mathieu Jules en bronze de toute beauté qui est un fils du pays dont nous sommes fiers et que je vais avoir l’honneur, la fierté et l’orgueil de dévoiler à l’instant devant vous, solennellement ». Un bel exercice sur l’usage du pronom relatif, comme on voit.  

 

 

Et ce morceau de bravoure se poursuit : « Le chef d’œuvre que vous avez devant vous représente le Champignacien qui, fier de son agriculture et de son industrie, lance d’une main sûre un regard plein de confiance vers un avenir qui l’attend de pied ferme ». On a là comme une base de travail pour la future inspiration rhétorique du Maire de Champignac.

 

 

Dans Le Voyageur du mésozoïque, le comte découvre dans les glaces arctiques un œuf de dinosaure qui, convenablement soigné, devrait donner naissance à  un bébé dinosaure. Le produit de croissance est malheureusement versé d’un seul coup dans la nourriture, et le bébé devient un bel adulte paléontologique en une seule nuit. Je ne vous dis pas les dégâts.

 

 

Or, on a vu le maire s’opposer farouchement à une opération d’urbanisme (comprendre que quelque promoteur se propose de « restructurer » le centre historique) en ces termes : « Jamais, vous m’entendez, je ne laisserai la dent des démolisseurs fouler aux pieds ces vieilles pierres dont le front chargé d’histoire a bercé le cadre où nos pères ont fait leurs premiers pas et dans le sein desquelles dort un passé glorieux qui tient l’œil fixé sur ses fils respectueux ».

 

 

Voici les propos qu’il s’empresse de tenir devant témoin après le passage du dinosaure dans le dit centre-ville : « Ce rétrécissement, véritable épine dans le pied de notre commerce, lui coupait les bras en étranglant la place du marché. Repoussant d’une oreille sereine les objections de certains, nous avons hardiment tranché la question et décidé d’amputer. Ainsi, le Champignacien, poursuivant son droit chemin, tourne délibérément ses pas vers l’avenir, car il sait qu’agriculture, commerce et tourisme sont les deux mamelles qui sèment le pain dont il abreuve ses enfants ». La juxtaposition des deux discours montre que la première compétence qui s’impose à l’élu est « l’adaptation aux circonstances ». A part ça, soyons honnêtes, et admirons la qualité de  l’inspiration.

 

 

 

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Le chef d’œuvre du Maire de Champignac est toutefois clairement identifié. Il est dans Le Prisonnier du Bouddah (1960). Le début de l’histoire est très marrant, avec les plantes démesurées que découvrent Spirou et Fantasio dans le jardin du château du Comte de Champignac, à commencer les énormes noisettes dont se régale l’écureuil Spip.

 

 

Nicolas Nicolaïevitch Inovskyev est un immense savant russe. Avec son collègue et ami Harold W. Longplaying, il a mis au point le Générateur Atomique Gamma, alias G. A. G. Je rappelle qu’on est en pleine guerre froide. Inovskyev s’est réfugié à Champignac, chez le comte. Longplaying est prisonnier des Chinois, dans la vallée des 7 Bouddahs. Mais le Russe est venu avec son appareil révolutionnaire et, pour ne pas le punir, on l’emmène assister à la cérémonie inaugurale du comice agricole, qui a lieu à Champignac.

 

 

C’est là que l’inspiration du Maire va se donner libre cours pour atteindre des sommets. C’est là qu’un habitant glisse à un autre : « Et un orateur de toute première force, vous verrez ». C’est là que le lyrisme administratif et préfectoral du Maire de Champignac va creuser des sillons de haute altitude.

 

 

Jugez-en par vous-mêmes : « Je suis heureux d’être aujourd’hui présent parmi toutes ces magnifiques bêtes à cornes, à la tête desquelles M. le Préfet nous fait l’honneur de s’asseoir, lui qui, debout à la proue du splendide troupeau de la race bovine du pays, tient d’un œil lucide et vigilant le gouvernail dont les voiles, sous l’impulsion du magnifique cheval de trait indigène, entraînent sur la route toute droite de la prospérité, le Champignacien qui ne craint pas ses méandres, car il sait qu’en serrant les coudes, il gardera les deux pieds sur terre afin de s’élever à la sueur de son front musclé vers des sommets toujours plus hauts ». Non mais franchement, qu’est-ce que vous dites de ça ?

 

 

Et lorsque le G. A. G. amélioré aura propulsé la statue en pied de la propre personne du Maire hors de l’attraction terrestre, voici les mots immortels qui sortiront de lui : « Et il porte bien haut une fière devise qui brillera parmi les étoiles pour le Champignacien qui, penché sur son labeur, y lèvera un œil avide afin d’y boire à pleins poumons le réconfort du symbole que je suis fier de lui donner ».

 

 

Mentionnons aussi la phrase exclamée par le Maire de Champignac dans Z comme Zorglub : « Chaque fois que la griffe de l’angoisse prend à la gorge le cœur de notre vieille cité, je lève un œil qui tombe à pieds joints sur ce château, dont l’activité mystérieuse et cryptogamique est une épée de Damoclès qui ronge mon cœur de Maire ». Il faut dire que tout le village est soulevé, à cause des sortilèges de Zorglub, contre les sortilèges que la rumeur publique attribue au savant comte de Champignac (« Mes petits champignons vont sortir de leurs petits pots », profère le comte dans un rictus sardonique).

