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dimanche, 21 août 2011

GEORGES BRASSENS : PUTAIN DE TOI !

C’est évidemment une chanson que j’adore. C’était l’époque où, dit-il : « je chantais pour des prunes, Et tendais la patte aux chats perdus ». C’est vrai qu’il a connu des temps de « vaches maigres », comme on disait autrefois, avant l’ère définitive de prospérité et d’abondance que nous connaissons désormais, depuis que la finance s’est abattue sur le pauvre monde, comme on le constate depuis 2007.

 

 

GEORGES BRASSENS, car c’est bien sûr de lui qu’il s’agit, a gagné beaucoup d’argent, mais ç’a été après. J’adore en particulier la deuxième strophe : « Un soir de pluie, v’là qu’on gratte à ma porte, Je m’empresse d’ouvrir (sans doute un nouveau chat). Nom de Dieu ! L’beau félin que l’orage m’apporte, C’était toi, c’était toi, c’était toi… ». Le dernier vers de la strophe est exceptionnel, vous avez bien lu : « C’était toi, c’était toi, c’était toi… ». Comme trois coups de marteau sur la tête. Pas besoin de plus.

 

 

Chacun voit l’apparition selon son bon plaisir, mais c’est quand même, à la base, une APPARITION. Bon, c’est vrai, ça finit comme souvent, mais même là, il fait fort : faire rimer « salope » et « escalope ». J’avoue qu’il faut être gonflé. Et ça passe.

 

 

J’aime aussi énormément « Le mauvais sujet repenti » à cause d’un drôle de jeu sur les valeurs morales convenues. « L’avait le don, c’est vrai j’en conviens, L’avait le génie, Mais sans technique, un don n’est rien Qu’une sale manie… ». « Sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie » : quelle formule ! Car, disons-le, dans le métier qu’elle exerce : « Le difficile est de bien savoir Jouer des fesses ». Dans ce métier : « On ne tortille pas son popotin De la même manière, Pour un droguiste, un sacristain, Un fonctionnaire ».

 

 

Il devient donc le maquereau de la demoiselle. Mais elle prend un jour « une maladie honteuse » : « Elle me passa la moitié de ses microbes … ». L’image est drôle, même si on pourrait objecter qu’une contamination n’est pas exactement un partage, car ça aurait plutôt tendance à démultiplier les animalcules, alors que partager, c'est diviser. Il la quitte ensuite sur une formule géniale (je ne trouve pas d’autre mot) : « Comme je n’étais qu’un salaud, Je me fis honnête… ». Elle finit mal, en « maison », comme on ne dit plus. Et le pire, c’est qu’il « paraît qu’elle se vend même à des flics, Quelle décadence ! Y a plus de moralité publique dans notre France … ».

 

 

Tout le monde connaît le « tube » « Les copains d’abord », mais on connaît moins « Le vieux Léon », qui tient pourtant des propos identiques sur un thème identique. Dans l’une, c’est : « Quand l’un d’entre eux manquait à bord C’est qu’il était mort, Oui mais jamais au grand jamais Son trou dans l’eau ne se refermait … ». Dans l’autre : « Y a tout à l’heure Quinze ans de malheur Mon vieux Léon Que tu es parti Au paradis de l’accordéon » ; et « Tous sont restés Du parti des Myosotis ». C’est vrai que « Le vieux Léon » fait moins fanfare.

 

 

Le myosotis fleurit aussi dans « Les deux oncles », dans ses versions anglaise et allemande (forget me not et vergissmeinnicht), qu’on n’entend jamais. Sur les ondes, de loin en loin, « Le parapluie », peut-être à cause de la durée, quelques autres, plus rarement, mais BRASSENS, qui forme un continent à lui tout seul, reste largement inexploré.

 

 

Par exemple, sous l’angle autobiographique. Ça surprend, a priori, parce que « tonton Georges » reste de toute façon toujours pudique. Mais il y a trois chansons que je considère comme relatant des épisodes empruntés à sa vie. Il y en a sans doute d’autres (« Jeanne », « La cane de Jeanne », …), mais de mon point de vue, le tiercé gagnant est : « Les quatre bacheliers », « La princesse et le croque-note », « Stances à un cambrioleur ».

 

 

Le cas de la dernière est assez clair. Il y parle de son portrait : « L’exécrable portrait Que l’on m’avait offert à mon anniversaire ». Puis : « Respectueux du brave travailleur, tu n’a Pas cru décent de me priver de ma guitare, Solidarité sainte de l’artisanat ». Mais un cambriolage, cela peut être vécu comme un viol, mais ça garde un côté un peu anecdotique. Après tout, ce ne sont que des choses. J’en parle par expérience.

 

 

Le fond de réalité qui sert de base à la première est semble-t-il connu, puisqu’on trouve ça sur la notice wikipédia. « Les quatre bacheliers », c’est un très bel hommage au père, parce qu’il a su pardonner la peccadille de son petit. J’avais eu très tôt la puce à l’oreille, à cause d’une curiosité grammaticale. Pas grand-chose, vous allez me dire, mais quand même. Pensez, BRASSENS commence en disant « Nous étions quatre bacheliers ». Et puis il continue : « Nous nous fîmes un peu voleur » (de quelques bijoux de sa propre sœur quand même !). Enfin : « Les sycophantes du pays (…) Aux gendarmes nous ont trahis ».

 

 

A partir de là, fini le « nous ». Il passe à la troisième personne du singulier et du pluriel. J’ai toujours trouvé ça louche. Et j’ai donc eu confirmation en faisant quelques recherches. « Mais je sais qu’un enfant perdu (…) A de la corde de pendu (…) A de la chance quand il a (…) Un père de ce tonneau-là ». Franchement, j’aurais aimé être en mesure de rendre un hommage aussi magnifique, de là où je suis.

 

 

Quant à « La princesse et le croque-note », je ne sais pas si GEORGES BRASSENS a confié quoi que ce soit au sujet d’une telle histoire. On trouve aussi un tel refus chez LEO FERRÉ : « S’il n’y avait entre nous, petite, le CODE PENAL » (je cite de mémoire). Et puis SERGE REGGIANI, mais pour d’autres raisons, moins nobles, je trouve, car la réaction du vieux devant la jeune amoureuse est de penser au qu’en-dira-t-on : « Vraiment de quoi aurions-nous l’air, J’entends déjà les commentaires », ce qui manque peu ou prou de noblesse.

 

 

Tout ça me fait penser à la « scène de la Lettre », dans Eugène Onéguine : fa, mi, ré, ré, ré, do (bémol), si (double bémol), la, quand Tatiana déclare son amour à Onéguine (il me semble que c’est une première, dans l’opéra, de la part d’une jeune fille). Onéguine regrettera finalement amèrement de l’avoir alors repoussée. Ici, l’âge n’intervient pas, c’est un « simple », disons, « déphasage chronologique » : ils n’aiment pas au même moment. Mais c’est le même refus. A cause de la loi, dans les cas de BRASSENS et FERRÉ.

 

 

« Or, un soir, Dieu du ciel, protégez-nous ! La voilà qui monte sur les genoux Du croque-notes et doucement soupire, En rougissant quand même un petit peu : "C’est toi que j’aime et, si tu veux, tu peux M’embrasser sur la bouche et même pire." ». Il faut croire que le gratteur de guitare a eu la trouille, car il part dès le lendemain, sans demander son reste, « dans la charrette Des chiffonniers… ». Si quelqu’un a des lumières là-dessus, merci d’avance.

 

 

 Bon, sur ce, je vais prendre quelques vacances. Merci aux visiteurs d'avoir visité ce blog, et de revenir dans une quinzaine. Le 4 septembre, pour être précis.

 

samedi, 20 août 2011

MICHEL HOUELLEBECQ ROMANCIER

Un autre thème apparaît au début de la troisième partie. Enfin, pas un « thème » : on change de roman, du moins en apparence. On était dans la « littérature », on entre dans le polar. L’écrivain Michel Houellebecq et son chien sont retrouvés, enfin, quand je dis « retrouvés », c’est beaucoup dire, car il n’y a plus que leurs têtes qui trônent sur des fauteuils, par la police, éparpillés aux quatre coins de la pièce, pas exactement « façon puzzle », comme dit Bernard Blier dans un des films français les plus célèbres de tous les temps. La façon dont les restes sont disposés évoque les toiles de Jackson Pollock, « mais un Pollock qui aurait travaillé presque en monochrome ». 

 

L’assassinat a duré à peu près sept heures, selon les enquêteurs. Cette scène de crime m’a fait penser à Un Lieu incertain de Fred Vargas, où on lit : « Comme si le corps avait éclaté ». La police patauge (c’est le cas de le dire). Jusqu’à ce que Jed Martin fasse part à Jasselin, le policier, de la disparition du tableau « Michel Houellebecq écrivain » dont il lui avait fait cadeau. 

 

Il y a des idées marrantes, dans cette troisième partie. Par exemple, l’auteur pensait-il à François Bégaudeau en créant un « brigadier Bégaudeau » qui face à la scène de crime se met à osciller sur lui-même : « il fallait juste aller le coucher c’est tout, dans un lit d’hôpital ou même chez lui, mais avec des tranquillisants forts » ? Par exemple, pensait-il à la « trilogie marseillaise » de Jean-Claude Izzo, en faisant boire à ses flics du whisky Lagavulin, comme celui que préfère Fabio Montale ? « Il est impossible d'envisager un travail de police sérieux sans une réserve d'alcool de bonne qualité (...) ». Quant à moi, je choisirais plutôt du côté des « Speyside », moins « tourbés ». Ou alors un Irlandais, genre Bushmill, mais 10 ans d’âge. 

 

« L’affaire est résolue », s’écrie Jasselin quand Jed Martin estime la valeur de son tableau à 900.000 euros. Il faut dire que l’exposition organisée par Franz a fait du peintre un homme très riche, qui peut acheter du jour au lendemain un vaste domaine. Trois ans plus tard, quand l’assassin est retrouvé (mort), le tableau est estimé à 12.000.000. Jed Martin est devenu une « valeur ». Il peut tout se permettre. 

 

Le dernier pan de ce livre que je voudrais retenir, c’est la relation au père, qui quadrille pour ainsi dire le roman. Et c’est un des beaux aspects du livre. Le père intervient comme une ponctuation. Le mot « intervient » est d’ailleurs impropre : disons qu’il est là, présent à intervalles réguliers, tous les 25 décembre pour être précis, c’est le jour de l’année où ils prennent un repas en commun, et un repas de fête, qui plus est. En général, ce n’est pas très gai. Mais ce n’est pas lugubre non plus. L’événement est présenté comme allant de soi : le fils passe avec son père le réveillon de Noël. C’est tout simple, ça ne se discute pas. 

 

C’est d’ailleurs intéressant, cette relation entre le fils et son père, car la mère est à peu près absente, simplement mentionnée comme un souvenir, mais un souvenir anodin. On apprend qu’à la vérité, elle s’est suicidée au cyanure. Cette absence de la mère change de l’habituelle dégoulinade de maternite aiguë dont sont atteints bon nombre de nos contemporains. Et c’est sans doute le seul point commun entre les livres de Michel Houellebecq et de Claude Arnaud (que j’ai dénigré précédemment). 

 

Jed Martin est étonné quand son père déclare, au cours de leur premier repas du roman, « dans une brasserie de l’avenue Bosquet appelée Chez Papa », avoir lu deux romans de Michel Houellebecq : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société. ». C’est vrai qu’ « il y a une petite bibliothèque à la maison de retraite ». Il a donc du temps pour lire. 

 

J’avais des amis qui habitaient un grand appartement avenue Bosquet, au rez-de-chaussée, avec peu de lumière. Et puis Emmanuel D. a acheté dans une tour du « Front de Seine ». La classe. Il avait les moyens. Mais il paraît que c’est très chic quand même, l’avenue Bosquet, c’est dans le 7ème arrondissement parisien, celui où madame Rachida Dati a croqué la carotte de la mairie, avec ses dents de lapin (j’aurais dû dire « lapine », mais ç’aurait été mal interprété). 

 

Le deuxième repas qu’ils partagent se passe chez le fils. D’abord en silence, au point que Jed s’assoupit. A ce moment, j’ai pensé au film Soleil vert : « Il eut la vision de prairies immenses, dont l’herbe était agitée par un vent léger, la lumière était celle d’un éternel printemps ». C’est le film que le vieux a demandé à visionner au moment où on l’euthanasie. Mais je dis ça parce que j’ai lu la fin. 

 

« Jed se figea. Ça y est, se dit-il. Ça y est, nous y voilà ; après des années, il va parler. » Cela ne viendra pas tout de suite, mais le père se met à parler. De lui, de son histoire, du choix de l’architecture, de l’organisation sociale, de la mère et de William Morris, le peintre d’un seul tableau (La Reine Guenièvre), de genre préraphaélite. Aussi architecte. Une belle scène, économe de moyens. Jean-Pierre Martin est malade, il le sait. Cette conversation lui tient donc lieu de testament, de chaîne de transmission, avant sa disparition prochaine. Et le fils recueille ce legs avec une grande attention. 

 

Eh bien voilà. C’est La Carte et le territoire, écrit par Michel Houellebecq, écrivain. Pas un immense chef d’œuvre : un excellent livre. Ce n’est pas si courant. Bon, il y a des facilités, par exemple dans le style ou le vocabulaire, il y a des coups de mou. Mais c’est un vrai bon travail de romancier. C’est de la littérature. 

 

FIN

vendredi, 19 août 2011

HOUELLEBECQ ET LA FIN DU MONDE

Donc Jed Martin est tombé amoureux des cartes Michelin. Il se fait une sorte de nom avec ses photos de cartes. Le titre de son exposition est d’ailleurs : LA CARTE EST PLUS INTERESSANTE QUE LE TERRITOIRE. Cela tombe bien : la Compagnie Financière Michelin est intéressée par cette mise en valeur inattendue. Et puis c'est l'occasion pour lui de tomber un peu amoureux d’Olga. Bref, je ne vais pas vous le refaire. Le premier thème du livre, c’est d’abord l’état du monde, pas brillant, on l’a vu. 

 

Le deuxième thème, c’est le monde de l’esthétique, ou plutôt le monde de la beauté. Le père est architecte : la beauté qu’il élabore reste lestée par l’ « utile », le fonctionnel, le monde concret. En l’occurrence, il conçoit des stations balnéaires. Il peut y avoir (c’est même souhaitable) de l’art dans l’architecture, mais par principe, ça n’encourage pas l’oiseau à déployer ses ailes, ou alors il s’agit d’un oiseau attaché au sol, trop lourd pour voler, en quelque sorte. 

