30.09.2011

MUSIQUE : L'ARABE ET L'OCCIDENTALE (3)

J’en étais resté à la célébration de la plus grande diva du monde arabe, OUM KHALSOUM. Elle n’avait donc, à une exception près – l’Olympia en novembre 1967 – jamais chanté hors de ce monde. C’est très regrettable, car la musique arabe savante est très savante et d’une richesse inépuisable. Pour être honnête, je ne peux apprécier cette musique que de l’extérieur, car je n’ai pas accès, d’une part à la langue, et ça, évidemment, c’est un sacré obstacle, et d’autre part au code culturel qui sous-tend cette tradition : je l’ai dit, je ne suis pas musicalement bilingue, et mon oreille est irrémédiablement polyphonique.

 

 

Et pourtant, cette musique me touche. Si j’essaie de comprendre pourquoi, ça devient compliqué. Bon, je peux me dire que tout ce qui est musical ne s’adresse pas en priorité à la compréhension, mais aux sensations et aux émotions, mais ça ne m’avance pas beaucoup.

 

 

Si je voulais être un peu précis, intuitivement, je dirais d’abord que c’est une musique qui m’étonne par un aspect : que ce soit OUM KHALSOUM, MOHAMED ABDELWAHAB, MOUNIR BACHIR, ou même NUSRAT FATEH ALI KHAN, qui n’est pas arabe, quand ils jouent avec un orchestre, comme c’est la règle, l’orchestre assure un fond harmonique, comme un sol bien irrigué, au-dessus duquel la tige mélodique du soliste va pouvoir s’élever en toute liberté.

 

 

Cet orchestre-là se contente, si j’en crois mes oreilles, d’accompagner le soliste : il n’est pas fait pour briller, comme dans les concertos à l’européenne, il se contente d’être un bon socle. Cet orchestre-là n’a pas de « chef » dirigeant avec une baguette, si ce n’est le soliste. Dans le « concerto », mot italien signifiant « combat », tour à tour, le soliste et l’orchestre prennent le dessus. Il y a rivalité, plus ou moins prononcée.

 

 

C’est aussi que, dans l'orchestre arabe, tous les musiciens jouent la même mélodie : ça s’appelle monodie, par opposition à la polyphonie. Dans la 7ème symphonie de BEETHOVEN, la polyphonie se manifeste avec netteté dans l’Allegretto : un premier thème de nature rythmique (noire, deux croches, deux noires, et on recommence) dans les graves ; là-dessus se greffe un deuxième thème, purement mélodique, appelé « contre-chant », aux altos et violoncelles. C’est ça, la polyphonie : deux thèmes différents, qui se marient pour faire de l’harmonie. Jamais rien de tel dans la musique savante arabe.

 

 

Si je voulais être un peu plus précis, je dirais que la musique arabe, passant par un soliste, lui-même soutenu par la base harmonique de l’orchestre, est une musique d’ « inspiration », et non pas une musique d’ « événement » musical, comme si on racontait une histoire, tel qu’on l’entend, par exemple, dans les différentes modifications d'une mélodie à l’occidentale. Le soliste a pour mission, non de raconter une histoire mélodique, mais de s’élever au-dessus de lui-même, en même temps qu’il permet à l’auditoire de s’élever : c’est une musique de « communion ».

 

 

Ce qui touche, dans l’art du soliste, c’est la façon dont il conduit la ligne mélodique, dont il l’habille de quarts de ton, voire huitièmes de ton (chaque ton est divisible en neuf parties, ou commas, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on parle de gammes tempérées, faite de douze demi-tons arbitrairement égalisés), les inflexions qu’il lui fait subir, les mélismes dont il l’orne.

 

 

Le soliste lui-même ne cherche pas à briller pour briller. La virtuosité n’est pas un but en soi, mais un MOYEN d’accéder à un état supérieur. Je ne connais NUSRAT FATEH ALI KHAN que par le disque, mais par sa voix, cet extraordinaire artiste du chant Qawwali atteint des états spirituels qui nous sont étrangers, à nous autres Européens. Il y a quelque chose de religieux dans cette musique, ce que n’est plus la nôtre depuis belle lurette, si l’on n’y inclut pas les sinistres cantiques du dimanche à l’église.

 

 

Et puis il y a autre chose : le soliste n’a pas sous les yeux une partition qu’il doit suivre scrupuleusement, et que des juges sourcilleux éplucheront au cours de l’audition pour décider si le « texte » est respecté « à la folie » ou « pas du tout ». OUM KHALSOUM chante dans un moment particulier. La même chanson, une autre fois, ne sera pas chantée de la même façon. C’est là que la musique arabe présente des accointances avec le jazz.

 

 

Le soliste arabe, lui aussi, improvise en permanence. La « grille » de départ ne change pas, c’est ce qui se passe « autour » qui se modifie de concert en concert. KHALED BEN YAHIA me l’a dit : il ne joue jamais un morceau deux fois de la même exacte façon. Dans le jazz aussi, l’intérêt principal, selon moi, dans la formation reine comprenant piano, contrebasse, batterie, c’est la capacité pour chacun de relancer l’autre, de le pousser dans ses retranchements, de l’obliger à réagir musicalement dans l’instant. Autrement dit la capacité d’improviser.

 

 

La grande différence entre la musique arabe et la musique européenne, c’est évidemment le rapport à la partition écrite. Dans la partition arabe, il est impossible de tout noter, surtout les subdivisions du demi-ton. KHALED BEN YAHIA m’avait fait lire un article très savant, où étaient décrites les conditions de numérisation des micro-intervalles. J’avais trouvé ça, d’une part, très compliqué, d’autre part et surtout, tout à fait vain et prétentieux (et tant soit peu effrayant), finalement, de vouloir enfermer dans un programme informatique les minuscules, multiples et constantes possibilités de variation d’une prestation à l’autre, d’un musicien à l’autre.

 

 

Dans la musique occidentale, le rapport à la partition a quelque chose de sacré, du fait d’une sorte de sacralisation de l’acte de composer : le musicien a pour devoir suprême de RESPECTER LE TEXTE. C’est comme une dictée de français : la moindre atteinte au texte est considérée comme une FAUTE d’orthographe. C’est ce que me disait régulièrement madame BARBIER-REDON (Dieu ait son âme !), professeur de piano au conservatoire, quand elle me parlait du texte musical qu’elle comparait aux virgules et autres signes de ponctuation. Dans ces conditions, il y a une sorte de tyrannie de la partition.

 

 

Bon, c’est vrai que la musique européenne savante est devenue ce qu’elle est aujourd’hui après des transformations constantes depuis le moyen âge. Les musiciens ont commencé à avoir l’idée de noter la musique par écrit autour du 9ème siècle. Dès lors, les innovations n’ont plus cessé. Il est d’ailleurs probable que la civilisation européenne se caractérise principalement par l’innovation, et dans tous les domaines de l’art et de la technique. C’est très normalement que la musique a suivi le mouvement. Et c’est très évidemment que le fossé s’est creusé avec les musiques qu’on ne peut guère appeler autrement que « traditionnelles ».

 

 

 Alors maintenant, se pose la question : est-ce que cette évolution constante, ces innovations permanentes qui ont façonné la musique européenne donnent à celle-ci une quelconque supériorité sur les musiques du monde ? Personnellement, pardon d’avance, je dirai – j’espère sans arrogance - que oui, qu’il y a quelque chose de plus dans la musique occidentale qu’il n’y a dans aucune autre musique, quelque chose, comment dire, sinon de supérieur, du moins d’englobant.