 

 

Terminons cette étude universitaire et profondément intellectuelle sur une dernière citation, tirée des Petits formats, aventure moins ambitieuse, quoique montrant un Fantasio synthétique et cassable : « Quand mon regard tombe sur ce château, là-haut, il ne peut s’empêcher de rire. Oui, je ris sous cape. Cap que je n’hésiterai pas à franchir d’ailleurs si la folie du Comte risque de créer des remous dans le moral de marbre de notre population ».

 

 

On ne me convaincra pas que les discours de M. T. et du Maire de Champignac ne sont pas une preuve que l’humanité n’est pas capable de Progrès. Euh, je voulais dire : que l’humanité est capable… euh non : n’est pas capable… euh si : est capable… euh non…

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

20.12.2011

PEINTURE : LE TEMPS DU DESASTRE

Résumé : GEORGES POMPIDOU, par centre éponyme interposé, expose sur ses rayons les boîtes de merde de PIERO MANZONI.

 

 

Ce qui est important, désormais, ce n’est pas le « rendu », avec le savoir-faire et le style personnel qu’il suppose. C’est l’ « intention » du peintre et la « cohérence » entre celle-ci et les moyens qu’il met en œuvre, la « syntaxe », le « vocabulaire ». Ce qui compte, c'est le « concept », qu'on se le dise. C'est le « discours » que l'artiste tient sur son « travail ». Tiens, c'est drôle, l'artiste tient le même langage que le « critique ». Et le critique est immédiatement compris de l'artiste. Cela veut dire une chose : tous deux sont en apesanteur, sur le même nuage. Tous deux pratiquent le même enfumage.

 

 

 

Car on est entre soi, on se comprend, on fait partie des initiés. J’aime énormément le langage des « critiques ». Alors je pose la question : les trous dans la toile font-ils partie du « vocabulaire » ou de la « syntaxe » ? Sont-ils « structurels » ou « conjoncturels » ? Est-ce pour laisser passer l’air et la lumière ? Les trous dans la toile sont-ils de l'art ?

 

 

Qu’on se le dise, en art (je ne dis pas « en peinture », car qui fait encore de la peinture ?), TOUT est devenu POSSIBLE. D’ailleurs, on ne sait plus exactement les limites. Qu’est-ce qui est de l’art ? Est-ce que le Piss Christ d’Avignon (ANDRES SERRANO) ? Est-ce même que l’urinoir de MARCEL DUCHAMP ? Est-ce que la tenue rayée de prisonnier des camps à la DANIEL BUREN ? Est-ce que ORLAN ? Est-ce que BOLTANSKI ? Est-ce que CLAUDE VIALLAT ? Est-ce que FROMANGER ? Est-ce que DI ROSA ? Est-ce que COMBAS ?

 

 

Est-ce qu’une salle remplie de ballons de baudruche gonflés dans laquelle les gens doivent se frayer un chemin sans rien faire éclater ? Est-ce qu’une avalanche de balles de ping-pong dans la montée de la Grand’Côte ? Est-ce que des petits poissons dans des sachets en plastique remplis d’eau ? Est-ce que des planches diverses et diversement découpées posées de biais contre le mur ? Est-ce que les tags et les graphs ? Je ne cite évidemment que de l’authentique.

 

 

Que faut-il conclure de tout ça ? Quelque chose de très simple, je crois. Nous vivons dans un temps qui ABOMINE LA LIMITE. Qu’on se le dise : la limite, c’est le mal.

 

 

Tiens, j’ai lu récemment le témoignage d’un couple suédois, face à l’interdiction légale de la fessée chez eux : « Eh bien nous discutons avec lui, ce sont des négociations interminables et épuisantes ». Entre origines ethniques différentes, ça porte le nom glorieux de « métissage » (certains précieux disent « créolisation »). TIKEN JAH FAKOLY le chante à sa façon : « Ouvrez les frontières, ouvrez les frontières, ouvrez les frontières ». Succès international garanti.

 

 

C’est donc valable pour les marchandises et les hommes. On ne voit pas pourquoi l’art resterait épargné par le tsunami. 

 

 

C’est alors qu’on parle de « transgression institutionnelle ». L’oxymore, vous savez, la figure la plus littéraire qui soit, puisqu’elle assujettit impossiblement deux réalités contraires l’une à l’autre (« soleil noir », « feu glacé »), se transforme en mot d’ordre impérieux. Il faut se prosterner devant l'oxymore, accepter que le sens des choses se disloque de l'intérieur. C'est à ça qu'il sert, l'oxymore.

 

 

S’il n’y a pas encore de ministère de la « subversion officielle » (oxymore®), ce qui est sûrement un oubli, je propose à NICOLAS SARKOZY de le réparer séance tenante. Il subventionnerait l’institut des « mutins de la république » (oxymore®), qui n’auraient droit à l’appellation qu’après réussite au « concours de mutinerie » dûment organisé chaque année dans les temples de l’Education Nationale. Avec « numerus clausus » pour que le titre demeure irréprochable et prestigieux. Le « meilleur mutin de la république » recevrait une récompense spéciale du président. On le décorerait, parce qu'il est dérangeant, de l'ordre de la rébellion établie (oxymore®) ou de la dissidence autorisée (oxymore®). Et serait  grassement payé. Avec des pantoufles républicaines en or massif.

