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mercredi, 31 juillet 2019

NUAGES A REGARDER

... les mystérieux nuages.

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Ce qui m'a retenu ici, c'est l'assemblage malpropre des bleus.

mardi, 30 juillet 2019

ADIEU, « FIL A FIL » !

Quand j'apprends, dans Le Progrès du 29 juillet 2019 que Danielle Mazoyer ferme sa boutique, ça ne me fait ni chaud ni froid, parce que, après tout, je ne connais pas cette dame. Mais quand j'apprends que la boutique où elle officiait depuis un nombre respectable d'années n'est autre que « Fil à fil », alors là, je réagis. Car Fil à fil était un magasin où l'on achetait des chemises de qualité, de conception classique et d'un prix somme toute modéré. Il était situé place des Jacobins.

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Mais surtout, si l'article du Progrès a retenu mon attention, c'est qu'il m'a rappelé le temps où, errant dans les rues de Lyon de jour et de nuit, armé de mon appareil photo (basique, un Olympus), je "shootais" à tout instant sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas. C'était l'époque de la pellicule argentique, et l'aventure aurait pu me ruiner, si je n'avais pas trouvé le truc pour profiter des largesses de la FNAC.

Car c'était une époque de vaches grasses, à coup sûr (années 2002-2003), où la Fnac, en souverain régnant et généreux, faisait le cadeau royal à ses clients de ne pas facturer les clichés que l’œil du laboratoire jugeait "ratés", mais de les tirer quand même, en déposant sur ces photos un "sticker" noir marqué en blanc (qu'il suffisait de décoller) : "photo non facturée". J'avoue que j'ai usé et abusé de cette clause pour en rajouter dans le genre "cliché incompréhensible". C'était mon époque "reflets", et j'avais acquis une certaine maîtrise de cette méthode de "brouillage optique" (je me rappelle en particulier une pellicule où vingt-huit photos sur trente-six étaient revêtues du sticker).

La photo que je montre aujourd'hui a été facturée. Et elle a quelque chose à voir avec la fermeture du magasin "Fil à fil", puisqu'elle en montre la devanture. Qu'on en juge ci-dessous : on voit même la marque dans le col des chemises. Ce chien a un nom, même s'il n'est plus de ce monde, comme c'est probable. Il devait trouver bien de la douceur dans la posture adoptée. J'imagine qu'il ne bavait pas sur les chemises de madame Mazoyer.

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lundi, 29 juillet 2019

VIALATTE ET GRETA THUNBERG

Antonin Magne a déclaré : « Il fait chaud » en arrivant au sommet de j'ignore quelle étape du Tour de France de j'ignore quelle année (années 1930). L'affirmation audacieuse n'était pas tombée sous la plume d'un sourd. Alexandre Vialatte n'est pas sourd. Il répercute le scoop dès le 25 février 1968 dans sa chronique hebdomadaire de La Montagne. Comme il le dit dans la première phrase de la même chronique : « L'homme s'est, de tout temps, intéressé à l'homme ». Il ajoute, un peu plus loin : « Il sait comment le coureur Robic ouvre le robinet de sa baignoire, se savonne, se rince et s'essuie, et qu'au sommet de la fameuse côte qui décidait de la énième étape, Antonin Magne a dit très nettement : "Il fait chaud". » Nous y voilà.

Dubouillon, dans son compte rendu dessiné de la semaine du journal Le Progrès (dimanche 28 juillet) a donc pris le relais d'Alexandre Vialatte pour répercuter auprès du grand public les paroles qui marquent une époque. Il les met cette fois dans la bouche de Greta Thunberg. J'ai parlé ces jours-ci (voir mon billet du 24 juillet) de cet épisode farcesque de notre vie politique : une gamine en tresses invitée à faire la leçon aux élus chargés de rédiger les lois de la république, voilà qui ne manque pas de piquant. J'imagine que les députés de gauche qui sont à l'origine de l'affaire (je crois) n'attendaient qu'une occasion pour faire un coup médiatique fumant. 

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Plutôt bien vu, je trouve.

Le regard de Dubouillon, un Lyonnais bien de chez nous, me semble pertinent : dans l'hémicycle, les uns applaudissent, les autres commentent au moyen de paroles profondes. Eh oui, mon bon monsieur : la vérité sort de la bouche des enfants. J'en conclus : « Les enfants au pouvoir ». Il est cependant à craindre que l'éventuelle exécution de ce mot d'ordre risque de se terminer de la même façon que le séjour des enfants dans l'île de Sa Majesté des mouches, de William Golding (qui avertissait les dévots de la royauté de l'enfance : les enfants sont capables de tout, et même du pire).

Question subsidiaire : la jeune Suédoise, qui exige que les journalistes qui veulent enregistrer ses prophéties s'acheminent jusqu'à Stockholm en empruntant le chemin de fer (authentique), dispose-t-elle ou non d'un smartphone ? 

***

On aura compris que ce billet, ainsi que son titre, est dû à une simple coïncidence.

dimanche, 28 juillet 2019

SCOTCHÉE, LA PUNAISE

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Elle n'aurait pas dû, la punaise : la colle est forte, et je suis arrivé trop tard (qu'aurais-je pu faire d'ailleurs ?). Je note qu'elle a un écusson de belle dimension, mais à part ça, quelle espèce ? Pentatoma rufipes ? Coreus marginatus ? Est-ce que ce ne serait pas plutôt Dolycoris baccarum ? Va savoir. Je pencherais pour la dernière.

samedi, 27 juillet 2019

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vendredi, 26 juillet 2019

LE PLAT EN ÉTAIN

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jeudi, 25 juillet 2019

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mercredi, 24 juillet 2019

GRETA THUNBERG, CLOWN.

Pour mettre les deux pieds, les deux mains dans la farce écologiste, regardez Greta Thunberg, écoutez Greta Thunberg, caressez Greta Thunberg dans le sens du poil. Tout le monde en est gaga.

Aurélien Barrau, astrophysicien de son état et défenseur du climat, est tombé raide dingue de la petite morveuse. Il l’a dit bien fort sur l’antenne de France Culture le mardi 23 juillet (citation textuelle, copiée sur le site) : « Je crois réellement que ceux qui nous dirigent n'ont absolument pas compris l'ampleur du problème. Ils sont totalement à côté de la plaque. Ils pensent que de petits ajustements, de petits gestes, de petites choses pourront venir à bout du problème alors que nous sommes face à une crise existentielle majeure. Les quelques députés frondeurs devraient comprendre que la science, le sérieux, la raison sont précisément du côté de Greta. Je trouve leur attitude scandaleuse et même indigne. On sait depuis 40 ans que nous sommes dans une situation critique. Tous ceux qui s'y intéressent le savent. 15 000 scientifiques ont alerté sur la gravité de situation. Rien n'a été fait. Les experts internationaux alertent, rien n'est fait, et là, ils s'indignent du fait qu'une jeune femme vienne précisément relayer ce message ?! Soyons bien clairs, la Science est du côté de Greta.» Pour un scientifique, je le trouve un tantinet fébrile, au spectacle des tresses blondes.

Faut-il que l'humanité soit devenue bien infirme de l'intelligence et du caractère pour placer dans une gamine de 16 ans ses derniers espoirs de freiner le changement climatique ! Greta Thunberg a été invitée à faire la leçon à nos élites politiques, à tancer d’importance les plus hauts dirigeants de la planète, et à leur donner la fessée s’ils ne font rien pour calmer les ardeurs du climat terrestre.

Vous savez ce qu’ils en pensent, de Greta Thunberg, les plus hauts dirigeants de la planète ? Je ne le dis pas, ça risquerait de choquer les âmes sensibles, les cœurs altruistes et les esprits des écologistes les plus tièdes. Je note que les députés ont écouté la harangue d'une militante écolo pure et dure (vegan), juste avant de voter un accord international (le CETA) qui promet bien des gaz à effet de serre et autres joyeusetés.

Qu’est-ce qu’elle vient leur dire, aux grands de ce monde, la petite suédoise ? Que le réchauffement climatique, c’est pas bien et qu’il faut qu’ils se décident à faire quelque chose contre, parce que ça commence à urger. – C’est tout ? – Oui, c’est tout. – Et c’est pour ça que vous me réveillez ? – Oui, c’est pour ça. – Ben vous ne manquez pas de culot ! – Ah non, quand même, pas tout à fait : elle dit aussi que les vieux méprisent assez la jeunesse pour lui léguer une planète en aussi mauvais état. – Ah ben ça, si nos propres parents n'avaient pas commencé à la saloper, on n'en serait pas là ! Et les parents de nos parents, et ainsi de suite : c'est pas moi qui l'ai inventé, le système. Moi, je n'ai fait que mettre mes pas dans leurs pas.

Parlons sérieusement. Je ne sais pas qui pilote ce petit missile adolescent et j’ignore tout des vraies cibles qui sont dans son collimateur. Ce que je sais, c’est que Greta Thunberg est juste un petit clown qui a été propulsé sur le devant de la scène pour amuser la galerie. Je ne plaisante qu'à peine, regardez pourquoi ça s'étripe en place publique : on a complètement oublié le réchauffement climatique pour s'extasier sur le cas d'une jeune fille assez crâne pour garder la langue bien pendue en présence des sommités de ce monde. Le messager occupe toute la scène, et le message a disparu corps et bien. L'époque a réussi à fabriquer une icône consacrée, objet de la vénération ou de l'aversion des foules. Ce n'est plus "pour ou contre le réchauffement climatique", c'est "pour ou contre Greta Thunberg".

Car ça sert à quoi, de sermonner les puissants pour qu’ils fassent quelque chose si on ne dit pas en même temps aux gens ordinaires, aux jeunes si empressés, aux populations laborieuses les sacrifices que leur coûteront bien concrètement les mesures qu’ils somment les dits puissants de prendre urgemment ? Moi, je me dis que les gens ne se rendent pas compte. Beaucoup de responsables politiques ne demanderaient pas mieux, je crois, dans leur for intérieur, que d’agir fortement en faveur de la modération climatique. Mais que penseraient les foules qui plébiscitent Greta Thunberg si elles avaient conscience des conséquences très concrètes pour elles des mesures - exigées un peu inconsidérément ?

Qu’est-ce qui empêche les dirigeants d'agir ? Oui, pourquoi les responsables politiques de bonne volonté (il y en a, ça existe sûrement) ne se lancent-ils pas dans la course aux économies d’énergie, dans la construction à outrance de villes à énergie positive ? Pourquoi donnent-ils cette impression d’immobilisme dont les accusent les accusateurs, les jeunes, Aurélien Barreau l’astrophysicien, Nicolas Hulot et les mânes de René Dumont ?

Ce qui les empêche ? C’est visible à l’œil nu, et même de nuit dans le brouillard. Les responsables politiques, en réalité, sont cernés : vous aurez beau les cravacher, ils ne peuvent pas grand-chose. Greta Thunberg et ses thuriféraires ignorent (ou font semblant d'ignorer) quels sont les éléments qui précèdent et conditionnent une décision politique, surtout quand elle touche un domaine crucial comme celui des conditions de vie. C'est tout un calcul millimétré, la question principale étant : « Est-ce que ma décision suscitera l'adhésion générale ? ». Et c'est précisément là que le bât blesse l'animal politique.

D’un côté, vous avez toute l’industrie, je veux dire la machine à produire et à vendre, l'économie. On a du mal, citoyen ordinaire, à se représenter l’invraisemblable puissance de cette machine qui sert, au moins en partie, à générer les profits dont se gavent les plus riches. Je n’examine même pas l’hypothèse qui ferait de nos brillants élus des complices de l’opulence des hautes classes sociales.

De l’autre côté, vous avez les populations, l’ensemble des gens qui travaillent, des gens qui chôment, des gens qui râlent, etc. Mais surtout, vous avez la masse des électeurs qui attendent un boulot, qui voudraient gagner plus, qui achèteraient bien une maison ; la masse de ceux qui voudraient travailler moins longtemps parce que travailler, ça use ; la masse des consommateurs qui voudraient pouvoir consommer davantage pour améliorer leur confort, se rendre la vie plus facile et satisfaire quelques petites envies.

