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dimanche, 16 décembre 2018

STATISTIQUE ET GILET JAUNE

On entend des choses merveilleuses sur les ondes. Tiens, l'autre jour (je n'ai pas noté quand), il y avait deux "spécialistes", des "experts", bref, des chercheurs en je ne sais quoi, autour d'un micro, pour débattre d'une grave question : le pouvoir d'achat a-t-il augmenté ou baissé ? Peu importe le contenu du débat, je retiens seulement qu'ils étaient d'accord pour dire une chose : selon l'INSEE, le niveau de vie a légèrement augmenté, même en tenant compte de l'inflation. Ah, l'INSEE a parlé, circulez y a rien à dire, prosternons-nous.

Là où j'ai commencé à rire et à me payer la fiole des deux discoureurs, c'est quand ils ont établi, d'un commun accord, une distinction tranchée entre les chiffres fournis par l'oracle INSEE et la "perception" que les gens ordinaires ont de la réalité dans laquelle ils baignent 24 h. sur 24. C'est clair : les gens ordinaires sont des ignorants, ils n'ont aucune idée de ce qu'ils vivent concrètement, ils sont incapables de mesurer leur pouvoir d'achat, ils ne savent même pas ce qu'ils mettent dans leur "panier de la ménagère". Les gens ordinaires vivent à côté de leurs pompes. Ce qu'ils perçoivent est faux, c'est du "ressenti", c'est, disent les savants-de-chiffres, "subjectif". C'est la statistique qui a raison. Eh bien non !

Je pensais à la Grèce au plus vif de la crise et aux propos tenus à l'époque par Brice Couturier sur France Culture, où il se félicitait de l'évolution des chiffres de l'économie grecque, qui laissait espérer que ce pays sortirait bientôt de l'épouvantable marasme dans lequel l'irresponsabilité économique des citoyens et de leurs responsables politiques l'avait plongé. Il lisait les chiffres sur son papier, il ne voyait pas la multiplication des suicides, il ne voyait pas le malheur quotidien de la population, il ne voyait pas l'amputation criminelle des retraites : les Grecs sont en train de crever la gueule ouverte, mais la Grèce va bientôt pouvoir de nouveau emprunter de l'argent sur les marchés. Ne pas confondre les Grecs et la Grèce. Alléluia !

L'écart entre les chiffres et le "ressenti" est une terrible chose, quand on est du côté du "ressenti". Je suis du côté du "ressenti". Moi, je SAIS que mon pouvoir d'achat a baissé : je rogne ici et là, je m'interdis ceci, je renonce à cela, je me restreins aujourd'hui dans des domaines qui ne me posaient pas problème hier. Le savant-de-chiffres aura beau me gueuler dans les oreilles que mon "ressenti" n'est pas vrai, je sais que j'ai raison, je sais qu'il me ment, même si je suis dans l'incapacité de le lui prouver. Il peut m'abreuver d'arguments : je sais qu'il ne sait rien de MA réalité. Je sais que ma réalité n'a rien à voir avec la sienne. La vérité statistique se situe par principe hors de l'expérience de chacun.

Je ne sais pas ce que l'INSEE met dans le "panier de la ménagère", mais j'aimerais bien savoir, car je me demande vraiment comment il s'y prend, dans sa cuisine, pour trouver une hausse là où je vois tous les jours une baisse. Et j'aimerais bien savoir avec précision quelle méthode il utilise pour aboutir à son résultat positif, quelles équations, quelles péréquations, quelles corrections de trajectoire, quelles opérations chimiques.

Le problème, entre lui et moi, c'est que je n'ai pas l'expérience concrète de la moyenne qui lui sert de boussole. Ma singularité n'a rien à voir avec sa "moyenne". Dans ses chiffres, je figure quelque part sous forme d'"écart" ou de "variable". Raison pour laquelle j'ai forcément tort à l'arrivée. La grille de lecture dont se sert le statisticien est un "lit de Procuste", vous savez, ce bandit de l'antiquité qui coupait ou étirait les jambes de ses victimes pour adapter leurs mesures à celles de son lit. Le statisticien m'allonge ou me raccourcit à son gré. Et ce n'est pas agréable. Il n'est, tout simplement, pas acceptable, quand les gens ordinaires exposent leurs problèmes de fin de mois, qu'ils s'entendent rétorquer qu'ils ont tort parce que la statistique. Je ne rappellerai que pour mémoire le mot de Churchill : « Je ne crois qu'aux statistiques que j'ai moi-même trafiquées ».

Le "ressenti" est la vérité de "la France d'en bas", la statistique est la vérité de "la France d'en haut". C'est cela qui les rend irréconciliables par principe. C'est comme ça que s'impose le mensonge qui fait mal à la démocratie.

C'est aussi cela que signifie le gilet jaune : quoi qu'en disent les savants-de-chiffres, les statistiques sont l'illustration parfaite du mensonge d'en haut. Le statisticien n'est rien d'autre qu'un bonimenteur. J'exagère, mais je le fais exprès.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 15 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE

Je prie le lecteur éventuel de m'excuser : je republie ce billet quelques jours après. Je sais : ça ne se fait pas. Mais il se trouve qu'entre-temps j'ai procédé à des ajouts conséquents. Je me suis demandé s'il ne faudrait pas le répartir sur deux jours, parce que ça commence à faire un peu long (2508 mots), mais bon, c'est au lecteur éventuel de voir et de dire. Je me suis efforcé de faire apparaître les additions en bleu, mais étant revenu souvent pour corriger, enlever ou ajouter, je n'ai plus une idée très nette de l'état originel de ce texte, n'en ayant pas conservé le "princeps". Il est donc probable que j'en ai oublié. Bon, est-ce que c'est grave, docteur ?

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur. Et il y a un Raminagrobis qui est en train de ronronner près du poêle en s'affûtant tranquillement les griffes dans l'attente des élections européennes : le "Rassemblement National".

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées que Macron a poussé à la démission en clamant en public : « C'est moi le chef ! », et qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement". Et pour cela, dit-il, « il faut aussi aimer les gens qu'on commande ». De Villiers aurait voulu donner un coup de poing dans la figure à quelqu'un (suivez mon regard), il ne s'y serait pas pris autrement : coup pour coup.


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules, la rigueur morale et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est Jean-Dominique Merchet ou Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. Le Graal d'Emmanuel Macron, ressemble à un paradis, mais c'est un Eden réservé au plein épanouissement entrepreneurial. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le désormais exorbitant droit de travailler, et d'être un peu (à peine) rémunéré pour cela, le critère étant le salaire minimum garanti au Bangla-Desh, les travailleurs du monde entier étant appelés à admettre cette nouvelle réalité des rapports sociaux – je veux dire : à se serrer toujours plus la ceinture. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable. Vive le Bangla-Desh libre !

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimés en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "MAJORITÉ SILENCIEUSE" : des gens "sans voix" qui se font entendre, aucune théorie ne l'a prévu ou théorisé. Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. Je me demande si, parmi les gilets jaunes qui occupent les ronds-points et les péages, on ne trouve pas bon nombre de ceux qui ont renoncé à s'exprimer par la voie des urnes, parce qu'ils ont le sentiment que, de toute façon, c'est plié d'avance et que ça ne sert à rien. Je crois qu'ils ont raison : les types au pouvoir, aujourd'hui, ils sont tous pareils.

Dans le fond, ce qui se passe aujourd'hui nous rappelle que Macron a été porté au pouvoir par l'immense espoir d'un authentique changement dans la façon de faire de la politique et de diriger le pays. Ce qui se passe aujourd'hui traduit, je crois, le sentiment des Français de s'être une fois de plus fait rouler dans la farine : rien n'a changé dans les mœurs politiques françaises. Et cela signifie que Macron est un encore plus gros menteur que Chirac, Sarkozy, Hollande et compagnie. Et qu'il n'est certainement pas un "meneur d'hommes".

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour récent autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. La demande serait au moins à prendre en considération, non ?

Il y a peut-être aussi un appel aux responsables politiques (les responsables économiques sont définitivement inatteignables en l'absence de lois et règlements capables de limiter leur pouvoir) pour qu'ils prennent enfin les moyens d'être moins impuissants à agir sur le réel, dans le dur de la vie concrète des gens. Quand on est chargé de faire la loi, il s'agit de se donner les moyens de la faire appliquer envers et contre tout. Je ne suis pas sûr que la majorité parlementaire actuelle en ait la volonté (je crois même que c'est le contraire, à voir sa composition sociologique). Et je me dis que, même si elle en avait la volonté, elle serait épouvantablement entravée pour faire passer celle-ci de la virtualité conceptuelle dans la réalité sonnante et trébuchante.

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens en "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral. C'est la mécanique implacable du système économique à la sauce ultralibérale qui a produit le gilet jaune.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait pour changer le système ? Et là, c'est loin d'être gagné.

vendredi, 14 décembre 2018

LE REVOLVER DE CHERIF CHEKATT

L'attentat de Strasbourg est une belle saloperie offerte par l'islamisme à la France, mais je me suis quand même demandé s'il fallait vraiment distinguer islam et islamisme : pour moi, il faut être aveugle pour ne pas voir que tous les islams – du plus pacifique au plus haineux – sont par nature dans l'islam, et sont donc inséparables les uns des autres : ici, le pluriel et le singulier se confondent, n'en déplaise aux tolérantistes.

Cherif Chekatt a été abattu (les flics ne sont pas des pipes en plâtre dans un stand de tir forain). On peut regretter qu'il ne soit plus en vie (bien "cuisiné", il aurait pu dire le pourquoi du comment). Mais ce qui est certain, c'est que, pour la revendication tardive de l'attentat par Daech, il y a du mou dans la corde à nœuds. Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais quand j'écoute les informations, je ne les vois pas, mais je les entends.

Et à ce propos, j'ai entendu trois choses qui sont trois vraies informations : 1 - l'arme de Cherif Chekatt datait de 1892 ; 2 - elle est de calibre 8 mm. ; 3 - les victimes ont été atteintes pour l'essentiel par des "tirs à bout touchant". En croisant ces trois éléments, j'arrive à la conclusion (je ne suis pas un spécialiste, mais il m'est arrivé de réfléchir à la question) que l'arme utilisée par le "terroriste" est un vulgaire revolver d'ordonnance "modèle 1892" (toujours classé, si je me souviens bien, comme arme de guerre – avec quelque raison, comme on peut le voir dans le cas présent).

LE 1892 5.jpg

Car si cette arme n'est certes pas une "pétoire", elle y ressemble diablement aujourd'hui, vu ses performances balistiques (un journal parle de "puissance de tir", mais est-ce la même chose ?), d'une affligeante médiocrité, selon les spécialistes (surtout si le gars ne s'est pas entraîné suffisamment). La munition, en particulier, ne supporte pas la comparaison avec les cartouches 9 mm. du P08 Luger ou les 7,63 mm du C96 Mauser.

Je conclus de tout ça que, si Cherif Chekatt était un "soldat" de l'organisation terroriste Daech, ça voudrait dire que celle-ci n'a plus les moyens d'armer convenablement ses activistes. Je ne sais pas comment Cherif Chekatt a pu dégoter ce tromblon, mais visiblement, il la jouait "petit bras", et ses chances de survie étaient minces. Il a fait du dégât, c'est certain, et je pense aux victimes, mais après une attaque aussi rudimentaire et (apparemment) mal préparée, l'homme ordinaire peut se dire, peut-être, que le pire n'est pas forcément à venir. Et que, après tout, les services de l'Etat ne fonctionnent pas si mal.

Note ajoutée le 17 décembre : il semblerait que ce billet soit dans le vrai à 100%, si j'en crois les informations fournies par de grands organes de presse depuis l'événement. Les meilleurs connaisseurs de ces questions d'armurerie ne comprennent pas par quelle aberration ...

lundi, 10 décembre 2018

CE QUE ME DIT LE GILET JAUNE !

Journalistes, commentateurs professionnels, intellos, voire politiciens, tout le monde pense quelque chose du mouvement des gilets jaunes. Et que ça te dissèque l'événement, et que ça te décortique ses significations multicouches et que ça te propose des analyses plus pertinentes les unes que les autres. Au point qu'on ne sait plus où donner de la cervelle pour enregistrer le Niagara des propos.

En face, je veux dire dans la citadelle tenue par les troupes de choc du "team manager" de la "start-up nation" Emmanuel Macron, on est tétanisé, on pète de trouille et on ne sait plus quoi faire. Entre parenthèses, il y en a un qui doit se sentir soulagé d'avoir quitté le rafiot et de ne pas avoir à gérer la situation – je veux dire à manier le baril de poudre –, c'est notre merdelyon Gérard Collomb, ancien ministre de l'Intérieur.