 

 

Je veux pour preuve de ce que j’avance le fait que les Occidentaux ont, plus que tout autre, fait preuve de curiosité pour d’autres musiques, même si c’était du haut de leur dédain et de leur supériorité affichée pour ces traditions « d’ailleurs ». J’en veux aussi pour témoignage le fait que deux des plus grands chefs d’orchestre qui dirigent aujourd’hui les grandes œuvres de la musique occidentale sont un Japonais et un Coréen : SEIJI OSAWA et MYUNG WUN CHUNG, et qu’on ne compte plus les asiatiques qui trustent les premières places dans les grands concours internationaux.

 

 

Je voudrais pour finir, citer quelques enregistrements de musique orientale qui me sont chers. D'abord et avant tout le monde, évidemment, les enregistrments publics de OUM KHALSOUM, édités (comme tous les autres, j'imagine) par la firme Sono. Je citerai ensuite le concert parisien de NUSRAT FATEH ALI KHAN, le Pakistanais, sous la marque Ocora (trois disques). On peut aller voir dans les disques pas trop tardifs de MOHAMED ABDELWAHAB, Egyptien comme la grande chanteuse citée ; de MUNIR BASHIR (ou MOUNIR BACHIR), l'Irakien ; de SAMIR TAHAR l'Algérien ; de KHALED BEN YAHIA le Tunisien (son disque Wissal) ; de SAMIR JOUBRAN, le Palestinien. Plus loin, du côté de l'Iran, on écoutera le Santour (genre de cymbalum) de MADJID KIANI et le luth sacré Tanbur de OSTAD ELAHI. Voilà déjà de quoi remplir la musette, comme on dit, pas vrai ?

 

 

 

 

 

 

29.09.2011

ADIEU, CHAPEAU EN PÂTE DE PORC

Je signale tout de suite que le titre ci-dessus trouvera une explication rationnelle (parfaitement !) en cours de route. Aie confiance, lecteur bénévole ! (Et il faut lire PÂTÉ DE PORC.)

 

 

Le jazz, c’est comme un liquide filtré dans plusieurs sables différents, ou bien c’est un mélange de liquides différents dans un sable unique. Beaucoup de gens affirment que c’est une musique d’origine africaine, et parlent de « musique afro-américaine ». Rien n’est plus faux : « afro-américaine » est sinon un abus, du moins une complaisance de langage.

 

 

A l’origine, ce n’est même pas une musique américaine, mais européenne. Il ne faut pas confondre « musique africaine » et « musique jouée par des Africains ».  Simplement, elle est jouée par des Africains sur le sol américain. Car la « musique américaine » n’est à tout prendre, au 19ème siècle, qu’une reprise de tout ce qui se faisait en Irlande, en Italie et ailleurs, c’est-à-dire en Europe.

 

 

Je ne voudrais pas paraître arrogant, mais l’Europe est le berceau, sinon de TOUTE, du moins de PRESQUE TOUTE la musique qui se joue aujourd’hui dans le monde. Dans bien des domaines, et dans la musique en particulier, le monde a des racines européennes. Il m'est même arrivé d'entendre une Carmen de GEORGES BIZET par un orchestre chinois et des voix chinoises, alors ! 

 

 

Quand vous faites  un bœuf bourguignon, la première condition, c’est la viande. La façon dont vous l’accommodez vient seulement ensuite. Mettons que la viande, c’est les racines. Tous les particularismes musicaux, tous les ingrédients locaux peuvent ensuite y ajouter leurs sauces, leurs arômes, leurs parfums, et se combiner, ça ne change rien sur le fond. Je ne vois pas pourquoi les Européens fermeraient leur gueule là-dessus.

 

 

Les esclaves noirs des champs de coton du Sud des Etats-Unis (« Oh Lord, pick a bail of cotton, oh Lord, pick a bail a day ! »), on me dira ce qu’on voudra, mais d’abord, ils étaient chrétiens, convertis de gré ou de force, mais chrétiens, avec la musique qui allait avec. Je leur concède la mémoire du rythme. Les esclaves dans les champs, qui se donnaient du courage en même temps qu’une cadence, chantaient des cantiques entendus à l’église en les harmonisant à leur sauce, mais surtout : de façon tonale, et progressivement polyphonique, deux caractéristiques presque exclusives de la musique européenne (je dis « presque » à cause, par exemple, des polyphonies pygmées, ben oui). Le gospel est un cousin européen expatrié.

 

 

Même chose pour le blues, cette musique rudimentaire (trois accords de base). CHRISTIAN BETHUNE, qui a consacré un excellent livre au contrebassiste (et pianiste à l’occasion) CHARLES MINGUS (Editions Parenthèses), écrit : « Le jazz constitue en effet "par nature" une expression pour laquelle la culture occidentale – qui pourtant en consomme avidement les produits – n’a prévu aucune place spécifique ». « Prévu », ça c’est sûr.

 

 

Le jazz, au début (années 1920 à Chicago, je ne parle pas de l’Original Dixieland Jass Band, composé de blancs), était méprisé comme « musique de nègres ». Il n’empêche qu’il emprunte aux blancs les notions de mélodie, d’harmonie, de structure, etc, façonnées de telle façon que les blancs ne peuvent en aucun cas se reconnaître dans cette musique. Ce rejeton bâtard de la musique européenne est un bel exemple d’appropriation culturelle.

 

 

Tiens, puisqu’on parlait de MINGUS, première règle impérieuse à observer : ne JAMAIS l’appeler « Charlie ». Son nom, définitivement, est CHARLES MINGUS. « Charlie », c’est un diminutif, et il n’aime vraiment pas, ça le fait bondir, ça le fait éclater, ça le fait sortir de ses gonds. Remarquez, je ne sais pas au juste quand il y est « rentré », dans ses gonds, au cours de sa vie. Car CHARLES MINGUS est noir, enfin presque.

 

 

Né en Arizona (zone aride, comme dit Dog Bull dans la BD Chick Bill), il est mort à 57 ans, d’une maladie foudroyante. Jusqu’à la fin, il a vécu en colère. L’écrivain JAMES BALDWIN affirme qu’il était un homme « en colère tous les jours ». Le poète et jazzologue émérite JACQUES RÉDA écrit que sa musique « ressemble (…) à une longue émeute raciale ». Ça pourrait faire une biographie, ce paragraphe.

 

 

Son père, qui maniait la ceinture d’un poing paternel vigoureux, quoiqu'affectueux, lui interdisait de fréquenter les « petits bouseux de nègres noirs », au prétexte que lui-même avait la peau claire et les yeux bleus. Enfin bon, il n’a pas eu une enfance facile, monsieur le Président. En tout cas, après avoir été sensibilisé à la musique à la très festive « Holiness Church », en compagnie de la seconde femme de son père, il a tôt manifesté d’indéniables dispositions musicales. Mais particularité : il jouait « à l’oreille », faute d’avoir appris le solfège. Et conséquence : le plus souvent, il se passera de partition pour composer et pour enregistrer.

 

 

Pour donner une idée de l’état d’esprit du bonhomme, voici l’épigraphe située au tout début de sa passionnante autobiographie : « Je désire exprimer mes très sincères remerciements à celui qui a assuré la longue et difficile tâche de mise en forme de ce livre, NEL KING, probablement le seul Blanc qui en était capable ». Si préjugé racial il y a, il repose tout au moins sur quelques fondements tirés de l’expérience.

 

 

Je ne vais pas me lancer dans un éloge de CHARLES MINGUS : son œuvre n’a strictement aucun besoin de mes efforts de Lilliputien. Je voudrais seulement dire pourquoi j’écoute ses disques régulièrement. D’abord le titre de son livre : Beneath the underdog. La traduction française propose Moins qu’un chien. Dans l’idée, ce n’est ni mal ni faux. « Beneath », c’est « au-dessous », et « indigne de ». Mais « underdog » va plus loin que le simple « chien » : c’est aussi le « perdant » professionnel, en même temps que « l’opprimé ».