Vous avez le problème en main : susciter l'adhésion. Qu'est-ce qui est politiquement possible ? De quelque côté qu’il regarde, le responsable politique est ligoté. D’un côté, il voit les gens, peu nombreux, qui ont financé ses campagnes, qui ont facilité son accession au pouvoir et qui attendent un juste retour sur investissement. De l’autre, vous avez la masse de ceux qui détiennent l’autre clé de cette accession au pouvoir, indispensable en démocratie : le bulletin de vote.

On ne voit pas le candidat cracher dans la main qui lui tend les billets de banque pour tenir sa réunion électorale dans cette salle qui coûte un prix fou. Mais on ne voit pas davantage le candidat à n’importe quelle élection cracher dans la gueule de ceux dont il réclame le suffrage : « C'est vous les coupables ! Pour ralentir le réchauffement climatique, il va falloir que vous rangiez la voiture au garage définitivement ; fini le lavage en machine ; fini le smartphone ; fini les voyages en avion : il va falloir vous serrer sacrément la ceinture. Il va falloir revenir à la bougie ». Avec ce genre de promesse électorale, le gars passe aux oubliettes pour quelques siècles. Alors même que c’est la pure, la seule, l’unique vérité, il se taira parce qu'il sait que s'il le dit, il a soixante millions de gilets jaunes dans la rue le lendemain. Les gens adulent la messagère, mais ils maudissent le message.

Ce que le responsable politique ne peut dire ni aux populations, ni à ses bailleurs de fonds, c’est qu’il faut en finir le plus vite possible avec la folie industrielle de la production à tout va. Ce qu’il ne peut pas dire, c’est que le réchauffement climatique, nous le devons au système productiviste industriel, celui-là même qui est à l’origine de la prospérité apparente des pays riches, et au fait que tous les jours, fidèlement, des millions de militants du système (vous et moi) mettent volontairement du carburant dans la machine. Tous les consommateurs sont des militants du système.

Alors tous les gens qui n’ont à la bouche que le nom de Greta Thunberg, cette « Jeanne d’Arc du climat », me font hurler de rire et de rage. Je leur dis : « Mais laissez-la donc tranquille, cette môme. Elle n’a pas mérité la tyrannie qui pèse maintenant sur ses épaules ». Tout le monde qui lui emboîte le pas sans se demander quels intérêts elle sert fait semblant de croire que les « hommes politiques » de la Terre entière sont des populations différentes de celles qui les portent au pouvoir. Mais non mon pote, les gens qui sont au pouvoir sont l’émanation directe des gens qui n'y sont pas. Que faut-il se raconter comme histoire pour croire que, tout d’un coup, les hommes politiques détiendraient un pouvoir venu d’ailleurs ? 

Cher monsieur Aurélien Barrau, voulez-vous que je vous dise ce que je pense de votre dévotion enthousiaste envers la jeune Greta Thunberg ? Elle montre que, pour ce qui est du scientifique, vous avez tout compris. Mais que vous vous en preniez aux responsables politiques montre que vous n’avez rien compris aux réalités de la vie quotidienne des gens – qui sont aussi et surtout des électeurs aux yeux des politiques – qui ont quelque légitimité à désirer l’amélioration de leur sort, à refuser que la qualité de leur vie quotidienne régresse (il a suffit de 4 centimes de plus à la pompe pour fabriquer les gilets jaunes), et à exiger de leurs élus qu'ils fassent quelque chose pour cela.

Ils ne se rendent pas compte que le réchauffement climatique, ils le doivent à la somme des éléments de confort qui font le quotidien de leur cadre de vie ? Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont eux-mêmes la cause du problème que vous dénoncez ? La belle affaire : au lieu de vous en prendre niaisement à l’inaction des hommes politiques, dites-leur, vous, aux gens ordinaires, que c’est leur mode de vie de nababs qui fiche en l’air les conditions de l’existence de la vie sur la Terre. Vous verrez comment ils prennent le mot "nababs". Vous verrez ce qu'il en coûte de "désespérer Billancourt" (on disait ça dans les années 1970).

C'est nous tous, nous autres des pays riches (et puissants des pays pauvres), qui sommes coupables de ce qui arrive. Et les choses ne feront qu’empirer aussi longtemps que la masse des gens ne se convaincront pas que c’est leur mode de vie qui dégrade l’environnement. Aussi longtemps qu’ils se croiront innocents. Aussi longtemps qu'ils se croiront dispensés de tout effort pénible.  Croyez-vous sérieusement, monsieur Aurélien Barrau, qu’ils sont prêts à entendre ce genre de discours ?

Il est juste impossible aux responsables politiques (du moins ceux qui auraient une claire conscience des enjeux) de dire aux foules la vérité sur les mesures à prendre pour enrayer le réchauffement climatique : les foules veulent bien "faire un geste" pour la planète, mais elles ne veulent en aucun cas qu'on touche à leur mode de vie. Et ce ne sont pas les sommations culottées de Greta Thunberg aux dirigeants qui changeront quoi que ce soit aux données du problème.

Pour changer ça, il faudrait commencer par définir un idéal de vie qui ne se réduise pas au bonheur matériel. Et pour cela, il faudrait ... il faudrait ... il faudrait ... (je vous laisse meubler les points de suspension).

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 23 juillet 2019

DEDANS / DEHORS

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lundi, 22 juillet 2019

VIALATTE ET LES JOURNALISTES

L'été est propice à la révision des Chroniques d'Alexandre Vialatte.

J’ai dit hier combien je suis horripilé par le choix des « sujets » qui remplissent trop souvent les bulletins d’information, journaux écrits, radiophoniques ou télévisés. Il semblerait qu’Alexandre Vialatte n’éprouve qu’une estime modérée pour la profession même de journaliste, cette sorte de chien de chasse toujours la truffe au vent qui court après l’événement. Il y a quelque chose de désespérément futile et de futilement désespéré dans cette recherche inlassable et jamais aboutie de la réponse à la vaste question que se pose, taraudé par le doute, l’homme qui s’ennuie : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Si sa vie était pleine, il se contenterait d'exister.

Le problème essentiel du journaliste est précisément qu’il se passe quelque chose à tout moment et en tout lieu. Cela n’aide pas l’esprit humain à se faire une idée bien nette du sens de la vie. Le journaliste, en désespoir de cause et poussé par son rédac’chef, se rabat en général sur ce qu’il suppose devoir intéresser le lecteur. Eh oui, il faut vendre. Il faut bien vivre.

Trop souvent hélas, il s’imagine que ce qui intéresse le lecteur, c’est le lecteur lui-même. Il s’ensuit que le journaliste ordinaire finit par lui tendre non les clés de compréhension du monde qui l’entoure, mais une sorte de miroir. On appelle ça "répondre à la demande", "se mettre à la portée". La "loi du marché", quoi. Ce faisant, la presse d'information oublie que son vrai lecteur ne veut surtout pas qu'on lui serve un produit dont les caractéristiques ont été déterminées par de savantes enquêtes marketing : il attend des éléments de connaissance précis. C'est dire qu'en termes d'altitude, le niveau général de la presse d'information se rapproche du niveau de la mer (certains répondront avec raison qu'il s'en passe aussi de belles, au niveau de la mer !).

La prose d'Alexandre Vialatte, au contraire, s'élève vers les sommets : il ne saurait s'abaisser à dire que, pour lui, l'activité de l'homme, qui motive et induit la trajectoire du journaliste, est étonnante de petitesse. Vialatte possède au plus haut point l'art de laisser deviner (sans que jamais ce soit formulé), par la seule énumération d'éléments juxtaposés, ce qu'il convient de penser de l'ensemble. Jugement d'une grande justesse, irréprochable courtoisie, cette élégance, cette subtilité s'appelle littérature.

Pauvres journalistes, finalement.

***

La presse indiscrète.

L’homme s’est, de tout temps, intéressé à l’homme. A ce qu’il dit, à ce qu’il fait, à ce qu’il voudrait qu’il fasse. Il lui écrit des lettres anonymes, il le traîne en justice. Il « este » contre lui, comme disent les mots croisés. Il lui déclare des guerres mondiales, il le pend, il le brûle, il veut savoir ce qu’il fait, ce que mijote le voisin, ce qu’en a dit sa belle-sœur, pourquoi le mariage s’est fait, pourquoi il ne s’est pas fait, où le sous-préfet est allé en vacances, et pourquoi la chaisière a mis un chapeau neuf. Toutes ces choses le passionnent. Il cherche à les savoir. Telle est l’origine de la presse. Elle lui raconte l’homme tous les matins, les dictateurs barbus, les Chinois en colère, les gens qui ont été brûlés vifs, la lune de miel du garçon-coiffeur qui a épousé la grande chanteuse, et ce qu’a dit M. Marcel Achard en distribuant les prix de vertu. Il y prend un plaisir extrême. Il apprend en même temps le temps qu’il a fait la veille, la meilleure marque de chaussettes, comment on peut gagner du temps en faisant sa lessive la nuit, et « Ce que j’ai fait de plus scandaleux » par la vedette du film à la mode. Tous ces renseignements lui bourdonnent dans la tête. Il sait comment le coureur Robic ouvre le robinet de sa baignoire, se savonne, se rince et s’essuie, et qu’au sommet de la fameuse côte qui décidait de la énième étape, Antonin Magne a dit très nettement : « Il fait chaud ». Il est frappé par la justesse d’un tel propos. Il le rapporte à son chef de bureau. Il s’émerveille de voir les grands hommes aussi simples. Il vit à l’échelle planétaire une vie multipliée par tous les événements. 

*** 

Ces événements, qui les raconte ? Le journaliste. Qui distribue tous les matins à l’homme à jeun ce pain de l’événement nécessaire à sa faim ? Le reporter, l’envoyé spécial. Car l’homme ne vit pas seulement de pain au sens où l’entend le boulanger, mais aussi du récit des événements de la veille. Et c’est pourquoi le monde est couvert de journalistes qui vont et viennent dans tous les sens, les uns à bicyclette, les autres en avion, d’autres encore à motocyclette ou dans les rapides automobiles qui volent à la vitesse du vent ; certains même en hélicoptère. Ils empruntent les téléphériques, les autostrades et le routes nationales. On les trouve sur les cimes et les chemins vicinaux, les sentiers de chèvres et les pistes routières, à des hauteurs vertigineuses, parfois aussi, comme en Hollande, bien au-dessous du niveau de la mer. Ils montent sans peur dans les ballons sphériques. Pendus au bout d’un parachute, ils filment les parachutistes ; lancés à ski sur une pente redoutable, ils filment les champions du ski. On les trouve dans les sous-marins, dans les brousses des coupeurs de tête et dans l’igloo de l’Eskimo canadien. Le thermomètre est descendu à moins 60 ? Ils n’en ont cure ; ils glissent vivement sous leur chemise un vieux numéro de Paris-Soir pour se protéger la poitrine et continuent à photographier le chasseur de phoque, le chien de traîneau, le veau marin et l’Evêque du vent. Pour avoir le genou plus à l’aise, ils portent une culotte de golf et mettent un costume à carreaux. Ils se cachent dans une valise en fibre végétale pour filmer les grands événements.

C’est ainsi qu’ils peuvent satisfaire les exigences de la curiosité des hommes. (Car l’homme a commencé par la curiosité, qui le fit chasser du Paradis terrestre, et ne se survit, dans son grand âge, que grâce à elle. C’est son premier et dernier péché.) 

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On aurait tort de croire que tous les journalistes portent un veston à carreaux. D’autres s’habillent comme Fantômas, avec une cape et un haut-de-forme, pour assister à la première de toutes les pièces dans des théâtres illuminés. Ensuite, cachés dans les coulisses, ils surprennent les secrets des acteurs. Le lendemain matin, dans leurs chroniques, ils font la gloire des dramaturges et racontent les plus beaux divorces, et même quand ce n’est pas vrai c’est rudement bien inventé, et les actrices sont très contentes. D’autres encore se dissimulent à la Chambre des députés pour révéler les dessous de la politique mondiale et d’autres au Palais de justice pour pouvoir raconter les meurtres les plus drôles. D’autres encore composent des mots croisés, des logogriphes et des charades pour charmer les loisirs de l’homme. D’autres enfin organisent des concours où le lecteur peut gagner un superbe lapin. Aussi la presse a-t-elle toutes les faveurs de l’homme. Elle lui est devenue indispensable. Le journaliste est l’homme de l’avenir.