 

 

Démerdez-vous comme vous voulez, mais faites-le moi, le grand écart. On vous obligera à être libres. INDIGNEZ-VOUS ! Allez, qu’est-ce que vous attendez ? Dynamitez-moi cette forme, et plus vite que ça ! Faites-moi exploser ces codes ! Enfreignez-les, ces règles, et en chantant ! Un peu de conviction, que diable ! Plus fort ! Eclatées, les conventions ! Disloqué, le carcan des traditions ! Soyez dérangeant ! Subversif ! Bousculez le bourgeois ! Il adore ça, il est « moderne » !

 

 

L’artiste est promu « marginal d’honneur » (oxymore®). JEAN-MICHEL BASQUIAT fut en son temps promu membre honoraire de cette harde. JACK LANG décore des tagueurs et grapheurs de la Légion d’honneur. La « subversion » règne en maîtresse absolue dans les salons de la République. Le peintre qui ne voudrait pas détruire l’ordre établi restera enfermé dans les fumées de l’inexistant (= à la porte de la renommée et du succès).

 

 

La révolution se porte bien, c'est un beau lys rouge (oxymore®) au revers du veston. Le révolutionnaire a pignon sur rue. Il intimide. On baisse les yeux. Tout ça lui a rapporté des milliards. Le dynamiteur en chef est honoré, célébré, adulé des femmes, on se l’arrache. Les artistes l’imitent. Ce sont les MUTINS DE PANURGE, comme dit PHILIPPE MURAY, dans une formule qui condense à merveille l’imposture. 

 

 

Car tout ça est évidemment de la foutaise. En peinture, en théâtre, parfois même en musique (JOHN CAGE, dont j'ai réentendu hier soir la guignolesque et inénarrable "pièce pour piano jouet"), ce qui compte, ce n'est pas l'art. Ce qu'il faut, c'est avoir une IDEE, une simple idée qui va permettre de régner quelque temps sur l'esprit des snobs et des imbéciles, dans l'empyrée du SUCCES.

 

 

Attenter à l'ordre établi, tant que ça reste de l'ordre du spectacle, voilà le nouveau CONFORMISME. Si vous avez ce genre d'idée, fortune est faite. Mais soyez sûr que si vous voulez sortir du spectacle pour entrer dans la réalité avec l'intention d'attenter au même ordre établi, il y a la police et l'armée. Regardez du côté de l'armée égyptienne et de la place Tahrir.

 

 

Pour reconnaître les imposteurs, ces marionnettes du dérisoire, ce n’est pas difficile : vous regardez les « artistes » qui occupent le devant de la scène et dont la cote est au firmament financier. Pour les trouver, ce n’est pas difficile : vous observez le sillage des milliardaires, genre FRANÇOIS PINAULT ou BERNARD ARNAUD.

 

 

S’il reste des artistes, je pose la question : « Où sont-ils ? ».

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

J'arrête là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16.12.2011

ALORS, DESSIN OU ARTS PLASTIQUES ?

Je vous préviens : surtout ne dites jamais à CHANTAL F. qu’elle enseigne le dessin. Elle va vous voler dans les plumes, vous vous en souviendrez, juré, craché. D’abord, comme petit boulot, quand elle était étudiante, elle bossait dans un abattoir, où elle était fracasseuse de crânes de cochons. Voilà, je vous ai prévenus, vous ne viendrez pas vous plaindre. Qu’on se le dise : elle enseigne les « Arts plastiques ».  Appellation d’origine contrôlée. C’est comme si on m’accusait d’enseigner les « Lettres ». Je n’ai jamais enseigné les « Lettres ». C’est vrai que ça me frustre.

 

 

Ce qui me frustre, aussi, c’est que je ne suis pas peintre. Croyez bien que je le regrette, mais c’est comme ça. Infoutu de manier les couleurs. C’est une infirmité. Peut-être de naissance. J’étais nul, que ce fût avec M. ROCHE, M. LAMBERT, M. POITEVIN ou M. MASSON (autrement dit, dans le désordre, de la sixième à la troisième, où les cours de dessin (ben oui, CHANTAL, on ne disait pas encore « arts plastiques ») étaient obligatoires).

 

 

C’était plus fort que moi, dès que je commençais à marier les gouaches

qui sortaient des tubes Lefranc & Bourgeois, j’obtenais invariablement (et désespérément) des teintes qui allaient, selon les jours, et pour être gentil, du caca « terre de sienne brûlée » à la merde « terre d’ombre naturelle ». Je n’ai pas insisté, et j’ai préféré laisser d’autres se salir les doigts dans ces matières-là.

 

 

Qu’est-ce que j’ai retenu de mes cours de dessin ? Eh bien, finalement, plus que je ne pensais. J’ai retenu un cours de M. LAMBERT, qui tâchait de m’apprendre à remplir au crayon une surface donnée. Il fallait m’efforcer de rendre invisibles les coups de mon crayon. Pour cela, je devais tenir l’instrument couché, pour que le trait suivant, de toute la hauteur de la mine, recouvrît en partie le trait précédent.

