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vendredi, 17 février 2017

POURRITURE JOURNALISTIQUE

Guillaume Erner avait invité dans son émission des « Matins » de France Culture, jeudi 16 février, un certain Henri Maler, fondateur de l’Acrimed (Action Critique Medias). Il a eu la malheureuse idée d’inviter, pour lui donner la réplique en deuxième partie, Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération. Je me rappelle une émission « Répliques » où Alain Finkielkraut avait invité Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, et le même Laurent Joffrin.

Le comportement de ce dernier pendant ce qui aurait dû rester un débat avait été absolument infect : c’est bien simple, Obertone n’avait pas pu prononcer une seule phrase entière, tellement Joffrin parlait en même temps que lui, l’interrompant et ne cessant de lancer des « piques » contre ses propos, si bien que l’auditeur n’avait pu entendre que des bribes de son discours, que le directeur de Libé avait soigneusement cisaillé et découpé en morceaux minuscules, les rendant impropres à la consommation.

De nouveau invité sur un plateau de France Culture, face à Henri Maler cette fois, Laurent Joffrin a réédité son opération de pilonnage permanent de l’adversaire. Il en a fait une méthode. Mais c’est une méthode de forban et de minable fripouille médiatique. Henri Maler a eu bien raison, entre deux tirs, de répéter qu'il n'y avait pas de débat.

Invité pour parler des problématiques tournant autour de l’exercice du journalisme aujourd’hui, Joffrin a commencé par éjecter la question générale pour la réduire au cas spécifique de Libération et de sa propre fonction au sein de cette rédaction-là, au motif qu’il ne pouvait parler que de ce qu’il connaissait. Ce qui ne l’a pas empêché d’ajouter un peu plus tard qu’il a occupé des postes au sein de neuf rédactions successives (moyennant quoi, bien qu'ayant exercé des responsabilités et passé toute sa carrière dans le milieu, il n’a aucune idée globale sur l’exercice de la profession !!!).  Il a réussi à abaisser ce débat tant soit peu général à une toute médiocre querelle de personnes, ce dont l'autre invité Henri Maler n'avait strictement rien à faire. Joffrin ne supporte pas l’altitude, qu’on se le dise : il ne se déplace que le plus près possible du sol. Joffrin ne supporte pas qu'on lui mette le nez dans l'odeur produite par sa conception des métiers de la presse.

C’est le meilleur moyen pour empêcher la question principale d’être seulement formulée en termes intelligibles : peut-on émettre un discours critique sur la façon dont la profession du journalisme est pratiquée ? Dont elle est organisée et encadrée ? Dont elle est enseignée ? Une profession au sein de laquelle un tout petit nombre de gens détient l’autorité sur les rédactions (Henri Maler en compte une soixantaine, il y a trente mille journalistes en France). Une autorité qui les autorise à pondre des papiers qu’on appelle « éditoriaux ».

Ce sont les « éditorialistes ». Ils forment ce qu’Henri Maler appelle « l’éditocratie », vous savez, les seigneurs qui mangent à toutes les tables, et pissent dans la nuit la copie qui paraîtra le lendemain. Curieusement, l'exercice qu'on appelle en France la « revue de presse » ne consiste pas, en général, à faire une collecte d'articles (enquêtes, reportages, ...) particulièrement intéressants, mais à faire écho à ce qui est sorti de la plume des éditorialistes. Or qu'est-ce qui sort de leur plume ? Des informations ? Que nenni ! Non, il sort du commentaire. Et ça ronronne, ça tourne rond, ça tourne en rond.

Car ce commentaire, bien qu'il soit signé d'un nom, s'inspire plus ou moins des propos tenus à table hier au soir par divers convives : député, sénateur, chef d'entreprise, etc. On appelle « dîner en ville » cette habitude du journalisme mondain. C'est la raison pour laquelle tous les éditoriaux, sous leurs différences cosmétiques, se ressemblent, se miment les uns les autres, moulinent une seule et même matière, étant en réalité puisés à la même source. La dite source est située "en haut". D'où la jamais formulée prétention des éditorialistes à "faire l’opinion" : c’est aussi faux (voir le résultat de leur appel unanime au "oui" au référendum de 2005) qu’il est néanmoins vrai qu’ils exercent un pouvoir. Au moins occupent-ils le terrain, ce qui n'est pas un mince avantage (ne serait-ce que pécuniaire).

On me dira que c’est un pouvoir en vase clos, qui ne saurait donc étendre son emprise au-delà des parois du bocal. Certes, rétorqué-je, mais regardez les vieux poissons qui reviennent sur les écrans des aquariums télévisuels : Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Philippe Val, etc. Toujours les mêmes. Combien de ces vieux poissons dans le bocal, finalement ? Aussi vieux dans le métier que les politiciens qu'ils aiment à côtoyer. Et je pose la question : qu’est-ce qui les légitime, à la place d’où ils s’adressent au peuple, pour distribuer la bonne parole ? Réponse : rien. C’est le principe même du vase clos.