Il est aussi l’homme d’un long passé au cours duquel il n’a cessé de se répandre en habiles reparties, et même saillies ingénieuses. Jean-Paul Lacroix a réuni trois cents pages de ces mots d’esprit.

Ils sont tous meilleurs les uns que les autres.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

La Montagne, 25 février 1968.

Chronique choisie par Ferny Besson, figurant dans Profitons de l'ornithorynque, Julliard, 1991.

***

Note : je ne ferai pas l'injure au lecteur d'indiquer d'où sortent les quelques vignettes qui servent d'illustration à ce billet.

dimanche, 21 juillet 2019

MARRE, MARRE DES INFORMATIONS !

Juste deux points d’actualité et une remarque un peu plus générale pour dire que j’en ai marre des « informations », je veux dire que j'en ai ras la casquette de la façon guillerette, primesautière et scandaleuse dont les réalités du moment sont contées à la masse des spectateurs, je veux dire à la population, comme si l'on écoutait grand-maman, un soir d'hiver, au coin de la cheminée.

1 - Féminicide.

Cent vingt et une femmes (121) sont mortes en 2018 sous les coups de leur compagnon ou de leur ex-conjoint. C’est odieux, et les médias ont bien raison de déborder de ce nombre sordide et inadmissible. Mais ce faisant, j’observe qu’ils passent méticuleusement sous silence les vingt-huit hommes (28) qui, dans le même temps, sont passés de vie à trépas par les soins de leur compagne ou ex-conjointe.

Curieux, non ? Une fois de plus l’effet amplificateur de la résonance médiatique et des réseaux sociaux réunis focalisent toute l’attention des gens et des journalistes peu attentifs sur la saloperie masculine, et présentent l’ensemble des femmes comme des victimes.

Les réseaux sociaux et les groupes de militantes féministes nous avaient déjà fait le coup à l’époque de l’affaire Weinstein et du mouvement #metoo, où l’on avait assisté à un déferlement de haine à l’encontre des hommes, dans un combat « forces du Bien » contre « forces du Mal », dont George W. Bush nous avait pourtant donné un exemple dissuasif.

Voir les canaux réputés les plus sérieux d’information entrer activement dans ce jeu de massacre et répandre dans les esprits cette représentation dichotomique de l’humanité en deux camps ennemis a quelque chose de terrifiant. 

2 - François de Rugy.

Monsieur François de Rugy, ex-ministre de la « transition écologique » (dénomination toute de douceur, notons-le), a donc dû démissionner de son poste sous la pression de la vindicte populaire qui ne lui pardonne pas le faste de ses repas. Je n’ai rien contre cette démission, au contraire, mais je me dis que les journalistes d’investigation et les « réseaux sociaux » si avides de sensationnel feraient bien d’aller faire un tour dans les cuisines, mais surtout dans les caves de l'hôtel de Lassay, du Palais du Luxembourg, de l’Elysée, de l’hôtel de Brienne (Défense) et autres « palais de la République ».

Rugy s’est fait prendre les doigts dans les pinces du homard, et le problème est bien là : il est le seul à s’être fait prendre. La question qui se pose selon moi est : qu’est-ce qu’on mange et qu’est-ce qu’on boit tous les jours dans les « palais de la République » ? Question subsidiaire : qu’est-ce qui se passerait si les Français apprenaient un jour pour quelles sommes les plus hauts responsables de l’Etat mangent et boivent quotidiennement ? Ils verraient peut-être qu'ils se résignent à la tranche de jambon avec des nouilles à l'eau seulement quand il faut se reposer du caviar, et qu'ils ne boivent l'eau du robinet que parce que le Pétrus, ça commence à bien faire.

Répondre à ces questions, en dehors de quelques "effets sociaux" amusants, permettrait peut-être d’aborder le problème dans son ensemble, qui est, selon moi, le plus choquant : quelle nécessité fait que les plus hautes fonctions officielles s’accompagnent d'une telle magnificence protocolaire, entraînent des dépenses somptuaires dont les gilets jaunes n'ont absolument aucune idée quantitative, et motivent la consommation quotidienne des mets de la plus haute cuisine et des vins les plus coûteux ?

A l’époque où Laurent Fabius était au « perchoir » (Présidence de l’Assemblée nationale), je me souviens d’avoir lu un reportage sur l’approvisionnement des caves de l’hôtel de Lassay qui ferait passer les extravagances gastronomiques du ministre Rugy pour un tour au McDo. Les Français pourraient, s’ils étaient correctement informés de ces « détails » qui coûtent les yeux de la tête (Macron dirait « un pognon de dingue »), poser avec encore plus d’acuité la question à nos plus « éminents » responsables :

Messieurs, comment se fait-il que vous viviez comme des princes ?

3 - Journalistes porte-voix de Sa Majesté.

Je ne comprends pas que le moindre geste ou le moindre déplacement d'Emmanuel Macron fasse l'objet d'une note d'information dans les émissions radio-télé : j'aimerais qu'on m'explique en quoi le fait que le président ait visité l'usine de boulons de Noncourt sur le Rongeant (52) soit classé parmi les informations dignes d'être transmises aux oreilles des citoyens. J'en veux en particulier à ces journalistes peu scrupuleux qui font une place aux déclarations des hommes politiques, et même qui citent en long et en large les discours des plus hauts responsables, président compris.

Que je sache, une déclaration, un discours ne sont pas, et ne seront jamais des informations, mais des paquets-cadeaux emballés par les divers services de presse des gens importants, que les journalistes peu scrupuleux répercutent en croyant faire leur métier, alors qu'ils ne se font que les caisses de résonance de la machine à propagande des différents pouvoirs. Même remarque pour les nombreux groupes de pression sous le nez desquels les journalistes peu scrupuleux s'empressent de placer leurs micros parce que ça fera toujours du temps d'antenne occupé.

Messieurs les journalistes, si vous en valez encore la peine, laissez tomber les mots, les discours et les déclarations de Machin, de Truc et de Chose, et braquez vos lunettes sur leurs actes. Cessez de vous faire les petits propagandistes de tous ceux qui ont un intérêt quelconque à diffuser des "messages" et à ce qu'on parle d'eux. Braquez vos lunettes sur leurs actes, rendez-nous compte des faits, parlez-nous du monde tel qu'il se fabrique concrètement.

Conclusion.

Les informations qu'on nous sert à longueur d'antenne et de papier, j'en ai maintenant ma claque. Cela fait trop longtemps qu'on apprend aux journalistes à ne s'intéresser qu'à l'écume des choses, qu'à l'ectoplasme du monde réel (voir les travaux d'Alain Accardo et de ses amis, voir le - malgré tout - bon bouquin de François Rufin, désormais homme politique).  Comment un journaliste professionnel peut-il dire sans pouffer, comme je l'ai entendu un matin sur France Culture (matinale du 9 juillet dernier) : « Emmanuel Macron et Donald Trump se sont parlé au téléphone hier. » ? Comment ne se rend-il pas compte de l'inanité de la chose ?

Allez, messieurs les journalistes, mettez-vous au boulot sérieusement, cessez d'abreuver les gens de futilités, cessez de vous demander ce qu'ils pensent de ceci ou de cela (bêtise sans nom et mensonge de tous les sondages d'opinion) et suivez le conseil de Bruno Latour (France Culture, 17 juin 2019, 45' environ) : commencez enfin à décrire, dans le détail et concrètement, ce qu'il appelle "les conditions matérielles d'existence".

Bon, c'est vrai, il faudra vous donner un peu de mal, il faudra bosser dans le dur du monde réel, mais ça, pour le coup, ça vous intéressera davantage. Vous rendez-vous compte du plaisir que vous aurez à faire ce métier ? Vous rendez-vous compte que ce sera – enfin – de l'information ? Rappelez-vous : décrire les conditions matérielles d'existence des gens ordinaires ("La plume dans la plaie", vous vous rappelez ce qu'il disait, votre saint patron ?). Et dites-vous qu'en faisant cela, vous ne serez même pas communistes ! Vous serez juste des journalistes. Et vous ferez le plus noble des métiers.

***

Note : l'idée de ce billet, on peut sans doute l'imaginer, m'est venue à force d'entendre des niaiseries à longueur de bulletins d'informations. La goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres (phrase entendue un matin – 31 juillet 2018 – sur France Culture dans la bouche d'un intellectuel estampillé – Michel Bataillon), c'est le coup de téléphone entre Trump et Macron. Mais l'intention est là depuis beaucoup plus longtemps que cette circonstance anecdotique.

samedi, 20 juillet 2019

VIALATTE ET LA CHALEUR

Parcourant, en façon de révision estivale, les chroniques d'Alexandre Vialatte compilées par sa grande amie Ferny Besson et publiées par la maison Julliard (treize volumes, je crois), il m'arrive de tomber, une fois de plus ébahi (mais c'est toujours une fois de plus et toujours ébahi), sur quelque aperçu saisissant de bon sens et de vérité, à propos de quelque curiosité littéraire ou esthétique, condensé dans une formule définitive. 

Cette fois, c’est dans Pas de H pour Natalie (Julliard, 1995) que j’ai trouvé la pépite. A propos de Céline, ce pestiféré. Il est en train de parler des grands maîtres en littérature. Qui sont marqués d’une propriété étonnante : ils sont « réconfortants », ils offrent un « schnaps aux autres hommes », il y a, dans leur écriture « quelque chose de roboratif ».

Attention : « Ce réconfort peut se trouver dans le plus noir pessimisme s’il est inspiré par autre chose qu’une mécanique à fabriquer des mots. Quoi de plus décourageant, objectivement, que Céline ? Quoi de plus amer que sa vision des hommes ? Quoi de plus malodorant que ses châteaux de bouse de vache qui se reflètent dans un flot de purin ? Mais ils sont si monumentaux, il a fallu pour les bâtir tant d’enthousiasme, de verve, de génie créateur, qu’il emporte l’admiration, le rire, le déchaînement lyrique ».

Et c’est là que je fais mon pointer de pure race, vous savez, ce chasseur qui, quand il renifle le faisan blotti dans le buisson, s'immobilise de façon si soudaine qu'il semble changé en statue de pierre : je marque l'arrêt, pile en sursaut  : « D’autant plus qu’une telle amertume ne peut être le fait que d’une égale déception, et pour être tellement déçu il faut s’être fait des hommes une idée bien grandiose. Il faut les avoir trop aimés. »

Là je dis : admirable de justesse. A peine quelques mots, et voilà Céline tout entier, avec sa littérature du dépit amoureux, de la rage du déçu qui ne cesse d’injurier son idéal, parce qu’il lui en veut à mort de n'avoir pas tenu ses promesses, pire : de s'être désintégré sous ses yeux, laissant l'adolescent exalté devant le cadavre puant du paradis promis. Une leçon d'analyse littéraire : au cœur du sujet, sans contorsions cérébrales.

Et Vialatte élargit son propos : « Résumons-nous : si, comme le disait Gide, ce ne sont pas les bons sentiments qui font la bonne littérature, c'est tout de même, de façon ou d'autre, le cœur qui passionne le débat. Il faut que le lecteur sente derrière le talent je ne sais quelle épaisseur ou quelle chaleur humaine, quelle vitalité contagieuse, quel "amour" disait Goethe (j'aimerais dire "allégresse").

          Il y a des œuvres et des auteurs, qu'on touche comme des serpents ou comme des mécaniques ; ils refroidissent la main comme le fer ou le boa. Je crois que les grands auteurs sont les grands mammifères : ils ont le sang chaud, le poil fourni, la robe luisante. Touchez-les en hiver, la main revient réchauffée.