 

 

Pour faire comprendre ça, il nous avait raconté une petite histoire : un club de football pauvre, pour empêcher tout resquillage, avait eu l’idée de disposer autour du terrain, une palissade de planches se recouvrant les unes les autres partiellement. Voilà le trait de génie de M. LAMBERT : le club de football. Il n’y a pas meilleure pédagogie, la preuve, c’est que je m’en souviens encore. En plus, j’ai gardé une préférence pour le trait, au détriment de la surface. Purement véridique, évidemment.

 

 

M. POITEVIN, lui, a imaginé qu’il était en mesure de m’imposer (en pure perte, je précise tout de suite) une parfaite maîtrise du dégradé de couleurs. Ah, le dégradé de couleurs, comme c’est beau ! Pour arriver à ses fins, il accordait une confiance inébranlable et absolue au ROBOT. C’était un androïde bien carré aux angles, segmenté en une dizaine de parties de la « tête » aux « pieds », dont il fallait remplir les segments, du plus clair au plus foncé.

 

 

Inutile de dire que je rentrais tous les soirs avec un robot supplémentaire à remplir, vu l’état lamentable de mes travaux. Ce furent, pendant quelque temps, les punitions du soir de mon père, qui avait certes beaucoup plus que moi « la main ». Merci papa. M. POITEVIN se fatigua plus vite que lui. Moi, je n’en parle même pas.

 

 

M. MASSON fut le premier à espérer nous rendre sensibles à l’art. Je me souviens qu’il nous mit en présence d’un tableau du grand PIERO DELLA FRANCESCA, La Visite de la reine de Saba, en particulier du détail montrant un visage de face et un profil, qu’il s’agissait, si je me souviens bien, de reproduire plus ou moins fidèlement.

 

 

C’est aussi dans sa classe qu’il m’a fallu pour la première fois réaliser un dessin d’après nature, un volume quelconque, posé sur une sellette et éclairé par la lumière du jour, qui venait de côté. Mais je l’ai dit, je n’étais pas doué. Je n’ai jamais cherché à identifier à quelle essence M. MASSON se parfumait, ni à approfondir certaines rumeurs courant sur sa propension à corriger le travail d’un élève en laissant traîner la main sur son épaule. Je n’étais visiblement pas assez doué pour l’intéresser, Dieu merci.

 

 

Quant à M. ROCHE, dont la salle (n° 700, dans mon souvenir) était perchée au septième étage du Lycée Ampère, ce qui était déjà toute une aventure, je lui dois d’avoir brillé une fois, la  seule et unique fois où j’eus, non seulement, la moyenne, mais une note frisant le maximum. Il avait fallu reproduire, selon la méthode du quadrillage, le dessin d’une espèce de dindon égyptien ou aztèque, sur une plaque carrée de linoléum.

 

 

Si je dis que c’était toute une aventure, de monter en salle 700, c’est qu’on quittait l’itinéraire rebattu du grand escalier : il fallait emprunter un mystérieux couloir menant aux appartements privés du personnel, puis passer par une porte « secrète » percée dans un mur épais comme une forteresse, puis grimper encore trois ou quatre étages, pour arriver enfin à cette salle vraiment panoramique, la plus haute du lycée et des environs immédiats. Un vrai donjon. Toujours visible.

 

 

J’avais été parfait dans le maniement de la gouge, paraît-il. M. ROCHE m’avait fait l’insigne honneur et privilège de me désigner imprimeur. J’avais donc rejoint à la presse, à cette occasion, THIERRY D., l’abonné des meilleures notes en la matière, pour encrer et imprimer sur du Canson les travaux de tous nos camarades. Ce succès claironna  l’Austerlitz de mes aventures picturales. Mais en même temps, s’il en marqua le point culminant, c’en fut aussi le point final.

 

 

Je ne serai jamais un peintre. Ainsi va la vie. « Il faut subir ce qu’on ne peut empêcher » (je ne sais plus si c’est un proverbe bantou ou une citation de JORGE LUIS BORGÈS). Je tâcherai de me faire une raison. Je me dis malgré tout qu’il m’en est resté, des souvenirs, vous ne trouvez pas ? Disons que chaque prof semble s’être débrouillé pour m’en laisser au moins un. Et finalement d’une précision honnête.

 

 

Notez que je n’incrimine en aucune façon le corps enseignant. Je sais bien que les cours de musique et de dessin, euh non, « d’arts plastiques », pardon CHANTAL, sont souvent considérés par les morveux comme des récrés, et que ça ne facilite pas le travail, c’est le moins qu’on puisse dire. A quoi c’est dû, je me garderai d’avancer une quelconque hypothèse.

 

 

Je constate les dégâts, c’est tout. Dit pompeusement : l’état de la sensibilité esthétique d’une population dépend étroitement de la façon dont elle est transmise, n’est-il pas vrai ? Ah, la transmission, comme c’est beau ! Si ce n’est pas vrai, je veux bien qu’on me les coupe, les cheveux. Vu qu’il m’en reste trois, ça ne me fera même pas défaut l’hiver prochain.

 

 

Si le cours de dessin, plutôt que de préparer pour la fin de l’année une exposition des travaux des élèves, qui laisse en général ceux-ci  sceptiques et leurs parents compatissants, perplexes et déprimés, pouvait déjà, modestement, leur apprendre à regarder les œuvres, je dis que ce ne serait pas si mal. Qu’est-ce qu’un trait, une surface, une couleur, une lumière, une proportion, enfin bref, des éléments qui leur donneraient un regard analytique ? Quelques bases, quoi.