 

Au passage, il est foncièrement positif que l'adjectif "totalitaire" soit accolé par Michel Houellebecq au nom de Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, qui est l'Albert Speer (architecte d'Adolf Hitler) des démocraties modernes. Cet architecte au nom intouchable aujourd'hui, et quasiment sacré, est celui qui a, en quelque sorte, inventé la séparation de l'espace humain en fonctions. 

 

C'est vrai qu'il attendait, pour achever les "parcours piétonniers", que les habitants aient dessiné leurs cheminements avec leurs pieds. Mais segmenter la vie humaine selon le moment de la journée (pour résumer : habitat, travail, consommation), il faut raisonner en termes, non seulement, de gestion de la population humaine, mais c'est, en plus, totalitaire. Regardez, par curiosité, ses projets pour Paris ou Rio de Janeiro. Voilà, c'était au sujet de l'architecture nazi. 

 

Jed, quant à lui, est un artiste. Il part de ses « objets de quincaillerie », dont l’exposition forme un « hommage au travail humain ». Il prend ensuite de l’altitude, avec les cartes Michelin, pour regarder le monde d’en haut, avec tout le sens conféré par les dessins, les formes, et puis surtout les noms. 

 

Puis il devient peintre, avec des tableaux qui représentent le monde, ou plutôt qui essaient de dégager une signification du spectacle du monde. Les titres disent quelque chose : « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », « Michel Houellebecq écrivain », « Aimée, escort-girl », « L’architecte Jean-Pierre Martin quittant la direction de son entreprise ». 

 

Wong Fu Xin, un essayiste chinois qui a travaillé sur le peintre, le voit « désireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps ». Le roman, à travers le personnage de Jed Martin, parle bien du monde. Et il en dit quelque chose. Bon, je ne vais pas plaquer mes considérations vaseuses, mais ça a quelque chose à voir avec l’étriqué qui enserre l’humanité depuis que l’économique (pour ne pas dire le financier) est seul aux manettes. 

 

« Je veux rendre compte du monde… Je veux simplement rendre compte du monde ». C’est ce que répète Jed Martin qui, ayant pris de l’âge et marqué le monde de l’art de son empreinte, est interviewé pour la revue Art press. Pour dire, la dernière partie de son œuvre consistera, le matin, à poser son caméscope, à cadrer, par exemple « une branche de hêtre agitée par le vent », ou « une touffe d’herbe, le sommet d’un buisson d’orties, ou une surface de terre meuble et détrempée entre deux flaques ». Il déclenche, et vient récupérer son matériel le soir ou le lendemain. Il en tire par montage des « œuvres », « qui constituent sans nul doute la tentative la plus aboutie, dans l’art occidental, pour représenter le point de vue végétal sur le monde ». LE POINT DE VUE VEGETAL SUR LE MONDE. Je ne sais pas pourquoi, mais cette trouvaille m’enchante. 

 

Il y aura aussi ces « composants électroniques », qu’il asperge d’acide sulfurique pour « accélérer le processus de décomposition ». A la suite d’un long travail qu’il est inutile de détailler, il aboutit à de « longs plans hypnotiques où les objets industriels semblent se noyer, progressivement submergés par la prolifération des couches végétales ». 

 

Il fera subir un sort analogue à des photographies laissées à « la dégradation naturelle », puis à des « figurines jouets, représentations schématiques d’êtres humains ». On aura constaté que la place de l’homme, dans tout ça, est si réduite qu’elle a pour ainsi dire disparu. Si tout ça n’est pas de la métaphore ! La ficelle est même un peu grosse. Dommage que tout cela soit tout de même un peu trop explicité à la fin. 

 

A suivre (ben oui)...

jeudi, 18 août 2011

LISEZ LA CARTE ET LE TERRITOIRE

Damien Hirst, pour ceux qui l’ignorent, a réalisé l’œuvre d’art la plus chère de tous les temps (à la fabrication, dirons-nous), avec un véritable crâne humain recouvert de (environ) 8000 diamants authentiques. A mon avis, ça défonce l’œuvre de Jeff Koons, visible autrefois dans Art press, où celui-ci se photographie avec sa verge en train de pénétrer dans la Cicciolina à cheval sur lui, tout ça dans des couleurs tendres, voire kitsch, et où la femme fait tout, par sa mimique, pour indiquer qu’elle est en train de jouir. Bon, c’est vrai, elle fait toujours la mimique de la jouissance féminine sur toutes les photos de la série, car il y a une série entière, bien entendu, on aurait tort de se priver. 

 

Il a dû chercher longtemps le moyen de se replacer au sommet du podium, Jeff Koons, mais, apparemment, il n’a pas trouvé. Moralité : l’argent a eu la peau du sexe. Dit autrement : la marchandise a triomphé de la morale, puisque pour « heurter les sensibilités », exhiber une copulation « in vivo » est dépassé : il faut maintenant des diamants, et des diamants comme s’il en pleuvait. Et ça ne heurte même plus personne. C’est le stade, en quelque sorte, des icônes désicônisées. 

 

C’est d’ailleurs ce dont Michel Houellebecq est convaincu, au moins apparemment, car ce tableau impossible à achever, que Jed Martin finira d’ailleurs par détruire, ça symbolise bien sûr (mais est-ce si sûr ?) l’escroquerie cynique et arrogante que constitue désormais l’étalage sans vergogne des montagnes de fric sous le nez même de ceux que l’ultralibéralisme racle jusqu’à l’os. 

 

La Carte et le territoire, c’est curieux, on rencontre cette expression deux ou trois fois dans le volume des Essais de Philippe Muray. Un territoire, à proprement parler, c’est rigoureusement indéchiffrable : regardez une photo aérienne prise à la verticale, impossible de se repérer, de s’orienter, ni numéro de routes, ni nom de village ou de rivière. Et si on est au-dessus d’une forêt, je vous dis pas. En gros, face à une telle photo, vous êtes, comme on dit, paumé. Remarquez, c’est la même chose pour n’importe quelle photo : dans la presse, qu’est-ce qu’il en reste, comme information, si vous en supprimez la légende ? 

 

Elle sert à ça, la carte : à donner toutes les légendes nécessaires pour qu’on sache bien ce qu’on est en train de regarder, à poser l’étiquette avec les noms sur les paysages. A donner des points de repère. A s'orienter. S'il n'y a pas de métaphore, là, c'est rudement bien imité : nous avons fabriqué une époque totalement dépourvue de valeurs, qui n'a plus aucun sens de la valeur des choses et des êtres, démunie de points de repère. En clair, TOUT est possible (et l'inverse aussi, naturellement).  

 

Et Jed Martin a été photographe avant de virer peintre. Il a commencé par « trois cents photos de quincaillerie », avec « écrous, boulons et clefs à molette », tout ça en « lumière neutre », sur « fond de velours gris moyen ». Puis il a l’illumination, un jour où, sur une aire d’autoroute, son père lui demande d’acheter la carte Michelin du département. Ils sont dans la Creuse. Le passage vaut, comme on dit dans le Guide Michelin, le détour.

 

« Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion que cette carte Michelin au 150.000ème de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. » C’est le coup de foudre. On ne comprend pas bien, mais le roman, c’est aussi ça. 

 

A suivre... 

 

P. S. du 26 août : L'expression "la carte et le territoire" se trouve aussi (ou alors, en fait) dans le livre de Philippe Muray Festivus festivus, paru en 2005 chez Fayard, à la page 389 : « La fameuse distinction de la carte et du territoire était encore rassurante : c'était la distinction du réel et de l'imaginaire; mais il n'y a plus de territoire, et c'est le peuple de la carte qui s'exprime. Sans drôlerie, comme de juste. Sans imagination. Ou qui ne s'exprime pas du tout, d'ailleurs ». Cela ouvre comme un horizon, une sorte de profondeur de champ. 

mercredi, 17 août 2011

DIRE DU BIEN DE MICHEL HOUELLEBECQ

Je n’avais encore lu aucun livre de Michel Houellebecq. Vous allez me demander pourquoi, peut-être. La raison en est simple, je crois d’ailleurs l’avoir déjà exposée ici, quoique pour une autre raison : il y avait une controverse, que dis-je, une dispute, un débat national ! Le sujet, tout simplement, faisait exploser l’audience dans les médias. 

 

Et l’ébullition virtuelle (récurrente, il faut bien l’avouer, le carburant des médias n’étant rien d’autre que l’ébullition, quel que soit le combustible), tout simplement, ça me donne dans la minute, en plus de la nausée, un urticaire géant, massif, à donner même au unau des gestes fébriles et saccadés,  voire capricants et convulsifs, c’est vous dire. 

 

Il suffit que la mayonnaise médiatique « prenne » autour d’un individu, d’un phénomène, d’un événement pour que je fasse comme l’escargot : je me rétracte, je retourne au fond de la coquille utérine de ma surdité natale. C’est simple, tout ce qui a pour vertu de « faire parler les gens », je m’en protège par instinct comme d’une peste. Bon, c’est vrai, j’ai abordé ici plusieurs fois, par exemple, l’ « affaire » Strauss-Kahn, mais c’est parce que j’écoute beaucoup la radio. Vous dites : paradoxal ? Je veux bien. Mais qui est sans contradiction ? 

 

Une amie avait prêté à H. La Carte et le territoire, le petit dernier de l’auteur controversé. Le livre était là, sur sa table, inoccupé, désœuvré même, il s’ennuyait. Je l’ai ouvert – avec réticence, mais je l’ai ouvert. Autant l’avouer : je craignais le pire. Eh bien tenez-vous bien, je n’ai pas regretté. Franchement, c’est une heureuse surprise. J’ai donc lu récemment deux ouvrages contrastés d’auteurs français d’aujourd’hui : Claude Arnaud, avec Qu’as-tu Fait de tes frères ?, et, donc, Michel Houellebecq, avec La Carte et le territoire. 

 

Autant je trouve le premier dénué de toute force et de tout intérêt, frappé d’émasculation littéraire, autant je trouve le Houellebecq réjouissant et « couillu ». Enfin un livre d’un auteur français d’aujourd’hui qu’il ne faut pas se forcer, la mort dans l’âme, à boire jusqu’à la lie de la dernière page. Tiens, du coup ça me donne envie de lire les précédents. 

 

Le Claude Arnaud, c’est du mètre linéaire, comme on dit dans les supermarchés, mais du linéaire à tous les étages du bouquin, dans les faits, dans les personnages, dans la construction, et surtout dans le regard sur le monde que c’est censé refléter : tout simplement, de regard, il n’y en a pas. Mai 1968, avec ce qui précède et tout ce qui suit, pourtant, ça devrait motiver le romancier, bon dieu ! Là non, rien, pas de regard du tout : si l’on veut, c’est un tableau aveugle sur l’époque. Cette époque, il s’est contenté de la vivre. Ça ne fait pas une littérature. Le secrétaire de séance se contente d’exposer, comme je disais, son compte-rendu de conseil d’administration. 

 

Avec Michel Houellebecq pas du tout. L’action se passe aujourd’hui, ou peu s’en faut : il ne faut pas compter sur une reconstitution historique. Et l’époque, on l’entend pester contre. On sent qu’il ne peut pas la sentir. Et pour moi, ça tombe bien, c’est une attitude que non seulement je comprends, mais que je partage. Je pense à Philippe Muray qui, d’ailleurs, dans sa détestation du bocal littéraire parisien, épargne plutôt l’auteur de La Carte et le territoire, si je me souviens bien (voir son volume d’Essais, aux Belles Lettres). 

 

 Ce qui est vraiment bien, c’est que Michel Houellebecq, non seulement ne dit jamais « je » comme dans ces pseudo-romans que sont les soi-disant « auto-fictions », mais encore met en scène un personnage qui s’appelle Michel Houellebecq, qui meurt atrocement, soit dit en passant, dans la troisième partie. Mais attention, ce n’est pas une projection, ce serait plutôt un double, et c’est assez marrant. Car le pire, dans l’autofiction, c’est l’espèce de vortex auto-érotique où l’auteur masturbe à longueur de page des obsessions qui l’obsèdent. C’est, bien entendu, insupportable. Rien de tel ici. 

 

Le personnage principal, c’est l’artiste Jed Martin, fils de l’architecte Jean-Pierre Martin, à la riche et belle carrière d’architecte, mais il a pris sa retraite, un jour. Le roman commence sur l’impossibilité de finir le tableau dont le sujet consiste en Jeff Koons et Damien Hirst, les deux artistes les plus chers du marché de l’art contemporain. Déjà, cette impossibilité de finir un pareil tableau me rend le livre sympathique. Ça ne suffit pas, mais ça aide. D’autant que le futur tableau s’intitule « Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art ».

 

 A suivre...

mardi, 16 août 2011

MERCI TONTON GEORGES (2)

Je ne vais pas me mettre à énumérer les chansons de GEORGES BRASSENS. Ce n’est pas que ça me déplairait, mais ça vous fatiguerait assez vite. Tiens, dans quelle chanson trouve-t-on : « Ainsi que deux bossus tous deux nous rigolâmes » ? Dites un peu pour voir. Cette formule (qu’on trouve dans « La fessée ») me fait rire. En gros, « les-chansons-de-brassens », je me suis vautré, que dis-je, immergé dedans longuement.

 

 

Chose curieuse, il a fallu mon premier séjour en Allemagne, dans la belle maison (« Probstei ») de Möckmühl de la comtesse VON MOLTKE, pour que je découvre « Grand-père », chanson dans laquelle il s’agit d’enterrer le pépé, mais « chez l’épicier, pas d’argent pas  d’épices ; chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Donc là, ils n’ont pas le premier sou pour le cercueil, puis pour la messe, puis pour le corbillard.

 

 

Mais heureusement, grand-père se venge : « Or j’avais hérité de grand-père une paire de bottes pointues », grâce auxquelles il botte le train des salauds : « C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre (…) a une fesse qui dit merde à l’autre ». Réjouissant. « Mon prince on a les dames du temps jadis qu’on peut. » Je dirai, par rapport à ce qu’on fait aujourd’hui : on a les rappeur qu’on peut. Il va de soi que CLARA (CLÄRLÄ pour les intimes) ne comprenait pas le moindre traître mot. Mais elle savait beaucoup d’autres choses.

 

 

Un fils de la maison, pour dire que le français n’avait de mystère pour personne dans la famille, avait dans sa chambre la collection à peu près complète du « Livre de poche », en plus de me flanquer de vraies raclées aux échecs.