Comme tout le monde, j'ai évidemment ma petite idée sur la question. Dans la bouche des "gilets jaunes", pour dire vrai, j'ai entendu toutes sortes de choses, j'ai même entendu tout et son contraire. J'ai même entendu l'un d'eux parler de "complot sioniste" (je crois que c'était un "fesse-bouc live"). Autant dire n'importe quoi, et mieux vaut ne pas se demander de quelle matière est faite la cervelle de l'auteur de la formule.

J'ai aussi lu de très savantes analyses du phénomène, où les auteurs y vont allègrement avec le "name dropping", où l'on retrouve toutes sortes de penseurs, théoriciens ou philosophes, et toutes sortes de "grilles de lecture". Je ne me hasarderai pas à de telles altitudes : je suis un citoyen parmi d'autres, et je resterai à hauteur d'homme ordinaire. Je veux juste dire ici ce que je crois qu'il faut retenir. 

Je passe sur les appels à "Macron démission" et autres slogans comminatoires. Ce qui s'est passé, selon moi, est la réaction normale de toute une population à l'application féroce du programme voulu et déjà mis en oeuvre par Macron. Que veut ce monsieur ? Je crois qu'il veut que la France reste dans le peloton de tête des nations du monde, et c'est tout à son honneur, du moins apparemment. Mais à quel prix ? Mais dans quel monde ? Mais avec quelle méthode ? C'est là que ça coince salement. Monsieur Macron semble ne connaître qu'une "mondialisation heureuse". Quant à la méthode, rien d'autre que la cravache.

Or Pierre de Villiers, ancien chef d'état-major des armées qui vient de publier Qu'est-ce qu'un Chef ?, vient de déclarer (France Culture, bien sûr) qu'un chef, ça commence par concevoir (le but, la stratégie, la tactique, ...), puis il prend des décisions (il donne des ordres), mais ensuite, il a pour obligation de convaincre « les yeux dans les yeux » ses subordonnés. Car quand il dira « En avant ! », il faut que ça suive derrière. Et cela n'est possible que s'il a su inspirer confiance à toute sa "chaîne de commandement".


33'38"

A cet égard, on peut dire que monsieur Macron n'est pas un chef. Il ne suffit pas d'avoir le menton : encore faut-il avoir les épaules et le savoir-faire.

La stature "jupitérienne" et "verticale" qu'il a prétendu se donner suffisait, pensait-il, à le revêtir de l'autorité nécessaire pour tout faire passer, avec passage en force si nécessaire. Après le "petit caporal" (Sarkozy) et le sous-chef de bureau (Hollande), les Français ont élu Peter Pan, l'enfant-roi qui prend ses désirs pour des réalités. Sarkozy y allait au bulldozer (carte judiciaire de la France, RGPP, fusion des RG et de la DST, intervention en Libye, ...). Hollande, incarnation parfaite de l'indécision et de l'appel désespéré à la "synthèse", entre autres babioles que ses thuriféraires tiennent mordicus à porter à son crédit, aura attaché son nom à une réforme scandaleuse qui a déclenché une guerre civile "de basse intensité" : l'instauration du mariage homosexuel.

Macron, maintenant. Qu'est-ce qu'il veut faire ? C'est tout à fait clair, il l'a dit en 2015 à un journaliste (je ne sais plus si c'est à Jean-Dominique Merchet ou à Marc Endeweld, invités mercredi 5 décembre sur France Culture dans un numéro passionnant de l'émission Du grain à moudre d'Hervé Gardette, série "colère jaune") : « Je veux en finir avec le modèle social français ». Pourquoi ? La réponse est évidente : le modèle social français, c'est plein de sacs de sable dans les rouages de l'économie ultralibérale.

Pour Macron, le sable, ici, est haïssable, juste bon pour faire du béton ou pour se dorer le cuir : il faut mettre de l'huile, ce qui veut dire déréglementer à tout va, pour "libérer les énergies". En français : lâcher la bride à la "libre entreprise" pour qu'elle puisse courir grand train. La grande affaire, c'est d'adapter la France au monde tel qu'il est, c'est-à-dire à la concurrence généralisée, à la compétition sans limite. Traduction : entrer dans la guerre de tous contre tous, et dans la vente aux enchères inversées de la force de travail, où c'est celui qui demande le salaire le plus bas qui emporte le droit de travailler. Car la France d'Emmanuel Macron (je veux dire l'image qu'il s'en fait dans sa trop grosse tête), c'est une machine efficace, productive, compétitive, concurrentielle et (surtout) rentable.

Ce qui va avec, c'est, par exemple, tout le modèle anglo-saxon des relations sociales : primauté absolue de l'individu (Thatcher disait qu'elle ne savait pas ce qu'est une société : elle ne voyait que des "collections d'individus"), et remplacement sauvage de la Loi, surplombante et à laquelle tout le monde sans distinction est contraint de se soumettre (cf. les travaux d'Alain Supiot, moi j'appelle ça une arme contre les injustices et les inégalités) par le Contrat, ce mode de relation entre les gens où peut enfin s'épanouir pleinement ce que préfèrent en général les puissants : le rapport de forces. Les corollaires de ce modèle sont inéluctables : 1 - une forme inquiétante de darwinisme social, où ne survivent que les plus costauds ou les plus malins ; 2 - la montée exponentielle des inégalités au sein des sociétés.

Qui manifeste ? On commence à en avoir une idée. Beaucoup de gens n'avaient jamais fait entendre leur voix dans la rue, ne s'étaient jamais exprimées en public. C'en est au point que je me demande si ce n'est pas ça que les journalistes ont l'habitude de désigner sous l'expression générique "Majorité silencieuse". Il faudrait aussi leur demander s'ils votent régulièrement aux élections, car je me demande aussi si on ne trouve pas dans leurs rangs beaucoup d'abstentionnistes. 

Un des aspects les plus étonnants selon moi du mouvement des gilets jaunes, c'est qu'on entend monter un puissant chant des profondeurs : nous voulons plus de justice sociale. Mais attention, pas de ces petites inégalités catégorielles et sociétales dénoncées par ce qu'il est convenu d'appeler des minorités tatillonnes et punitives (femmes, homosexuels, juifs, noirs, arabes, musulmans, ...), mais la grande injustice économique que constitue la confiscation des richesses par une minorité de rapaces insatiables, au détriment de l'énorme majorité des citoyens ordinaires. C'est l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane qui parle d' « affaissement généralisé du niveau de vie » (je ne sais plus quel jour autour de 13h10 sur l'antenne de France Culture) : je peux dire que je le sais par expérience.

Quand j'entends des intellos estampillés, des journalistes institutionnels (tiens, au hasard, Christine Ockrent, que j'ai récemment entendue parler dans le poste) ou des irresponsables politiques appeler les gilets jaunes à la concertation et au débat, quand j'entends Daniel Cohn-Bendit les inciter à présenter des candidats aux élections européennes à venir, je reste confondu de stupéfaction : ces gens-là n'ont strictement rien compris à l'événement qui leur pète à la figure, et ils n'ont aucune idée de la réalité de l'existence quotidienne du commun des mortels. Je suis frappé par ce refrain obstiné du mouvement, qui réclame davantage de justice sociale.

Les revendications hétéroclites, les manifestants qui refusent d'avoir des représentants, tout cela a une signification : ce qui se manifeste avec brutalité sous l’œil gourmand des médias, ce n'est pas une catégorie bien définie, c'est tout simplement LA SOCIÉTÉ. Qui n'en peut plus. Les Français d'en haut peuvent bien parler du "vivre ensemble", de "refaire société" ou de "retisser l'unité nationale" (Edouard Philippe, hier), ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifient les mots qu'ils prononcent. Ils ne savent pas ce que c'est, une "société" : ils ont les moyens d'acheter les services dont ils ont besoin. Ils parlent de "solidarité", mais dans leur tête, c'est bon pour les autres. Ils ont fait sécession, comme le disait Christopher Lasch dès 1994 dans La Révolte des élites. Et comme l'écrivait à peu près à la même époque Le Monde diplomatique : "Les riches n'ont plus besoin des pauvres".

Une des idées à peu près sensées qui me soit parvenue, c'est sous la plume d'Alain Bertho, anthropologue (mais je ne lui en veux pas) : si des gens ordinaires, "intégrés" et sans casier judiciaire sont venus en découdre avec l'ordre établi (avec la correctionnelle sur la ligne d'arrivée), ce n'est pas du tout parce qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, c'est qu'ils n'ont plus d'interlocuteurs.

Il n'y a personne en haut lieu, quelles que soient toutes les déclarations la main sur le cœur, pour consentir à leur parler vraiment, à les prendre en compte, à tenir compte dans la réalité et très concrètement de leurs problèmes, à prendre des décisions qui leur rendent la vie moins difficile. Les gilets jaunes ont parfaitement compris qu'ils n'ont plus personne en face à qui parler. Ce qu'il faut, ce n'est certainement pas un "Grenelle" de plus. Non, pas de discussion, pas de concertation, pas de négociation, pas de dialogue, pas de "conférence sociale". Rien de tout ça. Les gilets jaunes n'ont aucun programme, aucune ambition politique, aucune proposition, et pour une raison simple : ils subissent, ils ont de plus en plus de mal à "joindre les deux bouts", et ils en ont assez. Il y a peut-être une revendication commune, et une seule, c'est de ne plus avoir autant de mal à finir le mois. C'est juste ça qu'ils disent. 

Ce qu'il faudrait faire ? Tous les gens du "haut-lieu" le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : poser des limites à la voracité des puissants, corriger les inégalités en redistribuant plus équitablement les richesses produites et instaurer un système économique favorisant la justice sociale. Comment ? Les irresponsables le savent, mais freinent des quatre fers et n'en veulent à aucun prix : imposer des règlements à la finance et aux échanges économiques, et puis revenir à l'authentique impôt progressif, celui où tout le monde contribue au budget de l'Etat, en fonction de ses moyens. Plus je possède, plus je suis redevable. J'entendais Cohn-Bendit dire que, dans les années 1920, Ford concevait une échelle des revenus allant grosso modo de 1 à 7, et il semblait scandalisé (mais sans en tirer les conséquences) qu'elle s'étende aujourd'hui de 1 à 3000. Ce fait ahurissant devrait paraître totalement inadmissible aux yeux des gens raisonnables.

Le surgissement des gilets jaunes dans le paysage n'a selon moi pas grand-chose de politique : son origine se situe dans la mécanique qui produit l'appauvrissement du plus grand nombre. Les gens ordinaires n'en peuvent plus de sentir le nœud coulant se resserrer sur leur cou. Les difficultés rencontrées au quotidien par les gens ordinaires pour mener une vie normale ont une cause principale qui surpasse toutes les autres : les conditions concrètes faites à la grande majorité par le char d'assaut ultralibéral.

La seule chose qui serait en mesure de calmer amertume et colère face aux difficultés croissantes de la vie quotidienne, ce serait qu'il annonce un vaste programme de redistribution des richesses qui soit plus juste. Mais c'est ce dont il ne veut à aucun prix.

Emmanuel Macron n'a plus rien à dire aux gens ordinaires.

Voilà ce que je dis, moi.

Note : une fois faite cette analyse, reste une question : comment on fait ? Et là, c'est loin d'être gagné.

Ajouté le 11 décembre : et ce n'est pas le propos tenu hier soir par le président qui va me faire changer d'avis.

mardi, 04 décembre 2018

LA TRISTESSE AU MUR DU CIMETIÈRE

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vendredi, 30 novembre 2018

QUELQU'UN

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29 Novembre 2018

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6 août 2010 (87 ans)

Je suspends quelque temps l'activité de ce blog.

dimanche, 25 novembre 2018

UNE MUSIQUE, DEUX CHANSONS

Le style est différent, le "message" est différent, mais la musique de l'une de ces chansons semble être inspirée de l'autre – à moins que les deux aient repris un "traditionnel". Disons qu'il y a au moins de drôles de ressemblances dans la mélodie, ainsi dans les strophes de quatre octosyllabes. A part que la guitare de Neil Young en rajoute dans le saturé (il nous en met plein les oreilles), et le chanteur dans la grimace. Bizarre dans une chanson pleine de bons sentiments, et dédiée à la Terre-Mère et au respect de la nature.