 

 

Car je constate que la sensibilité esthétique des Français est, en moyenne, aujourd’hui, en dessous de la ligne de flottaison. Qui est-ce qui sait regarder ? Je sais bien que le professeur est supposé « donner le goût » à ses élèves, mais pour cela, il faut, soit être un excellent acteur, soit avoir une existence personnelle très riche et être très généreux. Car le « goût » dont je parle, il doit « émaner » de la personne qui est censé le « donner ». J'espère que ce n'est pas une matière de savoir à inculquer. Le ministre est-il en droit de l’exiger ?

 

 

Tout ça n’empêche pas les gens de regarder des tableaux et d’avoir un  avis bien arrêté. Ce n’est pas pour rien qu’on dépose des livres d’or aux sorties des expositions, pour que les gens puissent se soulager, s’agissant d’art contemporain, avec des remarques du genre : « Mon chien en ferait autant ». Sans vouloir dénigrer la gent canine, car j’aime beaucoup les chiens, comme je l’ai déjà dit ici, je me permets d’affirmer qu’une telle profération me semble soit présomptueuse, soit injurieuse, peut-être les deux.

 

 

Et tout ça n’empêche pas les gens de rester stupides comme des blocs de matière brute devant Allégorie sacrée de GIOVANNI BELLINI ou La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne, de LEONARD. Même sans aller

de cet extrême au précédent, et sans vouloir radoter, qui est-ce qui sait regarder, de nos jours ? Je dis bien "regarder" et non laisser les yeux réciter ce qu’ils ont appris.  

 

 

Comme le dit un bien connu proverbe bantou : « Le touriste ne voit que ce qu’il sait ». Ils ont bien raison, les Bantous.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

15.12.2011

CORRUPTION SYNDICALE

Ainsi, on découvre stupéfait que la puissance publique a généreusement financé les syndicats français : 1,5 milliard côté patrons, 4 milliards pour le reste (ce sont les chiffres que j’ai entendus). Le rapport qui mettait au jour ce siphonnage des deniers publics a été mis au pilon. Cela veut dire « détruit ». Diable ! C’était donc à ce point compromettant ?

 

 

Je vais vous dire ce que j’en pense. Régulièrement, on entend les responsables syndicaux français se plaindre qu’il n’y a que 8 % de la population active qui paie sa cotisation à un syndicat, quel qu’il soit. Comment expliquer ce désintérêt, pour ne pas dire cette répulsion ?

 

 

Mon hypothèse est la suivante : les syndicats, dans leur ensemble et dans les grandes lignes, ont été achetés pour canaliser les mécontents et les empêcher d’aller trop loin et de devenir dangereux. Souvenez-vous de JEAN-PIERRE RAFFARIN et de la réforme des retraites : on aurait dit que « la rue », dans la France entière, était soulevée comme une vague qui allait tout emporter. Résultat ? Rien. Ça veut dire une chose : si les syndicats défendaient VRAIMENT les intérêts de ceux qui les financent, ce n'est pas 8 %, mais 90 % des travailleurs qui paieraient avec joie leur cotisation.

 

 

Regardez la façon dont les réformes ont été conduites dans l’Education Nationale : une trentaine de réformes en une trentaine d’années. Sans même parler des dégâts et de la déstabilisation qu’entraîne le changement permanent, qui aboutit, on appellera ça comme on voudra, à la destruction programmée de notre système éducatif public, je regarde la façon dont les syndicats ont réagi aux offensives réformistes des gouvernements successifs.

 

 

Résultat ? Si on est gentil, on dira qu’ils se sont montrés inefficaces. Si on veut s’approcher un peu de la vérité, on dira qu’ils se sont montrés de précieux auxiliaires du ministère, des complices de la destruction. Les syndicats ont été le cheval de Troie de la révolution libérale appliquée à l’éducation. Les promoteurs indirects de la privatisation longtemps rampante, et désormais galopante.

 

 

Pourquoi cette trahison ? Comment a-t-elle été possible ? Je ne vais pas retracer toute l’histoire, d’abord parce que je m’ennuie déjà à l’idée de rechercher avec précision les moments et les actes, ensuite parce que je me contente ici de décrire un mécanisme, tel qu’il a été mis en œuvre. Ce n’est un mystère pour personne que le S. N. I. (Syndicat National des Instituteurs) a régné en maître pendant des décennies au ministère même. On appelait ça les « décharges syndicales ». L’action officieuse de ces soutiers discrets a abouti à la destruction des Ecoles Normales d’Instituteurs, sous couvert de revalorisation du métier, et à la création des I. U. F. M.

 

 

Je me rappelle bien M. BRAEMER, qui avait été envoyé dans le coin par le ministère. C’était un homme du sérail, comme on disait. Quoi de mieux, en effet, qu’un « jaune » pour trahir ses petits camarades avec le sourire. Quand la réforme LEGRAND, qu’il était chargé de promouvoir, eut été installée, il s’est fait bombarder au conseil d’administration de Conservatoire National Supérieur de Musique.