 

 

Il y a tellement peu à jeter dans le grenier de GEORGES BRASSENS que je m’en veux un peu de déplorer une petite anicroche, oh, presque rien, un fétu, une misère. C’est dans la troisième strophe de « Quatre-vingt-quinze pour cent », vous savez, cette chanson qui proclame que dans 95 % des cas, « la femme s’emmerde en baisant ». Qu’est-ce qui lui prend de faire la liaison ? Mystère. Si la femme, dans ses ébats amoureux, crie « pour simuler qu’elle monte aux nues », dit-il, « c’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire ». On lit bien « croie », c’est bien le subjonctif présent : la liaison est donc une faute. Peut-être est-elle volontaire ?

 

 

GEORGES BRASSENS s’est, entre autres, immergé dans la poésie française. Il en a mis en musique une flopée, en commençant par des poèmes de PAUL FORT, qui ne sont pas trop ma tasse de thé. Mais il a fait quelques absolus chefs d’œuvre, où la musique est tellement bien adaptée aux contours du texte qu’on peut dire qu’elle les épouse. Le problème, ensuite, c'est que le poème n'existe plus pour lui-même : la musique s'est emparée de lui, et ne le lâchera plus. Tiens, ça n'a rien à voir, mais essayez d'écouter le début de la 5ème symphonie de BEETHOVEN sans entendre « La pince à linge » par Les Quatre Barbus !

 

 

 Le premier est un poème d’ANTOINE POL : « Les passantes ». Je me rappelle ce séminaire de sémiotique, animé par le prétentieux BERNARD PARRET, qui se piquait de connaître l’opéra, et dont le discours s’était révélé d’une insondable vacuité, au grand dam de mon ami YVES J., musicien de profession. L’autre animateur, BRUNO GELAS, soutenait que dans l’opéra, le texte n’est pas fait pour être compris. Texto !

 

 

Il y avait là, aussi et surtout, une jeune femme qui avait aimanté le regard de tout ce qui était masculin dans la salle. Le plus drôle, c’est que nous avions été plusieurs, après coup, à  lui parler de cette chanson, dont PATRICE E. Je ne sais pas quelle pouvait être l’impression de cette femme, d’avoir été l’objet de cet hommage fasciné. « Alors, aux soirs de lassitude, Tout en peuplant sa solitude Des fantômes du souvenir, On pleure les lèvres absentes De toutes les belles passantes Que l’on n’a pas su retenir. » ANTOINE POL n’entendit jamais la chanson, parce que BRASSENS était tellement maniaque qu’il ne voulait la livrer que poussée à la perfection.

 

 

LAMARTINE est l’auteur, lui, du magnifique « Pensées des morts ».  ROGER BELLET, mon professeur, ne voyait dans toute sa poésie qu'une sorte de « jus sirupeux » (authentique). « C’est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants : Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l’aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes A l’approche des hivers. » Est-ce que ce n’est pas très beau ?

 

 

Et puis j’ai découvert, somme toute très récemment, une chanson que je ne connaissais pas, parce qu’elle ne figurait pas dans les vinyles  33 tours : « A mon frère revenant d’Italie ». Pour le texte, c’est ALFRED DE MUSSET. Un petit miracle de nostalgie ironique (ou d’ironie nostalgique). Un petit miracle aussi de mariage avec la musique : une introduction à la pointe de la guitare par JOEL FAVREAU, l’inébranlable contrebasse de PIERRE NICOLAS, et c’est parti.

 

 

« Ainsi mon cher, tu t’en reviens D’un pays dont je me souviens Comme d’un rêve, De ces beaux lieux où l’oranger Naquit pour nous dédommager Du péché d’Eve. » Et puis : « Ischia ! c’est là qu’on a des yeux, C’est là qu’un corsage amoureux Serre la hanche. Sur un bas rouge bien tiré Brille, sous le jupon doré, La mule blanche. » Je regrette beaucoup que ce ne soit pas la dernière chanson du disque, car « Le roi boiteux » casse l’ambiance.

 

 

Pour résumer, les chansons de GEORGES BRASSENS sont tellement gravées dans mon disque dur qu'elles ressortent parfois spontanément, comme par exemple au réveil, où je me récite "Le grand chêne" ou "Le vingt-deux septembre". Voilà.

 

 

 

 

 

 

lundi, 15 août 2011

MERCI TONTON GEORGES (1)

« Tonton Georges », c’est dans « Le bulletin de santé » : « Et si vous entendez sourdre, à travers les plinthes Du boudoir de ces dames des râles et des plaintes, Ne dites pas : « C’est tonton Georges qui expire », Ce sont tout simplement les anges qui soupirent. ».

 

 

Quand on passe à Sète, si même on n’y va pas exprès, une halte au cimetière est obligatoire. Pas celui situé en hauteur, où se situe la tombe de PAUL VALÉRY, mais celui d’en bas, celui des pauvres. Ce n’est pas la plage, mais presque. La tombe est discrète. Une plaque elle-même discrète, en haut à droite, porte un nom : GEORGES BRASSENS (1921-1981). Juste en dessous, une autre plaque : JOHA HEIMAN, PUPCHEN (1911-1999). C’est avec lui qu’on l’a enterrée. Elle y avait droit.

 

 

La première chanson de BRASSENS qui m’est tombée dans l’oreille, c’est « Les amoureux des bancs publics ». Un disque 33 tours, 25 cm. Je ne me rappelle plus les autres chansons de l’album. Peut-être « Brave Margot » ? « Il suffit de passer le pont » ? « J’ai rendez-vous avec vous » ? En tout cas, le disque tournait sur l’électrophone gris de la Guilde du disque, et « Les amoureux » m’est restée. J’avais peut-être huit ans.

 

 

Dans le placard, il y avait aussi YVES MONTAND, même format, avec « Battling Joe » et « Les grands boulevards », que je connaissais par cœur : « On a des chances d’apercevoir Deux yeux angéliques Que l’on suit jusqu’à République ». C’était l’époque où MONTAND chantait : « Je ne suis pas riche à millions, Je suis tourneur chez Citroën ». Une autre époque, quoi !

 

 

« Les amoureux des bancs publics », peut-être pensais-je à ces deux tourtereaux goulus, qui se mangeaient la bouche sur le banc du square Michel Servet, juste en dessous de la cour de récréation. Ça avait l’air agréable, mais c’était une très mauvaise idée, ce banc, ils n’auraient pas dû, car COHEN leur avait gueulé : « Sucez-vous la poire ! » pour notre plus grande et bruyante joie, si bien qu’ils avaient dû s’enfuir. C’était la classe de Madame ARGELIÈS. Des sales gosses, vraiment. Ou jaloux. Ou impatients de passer au même genre de travaux pratiques ?

 

 

« Les Amoureux des bancs publics » c’est d’abord un joli texte, mais il y avait, vers la fin, ces mystérieux « toizarts », des « toizarts des rues », pour être précis. Je vous imagine aussi perplexes que je le fus : qu’est-ce qu’un toizart ? Et puis un jour, j’ai eu les paroles sous les yeux, et là, enfin, vint la lumière. « Ils s’apercevront émus Que c’est au hasard des rues Sur un de ces fameux bancs Qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour ». Eh oui, « c’est au hasard », mais avec la liaison, faite comme il faut. La Marseillaise m’a posé le même genre de problème, d’ailleurs, à peu près au même âge : je me demandais qui était ce soldat qui s’appelait Séféro. Ben oui, quoi : « Entendez-vous, dans les campagnes, Mugir Séféro ce soldat ? ». Passons.

 

 

LAURENCE avait – à l’époque, on s’entendait très bien – écrit un poème sur la page de garde de mon Brassens (Seghers, Poètes d’aujourd’hui, n° 99). Comme un idiot, je me le suis fait kidnapper en juin 1968. Et aucune demande de rançon ne m’a été adressée. Je le regrette encore, ce bouquin.

 

 

Celle de mes sœurs dont la chambre jouxtait la mienne écoutait « Les trompettes de la renommée ». J’appréciais particulièrement le père Duval. On a oublié le père DUVAL, curé et chanteur à la fois (« J’ai joué de la flûte sur la place du marché, mais personne avec moi n’a voulu chanter. »). BRASSENS lui a fait un sort éternel : « Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente, Avec le Père Duval, la calotte chantante, Lui le catéchumène, et moi l’énergumène, Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen. ».

 

 

J’aimais beaucoup, aussi, « L’amandier », à cause de la « bouche gourmande des filles du monde entier », évidemment : « Et mes lèvres sentent bon, et si tu me donnes une amande, je te donne un baiser fripon ». La fille mange tout : « Ma récolte était perdue », mais il n’a pas tout perdu : « Mais sa jolie bouche gourmande en baisers m’a tout rendu ».

 

 

dimanche, 14 août 2011

CIORAN : N'IMPORTE QUOI, MAIS QUEL STYLE !

Allez, je termine sur EMIL CIORAN.

 

Après Sur les cimes du désespoir, que j’ai considéré à la lecture un peu comme de la bouillie, j’ai attaqué Le Livre des leurres. Mais je ne suis pas sorti de la bouillie. En lisant : « Pour ceux qui ont dépassé la vie sans le vouloir… », je me pose la question : « Par la droite ? ». Et que pensez-vous de ceci : « Réjouis-toi de pouvoir, dans la confusion intérieure, être total ; de pouvoir en un instant actualiser tous les plans spirituels et toutes les oppositions. » ?

 

 

A partir de là, tout sera TOTAL : « Pourquoi vivre dans des fragments de temps, des bribes d’expériences alors que je suis capable à tout instant d’être tout en entier, de rendre actuelles toutes mes réalités et mes possibilités ? ». Ce ne sera plus que « paroxysme », « effervescence totale », « inquiétude totale », « expériences totales », « inquiétude absolue ». Il fait une différence entre « ceux qui sont tout à fait seuls » et « ceux qui le sont absolument ».

 

 

Ma parole, il y est resté, sur les cimes : « …ivre d’orgueil et d’extase vers les cimes ultimes de l’être… ». Il s’interroge plus loin : « La pensée ne mène-t-elle pas à tout ? ». J’ajoute : « A condition d’en sortir. ». Il note encore : « Ne pas oublier que les coups de poing, les cris, les gifles, la marche, le sport, les femmes, la vulgarité, sont à notre portée et que, par eux, nous pouvons gagner le combat dans le temps. ». Tiens, il a oublié le raton laveur.

 

 

Et puis, cette obsession du « nous », comme si ce qu’il ressentait était valable pour l’humanité entière, alors même qu’il déclare (p. 583) : « Il me suffit d’entendre quelqu’un parler sincèrement d’idéal, d’avenir, de philosophie, de l’entendre dire « nous » avec une inflexion d’assurance, d’invoquer les « autres », et de s’en estimer l’interprète, – pour que je le considère mon ennemi. ». La contradiction est ici aveuglante.

 

 

Dans ce Précis de décomposition, je sauverai quand même le premier chapitre, « Généalogie du fanatisme », qui me semble poser très bien ce qui est sous-jacent dans toute croyance : l’intégrisme. Si j’étais croyant, je serais fanatique, sauvagement intégriste, car toute croyance aspire à la totalité. C’est normal, puisque croire, c’est détenir LA Vérité. Pour tout croyant qui se respecte, il importe donc de combattre pour que tous l’admettent. Toute croyance a vocation universelle. Toute croyance est de nature totalitaire. Mais peut-on pour autant ne croire en rien ? C’est vrai que JACQUES BOUVERESSE a écrit un livre (Peut-on ne pas croire ? Agone, 2007) sur « la Vérité, la croyance et la foi ». Mais il est de fait que beaucoup déclarent ne croire en rien. 

 

 

On a compris : je suis TOTALEMENT étranger à ce discours, et même d’un hermétisme brutal. Dans ces conditions, je ne vais pas continuer sur cette lancée à propos de Des Larmes et des saints, de Le Crépuscule des pensées, de Bréviaire des vaincus et de Précis de décomposition. Vous m’aurez laissé tomber bien avant. Pour résumer, je suis incapable de voir dans ce langage le récit d’une expérience intérieure : j’y vois des mots et, selon l’expression inventée par Le Canard enchaîné, des « paroles verbales ».

 

 

Allez, encore une gorgée de ce breuvage. « Comment pourrais-je oublier que je suis, quand l’excès de mort me délie de la mort ? » (Crépuscule). Quelqu’un peut-il me dire ce que signifie : « Un naufragé battu par toutes les vagues, projeté contre tous les rochers, aspiré par toutes les obscurités – et qui tiendrait le soleil dans ses bras ! » Et c'est le même gars qui dit pis que pendre de la poésie ! « La vie est éthérée et funèbre comme un suicide de papillon. » J’ai failli le dire ! « Je suis poète par tous les vers que je n’ai jamais écrits. » Et moi donc !

 

 

Et : « Pourvu que les cieux s’écroulent avant la ruine de l’esprit ! ». Et : « Même le suicide n’est qu’un hommage que nous rendons à nous-mêmes. » Ma foi, pourquoi pas ? La poésie ? « Elle nous fait descendre vers le suprême. » Il me l’ôte de la bouche. « Ne l’obligeons-nous pas [la mer] au reflux lorsque nous la regardons avec des yeux sans chagrin ? » « L’homme est le plus court chemin entre la vie et la mort. » Ça, ça me fait carrément marrer.

 

 

Bon, je ne vais pas m’acharner. EMIL CIORAN a sa statue, ses admirateurs. Ce que je peux dire, c’est qu’il est sans arrêt dans le paradoxe, l’exaltation, l’emphase, la généralisation, l’oxymore et la tautologie (« On croit sans croire et l’on vit sans vivre. »).

 

 

Alors, vous allez me demander pourquoi j’ai lu 737 pages des œuvres qui me sont à ce point étrangères. La question est légitime. Je répondrai d’abord qu’il y a quelque chose de fascinant dans la CONSTANCE du langage et du regard, dans la COHERENCE du propos. C’est étrange, mais il part d’une obsession, et il s’y tient, sans dévier d’un pouce de sa trajectoire. On peut considérer ce qu’il dit comme le symptôme d’une maladie, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a trouvé une voie qui n’appartient qu’à lui, et qu’il explore avec la plus grande obstination.

 

 

Je répondrai ensuite que si je m’y suis tenu sur plus de 700 pages, c’est qu’il y a quelque chose d’unique dans le STYLE. En lisant Précis de décomposition, je vais vous dire, je suis fier d’être Français. Enfin quoi, voilà un Roumain qui se met à écrire en français avec la pureté de langue qu’on trouve dans Paradoxe sur le comédien de DIDEROT, et face à ça, tous les petits écrivailleurs que nos éditeurs actuels publient à tour de bras ne s’ensevelissent pas sous la honte des pelures de pommes de terre qui sortent de leur plume !