 

 

CHARLES MINGUS, dans ce livre, retrace bien entendu son parcours, ses galères, ses rencontres. Mais les femmes y tiennent une place non négligeable, et il dépeint en long et en large quelques exploits sexuels, que certains qualifient de « réels ou fantasmés ». Ma foi, pour ma part, je les lui laisse. Mettons cet aspect sur le compte de la revanche de l’opprimé.

 

 

Je ne vais pas énumérer les chefs d’œuvre enregistrés par ce maître. Je voudrais juste m’attarder sur le bijou absolu que constitue l’élégie composée en mai 1959 en hommage au « Prez » LESTER YOUNG, mort le 15 mars, intitulée Goodbye, porkpie hat, soit « Adieu, chapeau en pâté de porc ». LESTER YOUNG fut un des plus grands de toute l’histoire du jazz au saxophone ténor, et il a à peine survécu à son inséparable (j’exagère) BILLIE HOLIDAY.

 

 

Le « porkpie hat » est une espèce de chapeau ridicule, en feutre ou en paille, popularisé par exemple par BUSTER KEATON. Sous ce titre de Goodbye porkpie hat, ou sous celui de Theme for Lester Young, on s’en fiche : c’est un chef d’œuvre, que voulez-vous que je vous dise.  Personnellement, ce n’est pas la version des 5 et 12 mai 1959 qui a ma préférence, mais celle du 20 septembre 1963, où MINGUS dispose d’un effectif un peu plus étoffé, et où les effets se déploient dans toute leur richesse. C’est tout simplement parfait.

 

 

En plus c’est devenu ce qu’on appelle en jazz un STANDARD : les musiciens qui l’ont repris en concert ou en disque ne se compte plus. En voici quelques-uns pour finir :

 

http://www.dailymotion.com/video/xcygr0_joni-mitchell-goodbye-pork-pie-hat_music

 

http://www.youtube.com/watch?v=pSybXLofaDM

 

http://www.youtube.com/watch?v=TU_RxWXijz0

 

http://www.dailymotion.com/video/x78d5x_uzeb-good-bye-pork-pie-hat_music

 

http://www.dailymotion.com/xd6ldh_jeff-beck-goodbye-pork-pie-hat-brus_music

 

 

 

 

 

 

28.09.2011

ISRAEL, ETAT INJUSTE

L’Etat d’Israël ne veut pas la paix. L’Etat d’Israël continue à coloniser la Cisjordanie. L’Etat d’Israël continue à autoriser la construction de colonies. L’Etat d’Israël est un Etat INJUSTE.

 

 

La PARANOÏA de la population et du gouvernement israélien au sujet de la sécurité d’Israël est l’exact complément de la FOLIE exprimée par les colons de je ne sais plus quelle colline particulière. J’ai entendu l’interview d’une « colone » (féminin de colon, tant pis) l’autre jour. Vous ne savez pas ce qu’elle ose affirmer ? « Les Palestiniens réclament le droit au retour des réfugiés. Eh bien nous, juifs, nous concrétisons notre droit de réfugiés de 2000 ans à revenir chez nous. »  

 

 

Ces deux formes d’affections mentales me sont rigoureusement inexplicables et incompréhensibles. Mais au fond, pas tant que ça. Car si je regarde la politique israélienne depuis DAVID BEN GOURION, le fondateur, je constate qu’il y a eu des variations, des nuances, des espoirs, des hauts, des bas, des retournements, des assassinats (ITZHAK RABIN). MAIS il y a UNE constante, UNE boussole qui n’a jamais dévié de son Nord, c’est l’appropriation progressive du territoire des Palestiniens.

 

 

Faites le test, examinez la chose sur le long terme : jamais l’Etat d’Israël n’a renoncé à s’installer sur la totalité du territoire de Cisjordanie. Ecoutez, pas plus tard que ce matin même 28 septembre, cette femme installée dans le quartier de Gilo à Jérusalem-Est : « Le peuple palestinien n’existe pas. Ceux qui s’appellent les Palestiniens sont des Arabes. Ils ont vingt-deux Etats pour s’installer. Nous, nous sommes revenus à la maison ». « Revenus à la maison » : comment voulez-vous faire entendre raison à ce genre d’extrémiste ?

 

 

L’Etat d’Israël n’aura de cesse d’avoir reconstitué le territoire que les Hébreux occupaient avant la guerre de l’empereur TITUS, qui a abouti à la destruction du Temple de Jérusalem, et qui a amené la grande diaspora des juifs (la diaspora juive remonte à bien longtemps avant la destruction du temple). La visée ultime de l’Etat d’Israël est d’occuper la TOTALITÉ de la Cisjordanie.

 

 

On peut même imaginer que le projet d’une partie non négligeable des Israéliens, est purement et simplement de chasser les Palestiniens de tout le territoire de la Palestine. Il semble bien que ce raisonnement ait gagné une majorité de la population israélienne, qui porte régulièrement au pouvoir des coalitions de plus en plus doctrinaires, de plus en plus cramponnées à l’exigence de sécurité. N’est-ce pas (entre autres) cette évolution vers une extrême droite de plus en plus rigide qui pousse les Palestiniens à un fanatisme de plus en plus débridé ?

 

 

Ce qui pousse les gouvernements israéliens vers l’extrême droite et la « reconquête » du territoire, il faut le dire, c’est l’appui indéfectible de la communauté juive des Etats-Unis (paradoxalement appuyée par diverses sectes chrétiennes fondamentalistes), qui fait peser une pression énorme sur le moindre représentant et sur le moindre sénateur des deux chambres américaines, par le moyen presque infaillible du chantage à la réélection. Pourquoi croyez-vous que BARAK OBAMA lui-même annonce un possible "veto" au conseil de sécurité de l'ONU pour contrer l'admission de la Palestine comme 194ème Etat ?

 

 

Quelles perspectives sont devant nous ? La guerre perpétuelle, évidemment.

 

 

 

 

27.09.2011

LISEZ "L'OLIGARCHIE, CA SUFFIT !"

Je n’ai pas mis le titre en entier : il est inutilement boursouflé (« vive la démocratie »). C’est dommage, ce titre, peut-être choisi par l’éditeur, parce que sur le fond c’est très bien. L’auteur, HERVÉ KEMPF, journaliste au Monde dont j’aime bien les articles en général, propose une petite synthèse très claire des problèmes actuels sur lesquels bute l’humanité.

 

 

Les élites mondiales ont créé des petits cercles où les hommes au pouvoir (dans l’économie, les médias et la politique) se rencontrent régulièrement pour échanger leurs informations, leurs points de vue, dans un but bien précis : comment faire pour ne pas cesser d’affermir leur emprise sur les sociétés au sommet desquelles ils se trouvent ? Ils se cooptent évidemment.

 

 

Le plus connu est Davos, où 2500 personnes se retrouvent chaque année, où le ticket d’entrée est au minimum de 42.000 euros, mais ça peut monter à 250.000 à mesure qu’on souhaite exercer une influence plus grande. Mais il y a aussi les comités Bilderberg, fondés en 1952, ainsi que la commission Trilatérale, fondée en 1973.

 

 

Pour l’auteur, c’est clair, si nous ne sommes pas en dictature, nous ne sommes plus en démocratie (p. 29). Mais l’oligarchie pour lui, ce n’est pas le groupe social qu’on appelait autrefois « bourgeoisie », mais sert à désigner l’ensemble du régime dans lequel le capitalisme nous a fait glisser : l’oligarchie constitue le principe même du régime politique dans lequel nous vivons (ici, l’auteur a des circonlocutions bien prudentes : « le capitalisme est en train de nous faire glisser, pour autant que nous n’y soyons pas déjà enfermés »).