 

 

La Réforme LEGRAND, en gros, avait prévu de mettre le bousin dans CHAQUE classe en mélangeant les surdoués et les cancres (au magnifique prétexte de l’ « égalité des chances »), et je passe sur le jargon de rigueur qui était supposé vendre cette soupe aux enseignants eux-mêmes : « classes indifférenciées », « travailler autrement », « pédagogie différenciée », et autres salades de saison. Je rassure tout le monde : le bousin fut effectivement au rendez-vous. Et ça ne s’est pas arrangé.

 

 

D’une manière générale, les syndicats de l’enseignement ont donc participé étroitement à la gestion du système et à ses diverses réorientations. Ils sont cogestionnaires de fait de la déroute scolaire. Et s’ils n’ont pas moufté (je ne parle évidemment pas des barrissements médiatiques des leaders syndicaux), c’est qu’ils n’y avaient pas intérêt. Le « deal » était : on vous donne quelques fromages, vous nous donnez la paix. En langage clair, cela s’appelle se faire acheter.

 

 

Etes-vous encore étonné qu'il n'y ait que 8 % de syndiqués en France ? Moi, je trouve que c'est encore beaucoup de naïfs.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

NOTE À BENNE : Bon, je sais, mes propos sont un peu carrés aux angles, et mériteraient un peu de nuances, un peu de modération, un peu de précision. Hélas, qu'y puis-je, si j'ai l'impression d'avoir assisté impuissant, de l'intérieur, à l'un des grands saccages de notre « mythe républicain » (l'école, en l'occurrence, mais on pourrait en dire autant de l'hôpital, de la SNCF etc.), avec la complicité active de tous ces gens soi-disant responsables, quand ils étaient aux responsabilités ? Tout ce qui me reste, c'est la rage d'avoir été trahi.

 

 

 

 

 

 

03.06.2011

CAUSE TOUJOURS !

MAIS QU’AVEZ-VOUS A PROPOSER ?

 

J’imagine que ça commence à se voir : ce serait faux de dire que TOUTES les notes de ce blog, à ce jour, ont une tonalité critique, mais enfin, le lecteur aura eu largement le temps de s’apercevoir que le ton, ici, n’est en général pas à l’approbation de ce qui se passe, ni à l’enthousiasme délirant pour tous les personnages de théâtre qui défilent « dans le poste » en essayant de tenir d'une seule main le public en haleine et le haut du pavé de bonnes intentions, et que, quand je fais l’éloge de PHILIPPE MURAY, il s’agit comme par hasard d’un écrivain qui ne tient en haute estime ni son époque, ni bon nombre de ses contemporains.

 

 

Disons que je m’efforce de regarder le monde qui m’entoure, avec un minimum de ce qu'on appelle « lucidité », et que je ne trouve pas beaucoup d’arguments pour le considérer comme beau à voir. J’entends d’ici la question qu’on ne m’a pas posée, et à laquelle, par conséquent, je vais m’empresser de répondre après vous avoir remercié la personne qui ne l'a pas posée : « Mais que proposez-vous ? »

 

 

Et moi de répondre du tac au tac, avec la fausse naïveté qui me caractérise : «Vous me demandez ce que j'ai à proposer ? Mais RIEN, voyons. Pourquoi cette question ? ». « Parce que vous critiquez, vous critiquez, vous passez votre temps à critiquer. Ça ne vous fatigue pas de voir uniquement le côté négatif des choses ? De vous complaire à contempler leur face sombre, alors qu’il y en a tant qui sont à même de mettre de bonne humeur, de procurer de la joie, de faire un bain de béatitude parfumée ? »

 

 

Moi, je réponds, tranquille : « Ah bon ? Vraiment ? ». J’attends évidemment les exemples infirmant la certitude que les affaires du monde en général et de l’Europe en particulier sont assez mal emmanchées. Et que si on se posait la question de la valeur propre et de l’état de la civilisation (les arts, l’éducation, etc.) que l’occident a gracieusement imposée au reste des habitants de la planète (à coups de conquistadors et de fronts bas coloniaux, envoyés par des vautours autrefois en fraise, plus tard en col amidonné, aujourd'hui en col blanc), la réponse risquerait elle-même de ne pas être gaie.

 

 

Je répondrai ensuite que, dans le titre même (alexipharmaque) et la thématique annoncée de mon blog («blog littéraire et critique»), j’annonce la couleur. « Alexipharmaque », ça fait savant, ça jette, ça impressionne. Mais j’ai peut-être déjà dit que c’est un simple synonyme (vieux et inusité) de « contrepoison » (alias http://kontrepwazon.hautetfort.com/), qui était le titre de mon blog de 2007-2008. Mais je répondrai surtout : « Mais, mes pauvres amis, pour quoi faire ? ». C’est vrai quoi ! Je vais tâcher d'expliquer pourquoi je ne fais AUCUNE PROPOSITION. Je me souviens, et ce n’est pas vieux, de Madame SEGOLENE ROYAL, dans la campagne présidentielle de 2007.

 

 

Qu’est-ce qu’elle avait trouvé, sur les rayons de « l’innovation politique » (ben oui quoi ! Les équipes de marketing, de merchandising, de packaging de la candidate du Parti « Socialiste » (je pouffe !) avaient trouvé le filon des « débats participatifs » (je voudrais bien savoir ce que c’est, un débat non « participatif », si c’est vraiment un débat). Et la fonction du « débat participatif » (mais j’ai les lèvres gercées) était de rassembler à la base les propositions et revendications des « vrais gens », et de les faire remonter vers le bureau des crânes d’œuf de la ROYAL, pour essayer de dénicher la pépite capable de donner à la candidate une « avance décisive ».