 

 

Moralité, quel dommage que CIORAN … que CIORAN quoi, au fait ? Non, rien.

samedi, 13 août 2011

CIORAN : CE N'IMPORTE QUOI A DU STYLE

J’avais donc ouvert cette note sur le personnage de CIORAN. On connaît cet auteur en France par les aventures vécues récemment par ses Cahiers qu'une brocanteuse avait découverts dans sa cave. L’exécuteur testamentaire, YVES PEYRÉ, considérait qu’il n’y avait là que des débris. Erreur fatale ! Une mallette s’y trouvait, contenant les fameux cahiers, ceux justement qui formaient un « trou », jusque-là inexpliqué, après 1972. La brocanteuse vend les Cahiers aux enchères. La Bibliothèque Doucet, que dirige YVES PEYRÉ, fait arrêter la vente.

 

 

Car YVES PEYRÉ ne veut pas recommencer le pataquès qu’il a commis quelque temps auparavant, lorsque la compagne de RENÉ CHAR a voulu DONNER des archives, et qu’il a fait le dédaigneux. YVES PEYRÉ, on peut le considérer comme un auteur considérable, si l’on en juge par le nombre de ses ouvrages publiés. Il est en général tenu pour un bon poète. J’aime assez sa manière de parler d’un peintre qui me touche en profondeur, dans l’ouvrage qu’il consacre à JEAN FAUTRIER.

 

 

Mais avec CIORAN, il s’est planté. Il a dû ouvrir la porte de la cave et, après avoir vaguement aperçu le lieu à la lueur de sa lampe de poche, dégoûté, la refermer, laissant alors la brocanteuse s’emparer du trésor. Et le tribunal a tranché : les Cahiers restent à la brocanteuse, qui a toutefois promis de vendre en un seul bloc.

 

 

La notice sur CIORAN rédigée par le précédemment  nommé MICHEL P. SCHMITT le présente comme un « moraliste et essayiste français, d’origine roumaine ». CIORAN, pour moi, c’était d’abord un nom, vaguement associé à la notion d’aphorisme, vous savez, ces phrases lapidaires dont la concision est censée contenir le maximum de substance, voire de sagesse. En général, c’est un milieu dense. Une sorte de « géante rouge » après sa réduction à l’état de « naine blanche » (c’est de l’astronomie).  L’aphorisme est à la littérature française ce qu’est le haïku à la poésie japonaise.

 

 

CIORAN, son nom était aussi associé à un pessimisme radical, si radical qu’il en devenait paradoxal, pour ainsi dire invraisemblable. Un pessimisme intenable. A se demander pourquoi il ne s’était pas tiré une balle dans le crâne avant de commencer à écrire. Alors qu’il a vécu jusqu’à l’âge respectable de 84 ans (1911-1995). Conduire sa vie sur ce fil du rasoir sans se vider de son sang après quelques mètres, j’appelle ça être un virtuose. Mais c’est connu, les Français aiment les virtuoses roumains (DINU LIPATTI, RADU LUPU, SERGIU CELIBIDACHE, GUERASIM LUCA, …).

 

 

Et puis récemment, j’ai décidé d’en avoir le cœur net. J’ai donc ouvert le volume intitulé Œuvres (Gallimard, 1995, collection Quarto). Un pavé (plus de 1700 pages), rassemblant les bouquins dans l’ordre chronologique. Et j’ai commencé par le début. Eh bien, j’avoue, je n’ai pas eu la force d’aller plus loin que la page 737, qui clôt Précis de décomposition, son premier livre écrit directement en français.

 

 

Le début s’appelle Sur les Cimes du désespoir. Bon, il a une excuse, il a vingt-deux ans. Et puis, c’est écrit en roumain, autre excuse possible. Pardon, je plaisante. Je veux bien qu’il ait écrit ça en référence à SØREN  KIERKEGAARD, mais en lisant entre les lignes, j’ai surtout l’impression qu’il l’a fait après avoir subi un gigantesque désastre amoureux. Ce « chagrin d'amour », si c’est bien ça, jouerait en quelque sorte le rôle d’un cataclysme tragique et fondateur. Et qui plus est, qui a provoqué chez lui une insomnie pathologique, qui l’obligeait à marcher dans la nuit, dans les rues de Sibiu, où son père était pope. Au point qu’il peut affirmer : « Ce que j’ai de meilleur en moi, (…) c’est au désespoir que je le dois ». Ma foi, pourquoi pas ?

 

 

Moi, je dois être imperméable aux « cimes ». Par exemple, je ne comprends strictement rien à : « Le lyrisme total n’est rien d’autre que le destin porté au degré suprême de la connaissance de soi » (p. 57). Et puis pardon, quand je lis : « J’ai la nette impression d’avoir concentré en moi toute la souffrance de ce monde…. » (p. 54), j’entends avant tout : « Moi, moi, moi ».

 

 

Et je suis désolé, mais je pouffe en tombant sur : « Il est des expériences auxquelles on ne peut survivre ». Ce genre d’idée, on le trouve à la rigueur dans le Journal que tient un adolescent. « Dans ces moments extrêmes s’accomplit en moi une conversion au Rien. » Parfaitement. Et que pensez-vous de : « Je vous propose, quant à moi, la méthode de l’agonie… » ?

 

 

 A suivre, peut-être.

 

 

vendredi, 12 août 2011

CIORAN : DU STYLE ET DU N'IMPORTE QUOI

Introduction (avec digressions)

 

 

Dans le Dictionnaire des écrivains de langue française (Larousse, 2001), MICHEL P. SCHMITT est l’auteur de la notice sur EMIL MICHEL CIORAN. MICHEL P. SCHMITT (quelle sottise, entre nous, ce P. !), je l’ai connu. Il est le fils de JEANNETTE, décédée au début de 2011, le frère de BERNARD, qui navigue dans le cinéma, et l’oncle de BRIAN, qui était, la dernière fois que je l’ai entendu causer dans le poste, dans une boîte de post-production (ça a rapport avec le cinéma).

 

 

JEANNETTE avait une grande amie, ça datait de l’enfance, quand elle habitait derrière le cimetière de la Croix-Rousse. Elle s’appelait RUTH GOLDMAN, et fut la mère de JEAN-JACQUES GOLDMAN, directeur commercial de l’entreprise familiale d’articles de sport, devenu célèbre dans la musique de variétés, lui-même frère de PIERRE GOLDMAN, vous savez, l’auteur de Souvenirs obscurs d’un juif né en France, bandit innocenté du double meurtre des pharmaciennes du boulevard Richard-Lenoir, et assassiné en 1979.

 

 

BERNARD SCHMITT a réalisé des clips vidéo pour JEAN-JACQUES GOLDMAN, où JEANNETTE apparaissait surmontée d’un chapeau digne de l’hippodrome de Chantilly le jour du Prix de Diane. Je m’en suis voulu de ne plus lui avoir donné signe de vie après 1986. Je suis pourtant allé à ses obsèques, simplement pour lui dire adieu, pour dire adieu à une époque de ma vie qui a compté, et sur laquelle j’avais refermé la porte. A tort, je sais. Je m’en suis voulu. J'avais des liens somme toute amicaux avec elle.

 

 

Ses deux fils sont devenus, l’un un petit cinéaste (Pacific Palisad, que je n’ai pas vu, avec SOPHIE MARCEAU, 1990, est-ce que vous vous souvenez seulement de ce film ?). J'ai entendu dire qu’il a fini par mettre en scène les shows de JOHNNY HALLYDAY.  L’autre, c’est donc MICHEL P., un universitaire moyen qui avait mis ses pas dans ceux d’un de ces apparatchiks qui sont arrivés à abîmer l’école publique à force d’idéologie dogmatique, de concepts abstraits et de pédagogisme fanatique. Il s’appelle ALAIN VIALA, et fut, hélas, directeur des programmes au sein de l’Education Nationale, et doté par ce fait du plus haut pouvoir de nuisance possible.

 

 

J’avais fourni un tout petit travail « sur le terrain », dans une classe où figurait son neveu BRIAN. Je ne m’en vante pas. Je n’avais même pas compris grand-chose aux enjeux de l’affaire. Ce qu’il fallait à ces gens, c’était, inspiré des méthodes « à l’américaine » (en passant, le P. de MICHEL P., c'est sans doute pour faire plus américain, moi je me gausse), et pour lutter contre l’intolérable à-peu-près dont se rendent coupables les professeurs et leur insupportable impressionnisme pédagogique, des « points de repère », comme une « écriture orthonormée », un cadre « scientifique », un fonctionnement « par objectifs », avec, s'il vous plaît, des « évaluations » d'étape, des « bilans» et des « récapitulatifs » comme s'il en pleuvait, qui sont aujourd’hui devenus les normes terroristes au sein du système éducatif, avec analyses sociologiques dûment estampillées « de gauche », au nom d’un égalitarisme qui aura finalement fonctionné comme la guillotine de 1793. Le mal que ces gens ont pu faire ! Et quand le mal est fait, c'est fini. Pardon pour la longueur du paragraphe.

 

 

Moi, je faisais justement partie des impressionnistes. J’étais un peu trop poète. Je faisais trop confiance à la créativité personnelle. Il eût fallu que je l’assumasse (et toc !), au lieu de m’asservir aux diktats de l’Institut National de la Recherche Pédagogique (INRP). Mais que voulez-vous, j’ai l’esprit plutôt lent. J’aime faire la sieste. Et j’assume.

 

 

Bon, il faudrait peut-être que j’en arrive à mon sujet, vous ne croyez pas ?

 

 

Ce sera pour la prochaine fois.

 

 

jeudi, 11 août 2011

LA COCHONNAISE (HYMNE NATIONAL)

CHANT DE GUERRE DE L'ARMEE DU GROIN

 

 

I

 

ALLONS GORETS DES PORCHERIES,

LE COUP DE GROIN VA ARRIVER !

CONTRE NOUS DE LA CHARCUTERIE,

ET LE LARD SANGLANT EST TRANCHÉ! (BIS)

ENTENDEZ DONC DANS LES BOUCHERIES

RUGIR CES TUEURS DE SUIDÉS,

ILS VIENNENT JUSQUE SOUS NOS PIEDS

EGORGER NOS PORCELETS, NOS TRUIES !

 

Refrain

 

AUX ARMES, LES COCHONS !

SORTEZ TOUS VOS LARDONS !

GRUIKONS GRUIKONS,

QU'AVEC DU SANG HUMAIN,

ON FASSE DU BOUDIN !

 

II

 

Tremblez, affreux bouchers perfides,

Lie infecte de l’humanité !

Tremblez ! Vos projets cochocides

Vont vous retomber sur le nez ! (bis)

Vous crèverez, tas de limaces,

Et si vous tuez nos pourceaux,

Nos truies en feront de nouveaux

Qui vous boufferont le pancréas !

Aux armes, les cochons, etc…

 

III

 

Amour sacré de nos rôtis,

Pourfends, achève tous  ces branleurs !

Porcherie ! Porcherie chérie,

Aide-nous à en faire du beurre ! (bis)

Sous notre bannière, que notre lard,

Devienne le plus fort des poisons,

Que clamsent alors tous ces gloutons,

Bravo, cholestérol, indigestion !

Aux armes, les cochons, etc…

 

IV

 

Quoi, ces gros cons dégénérés

De notre graisse veulent s’empiffrer !

Quoi ces crétins décervelés

Passeraient leur temps à nous bouffer ! (bis)

Dieu ! Ils nous couperaient le groin

Et nous sectionneraient le chanfrein !

Et nos jambons et nos intestins

Présideraient à leurs hideux festins !

Aux armes, les cochons ! etc.

 

 

 

L’ANTI-COCHONNAISE (HYMNE)

 

1

 

Allons, enfants de la soierie,

Le jour de Lyon est arrivé.

Contre nous, de la porcherie,

Le cochon hideux est levé (beuark !).

Entendez-vous dans les campagnes

Gruiker ces énormes verrats ?

Ils viennent avec leur groin sournois

Déféquer leurs infâmes lasagnes.

 

Refrain

 

Aux armes, les canuts,

Tuez la cochonnaille.

Bouffons, bouffons

Les gros cayons,

Jusqu’à qu’on en peut plus !

 

2

 

Tremblez, cochons, et vous, cochettes,

Qui refusez de nous nourrir !

Tremblez, le tranchoir à gorgettes

Fera couler votre boudin !

Une forte « main vengeresse »

Fracassera vos crânes vains !

Et l’impitoyable canut

De vos gras fera maints abus.

 

 

Hommage à DIDIER FOND, blog http://fonddetiroir.hautetfort.com, en souvenir de la SALLE FUMEUR. 

 

 

mercredi, 10 août 2011

LISEZ "LES GRANDES ESPERANCES"

Voilà un bouquin formidable, que j'ai lu récemment. L'action se passe en Angleterre au milieu du 19 ème siècle. L'auteur s'appelle CHARLES DICKENS, excusez du peu.

 

 

Le héros s’appelle Pip (pour Philippe Pirrip). Il vit chez sa sœur, la femme du forgeron Joe Gargery. Elle gouverne la maison avec autorité, voire brutalité, ne passant rien à son jeune frère, ni d’ailleurs à son mari. A l’occasion, elle terrorise son monde. Mais pour les gens du bourg, Pip aura été « élevé à la cuiller », c’est-à-dire qu'ils le considèrent à jamais redevable à sa sœur des "bontés" qu’elle a eues pour lui, quelle que soit la réalité effectivement vécue par lui. Il y a aussi dans le voisinage Mme Hubble, M. Wopsle, qui finira dans un théâtre minable de Londres. Une complicité silencieuse lie en profondeur Pip et Joe, qui passe essentiellement par les regards qu’ils échangent.

 

 

Un jour, Pip va se promener dans les « maraîches ». On vient d’entendre le canon du ponton, qui signale, par deux fois, l’évasion de bagnards qui y sont enfermés. Pip rencontre l’un des deux, qui le terrorise et l’oblige à lui apporter du ravitaillement, ainsi qu’une lime pour se débarrasser de sa chaîne.

 

 

Pip dérobe à sa sœur tout ce qu’il faut, dont un succulent pâté et, au moment où il ravitaille le bagnard, il lui dit qu’il vient de rencontrer un autre homme lesté d'un boulet. L'autre se met en colère. Lorsque les soldats, qui ont encerclé le marais, mettent la main sur les deux fugitifs, le premier est en train, proprement, de casser la gueule à l’autre, voire de le tuer. Il s’appelle Magwitch, et s’accuse publiquement de s’être introduit chez Mme Gargery et de lui avoir dérobé des victuailles, dont un pâté. Pip s'interroge.