 

 

HERVE KEMPF cite les seigneurs de la Perse qui viennent de renverser le pouvoir des mages et qui se demandent quel gouvernement ils vont installer. Selon Mégabyse, le peuple est ignorant et stupide. En mettant à sa tête un groupe d’hommes vertueux, tout ira bien. Darius estime que le pouvoir d’un seul est le seul pleinement efficace. Otanès, pour sa part, déclare : « Je ne veux ni commander ni obéir », et se retire de la compétition pour le pouvoir en échange de la promesse qu’il ne sera sous la puissance d’aucun de ses compagnons.

 

 

L’auteur poursuit en disant que l’oligarchie qui règne sur le monde actuel, loin de réunir les plus vertueux des hommes, est d’une profonde médiocrité et guidée non par l’idée du bien public et de l’intérêt général, mais par sa propre rapacité : seul compte le pouvoir de prédation. Ainsi la planète est-elle mise en coupe réglée.

 

 

Le milliardaire WARREN BUFFETT déclarait dans un entretien qu’il croyait à la lutte des classes, contrairement aux gens « de gauche », mais que c’était à présent sa classe sociale, celle des riches, qui a désormais gagné la guerre. La faiblesse du livre est dans les deux derniers chapitres : comme beaucoup d’auteurs, il ne veut pas terminer sans « proposer des perspectives ».

 

 

C’est là qu’interviennent les formules bien connues : « Il faut », « Il faudrait », « On devrait », etc. LEWIS MUMFORD, dans Les transformations de l’homme, fait la même chose. C’est très curieux, car leur analyse est impitoyable et ne laisse a priori aucune porte ouverte.

 

 

Ici, HERVE KEMPF dresse dans un premier temps l’historique des facteurs qui ont amené la situation actuelle et présente donc l’évolution comme inéluctable (c’est encore plus net chez Mumford, vu que l’échelle du temps est celle de l’espèce humaine), pour opérer in extremis un revirement et ouvrir sur un espoir « malgré tout ». J'avoue que je ne comprends pas cet optimisme forcé et forcené.

 

 

Livre par ailleurs bourré d’informations et de références (il a regroupé à la fin l’ensemble de celles-ci sur 23 pages : rien n’est affirmé qui ne soit sourcé. C’est vraiment de l’excellent journalisme).

 

 

 

 

 

26.09.2011

LISEZ "REDBURN" de HERMAN MELVILLE

Redburn est un très bon livre de HERMAN MELVILLE, l’immortel auteur de l’immortel et jubilatoire Moby Dick.  Celui d’aujourd’hui  met en scène le fils de seize ans d’une famille américaine naguère très riche. Mais le père, qui a fait de magnifiques affaires grâce au commerce transatlantique, a ensuite fait faillite, avant de mourir, et la famille est  tombée dans une grande pauvreté.

 

 

Redburn décide de devenir marin. Ce garçon démuni de tout, commence par essayer de se faire un peu d’argent en vendant son petit fusil dans la boutique d’un prêteur juif qui l’arnaque. Il est tout à fait naïf et inexpérimenté. Il s’embarque sur le « Highlander », sous les ordres du capitaine Riga. Auparavant, il croit bon de se faire présenter à lui par un camarade d’étude de son frère, qui ne trouve rien de mieux que de vanter l’origine de la famille, respectée et riche. Il croit à la sincérité du sourire du capitaine.

 

 

Wellingborough Redburn est tout imprégné des usages en vigueur dans toutes les « bonnes familles », même décavées. Il fait partie d’une « société de tempérance », bref : c’est carrément un bleubite. Sur le bateau, il va amèrement déchanter, et très rapidement : il est rudoyé par le second, moqué par tous les marins à cause de son inexpérience.

 

 

Il a même l’idée de faire une visite de courtoisie au capitaine, avec son habit d’apparat, comme s’il était dans un salon. Il va comprendre qu’il vaut mieux se faire à cette vie de pauvre, et s’adapter en imitant les façons de faire des rudes marins. C’est ainsi qu’il devient très agile dans les gréements, arrive peu à peu à cohabiter correctement avec ces personnes issues d’un milieu beaucoup plus fruste que lui.

 

 

Le groupe des marins éprouve, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi, du respect, voire de la crainte pour l’un d’entre eux : Jackson, en effet, ne cesse de les houspiller, de se moquer d’eux, de récriminer contre tout un chacun. Il tombera d’une vergue, au cours du voyage de retour, après avoir craché un flot de sang sur la voile qu’il était en train de ferler.

 

 

Arrivé en Angleterre, le héros est amèrement déçu. Il avait imaginé un tableau extraordinaire de l’Angleterre en s’appuyant à la fois sur ses lectures romanesques et sur un fameux « guide » en maroquin vert, celui que le père avait annoté de sa main au cours de ses nombreuses traversées. Mais il tombe de haut, car il découvre d’abord que ce guide qu’il conservait avec amour est tout à fait fantaisiste par rapport à la réalité. Il faut dire que quarante ans ont passé, et la ville de Liverpool a complètement changé.

 

 

Il découvre ensuite la faune humaine du port, avec ses brutes, ses ivrognes, ses putains, et aussi cette autre gangrène : la misère. Il passe devant un soupirail au fond duquel une mère est en train d’agoniser avec ses deux filles : après avoir vainement tenter de les secourir, il constate un matin qu’il n’y a plus personne, et que de la chaux vive a été déposée sur l’emplacement qu’elles occupaient.

 

 

Il fait la connaissance d’un certain Harry Bolton, qui a l’air d’un gentilhomme, semble avoir les moyens (il possède un coffre d’acajou renfermant quelques petits trésors), mais qui est en réalité un vague aventurier qui ne sait pas quoi faire de sa vie, et qui entraîne jusqu’à Londres son « ami » Redburn pour dilapider en une nuit toute la mystérieuse fortune qu’il possédait, dans une maison de jeu. Cette escapade londonienne servira de prétexte au capitaine pour lui donner la moitié de la somme promise, au prétexte qu’il a abandonné son poste.

 

 

Ayant tout perdu, il décide de tenter la « grande traversée ». Le pauvre Harry Bolton subira au cours du trajet le même sort qui fut celui de Redburn à l’aller : celui-ci tente de l’aider, mais sans plus. Pour le voyage de retour, un pont intermédiaire et le pont supérieur accueillent toute une population d’émigrants misérables qui partent refaire leur vie aux Etats-Unis. La traversée, avec ses aléas, est pour eux une véritable épreuve. Certains n’arriveront pas.

 

 

Arrivés à New-York, Harry Bolton et Redburn se séparent : le second doit se rendre d’urgence dans sa famille, et perd de vue son camarade. Comme Harry ne connaît personne, il finit par s’engager sur baleinier. Redburn apprendra des années plus tard de la bouche d’un marin que Harry est mort, écrasé entre le bateau et un baleine en train d’être dépecée. Beaucoup de considérations morales, comme toujours chez MELVILLE. Un livre fort.

 

 

 

25.09.2011

LISEZ "MARDI" de HERMAN MELVILLE

Un livre solide, de plus de 600 pages, pensez donc ! Mais quel livre déroutant ! Mardi est le nom (si !) d’un archipel situé quelque part dans le Pacifique (un Pacifique qui n’est exactement et précisément « nulle part »). Le héros qui, sauf erreur, n’a pas de nom, est marin sur un navire lancé dans la pêche à la baleine (l’Artcurion). Malheureusement, cette année-là, sur la « Ligne » (l’équateur), de baleine, on ne voit pas la queue d’une.