Neil Young

"Oh mother earth"


Oh, Mother Earth, with your fields of green
Once more laid down by the hungry hand
How long can you give and not receive
And feed this world ruled by greed
And feed this world ruled by greed.

Oh, ball of fire in the summer sky
Your healing light, your parade of days
Are they betrayed by the men of power
Who hold this world in their changing hands
They hold the world in their changing hands.

Oh, freedom land Can you let this go
Down to the streets where the numbers grow
Respect Mother Earth and her healing ways
Or trade away our children's days
Or trade away our children's days.

Respect Mother Earth and her healing ways
Or trade away our children's days.

***

Ici, le chanteur ressemble à ce qu'il chante : un peu déglingué, comme la ville dont il parle ("Saleté de cité !"). Mais les Pogues sont autre chose qu'un "groupe ordinaire" : il y a un drôle de vieux à la guitare, et puis ça sait s'amuser, comme le montre la vidéo. Et je ne parle pas de l'enthousiasme du public, qui connaît la chanson (d'une belle couleur bien glauque) par cœur et ne se gêne pas pour "accompagner" le groupe à sa façon.

The Pogues

"Dirty old town"


I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
I kissed my girl by the factory wall
Dirty old town Dirty old town
 
Clouds are drifting across the moon
Cats are prowling on their beat
Spring's a girl from the streets at night
Dirty old town Dirty old town
 
I heard a siren from the docks
Saw a train set the night on fire
I smelled the spring on the smoky wind
Dirty old town Dirty old town
 
I'm going to make me a good sharp axe
Shining steel tempered in the fire
I'll chop you down like an old dead tree
Dirty old town Dirty old town
 
I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
I kissed my girl by the factory wall
Dirty old town Dirty old town
 
Dirty old town
Dirty old town

jeudi, 22 novembre 2018

LES BEAUTÉS CACHÉES ...

... DU CAPITALISME.

Ou : "QUAND L'ACTIONNAIRE GOUVERNE LE MONDE".

Dans la série : "Des nouvelles de l'état du monde" (n°69).

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On a tout dit de Donald Trump, Docteur Folamour du capitalisme américain, éléphant dans le magasin de porcelaine de la géopolitique mondiale. Je ne vais donc pas l'invectiver, d'abord parce qu'il adore ça et que ça le fait rire, que ça le renforce et que ça confirme ses électeurs dans leur choix ("si on nous attaque, c'est qu'on nous en veut de réussir, ça veut dire qu'on a raison contre tout le monde"), ensuite et par conséquent que je n'ai pas envie de perdre mon temps. Je préfère me contenter d'évoquer la réforme fiscale qu'il a mise en place depuis son arrivée spectaculaire au pouvoir.

Je ne suis pas fiscaliste, je ne peux que m'informer de choses et d'autres, et de temps en temps par la lecture du journal Le Monde, (eh oui, je sais, je ne devrais pas, mais c'est entre plusieurs autres sources, car je m'efforce de "recouper"). Et je suis tombé dernièrement sur une "chronique" lumineuse à force de pédagogie et de clarté. Une chronique signée Stéphane Lauer, dans le numéro daté du 20 novembre. Je savais déjà un peu tout ça, mais là, j'ai vraiment eu l'impression de comprendre ce qui se passe dans le panier de crabes de la nouvelle économie, je veux dire celle qui fait de la satisfaction de l'actionnaire une priorité quasi-totalitaire. J'avais déjà évoqué cette "beauté cachée" du capitalisme actuel le 20 mai de cette année ("L'actionnaire gouverne le monde", à lire ici, où l'on verra qu'il est déjà question de Carlos Ghosn).

Alors la réforme fiscale de l'Oncle Picsou américain (bien réel, hélas : pique-sous, et il ne se trompe pas de poche, il aime seulement les plus que riches) ? Très simple : vous diminuez les impôts. Mais attention, vous ne la jouez pas "petits bras", vous n'y allez pas à la petite cuillère : au char d'assaut. On ne fait pas dans l'étriqué : le programme, c'est une réduction de 1.500 milliards de dollars sur 10 ans. Autant de moins dans le sac du budget de l'Etat américain. J'avoue que j'ai du mal avec les grands nombres, mais ça m'impressionne quand même. 

Bon, c'est vrai, ce n'est pas complètement irrationnel dans le principe, et l'intention peut sembler louable. Mais c'est aussi très hypothétique, car ça revient à placer son espoir de réussite dans les bonnes intentions de tout un tas d'acteurs économiques, puisqu'on attend d'eux qu'ils développent l'investissement, qu'ils augmentent les salaires et qu'ils favorisent assez la croissance pour qu'à l'arrivée le budget trouve un nouvel équilibre grâce aux « recettes fiscales additionnelles », « les multinationales acceptant de rapatrier leur trésorerie sur le sol américain ». Limpide, mon cher Watson !

Mais à l'arrivée qu'est-ce qu'on trouve, en réalité ? Stéphane Lauer appelle ça un "sugar rush", injection du genre "qui-donne-un-coup-de-fouet-momentané", mais dont l'effet ne dure pas. En français, je propose de traduire par "effet d'aubaine". Car ce qui se passe, c'est que les entreprises, n'ayant pas des perspectives de rentabilité assez "attrayantes" (j'imagine qu'au-dessous de 15%, le taux de profit – "résultat net" – est jugé insuffisant), n'ont pas construit les usines attendues, modernisé leurs machines, ou embauché du monde.

Alors qu'est-ce qu'elles ont fait de cette trésorerie "améliorée" ? Je cite Stéphane Lauer : « les entreprises préfèrent utiliser leurs ressources financières pour rémunérer leurs actionnaires ». Vous avez bien lu : "rémunérer leurs actionnaires". Et comment cela se passe-t-il ? Elles rachètent en Bourse leurs propres actions et, sitôt rachetées, les détruisent (Lauer dit "annulent"), ce qui diminue évidemment leur nombre et fait automatiquement monter la valeur de chaque action restante (« le profit étant réparti sur un périmètre plus restreint » ; traduction : "le gâteau est toujours le même, mais on a éliminé pas mal de convives"). C'est de l'arithmétique. Demandez-vous pourquoi Wall Street s'est rarement aussi bien porté que depuis l'avènement de Donald Trump.

L'actionnaire, lui, en redemande. Pensez, 28% d'augmentation de ses revenus attendus cette année (1.300 milliards, selon les calculs de Goldman Sachs) : « Apple, Microsoft, Cisco, Alphabet (Google) et Oracle ont ainsi consacré 115 milliards de dollars pour racheter leurs propres actions depuis le 1er janvier ». L'auteur ajoute que Bush (George W.) avait fait la même chose en 2004, avec le même résultat. 

En face de l'actionnaire, il y a tous les autres (ceux qui n'ont pas, ou si peu). Selon une officine (Tax Policy Center), la classe moyenne y gagne royalement 76 dollars par mois du fait de la baisse d'impôt. Attention, c'est une moyenne. Quant au travailleur, réjouissons-nous : les entreprises ont consenti (mais sous forme de prime) à orienter vers sa poche un "pactole" correspondant à  « 7% de ce qu'elles ont empoché ». Pendant ce temps, l'actionnaire, ce mal-aimé, ce malmené, a dû se contenter de 57% (cinquante-sept pour cent). Une misère ! On lui fait confiance pour clamer à l'injustice qui lui est faite : être obligé de partager ! Et avec des petits, des malpropres !

Et pendant ce temps, qu'est-ce qu'il fait, le budget de l'Etat américain ? Rassurons-nous, ne nous dit pas Stéphane Lauer : « Alors que l'économie américaine est en quasi-surchauffe, les comptes publics se dégradent à une vitesse vertigineuse ». Résultat : les USA, qui avaient emprunté 546 milliards de dollars en 2017, emprunteront en 2018 la modeste somme de 1.300 milliards. Après avoir constaté un peu plus haut que : « Une telle dérive est totalement inédite en période de prospérité », l'auteur ajoute, avec une sorte d'effarement inquiet : « Du jamais vu depuis la crise financière de 2008 ».

"Totalement inédite", "Du jamais vu"... « Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ! », disait Baudelaire. Il est pas beau, le "monde meilleur" ?

Voilà ce que je dis, moi.

mercredi, 21 novembre 2018

SIX AUTRES PETITES FORMES

MON ART ABSTRAIT : cinquante nuances de bistre.

(voir ici même au 18 novembre)

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Ça a quelque chose de bacillaire, non ?

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RECETTE IDENTIQUE

Prenez des feuilles de papier quadrillé 5x5 mm.

Munissez-vous de tubes de colle néoprène d'une marque bien connue.

Collez vos photos sur le papier.

Attendez une quarantaine d'années.

Décollez impeccablement vos photos. 

Observez.

***

Est-ce de l'art ?

Pas évident.

Bon, oui, c'est vrai, le résultat est surprenant.

Et alors ?

dimanche, 18 novembre 2018

RECETTE POUR SIX PETITES FORMES

MON ART ABSTRAIT

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LA RECETTE

Prenez des feuilles de papier quadrillé 5x5 mm.

Munissez-vous de tubes de colle néoprène d'une marque bien connue.

Collez vos photos sur le papier.

Attendez une quarantaine d'années.

Décollez impeccablement vos photos. 

Observez.

mardi, 13 novembre 2018

8/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

MAUDITE SOIT LA GUERRE !

On fait grand cas, dans certains milieux, des monuments aux morts portant des inscriptions qualifiées d' "antimilitaristes" ou, à la rigueur, de "pacifistes". Mais quand je regarde la liste des 16.148 photos que j'ai collectées depuis quarante et quelques années, j'ai beau écarquiller les yeux, j'ai beau prendre une loupe, j'ai du mal à suivre. Il faut au moins un microscope pour en extraire quelques-unes. Quant aux monuments portant l'inscription définitive "Maudite soit la guerre !", je ne pense pas qu'il y ait besoin des doigts de deux mains pour en faire l'inventaire.

Sans prétendre les avoir tous repérés, j'en ai dénombré quatre. Sur 36.000. Vous avez bien lu : QUATRE monuments français aux morts de 14-18 déclarent publiquement leur haine de la guerre. Quatre : Cazaril-Laspènes, Equeurdreville, Gentioux (le plus renommé, avec son petit garçon tendant le poing), Saint-Martin-d'Estréaux. Si certains m'ont échappé, merci de me le signaler. A noter que l'historienne Annette Becker, qui en inventorie 3 (TROIS), omet la plaque ci-dessous (modeste, il est vrai) dans son inventaire des monuments "antimilitaristes" : une "plaque" est-elle un "monument" ? Pour répondre positivement, je me réfère à mon vieux Gaffiot (quasiment un pléonasme aujourd'hui) : « Monumentum 1. Tout ce qui rappelle qqn ou qqch, ce qui perpétue le souvenir : CIC. Cat.3, 26; Dej.40; Verr.4, 11 ; 4, 26 ; 4, 73, etc. ». Oui, une plaque est bien un monument, c'est Cicéron qui le dit..

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Cazaril-Laspènes (Haute-Garonne) : autour de 75 habitants en 1914, 17 au recensement de 1991. J'ai lu quelque part que, statistiquement, les communes françaises ont perdu en moyenne 4% de leur population. Peut-on se fier à ce chiffre ? Pour la localité à l'époque, le taux monte à 8%.

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Equeurdreville (Manche). 147 morts (5.765 habitants en 1911).

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Gentioux (Creuse) : 63 (58, selon une autre source) noms gravés, 1109 habitants en 1911 (2,55% des vivants).

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Saint-Martin-d'Estréaux (Loire). 1.648 habitants en 1911, 64 noms gravés (3,9%). Je note quand même qu'on a pris soin de faire graver une croix de guerre couronnée de lauriers.

QUATRE, en tout et pour tout, ça ne fait pas lourd de dégoût et d’écœurement, après une saignée de quatre ans. Pas assez même pour en faire des exceptions, tant c'est infinitésimal. Bon, on peut en ajouter quatre autres, où l'on trouve gravées des expressions approchantes : Avion ("Tu ne tueras point"), Château-Arnoux ("La guerre est un crime", dans le poème de Victorin Maurel), Dardilly ("Contre la guerre, à ses victimes, pour la fraternité des peuples"), Marlhes ("Non, plus jamais, jamais la guerre, Le monde a faim de paix", mais la plaque se trouve dans une église). Et puis un cinquième, connu sous le nom de "Picarde maudissant la guerre", situé à Péronne. Et puis un sixième, qu'on peut voir à Les Barthes, où je crois voir une Marianne brisant un fusil. Franchement, j'aurais préféré ne pas avoir fait le tour de la question avec cette modeste dizaine. 