             Pourquoi tant d’œuvres passent-elles si vite malgré le vernis du badigeon, ou même le papier à fleurettes, malgré le talent pour employer le mot qui convient ? C'est qu'il est tendu sur du vide, sur un lattis, ou sur un mur lépreux. On ne sent pas, sous cette pellicule, le frémissement du cuir, la chaleur animale. Si vous tapez dessus, le papier crève. Au contraire, attrapez Dickens, Rabelais, Saint-Simon ou Montaigne ; frappez fortement sur la croupe, et c'est comme un grand cheval qui se met à marcher ; la vapeur lui sort des naseaux, son pas égal et fort fait résonner le village ; montez dessus et vous irez loin. »

Alexandre Vialatte évoque ensuite, pour illustrer son espèce de théorie littéraire (Vialatte n'a pas de théorie littéraire, mais une attitude morale, en fin de compte), la personne de Marie-Aimée Méraville, qui vient d'être enterrée à Condat : « Courageuse, modeste, auvergnate », femme obscure et bel écrivain qui a enseigné toute sa vie à Saint-Flour, pour qui il éprouve de l'admiration, pour la raison même qu'il vient de développer. « Je ne sais, mais la plupart des morts tendent aux vivants, du fond de la tombe, une main glacée. Méraville leur tend une main chaude. » Le vrai lecteur est une caméra thermique.

On n'arrive pas à définir ce qui donne à une œuvre l'animation de l'existence palpitante. Mais quand on est en présence, on le sait, point, c'est tout. Mine de rien, en quelques mots, Alexandre Vialatte vient de répondre à la vieille question : « Qu'est-ce que la littérature ? – C'est la chaleur animale. »

***

"Considérations sur la tombe de Marie-Aimée Méraville" est paru dans La Montagne le 24 septembre 1963.

vendredi, 19 juillet 2019

VIALATTE ET LA MUSIQUE CONTEMPORAINE

Ce que c'est que le hasard, quand même. J'écrivais il n'y a pas longtemps (30 juin) un billet sur la musique contemporaine dans son rapport avec le siècle qui l'a vu naître. Et puis voilà-t-il pas que je tombe sur un article d'Alexandre Vialatte traitant du même sujet. Pas besoin, n'est-ce pas, de vanter le talent supérieur du maître pour emballer le sujet dans un papier aussi chamarré que cinglant, et énoncer quelques vérités de bon sens dans un domaine où le commentateur moderne préfère s'enivrer de mots, de phrases et de formules aussi abstraits et savants qu'amphigouriques (« on l'a successivement traité par la ruse et le vocabulaire », dit très justement Vialatte).

Les discours sur l'art d'aujourd'hui (musique, peinture, etc.) ont tellement tendance à s'enrober d'une écœurante gélatine conceptuelle puisée dans les usines à produire de l'intelligence et du savoir en conserve qu'on est tout étonné de lire, sous la plume de Vialatte, que « le bruit est resté lui-même, avec aggravation ». Non, le bruit n'est pas devenu musical : il est resté lui-même. Il ne pouvait pas faire autrement. Marcel Duchamp et Pierre Schaeffer – les premiers très grands paresseux de l'art moderne (Andy Warhol aussi, qui déclarait : "J'aimerais bien peindre, mais c'est trop difficile".) – ont beau dire : il ne suffit pas de nommer n'importe quel objet "œuvre d'art" ("ready made" chers à Duchamp) ou n'importe quel bruit "musique" ("objets musicaux" chers à Schaeffer) pour faire de l'art ou de la musique. 

Dans l'univers sonore, les êtres s'inscrivent dans une hiérarchie : tout en bas de l'échelle, il y a les bruits, provoqués par la matière brute et les événements naturels ou les actions humaines. Au-dessus se trouvent les sons émis par les êtres vivants, le langage, les aboiements, les meuglements, les roucoulements (ça, c'est pour faire plaisir aux anti-spécistes). Au sommet se trouve la musique, qui met de l'ordre dans les sons pour le plaisir des hommes. Et au sommet de la musique, il y a la mélodie. Dire qu'un bruit est de la musique, c'est juste une imposture.

Ce texte est réconfortant. Il me confirme dans mon idée : il est parfaitement logique que, dans un siècle de moins en moins fait pour l'homme, la musique (je parle de la "grande") ait oublié qu'elle aussi était faite pour l'homme. Je ne sors pas de là : il n'y a pas de bruits dans la musique (mais des instruments exclusivement réservés à l'usage musical), il n'y a pas de musique sans mélodie, il n'y a pas de mélodie sans visage humain. Je me demande si le texte qui suit n'est pas venu à Vialatte après l'audition de Déserts d'Edgar Varèse (voir ci-dessous l'allusion au "tambour à cordes").

***

La vie doit-elle être un film muet ?

On a passé au Conservatoire, le mois dernier, le concours de cloche de vache. Ce tintement rustique s’est ajouté aux vacarmes de la cité. Mais la cloche de vache n’est pas un instrument qui puisse se suffire à lui-même : on n’en joue qu’avec le tam-tam, le gong, la cloche classique et le tambour de basque, deux grosses caisses à pédales, une caisse claire à deux tons, la cymbale suspendue, le triangle et les castagnettes. Et ce n’est là que la batterie ! Elle s’emploie avec cinq timbales, un xylophone à cinq octaves et le vibraphone électrique. Et ce n’est là que ce qu’on a demandé au concours du Conservatoire. Le même homme, dans la pratique, ajoute à tous ces instruments le temple-bloc, le tambour militaire, le tambour chinois, la cymbale à pédale, les bongos, le tambour à cordes (avec lequel on imite le lion), le wood-bloc, la crécelle, le fouet. Il n’y manque que le bloc-évier, l’arrache-noyaux à charnière et la machine à décerveler. Qu’on imagine seulement quinze musiciens s’entraînant à ces fêtes peaux-rouges dans un hôtel pour personnes nerveuses entre minuit et deux heures du matin ! Qu’on songe qu’il y a des phobiques qui ne supportent pas le tam-tam, des déprimés qu’agace la cloche de vache et des maniaques qui sont indisposés par le rugissement du lion.

Voilà pourtant où nous en sommes : la civilisation du bruit.

Arts a jeté les hauts cris, il y a quelques années. Des remèdes ont été tentés. Michel Magne a failli sauver la situation : il avait inventé la « musique inaudible » pour travailler les nerfs sans bruit. Malheureusement, elle ne va pas sans harmoniques. Et les harmoniques de la musique qui ne s’entend pas font un vacarme épouvantable. Pour bien entendre le silence de cette musique, il faut que l’oreille aille le chercher sous une telle épaisseur de fracas que beaucoup de vaillants se sont découragés (aussi a-t-il inventé cette année la musique qui, disent ses programmes, paraît meilleure à ceux qui ne savent pas la musique). Après la musique pour les sourds, la musique pour les durs d’oreille. Mais cela nous rapproche-t-il vraiment d’une solution ?

Il y a la musique concrète qui a fait entrer dans la musique le bruit de casserole, l’arrivée d’express et le tonnerre du seau à charbon. Devenant musicaux, ces bruits auraient dû acquérir je ne sais quoi de mélodique : « la musique est le moins inharmonieux des bruits », c’est une constatation de Goethe. Il n’en fut rien.

On inventa le sifflet pour chien. A ultrason. Le chien seul l’entend. Mais c’est une solution partielle.

Enfin on supprima le klaxon. C’est une solution limitée.

Que faire de plus ?

On a désincarné le son. Il s’est rattrapé sur l’harmonique ; on l’a décrété musical, il a envahi la musique ; on l’a traité successivement par la ruse et le vocabulaire, aucune lessive ne l’a déteint. Le bruit est resté lui-même, avec aggravation [c'est moi qui souligne].

Restait à le traiter par la science. On l’a donc rendu scientifique. On a mis le silence en courbes et en diagrammes. On s’est servi d’un tampon vaseliné et d’un chaudronnier de cinquante ans, on a comparé des tampons avec vaseline et sans vaseline, des chaudronniers de trente et cinquante ans, des chaudronniers intermédiaires, que sais-je ? des tonneaux de sableurs (c’est un vrai roman d’aventures), on a noyé tout ça dans l’expression savante, le « phone », le « spectre », le « décibel » ; bref, on a mesuré le silence ; on l’a créé en laboratoire ; on l’a obtenu par l’éprouvette ; il ne reste plus qu’à le reproduire dans l’industrie.

Comment ? Si vous voulez le savoir, lisez La Lutte contre le bruit.

Je n’en recommande pas le français. Les ingénieurs et les médecins se sont créé une sorte de langage qui a quelque chose de satanique (« Le vice de Satan est la solennité »). Autant ils sont clairs et précis dans l’explication scientifique, autant ils nous étonnent par leur complication pour dire les choses les plus simples du monde. J’entre en admiration lorsque je considère de quelle façon majestueuse on peut dire que le bruit casse les oreilles de l’homme [c'est moi qui souligne], de quelles autorités mondiales ont peut appuyer si peu de chose, de quelles résonances pascaliennes on peut le faire retentir. Pour constater que l’homme a besoin de repos il ne leur faut pas moins de six lignes, on les sent près de citer l’Ecriture, ils vont chercher leur souffle au fond de l’estomac.

En revanche, quelle ingéniosité dans l’étude des trépidations, quelle richesse dans l’information, quelle élégance dans les diagrammes, quelle invention dans l’expérience ! Résumons-nous, quelle poésie ! Ce qui confond l’esprit, c’est le nombre stupéfiant de chaudronniers mâles que peut consommer l’acoustique. La médecine emploie le cobaye, l’acoustique emploie le chaudronnier. Elle l’expose vingt-quatre ans au bruit de son métier, ou trente et un (page 49), trente-cinq, trente, vingt-cinq, quarante-sept (page 50), pour évaluer sur un graphique son affaiblissement auditif ; rien ne lui coûte, s’il le faut elle l’exposera cent ans. Elle lui fourre du coton dans les oreilles et dresse une autre courbe ; il y a des courbes de chaudronnier avec coton et de chaudronnier sans coton, avec vaseline et sans vaseline, avec coton sur la vaseline, avec vaseline sur le coton. C’est prodigieux. L’acoustique sait toute chose : le « rail normal », le « rail chantant », comment le chien rêve quand le son s’interrompt plus de vingt-deux fois par minute (ce qui est beaucoup plus dangereux que le son continu), et que le silence peut réveiller un homme. (Il faut tout lire : c’est passionnant.)

***

Vialatte n'a pas compris la musique contemporaine. Pour une raison simple : il n'a pas compris son époque. Je veux dire qu'il n'en a pas accepté les aspects désolants ou répugnants. Il le dit, certes, avec une immense classe et une grande élégance, mais c'est pour mieux cacher sa fureur face à la bêtise et à la déshumanisation. Aucun être ne peut se prétendre humain et civilisé s'il peut admettre qu'on qualifie de "musique" le règne du bruit, de la dissonance systémique et de la violence auditive. (ajouté le 8 août)

Ce texte figure dans Profitons de l'ornithorynque (Julliard, 1991, pp.246-248). A l'origine, il a été publié dans la N.R.F., à une date qui n'est malheureusement pas précisée.

jeudi, 18 juillet 2019

LA GUERRE DE JACQUES CHAMBE

Quelle fut l'activité de Jacques Chambe pendant la suite de la guerre après sa démobilisation le 15 juillet 1940 ? Mystère et boule de gomme. Il s'est toujours tu là-dessus en ma présence. Peut-être ne l'ai-je pas assez interrogé ? Toujours est-il que je n'ai pas de réponse à toutes les questions que je me pose malgré tout. Je me rappelle avoir eu fugitivement entre les mains une enveloppe forte avec une étiquette "Papiers dangereux, à détruire". Que contenait-elle ? Ce qui est sûr, c'est qu'à la mort de l'intéressé, elle avait disparu.

Je passe sur diverses recherches entreprises auprès des autorités militaires françaises, puis de l'ambassade américaine à Paris : je n'ai rien appris. Tout s'est passé comme si Jacques Chambe avait fait le nécessaire pour effacer toute trace d'une éventuelle activité durant la période de la guerre. Deux documents qu'il a conservés envers et contre tout donnent à imaginer qu'il n'est pas resté inactif.

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Seule trace de la nomination de Jacques Chambe, à la date du 14 janvier 1944, au grade de Commandant (au titre du S.R. = service de renseignements ?). 