 

 

Alors, il décide d’abandonner quand le capitaine décide de remonter vers le nord, jusqu’au Japon, et peut-être au-delà. Le héros n’en veut en aucun cas. D’abord, parce que les baleines nordiques sont de basse extraction, rien à voir avec le vrai cachalot, comme l’auteur prend soin de le préciser dans Moby Dick. Ensuite, parce que là-haut, le climat est beaucoup moins hospitalier, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

 

Il décide Jarl, un marin aguerri, de tenter l’aventure avec lui. Une nuit, ils lâchent à la mer une baleinière et s’enfuient, après avoir minutieusement préparé l’affaire. Au bout de plusieurs semaines d’incertitude, ils aborderont dans l’île d’Odo, qui fait partie de l’archipel de Mardi. Auparavant, ils ont affronté une grande pirogue de sauvages dont les rameurs sont tous les fils de l’homme qui la dirige, et qui la conduit vers une destination secrète, où une jeune femme, Yillah, doit être offerte en sacrifice humain.

 

 

Le héros tombe illico raide amoureux de Yillah, qu’il décide de libérer de son « destin épouvantable ». Il s’ensuit une bagarre violente, dans laquelle il tue le chef d’un coup de poignard, puis kidnappe la fille, et s’enfuit. Mais il n’en a pas fini avec cette affaire, comme on le verra.

 

 

A Odo, il débarque sur le territoire du roi Média (ce nom !), se fait appeler Taji, du nom d’un demi-dieu, censé être honoré en ces lieux. Accueilli royalement, il s’installe dans un îlot avec Yillah et vit heureux, jusqu’au jour où elle disparaît : est-elle partie se jeter dans le « grand tourbillon » auquel le grand prêtre la promettait ? Toujours est-il que s’organise une expédition de trois pirogues.

 

 

Cette expédition qui s’organise est précisément le sujet du livre. Elle fait irrésistiblement penser aux voyages de Panurge, Pantagruel et Frère Jean dans le Quart livre et le Cinquième livre écrits par le MAÎTRE, j’ai nommé FRANÇOIS RABELAIS en personne. Plus modestement et plus modernement, on pense nécessairement aux Gestes et opinions du Docteur Faustroll, ’Pataphysicien, et à son célèbre, célébré et cependant 'pataphysique, « voyage de Paris à Paris par mer » (ah oui, ça se mérite !).

 

 

Au cours de cette expédition, régulièrement, interviendront d’une part, les trois fils rescapés de la pirogue sacrée qui veulent venger leur père assassiné, et d’autre part, trois filles envoyées par la reine Hautia qui, ayant entendu parler de l’arrivée de ce blanc, n’a de cesse de le séduire : les trois messagères d’amour s’exprimeront toujours par des symboles floraux, mais les trois fils n’enverront que des flèches meurtrières.

 

 

Sur la pirogue royale ont pris place, outre les rameurs, le roi Média, le héros Taji, le philosophe Babbalanja, le poète Yoomi, le vieux sage, historien si l’on veut, Mohi, alias Barbe-tressée. Ils sont tous théoriquement à la recherche de Yillah, et pour cela, ils vont visiter méthodiquement toutes les îles de l’archipel de Mardi.

 

 

En réalité, tout cela est complètement allégorique : HERMAN MELVILLE nous embarque dans une « découverte » de tous les aspects de l’humanité, chacun étant figuré par un royaume particulier qui fait partie de l’archipel de Mardi. Il nous invite, sous les noms les plus fantaisistes, à faire, en réalité, un véritable tour du monde virtuel.

 

 

Le récit proprement dit fait alterner, d’une part, les débats philosophiques, poétiques et historiques des cinq hommes, qui ont toujours lieu dans les pirogues,  empreints de profondeur, mais dont la pertinence et la cohérence ne sautent pas aux yeux, ces débats étant  accompagnés de larges libations alcooliques auxquelles tous les personnages se livrent ; et d’autre part les diverses expéditions à l’intérieur des terres, l’accueil varié des différents « rois » qui y « règnent », ainsi que diverses aventures ou mésaventures qui leur arrivent.

 

 

On reconnaît, sous le nom de Dominora, l’Empire britannique, et sous celui de Vivenza, la France (et sa passion anormale de l’égalité). Le roi de la première s’appelle Bello (la guerre), et sur la seconde, tous les individus sont souverains. HERMAN MELVILLE se moque allègrement de cette manie de l’égalité, dont il pousse assez loin les paradoxes. Cela ne l’empêche pas de critiquer l’Empire britannique pour son goût de la domination.

 

 

Babbalanja sort parfois de la raison raisonnante sous le nom d’Azzageddi : quand il est ainsi, il est considéré par les autres comme en état de délire. Mais globalement, il est bien difficile de dégager de toutes les considérations, parfois surabondantes, une ligne claire, un enseignement. Cela ressemble parfois à du salmigondis qu’on a du mal à suivre.

 

 

Mais cela n’est jamais totalement gratuit. Pour la géographie, Melville s’en tamponne le coquillard et s’en brosse le nombril avec le pinceau de l’indifférence : on est sous l’équateur, dans le Pacifique, mais on se retrouve tout d’un coup sous des climats polaires, quand les pirogues s’approcheront de l’Amérique du Sud et des Andes. C’est bien connu, on fait un sacré chemin, en pirogue.

 

 

 

Au total, un livre déconcertant au possible, mais que je n’ai eu à aucun moment envie de lâcher, du simple fait d’une narration d’une habileté diabolique. Attention : ce n’est que quand le voyage en pirogue commence, que le lecteur accède au niveau allégorique. Tout le début est un voyage fait selon les codes « occidentaux ». Suit un récit livré à la seule fantaisie symbolisante de ce grand romancier.

 

 

 

24.09.2011

MUSIQUE : L'ARABE ET L'OCCIDENTALE (2)

ELOGE DE OUM KHALSOUM

 

 

J’en étais resté aux virtuoses de la musique arabe, et j’avais commencé par MOUNIR BACHIR et MOHAMED ABDELWAHAB, qui sont loin d’être de la petite bière.

 

 

Il est un nom, si vous êtes n’importe où dans le monde arabe, dans un souk ou dans un palais, qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer en Occident, y compris au sujet de la rock star la plus célébrissime. Prononcez, pour voir, le nom de OUM KHALSOUM, et observez les réactions. Ecoutez un enregistrement réalisé en public (la chanson au format de trois quarts d’heure, attention), allez voir sur l’internet les vidéos, et vous verrez.

 

 

Une petite histoire suffit à faire comprendre le phénomène. Car c’est un PHENOMENE. En novembre 1967, BRUNO COQUATRIX a réussi à inviter OUM KHALSOUM à l’Olympia. Un tour de force. Vous allez comprendre de quel ordre. Si vous ne connaissiez pas ce nom, suivez attentivement l’histoire. La rumeur a commencé à courir, ici et là, comme quoi OUM KHALSOUM allait venir chanter en France.

 

 

L’incrédulité fut à la mesure de la vénération dont ce nom était entouré. Comment, l’ « Astre de l’Orient » allait consentir à fouler de son pied sacré le sol de la France ? Ce n’est tout simplement pas possible ! La déesse qui plane à des hauteurs stratosphériques au-dessus de nous autres, pauvres mortels ? Allons donc ! Comment voulez-vous imaginer que ce soit seulement concevable ? Et effectivement, personne, d’abord, n’y a cru.