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Avion (Pas-de-Calais). Sculpture de Emile Fernand-Dubois.

Stupeur qui désarme la déesse guerrière (une femme superbe à peine vêtue d'un pagne), saisie d'effroi en découvrant l'amas des restes humains sur le sol (des poings fermés, si j'ai bien déchiffré : je ne suis pas passé à Avion ; certains y voient des « mains crispées »). 

« C’est le seul monument aux morts du Pas-de-Calais à dénoncer clairement la barbarie de la guerre. Ce geste politique n’est pas vraiment de bon ton à l’époque, et d’ailleurs l’inauguration se déroula fort modestement dans la grisaille de décembre en l’absence des autorités habituelles (représentant de l’État, de l’armée, hommes politiques). » (Commentaire piqué sur le site "Mémoires de pierre", qui parle d'un sous-préfet fort mécontent.)

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Château-Arnoux (Basses-Alpes)

"Que la guerre est un crime". Victorin Maurel fut instituteur, pacifiste déclaré. Il fit de la politique, fut élu maire de la ville, qu'il s'efforça de moderniser.

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Dardilly (Rhône) : « Contre la guerre. ».

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Marlhes (Loire).

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Péronne (Somme).

Œuvre de Paul Auban, reprise ou matrice (je ne sais pas) de L'Epave, sculpture installée dans un square à Nantes, où la mère maudit les flots qui ont rejeté sur le rivage le corps de son fils, jeune marin.

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Les Barthes (Tarn-et-Garonne).

Je pense ne pas délirer : Marianne brise un fusil. Je n'ai pas vu le monument in situ.

Je ne fais pas figurer ici des monuments considérés comme pacifistes par des associations ou groupements (par exemple l'ALAMPR, association laïque des amis des monuments pacifistes du Rhône) : c'est être pacifiste à bon compte, tant c'est indirect et sous-entendu. Je ne suis pas d'accord : quand on est "anti"-guerre, il faut donner à voir aux autres un signe de la chose (pour Cabu, qui n'aimait pas du tout les militaires, ce fut l'adjudant Kronenbourg). Je crois que montrer le deuil des femmes, des enfants, des parents, des vivants est insuffisant pour mériter d'être qualifié de pacifiste. Je crois aussi qu'il ne suffit pas de graver sur le monument "Pax" (tout le monde est pour la paix, personne n'est vraiment pour la guerre) ou "La commune de X à ses enfants".

A ce compte-là, j'ai dans mes réserves des centaines de photos de tels monuments "pacifistes". Encore faut-il que l'opposition à la guerre soit exprimée explicitement. Pour les quelques œuvres que je montre ici, combien d'autres portent "A nos héros" ? Combien de "morts pour la patrie" ? Ci-dessous le monument de Sainte-Foy-lès-Lyon (j'espère qu'il a été nettoyé depuis la photo).

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Je me rappelle, dans les années 1970, avoir attendu sur une place le défilé du 11 novembre à Sainte-Foy, en compagnie d'Hélène, Pierre, Marie-Christine et les enfants, au défilé des officiels de la commune, en tête desquels les drapeaux et les bérets militaires des anciens combattants. Sur le panneau que je portais j'avais écrit en très gros la phrase "Maudite soit la guerre" (il y a une photo, introuvable pour l'instant).  La réaction avait été plutôt d'interrogation bienveillante. Nous avions visiblement surpris, et nous avions bien discuté après le dépôt de la gerbe. Le monde actuel prouve tous les jours que nous avions raison en principe, ... mais tort en réalité. Aujourd'hui, les moulins à vent, pour mon compte, c'est : "Non merci !".

Même le monument de Quinsac (Gironde), où le sculpteur Gaston Schnegg a inscrit en effigie le visage terrorisé de son propre fils Pierre (mort au Chemin des Dames en avril 1917, son corps jamais retrouvé), au-dessus d'un coq dressé devant le soleil levant, déclare : « A la mémoire glorieuse des soldats de Quinsac morts pour la France ». Vous êtes sûr que vous avez dit "pacifiste" ? 

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Non, sauf grossière erreur de ma part – et même si c'est dur à entendre –, le réel pacifisme qui eut cours dans la société française dans les années 1920 et 1930 (auquel on doit au moins en partie la défaite de 1940), ne connut quasiment aucune traduction concrète – en dehors des quelques exceptions exceptionnelles ici présentes – dans la conception et l'édification des monuments dédiés aux morts de 1914-1918. Il est probable que les forces pacifistes du pays ont eu du mal à se faire entendre, entre les calculs politiques, la volonté des autorités et l'influence militaire, lorsqu'il a fallu élever les 36.000 tombeaux aux morts de la Grande Guerre.

S'il fallait dénombrer les monuments français explicitement pacifistes ou maudissant la guerre en les rapportant au nombre de secondes dans une heure, cela ferait UNE seconde (10 sur 36.000, ça fait 1 sur 3.600). Bon, on peut se dire que le pacifisme en pantoufle préfère mettre en valeur l'arbrisseau rabougri de l'exception, pour mieux ne pas voir la forêt en pleine santé du sort le plus commun, le plus énorme. C'est comme la recette du pâté d'alouette : un énorme cheval, une pincée d'alouette. On se console comme on peut.

Voyons les choses en face : les monuments pacifistes restent une goutte d'eau claire dans l'épaisseur d'un océan rouge en furie. A peine un granule de rêve et d'espoir dans la grosse et profonde marmite du diable.

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Je clos ici la présente série. Rendez-vous au bicentenaire.

Prière de ne voir qu'une pure coïncidence dans le fait que ce billet est publié un 13 novembre. Je n'ai qu'une pensée au souvenir du Bataclan et des terrasses : « Maudite soit la guerre ! ». 

lundi, 12 novembre 2018

7/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

7

QUELQUES HOMMES 3

DES HOMMES QUI TOMBENT

Dans le désordre : Barbâtre (Vendée), Belmont-de-la-Loire (Loire), Céaux (Manche), Craon (Mayenne), Dombasle en Argonne (Meuse), Le Temple sur Lot (Lot-et-Garonne), Marcillac Lanville (Charente), Maynal (Jura), Tréguennec (Finistère), Vis-en-Artois (Pas-de-Calais), Sainte-Tulle (Basses-Alpes, dites "de Haute Provence"), Labastide-du-Temple (Tarn-et-Garonne). Quelques-uns parmi les soixante-cinq monuments aux morts que j'ai collectés sur ce thème.

Note : je constate, en furetant de nouveau sur l'internet depuis quelques semaines (en prévision), qu'on trouve à peu près tous les monuments que l'on cherche, et même qu'on ne cherchait pas ou auxquels on ne pensait pas. Quand j'ai commencé ce qu'il faut bien appeler une quête, pendant l'été 1976, il n'y avait rien, ou presque. Aujourd'hui, on a tout ou presque à sa disposition. J'imagine que, en dehors des apports de l'informatique et du numérique, l'approche du centenaire n'est pas pour rien dans cette espèce de prolifération. Je note aussi que, depuis mes premières photos dans les années 1970 et 1980, des monuments aux morts, qui semblaient abandonnés tant leur aspect laissait à désirer, ont pris un sacré coup de jeune. J'imagine là aussi que ces soins nouveaux ont quelque chose à voir avec le centième anniversaire. Et j'espère que tout le monde a ressenti, hier à 11 heures, la même chose que moi en entendant les cloches sonner à toute volée.

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dimanche, 11 novembre 2018

6/8 MES 11 NOVEMBRE

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MON MONUMENT AUX MORTS

DE 1914-1918

POUR UN CENTENAIRE DIGNE

Dans un assez grand désordre :

Aast 64, Abainville 55, Abancourt 59, Abancourt 60, Abaucourt sur Seille 54, Abbaretz 44, Abbecourt 60, Abbenans 25, Abbeville 80, Abbeville Saint Lucien 60, Abelcourt 70, Abère 64, Abidos 64, Abilly 37, Abitain 64, Abjat 24, Ablain Saint Nazaire 62, Ablainzevelle 62, Ablancourt 51, Ableiges 95, Ablis 78, Ablon 14, Ablon sur Seine 94, Aboncourt 57, Abondance 74, Abondant 28, Abos 64, Abreschviller 57, Abrest 03, Abriès 05, Abscon 59, Abzac 33, Accolans 25, Accolay 89, Accous 64, Achenheim 67, Achères 78, Achères la Forêt 77, Acheville 62, Achicourt 62, Achiet le Grand 62, Achiet le Petit 62, Achy 60, Acigné 35, Aclou 27, Acq 62, Acqueville 50, Acquin 62, Acy en Multien 60, Adainville 78, Adast 65, Adelans 70, Adervielle Pouchergues 65, Adinfer 62, Adon 45, Adriers 86, Affoux 69, Affringues 62, Agassac 31, Agde 34, Agen 47, Ageville 52, Agnetz 60, Agnez les Duisans 62, Agnicourt et Séchelles 02, Agnières 62, Agnières en Dévoluy 05, Agnin 38, Agnos 64, Agny 62, Agon Coutainville 50, ..............................................................................

Le long paysage de monuments aux morts, ce long cortège funèbre, que je présente ici résulte d'un choix. J'aurais bien voulu pouvoir faire figurer ici l'intégralité des photos que j'ai amassées sur le disque dur de mon ordinateur, mais la démesure de l'ambition n'a pas tardé à me sauter à la figure. Rendez-vous compte : seize mille cent quarante-huit photos !!! Et pourtant, 16.148, c'est tout de même très peu : ce n'est pas la moitié des 36.000 monuments qui ont été édifiés sur le territoire français entre 1920 et le début des années 1930 (si l'on excepte de rarissimes localités dépourvues en 1914 d'hommes en âge de combattre ou qui ne déplorèrent aucun tué). Alors, vous pensez bien, le presque-rien qui figure ici n'a rien d'un inventaire.

On l'aura compris en lisant la liste ci-dessus : je suis parti du village qui l'inaugure (la liste) dans l'ordre alphabétique, et à partir de là j'ai égrené ceux qui venaient à la suite. Et je me suis arrêté à Agon Coutainville (Manche). Une bonne soixantaine (65, si j'ai bien compté), c'est-à-dire si peu que rien : une goutte de sang dans un océan rouge en furie. Derrière chacun de ces monuments, la béance à jamais incolmatable des absents. Des absents sans nombre, qui se retrouvent là, dont il faudrait prononcer le nom, lui aussi sans nombre (entre 1.400.000 et 1.700.000 Français, selon les dénombrements).

DOUAUMONT 3.jpg

Nécropole de Douaumont (Meuse).

Derrière chaque croix bien blanche, il faut voir un corps bien ancré dans le sol, deux bras à l'horizontale et une tête bien droite. Imaginez à quoi ressemblerait ce champ si chaque croix s'animait soudain (un faible écho au « Debout les morts ! » lancé par l'adjudant Jacques Péricard à ses hommes le 8 avril 1915). Combien, ici, si quelqu'un sait (mais attention, en comptant l'ossuaire) ? Et qu'est-ce qu'ils diraient, si toutes les croix s'animaient ?

Sachant que dans beaucoup de localités, à lire la liste des morts, on voit que des familles ont été décimées, et parfois rayées de la carte, on aura peut-être une idée du massacre avec la reproduction ci-dessous de la première page d'un vieux Code Postal (1995) : les 65 villages énumérés plus haut sont loin d'occuper la totalité de cette page, qui ne compte pas moins de 158 noms de communes. Il en reste 93.

Et il reste encore 246 pages et 732,5 colonnes comportant chacune entre 50 et 60 noms de localités. Il faut une imagination dévorante pour se faire une minuscule idée de l'énormité innommable de la chose.