 

 

 

Pip n’entend plus parler de lui. Un jour, il est convoqué chez une vieille fille, Mlle Havisham, richissime héritière d’un domaine à l’abandon, dans lequel elle se cloître derrière les volets fermés et où elle sèche sur pied. Chez elle vit Estelle, fille absolument ravissante dont Pip tombe aussitôt amoureux, qui est sa protégée, et dont elle fera sa légataire universelle. Mais cela, on ne le sait pas pour l’instant.

 

 

Dans la maison, Pip est chargé de distraire l’attention de la vieille en lui faisant faire le tour de la pièce appuyée sur lui, et en jouant avec Estelle à des jeux de cartes où il perd sans arrêt honteusement. La vieille jouit du spectacle de la jeune fille éblouissante qui triomphe de la gent masculine.

 

 

 

Un jour au café, Pip et Joe sont attablés, lorsqu’un homme mystérieux annonce à Pip qu’il peut dès cet instant nourrir de « grandes espérances » et l’invite à son étude à Londres,  où il lui dévoilera tout. Il n’en faut pas plus à Pip pour imaginer que c’est Mlle Havisham qui lui veut du bien. Un jour qu’il se trouve chez celle-ci, il est provoqué aux poings par un « jeune monsieur ». Ils se livrent plusieurs assauts, mais à chaque fois, c’est le jeune monsieur qui se retrouve par terre, et bientôt le visage en sang.

 

 

Estelle a tout vu et ce jour-là, elle autorise Pip à déposer un baiser sur sa joue. Ce « jeune monsieur » s’avèrera être Herbert qui, à Londres, deviendra son ami indéfectible. En attendant, il passe du temps chez la vieille fille avec Estelle, dont il comprend peu à peu qu’elle a été adoptée par elle, et ce dans le but unique de la venger de tous les hommes de ce que l’un d’eux lui a fait subir : ainsi s’explique l’attitude hautaine et dédaigneuse prise en permanence par la jeune fille.

 

 

 

Pip grandit et part pour Londres, où il retrouve donc le « jeune monsieur », Herbert, et Monsieur Jaggers, qui agit au nom de son bienfaiteur mystérieux, en qui il persiste à voir Mlle Havisham. Il dépense beaucoup d’argent, fait des dettes, va au théâtre. Il a tendance à oublier son vieux Joe, dont la femme finit par mourir, quelque temps après avoir subi une attaque cérébrale. Il se prend pour celui promis à « de grandes espérances », et méprise volontiers les  gens de basse classe.

 

 

 

Un jour, M. Jaggers lui annonce que son bienfaiteur a annoncé son arrivée. Il découvre alors, terrorisé, qu’il n’est autre que l’ancien bagnard Magwitch, pourtant condamné au bannissement à vie. Bien obligé de l’admettre, il s’occupe du vieillard, qui s’est terriblement enrichi dans les colonies, avec l’idée fixe de faire de Pip un « grand monsieur ». Mais, malgré toutes les précautions prises, celui-ci est reconnu par Compeyson, l'ancien forçat avec lequel il s'était battu, et qui lui voue une haine inexpiable.

 

 

Aidé de Wemmick, le secrétaire de Jaggers, avec qui il a lié amitié, il s’efforce de faire évader Magwitch du sol britannique, mais le jour de l’évasion, les douaniers arraisonnent la yole avant qu’ils aient pu arrêter le vapeur qui devait les conduire à Hambourg. Compeyson se noie, Magwitch est repêché, et arrêté. Il s’avère alors que Magwitch est le père d’Estelle, fille qu’il croyait morte depuis longtemps.

 

 

 

Celle-ci avait épousé l’espèce de brute que haïssait Pip, qui l’avait horriblement fait souffrir, avant de mourir lui-même. Elle vend le domaine de Mlle Havisham et finira sa vie dans la tristesse et la solitude. Quant à Pip, après avoir risqué de se faire assassiner à coups de marteau par Orlick, qui l’a attiré dans un traquenard, puis failli mourir de pneumonie, maladie au cours de laquelle il a été scrupuleusement veillé par Joe, il abandonne toute vanité, ainsi que ses « grandes espérances », et retourne dans son village, où il travaillera à la forge.

 

 

Tous les personnages importants nourrissent de GRANDES ESPERANCES : Mlle Havisham, Magwitch, Estelle, Pip. Elles sont toutes déçues.

 

Livre absolument magnifique ! Lecture jubilatoire !

 

mardi, 09 août 2011

TOUS ACCROS A L'ADDICTION DE LA DEPENDANCE

Donc, je disais que se droguer, c’est manquer de sincérité. Ben oui, quoi : c’est tricher avec l’existence. Se réfugier dans son fantasme, c’est refuser de voir la réalité, et sa propre réalité dans le monde réel. Mais jouer au loto, c’est aussi avoir envie de tricher avec l’existence, c’est faire le premier pas dans cette direction. Quand tu reçois sur le crâne 285.000.000 d’euros comme ça s’est passé récemment à l’euromillion, tu viens de tricher. Tous ceux qui jouent au loto sont des tricheurs en puissance. Disons, tout simplement, des tricheurs.

 

 

De toute façon, notre monde est celui de la triche généralisée, il n’y a qu’à regarder sur les terrains de football, dans le peloton du Tour de France, en politique, en économie. Tout le monde a envie de tricher. Beaucoup y arrivent (voyez BERNARD TAPIE) sans que ça leur retombe dessus. Allez, ne niez pas. La preuve, le nombre de ceux qui jouent aux jeux de hasard. Et ce n’est pas pour rien qu’à ce propos, précisément, on parle d’ADDICTION. Mais dans les rangs, il faut différencier les gros et les petits, je dirai même les énormes et les minables.

 

 

Dans toute la tradition anthropologique, la drogue avait une véritable fonction, aussi bien sociale que religieuse. Dans notre civilisation déboussolée, perdue dans un univers désormais vide de sens, de deux choses l’une : chacun consomme une drogue dont il attend avant tout une ANESTHESIE, qui lui permet de continuer à vivre.

 

 

Il faut dire que le quotidien n’est pas triste : il est catastrophique. D’abord, il se définit presque exclusivement par la marchandise, il est essentiellement marchandise. L'homme, la femme eux-mêmes deviennent des marchandises. Je fais exprès d’exagérer. Ils sont définis par le travail ou par son absence, c'est-à-dire par leur capacité à acquérir des marchandises. Bon, je ne vais pas énumérer : tout cela n’est pas fait pour remonter le moral, quel que soit le résultat des sondages qui cherchent où en est le « moral des ménages ». Tout le monde a besoin de compensation, n’est-ce pas, c’est humain.

 

 

« Il faut subir ce qu’on ne peut empêcher », écrit JORGE LUIS BORGES dans une nouvelle. HENRI LABORIT donne un autre conseil, lui : quand on ne peut faire face à un environnement et à des conditions excessivement difficiles, il faut FUIR (Eloge de la fuite, Laffont, 1976). C’est lui, en passant, qui a introduit les neuroleptiques, s’il ne les a pas inventés lui-même. Or, quel meilleur moyen de fuir la réalité pour rendre la vie acceptable qu’une bonne drogue ?

 

 

Là, il faut le dire nettement : pourquoi cette discrimination qui renvoie dans l’illégal les substances immigrées ? D’abord le pavot à opium, le « papaver somniferum », à partir duquel on obtient la morphine, qui permet elle-même d’obtenir la diacétylmorphine, ou héroïne. Mais il n’y a pas que le pavot, dans la vie, car la nature ne manque pas de moyens : peyotl (mescaline), coca (cocaïne), khat, cannabis, évidemment, sous ses différentes formes (feuilles, résine, pollen), psilocybe, enfin, n’en jetez plus, la cour est pleine. Toutes ces substances ont en commun d'être exotiques.

 

 

Notre supermarché planétaire offre donc toutes sortes de produits capables de tendre, entre l’individu et le monde, un voile de sensations permettant au premier de supporter le second. Mais à tant faire de criminaliser ces drogues, si on était logique, il faudrait bannir TOUTES les drogues, c’est-à-dire TOUT ce qui, dans notre monde, donne un rêve aux gens pour un moment pour le rendre supportable. Car tous les moyens sont bons pous s'ANESTHESIER.

 

 

Alors il y aura évidemment l’alcool (« Géraaaaard ! ») et le tabac, mais ils seront entourés d’innombrables amis, à commencer par toutes ces substances chimiquement susceptibles de transformer la perception des choses par l’esprit, et que notre chère médecine française « deale » à qui mieux-mieux. C’est bien la France, paraît-il, qui détient le pompon en matière de consommation de tranquillisants, somnifères, anxiolytiques, hypnotiques, narcotiques, enfin tous les frères, cousins, neveux des substances PSYCHOTROPES. Si on interdit tout ça, ça va faire du monde. Et ça va faire du monde dans les asiles de fou et dans les prisons.

 

 

Mais il ne faudra pas s’arrêter en si bon chemin. La recherche technologique, au 20ème siècle, a produit par milliards ces instruments qui introduisent le fameux voile de sensations agréables qui permet d’oublier la réalité. Je veux parler des écrans. Oui, il faudra interdire, supprimer, détruire TOUS les écrans : cinéma, télévision, console de jeu, smartphone, téléphone portable. Au fait, je signale que le mot « écran », à 50 %, renvoie à quelque chose qui s’interpose entre vous et le monde, il n’y a qu’à regarder les gens dans la rue : même quand ils sont ensemble, ils ne sont pas ensemble, les yeux rivés à un rectangle plus ou moins coloré, lumineux, animé.

 

 

Le résultat de toutes ces interdictions ? C’est à prévoir, il faudra inscrire la REVOLUTION au programme. Quand chacun de ceux qui vivent dans la dépendance d’une (ou de plusieurs, car diverses addictions peuvent se combiner, c’est bien plus drôle) de ces drogues mettra le nez sur la vraie réalité, vous croyez qu’il va l’admettre ? Quelques hauts responsables risquent fort d’en souffrir. Ce ne sera que justice.

 

 

Le professeur BELPOMME avait publié en son temps La Société cancérigène. Il avait bien raison. Tiens, à propos, en Argentine, une des patries de ADOLF MONSANTO (voir ma note du 11 juin), et qui s'est convertie aux plantes "roundupready" (un O. G. M.) sur 17.000.000 d'hectares, les cancers ont augmenté de 30 % en dix ans (à San Jorge). Et dans la province de Chaco, le quartier d'Ituzaingo déplore 200 cas de cancer pour 5000 habitants. 

 

 

Cette merveilleuse société qui nous procure tant de constant et pur bonheur, cette société enthousiasmante et si profondément désintéressée ne serait rien sans sa petite soeur : j'ai bien l'honneur de vous présenter la SOCIETE HALLUCINOGENE.

 

 FIN

 

 

 

 

 

 

lundi, 08 août 2011

TOUT LE MONDE SE DROGUE

J’ai vu à Bucarest, en juillet 1990, un magasin de chaussures féminines : extraordinaire ! En vitrine, 150 chaussures, peut-être plus. Génial, vous allez dire ! Attendez. Le seul choix qu’elles avaient, les clientes du magasin d’Etat, c’était la pointure. Pour le reste, les chaussures à talon étaient toutes, rigoureusement, faites sur un modèle unique, pas laid, mais si je me souviens bien, c’était un papier chiné rouge et blanc qui couvrait la structure. Affriolant, je vous dis.

 

 

La société « capitaliste » est nettement supérieure, n’est-ce pas ? On entre dans le superhypergigamarché, et on a tout, TOUT, à sa disposition. D’ailleurs, Angela, l’amie roumaine, a eu les larmes aux yeux quand on l’a emmenée visiter Carrefour, à Francheville : elle n’en revenait pas, c’était trop violent. Alors que le supermarché de Tulcea, leur ville, la principale à l’orée du delta du Danube, offrait, à nos regards ébahis d’occidentaux gavés, ses rayons quasiment vides. VIDES. Cela a changé. Eux aussi, maintenant, ils ont la liberté de choix. Alléluia.

 

 

Je reviens à mon sujet, excusez-moi. C’est vrai, je me laisse aller trop souvent à des ex-cursus et autres digressions, je divague, je parenthèse, je m’égare en à-côtés : bref, je manque de rigueur. Voilà : c’est vrai que le superhypergigamarché, pour ce qui est des substances licites, est abondamment fourni. Mais pour les substances immigrées, macache bono ! Il faut aller sur le supermarché clandestin. Pas évident.

 

 

Mais les jeunes, c’est vachement débrouillard. Et puis ils causent entre eux. Ça fait réseau, ça communique, on ne peut pas les empêcher. Et puis le clandestin, ils aiment ! Même ce qui n’a que l’apparence du clandestin, ça les attire. Et puis les jeunes, ça aime la nouveauté, ça adore découvrir, au point même que ce qui n’est pas foncièrement et radicalement nouveau n’aura l’aumône que d’un vague haussement de sourcil, méprisant à l’occasion. Le jeune – je parle en général – a du mal à commencer à conférer de l’existence à quelque chose qui a plus de cinq ans de plus que lui. Le reste, il le subit. Bon, on va dire que j’exagère.

 

 

Il n’empêche que l’environnement qui est le sien à la naissance, pour lui, c’est la NATURE, c’est là. Tout ce qui existe acquiert une existence naturelle. C’est comme si c’était là de toute éternité. Et il s’adapte, évidemment. Et ça ne l’empêche pas d’observer. Et qu’est-ce qu’il voit, en dehors de son MP3 et de son téléphone portable. Il voit des « grands ». Et qu’est-ce qu’ils font, les grands ? Maman fume. Papa est souvent au bistro avec les copains. Et puis il y a tout le café qu’ils boivent.

 

 

Bon, pour faire court, le gamin, il voit très tôt, sans comprendre aussitôt ce que tout ça recouvre. Il découvre, à son niveau que toutes les drogues sont en vente libre. Un peu plus tard, il verra que ce n’est pas tout à fait vrai, et que quelques-unes sont pourchassées par la maréchaussée. Par exemple, les gendarmes de tel coin des Vosges, chaque année à la même époque, se contentent de cueillir les étourdis qui se sont innocemment promenés dans un coin bien précis et en reviennent avec des psilocybes, vous savez, ces petits champignons qui produisent un effet maximum (hallucinogène).