 

 

Il n’empêche, quand la rumeur fut confirmée et reconfirmée, que la grande OUM KHALSOUM allait vraiment venir, ce fut de la folie, la ruée sur l’Olympia. BRUNO COQUATRIX raconte qu’il n’avait jamais vu ça pour aucune vedette de rock. Les « petites gens » craquaient leurs économies pour accourir de toute l’Europe, par charters entiers. Le soir du concert, une file d’attente de plus d’un kilomètre, la circulation coupée boulevard des Capucines. Et le prix des places au marché noir ! Et De Gaulle et des dirigeants arabes incognito (?) pour entendre OUM KHALSOUM ! Et dites-vous, en plus, que ce fut son seul et unique concert, de toute sa carrière, hors du monde arabe ! Voilà pour la dimension.

 

 

Il faut voir, d’abord, le début du concert. L’orchestre joue depuis un moment (une vingtaine de musiciens). ELLE apparaît : c’est l’enthousiasme. Elle commence à chanter : une grande clameur retentit. Tout le concert se déroule dans cette ambiance survoltée. Quand il s’avère que le concert est fini, ça devient confus : une femme saute sur la scène, baise la main de l’artiste, l’embrasse. On veut la toucher. Voilà la dimension du phénomène. Ce qui différencie une rock star de OUM KHALSOUM, c’est que la rock star attire une seule classe d’âge, alors qu’autour de OUM KHALSOUM, c’est l’unanimité des générations. Peut-être moins aujourd’hui ?

 

 

Nous autres Européens « de souche » ne pouvons pas nous figurer l’ampleur et la profondeur de la ferveur unanime qui entoure la chanteuse. Chacun a sans doute le souvenir d’un enthousiasme de foule manifesté dans une occasion précise. Mais ici, ça n’a rien à voir. Une adhésion aussi profonde à l’expression vivante d’un art, je n’en ai pas le souvenir. Pensez donc, elle fait autour de son nom l’UNITÉ du monde arabe. Jamais aucun homme politique arabe, aucun diplomate arabe, aucun chef arabe n’est jamais parvenu à réaliser le dixième !

 

 

A suivre bientôt... 

 

 

 

23.09.2011

MUSIQUE : L'ARABE ET L'OCCIDENTALE

Je n’avais pas attendu de rencontrer KHALED BEN YAHIA pour faire la connaissance de ce qu’on appelle encore souvent, en France, la « musique arabo-andalouse ». Certains appellent ça « musique orientale ». Malheureusement, cette appellation réunit des modes d’expression étrangers les uns aux autres. La musique du théâtre Nô japonais n’a rien à voir avec les « râga » de l’Inde, qui n’a rien à voir avec la musique qu’on joue, en gros, du Maroc à l’Iran, et de la péninsule arabique à la Turquie et à l’Asie centrale.

 

 

Qualifions donc, pour simplifier, cette musique d’ « arabe ». J’y suis allé « de biais ». J’ai commencé par un disque de flamenco (ça, c’est pour « andalouse ») : Riches heures du flamenco (enregistré en 1964 à la Sorbonne). Deux chanteurs (JACINTO « EL NINO » DE ALMADEN et PEPE DE LA MATRONA), une danseuse (LA JOSELITO au recto de la pochette, mais LA JOSELITA au verso), un guitariste (PEDRO SOLER, que j’ai écouté en concert à la salle Molière en je ne sais plus quelle année, en présence de tout ce que la ville comptait d’Espagnols). Il règne dans ce disque une ambiance formidable, avec quelques moments de véritable exaltation, voire de transe.

 

 

J’étais heureux d’entendre à cette époque « Sortilèges du flamenco » sur France Musique, grâce au formidable ROBERT J. VIDAL. C’était l’époque où France Musique, comme on dit, « déménageait » assez fort : « Tout Duke », de CLAUDE CARRIERE, « Intégrale des cantates de JEAN-SEBASTIEN BACH », de JACQUES MERLET, une émission de JACQUES ERWAN pour la chanson, etc.

 

 

« Music of Iran : the TAR » fut mon premier disque de musique vraiment orientale. BIJAN SAMANDAR joue de ce luth renommé (et chante à l’occasion), à six cordes et à très long manche. Ce ne fut pas le dernier. Cette musique, radicalement différente de celle avec laquelle j’avais grandi, m’attirait pour une raison que j’ignore encore. Au point que je me suis inscrit, pour approfondir tout ça, à un séminaire animé par monsieur MOKTAR ELGOURARI.

 

 

La musique avec laquelle j’ai grandi, j’avoue, ce furent des classiques. J’exaspérais ma grand-mère, en passant et repassant (vingt fois au minimum), sur l’électrophone Teppaz, l’Etude opus 25, n°11, de CHOPIN, sur disque 78 tours. On entendait  une cascade cristalline de notes à la main droite, et les coups réguliers et virils de la cavalcade mélodique de la main gauche. Ce qui me fascinait au point de m’hypnotiser, c’était la simultanéité. Rendez-vous compte : les deux mains suivaient des trajectoires totalement différentes, et pourtant, elles tenaient ensemble, et ça faisait de la musique.

 

 

J’avais autour de huit ans. Il s’est passé le même phénomène de fascination avec le début de l’Ouverture de Tannhäuser, de WAGNER, à cause du duo des cors, dont les chants se rejoignent et s’éloignent tout à tour. La même fascination pour le duo des flûtes au début de La Moldau de SMETANA. Bref, j’étais mordu par une curiosité : comment des voix chantant chacune sa propre chanson pouvaient-elles produire une telle profondeur harmonieuse ?

 

 

Pour résumer, mon oreille a résolument grandi dans une idée spécifiquement européenne de la complexité en musique. Et dans la voiture des vacances familiales, quand nous chantions « Eh oh, vieux Joe », mes sœurs et moi, je n’avais aucun mal pour me mettre « à la tierce ». L'Europe a élaboré une complexité musicale particulière, celle qui consiste à être capable de superposer des lignes mélodiques différentes sans que ça fasse de la bouillie. Appelons ça POLYPHONIE. Sans le savoir, mon oreille a été dressée à la polyphonie. Je n'y peux rien, c'est comme ça.

 

 

C’est dire que, pour aller voir ailleurs, il fallait le vouloir. Mon premier ailleurs ne fut pas oriental, mais carrément sauvage. Ce furent, un peu avant et après 1970, les agressions sonores du free jazz. Je vois encore ALAN SILVA martyrisant le violon qu’il tenait droit sur ses cuisses, SUNNY MURRAY grimaçant à tout va derrière sa batterie, JOACHIM KÜHN s’escrimant à son piano, et bien d’autres (lequel a passé une heure à faire sonner une grosse chaîne ?), dans la cave du Hot Club. Une vraie foire, quoi. Mais il fallait être « moderne ». J’ai laissé tomber le free jazz, entreprise moins musicale que morale et politique. Je suis revenu à la musique musicale.

 

 

En fait, j’ai rencontré KHALED BEN YAHIA il y a quelques années. Mon ami FRED (salut, Fred !) et moi prenions un verre et le frais à la terrasse de La Crèche. Juste à côté de moi, un homme à la peau « basanée », comme on dit, au vêtement et à la présentation irréprochables, petite moustache élégante, cheveux drus bien coupés, feuilletait une partition. Pas n’importe laquelle : celle-là était ancienne, dans une reliure qui avait, sinon souffert, du moins « vécu », et le papier avait jauni. Mais ce qui a attiré mon attention, c’est que les portées étaient surmontées d’un texte en arabe.

 

 

Etonné, je lui ai posé une première question, à laquelle il a très aimablement répondu. C’est ainsi que je suis entré en relation avec un virtuose tunisien du oud. En fait, j’étais étonné qu’il existe des partitions pour une musique avant tout de tradition orale. Alors c’est certain, disait-il, une partition écrite de musique arabe ne peut être qu’une sorte d’approximation par rapport à la musique effectivement exécutée.