001.jpg

Oui, la Première Guerre Mondiale a bien été la première Shoah de l'histoire du monde (je fais exprès d'utiliser le mot hors du contexte habituel).

guerre 14-18J'ai aussi un classement des photos par département, et ce n'est pas inintéressant. Par exemple, parmi les 890 photos collectées dans le Pas-de-Calais (62), on trouve de tout, du plus humble obélisque presque nu, simplement revêtu des noms des morts (Bajus, à gauche) à la mise en scène grandiose et spectaculaire de l'héroïsme, du sacrifice et du deuil par de vrais spécialistes (Auchel, à droite, sculpture de Félix Alexandre Desruelles, photo Michel Beirnaert). Je ne porte pas de jugement : c'est juste une question de moyens et de volonté (et de disponibilité : y a-t-il un artiste dans le coin ?).

guerre 14-18

 

Le désordre alphabétique du champ de bataille (je n'ai pas dit "le champ d'honneur") ci-dessous, qu'observeront les connaisseurs à la lecture de ce billet, n'est imputable qu'à ma totale incompétence en informatique : je ne comprends pas la logique du système que j'utilise, alors je me suis débrouillé comme j'ai pu : au début, on peut commencer par la fin de la liste, mais après, c'est beaucoup plus flou. Un indice : la photo en bleu-blanc-rouge a été prise à Abscon (59). La toute première à Agon Coutainville (50). Et la toute dernière, en bas à droite, à Ablancourt (51).

guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18guerre 14-18Adriers S 86.JPGAdon 45.JPGAdinfer 62.JPGAdervielle Pouchergues 65.JPGAdelans 70.jpgAdast 65.JPGAdainville 78.JPGAcy en Multien 60.JPGAcquin 62.JPGAcqueville 50.JPGAcq  62.jpgAclou 27.JPGAcigné 35.JPGAchy 60.JPGAchiet le Petit 62.JPGAchiet le Grand 62.JPGAchicourt 62.JPGAcheville 62.JPGAchères-la-Forêt 77.jpgAchères 78.JPGAchenheim 67.JPGAccous 64.JPGAccolay 89.JPGAccolans 25.JPGAbzac 33.JPGAbscon 59.JPGAbriès 05.JPGAbrest 03.JPGAbreschvillers 57.JPG
Ablis 78.JPGAboncourt 57.JPGAbondance 2 74.JPGAbondant 28.JPGAblon 14.JPG

Ablon sur Seine 94.JPG

En fait, j'ai une très longue histoire avec les monuments aux morts. Plus exactement depuis le jour d'été où, en 1976, quelque part autour du plateau du Larzac, j'ai, pour la première fois de ma vie, lu tous les noms gravés dans la pierre. Plusieurs familles étaient frappées plusieurs fois : jusqu'à cinq fois le même nom de famille. Je n'avais jamais eu l'idée de lire les noms des morts. La lecture m'a réveillé en sursaut. C'est peu de dire que ce fut un choc. Derrière chaque nom, de la chair humaine ravagée. Il faut dire que j'avais fait mon service militaire (en fait de "militaires", les bidasses étaient surtout les bonniches de l'institution, puisque affectés aux basses besognes : je n'ai jamais été exercé au "combat", à part juste deux ou trois séances de tir en douze mois), et que je venais de participer à la "Marche pour la démilitarisation", partie de Metz et arrivée à Douaumont (voir ici aux 7 et 8 novembre). Et Douaumont, c'est déjà un choc.

Laurent Gauthier, le frère de ma grand-mère paternelle, était mort dans les premières batailles de la guerre. Et le beau-frère de celle-ci – René Chambe, alors sous-lieutenant – avait cherché à tout prix à la consoler en lui faisant espérer que Laurent était prisonnier (« Pour Laurent, j'ai écrit dix fois qu'il ne faut pas s'inquiéter outre-mesure. C'est même très bon signe ce silence (souligné dans le texte de la lettre de René Chambe à sa belle-soeur). Il est sûrement prisonnier. Combien de prisonniers ne peuvent écrire !! »), avait nourri mon imagination des épopées que ses livres exaltaient (René Chambe : Au Temps des carabines, Guynemer, ....). J'étais donc sensibilisé. Réceptif. Motivé. Né presque trente ans après l'Armistice, je n'ai toujours pas digéré le fleuve de sang depuis ce jour d'été de 1976.

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Carte postale envoyée le 29 novembre 1918 [mais où est mentionné au recto "22 novembre, 10 H du matin", jour de l'entrée des troupes françaises dans Strasbourg] par René Chambe à sa mère : « Strasbourg !!!

Notre corps d'armée y est entré le premier ! Vous devinez, ma chère Maman, notre joie. Si vous aviez vu le délire de la population !!! Mais je ne peux entreprendre de vous le décrire ici. Dans 2 ou 3 jours, j'enverrai un long récit à Suz. [Suzanne] de ce moment splendide. Elle vous le transmettra aussitôt.

Voici en attendant une vue de la sombre et légendaire cathédrale. Je suis venu ici aujourd'hui pour quelques instants et repars pour l'endroit où nous habitons ... tout près des Oberlé !

Ma chère Maman, un grand baiser bien affectueux. A bientôt une lettre.

René Chambe ».

J'ai commencé par me lancer dans une course photographique tant soit peu obsessionnelle et dispendieuse, et j'arrêtais la voiture dans chaque village jamais traversé pour immortaliser le monument du lieu. Une quête désespérée, quand j'ai pris conscience de l'immensité démesurée de la tâche : 36.000 communes, j'ai compris que je n'étais pas de taille. Avec mon maigre butin de 450 clichés (il faut faire les kilomètres, je n'ai pas compté), j'ai enfin admis l'évidence : il était illusoire de croire que je pouvais épuiser la question en parcourant les routes de France. Diverses hypothèses m'ont traversé l'esprit. Et puis l'internet est arrivé.

Alors je me suis mis à collecter comme un fou les images, principalement sur le site "MemorialGenWeb", réserve alors qui me semblait inépuisable, malgré la qualité aléatoire et, disons-le, souvent médiocre des clichés des militants : il n'est pas évident de se présenter dans une commune à la meilleure heure avec la meilleure lumière (et puis le format). Les photos trouvées chez Alain Choubard ou Queutchny sont en général beaucoup plus parlantes, car plus soignées et plus "généreuses". C'est vrai, j'y ai passé des heures, et des heures, et des heures.

Aujourd'hui, mon vivier (si l'on peut dire !) de monuments aux morts comporte exactement 16.148 références. Aujourd'hui, ça a beaucoup changé, car chaque mairie ou presque a un site internet, et a à cœur de présenter, au nombre de ses édifices remarquables, LE monument aux morts. Je ne sais pas si c'est un "progrès" : la documentation est devenue simplement très accessible. Oui, 16.148 : une masse tellement énorme que, pour espérer en donner une idée infinitésimale, j'en suis réduit à proposer 65 pauvres représentations presque désincarnées : des pierres sculptées et gravées portant chacune une part infinitésimale de l'infinité des noms des morts. Les 65 premières références de ma réserve. Ce serait dérisoire si ... 

Oui : une goutte de sang dans un océan rouge en furie.

« Oui mais jamais au grand jamais

Leur trou dans l'eau n'se refermait.

Cent ans après, coquin de sort,

Ils manquaient encore. »

Tonton Georges (ou presque).

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Ableiges 95.JPGAast 64.JPGABAINVILLE 55.jpgABANCOURT 59.jpgAbaucourt sur Seille 54610.jpgABBARETZ 44 2.jpg

Abbecourt 60.JPGAbbenans 25.JPGAbbeville 80.jpgAbbeville Saint Lucien 60.JPGAbelcourt 70.JPG

Abère 64.JPGAbidos 64.JPGAbilly 37.JPG

Abitain 64.JPG

Abjat 24300.jpg

Ablain Saint Nazaire 62.JPGAblainzevelle 62.JPGAblancourt  51.JPG

samedi, 10 novembre 2018

5/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

5

QUELQUES HOMMES 2

***

DES VEILLEURS

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ARRY (Somme). Sculpture de Louis Le Clabart.

C Canchy 80 ANDRE JOSEPH ABBAL.JPG

CANCHY (Somme). Sculpture de André Joseph Géraud ABBAL.

C Mirebeau sur Bèze 21.JPG 

MIREBEAU-SUR-BEZE (Côte-d'Or). Sculpture de Paul Auban.

C Saint-Domineuc 35.GIF

SAINT-DOMINEUC (Ille-et-Vilaine). Sculpture d'Albert Bourget.

COTIGNAC 83.JPG

COTIGNAC (Var).

Le monument de Cotignac est assez particulier : le sculpteur (Jean-Louis Lhomme, le bien nommé) semble proposer, vu de face, un simple obélisque bien lisse, alors qu'en réalité, l'essentiel (le bonhomme entier) se trouve au verso (je préfère ne pas mettre la photo que j'ai prise : elle date de bien avant le décapage, sans doute opéré dans la perspective du centenaire : c'est plus présentable).

COTIGNAC 5.jpg

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vendredi, 09 novembre 2018

4/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

4

QUELQUES HOMMES 1

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DES COMBATTANTS

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LA CAVALERIE (Aveyron). Il y avait là un célèbre camp militaire qui a diablement fait parler de lui il y a quarante et quelques années. Le plateau où est située la localité s'appelle le Larzac.

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SAINT-JEURES (Haute-Loire) : « On ne passe pas ! ».

C MEXIMIEUX 01.jpg

MEXIMIEUX (Ain). Les couleurs de certains clichés ont très mal vieilli.

C BRIOUDE 43.jpg

BRIOUDE 43.

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HERM (Landes). Le grenadier d'Ernest Gabard. Ce n'est pas moi qui ai pris cette photo.

ORIGINE FRANCE CERTIFIEE.JPG

jeudi, 08 novembre 2018

3/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

3

J'ai gardé de l'amitié pour une autre photo prise pendant la même marche Metz-Verdun de 1976. Une photo moins "signifiante" d'un certain côté, bien que ce ne soit pas sûr, mais qui fait revivre un personnage que j'ai beaucoup aimé, moi qui n'ai jamais vraiment habité Paris. Un personnage qui fut une personnalité, clochard magnifique, candidat cycliste à la mairie de Paris, harangueur de foule. Je veux parler d'Aguigui Mouna. Je ne dirai rien de la carriole poussée par le camarade Dupont (son vrai nom, et André, son vrai prénom), ni de ce qui était inscrit sur ses flancs, ni des gamins véhiculés, ni ...

MARCHE AGUIGUI MOUNA.jpg

Je l'avais retrouvé le même été, toujours sémillant, autour de la centrale de Creys-Malville (un surgénérateur en construction, contesté, puis abandonné), tenant compagnie, face aux gendarmes mobiles, à Lanza del Vasto. Mouna était un indécrottable idéaliste, pacifiste, antinucléaire, anarchiste, etc., capable d'entonner ex abrupto le célèbre refrain du trio Leclerc-Vigneault-Charlebois : « Quand les hommes vivront d'amour, Il n'y aura plus de misère, Les soldats seront troubadours, Mais nous, nous serons morts, mon frère » (2'27" ci-dessous), et dans la foulée de faire scander par les gens attroupés : "Les-soldats-troubadours-Les-soldats-troubadours !".


Aujourd'hui, on peut penser ce qu'on veut de ce qui, rétrospectivement, peut apparaître comme un entêtement dans la rêverie éveillée et le monde enfantin de la paix universelle réalisée. Je ne me prive pas d'en penser ce que je veux. Je suis devenu un peu réaliste. Et j'ai cessé de rêver d'un paradis.

ORIGINE FRANCE CERTIFIEE.JPG

mercredi, 07 novembre 2018

2/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

EN MONTANT A DOUAUMONT

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2

Il m'est arrivé de regretter d'avoir été antimilitariste. C'était à l'époque où il y avait encore un service militaire. De militaire, d'ailleurs, il ne restait que le nom, puisque les exercices proprement militaires (à part les exercices de tir deux fois dans l'année et monter la garde devant le portail endommagé du hangar où dormaient les "Alouettes III", à Corbas) s'étaient faits rares à l'époque, sans doute faute de budget suffisant, et que la hiérarchie se creusait la tête pour trouver un peu d'occupation à "la troupe". Il y a cependant quelque chose que je ne regrette nullement, c'est d'avoir participé un jour à une grande marche européenne non violente pour la démilitarisation (c'était à peu près comme ça que ça s'appelait).

J'étais sorti de mes douze mois moralement amoindri, mais j'étais enfin dans la "vie active". Le rendez-vous de départ était donné dans un parc de Metz, un jour de juillet ou d'août 1976, l'arrivée étant fixée environ une semaine après, quelque part autour de Verdun. Je me souviens d'avoir croisé ou rencontré bien des gens étonnants, parmi lesquels un flamboyant Italien du nom de Marco Panella, leader à l'époque du Partito Radicale ; un homme à la mine humble et grave qui s'appelait Théodore Monod, qui n'arrêtait pas, m'avait-il semblé, de torturer son couvre-chef, un genre de chapeau de marche assez mou ; un Cabu attentif qui ne cessait de griffonner ce qu'il voyait ; bref : du beau monde.

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Théodore Monod et son chapeau.