Ci-dessous la lettre adressée à Jacques Chambe le 2 mars 1945 par quelqu'un dont j'aurais bien  aimé déchiffrer la signature. Qu'est-ce qui a bien pu motiver sa démission de l'armée, qui était visiblement sa raison de vivre ? Mystère.

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LETTRE A JACQUES CHAMBE.jpg

"Qui vous savez" est peut-être (sans doute ?) De Gaulle. René Chambe, en effet, avait suivi le général Giraud, et son neveu Jacques avait été impliqué dans l'évasion de ce dernier.

Si j'ajoute l'uniforme de Colonel américain retrouvé dans les affaires de famille (avec sa patte de col d'aide de camp de Général – c'est un expert qui me l'a dit),

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si j'ajoute les douze médailles – dont celle de Commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique – attribuées, après la victoire de 1945, au "Colonel Jacques Wilson" de l'US Army (nom "de guerre" de Jacques Chambe), j'enrage de ne pas être en mesure de remplir le vide de ces titres avec le récit des actions concrètes, précises, détaillées qui ont motivé ces honneurs. Jacques Chambe semble s'être ingénié à effacer tout ce qui aurait pu raconter ce qu'il a fait entre 1940 et 1945.

mercredi, 17 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Suite.

Voilà c’est fait, Dunkerque est derrière moi. Le soleil monte. La terre par endroits brille. Pour me dégourdir la nuque qui s’ankylose, je tourne la tête de droite à gauche, puis la lève et la baisse, moyen aussi de surveiller le ciel.

C’est alors que je repère une petite tache, peut-être d’huile, sur le bas droit du pare-brise. Il y a un moment je suis certain qu’elle n’y était pas. Mon regard parcourt les cadrans, cherchant la défaillance. Je ne vois rien d’anormal. Je vire un peu sur la gauche, le point fuit sur la droite. Je pique légèrement, il monte sur l’horizon. Il n’est pas sur l’avion, mais suspendu dans le ciel.

Qui ? Un Anglais matinal… Un de l’aéronavale de chez nous ?... Trop loin encore pour savoir même dans quel sens il vole. Les minutes sont longues. Maintenant j’en suis certain c’est un avion. Il est juste en face de moi, mais très, très loin encore. S’il ne change pas de cap, il abordera la côte au-dessus de Gravelines. Mon cœur se serre dans ma poitrine. De la côte à la frontière belge il aurait à peine quelques minutes de vol, si c’en était un ! Après je ne pourrais que le regarder s’enfuir dans l’espace interdit. Je prends un peu d’altitude, pénètre un peu plus à l’intérieur des terres. Je suis entre le soleil et lui, donc à peu près invisible.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4…. Avion non identifié en vue, je vais le reconnaître. Terminé…

— B4 à Tango 2…. B4 à Tango 2… Bien reçu… Bien reçu…

Puis la voix impersonnelle, devenant soudain amicale ajoute :

— Bonne chance !!!

Oui bonne chance, et cela veut dire bien des choses pour eux… Que si je dois me battre, je m’en tire, et en même temps qu’enfin et surtout c’en soit un ! Si souvent nous avons été déçus quand la forme lointaine s’étant précisée, de reconnaître un avion ami !

Je me souviens des premiers jours, où nous sautions tous dans nos combinaisons, prêts à courir aux avions pour décoller à la moindre alerte. Maintenant c’est terminé, on vole par routine… Pourtant je sais que le sous-officier de service à la radio fera prévenir le Commandant Hertaut que Tango 2 est en route pour reconnaître un avion non identifié. Alors toujours de son pas calme et casquette en arrière Hertaut ira pipe aux lèvres jusqu’au camion radio. Sans monter les trois marches de métal il demandera : « Même chose ? ». Et devant la réponse positive s’en retournera mains aux poches et haussant les épaules.

Là-bas le point en grossissant s’est étiré en deux ailes. Je fais un moment route au nord. Si c’est un ennemi et qu’il me voit il sera forcé pour m’éviter de faire un très long détour au-dessus de la mer, ou de couper au plus près pour rejoindre la Belgique, mais alors en passant au-dessus de chez nous. Imperturbable il poursuit sa route et mon espérance s’amenuise. Il est trop sûr de lui pour être un ennemi !... Mais c’est un gros, un bimoteur… Pas un 63, que ferait-il là d’ailleurs ?... Non c’est un Bleinhem [Blenheim, avion britannique] regagnant une base anglaise en France…

Pourquoi diable reste-t-il si haut ?

Oui parfois les minutes peuvent sembler des heures.

Encore quelques-unes et sa forme sera assez précise pour que je puisse l’identifier. Dire à cet instant ce qui se passe en moi, je ne sais ? Angoisse du danger peut-être proche, ou simplement tension de tout mon être comme à la chasse, lorsque le chien vient de marquer un arrêt foudroyant, et que j’attends fébrile le fracas que feront les ailes de l’oiseau se levant au milieu des branches.

… Peur, non pas en ce moment ! Parfois elle vous étreint avant l’envol, vous serrant le ventre. Qui oserait dire qu’il n’a jamais eu peur ? Qui n’a eu un instant de recul ? Après on est dans le bain, le temps manque pour y penser.

Il va bientôt se présenter de trois-quarts… Dieu ce long fuselage !!!... C’est un Dornier !!!

Dans ma poitrine mon cœur bat à me faire sauter les côtes.

— Tango 2 appelle B4… Tango 2 appelle B4 … Avion identifié c’est un Fritz… Je vais attaquer…

La réponse, ça n’est peut-être qu’une impression, m’arrive laconique et tardive… :

— Bien reçu …

Eux aussi sont sans doute trop tendus pour en dire plus. Je le devine quelqu’un doit à cet instant courir comme un fou vers le bureau du Commandant. Lancer à qui il rencontre en chemin : « Ça barde là-haut ». Frapper peut-être, et dire très vite aux têtes qui se lèvent, surprises de cette intrusion : « Chambe est aux prises avec un Boche ».

Pas encore, je suis trop loin. J’ai armé les mitrailleuses et je pique sur lui. Les croix gammées sont bien visibles. Il n’a pas dévié d’une ligne de sa route ! Comment ne me voient-ils pas encore ? Peut-être comme moi il y a un moment sont-ils engourdis par le froid.

Sa masse emplit maintenant tout mon viseur !... J’ai vu son mitrailleur avant faire soudain un geste affolé, se précipiter sur son arme.

Mon pouce enfonce le bouton sur le haut du manche et mon avion tressaute du recul des quatre mitrailleuses… Je jurerais que les traçantes sont entrées dans son aile, tout à côté du moteur droit !...

Je suis sur lui !... Manche au ventre, je le saute.

Attention à son mitrailleur arrière. Je vais être dans son champ….

Je bascule le Bloch. Deux fois la terre prend la place du ciel !... Où est-il ? A ma gauche des traits de feu passent sournoisement… Il est un peu sur ma droite légèrement en dessous.

Il faut y aller à nouveau ! Cette fois toutes ses armes m’attendent… Mieux viser…mieux viser…

Mais plus n’est besoin ! Son moteur droit vient d’exploser, formant une énorme boule de feu. L’aile se casse dans un flot de flammes, de débris de métal !

Il bascule !!!... Ce n’est pas vrai !!!... A la première rafale… Non je rêve… C’est fou !!! Merci Grand-Père, grâce à vous j’ai visé juste !

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Il passe sur le dos, vrille à plat deux ou trois tours. Son moteur gauche tourne à plein régime… Il redresse à demi ! Part en glissade, puis se retourne encore le ventre en l’air. Dans sa carlingue un pilote courageux lutte encore contre le destin !... Je crois que j’ai crié comme s’ils pouvaient m’entendre… Sautez … Mais sautez donc… Je pique en tournant pour le suivre dans sa chute. La terrible force centrifuge le disloque. Son empennage brisé s’envole ! Une, deux, trois, quatre formes se détachent, puis peu après quatre corolles blanches s’ouvrent ! Ils sont vivants. Je n’ai pas tué ! La haine des atrocités nazis n’est pas encore en moi. Il faudra juin, le massacre des femmes et des enfants, morts mitraillés sur les routes pour que s’envole ma pitié !

Je suis soudain très las… J’ai froid à nouveau. Je tourne encore dans l’air limpide et glacé. Loin en dessous, sur la neige qui brille dans les premiers rayons du soleil, un éclair rouge illumine un instant le sol, puis une fumée noire se traîne dans le vent.

Un ronflement cogne dans mon cerveau !...

C’est la radio… j’avais oublié de la couper !

— Tango 2 répondez… Tango 2 répondez… Tango 2 répondez…

Il faudra je crois de longs instants pour que ces paroles parviennent à mon entendement.

— Tango 2 à B4… je rentre… je rentre… Il est au tapis… Quelque part au sud de Gravelines…

Ainsi tomba mon premier avion le 26 janvier 1940. Quatre autres en juin 1940 dont deux seulement furent homologués, nous n’avions pas comme preuve des caméras, sur les Curtiss arrivés d’Amérique et montés à la hâte !!!

De l’escadrille nous resterons trois le jour de l’armistice. Le Commandant Hertaut, le Capitaine William seront tués en combat aérien ! Les autres morts, disparus ou prisonniers !...

mardi, 16 juillet 2019

LE 26 JANVIER 1940 DE JACQUES CHAMBE

Jacques Chambe a écrit quelques-uns de ses souvenirs. On comprendra à la lecture de celui qui suit pourquoi il se souvient très particulièrement du 26 janvier 1940 (voir ici, 14 juillet). J'ai transcrit ce récit sans rien y changer : je le prends tel qu'il est, je veux dire comme il est écrit, sans doute longtemps après l'événement. Et je précise qu'il est rigoureusement inédit.

***

Après les chutes nombreuses de la semaine dernière, une piste a été ouverte par un chasse-neige. Mais maintenant son sol est durci et glacé. C’est une véritable patinoire. Les atterrissages et les décollages sont très délicats. Plus d’un s’est retrouvé après un dérapage spectaculaire et avoir tourné comme une toupie, avec son hélice ou une aile plantée dans le mur blanc. Heureusement le plus souvent sans trop de mal. Un avion déjà arrêté et dont le pilote venait de descendre, a doucement glissé par l’arrière, jusqu’à ce que la neige le coince, et sans que deux mécaniciens agrippés à son train puissent le retenir. L’un avait terminé la glissade sur le ventre, l’autre sur le derrière.

Le froid est très vif. Entre moins quinze et moins vingt au sol. Je ne dois pas me plaindre, comme pilote j’ai une chambre et un bon lit dans une maison au village. Je suis chez le Percepteur. Sa femme est aux petits soins pour moi. Elle voudrait absolument me faire dîner chaque soir alors que je sors du mess. Nous avions les premiers temps une cuisine exécrable. Jusqu’au jour où le capitaine William a découvert que le soldat chargé du nettoyage de son moteur était dans le civil cuisinier à l’hôtel Ritz à Londres. Ça c’est l’armée française. Je pense que l’ancien cuisinier était lui mécanicien !

Il faut faire tourner les moteurs quelques minutes toutes les heures pour éviter que l’huile fige. On a aussi très soigneusement enlevé toute trace de graisse dans le mécanisme des mitrailleuses pour empêcher des enrayages. Toucher le métal avec la main nue brûle presque autant que le feu.

J’ai volé hier. Patrouille de routine le long de la côte, depuis la frontière de Belgique jusqu’à Boulogne. Frontière à ne jamais franchir, sans créer un incident diplomatique. Défense à nous sous peine de sanctions graves de violer l’espace aérien d’un pays neutre. Comme si les autres se gênaient pour le survoler, afin d’aller prendre des photos au-dessus de l’Angleterre, passant ainsi loin de nos mitrailleuses.

R.A.S. comme toujours au cours du vol. Mais moins 50° à l’extérieur de l’avion ! Au retour je suis descendu de l’appareil complètement raide et gelé. Chaboux et Leborgne ont comme moi mis des heures à se réchauffer. Aux dires des autres nous étions verts. J’aurais aimé voir leurs têtes s’ils avaient été à notre place. Un poste de pilotage n’est pas un endroit rêvé pour faire des mouvements de gymnastique, et les combinaisons soi-disant chauffantes sont un mythe par un froid pareil.