 

 

Il faut savoir que notre gamme est dite « tempérée », c’est-à-dire une  gamme de seulement douze notes, réduites aux tons et demi-tons. Cela veut dire qu’on a éliminé les autres intervalles (quarts de ton, etc.). En Occident, comme c’est le violoniste qui fait sa note, il joue plus ou moins juste (FRANCIS POULENC disait : « Tous les violonistes jouent faux, mais il y en a qui exagèrent ».). Quant au piano, les notes sont toutes faites. Si le piano joue faux, c’est la faute de l’accordeur.

 

 

En Orient, c’est dans l’exécution que s’affirme le musicien. Le manche du oud, comme celui du violon, est dépourvu de « frettes », ces barres transversales qui fixent la note. Autrement dit, le joueur de oud agit en permanence sur les hauteurs des sons. Je dis ça, mais dans l’art du blues, par exemple, l’artiste modifie quand même la note en « poussant » ou « tirant » la corde.

 

 

Je ne suis pas sûr que, dans la musique arabe, on sache ce que c’est, un « compositeur », comme il existe dans la tradition européenne, où règnent les « droits d’auteur », la SACEM, etc. Les musiciens les plus renommés sont en même temps les interprètes. Il suffit de mentionner, en présence d’un Arabe connaisseur, le nom de MOUNIR BACHIR, le nom de MOHAMED ABDELWAHAB, pour qu’il vous regarde d’un œil approbateur. Ces deux noms, l’Irakien et l’Egyptien, sont connus à peu près partout.

 

 

A suivre…

22.09.2011

BRASSENS AU BONHEUR DE LA FORMULE

Puisque nous voici au 22 septembre, je tiens à faire une petite halte devant la tombe de GEORGES BRASSENS. Vous savez : « Un 22 septembre, au diable vous partîtes, et depuis chaque année, à la date susdite, je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous ».

 

 

GEORGES BRASSENS ne voulait pas être appelé poète. Peut-être bien qu'il avait raison, après tout. Il n’empêche qu’il avait tellement de respect, voire de vénération pour la langue française, qu’elle en acquérait à ses yeux les vertus sacrées d’une divinité. J’exagère évidemment, mais il est vrai qu’il polissait le texte de ses chansons avec amour, mais aussi avec une science consommée. Et certaines d’entre elles recèlent de véritables pépites, des trouvailles devant lesquelles l’auditeur n’a plus qu’à s’incliner en avouant : « Chapeau l’artiste ! ».

 

 

Prenez « A l’ombre du cœur de ma mie » : qu’est-ce qu’elle raconte, l’histoire ? Une jeune fille fait semblant de dormir (« d’être la belle au bois dormant »). Le garçon s’approche et dépose un baiser sur ses lèvres. La fille crie au viol. Et voici la merveille : « Aux appels de cet étourneau Grand branle-bas dans Landerneau, Tout le monde et son père accourt Aussitôt lui porter secours ». « Tout le monde et son père », il fallait le faire, non ?

 

 

Prenez « La fille à cent sous ». « Du temps que je vivais dans le troisième dessous, Ivrogne, immonde, infâme, Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous, M’avait vendu sa femme. » Mais visiblement, cette femme est anorexique ou souffre de malnutrition, et il la renvoie : « ça ne me concerne pas d’étreindre des squelettes ».

 

 

Mais après une gentille déclaration, faite "le regard en dessous" : « Alors moi tout ému, je la pris sur mes genoux Pour lui compter les côtes ». J’adore la formule. C’est certain, TONTON GEORGES apprécie un minimum de chair sur les os : « Va-t’en faire pendre ailleurs Ton squelette. Fi des femelles décharnées, Vivent les belles un tantinet rondelettes » (« Oncle Archibald »).

 

 

Prenez, dans « Le temps passé », « Les morts sont tous des braves types ». Personnellement, je ne suis pas d’accord, un salaud mort, reste un salaud. Mais bon, la formule est astucieuse. Et dans « La complainte des filles de joie » : « Il s’en fallait de peu, mon cher, Que cette putain ne fût ta mère », avec l’imparfait du subjonctif réglementaire, s’il vous plaît. Et dans « Les trompettes de la renommée » : « Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers de noblesse », pas mal, non ?

 

 

Prenez « La ballade des gens qui sont nés quelque part », ces gens qui « Vous font voir du pays natal jusqu’à loucher » : ça, c’est de la formule. La chanson me fait penser à une page de CHAVAL, où un gros richard fait visiter son domaine à un quidam : « Mon château ; … mon écurie ; … mes chevaux ; … mes bois ; … etc ». Au dernier dessin, le quidam baisse son pantalon : « Et mon cul ! ».

 

 

Dans « Le blason », j’ai un regret, toutefois. TONTON GEORGES fait-il semblant d’ignorer l’étymologie du mot de trois lettres qu’il ne prononce à aucun moment, mais que tout le monde devine ? Ce mot vient du latin « cunnus ». « C’est la grande pitié de la langue française », la phrase tombe donc à plat. Et puis, la « grande pitié », la langue française elle-même pourrait protester véhémentement. Mon dictionnaire des synonymes aligne plus de 200 mots ou formules équivalents pour désigner la « chose », et encore, je me suis arrêté en route. Le mot de trois lettres lui-même s'en trouve défleuri.

 

 

Mais une fois admis ce coup de mou dans l’inspiration, rarissime, il faut bien l’avouer, admettons que tout le reste est de si haut niveau, qu’on vole à très haute altitude (voyez « Les oiseaux de passage », sur un texte de JEAN RICHEPIN). Tenez, que pensez-vous de : « Allons vers l’autre monde en flânant en chemin » ? C’est dans « Mourir pour des idées », où ceci n’est pas mal non plus : « Les Saint Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre, Le plus souvent d’ailleurs s’attardent ici-bas. Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire, C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas ». Je pense à cette chanson chaque fois qu’un type se fait exploser avec sa ceinture bourrée de TNT sur un marché très fréquenté ou dans un bus bondé.

 

 

J’aime bien, aussi, dans « A l’ombre des maris », qui célèbre la femme adultère : « …et me refuse à boire Dans le verre d’un monsieur qui ne me revient pas », et plus loin : « C’est vous mon cocu préféré ». Que dire, dans « Concurrence déloyale », qui dénonce les femmes qui couchent pour pas cher, mettant les « professionnelles » sur la paille : « Le métier de femme ne nour-Rit plus son homme ».

 

 

Dans « La religieuse », chanson narquoise, il faut apprécier à sa juste valeur « Et les enfants de chœur, branlant du chef, opinent ». Et « le char à bœufs », « Tiré par les amis, poussé par les parents » (« La marche nuptiale »), je la trouve goûteuse. Aussi goûteuse que : « Quand on est un sa-Ge et qu’on a du sa-Voir boire, On se garde à vue En cas de soif u-Ne poire » (« Le vin »). Et que : « Quand la sainte famille Machin croise sur son chemin Deux de ces malappris » (« Les amoureux des bancs publics »).

 

 

Voilà un bijou : « Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis, On s’aperçut que le mort avait fait des petits. » (« Les funérailles d’antan ») : des trouvailles comme s’il en pleuvait, car c’est dans la même : « Les gens avaient à cœur de mourir plus haut que leur cul ». « O que renaisse le temps des morts bouffis d’orgueil », ça me fait penser à l’agonie du châtelain qui, dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de RAINER MARIA RILKE, se fait balader en hurlant dans tout son château.