 

 

Mais d’une manière générale, il sait assez tôt que tous les « grands » se droguent. Alors, c’est vrai, la plupart des substances qui circulent sont en vente libre, et font même l’objet de publicités dithyrambiques. Pour d’autres (les boissons fortes, le tabac, il y a des campagnes de « santé publique » comme disent les autorités. Le gamin, ça le fait bien marrer, l’expression « santé publique ». Il comprend ça très vite : les grands interdisent des choses aux petits, et font juste après ce qu’ils viennent d’interdire.

 

 

C’est vrai qu’il voit sa mère de temps en temps décrocher son téléphone en s’exclamant bientôt : « Ah c’est toi, ma chérie, j’allais justement t’appeler ! », tout en faisant pour son mari assis dans la pièce la mimique de passer plusieurs fois sur sa joue le dos de ses doigts, et raccrocher en poussant un : « Quelle poisse, celle-là ». Il en sait long sur la sincérité, le gamin, et très vite. 

 

 

La drogue c’est exactement ça : le manque de sincérité. Il comprend, quand il étudie Le Misanthrope au lycée, qu’Alceste est du côté de la vérité, mais il comprend en même temps qu’il est déjà mort. Alceste est un personnage socialement impossible. Forcément, à dire ce qu’il pense vraiment, il s’attire tellement de procès et de duels qu’il est condamné à disparaître. Si le gamin a assez de force pour se convaincre que la vie en vaut la peine, il est convaincu que, puisque tout le monde ment, c’est comme ça qu’il faut faire.

 

 

 (Fortsetzung folgt...)

 

 

 

 

dimanche, 07 août 2011

LA DROGUE C'EST MODERNE

Le jazz, c’était évidemment une porte d’entrée. C'était un trompe-l'oeil, si vous voulez. En fait la question, c’est : « Comment vivre ? ». En fait, ça veut dire : « Comment vivre sans béquille ? ». C’est vrai, quoi ! Aucune société humaine n’a jamais fonctionné sans drogue. Il n’y a donc rien de nouveau. Rien ? Ah si, pourtant !

 

 

Si vous avez lu L’Herbe du diable et la petite fumée, de CARLOS CASTANEDA (éditions Le Soleil Noir), ce peut-être ethnologue qui raconte dans une longue suite d’ouvrages soi-disant spécialisés ses rencontres avec DON JUAN MATUS, ce peut-être sorcier Yaqui qui l’a adopté pour lui transmettre son « savoir », vous savez déjà qu’avec l’herbe du diable, il s’agit du Datura, un poison violent à l’état naturel.

 

 

C’est pourquoi il faut le préparer longuement, le faire macérer, chauffer, et tout et tout, avant de le rendre consommable, de façon aussi à ce qu’il produise tous ses effets. Après la séance, CASTANEDA demande à DON JUAN : « Est-ce que j’ai vraiment volé ? ». Il faut dire que dans son « trip », il s’est transformé en corbeau et qu’il en a vu du pays, et vu d’en haut. Apparemment, il en tenait une bonne ! J’ai lu trois ou quatre volumes (Voir, Le Voyage à Ixtlan, et Histoires de pouvoir, il me semble). J’ai arrêté quand il a parlé d’un œuf lumineux qui prenait racine au milieu du ventre et surtout quand il a vu DON JUAN MATUS grimper sans effort à un arbre en serrant simplement celui-ci entre ses jambes. Qu’est-ce qu’il avait encore pris ?

 

 

Tout ça pour dire que les drogues, depuis toujours, sont l’objet d’un savoir : le sorcier de la tribu est d’abord un excellent botaniste et un excellent chimiste, qui connaît la recette. Autant dire aussi que de tels « produits » ne s’absorbent pas n’importe quand et n’importe comment. Il y a partout des règles d’or, des moments. Quand la vie était encore ritualisée, on appelait ça comme ça : des rites. Ben oui, trop dangereux, vous comprenez. Il faut un cadre, une cérémonie, un ordre, quoi !

 

 

Mais c’étaient de vulgaires primitifs, ils n’étaient pas civilisés. Parce que nous, c’est bien connu, nous sommes LES civilisés. Les rites, c’était bon pour les ploucs, voyons. Moyennant quoi, on les a mis à la poubelle, tous, au motif que c’est ringard. N’exagérons pas : on en a installé de nouveaux, comme les bouchons le matin pour aller au boulot et le soir pour rentrer, le 20 heures de TF1, la plage en été. Mais il faut quand même dire que ça a moins de gueule, et surtout que c’est moins pittoresque.

 

 

Maintenant que la planète est devenue l’hypergigamarché que l’humanité attendait depuis le début, tout est devenu possible (vous n’avez pas oublié 2007 : « Ensemble, tout devient possible ! », et un peu plus tard : « Yes we can ! »). Et tout est devenu disponible, à commencer par les drogues, évidemment.

 

 

En passant, avez-vous remarqué qu’en matière de drogue, les occidentaux pratiquent une discrimination éhontée ? Il y a les autochtones, tout à fait licites et autorisées, et lourdement taxées d’ailleurs. Et puis il y a les immigrées, celles que la police pourchasse impitoyablement, enfin pas toujours très impitoyablement. « C’est injuste et fou, mais que voulez-vous qu’on y fasse ? » (Bien que l'ami GEORGES BRASSENS n'ait rien à faire ici).

 

 

D’un côté, les bonnes vieilles traditions. De l’autre le « fléau de la drogue ». COLUCHE (qui s’y connaissait dans les deux) en a fait un sketch, où le père complètement pété apostrophe son fils : « Géraaaard, alors monsieur fume du hakik ! ».

 

 

La vérité, c’est que si 100 % des Français ne sont pas drogués, c’est que c’est un apprentissage qui réclame un peu de temps, et que les bébés, puis les enfants sont souvent récalcitrants. Heureusement, à l’adolescence, vous êtes enfin en âge de comprendre qu’il faut se mettre au diapason de la société, et qu’il convient d’adopter les us et coutumes propres au pays qui vous a vu naître. Certains tardent à s’y mettre, mais c’est normal, dans toutes les classes il y a des cancres.

 

 

Ne vous faites pas de bile : ils y viendront. Forcément. Alors c’est vrai, dans le superhypergigamarché, ils n’iront pas au même rayon que les parents. On dit que les jeunes sont en révolte ! Ce qui est beau et magnifique, dans notre merveilleuse « société », c’est que la liberté est totale. Enfin, c’est une liberté particulière : c'est la liberté de choix ! Bon c’est vrai, c’est moins bien que la vraie liberté, la grande. Celle qui consiste à décider soi-même, en toute conscience, par volonté délibérée, de son propre sort. Par exemple de prendre la Bastille. Mais ce n’est déjà pas si mal, la liberté de choix.

 

 

(A suivre...)

samedi, 06 août 2011

HARO SUR TOUTES LES DROGUES !

A propos de JAZZ, j’embraie sur l’annexe et le connexe.

 

« MEZZ » MEZZROW, le clarinettiste de jazz traditionnel, raconte, dans La Rage de vivre, qu’il dealait de la marijuana, « la meilleure sur le marché ». Il raconte aussi la première fois qu’il en a fumé, incité par un autre musicien. Revenu sur scène, il entend résonner sa clarinette à l’intérieur de lui-même. Du coup, il a l’impression de jouer bien mieux, avec une facilité, une virtuosité auxquelles il n’est pas habitué. C’était dans les années 1920 ou 1930. Je n’étais pas dans la salle, mais je doute de cette virtuosité.

 

 

Plus tard, invité par un copain, il se rend dans un « endroit » où il faut  se coucher. « Attention, il faut inspirer toute la fumée d’un seul coup. » Il s’agit d’une pipe. Dedans, il y a une petite boule d’opium. Il est transporté par des visions colorées, il est heureux. Il revient un autre jour. Puis encore un autre.

 

 

Un matin, il se réveille la bouche sèche, avec des fourmis dans les doigts. Il n’est pas habitué, là non plus. Il se demande ce qu’il a, ou plutôt ce qui lui manque. Ça y est : il est « attrapé » par l’opium. Son calvaire va durer plusieurs années. Il est devenu incapable de souffler dans son « biniou ». Jusqu’au jour où il décide d’en finir. Il se fait attacher sur son lit et ordonne à sa femme, au cas où il exigerait sa dose, de ne surtout pas lui obéir. Son supplice dure plusieurs jours. Mais il gagne : il est sevré. C’en est fini.

 

 

Voilà le jazz, ce milieu réputé pour son redoutable laisser-aller à l’égard de toutes sortes de drogues. FATS WALLER (qui parlait de ses « foot-pedal extremities », tellement il avait de grands pieds), posait une bouteille de whisky par terre, pour la main gauche, une autre sur le piano, pour la main droite.

 

 

Remarquez, SAMSON FRANÇOIS avait tellement le trac avant d’entrer en scène qu’il lui fallait, paraît-il, une bouteille du même breuvage pour oser paraître. FERNAND RAYNAUD (qui en est peut-être mort, sur son mur de cimetière, au volant de sa Rolls) et STEPHANE GRAPPELLI (m’a-t-on dit) ne crachaient pas sur le whisky.

 

 

Mais c’est vrai que c’est dans le jazz (auquel s’ajoutent le rock, la pop, etc.) que la réputation d’addiction aux drogues est la plus répandue. On ne compte plus les cas : BILL EVANS, grandiose devant son piano, est mort à 51 ans. THELONIOUS MONK, génie du jazz, immense compositeur, le OLIVIER MESSIAEN du jazz, et excellent pianiste, quoi qu’en dise MARTIAL SOLAL (« Ce n’est pas un pianiste », dans Ma Vie sur un tabouret, Actes Sud, 2008) est mort à 65 ans, mais il a passé les dix dernières années de sa vie debout au milieu de la chambre (où il est mort) que la baronne PANNONICA DE KOENIGSWARTER lui prêtait, ravagé par tout ce qu’il avait absorbé. C’est chez la même baronne qu’est mort CHARLIE PARKER (tout au moins dans le film Bird), à l’âge de 35 ans.  

 

 

CHET BAKER (en Italie où il a fini, il faisait venir son Palfium de la Suisse voisine), MILES DAVIS, je ne parle pas de BRIAN JONES, JIMMMY HENDRIX, JANIS JOPLIN (celle-ci, je n’ai jamais pu supporter sa voix crevarde de chambre à air trouée). La litanie du chemin de croix suivi par les musiciens du 20ème siècle (dans la musique « mauvais genre ») est interminable.

 

 

JOHN COLTRANE est mort à 31 ans, mais à quoi était dû son cancer du foie ? Chez les rockers, il y a les cyniques et ceux qui ont la foi. Les croyants meurent d’overdose, façon JIM MORRISON, les cyniques vivent vieux, façon MICK JAGGER ou KEITH RICHARDS. Bon, c’est vrai, l’analyse est un peu courte.

 

 

Au moins, étaient-ils tous des ARTISTES. C'est un peu la même chose que dans La Peau de chagrin. Plus tu vis intensément, plus ta vie est courte. Plus tu acceptes une vie terne, plus tu as des chances de devenir grand-père. Au moins jusqu’à « l’âge d’être grand-père », comme ne disait pas VICTOR HUGO. C’est la règle. C’est le jeu.

 

 

Tu peux finir centenaire, mais somme toute, qu’est-ce qu’il restera de toi ? NAPOLEON lui-même est mort jeune (autour de la cinquantaine). Mais quelle trace ! Mais quel panache ! Au point que des clampins anonymes et ridicules rejouent régulièrement Austerlitz ou Waterloo ! Un artiste, là encore ! Mais le culte qu’on lui voue, est-ce qu’il est seulement au courant ? Qu’est-ce que ça lui rapporte maintenant ?

 

 (To be continued...)

vendredi, 05 août 2011

JAZZ : JAMAIS SANS MA DROGUE

Connaissez-vous MILTON MEZZROW, dit « MEZZ » MEZZROW, (ou « MEZZ » the prezz, pour « président ») ? Il a écrit La Rage de vivre, mauvaise traduction de Really the blues, qui est en fait un livre d’entretiens avec BERNARD WOLFE. Quand j’ai lu ce bouquin, pris au hasard sur un présentoir de la gare de Perrache, au début d’un été passé en Allemagne il y a bien longtemps, j’en suis resté marqué. « MEZZ » MEZZROW fut un clarinettiste de jazz américain, un blanc, à l’époque (il est né en 1899) où le jazz était une affaire presque exclusivement noire.

 

 

MEZZ MEZZROW fut, disons-le, un petit musicien de jazz. Sa clarinette a un son un peu étriqué, rien à voir avec JOHNNY DODDS, par exemple. Il a laissé quelques compositions agréables, dont "Really the blues". Je me souviens d'un bon morceau, construit dans les règles de l'art. Cela s'appelait "Swinging with Mezz". PANASSIÉ s'appuya sur lui pour lancer le New Orleans Revival dans les années 1940.

 

 

Si je suis devenu un vrai fondu de jazz, ne cherchez pas ailleurs que dans La Rage de vivre. L’auteur vous fait vivre dans tous les lieux de Chicago, puis de New York, où se faisait la musique, vous fait rencontrer tous les musiciens qui comptent, de BIX BEIDERBECKE à LOUIS ARMSTRONG (« Vache bagarre, Mezzie ! », ça, c’est après le dramatique contre-ut, à la fin de « Them there eyes »), en passant par JIMMY NOONE (qui jouait à l’Apex club) et l’impératrice du blues, BESSIE SMITH.

 

 

Il fut un temps lointain où je connaissais par cœur la composition de tel orchestre, où il me suffisait de trois secondes pour reconnaître TOMMY LADNIER ou SIDNEY DE PARIS. Bref, un vrai connaisseur. Cela a changé. C’est en passant devant un magasin de jouet que MEZZROW comprend ce qui sépare hermétiquement le jazz de la musique classique : il observe dans la vitrine un automate représentant un orchestre classique. Tous les musiciens bougent en cadence, sous la direction d’un petit personnage qui tient une baguette. Il y a là  quelque chose de militaire. C’est raide, c’est compassé. Rien à voir donc.