Ma radio m’avait donné des soucis. Impossible de parler et d’entendre sur la fréquence de la base. De Marco avait été obligé de me servir de relais, car avec lui je pouvais communiquer. On a réparé dès mon retour, mais je dois procéder à un essai en vol pour confirmation c’est l’ordre du Capitaine William. Je vais le faire ce matin, un peu avant l’aube, à l’heure où dans l’éther règne un certain calme.

***

Il fait encore nuit. Au mess où je suis seul, un soldat mal réveillé a posé devant moi une tasse de café brûlant. Trouant le silence, le ronflement d’un moteur fait monter peu à peu son grondement cyclopéen. Je sais que mon mécanicien, toujours aussi consciencieux, assis à ma place dans l’habitacle, doit surveiller avec attention la danse des aiguilles dans les cadrans du tableau de bord. Il soigne mon Bloch autant que si sa propre vie en dépendait. Avant de sortir de la pièce chaude, je ferme ma combinaison pour garder un peu de sa tiédeur.

On a allumé en bout de piste un seul feu blanc. Je fonce à plein régime droit dessus. Malgré l’obscurité je vois défiler à droite et à gauche les murs de neige. Les ailes en sont terriblement près. Aussi dès que je sens l’avion s’alléger je tire sur le manche pour arracher vite les roues à la glace traîtresse. Je suis déjà haut lorsque le feu passe sous mes ailes. Je sais qu’il s’est éteint aussitôt après mon survol.

J’ai rentré mon train, je passe au petit pas. Pendant un long moment je monte en spirale régulière. J’ai bien vite fermé le cockpit. Le vent cesse de s’engouffrer dans l’avion, ne torturant plus de ses piqûres glacées ce qui était visible de mon visage au-dessus du masque à oxygène.

J’aime avec passion cette merveilleuse impression de solitude. Le bruit même du moteur m’isole un peu plus de ce qui est humain. Je ne suis plus un homme de la terre. Je pourrais croire qu’elle n’existe pas. En dessous il n’y a rien qu’un trou sombre. C’est peut-être la plus extraordinaire sensation que je connaisse ! Quelle autre pourrait atteindre à ce sentiment de libération ? N’avoir plus aucun contact avec rien.

Le contact il faut pourtant le rétablir. Car les radios de la base doivent attendre avec anxiété mon premier appel. Quelle passion en eux aussi ! Lorsque les uns ou les autres nous sommes en l’air, il est presque impossible de leur faire quitter leur poste. Si arrive pour eux l’heure de la relève, et qu’il leur faut passer l’écoute, ils restent à côté des nouveaux arrivants, sans penser à manger ou dormir jusqu’à notre retour.

Au-dessus de moi le ciel est moins sombre. Soudain comme si j’avais crevé une feuille de papier opaque, je jaillis en pleine lumière. C’est l’effet de la courbure de la terre. A six-mille mètres il fait grand jour, alors que le sol est encore dans la nuit. En bas des hommes dorment, des hommes veillent. Certains calmement dans leur lit, d’autres dans le froid d’abris précaires restant le doigt sur la détente … Je pense à Maurice quelque part dans l’Est avec son G.R.D.I.

J’ai ouvert la radio. Le poste grésille dans mes oreilles et elles s’emplissent aussitôt d’une voix amie lorsque je passe sur la bonne fréquence.

— Tango 2… Tango 2…. Je vous appelle…. Je vous appelle…. m’entendez-vous…. Répondez…. Tango 2 répondez... répondez… répondez… Allo Tango 2 m’entendez-vous…

— Tango 2 à B4… Tango 2 à B4 je vous entends, me recevez-vous.

— Allo Tango 2, je vous reçois 5 sur 5.

Puis comme s’il parlait à quelqu’un près de lui, sans penser à couper son micro, la voix joyeuse dit :

— Ça boum on le reçoit !

C’en est fini de la solitude, je suis à nouveau parmi les hommes.

Je regarde la montre, sept heures trente. Puis le compas. Je fais plein nord. Attention à messieurs les Belges. Pression d’huile, carburant tout est OK. Je vire de 45°, très sec et admire les traînées de condensation que font soudain les bouts de mes ailes dans l’air glacé.

Encore une heure à rester à me geler. Le soleil dans mon dos jaillit sur l’horizon. La terre commence à sortir de l’ombre. La mer grise est devant moi. Plus loin sont les côtes d’Angleterre, mais invisibles dans la brume.

Le sol est uniformément blanc. Seules quelques routes plus importantes font des traits noirs. En dessous Calais doit s’éveiller. La mer semble vide. Le ciel l’est aussi.

J’ai très froid, sans pouvoir bouger dans mon espace réduit. C’est aux pieds et aux reins que cela commence à mordre. Pour empêcher mes doigts de s’engourdir à l’intérieur de mes gants, alternativement je frappe l’une ou l’autre de mes mains contre une jambe. Peu à peu c’est un manteau de glace qui m’enserre. Comme il doit être facile de s’endormir ! Pour échapper à cette sensation pénible, je pousse sur le manche et pique vers la terre. Je perds ainsi mille pieds, puis remonte, écrasé sur mon siège par la ressource brutale. Ce que je viens de faire est idiot.

Cap sur Dunkerque …. Une fois encore je virerai au-dessus de ce grand port puis ce sera le retour … Un retour de plus !!! En moi monte l’idée d’un bon café brûlant.

A suivre.

lundi, 15 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Les mois d'avril à juillet 1940, tels qu'ils apparaissent dans les pages de l'agenda du sergent Jacques Chambe. Il y a quelques bons moments, mais dans l'ensemble, le moral n'est pas au beau fixe.

***

AVRIL 

1 – Perme  Quel repos

2 – Je me repose

3 – il pleut mais malgré cela c’est bon d’être au calme

4 – Les Robert arrivent à midi Je vais à Lyon avec l’oncle Robert Je vois tante Marinette

5 – Rien de bien neuf

6 – mauvais temps

7 – les Roux arrivent, les Robert partent Les René arrivent vers 6h.

8 – messe pour Boman [Bomau ?]

9 – les René vont à Lyon  Départ de l’oncle René qui est rappelé. Cela barde en Norvège

10 – je pars en auto à 7h1/2 train à 21h18

11 – Voyage long et pénible Les hommes parlent des événements Le moral est bon Rencontré Mr Tisné à Massy Palaiseau

12 – Bataille navale J’arrive à la base à 10 ½ mouvement A la base cela remue Vol ………… en patrouille Je vais à Rennes le soir avec Revil.

13 – Nous allons à Rennes le soir. Stances de Revil à la porte de la bonne de l’hôtel Folle nuit. Pour ma part je dors calmement

14 – Revenons au camp le matin Je suis vaseux jusqu’à 5h pas franchement malade. Je ne descends pas à Rennes.

15 – Rien à signaler

16 – Vol rien à signaler. Vol

17 – Revil et moi voulons partir en Norvège. Le Lt nous dit de ne pas partir. FINKEL lui part. Nous allons à Rennes

18 – Vent fou. Le poste de police saute en l’air. Je reçois lettres. Croix de guerre 2 palmes. Médaille militaire. C’est chic.

19 – Rien Patrouille RAS Allons à Rennes

20 – Rien Un Fritz très loin Allons à Rennes.

21 – Rien Allons à Rennes

22 – Rien mais des Fritz en l’air mais très loin.

23 – Rien

24 – Rien allons à Rennes

25 – Rien de neuf

26 – Pluie. Je vais à Rennes le soir.

27 – rien, mal à la tête J’écris à Maman Jeannette Yvonne Maurice. Je ne sais que faire.

28 – Descendu à Rennes. Mal à la tête. Le …. Croit à des ………… ………

30 – Patrouille sur Brest. RAS Froid.

Notes : Et le mois passe et la vie est la même. Les heures passent tristement. Quelle guerre. J’ai envie de fuir et de partir loin. La dernière lettre que j’ai reçue me ………….. je suis triste las dans une affreuse solitude du cœur. 

MAI 

1 – rien le ciel est vide.

2 – Rien pas un Fritz en vue pendant 3h

3 – Je part à Paris pour acheter un paquet pour Honnorat

4 – Je suis à Paris. Temps splendide.

5 – Départ pour Rennes.

6 – Le Colonel Fauvel se tue en avion

7 – Rien

8 – Rien

9 - /

10 – rien ciel vide

11 – rien pas un fritz

12 – Rien (écrit fort sur demi-page gommée) : ici se termine une période ………….

13 – La Belgique et la Hollande sont attaquées par les Boches. C’est le grand coup qui commence. La vie ici me dégoûte. Les gens ne pense qu’à se défiler. Honnorat est comme moi dégoûté.

14 – Je vais au tir. Très bon carton au FM. Je passe la nuit dans le poste de mitrailleuse avec le Capitaine en état d’alerte. 1ère nuit de guerre. Je suis calme.

15 – La Hollande dépose les armes. Que se passe-t-il. C’est le grand moment. Qui nous sortira de là. J’ai confiance en dieu et en mon pays. Nous reculons. A quand la prochaine Marne. Nuit calme sans alerte. Où est mon vieux Maurice. Je pense bien à lui. Etre pilote et ……….

16 – Mauvaise nouvelle. Le front est enfoncé vers Sedan. Les nôtres tombent. J’ai peur pour ma patrie. Nul ne doit le savoir. Que Dieu sauve la France. Le président des Etats-Unis doit parler ce soir. Que son acte soit sauveur.

17 – La bataille continue. Nous reculons encore les réfugiés passent en masse Quelle atroce chose. Il faut avoir confiance Etre là ne pouvoir rien faire. Savoir que les nôtres tombent est inutil c’est atroce. Nuit calme. Il faut vaincre. Rien ne doit rester de l’Allemagne.

18 – Dieu sauvez mon pays et tous ceux que j’aime. Les Boches avancent encore, mais il semble plus lentement. Dieu veuille que cela soit vraie. Je reçois des lettres de Maman. Je suis bien content d’avoir de leurs nouvelles. Des Fritz plein le ciel. Un en flammes. C’est mon ami BEAUDIER ( ?). Le type saute.

19 – Papa est à la Verpillière d’après une lettre de Maman. Pétain est ministre d’Etat Mandel à l’intérieur. L’avance Boche continue mais lentement du moins je le pense. Weygand est généralissime Pétain vice président du Conseil.

20 – Les Boches avancent toujours peut-être plus lentement mais ils vont encore Dieu nous donne la victoire…J’ai mon troisième Fritz !!! un Dornier. Mon avion est criblé. Le type ne saute pas.

21 – Nous recevons des camarades qui descendent du front Nort. Leur moral est formidable mais ils semblent dire que l’aviation manque sur le front.Je travaille avec Honnorat au plan de défense. Ou allons nous. Ils sont à Amiens et Arras. Reims est évacué.

22 – Quelle terrible vie, quel désespoir. Tout croule nous sommes trahis. Dieu sauvez la France Vous seul le pouvez et pourtant nous n’en somme pas dignes moi tout le premier. La radio dit que nous tenons toujours Arras ? J’en suis sorti je ne sais comment. BOUCHARD est parti en flammes. J’ai un Dornier !  Les allemands ne sautent pas.

23 – Cela continue. Ils avancent toujours en direction de la mer. Quand en sortirons-nous ? J’écris une petite lettre à Maman. Je suis crevé. On note ……….nous nous sommes à 1 contre 10.

24 – Toujours rien de neuf. Dieu ne nous abandonnez pas. Ils avancent toujours. Une balle s’est écrasée sur le montant droit. Une culbute et je la recevais en pleine tête. VERDIER est touché. Un de moins. Je fais un crash train en avant ( ?).

25 – Je suis piqué ce matin. La journée n’est pas mauvaise. J’ai pris un sacré choc. Vol après midi. C’est idiot à un pareil moment de nous …………..

26 – Mauvaise nuit et journée pas bonne. Le moral des hommes est mauvais. Les ordres donnés les embêtent. Des ……………râlent, mais mon (zig ?) est au poil. Ce brave JARDIN ( ?) de comment …………… se perdre ( ?).

27 – Je suis mieux mais pas encore très fort. Ma tête en a pris un sacré coup. Il faut voler quand même.