 

 

On a vu ce que ça a donné. NICOLAS SARKOZY, lui aussi, en avait, des tombereaux de propositions, de projets, de promesses (rien que des PROS, dans son équipe et dans sa bouche), ajoutant : « Je ne vous mentirai pas. Je ne vous trahirai pas.». Le paquet, ou au moins son emballage, sans doute plus lustré, plus coloré, a endormi les gogos, et il y est arrivé, au pouvoir. Là aussi, on a vu.

 

 

Bien avant dans le temps, je ne sais plus quel Sinistre de l’Education Nationale avait lancé un vaste « concertation » de tous les enseignants. Dans chaque établissement, ils étaient obligés (vrai !) de se réunir dans des commissions dont les missions avaient été définies au Sinistère (autrement dit, les catégories du débat étaient définies par avance, et fermez vos g…), et qui devaient rendre leur copies en fin de parcours avec la substance des débats, les observations et propositions qu’ils avaient « fait émerger ».

 

 

Moyennant quoi, une fois corrigées les 100.000 copies (pour environ 800.000 profs), une fois que l’alambic sinistériel (la commission Thélot, me semble-t-il) eut distillé tout cela pour produire son alcool imbuvable, chaque établissement reçut la visite d’un inspecteur qui réunit les gens par disciplines. « Surtout, ne croyez pas que je vous apporte la « doxa » (mieux connue dans sa version « langue de bois » popularisée dans les médias) : je viens vous écouter, puis vous proposer des solutions pour améliorer le fonctionnement du système. » Moyennant quoi, cela se traduisit en consignes strictes et en recommandations chaudement recommandées.

 

 

Passons rapidement sur les « 110 propositions » de 1981, quand MITTERRAND s’est fait élire, avant d’opérer en 1983 une trahison à 180 degrés et une conversion brutale à la religion du marché. Conclusion : le monde croule sous les propositions, étouffe de toutes les propositions qu’on le force à avaler, avec indigestion à la clé, ou occlusion intestinale. Le fabuleux, dans l’histoire, c’est que tout ça a un destin, et ce destin s’appelle « tonneau des Danaïdes », vous savez, ce tonneau sans fond que les filles de Danaos avaient été condamnées à remplir (quarante-neuf sur les cinquante charmantes créatures avaient juste, sur ordre de leur père, zigouillé leurs quarante-neuf maris la nuit de leurs noces, sauf Hypermnestre, épouse de Lyncée, qui vengera un jour ses frères. Aux dernières nouvelles, elles continuent à remplir le tonneau.).

 

 

Pour quelle raison, me direz-vous ? Pour quelle raison ça ne sert à RIEN de faire des PROPOSITIONS ? Tout simplement parce que ce sont des mots, et pas des actions. Car, pendant les propositions, les actions continuent à agir, les hommes d’actions persistent dans leur trajectoire, les financiers continuent à spéculer, la Grèce continue à s’écrouler (remarquez, la Grèce, les ruines, elle connaît : ça ne serait que les nouvelles ruines, elle pourrait clamer : « La ruine nouvelle est arrivée. », comme le beaujolais. Je suggère un concours de Miss « ruine de l'année», par exemple.), et une multinationale comme Monsanto continue à disséminer ses OGM, et à tout faire (auprès des Etats) pour que ça croisse et embellisse.

 

 

C’est là qu’on entend le refrain : « La dictature, c’est ferme ta gueule, la démocratie, c’est cause toujours. ». La proposition, c’est exactement « CAUSE TOUJOURS ». L’homme d’action, il jubile, il se dit : « Continue à proposer. Pendant ce temps-là, tu ne m’embêtes pas. ». Tant d'innombrables individus veulent contribuer au débat, apporter leur pierre à l'édifice, tant d'innombrables gens ont besoin de s'exprimer, comprenez-vous, et de se faire entendre ! Il faut bien les laisser s'exprimer.

 

Donc, voilà quelques exemples de ce que c’est, une proposition, et de ce qui risque de lui arriver : « l’alambic », tout est là. Dans les journaux, le topo est identique. Que ce soit dans Libération, dans Le Monde, dans Le Monde diplomatique, des gens très bien écrivent des articles « de fond » eux-mêmes très bien, que c’en est irréprochable. Et même parfois très juste, soyons juste. J’imagine que tout le monde connaît le schéma : quel que soit le sujet, il s’applique. Je choisis mon thème, mon problème, ma question de société : tout ça surabonde, on peut y aller à l'aveugle.

 

 

Je commence par dresser un constat (alors, au choix : « sévère », « inquiétant », « alarmant », en tout cas, ça veut dire que la question devrait « mobiliser », alors que tout semble « au point mort ». Voyez le climat, la finance, la justice sociale, le travail, bon, j'arrête.). Je continue par une analyse si possible « impitoyable » des causes, où je dois démontrer que la question, je la connais comme le fond de ma poche, que rien de ce qui y touche ne m’est étranger, que j’ai lu tout, et même davantage, ce qu’on peut trouver dans la « documentation », pire : dans la « littérature » (c’est comme ça qu’on dit : pauvre littérature, quand même !).