Il est vrai que s'agissant d'antimilitarisme, on peut dire que Cabu représente à jamais la quintessence de la chose. Il n'aurait pas pu imaginer ne pas être présent sur les lieux mêmes de cette "manif" unique en son genre (celle de l'année suivante, "Haguenau-Landau", fut un innommable n'importe quoi). Monod était plus pacifiste qu'antimilitariste, si cette distinction dit quelque chose à quelqu'un.

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J'ai à peu près tout oublié, en ce qui concerne les détails. Il me reste cependant de cet événement si éphémère, et après tout dérisoire, un souvenir qui a gardé la compacité du granit. Je veux parler de la lente montée par une route forestière vers la nécropole de Douaumont. Verdun, la grande bataille de 1916 (février à octobre), où l'Allemand Falkenhayn avait l'intention de "saigner l'armée française". A l'arrivée, selon les décomptes, 20.000 morts en moins pour l'Allemand, auquel Pétain a cependant dit fermement : « On ne passe pas !». Et qui a fait exactement ce qu'il fallait faire pour cela ("Voie sacrée" et toute l'action concrète de masse que ça impliquait). Mais à quel prix ?

Tant de gens marchant gravement, dans un silence absolu (on n'entendait que le bruit des chaussures sur le bitume, c'était une intense et unanime communion), en direction du symbole absolu de l'absurde don de soi exigé de tous ces hommes de France envoyés là, autrefois. C'était très beau. La chose avait un aspect grandiose : pas un mot, pas un slogan, pas un "message". Seulement la manifestation d'un chagrin définitif, d'un deuil irréparable, d'un respect total devant le "sacrifice". J'ai oublié la déception à l'arrivée, l'accès interdit à la nécropole, les gendarmes en rang et les "beaufs" coiffés de bérets rouges qui nous attendaient à l'entrée, rigolards et avinés. Oui, sincèrement, seuls me restent cette marche sereine, ce silence accompli, cette gravité résolue. 

J'avais juste, en levant bien haut mon appareil, pris cette photo.

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J'ai repensé à cette marche silencieuse un certain dimanche 11 janvier 2015. C'était pour Charlie Hebdo.

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mardi, 06 novembre 2018

1/8 VOUS AVEZ DIT "CENTENAIRE" ?

1

On s'est acheminé tout doucement vers un drôle de centenaire, et puis voilà que, tout par un coup, nous y voilà. Il va de soi que j'honorerai le 11 novembre dignement, mais à ma manière. Je n'ai pas fait que collecter, sur internet et en grand nombre les photos de monuments aux morts. J'avais commencé bien avant, en allant de village en village, au hasard de pérégrinations solitaires ou familiales, m'arrêtant à chaque fois à proximité de l'édifice, qu'il fût le plus humble ou le plus grandiloquent. Il me semble que la photo inaugurale de ce très long compagnonnage fut prise à Creissels (Aveyron) en 1976, à moins que ce ne soit à Rivière-sur-Tarn (idem). Tout ça pour vous dire la permanence de la préoccupation.

En attendant le jour fatidique, anniversaire si l'on veut, où les officielles sonneries "Aux morts" retentiront partout en France et où toutes les cloches de toutes les églises de France sonneront à toute volée comme le 11 novembre 1918 à 11 heures, je voudrais dresser ici ma modeste haie d'honneur au plus gigantesque cortège funèbre auquel la France a jamais assisté dans toute son histoire, qui fut en même temps le premier suicide historique de l'Europe et la première extermination industrielle de masse de sa jeunesse masculine.

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Voici donc quelques trop rares clichés cueillis année après année, auxquels j'ai mêlé deux réalisations remarquables. J'ai choisi, pour l'occasion, de montrer, non pas l'exaltation de l'héroïsme patriotique, mais des images du deuil et de la douleur. Un reflet infinitésimal d'un malheur qui reste définitivement unique en son genre.

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 PLEHEDEL (Côtes-du-Nord, entre Paimpol et Saint-Brieuc). On ignore, apparemment, le nom du sculpteur.

 

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LODEVE (Hérault). Sculpture de Paul Dardé.

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MONTFAUCON (Haute-Loire). Sculpture de Gaston Dintrat.

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PLOUHINEC (Finistère). Sculpture de René Quillivic (voir Plozévet plus bas).

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PONT-CROIX (Finistère). Sculpture de René Quillivic (idem).

 

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TENCE (Haute-Loire). Sculpture de Chastenet de la Ferrière. Le monument n'est plus, comme ici, devant la mairie et en plein centre, mais relégué au fin fond du Chatiague (où avait lieu, dans les autres fois, le marché aux veaux, tous les mardis, avec le père Digonnet à la pesée).

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PLOZEVET (Finistère). Sculpture de René Quillivic, habitant de la localité, qui avait pris un de ses voisins (Sébastien Le Gouil qui a perdu ses trois fils) pour modèle (confidence de l'homme faisant le bedeau ce jour-là). La pierre de 9 mètres de haut dressée à son côté, a été extraite du sol de la commune, qui a perdu 200 jeunes hommes dans la guerre (sur une population de 4699 hbts. en 1911). 

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CAMPAN (Hautes-Pyrénées). Sculpture d'Edmond Chrétien.

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vendredi, 02 novembre 2018

CLIMAT : L’ACTUALITÉ ENFONCE LE CLOU

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°68).

Et puis voilà, c'est au tour du vénérable et renommé WWF de tirer la sonnette d'alarme : d'après l'ONG "militante" (c'est ce qu'on dit), ce sont 40% des vertébrés qui ont d'ores et déjà disparu de la surface de la Terre depuis les années 1970. Je me dis juste qu'ils ont mis un sacré bout de temps à s'en apercevoir : l'information figurait en toutes lettres (en plus grave) dans le célèbre article du Monde (vous vous rappelez, 15.000 scientifiques, etc.) daté du 14 novembre 2017 !

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Cinquante semaines pour assimiler la chose, il faut le faire. Un cri d'alarme qui laisse définitivement rêveur sur l'efficacité supposée des cris d'alarme. On se dit en effet qu'il ne sert à rien de crier si c'est juste pour occuper un créneau d'information parmi la multitude des créneaux d'information. Un clou chasse l'autre.

***

Et puis c'est au tour de l'OMS de dénoncer la surmortalité des enfants du fait de la pollution : 600.000 par an. Je me souviens en effet des trajets forcés le long de l'avenue du Châter à Francheville à pousser la poussette sous la gueule des énormes pots d'échappement des poids lourds interdits de tunnel de Fourvière, et qui empruntaient cet itinéraire de déviation. Rien d'étonnant à ce que les enfants soient les premières victimes. Les gaz d'échappement des moteurs de camions, je crois que c'est à Sobibor que les nazis s'en servaient : il ne fallait pas longtemps, dans le fourgon spécialement branché, pour obtenir le résultat attendu.

Bon, on se dit qu'à l'air libre, les vents dispersent mieux les miasmes que dans ces atmosphères confinées. On se rassure comme on peut : comme dit Günther Anders, l'humanité n'a plus besoin de Hitler pour s'autodétruire : « Bref, le monde des instruments nous met au pas d'une façon plus dictatoriale, plus irrésistible et plus inévitable que la terreur ou la supposée vision du monde d'un dictateur ne pourrait jamais le faire, n'a jamais pu le faire. Aujourd'hui, Hitler et Staline sont inutiles » (L'Obsolescence de l'homme, II, éditions Fario, 2011, p.204, chapitre "L'obsolescence du conformisme, 1958").

Je n'invente rien et ce n'est pas moi qui le dis : aujourd'hui, Hitler et Staline sont inutiles. La folie technique qui saisit plus que jamais l'humanité a pris le relais pour faire le même job. Sous l’œil vigilant du Comité d'Ethique. Moi, ça fait longtemps que je suis convaincu qu'Hitler et Staline ne sont pas des monstres ou des aberrations rendues possibles dans des systèmes devenus fous. Je suis au contraire convaincu qu'Hitler et Staline sont des aboutissements logiques, qu'ils ont été produits par une conjonction de facteurs où l'appétit de pouvoir et la puissance technique jouent les premiers rôles.

Et que notre "morale" moralisatrice a inscrit dans ses "valeurs sacrées" bien des "trouvailles" de l'un et de l'autre, mais qu'elle les a habillées (nommées) autrement, pour pouvoir continuer à condamner ces épouvantails comme figures de l'horreur absolue (une preuve flagrante dans l'eugénisme, que la médecine actuelle pratique sans états d'âme : combien d'anormaux arrivent aujourd'hui à terme ? Je pose juste la question.).

Et cela permet de comprendre pourquoi sont arrivés au pouvoir, à la demande du corps électoral, plusieurs Hitler au petit pied (Bolsonaro étant le dernier en date) désireux de se débarrasser au plus tôt des garanties qu'offre l'état de droit. Le "populisme" porté démocratiquement au pouvoir est un aboutissement logique : ce qu'on appelle "populisme" est lui aussi le produit d'une conjonction de facteurs au centre desquels on peut placer le mépris de toutes les élites pour le "peuple" concret et la tyrannie exercée par l'économie triomphante.

***

Et puis c'est au tour de France Culture de dénoncer l'action des lobbies, mardi 30 octobre, dans l'émission "La grande table" (animée par l'implacable douceur d'Olivia Gesbert avec ses questions doucereuses et très exactement conformes à l'air du temps). Stéphane Horel, "journaliste indépendante d'investigation et documentariste" vient de publier Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie (La Découverte, 2018, après Happycratie, de je ne sais plus qui, ça devient une mode. Lobbytomie, le titre est sans doute choisi par l'éditeur : je ne dis pas bravo, je préfère le sérieux à l'expression choc).

La dame a eu une grosse demi-heure pour exposer en détail une petite partie des petites et grosses ignominies que les "groupes de pression" commettent – en usant de moyens considérables – dans la discrétion feutrée des couloirs, des antichambres et des cabinets pour qu'aucun dommage ne soit causé aux énormes profits des grosses et très grosses entreprises. Quelles que soient les conséquences sur l'air, l'eau et les sols, et accessoirement la santé des populations.

Je reprocherai juste à madame Horel de ne pas citer une seule fois le nom de Naomi Oreskes qui, avec Erik Conway, avait publié en 2012 une bible irremplaçable, au titre limpide quant à lui, sur le même sujet : Les Marchands de doute, qui jetait une lumière crue, entre bien d'autres réalités scandaleuses, sur les pratiques douteuses de certains "scientifiques" capables de vendre (cher) leur signature pour entretenir la controverse, même sur des questions recueillant un large consensus de la communauté scientifique sérieuse. Le doute profite à l'empoisonneur. Et entretenir sciemment le doute contre toute évidence pour éviter ou retarder les décisions désagréables est un métier à temps plein et grassement payé.

N'a-t-on pas entendu très récemment (ces derniers jours) le nouveau ministre de l'agriculture demander à tous les opposants au glyphosate d'apporter la preuve de la nocivité des pesticides ? Pensez-vous qu'il oserait demander aux industriels de la chimie agricole, avant d'autoriser leurs produits, de prouver leur innocuité ? Que nenni, voyons ! Ne rêvons pas.

***

Quoi qu'il en soit, depuis quelque temps, les choses s'accélèrent et tout le monde semble s'y mettre. Tout au moins en France. D'un côté, je me dis que c'est plutôt bon signe ("coquelicots", "marches pour le climat", ...). D'un autre côté ...

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jeudi, 01 novembre 2018

CLIMAT : CESSER D’ESPÉRER

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°67).

« Ce n'est donc pas parce qu'elle est une découverte de la physique — même si elle l'est aussi — que l'énergie nucléaire est le symbole de la troisième révolution industrielle, mais parce que son effet possible ou réel est de nature métaphysique, ce qu'on ne peut dire d'aucun autre effet antérieur ayant une cause humaine. Je qualifie de "métaphysique" et non d'"épochal" l'effet de l'énergie nucléaire parce que l'adjectif "épochal" suppose encore comme une évidence la continuation de l'histoire et l'avènement de nouvelles époques, une supposition qui ne nous est justement plus permise à nous, hommes d'aujourd'hui. L'époque des changements d'époque est passée depuis 1945. Nous ne vivons plus à présent une époque de transition précédant d'autres époques, mais un "délai" tout au long duquel notre être ne sera plus qu'un "être-juste-encore". L'obsolescence d'Ernst Bloch, qui s'est opposé au simple fait de prendre en compte l'événement Hiroshima, a consisté dans sa croyance — aboutissant presque à une forme d'indolence — selon laquelle nous continuons à vivre dans un "pas-encore", c'est-à-dire dans une "pré-histoire" précédant l'authenticité. Il n'a pas eu le courage de cesser d'espérer [c'est moi qui souligne], ne serait-ce qu'un moment. Peu importe qu'elle se termine maintenant ou qu'elle dure encore, notre époque est et restera la dernière, parce que la dangereuse situation dans laquelle nous nous somme mis avec notre spectaculaire produit, qui est devenu le signe de Caïn de notre existence, ne peut plus prendre fin — si ce n'est pas l'avènement de la fin elle-même.