 

 

Pour dire combien le jazz forme une autre planète, il raconte l’arrivée de LOUIS ARMSTRONG dans l’orchestre de KING OLIVER, dans les années 1920. Avant d’attaquer le premier morceau, il demande au chef : « C’est dans quelle tonalité ? ». Réponse du vieux : « Tu écoutes et tu te débrouilles ! ». ARMSTRONG, c’est déjà une autre époque : la musique est quelque chose qui s’écrit. Les anciens jouaient A L’OREILLE. Pas besoin de solfège. Pas besoin de fixer la ligne du contre-chant. Le vrai jazz, c’est celui où les musiciens s’écoutent mutuellement, discutent les uns avec les autres, en musique, s’apostrophent, se répondent, se provoquent. Un bon musicien, ici, c’est celui qui est doué pour donner la réplique.

 

 

Je me souviens d’un concert donné il y a des années dans la salle de l’Opéra. Quelle idée bizarre d’ailleurs, d’autant que la salle avait été remplie, pour une bonne partie, par les invitations d’une banque à ses bons clients : ce n’est pas fait pour former un public de connaisseurs. Or, pour qu’un concert de jazz soit bon, le public de connaisseurs est absolument indispensable. Parce qu’il sait apprécier la moindre trouvaille, la moindre saillie, et que ses réactions incitent (ou non) les musiciens à insister dans les interactions.

 

 

Au programme, en première partie, DANIEL HUMAIR, dont la batterie écrasait le piano de RENÉ URTREGER et la contrebasse, je crois, de PIERRE MICHELOT. Mais moi, j’étais venu pour quelqu’un d’autre : MARTIAL SOLAL en personne, qui jouait en duo avec, il me semble, JOHNNY GRIFFIN. Et ce duo fut un vrai régal. Pas la peine de redire que SOLAL est un immense virtuose du piano. Et GRIFFIN est un cador du saxophone.

 

 

Mais ce qu’il faut retenir, c’est la malice du pianiste dans ses introductions, qui amenait souvent sur le visage du saxophoniste un rien de perplexité, parfois un rien d’angoisse. Visiblement, MARTIAL SOLAL s’amusait, il jouait avec les nerfs de son partenaire en changeant plusieurs fois de tonalité avant d’en venir au thème qui servait de base au morceau. Après chaque, il venait au micro pour récapituler la liste des titres qu’il avait cités en cours de route.

 

 

Parce qu’il faut dire que si, à la base, il part sur « I can’t give you anything but love », il est en mesure de faire apparaître successivement six ou sept autres thèmes, mais comme des sortes de fantômes. Inutile de dire que cette subtilité exige en face des oreilles habituées. Inutile de dire qu’elle passait, par rapport au public de ce soir-là, dans une stratosphère inaccessible. Plaisir d’initié, quoi !

 

 

Le problème du jazz, c'est qu'il a une histoire. Je ne vais pas la refaire. HUGUES PANASSIÉ, qui fonda la revue Jazz Hot, ne voulait pas démordre de la Nouvelle Orléans, incluant à la rigueur le style Chicago. THELONIOUS MONK, un génie musical du 20ème siècle, toutes musiques confondues, lui paraissait une monstruosité. Et je ne parle évidemment pas du Free Jazz.

 

 

Aujourd'hui, on est, comme pour tout le reste, sortis de l'histoire. Le jazz s'apprend dans les écoles de jazz, voire dans les conservatoires. Fini, l'aventure. C'est devenu un métier, si ce n'est même, comme pour tout le reste, un hypermarché, où chacun peut assembler à sa convenance les produits qu'il trouve tout prêts sur les rayons. Il y en a pour tous les goûts, on peut choisir son enclos, on peut même manger son herbe dans plusieurs enclos, à condition que ce soit successivement. Et même ça, ce n'est plus vrai.

 

 

Car on a même effacé les frontières, comme l'exige impérieusement notre époque de "métissage culturel" et de "créolisation du monde" : MICHEL PORTAL est capable de passer du concerto pour clarinette de MOZART à un groupe de jazz où il tient, par exemple, la clarinette basse. Et le célèbre KEITH JARRETT est capable d'enregistrer Le Clavier bien tempéré de JEAN-SEBASTIEN BACH, puis de produire une petite merveille de jazz comme Poinciana (dans l'album Whisper not), avec ses vieux complices GARY PEACOCK et JACK DE JOHNETTE. Et je vous parle des meilleurs. A qui se fier, désormais, mon pauvre monsieur ?

 

 

 

 

 

jeudi, 04 août 2011

DECLARATION D'EXTRÊME OPINION (fin)

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » VOLTAIRE

 

 

Je poursuis sur ma lancée.

 

 

Il n'existe donc aucun principe qui puisse établir des TABOUS D'OPINION. Il est, par exemple, honorable pour la démocratie de laisser monsieur THIERRY MEYSSAN délirer sa théorie du complot à propos des attentats du 11 septembre 2001.

 

 

En revanche, j'ai honte que, au pays, paraît-il, des « droits de l’homme » (cette expression me fait maintenant franchement marrer), des lois établissent des interdits de pensée et des interdits d’expression. Que la loi punisse des actes, je dirai évidemment que la loi fait son métier, en quelque sorte. Mais si elle s’insinue dans les cerveaux et dans les bouches pour poser des cadenas et des barreaux, la question se pose de savoir quel genre de régime politique est le nôtre. Ce n’est certainement pas une démocratie, en tout cas.

 

 

En disant : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites », VOLTAIRE affirme que le vrai démocrate respecte la personne qui pense et dit le contraire, aussi longtemps quelle se contente de le penser et de le dire, sans terroriser son contradicteur par guillotine interposée (on se rappelle SAINT-JUST : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté »). La démocratie, si c’en est une, n’a pas le droit d’ôter aux gens le droit de dire n’importe quoi.  

 

 

Si nous sommes en démocratie, j'ai le droit d'être con. La démocratie, si c’en est une, n’a pas le droit d’ôter aux gens le droit d’être cons, haineux, méprisants, envieux, méchants, menteurs. La démocratie doit s’interdire d’interdire aux noirs des Antilles de se hiérarchiser entre eux, comme ils le font dans la réalité, en fonction de la couleur plus ou moins foncée de leur peau. Faut-il interdire aux « jeunes issus de l’immigration » d’injurier les blancs en les appelant « fromages » (c'est la réalité, à côté de "sale Français") ? La démocratie doit s’interdire d’interdire aux opinions extrêmes d’être exprimées. Un point c’est tout.

 

 

Je vais même dire une énormité qui fera peut-être bondir certains : LOUIS-FERDINAND CELINE a le droit d’être antisémite (je dis ça, mais je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas une loi pour ça). Le droit d’être l’auteur de Bagatelles pour un massacre (1937), son grand pamphlet antisémite. Mettez une fois le nez dedans, pour voir. Et sans vous le boucher. On le trouve sur internet. Cela pue, mais la puanteur est aussi une forme de la vie.

 

 

J’y ai mis le nez. Je dirai quant à moi que c’est surtout rasoir, et rasoir parce qu’antisémite. Mais aussi catastrophiquement imbécile. Comme dit le personnage Gustin : « On le sait que t’aimes pas les juifs. Tu nous les casses. ». Je cite de mémoire. LOUIS-FERDINAND CELINE, à ce que je sais, n’a commis aucun ACTE à l’encontre d’un juif. Chacun a le droit de ne pas aimer les juifs, s'il ne s'en prend pas à eux physiquement (j'inclus l'injure dans la notion d'agression physique ; de toute façon, comme disait monsieur PIERRE SAVINEL, mon professeur de français-latin-grec, dans un débat, le premier qui injurie l'autre a perdu la partie).  

 

VICTOR HUGO dit quelque part : « Etre capable de subir l'opprobre est une force et un honneur ». Je cite en substance, comme on dit. Tous les groupes intolérants qui veulent interdire au nom de la tolérance devraient méditer cette phrase. Car je parle des juifs, mais c’est tout aussi valable à propos des arabes, des femmes, des homosexuels, des catholiques à l'occasion, tous ces groupes dont le poil se hérisse dès qu’une parole (une parole !) les prend – précisément – à rebrousse-poil, et dont la préoccupation est d’ériger des barrières d’interdits portant les pancartes « islamophobie », « sexisme », « homophobie », « antisémitisme ».

 

 

Marre de CETTE intolérance ! Après tout, il y a des noirs qui méprisent souverainement les blancs. Demandez à un Coréen qui travaille au Japon comment il est traité. Voyez ce que pensent l'un de l'autre un Hutu et un Tutsi.

 

 

Le problème de la démocratie, c’est que si elle se met à utiliser les mêmes armes que ceux qui veulent la détruire, elle s’engloutit et disparaît dans la contradiction. Voyez le « patriot act » aux Etats-Unis, Guantanamo et GEORGE WALKER BUSH après le 11 septembre 2001. Si, pour venir à bout du terrorisme, la démocratie use de moyens terroristes, elle est finie. Pourquoi ? Parce qu’elle se renie elle-même.

 

 

L’honneur du démocrate, s’il existe, c’est d’admettre toutes les OPINIONS, même celles de ceux qui voudraient détruire la démocratie, aussi longtemps qu’elles restent des OPINIONS et des paroles, mais aussi de faire des lois réprimant les ACTES qui entreprennent concrètement de la détruire en s’en prenant physiquement aux individus désignés comme objets de haine.  

 

 

 

Assimiler des paroles à des ARMES (je n'inclus pas dans ces paroles les injures, évidemment), c'est d'abord un signe de faiblesse et de fragilité. C'est aussi un pur fantasme, qui rétrécit la démocratie en restreignant la notion même de liberté.

 

 

Tant que la PAROLE n'est pas confondue avec un ACTE, on reste en démocratie. Voilà ce qu'il dit, Alexipharmaque !

 

 

 

 

 

mercredi, 03 août 2011

DECLARATION D'EXTRÊME OPINION

JEAN-MARIE LE PEN vient de faire parler de lui en évoquant la « naïveté » du gouvernement norvégien, après la tuerie d’Utheia, sous les coups de feu de ANDERS BEHRING BREIVIK. Cette « naïveté » est, selon le papa de mademoiselle LE PEN, plus grave que la tuerie, qu’il considère comme un « accident ».

 

 

Voulez-vous que je vous dise ce que j’en pense ? – Eh bien, je vais vous le dire quand même. Monsieur PASCAL PERRINEAU (c’est un « politologue », donc c’est grave, docteur) juge qu’il s’agit d’un « retour du refoulé ». Mais contrairement à ce monsieur, je crois que, d’une part, c’est politiquement nul, et que, pour le simple bon sens d’autre part, c’est tout simplement une belle connerie. Monsieur LE PEN a tout simplement du mal à renoncer à faire parler de lui. Et pour ça, le meilleur moyen, c’est la provocation. Et ça marche.

 

 

Car c’est un commentaire qu’il destinait à ce que RAYMOND BARRE appelait du très joli nom de « marigot », ce petit milieu parisien, aussi médiatique que politicien. Effet garanti, évidemment. Tous les chiens du quartier se sont jetés sur l’os qu’il a daigné leur jeter, tous rongent à qui mieux-mieux, grognent en retroussant les babines et en montrant les dents.

 

 

Et c’est à qui grognera le plus fort pour …, pour quoi, au fait ? Tout simplement pour se faire décerner le plus beau brevet possible de « vertu républicaine » par l’ « opinion publique ». Alors que le simple bon sens dicte, dans ces cas-là, de laisser dire. Malheureusement, il y a toujours des fouinards de journaleux qui traînent dans les parages, dans l’espoir de se faire un peu de gras. Ces gens n’ont pas encore bien compris à quoi ils servent.

 

 

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée en 1948, affirme le principe de la liberté d’opinion (article 19). En gros, n’importe quel individu peut penser ce qu’il veut, même si c’est totalement contraire à ce que pense la majorité. Par voie de conséquence, n’importe quel individu peut exprimer ses opinions, en quelque lieu que ce soit et quelles que soient les circonstances. Supposons maintenant que Monsieur LE PEN était sincère (on peut cependant en douter) lorsqu’il a parlé de ANDERS BEHRING BREIVIK. Eh bien, quoi qu’il pense et quoi qu’il déclare, JEAN-MARIE LE PEN a le droit de le penser et de le déclarer. Bien sûr, tout le monde a le droit de ne pas être d’accord avec ce qu’il pense et déclare, et de le faire savoir.

 

 

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » VOLTAIRE

 

 

Je ne suis pas voltairien, mais cette phrase constitue une assez bonne définition de la démocratie, meilleure en tout cas que « le pire des régimes, à l’exception de tous les autres » (WINSTON CHURCHILL). Le mot central de la citation, c’est le verbe DIRE. « Je me battrai », ça signifie « avec des mots », bien sûr. D’ailleurs VOLTAIRE n’aurait pas satisfait aux critères physiques pour se faire admettre dans quelque armée que ce soit pour commettre des actes guerriers. Il était bien plus dangereux avec sa plume.

 

 

Voilà, je le déclare solennellement : je suis d’extrême opinion. Chacun d’entre nous détient le droit de penser et de dire ce qu’il veut. Même si ce qu’il pense et dit est le pire imaginable. Aussi longtemps que cela reste de l’opinion et de la parole. A cet égard, je trouve hallucinant le consensus pseudo-républicain qui a jailli comme un geyser après la déclaration de LE PEN. Et comment s’appelle-t-il, ce membre que le Front National, qui n’est pas un parti interdit, je le signale, vient d’exclure pour la même raison ?

 

 

Et je trouve encore plus hallucinant que la loi française crée des DELITS DE PAROLE. Cela veut dire qu’il existerait chez nous des DELITS D’OPINION ? Donc des DELITS DE PENSEE ? Et ça se passe au pays dans lequel a été adoptée la Déclaration de 1948. Et qui l’a signée. Il est donc interdit de contester, par exemple, même à l’encontre des preuves les plus irréfutables et des témoignages les plus incontestables, l’existence des chambres à gaz ? C’est vrai qu’il y a les preuves et les témoignages, mais justement, pourquoi interdire une telle aberration, puisqu’on sait que c’est faux ? Au nom de quel TABOU D’OPINION ?

 

 

mardi, 02 août 2011

QU'AS-TU FAIT DE TES FRERES ?

CLAUDE ARNAUD est l’auteur du livre qui porte ce titre. Editions Grasset, paru en 2010. Mon ami R. T. m’en avait dit grand bien. Comme c’est un vrai connaisseur, je l’ai cru. H. C., elle, a été emportée par l’enthousiasme. Littéralement. Même C. m’en a dit le plus grand bien. Il est libraire, c’est dire. Trois avis valent mieux qu’un, c’est certain. J’ai donc été convaincu que le livre était bon avant même de l’avoir ouvert.