 

J’arrive enfin à la dernière étape obligée de ce parcours d’école (ben oui, ça s’apprend à l’école, tout ça, les « écoles de journalisme » ne sont pas faites pour les chiens) : les solutions, où il me faut impérativement prouver qu’ayant intensément « réfléchi » à la question, j’en suis arrivé à découvrir la pépite d’or : la proposition. Alors ça pourra se présenter comme des « interrogations », des « hypothèses » ou comme de vraies « propositions » concrètes.

 

 

On est prié de ne se rabattre sur les « souhaits » qu’en cas d’extrême pauvreté (d’esprit !), car là, on est tout près du « vœu pieux », immédiatement classé parmi les fumées de l’imaginaire et les extravagances de l’utopie. Là, vous manquez de sérieux, mon vieux, redescendez sur terre (chœur des loups unanimes). Voilà pour le schéma obligé. L’ai-je pas bien descendu, mon escalier, avec mon truc en plumes dans le derrière ?

 

 

La manie de la proposition touche également des gens très bien : le grand LEWIS MUMFORD a écrit un livre tout à fait intéressant : Les Transformations de l’homme. C’est très ambitieux : il veut rien de moins que reconstituer la trajectoire de Progrès de l’humanité dans son ensemble, de la technique de maîtrise du feu aux massives avancées techniques accomplies aux 19ème et 20ème siècles. Sur neuf chapitres, sept retracent le parcours aboutissant impitoyablement au tragique 20ème siècle, présenté comme découlant tout à fait logiquement de toutes les autres étapes énumérées, et voué à la catastrophe finale, inéluctable au bout du chapitre 7.

 

 

Et puis voilà-t-il pas que les deux derniers arrivent comme Zorro pour chasser brusquement l’épaisse couche des sombres nuages. Oui, voilà le temps des « perspectives » et « propositions ». Le ciel s’ouvre soudain, comme par miracle. Le soleil sort de derrière les fagots sans prévenir et se met à resplendir.  Le livre laissait tellement peu d’espoir que l’auteur a dû se dire : non je n’ai pas le droit de laisser le lecteur dans le désespoir ! Même LEWIS MUMFORD se laisse contaminer !

 

 

Ce serait marrant de faire l’inventaire sur une année : combien d’articles « de fond » ainsi ficelés, ainsi fagotés, d’où émanent autant de propositions lancées comme des injonctions, ou du moins comme des appels ? Combien de problèmes résolus ? Combien de réponses à d’urgentes questions de sociétés ? Et surtout, combien de PEINES PERDUES ? Vous vous rendez compte, toutes ces belles idées « semées à tous les vents » ! Toutes ces innovations remarquables, dignes du CONCOURS LEPINE, jetées aux orties !

 

 

Ce serait encore plus marrant de repérer, dans chacun de ces éminents travaux, le moment où « ça bascule » : c’est vrai, après tout, à quel moment le journaliste (ou le « spécialiste », autre espèce savoureuse) bascule-t-il dans la « proposition » ? Docteur, dites-nous quel est le symptôme caractéristique de la « propositose ». C’est très facile à repérer. Le moment générique de bascule dans la proposition s’appelle « IL FAUT » (avec ses variantes : « il faudrait », « on devrait », et autres charmantes mignardises). Attention : certains auteurs sont plus retors, et dissimulent le virus plus habilement. C’est au lecteur de rester vigilant et de ne pas se laisser prendre à ces ruses de vendeurs de salades. Dès qu'un politicien (ou un spécialiste, autre espèce immangeable) se met à commencer ses phrases par IL FAUT, c'est fini, dites-vous qu'il a basculé.

 

D’ailleurs, la « sagesse populaire » a étiqueté proprement la « propositose », qu’elle résume dans la formule « faukon-yaka ». Alors quand on est au café, ça ne porte pas à conséquence. En fait, ça ne porte à RIEN. Quand on est aux manettes, c'est un peu différent. Faukon fasse quelque chose : on peut pas laisser ces pauvres gens (alors là, une fois de plus, vous n’avez que l’embarras du choix. Mettez : « Réfugiés libyens, victimes du tsunami, migrants tunisiens, femmes de Ciudad Juarez, réfugiés du Darfour, etc. »). Il faut intervenir ! (Remarquez le « il faut » de rigueur.)

 

 

Ça, c’est ce que clame le chœur de loups unanime des « BONNES AMES ». Il faut intervenir en Libye (c’est fait), en Syrie, au Yemen, à Gaza, en Yougoslavie (ça c’est fait), au Rwanda (ça aussi), en Tchétchénie (et pourquoi pas en Khabardino-Balkarie, qui n’est pas loin ?), en Grèce, au Portugal, en Irlande. Mais que fait SARKOZY, nom de dieu ? Et la liste n’est pas close, évidemment. Pendant ce temps, l’homme d’action, qui vend des armes ou des poulets, des ordinateurs ou des biberons, qui fait du commerce ou de la spéculation, bref : qui n’a qu’une seule idée, S’ENRICHIR, il se frotte les mains.

 

« IL FAUT », on vous dit. « Cause toujours. », répondit l’écho.