                 Cette troisième révolution est donc la dernière. »

ANDERS GÜNTHER II.jpg

Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme, II, Editions Fario, 2011, p. 20-21.

Introduction : les trois révolutions industrielles, 1979.

Note : Ernst Bloch est un philosophe allemand, défenseur de la notion d'utopie, dont l'oeuvre principale est la somme intitulée Le Principe espérance. Mais Ernst Bloch n'avait pas la même grille de lecture que Günther Anders : le concept de "honte prométhéenne" (l'homme invente un objet prodigieux qui produit l'humiliation "métaphysique" de son inventeur) est totalement étranger à ce qui anime Ernst Bloch, indéfectible optimiste. Moralité : la négation du Mal conduit inexorablement à la catastrophe.

***

Le texte cité ci-dessus a donc été publié en 1979 (il y aura quarante ans dans pas longtemps). D'accord, la citation peut indisposer à cause de son ton vaguement prophétique. D'accord, Günther Anders fait de l'atome une quasi-transcendance qui peut aujourd'hui sembler excessive. D'accord, insouciants et heureux dans notre confort, nous laissons ronronner les centrales nucléaires comme un bon gros chat, nous chevauchons l'énergie atomique (« Nous faisons cuire des œufs au plat sur le soleil », s'exclame un témoin de Tchernobyl dans La Supplication (p.186) de Svetlana Alexievitch) et nous vivons tranquillement à proximité de ses usines de production, alors que se sont produits les "accidents" de Fukushima, Tchernobyl, Three Mile Island, Windscale, en attendant mieux.

Mais ajoutez à l'énergie nucléaire les déforestations massives. Ajoutez le changement climatique bientôt irréversible. Ajoutez la tyrannie technique que l'économie toute-puissante fait régner sur la marche du monde. Ajoutez la pollution de l'air que nous respirons, de l'eau que nous buvons et des aliments que nous ingurgitons par des milliers de substances chimiques de synthèse incontrôlées. Alors peut-être admettrez-vous, avec Günther Anders, que notre époque est vraiment la dernière. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, il n'y eut un tel cumul de facteurs de destruction.

C'est la situation produite par cette conjonction de facteurs qui FORCERA l'humanité à changer de mode de vie. Et il y aura des pleurs et des grincements de dents. Et probablement du sang.

Note : un commentateur récent (anonyme) me reproche de dire du mal des gens qui s'efforcent de "rendre le monde un peu plus vivable" (ce sont ses mots). D'abord, je ne dis pas du mal des personnes, mais je ne supporte plus les discours lénifiants et consolateurs qui ne font qu'anesthésier la vigilance. Ensuite, je n'ai rien contre les bonnes intentions et les bonnes volontés, je m'insurge seulement contre l'aveuglement de ceux qui refusent de voir que le monde se rend de jour en jour plus invivable, et que ce n'est pas le "bon cœur" des populations qui le sauvera (vous savez, le vieux refrain : « Si tous les gars du monde devenaient de bons copains et marchaient la main dans la main, le bonheur serait pour demain »). 

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lundi, 29 octobre 2018

UN PEU DE BERNANOS

Message à tous les caritatifs, à tous les humanitaires, à tous les altruistes, à toutes les grandes âmes qui font profession de se porter au secours des misérables du monde entier et des victimes de toutes les calamités, qu'elles soient naturelles ou causées par les activités humaines.

« Les misérables n'ont jamais été aimés pour eux-mêmes. Les meilleurs ne les souffrent ou ne les tolèrent que par pitié. Par la pitié, ils les excluent de l'amour. Car la réciprocité est la loi de l'amour. Il n'est pas de réciprocité possible à la pitié. »

Merci, à l'occasion, à celui qui me dira de quel ouvrage sont tirées ces quelques lignes.

 

 

vendredi, 26 octobre 2018

FRANÇOIS MONTMANEIX

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LA PLAGE DE L'ESTARTIT

 

Les pins dégrimpent la colline

insouciante et joyeuse troupe

à la rencontre du solitaire 

qui regarde le ciel et lui demande :

— Ciel, beau ciel implacable !

Es-tu le premier ciel d'où vient le premier jour ?

Et seras-tu celui du dernier jours,

celui qui, ayant tout vu, doit tout savoir ?

Alors dis-moi :

pourquoi la vie se donne-t-elle tant de mal

pour nous tirer du néant, si c'est pour nous 

y rejeter au plus vite, après nous avoir imposé

l'amertume de tant d'épreuves ?

« Tu as deux barques à tes côtés : celle de Charon

et celle où embarquer pour Cythère — répond le dur ciel.

L'une vient de ce qui commence, l'autre va à la fin des choses.

Tu as le choix — tu avais le choix — tu as toujours eu le choix.

C'est pour l'avoir ignoré qu'aucune des deux barques

ne peut te prendre à son bord puisque tu poses

la seule question à jamais sans réponse ...»

                                                              4 mai 2018

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La plage de l'Estartit, Jean Hugo, 1953.

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Ceci est le dernier poème écrit par François Montmaneix. Il a été lu par sa fille Edith, en l'église Saint-Bruno-les-Chartreux en ce 26 octobre 2018, lors de ses funérailles.

jeudi, 25 octobre 2018

MORT D'UN POÈTE

FRANÇOIS MONTMANEIX

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La dernière fois que j'ai rencontré cet homme, ça avait duré une petite semaine. Six jours exactement. Oh, pas toute la journée : les rencontres avaient eu lieu le soir, et même pas très longtemps, le temps d'échanger quelques mots en attendant que la sonnerie retentisse. Cela se passait à la salle Molière, quand le quatuor Auryn, à l'invitation du très regretté Jean-Frédéric Schmitt (grand luthier devant l'éternel et initiateur des Musicades), était venu à Lyon donner l'intégrale des quatuors à cordes de Beethoven. 

MO SCHMITT JF.jpg

Je l'ai connu haut responsable dans une entreprise. Je l'ai connu administrateur de l'Auditorium Maurice Ravel de Lyon. Mais si je l'ai approché, c'est avant tout comme poète, à une époque où je me croyais moi-même poète. Pour cette raison, j'avais rejoint la fine équipe de Poésie-Rencontres (Pierre Ceysson, Marc Porcu (†), Manuel van Thienen, Jean Perrin, Annick de Banville (†), André Martinat (†), Geneviève Vidal, il faudrait les nommer tous), et c'est dans ce cadre amical et bonhomme que François Montmaneix s'était prêté au jeu, précisément, de la "rencontre". C'est de sa bouche, à cette occasion, que j'ai appris l'existence des "Octonaires de la vanité du monde", de Paschal de l'Estocart. Il était un mélomane expert.

Cet homme d'une belle élégance morale et d'une courtoisie irréprochable, et qui avait une haute idée du "métier" de poète, a milité pour l'art chaque fois qu'il fut en position de le faire. Il initia les grandes expositions de peinture qui eurent lieu à l'Auditorium (Artrium, avec Evaristo (†), Salvatore Gurrieri (†)) et au "Rectangle" (place Bellecour : Ousmane Sow, Gérard Garouste, Ernest Pignon-Ernest, ...). Il obtint de la ville de Lyon de décerner chaque année un "prix de poésie" qui porte le nom de Roger Kowalski, autre poète lyonnais beaucoup trop tôt disparu (les manuscrits lauréats édités par l'Imprimerie de Cheyne). Colette Kowalski, l'épouse de celui-ci, après sa mort (à peine plus de 40 ans), avait repris et maintenu bien haut le flambeau de la Galerie d'art qu'il avait ouverte sur le quai de Bondy (la galerie K).

Il s'est trouvé que, dans une circonstance bien curieuse, à peine apprise la mort de François Montmaneix par le journal, je croise Isabelle, son épouse, qui venait dans la boutique de reprographie où j'ai moi-même des habitudes, quelque part à la Croix-Rousse. Elle venait récupérer des travaux sur lesquels la parution dans le Progrès du jour ne laissait guère de doute.

Voilà, adieu monsieur Montmaneix. Par bonheur, nous pouvons à loisir retourner sur les traces que vous laissez. Salut, François !

MONTMANEIX VISAGES DE L'EAU.jpg

Tiré de "Visages de l'eau"

dimanche, 21 octobre 2018

CLIMAT : LA RECETTE MIRACLE !

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°66).

Résumé : Corinne Pelluchon et Raphaël Stevens, les invités de Florian Delorme (émission "Culture Monde" sur France Culture, jeudi 18 octobre), ont peut-être compris que le système économique actuel mène l'humanité à la catastrophe. En tout cas, loin de proposer de lutter pour l'empêcher, la philosophe et le prospectiviste ont réfléchi à la façon dont il faudra gérer les populations quand celle-ci se sera produite.

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Voilà donc tous les apports dont sont capables, dans les circonstances actuelles, les sciences sociales (Pelluchon se dit philosophe) et la futurologie (Stevens se dit "prospectiviste"). C'est bien ce que je disais : les intellos sont définitivement impuissants à modifier le réel, leur travail se réduit à proposer des recettes pour "agir sur les mentalités". Sans avoir les moyens de les mettre en œuvre, à moins qu'un maître puissant les prenne à leur service pour mettre à l'épreuve, contre rémunération, le pouvoir d'influence de leurs trouvailles. Seules les trouvailles jugées "vendables" par le maître puissant (entendez capables de générer du "cash") trouveront grâce à ses yeux. C'est une question de "créneau" et de "marché".

Je veux dire que P. et S. connaissent à fond leur Edward Bernays, l'inventeur (avec quelques autres, Walter Lippmann, ...) de la manipulation des foules, du "gouvernement invisible" et du coup d'éclat publicitaire (il double d'un seul coup le public potentiel de la firme Lucky Strike en 1928 en donnant à une cohorte de femmes payées pour ça la consigne de fumer dans la rue, très ostensiblement, sous l’œil des caméras).

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L'œuvre fondatrice du maître et un extrait de la première page. Autrement dit, l'un des pères de la publicité moderne considère le peuple comme un conglomérat de gogos.

Pelluchon et Stevens s'en remettent aux recettes d'un grand Manitou de la com'. C'est triste : ils sont en train de mettre sur le marché des idées dont ils espèrent de fructueux retours sur investissement. C'est presque une demande d'emploi auprès des industriels de la communication : après tout, le marché du bien-être existe déjà bel et bien. De petits épiciers, finalement. Accessoirement, les rayons de librairie "Développement personnel" n'ont pas fini de s'allonger.

Pelluchon et Stevens sont peut-être au courant de l'émergence de l' « économie comportementale » (récent prix Banque-de-Suède-alias-Nobel d'économie) et d'une de ses facettes, le « nudge marketing », qui amène les consommateurs à modifier sans contrainte leur comportement. Au Danemark (je crois), des urinoirs spéciaux ont été installés (je ne sais pas où ni en quel nombre) : dans la faïence de l'objet, l'image d'une mouche a été insérée au centre. Résultat ? Les frais de nettoyage ont été réduits de 80%, parce que les pisseurs avaient à cœur de viser l'animal avec soin. Ô pauvres hommes si prévisibles ! Ô l'admirable manipulateur !

Je ne rappellerai que pour mémoire la pudeur de vierges effarouchées de Beauvois et Joule qui minimisaient dans leur désormais célébrissime bouquin, que j'avais lu à parution, la portée manipulatoire des inventions de la psychologie sociale (par quel procédé technique obtenir d'un individu qu'il fasse le geste qu'on attend de lui tout en lui laissant croire que ce geste émane de sa seule volonté ?). Ils refusent d'assumer les usages potentiellement pervers ou dévastateurs qui peuvent être faits des expériences qu'ils rapportent par des gens malintentionnés. Un intello ne peut envisager le Mal, qu'on se le dise. Un intello doit toujours proposer des perspectives d'avenir, des ouvertures, des raisons d'espérer. La faute sans doute au formatage préalable, vous savez, le sacro-saint plan "Constat-Cause-Solutions" appris dans toutes les écoles, de l'ENA aux écoles de journalisme (on observe, on analyse, on propose). Un bon rapport, une note de synthèse digne de ce nom ne saurait s'achever sur une note pessimiste.

