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jeudi, 21 novembre 2019

REISER VU PAR GOTLIB

Jean Frapat, un illustre inconnu aujourd'hui, eut l'excellente idée, au tout début des années 1970, de produire une émission de télévision absolument marrante et originale, « qui n'eut jamais d'exemple et n'aura pas d'imitateur » (Rousseau, début des Confessions) : ça s'appelait "Tac au tac".

L'idée était de réunir un quadrille de "dessinateurs humoristes" et de les faire agir, réagir et interagir en direct sur les idées graphiques de l'un ou de l'autre. Le résultat devait être un dessin collectif, création hautement improbable née des "pièges" successifs tendus par les uns et des "solutions" consécutives inventées par les autres pour en sortir.

J'avais donné ici, le 6 janvier 2014, une idée de ce que ça pouvait donner en matière d'allégresse graphique chez des dessinateurs à l'invention débridée. Les invités s'appelaient – excusez du peu – Roba, Peyo, Franquin et Morris : devant la planche à dessin, vous aviez Boule et Bill, les Schtroumps, Spirou-Fantasio-Gaston et Lucky Luke !!!! Ce jour-là, le résultat dépassait toutes les espérances. Ci-dessous le dessin final.

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Juste pour donner une idée : le point de départ est un fer à cheval. Bon courage à ceux qui entreprendraient de s'y retrouver dans l'enchevêtrement, et de reconstituer, avec la succession des "pièges" et des "solutions", le cheminement des quatre mousquetaires du dessin (Roba, Peyo, Franquin, Morris). J'aurais voulu voir (et entendre) l'ambiance qui régnait sur le plateau. On trouve ce dessin dans le bouquin (très mal fabriqué et siglé ORTF) que Frapat a tiré de toutes ses émissions (Balland, 1973).

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Gotlib a un jour voulu rendre hommage à Reiser (La Rubrique-à-brac, l'intégrale, Dargaud, 2002, pp.316-317 et "Tome 4", Dargaud, 1973). Histoire de se marrer un bon coup, il place cet anarchiste du dessin dans la situation (trop "civilisée" pour lui) de l'émission de Jean Frapat.

Mais le fripon fait semblant d'inviter, pour lui tenir compagnie (et la dragée haute), trois collègues alors très peu connus pour être d'éminents  "dessinateurs humoristes" : Pablo Picasso, Bernard Buffet et Salvador Dali.

Pour aller vite : Picasso, l'Attila du vingtième siècle qui a dévoré tous les styles croisés sur sa route. Buffet, l'esthète qui surligne à la règle tous les contours de ses figures. Dali, perfectionniste de la forme, vite devenu (1935) le marchand de lui-même.

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Je ne résumerai pas la double page : les trois grands sont finalement présentés comme ce qu'ils sont : des copains dans la cour de récréation qui finissent par se foutre sur la gueule, après avoir méthodiquement élaboré dans la joie apparente leur "cadavre exquis" (jeu surréaliste : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau »).

Seul, au-dessus de cette mêlée misérable, Reiser, impassible, attend son heure, se lève enfin, se précipite sur la table à dessin, y crache son art d'un trait et s'en retourne. Tout est dit.

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Noter l'échange de regards pleins d'aménité entre Dali et Reiser. Noter aussi la présence d'une bouteille "non identifiée", de trois verres pleins avec des glaçons et de plusieurs petites fioles dont on se demande un peu ...

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En attendant le moment d'intervenir, le distingué Reiser s'introduit l'auriculaire dans la narine pour un petit curage.

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Il se lève.

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Il dessine.

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Il regagne sa place sans se préoccuper du reste.

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Le "dessin" final.

Tout le monde a compris le message.

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lundi, 05 décembre 2016

GOTLIB EST MORT !

Gotlib est mort ! Mauvais signe !

Non, je ne vais pas baratiner mon baratin ou délayer ma confiture au moment où le cher Marcel nous quitte. J'ai juste entendu : « Il était le père de Gai-Luron et de Super-Dupont ».

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Ces deux vignettes (qui se suivent et se répondent dans la planche) sont tirées des Dingodossiers.

Je me suis dit, avant même d'écouter la suite : « Ah bon ? Et Bougret-Charolles, alors ? Isaac Newton ? La coccinelle ? L'élève Chaprot ? Le professeur Blurp (note du 7 : toutes mes excuses au professeur Burp, dont j'ai estropié l'estimable patronyme) ? Et Hamster jovial ? L'hyène ? La girafe ? Le boueux de mon enfance (« Tu vois fiston ? Souple, la main ! ») ? Le capitaine Capitaine et le matou matheux ?  Le loup végétarien ? Fanchon la cruche (« Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se case ») ? Et la sœur Anne, celle qui "raque aux deux berges" ? Et "Si goret su goret pas venu" ? Et "lblésmoutilabiscouti" (réponse : oui, lblésmoulabiscou) ? Et le Biaffrogalistan ? Et le petit chaperon rouge dans la brousse africaine, avec ses dialogues en "petit nègre" ? Et Alain Delon dans sa lamasserie, converti au bouddhisme (« Lama Delon vient nous servir à boire ») ? ». L'accroche journalistique était prévisible, certes. Mais.