28 – Léopold III trahit son peuple et dépose les armes. On me dit que je suis nommé et que j’ai la croix !

29 – (gommé) je suis bien content. Mais tant de choses sont graves à cette heure que cette joie est bien moins grande. Ou est l’oncle René ou sont ceux que j’aime. Seul la suite des jours donnera sur les événements une lueur plus précise. L’Italie semble de plus en plus vouloir nous tomber dessus.

30 – Toujours rien de neuf. Les événements restent graves très graves. Les heures sont lourdes, je suis las.las. …………………………Combat au-dessus du Mont Saint Michel. J’en suis sorti !

31 – Rien de neuf. La vie à la base ne change pas. Les événements sont les mêmes chaque jour. On vole. On vole. 

JUIN 

1 – Rien de neuf encore. Crevé de fatigue. Pris l’air six fois dans la journée.

2 – Je reçois une lettre de l’oncle René je lui réponds de suite pour lui demander de me faire partir sur un poste plus avancé car les Fritz sont trop rares.

3 – Visite du Général ARMENGAULT. Parade et défilé. Reçois lettre oncle Maurice Corron une de Maman.

4 – Ils ont jeté mille bombes sur Paris. J’espère que Papa est indemne. J’ai hâte d’avoir une lettre de lui et aussi de Maman car on parle de la vallée du Rhône. L’Italie sera en guerre sous peu. Du moins je le crois.

5 – Nouvelle offensive Allemande. Lettre de Maman. La Verte a été bombardée. Je vais à Rennes en mission spéciale !!!! très spéciale. Je vois la femme d’Honnorat.

6 – Les Boches avancent encore dans la direction de Rouen. Nous attaquons au ras des arbres. C’est fou. 2 ne sont pas rentrés : LARSIL ( ?) et JAMET ( ?). Moi c’est pour quand.

7 – Avance continue des Boches. Las très las. Noté 64 ………

8 – Des canadiens se posent sur le terrain en route vers le Sud ! Quels avions splendides. Honnorat passe à l’état Major comme second du colonel BLAISE. Il y a deux type qui nous quitte. Je prends la patrouille.

9 – Les Boches semblent avancer beaucoup. Nous touchons des Curtiss. Combat au-dessus de la Seine. J’ai un Messer. TASSEL ( ?) est de service en ville.

10 – Je vois le Capitaine. Il est sommé de rester au sol. Il me dit d’être prudent !!! Déclaration de guerre de l’Italie.

11 – Service en ville que de réfugiés que de drames.

12 – Les Boches sont près de Paris. On dit que les communications sont coupées avec Paris. Combat avec des Messer au-dessus de Rouen. J’ai tiré comme un cochon.

13 – Ils avancent toujours. Plus de lettres de la Verpillière ni d’autre part. C’est la guerre. Mon avion est criblé. J’ai eu de la chance.

14 – Paris est pris. C’est la fin. Roosevelt ne répond pas. Mitraillé un soumarin Fritz (sic)au large de Brest. Il plonge en catastrophe, mais j’ai eu les hommes près du canon.

15 – Rien encore de l’Amérique nous allons à la mort de la France. C’est la fin. Ce soir conseil des ministres ??

16 – MOUSTIER ( ?) tombé. Je prends SEMBAT ( ?) comme ailier droit. 15h j’ai un Henkel. Pas de parachutes. VERDIER est vengé.

17 – Bombardement de Rennes. Mitraillage du camp ………………………….. Demande d’armistice. Départ 1h du matin.

18 – (Très gommé) attaqués par six Messer touchés en feu nous en sortons. Couchons dans les champs. (+ ligne surchargée).

19 – La Rochelle La Palisse Saint Jean d’Y Cognac Barbezieu Libourne. Laréole Couchons chez des gens aimables à St Hilaire.

20 – Agen Toulouse Nous arrivons à Pinsaguel [auj. 31120].

21 – 22 – 23 – 24 Pinsaguel

(à partir de là très gommé. Les morceaux de gomme noircis sont là)

25 – Sommes à Pins ……………..est triste. Je suis

26 – Rien de neuf.

27 – J’écris à Maman. Je vois Jetty ……….. Je parle à la mère de Jetty ………Nous tombons d’accord ( ?)

28 – J’écris à Maman. Je puis embrasser Jetty quelques minutes.

29 - ………….

30 – Je suis de garde. 

JUILLET            (Très gommé) 

1 – Je suis triste Je descends à Pinsaguel.

2 – 3 – 4  (Tout est gommé)

5 – La flotte Anglaise attaque notre flotte !!!! a l’aurore dans un port algérien. Nos plus beaux navires sont coulés. Strasbourg Dunkerque Bretagne Provence Mogador…Mes beaux navires.

6 – Aujourd’hui je suis très fatigué. Je descends à Pinsaguel le soir beaucoup plus tôt Encore très fatigué.

7 – Je suis malade complètement à plat. Des lettres de Maman du 13 et 14 juin. Il vient de Rennes.

8 – J’ai 27 ans. Et c’est un triste jour car je suis loin de ceux que j’aime (gommé) Lettre de Maman du 10 juin.

9 – Je suis toujours malade et las Quelle triste chose Je voudrais partir loin, très loin, au calme.

10 – Toujours même chose.

11 – Je reçois lettre de l’oncle Robert. Je vais je crois mieux Moins de coliques. Maurice est sauf les trois Ogier aussi.

12 – Je monte à Pins mais je suis encore bien las. 1è lettre de Maman, je suis heureux bien heureux. Partir !!! Partir !!! (Plusieurs lignes barrées et gommées).

13 – (gommé 2 lignes) suis triste et las.

14 – Quel triste 14 juillet défilé et messe à Pins Je descends avec Revil à Pinsaguel. J’ai hâte de partir de fuir cet endroit si joli.

15 – Je suis peut-être démobilisé. Lettre de Papa. Je suis démobilisé.

16 – pas d’essence pour partir. Nous partirons peut-être demain, je le voudrais tant j’ai hâte de les rejoindre tous (barré gommé. Seul lisible : ) Jetty

17 – 9h nous ne sommes pas encore partis quelle vie j’ai hâte d’être près d’eux. Départ 11h Toulouse Albi Rodez Marmande Le Puy Saint Etienne On couche chez un type très bien.

18 – Départ St Etienne en car pour Lyon Vers 6h train à Lyon pour La Verpillière 8h

dimanche, 14 juillet 2019

LE SERGENT JACQUES CHAMBE EN 1940

Jacques Chambe a vingt-sept ans en 1940. Il est sergent. Il a son brevet de pilote depuis l'âge de dix-sept ans grâce à la "protection" de son oncle René Chambe et à la bienveillance complice du pilote Détroyat. Janvier 1940 le trouve sur une base aérienne non loin de Rennes. Tous les jours, il consigne quelques notes au crayon dans un petit agenda auquel plus tard il devra sans doute la vie : je l'ai toujours vu avec sa balle de 9mm bien plantée au milieu, juste arrêtée par les dernières pages et le carton de la couverture pas entièrement déchirés. Voici les annotations jour par jour des trois premiers mois de l'année 1940. 

Note : "La Verte", c'est "la verte Pillière", autrement dit La Verpillière (Isère), où résidait la famille à l'époque. Les points de suspension signifient "illisible".

***

JANVIER

1 - Perme à la Verte.

2 au 6 - idem.

10 – Départ pour Rennes à 7h30 avec Papa jusqu’à Lyon je passe par Roanne Saint Germain des fossés direction Massy Palaiseau.

11 – Massy Palaiseau Noisy le Roy direction Rennes arrivé 23h.

12 – Arrivé au camp à 11h.

13 – Rien (patrouille RAS)

14 – Rien (patrouille RAS)

15 au 18 mêmes mentions

19 – départ pour Paris 24 h

20 – arrivé 6h. Vu tante Annie

21 – retour Rennes 21 h.

22 – rien

23 – rien – vol (-60)

24 – rien patrouille RAS

25 – rien très froid

26 – froid neige + j’ai un Fritz ! ! ! !

27 – 30 – rien froid neige

31 – rien pas de Fritz

 

FEVRIER

 

1 – rien patrouille RAS

2 – départ pour Paris en perme 18h arrivé 22h50 trouvé Papa Maurice a été décoré Croix de guerre

3 – je vois Odette à Paris – Fernand et Jacques

4 – Départ pour Rennes à 23h

5 – Rien de neuf au camp.

6 – reste au camp rien

7 – je vois une proposition au grade de s / lieutenant mais pour quand ?

8 – Temps splendide le lieutenant Honnorat par en permission Baudier ( ?) se pose sur le ventre sans mal

9 – Rien

10 – Histoire au sujet de ma patrouille HUBERT ( ?) veut passer à la II

11 – vol RAS

12 – vol RAS – 16h  j’ai un Fritz !!! Convoqué par le Colonel il me propose pour la croix

13 – rien de neuf. LEFRANC me demande de faire sur ………….. une description des masques à gaz

14 – je donne quelques renseignements sur les gaz aux types du peloton reçois bonne lettre de maman

15 – rien peloton RAS – 25

16 – départ midi pour Paris 12h05 arrivé 6h dîné avec Papa

17 – je commande une tenue. Bonne journée de repos.

18 – départ pour Rennes 9h

19 – Rien neige visibilité nulle

20 – verglas rien

21 – Peloton sous-off rigolade

22 – rien neige et verglas

23 à 25 – rien neige

26 – On parle de départ pour la Syrie

27 – on parle encore départ Syrie

28 – rien de bien neuf cafard

29 – suis cafardeur Patrouille de nuit

 

MARS

 

1 – départ pour Paris à 2h05 avec JALLON, LEHARENGER arrivé 6h14

2 – journée de repos

3 – repos à la maison. Départ 21h pour Rennes

4 – les polonais arrivent au camp pour l’entraînement officiers, sous-officiers, soldats

5 – rien vol de routine

6 – rien

7 – on demande mon livret au bataillon [???] suis d’après le Lieutenant colonel en passe d’être nommé Cpte

8 – recois lettre de papa

9 – vol sur ………………. Rien, de garde

10 – de service   Nous allons à Rennes le soir  Film sérénade

11 – Le Ct HONNORAT rentre REVIL revient de Paris Nous lui parlons de notre question   Rien à signaler sauf temps splendide

12 – ce matin pluie Rien à signaler vol sur Brest

13 – Vent terrible et pluie Rien à signaler

14 – Vent de plus en plus fort. LEHARENGER  nous laisse le soir avec REVIL pour !!! cinéma

15 – Soleil. Départ à midi avec JALLON  Jallon change au Mans. Arrive Paris 6h

16 – achète gants chauds cinéma le soir avec Papa

17 – téléphone à Mme Cartault. Départ Rennes à 21 h Suis très las

18 – suis fatigué. Le Ct HONNORAT  pense partir. C’est la poisse

19 – Vent fou suis fatigué grippe fièvre cafard

20 – suis toujours mal mauvais temps moral bas Soleil mais à très haute altitude

21 – suis mieux Rien de neuf Mal à la tête

22 – pas de nominations Un anglais est grièvement brûlé. Les permes sont suspendues ou presque

23 – départ du détachement de Syrie Un Fritz en flammes pour BAUDIER

24 – Soleil Je vais à Rennes

25 – rien pluie sans arrêt Je vais à Rennes

26 – Revil  rentre de Paris. Vols impossibles

27 – rien de bien neuf Pluie

28 – passage de petits bleus allant à Dinard. Un type de Crémieu

29 – Manqué un Fritz de peu. Départ 11H du soir

30 – Voyage

31 – Arrivé Lyon 4h du matin Voiture pour aller à la Verte. Maman et Papa sont là.

vendredi, 12 juillet 2019

QUAND HOUELLEBECQ PARLE

Il s'appelle Michel Houellebecq. C'est probablement la raison qui a permis à sa tribune d'accéder à l'honneur d'être publiée dans les colonnes du Monde daté 12 juillet 2019. S'il s'était appelé Tartempion ou Frédéric Chambe, le papier aurait fini à la poubelle sans même avoir été lu (quoique ...). Et de quoi parle Son Excellence Houellebecq ? De l'affaire Vincent Lambert.