 

 

Et que pensez-vous de l’admirable « pauvre vieille de somme » (« Bonhomme ») ? Le registre n’est pas le même, mais que dites-vous de : « En se promettant d’aller des millions, Des milliards de fois, ET MÊME DAVANTAGE, Ensemble à la chasse aux papillons » ?

 

 

Je trouve admirable, mais incroyable, par exemple, qu’un individu se soit fait récemment agrafer par des gendarmes au prétexte qu’étant à sa fenêtre, il chantait : « En voyant ces braves pandores Etre à deux doigts de succomber, Moi je bichais, car je les adore Sous la forme de macchabées », au moment même où ils passaient en dessous (« L’hécatombe »). Ça vaut l’interpellation, dans je ne sais plus quelle gare, du quidam qui, en voyant des flics, se met à crier : « SARKOZY, je te vois ! ».

 

 

Mais là, on s’éloigne fort de l’univers de TONTON GEORGES. Toutes mes excuses.

 

 

                                                              

 

 

 

21.09.2011

L'ART D'ALEXANDRE VIALATTE (3)

Une chronique débute le plus souvent sur une trouvaille. Voici quelques-uns de ces débuts : « "La douleur embellit, paraît-il, l’écrevisse." C’est du moins un proverbe russe. » « La chauve-souris se marie à deux ans. Il ne faut pas faire bouillir son crâne, mais le faire macérer dans l’eau tiède ; chercher ses puces et les placer dans un tube d’alcool. » « Le brouillard de novembre est plein de fantômes, la nuit de novembre est pleine de morts. Ils font un bruit de feuilles sèches balayées par le vent. » « Le ciel est bleu, les arbres rouges, c’est la saison qui précède le Goncourt. » « Aux dernières nouvelles, l’homme s’ennuie. Surtout en Hollande et en Suisse. » « Je parlerai des nouveautés, de l’édition, de l’hymne suisse, des forficules et des progrès incessants de la pensée. » « Les Parisiens reviennent de vacances. Suivis de leurs chiens et de leurs enfants. Les vieillards poussent l’automobile. Les épouses portent le transistor. » « Que devient l’homme ? On le trouve dans les foires. Il y vend de la "barbe à papa". » « Quand on arrive à un certain âge, et même avant, … » Je n’en finirais plus. Je m’arrête.

 

 

Il a popularisé un certain nombre de formules, du genre de celle, bien connue, « et c’est ainsi qu’Allah est grand » (dans ses conclusions). Il y en a d’autres : « x ou y (cela peut être la femme, les villes ou la lune) remonte à la plus haute antiquité » ; « on voit par là » ; des formules, d’ailleurs, que certains chroniqueurs actuels, qui se piquent d’humour, tels JEAN-LOUIS EZINE ou PHILIPPE MEYER, lui piquent allègrement. C’est vrai qu’il y a une filiation concernant l’esprit particulier qui guide les Chroniques.

 

 

ALEXANDRE VIALATTE lui-même en appelle à quelques ancêtres, comme ALPHONSE ALLAIS et ALFRED JARRY, l’inventeur de la ’Pataphysique, ou « science des solutions imaginaires » qui prouve (et promeut) « l’identité des contraires » (mais c’est, en soi, un sujet à part entière, dont s’occupent déjà des gens très sérieux, nommés ’Pataphysiciens, au nombre desquels je me flatte de me compter, donc un sujet sur lequel il faudra que je revienne un de ces jours).

 

 

Comment caractériser, en dehors de celui de la « déviation heureuse », l’art de VIALATTE ? Je dirais : l’art de tirer un fil ténu, voire improbable, entre le très général et le très particulier. Un exemple ? « Que fait l’homme du XX° siècle ? Il détache la vignette. » Je dirais aussi : un certain art de l’énumération loufoque : « Je chanterai les Auvergnates, les cubistes, les vorticistes, les Turcs et les grands couturiers. Sans compter la "notion de notion" ». Je dirais encore : l’art de glisser, dans un contexte banal, par facétie, des mots tels que « sesquiquadrat », « uzvarèche », « accipitre », et autres merveilles lexicales. C'est ce qu'écrit ROBERT MUSIL dans L'Homme sans qualités (tome II, p. 473) : « La magie primitive du vocable exact qui protège de la sauvagerie des choses exerçant son pouvoir comme dix mille ans auparavant ».  Je dirais : un art savant de l’incongruité et de l’inattendu.

 

 

Je dirais : l’art de faire une incursion, juste pour le plaisir, dans le langage du spécialiste. Exemple : « Les moutons sont toujours malades. Tantôt, c’est le fourchet ou le piétin, tantôt la cachexie aqueuse. La clavelée. La gale qui décime les troupeaux. Il faut des frictions à l’huile de cade, et même [notez le « et même »] des bains féro-arsénieux. Mais que dire des entozoaires, des strongles, des trichocéphales, des douves qui attaquent le mouton ? Et des helminthes vésiculeux ? Le coenure, qui est un cysticerque, se loge dans la cervelle de la bête. Elle ne cesse plus de tourner sur elle-même. Comme un derviche [notez le « comme un derviche »]. C’est un spectacle dramatique, au moment où le soleil se couche dans un hameau désolé de la montagne, et qui affaiblit le moral de l’homme dans ces endroits très éloignés du cinéma ».

 

 

La fantaisie fondamentale, une fantaisie de nature (dans le fond) éthique, redonne vite aux phrases leur qualité de savoureuse flânerie poétique, de vagabondage délectable entre les îlots de la réalité traversée, pour faire surgir la parodie, mais en passant par un vrai goût pour le mot rare, comme est toujours fait le vocabulaire du spécialiste.

 

 

 

Je me permettrai, quant à moi, VIALATTE me le pardonne, de dissiper un flou, une fois n'est pas coutume : chez les helminthes, dont il parle ci-dessus, il serait impardonnable de ne pas distinguer les plathelminthes des némathelminthes, car il ne faut pas tout confondre, sachant que nous sommes en période de réchauffement climatique. Savoir classer, voilà qui apprend à penser ! N’oublions aucune leçon du Maître, GEORGES PEREC (Penser/classer ; il faut dire Perec, pas Pérec, qu’on se le dise).

 

 

L’art de VIALATTE, c’est aussi et surtout un STYLE. « J’ai visité un village désert. Tous les villages de France sont des villages déserts. Un gros bourg, raboté par les neiges de l’hiver, desséché par le vent et brûlé par la neige. Nu et sec comme un os de seiche. La tour carrée de l’église romane était splendide. » « Car enfin il faut bien choisir, ou de comprendre ou de s’émerveiller. » « Sans bonheur, l’homme n’est pas heureux. » On ne saurait mieux dire.

 

 

« Les enfants qui naissent dans le Bélier [c'est mon signe] sont impétueux et primesautiers, capricieux, ardents, batailleurs, sujets aux accidents et à la mort subite. Ils tapent de la tête contre les murs, tombent des échelles, perdent leurs membres à la bataille, se brûlent la langue en mangeant leur soupe, et périssent dans les tournois. Ils adorent les métiers dangereux, par exemple la pharmacie, où l’homme vit entouré de poisons, l’assassinat (qui peut conduire à l’échafaud), la chasse au loup (qui a causé tant de bronchites). Il faut leur conseiller d’éviter l’incendie, la chimie et les précipices, et de porter en tout temps une ceinture de flanelle. » Voilà, à la fois pour le style et l’horoscope.

 

 

 

Quand ALEXANDRE VIALATTE cite un proverbe, ce n'est bien sûr pas un proverbe. C'est, certes, un proverbe, mais BANTOU, CHINOIS ou SAHARIEN.

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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