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Au centre, Bougret (avec la tête de Gébé) et Charolles (la tête de Gotlib). Tout autour du tandem héroïque, gravitent Tarzan (on note son pied gauche), le samouraï qui demande à Léon un petit blanc sec, pour la femme, j'ai oublié, puis le meunier qui ne rêve que d'aventures chevaleresques et sur le moulin duquel Don Quichotte vient se fracasser, Aristidès Othon Frédéric Wilfried, l'innocent à tête de Fred, l'enfant sauvage du docteur Itard-Truffaut, le chien du professeur Burp et Blondeaux Georges Jacques Babylas, le coupable à tête de Goscinny. Je n'ai pas parlé de la coccinelle, parce qu'on ne parle pas de la coccinelle, voyons !

On a beau savoir, on ne s'habitue pas. Le dernier en date, c'était Moebius. Un peu avant, c'était Fred. Pourquoi on ne s'habitue pas ? Eh bien c'est qu'on s'approche aussi, n'est-ce pas. Il avait quatre-vingt-deux ans. Il ne dessinait plus depuis longtemps, il avait fait le tour de son possible et de son désirable à lui. Ma foi, quand on est à l'heure du bilan (voyez François Hollande), on voit ce qui reste. Et quand on voit ce que Gotlib laisse derrière lui, alors là pardon, excusez du peu. Monsieur Hollande peut aller se rhabiller. Parce que Gai-Luron et Superdupont, je veux bien, mais il faut commencer par le commencement.

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En couverture du catalogue publié pour l'expo qui a eu lieu en 2014 au musée d'art et d'histoire du judaïsme. On n'y retrouve pas, malheureusement, les trois planches qui figuraient à l'expo, où Gotlib met en scène sa mère Régine qui vient s'asseoir devant le poste de télé, avec des copines, un soir où son fils intervient dans je ne sais plus quelle émission. Trois pages absolument formidables. Je crois qu'il a cessé de dessiner juste après la mort de cette mère.

Pour moi, le commencement, c'est Les Dingodossiers. Et le sommet, La Rubrique-à-brac. C'est-à-dire la période Pilote. Et puis il y a les revues : Pilote, L'Echo des savanes, Fluide glacial (magazine « d'umour et bandessinée »). Même si j'aime moins (rétrospectivement, s'entend) ce qu'il a fait après Pilote (revue pleine d'humour « glacé et sophistiqué »), dans L'Echo ou Fluide (plus à fond dans la dérision), je n'enlève rien, je prends tout. Comme dit Victor Hugo (mais c'est au sujet d'un certain William Shakespeare, c'est tout de même autre chose que de la B.D.) : « Dans un chef d'oeuvre, j'entre chapeau bas ».

Si je voulais évoquer ce que je préfère dans toute la production gotlibienne, j'aurais l'embarras du choix. Allez, arbitrairement, j'en reviens aux débuts avec Goscinny, avec deux doubles pages qui restent délectables : "Les grands enfants" et "Les petits hommes", où le scénariste doué imagine allègrement des adultes retournés à la communale, puis des enfants dotés de comportements plus raisonnables que leur âge.

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La dame respectable.

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Les respectables hommes d'affaires au restaurant.

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Le goûter des petites filles soucieuses de leur ligne.

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Les petits garçons qui ont bien l'intention d'arrêter la sucette.

Merci pour tout, monsieur Gotlib.

mardi, 01 juillet 2014

GOTLIB ET LE TEMPS

J'ai déjà dit tout le bien qu'il faut penser (et que je pense que tout le monde pense) du dessinateur Gotlib, inventeur des Dingodossiers (avec Goscinny), de La Rubrique-à-brac (tout seul), de Pervers pépère, de Cinémastock (avec Alexis), de L'Echo des savanes (avec Bretécher et Mandryka), de Fluide glacialumour et bandessinée ») : on n'en finirait pas. Inutile d'ajouter que je révise régulièrement (pour les amateurs et les autres, la formule qui introduit la présente phrase s'appelle une « prétérition », pour dire qu'on ne va pas dire ce qu'on va dire et qu'on dit quand même, c'est toujours amusant, enfin, souvent).

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Je ne vais pas énumérer mes innombrables pages préférées, il faudrait tout citer. Je m'arrête juste aujourd'hui sur le délire inspiré à Gotlib par le thème bien connu des amateurs de science-fiction : les voyages dans le temps. Et le paradoxe qu'il en tire me paraît toujours aussi rigolo. On trouve ces vignettes dans le volume ci-dessus.

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Bon, certains diront peut-être : « Œdipe, quand tu nous tient, les mères juives, ... » et tout ça. Excusez-moi, mais la psychanalyse, franchement... Ce qui est plus rigolo, c'est de constater aujourd'hui que Gotlib ne faisait qu'anticiper sans le savoir les énormes débats sur la filiation (adoption, mères porteuses, enfin non : « gestation pour autrui », vous savez ce truc où on apporte les ingrédients à la cuisinière qui vous vendra ensuite le gâteau qu'elle a concocté pour vous) qu'a suscités le vote de la loi sur le mariage homosexuel. On n'a peut-être pas fini de rigoler.

Je signale aux adeptes de Gotlib les excellentes adaptations radiophoniques que Gabriel Dufay propose en ce moment de la Rubrique-à-brac et de Trucs en vrac. C'est tous les jours sur France Culture à 11h 50. Il y en aura 10 en tout. Et ça s'arrête vendredi. Et on peut réécouter sur le site de France Culture. C'est très réussi.