Et qu'est-ce qu'il en dit, Houellebecq, de l'affaire Vincent Lambert ? Pour parler franchement, je me dis que l'auteur des Particules élémentaires et de La Carte et le territoire a écrit des choses plus intéressantes. Qui a tué Vincent Lambert ? Pour Houellebecq, c'est sûr, c'est l'Etat français. Pour moi, affirmer ça d'entrée (c'est la première phrase), c'est dire une connerie. Ce n'est pas la seule. Dans l'ensemble, le texte donne l'impression de partir dans plusieurs directions. Une question de composition, apparemment : non seulement les considérations se réfèrent à des registres hétérogènes, mais beaucoup manquent à mon avis de pertinence.

La première affirmation qui me semble juste arrive en haut de la troisième colonne de la "tribune" : « Il m'est difficile de me défaire de l'impression gênante que Vincent Lambert est mort d'une médiatisation excessive, d'être malgré lui devenu un symbole ...». 

Le plus bizarre, c'est qu'à aucun moment Houellebecq ne parle de l'aspect religieux de l'affaire. Remarquez qu'il ne fait qu'emboîter le pas à l'immense cohorte des journalistes qui ont eu à en rendre compte. Il est ahurissant que l'appartenance des parents au courant intégriste du catholicisme ait pu être mentionnée sans que jamais ou presque ne soit évoquée la secte qui était à l'origine de l'acharnement procédurier des parents de Vincent Lambert. Ce sont bien ses parents, soutenus par l'argent et le militantisme d'un groupe de fous de Dieu, qui ont fait de l'agonie de Vincent Lambert un spectacle pornographique abondamment relayé par des médias tant soit peu charognards.

Dans les journaux, on a pu lire qu'il s'agissait d'un conflit familial. C'est sans doute vrai, mais la toile de fond, qu'en avez-vous fait, messieurs les journalistes ? Pourquoi n'a-t-il jamais été dit qu'on assistait à une véritable offensive judiciaire de l'intégrisme religieux le plus fanatique ? 

Le papier de Michel Houellebecq glisse niaisement sur cette réalité. Il a perdu une occasion de se taire.

Voilà ce que je dis, moi.

jeudi, 11 juillet 2019

EX LIBRIS EROTICIS

 

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C'est ce qu'est le cœur quand on l'inverse. On peut jouer à inverser les mots "cœur" et "cul" dans les innombrables expressions contenant l'un ou l'autre ("le cœur sur la main", "cœur d'artichaut", "à cœur ouvert", etc.) : cela produit parfois de jolis effets.

 Je pars du principe que tout le monde sait ce qu'est un "ex libris" et que le mot "eroticis" n'a même pas de mystère aujourd'hui pour les plus mauvais latinistes.

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002.jpgérotisme,ex libris eroticis

Une intéressante variante de "L'Arbre de Jessé" (à droite le même en vitrail, à Chartres).

Je pars du principe que les quelques images proposées ici ne sont pas du genre à affoler les ligues de vertu et autres confréries de la bien-pensance (mais sait-on jamais : je prends peut-être un risque).

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La véritable histoire du fruit défendu : Adam faisant la courte échelle à Eve. 

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Une mésaventure de Diane chasseresse.

Il se trouve que, dans mon entourage, une personne facétieuse et qui ne me méconnaît pas outre-mesure m'a offert, en une occasion idoine aux offrandes, un petit livre au format presque carré où l'on ne trouve que cette sorte précise d'étiquettes imprimées que des amateurs ont les moyens de faire façonner par des artistes-graveurs dont la main ne leur semble ni trop malhabile ni dénuée de goût.

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Il va de soi que l'échantillon présenté ici ne saurait en aucune façon rendre compte de l'extrême diversité des formes produites par l'ingéniosité de ces graveurs sensibles aux choses de la vie concrète.

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Au fil du temps, je me suis constitué un petit rayon de tels livres "récréatifs", mais je n'ai pas d'ex libris.

GAUDEAMUS !

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Images tirées de l'ouvrage Ex-Libris Eroticis, aimable compilation d'Eberhard et Phyllis Kronhausen, paru aux éditions Truong, à Paris, en 1970 (et promptement réédité m'a-t-on dit).

lundi, 08 juillet 2019

DEUX IMAGES D'ALSACE

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La vue qu'on avait de la fenêtre de l'appartement de fonction de l'institutrice de Hartmannswiller.

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Vu dans le Sundgau, tout près de la frontière suisse.

jeudi, 04 juillet 2019

OÙ C'EST, LA « FRANCE » ?

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Je veux juste, dans ce petit billet, présenter brièvement deux ouvrages parus en 2017 et 2018, dont le face-à-face m’a paru tout à fait instructif dans la France d’aujourd’hui.

J’avais du mal à dire quoi que ce soit, séparément, de ces deux livres que j’avais lus à peu de distance, Jean-Pierre Le Goff signant un récit autobiographique pour dresser un portrait sociologique de La France du 20ème siècle de 1950 jusqu’à 1968 (Stock, 2018), alors que dans Civilisation (Gallimard, 2017), Régis Debray montre, de façon tout à fait convaincante (il s'appuie sur un maximum de faits concrets), comment les Américains, en gagnant la guerre contre Hitler en 1945, ont certes sauvé l’Europe de l’ouest, mais pour en faire une colonie en même temps qu'un marché lucratif et un glacis protecteur contre l'URSS.

Debray aurait pu ajouter en marge que la stratégie « bloc-contre-bloc » a produit le même résultat en Europe de l’est sous la coupe de la dite URSS : car, si le « Pacte de Varsovie » n’a disparu que parce que la « maison-mère » s’est effondrée, le principe était le même. On observe d’ailleurs que plusieurs ex-pays de l’est ont encore du mal à monter franchement dans le train lancé par l’Union européenne, et qu’ils gardent un pied en dehors sur nombre de sujets.

J'avais donc du mal à considérer chaque livre en lui-même, et puis un jour, je me suis dit qu'en fait, il parlaient de la même chose. Effectivement, La France d’hier et Civilisation se complètent à peu près parfaitement, même si leurs perspectives ne sont pas du tout les mêmes. Ils nous montrent les deux faces de la même médaille : pendant que Jean-Pierre Le Goff, nous raconte par le menu ce qui fut sa vie quotidienne en France, « Récit d’un monde adolescent. Des années 1950 à Mai 68 » (sous-titre de son livre), Régis Debray décrit avec précision le processus qui a fait de la France une sorte de protectorat américain (sous-titre : « Comment nous sommes devenus américains »). Sur l’avers, une France d’autrefois qui vous a de ces airs vieillots que ça fait pitié ; sur le revers, la France qui l’a remplacée, une France qui, disons-le avec l’auteur, n’est plus la France : une France américanisée en largeur et en profondeur.

Dans la France qui ne se raconte pas d’histoires, même pour rire, aucun « village peuplé d’irréductibles Gaulois » ne « résiste encore et toujours à l’envahisseur ». Sur le territoire français réel, toutes les localités ressemblent au village de Sérum, dont le chef Aplusbégalix, une grosse brute qui fait penser aux "collabos" d'une certaine époque, est fier d’adopter les coutumes du colonisateur (dans Le Combat des chefs). Demandez-vous pourquoi Macron, se plaint d'un peuple de "Gaulois réfractaires" : plus vite il aura fini de nous américaniser, plus il sera content. Macron rêve de 67.000.000 d'Aplusbégalix.

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Un Gaulois qui n'est ni "irréductible", ni "réfractaire". Le geste du bras droit est peut-être romain, mais pas que.

Le portrait par Goscinny des Gaulois « irréductibles, courageux, teigneux, têtus, ripailleurs, batailleurs et rigolards » est d’une veulerie complaisante et commerciale. Même si beaucoup de Français adorent, quand ils sont accoudés au bar, déclarer comme Obélix : « Ils sont fous ces Romains » (c’est l’ « anti-américanisme » dont certains Français accusent d’autres Français pour les faire taire), la réalité prouve à chaque instant que la France évoquée par Jean-Pierre Le Goff a été balayée par l’irrésistible vent venu d’outre-Atlantique, dont parle Régis Debray.

Je suis d’autant plus sensible au travail de Jean-Pierre Le Goff que la vie quotidienne qu’il raconte est exactement la même que la mienne, à quelques détails près : né en 1947, famille pauvre, son père était pêcheur dans le Cotentin, excellent élève, etc. Pas le même CV, mais des points de repère globalement si semblables qu’à certains moments de ma lecture, j’avais l’impression qu’il me racontait ma vie. Drôle d’impression en vérité.

Et je suis d’autant plus sensible à la lecture historique opérée par Régis Debray que ça fait très longtemps que j’en ai ras le bol de me faire traiter d’ « anti-américain » dès que je commence à émettre quelques critiques sur l'écrasant « abus de position dominante » exercé par les Etats-Unis pour éjecter les anciennes spécificités de la France (produits, culture, vision du monde, …) et les remplacer par du « made in USA ».

Renaud Camus, un "pestiféré" chez les bonnes âmes, a peut-être raison de parler de « Grand Remplacement » en parlant des Maghrébins et Africains. Mais pourquoi ne parle-t-il pas de l'autre « Grand Remplacement » ? Celui qui l'a beaucoup plus lourdement précédé, avec l'adhésion enthousiaste des Français ? Pourquoi ne montre-t-il pas que ce qui faisait l'identité spécifique de la France a laissé la place à quelque chose de nouveau, une « France américaine » qui n'a plus grand-chose à voir ?

Architecture et urbanisme, façons de se nourrir (Mc Donald), musiques (jazz, rock, country, rap, ...), innovations technologiques, visibilité des « minorités », industrialisation de l'agriculture, cinéma (western, polar, dessin animé, ...), etc. : qu'est-ce qui, dans le pays actuel, n'est pas importé plus ou moins directement des Etats-Unis ? On entend très régulièrement des journalistes fascinés évoquer une "innovation" née sur le territoire américain, et annoncer sans honte son débarquement prochain en France.

Il s’agit en fait d’un composé impur dans lequel on trouve, certes, quelques îlots de résistance (lutte contre le franglais, patriotisme économique ou idéologique, drapeau, souverainisme, … : un vrai « village gaulois », ma parole !), mais nageant au milieu d’un océan d’emprunts, voire de plagiats, surfant sur la vague d’un grégarisme servile, et dont Régis Debray dresse la liste interminable sur un ton fataliste de vieux sage résigné (« Il faut subir ce qu’on ne peut empêcher », lit-on dans une nouvelle de Jorge Luis Borgès). L’étiquette France est toujours collée sur la bouteille, mais la piquette vient de Californie (oui, je sais, mais qui les a aidés à faire des vins buvables ?).

La tonalité des deux ouvrages est à peu près la même : Le Goff et Debray font, chacun de son côté, un constat, coloré d’une fleur nostalgique chez le premier, d'un paquet de regrets impuissants chez le second. Le Goff nous peint, dans une foule de détails concrets, une foule de façons de vivre qui apparaissent de nos jours essentiellement ringardes (= archaïques, arriérées, démodées, dépassées, obsolètes, périmées, rétrogrades, vieillottes, …) : une France dans laquelle le passé et la tradition jouaient encore leur rôle de forces agissantes.

Debray, de son côté, nous met sous le nez tout ce qui, dans notre vie quotidienne, nous semble absolument naturel et français d’origine, alors même que cela porte la marque du vainqueur de 1945, et nous rappelle les faits et les dates qui, avant même la deuxième guerre mondiale, auraient pu apparaître comme des signes annonciateurs de la future mutation. Par exemple, il signale que la reconnaissance de la suzeraineté américaine sur l'industrie de la photo et du cinéma date de 1925 et 1926 (p.86).

Deux livres qui, en proposant deux aperçus totalement différents, nous disent à peu près la même chose : il n'y a plus grand-chose de spécifiquement "français" dans la France d’aujourd’hui. Et ça vous étonne, vous, qu'il faille être facho pour être patriote et se réclamer du drapeau tricolore ? Et ça vous étonne, vous, qu'il faille aimer le football pour avoir envie de chanter la Marseillaise ? (ajouté le 6 juillet)

Voilà ce que je dis, moi.