Pour cela, Beauvois et Joule s'appuient probablement sur le motif bizarroïde qu'une technique n'a rien à voir avec les usages qui en seront faits (c'est aussi l'opinion déplorable de Paul Jorion) : c'est commode de se défausser ainsi sur les spécialistes, les abstractions et les bonnes intentions de l'"ETHIQUE" (Ah que voilà un vocable qu'il est beau !). Commode application du principe de la "division du travail" et de la compartimentation des tâches : chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées.

En fait, les inventeurs de la technique sont aveugles, et pour les conséquences de leur créativité, ils repassent le bébé à une autorité chargée d'édicter un "code de bonne conduite" et de se déguiser en gendarme en lui disant : « J'invente, je fabrique, et toi, démerde-toi avec ça !». Ils considèrent les techniques comme neutres et innocentes par principe. Ils sont forcément du côté de "L'Empire du Bien" (Philippe Muray). Bien au chaud dans l'évidence nouvelle provoquée par l'innovation, les "Comités d'éthique" leur tiennent compagnie. Oh, Delacroix, c'était quand, déjà, "La Liberté guidant le peuple" ?

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Pelluchon et Stevens parient en réalité sur les techniques les plus sophistiquées de la psychologie sociale, de la publicité (disons : de la propagande) et de la manipulation des foules pour remédier aux conséquences économiques, environnementales et humaines catastrophiques bien concrètes que nous prépare sans faute le système économique globalisé tel qu'il fonctionne aujourd'hui. Comme remède au Mal qui s'annonce, quelle trouvaille ! Du moins c'est ce qu'ils croient. Ou qu'ils font semblant de croire ? Peut-on être naïf à ce point ? Ce qu'ils voudraient, c'est façonner de nouvelles subjectivités de masse capables d'assister à la catastrophe sans se faire trop de souci et sans que les sociétés se transforment en champs de bataille ?

Ce qu'ils voudraient, c'est inspirer à sept milliards d'individus une façon obstinément positive de contempler le désastre quand il se produira. Ils voudraient avant tout que les humains restent bien assis quand les ressources, le confort et les perspectives de vie agréable auront foutu le camp. Ils voudraient leur inculquer la recette pour ne pas se sentir malheureux du malheur. Et surtout, sans doute, éviter le "chacun pour soi".

D'abord, c'est la quadrature du cercle. Ensuite ils ne savent rien de la façon d'arriver à ce magnifique résultat : rendre l'humanité docile à l'idée de son futur avilissement. Comment amener l'humanité à faire le deuil de son train de vie, de son confort, surtout pour ceux qui en constituent la partie nantie ? Comment appeler ceux qui en sont démunis à renoncer aux promesses de perspectives prospères ? A se dépouiller de leurs "grandes espérances" (génial roman de Dickens) ?

A la question insistante et pertinente de l’excellent Florian Delorme (« Mais enfin, comment on fait ? », je souligne la seule question importante), ils n'ont pas de réponse. J'ai juste entendu le pauvre Raphaël Stevens, après un silence, bredouiller quelque chose comme : « Eh bien, euh, continuer le cheminement ... » (texto). Piteux. La baudruche est dégonflée. La Pauvre Corinne Pelluchon clame haut et fort : « Je ne suis pas dans le "Y a qu'à-Faut qu'on" ». Cela dit toutes les solutions qu'elle propose reviennent à du "Y a qu'à-Faut qu'on". C'est risible. Sous leur discours qui déborde de paroles verbales, que reste-t-il de tangible ? Si peu que rien.

En fait, tout le travail de Corinne Pelluchon, de Raphaël Stevens et des gens qui pensent comme eux consiste à enrober, à tourner autour du pot, à euphémiser, à retarder le moment de la prise de conscience par les masses du cataclysme promis. Stevens n'a pas tort quand il dit que ce ne sera pas un événement brutal dans le genre Jour du Jugement Dernier, mais que c'est un processus. Il ne faut pas inquiéter les masses, les masses, c'est imprévisible, on ne sait jamais ce qu'elles sont capables de commettre. P. et S. ne proposent aucun remède à la crise qui s'annonce : ils conjurent les hauts responsables de prendre en compte les risques qu'il y aurait à ne pas prendre en compte les grandes angoisses qui vont aller en augmentant à mesure que les situations concrètes deviendront plus difficiles à vivre.

Très rapides en rythme géologique, mais d'une lenteur imperceptible et désespérante au rythme d'une vie humaine, on constate en effet des phénomènes terribles, mais qui se produisent si lentement et en ordre tellement (de moins en moins) dispersé que personne n'y voit un processus en marche, ni ne fait le lien entre eux, et que le processus avance inexorablement une fois l'attention retombée dans les préoccupations ordinaires. Mais pourquoi Stevens va-t-il se perdre dans les fumées de la propagande et de l’action psychologique ?

Non, ce qu'il faudrait, c'est dire la vérité aux foules et préparer la répression des paniques, des jacqueries et des révoltes populaires massives (dont l'élection de démocrates autoritaires à laquelle on assiste depuis quelques années - Pologne, Hongrie, Amérique, ... - est selon moi un symptôme, voire un signe avant-coureur). La vérité ? Un nombre infinitésimal d'hommes vandalise la planète à son seul profit, s'accaparant des montagnes d'or. Ces quelques hommes bourrés de fric jusqu'aux trous de nez sont incapables de dépenser leur fortune autrement qu'en œuvres d'art qui s'autodétruisent (Banksy) et autres objets ostentatoires et inutiles. Dans le même temps, ils réduisent à la précarité et à la servitude des centaines de millions d'individus qu'ils font mine de vouloir secourir à travers des fondations qui n'émeuvent que les gogos. Mais j'entends les haut-le-cœur : Bill Gates, Jeff Bezos, etc... ah les braves gens, quand même ! Comment osez-vous vous en prendre à ces milliardaires au grand cœur ?

Pelluchon et Stevens, en réalité, crèvent de trouille. Ils savent comment des milliards d'hommes réagiront quand ils verront se resserrer autour de leur cou le nœud coulant de la réalité économique, environnementale et politique. La violence, la haine, la guerre, ils les voient (peut-être) venir, mais cette réalité-là est trop monstrueuse pour être endossée par de dignes universitaires, par des intellos propres sur eux, et qui veulent continuer à être pris au sérieux dans les milieux savants (ils ont pondu un bouquin savant, n'est-ce pas, il faut vendre). Ils ne veulent pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. Pour cela, ils n'ont pas renoncé à espérer, même si c'est en faisant semblant. Ils n'ont pas renoncé à "mentir au peuple". S'ils ont l'intelligence que je leur prête, ils ne sont pas près de laisser tomber l'imposture qui les fait vivre. Il faut bien vivre ...

En attendant, ils publient des bouquins très savants qui ressemblent comme des gouttes d'eau à des livres de prière.

Voilà ce que je dis, moi.

samedi, 20 octobre 2018

CLIMAT : LA RECETTE MIRACLE !

Dans la série "Des nouvelles de l'état du monde" (N°65).

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CODICILLE

(« Alors cerné de près par les enterrements,

J'ai cru bon de remettre à jour mon testament,

De me payer un codicille. »)

Tonton Georges.

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J'entendais avant-hier, sur France Culture, dans l'émission "Culture Monde" de Florian Delorme (que j'écoute très régulièrement, et bien souvent avec intérêt), deux ahuris pérorer leurs niaiseries parfois hilarantes au sujet de l'effondrement  (voir ici aux 14 et 15 octobre). Ce fut du moins ma première réaction. Corinne Pelluchon et Raphaël Stevens, deux beaux exemplaires de l'imposture intellectuelle. Deux magnifiques symptômes de l'impuissance des intellos à peser sur les événements. Deux prestidigitateurs capables de faire disparaître la réalité des choses sous le Niagara de leur verbe vide. Accessoirement, Raphaël Stevens se targue d’être « collapsologue », en français : spécialiste dont l’objet d’étude est la notion d’effondrement appliquée à toutes sortes d’objets. Il cherche en particulier à établir scientifiquement les lois qui président aux effondrements des civilisations. Mazette ! Excusez du peu !

Leur grande question, face à l'effondrement inéluctable qui nous menace et qui viendra, est : "comment continuer à vivre bien et à vivre ensemble à mesure que la vie de l’humanité deviendra plus difficile et que celle-ci aura perdu les bienfaits matériels que lui procure encore aujourd'hui la civilisation industrielle ?" Ils répondent grosso modo qu'il est aujourd'hui vital d'agir sur les mentalités si nous ne voulons pas que la dite humanité retourne à sa barbarie initiale et, pourquoi pas, à son animalité originaire. Ils vous apprendront comment faire pour continuer à "valoriser les émotions positives" et à "refréner les émotions négatives". L'industrie du bien-être au service de l'ordre social, quoi. Et sur fond de spectacle de désolation !

Moi je demande comment des gens qui manifestent un peu d'intelligence peuvent tomber à ce point à côté de la plaque. Ils n'ont rien compris à ce qui est en train de se passer. La réalité qui se laisse d'ores et déjà pressentir nous promet des conditions d'existence de plus en plus difficiles : 1 - l'économie est en train de nous préparer, au dire d'un certain nombre de spécialistes (contredits par d'autres), une belle catastrophe ; 2 -  les gaz à effet de serre auxquels il faut ajouter les "apports" de l'industrie chimique à "l'amélioration" de notre alimentation, sont en train de nous préparer une autre catastrophe, environnementale cette fois ; 3 - les circonstances politiques et sociales faites dans beaucoup de pays aux populations (et à certaines en particulier) sont en train de nous concocter une magnifique catastrophe humaine (dont les migrations actuelles ne sont qu'un des signes annonciateurs).

Dans un deuxième temps, me grattant l'occiput d'un index perplexe, je me suis demandé ce qui amenait des gens apparemment instruits à proférer pareilles inepties. Je me suis pris à supposer qu'ils avaient peut-être, malgré tout, bien compris ce qui est en train d'advenir. Je me suis alors demandé par quel cheminement tortueux ils étaient parvenus à ces discours qui se voudraient optimistes et consolateurs. Et je me suis souvenu de la première partie du livre co-publié par Raphaël Stevens et Pablo Servigne Comment tout peut s'effondrer. J'avais dit tout le mal que je pensais, ici-même, des deux dernières parties de ce livre, mais le plus grand bien du constat impeccable et implacable que ses auteurs dressaient auparavant, graphiques à l'appui, de la situation actuelle du monde, d'après de multiples critères qui tous convergeaient vers cette conclusion : "Tout va s'effondrer". Ou même : "Tout est en train de s'effondrer". Mais ils refusaient de renoncer à leur optimisme et d'aller au bout de leur logique.

L'objet de la réflexion de Corinne Pelluchon et Raphaël Stevens, chacun dans son domaine, se situe non pas dans la question "que faire pour empêcher la catastrophe ?", mais dans "comment anticiper l'attitude des hommes pendant et après la catastrophe et prévenir une catastrophe à suivre, sanglante celle-là, qui illustrera en rouge l'expression bien connue "la guerre de tous contre tous" ?" J'avoue que ce déplacement de la question m'a plongé dans un abîme. Si mon hypothèse est bonne, Pelluchon et Stevens tiennent la catastrophe pour inéluctable, voire quasiment acquise. Et ils pensent au "coup d'après" : comment les hommes vivront-ils dans un monde où il n'y aura plus d'argent dans les distributeurs ou plus d'eau dans les robinets ? Plus de lumière quand ils pousseront le bouton ? Plus d’allumage quand ils actionneront le démarreur ?

J'avoue que j'ai mis un peu de temps à comprendre que ça pouvait être ça : si j'ai bien compris, Pelluchon et Stevens (et quelques autres "collapsologues", comme ils se plaisent à se qualifier) auraient compris l'issue fatale qui guette l'humanité productiviste. Et ils aimeraient bien que la suite se passe, disons, "le moins mal possible". Ah bon ? C'était donc ça ?! Eh oui, chers petits enfants (car on l'a compris, c'est à des enfants que s'adressent Pelluchon et Stevens), apprenons à vivre bien ensemble dans la prochaine sauvagerie économique, environnementale et sociale qui a commencé à redessiner le paysage tel qu'il existait avant l'aube de l'humanité. Il me semble qu'ils ont trop visionné de "feel good movies" : mettre du baume sur la plaie encore ouverte, voilà une recette miracle qu'elle est bonne.

Suitetfin demain.