 

 

Influencé par trois avis autorisés, je l’ai donc ouvert. J’aurais aussi bien fait de ne pas (vous savez, le célèbre « I would prefer not to » du Bartleby de MELVILLE). D’abord, qu’est-ce qui lui a pris d’appeler ça « roman » ? Le personnage principal, celui qui dit « je », s’appelle CLAUDE. Les deux frères, comme dans la vraie vie, s’appellent PIERRE ARNAUD et PHILIPPE ARNAUD. Le père, comme dans la vraie vie, s’appelle HUBERT ARNAUD.

 

 

Qu’est-ce qu’ils ont tous à étaler leur vie, celle de leurs proches, et surtout à appeler ça littérature ? Ce bouquin, c’est à la rigueur un récit de vie, récit autobiographique, ça va de soi. Mais pas un roman. Est-ce même de la littérature ? Pas sûr. J’en ai assez de la « littérature » française contemporaine. J’avais fait confiance au prix Goncourt, attribué en 1996 à Le Chasseur zéro, d’une certaine PASCALE ROZE. Une épouvantable nullité littéraire. Ce fut la dernière fois.

 

 

J’ai feuilleté MARIE DARRIEUSSECQ, CAMILLE LAURENS, CHRISTINE ANGOT et quelques autres. Même AMELIE NOTHOMB me « thombe » des mains. C’est moi qui dois être trop difficile. Parlez-moi de Moby Dick : je grimpe au rideau illico ! Au-Dessous du volcan, je plonge. Ulysse, je m’enflamme. Parlez-moi de littérature, enfin, ça marche.

 

 

La question qui se pose est : comment des livres nuls sont-ils achetés en masse ? « Nuls », pour moi, c’est le plat récit autobiographique de quelqu’un de peu intéressant qui trouve intéressant de raconter sa pauvre vie. « Nuls », c’est aussi le livre fabriqué selon un recette de cuisine bien huilée (ou bien beurrée, si vous préférez), comme sait si bien faire le cuisinier MARC LEVY. Pourquoi des masses de lecteurs se ruent-ils pour remplir le compte en banque de ce genre d’ « écrivain » ? Ce sont peut-être les mêmes qui regardent la télévision, allez savoir ?

 

 

Je renvoie au livre de PIERRE JOURDE et ERIC NAULLEAU : Le Jourde et Naulleau, Mango éditeur, 2008, pour les autres têtes de turc à démolir. Les auteurs alignent très correctement les gens cités précédemment, et ajoutent à la liste PHILIPPE SOLLERS et BERNARD-HENRI LEVY, ALEXANDRE JARDIN et MADELEINE CHAPSAL, et quelques autres. J’avais beaucoup aimé quelques livres du père JARDIN, PASCAL. Mais le style n’est pas dans les gènes.

 

 

Le problème actuel de la littérature en France, ou plutôt de sa diffusion, c’est la confusion des trois acteurs : écrivain, éditeur, critique littéraire. Et je ne parle pas de la « politique éditoriale », qui va au plus rentable. L’écrivain est souvent directeur de collection chez un éditeur. Le « critique » est souvent écrivain. Enfin, dans ce petit monde, qui fonctionne un peu comme le peloton du tour de France, sur base d’OMERTA et de service rendu, tout le monde sert la soupe à tour de rôle aux autres. Ils se tiennent tous par la barbichette. 

 

 

En fait, ce qui manque à tous ces gens qui règnent, au moins médiatiquement, sur la littérature en France, c’est bien sûr le STYLE. Alors, peut-être est-ce tout à fait délibéré et volontaire de la part de CLAUDE ARNAUD, mais son récit est linéaire, chronologique, et les faits s’y succèdent selon le principe de l’absence de structure que constitue la juxtaposition des faits. Si l’auteur cherchait la platitude du style, alors son entreprise est couronnée de succès.

 

 

Alors maintenant, qu’est-ce que ça raconte ? En gros, les ravages accomplis sur toute une famille par les « événements » de mai 1968 et la suite. Le père est « à l’ancienne » (ça veut dire rigide, voire ringard). La mère, tiens, j’ai déjà oublié la figure de la mère. Pierre, l’aîné, est une « tête » brillantissime promise au plus brillant avenir. Philippe, c’est l’aventurier de la famille qui aura parcouru le monde en envoyant des « cartoline » à la famille « par à-coups ». Claude se définit lui-même comme un « Gavroche planant ».

 

 

Pierre, l’ « aventurier mental », finira mal, après avoir troqué les bibliothèques savantes pour des squats de plus en plus miteux, dans une espèce de long suicide social, qui deviendra suicide personnel du deuxième étage de l’hôpital psychiatrique où il a échoué. Philippe, le « penseur global », finira mal, lors d’une baignade où il se noie mystérieusement. Voilà pour l’explication du titre du bouquin. Mais même le père et la mère finissent par mourir ! Etonnant, non ? Qu’as-tu fait de ton père et de ta mère ?

 

 

Quant à Claude, il découvre la vie avec exaltation, et va goûter à tous les râteliers. Le râtelier sexuel d’abord, qui le conduit dans tous les lits possibles et imaginables, où il joutera avec les garçons et les filles, mais de préférence les garçons, si j’en juge par le nombre de pages (voir le chapitre « La chanson de Roland »). Le râtelier politique, évidemment, qui le conduit des trotskistes à la Gauche Prolétarienne, dont il vend la propagande sur les marchés. Le râtelier culturel et intellectuel, enfin, avec toutes les modes de l’époque.

 

 

Tout cela est exposé sérieusement, comme transcrit d’un journal tenu au jour le jour, et, je crois, honnêtement. Pour quelqu’un né au milieu des années 1950, il peut être rigolo de retrouver l’ambiance d’une période qui a marqué les esprits, de même que les vrais noms dont on parlait dans les années 1970 : ROLAND BARTHES, JEAN-FRANÇOIS LYOTARD, FREDERIC MITTERRAND et un certain nombre d’autres. Voilà, s’il vous manque un « tableau » de ce que furent mai 1968 et la suite, ce livre est fait pour vous.

 

 

Mais s’il vous faut un livre vraiment « écrit », passez votre chemin. C’est le gros reproche que je lui fais. Ce n’est donc certainement pas un « roman ». Je dirais presque que ce n’est même pas un « récit ». Ce serait plutôt le « compte-rendu » établi au cours même de la réunion du conseil d’administration par le secrétaire de séance. Reste la photo du bandeau, rigolote finalement, où l’on voit un homme souriant couché en travers des rails, mais rassurez-vous, la voie est désaffectée et l’herbe folle passe abondamment le nez à travers le ballast.

 

 

Maintenant, un question reste : pourquoi ce livre a-t-il été publié ? Première hypothèse : il dessine les traits d'une époque (mai 1968 et après) que NICOLAS SARKOZY a mise à la mode, et c'est ce tableau qui attire le lecteur avide de se faire une idée de ce qu'elle fut, voire de se replonger dans une ambiance qu'il a lui-même connue de près ou de loin.

 

 

Deuxième hypothèse : je note le tir groupé que forme la publication quasi-simultanée de plusieurs livres traitant approximativement du même sujet. Il y a d'abord le livre de MATHIEU LINDON, Ce qu'Aimer veut dire, que je n'ai pas lu, et où il raconte, paraît-il, son "amitié" passionnée avec le philosophe MICHEL FOUCAULT, dans son appartement de la rue de Vaugirard.

 

 

Il y a ensuite le livre de JEAN-MARC ROBERTS, François-Marie, où l'auteur s'adresse à son "ami" FRANÇOIS-MARIE BANIER, pour prendre sa défense. Même si celui-ci n'a jamais pu coucher avec celui-là, ils "fréquentaient main dans la main les boîtes gays de la rue Sainte-Anne" (site bibliobs).

 

 

Le tir groupé en question, le voilà : les années 1970 ont été celles de la fin du tabou homosexuel. Cela n'invalide pas du tout la première hypothèse. En fait, elles se télescopent. La mode, aujourd'hui, est à la "gay pride". J'ajoute que le Nouvel Observateur désigne JEAN-MARC ROBERTS comme un "membre influent" du milieu littéraire parisien (c'est-à-dire français).

 

 

Il convient donc que cela se sache : la "communauté homosexuelle" a désormais pignon sur rue, et sans doute pas seulement dans le milieu littéraire. Et ce n'est pas monsieur PIERRE BERGÉ qui me contredira.

 

 

 

 

 

 

 

lundi, 01 août 2011

NORVEGE ET LIBERTE D'EXPRESSION

ANDERS BEHRING BREIVIK, vous connaissez, évidemment, comme tout le monde. Mais si, l’auteur maintenant célèbre d’un célèbre fait divers ! Il a tué entre 70 et 80 personnes à Oslo et Utheia. Par conviction d’Européen blanc et anticommuniste. A la bombe et au fusil. Cela s’appelle passer à l’action. La psychanalyse dirait « passer à l’acte ». ANDERS BEHRING BREIVIK a agi. Je veux dire qu’il n’a pas « exprimé » une opinion. Il a traduit une opinion dans une action concrète. Et criminelle.

 

 

Nous sommes, paraît-il, en démocratie. Nous jouissons, théoriquement, de la « liberté d’expression ». Mais qu’est-ce que la liberté d’expression ? En France, on le sait de moins en moins. J’ai dit beaucoup de mal, au sujet de la France, de la police de la pensée et de la police du langage qui se sont mises en place progressivement, à travers un certain nombre de lois qui punissent des délits de parole.

 

 

Cela s’est passé sous l’influence d’un certain nombre de groupes appelés « minorités ». Tout y passe, le sexe, la race, la religion. On ne peut plus émettre la moindre plaisanterie ni la moindre critique à l’égard des femmes, des arabes, des homosexuels, des juifs, sans se faire accuser de sexisme, de xénophobie (ou d’islamophobie), d’homophobie, d’antisémitisme.

 

 

En Norvège, le premier ministre vient de déclarer que le pays ne changera pas de politique en ce qui concerne l’expression des opinions, et que les opinions extrêmes ont tout à fait le droit de s’exprimer, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’acte de violence. Retenez bien ça. Voilà une démocratie. En Norvège, l’extrême droite a le droit de s’exprimer, de formuler ses analyses, ses opinions, aussi extrêmes soient-elles. Elle n’a pas le droit de tuer. En Norvège, on fait la différence entre l’opinion et l’acte.

 

 

 

En France, ceux qui auraient envie de blaguer à propos de l’une des catégories mentionnées de la population s’exposent à l’accusation de PHOBIE, comme si leur cas relevait de la psychiatrie. Et s’exposent à des sanctions désormais légales, qui permettent à des « associations », des bonnes âmes certainement, de porter plainte, avec constitution de « partie civile ». En quoi cette négation française de la vraie liberté d’expression diffère-t-elle de ce que faisait l’U. R. S. S. brejnévienne en envoyant les opposants politiques dans des asiles de fous ?

 

 

Je ne citerai que pour mémoire cette phrase de VOLTAIRE, tellement rebattue qu’elle a perdu toute force et toute réalité : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». Aujourd’hui, c’est devenu : « J’ai horreur de ce que vous dites, et je me battrai jusqu’à ce que le tribunal vous ait puni pour l’avoir dit ».

 

 

En 1784, PIERRE-AUGUSTIN CARON de BEAUMARCHAIS publie Le Mariage de Figaro. La tirade de Figaro au dernier acte est en principe (?) connue (?) des candidats bacheliers. Dans ce monologue, il dit, à propos de la liberté de la presse, quelque chose de parfaitement actuel : « On me dit que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs ».

 

 

Il faut croire qu’au 18ème siècle, sous l’ancien régime, on savait mieux ce qu’est la liberté que nous autres, qui vivons au 21ème siècle, en régime soi-disant démocratique.

 

 

En France, quand toutes les « minorités » auront gagné, on débouchera sur quoi ? C’est relativement aisé à saisir : la vie sociale tout entière sera codifiée selon, d’une part, la liste des interdits ; et d’autre part, la liste des obligations. Et la fonction de l’école sera de faire apprendre par cœur à tous les écoliers les listes de proscriptions et de prescriptions. Et la police veillera à l’observance du code. Au besoin, un bon petit appel à la délation pour vaincre les résistances.

 

 

J’ai déjà abordé le problème. J’y reviens. Comment ça se passe, donc ? Prenez un groupe particulier qui se définit lui-même à travers une identité, mettons, par exemple, les « anti-corrida ». C’est l’identité d’un MILITANT, qui part en guerre contre quelque chose qu’il déteste. Je note d’ailleurs la dissymétrie entre le combat du MILITANT, et le plaisir de l’AMATEUR de corrida. Le premier décrète face au second : tu n’as pas le droit d’éprouver ton plaisir. D'ailleurs, le premier a eu la peau de la corrida en Catalogne.

 

 

Notons en passant que c’est précisément la détestation maladive de quelque chose qui définit la notion de PHOBIE. Mais il faut impérativement dissimuler l’aspect phobique de la guerre entreprise. Et le moyen le plus sûr, c’est tout simplement l’inversion de la charge de la preuve. Faire en sorte que le phobique désigné soit non pas celui qui déteste, mais celui qu’il déteste. Pour cela, profiter de l’horreur unanime qui saisit tous ceux, à l’audition des paroles honnies, qui prêchent la tolérance, avec la bouche en cœur si possible. On imagine le  système judiciaire où ce serait à la personne innocente de prouver qu’elle n’est pas coupable. Très pratique.

 

 

Autre urgence : ne pas attendre que des actes délictueux soient commis à l’encontre du groupe ainsi défini (il convient de dire aujourd’hui « minorité »), et s’attaquer à l’expression même, à la parole. On peut aussi se saisir, à l’occasion, des quelques actes déments commis contre tel groupe pour ériger le cas particulier en grave problème de société. On a profané un cimetière juif ou musulman ? Hurlez à l’antisémitisme, à l’islamophobie ! Présentez-vous collectivement comme une victime.

 

 

La France est donc pionnière en la matière (pour une fois qu’elle n’est pas « en retard » !). Le pays des droits de l’homme (je pouffe !) a réussi à faire de la parole un délit ! Et cette énormité apparaît aujourd’hui tellement évidente que (presque) tout le monde l’admet ! Alors que cela devrait être combattu. Ainsi s’instaure la société d’intolérance généralisée.

 

 

P. S. : Je crois utile de préciser malgré tout que je n’aime guère les extrémistes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Je trouve par exemple très comique l’insurrection qui gagne les gauchistes dès que l’extrême droite manifeste dans la rue, obligeant les C. R. S. à s’interposer. Mais l’idée qu’il puisse y avoir des TABOUS D’OPINION m’est au moins aussi insupportable.