Parmi toutes ces têtes à se faire appliquer des tartes à la crème sur la figure, parmi toutes ces têtes à gifles ou à poing dans la gueule, parmi tous ces roitelets à jabot gonflable à volonté à coups de pompe à vanité, Laurent Joffrin mérite une sorte de palme. Car il quintessencie en sa personne tout ce que mérite d’épluchures et d’œufs pourris l’élite journalistique régnante : l’arrogance, le cynisme, la mauvaise foi, le mépris de l’interlocuteur.

Laurent Joffrin est une belle figure de la bassesse professionnelle. Un concentré de tout ce qui a déconsidéré moralement le métier de journaliste. Certes, Balzac n'était déjà pas tendre à l’égard de celui-ci dans Illusions perdues, mais quelques plumes au 20ème siècle avaient pu faire croire à l'ennoblissement du métier par le sens de l’honneur dans son exercice (Albert Londres, Henri Béraud (si !), Joseph Kessel, Albert Camus, François Mauriac, …). Laurent Joffrin revient aux fondamentaux : il rend au caniveau la dignité et le rang d’auge à journalistes, où Lousteau (l'"ami" de Rubempré) se déplaçait avec son aisance de seigneur décavé. 

Laurent Joffrin fait partie de la caste de ces mini-vizirs Iznogoud qui, avec leur redoutable douceur de Raminagrobis et sans vouloir devenir califes à la place du calife, font régner une mini-Terreur dans les rangs des subordonnés et sont passés maîtres dans l’art d’empêcher toute critique venue de l’extérieur, comme il l'a montré par deux fois sur France Culture, face à ses interlocuteurs. Pour ce qui est de l'intérieur du métier, l'omerta est aussi impérieuse dans le journalisme français que dans le peloton du Tour de France à propos du dopage. Ceux qui entrent dans le métier ont tellement peur de la précarité qu’ils passent sous toutes les fourches caudines qui se présentent. D’une certaine manière, on les comprend. Mais il est permis de le déplorer.

Il reste que, dans l’émission france-culturelle de Guillaume Erner du 16 février, la présence de Laurent Joffrin permet de comprendre pourquoi, si en soi la profession ne mérite aucun opprobre de principe, la façon dont elle est organisée et pratiquée par ses élites dirigeantes est un objet de mépris. Monsieur Guillaume Erner, pourquoi infliger une nuisance à l'auditeur ?

Et en observant l’espèce de complicité objective entre les élites politiques, les élites économiques et les élites journalistiques, je me dis qu’il n’y a pas de hasard si la presse quotidienne nationale (PQN) "jouit" d’un tel désamour du lectorat, puisqu’elle ne survit que grâce à des injections massives d’argent public, et pour véhiculer principalement la « parole d’en haut ». L'élite journalistique est aussi complètement déconnectée de la réalité populaire que l'élite politique et que l'élite économique : tant que l'argent rentre et que la situation est assurée, le mot d'ordre est : fi du petit peuple ! Diantre ! Palsambleu !

Comme le dit un proverbe bantou (chinois ?) : « Quand le poisson pourrit, ça commence par la tête ».

Voilà ce que je dis, moi.

mardi, 14 avril 2015

ENNEMIS PUBLICS 1 (MH et BH)

Oui, je vais de nouveau parler de Michel Houellebecq. Mais pas que. Vous êtes prévenus. 

1/4 

2008 ENNEMIS PUBLICS.jpgJe m’étais pourtant juré que jamais je n’ouvrirais un livre sur la couverture duquel figure le nom honni d’un histrion qui se fait passer, successivement ou en même temps, pour philosophe, cinéaste, homme d’action, journaliste et autres métiers menant autant que possible jusqu’aux plateaux de télévision. J’allais oublier qu’il s’est couvert de gloire en Libye, dont on peut croire qu’il est un peu à l’origine du chaos qui y règne aujourd’hui. Je veux parler de monsieur Bernard-Henri Lévy. 

Ce monsieur, j’applaudissais à chaque fois qu’on le voyait couvert de la crème de la tarte (cliquer pour 1'22") dont l’orna à plusieurs reprisesBHL 1 ENTARTE.jpg Noël Godin, alias « l’entarteur », alias « Le Gloupier » (l’onomatopée « gloup », je suppose, érigée en identité), dont une mémorable en 1985 (ou 1986 ou 1988, ça dépend des sources), scène où le masque du philosophe tombe pour montrer la violence du personnage quand on ose porter atteinte à sa majesté, immortalisée dans une séquence que Desproges se fait ensuite un plaisir de commenter pour Michel Denisot. Ci-contre dans un "Salon du livre", sauf erreur.

J’ai également savouré à sa juste valeur virtuelle la présence virtuelle d’un BHL virtuel sur le plateau virtuel de l’émission virtuelle d’Henri Chapier « Les Grands Cerveaux de l’Histoire » : cette séquence croquignolette, qui finit très mal pour l’histrion aux chemises blanches amidonnées, figure dans une remarquable bande dessinée de Chanoinat, Georges Lautner et Castaza. Le père des Tontons flingueurs s’est mis de la partie pour apposer sur le logo de l’entreprise son label de loufoquerie foutraque et de cruauté joyeuse. 

Au cours de l’émission, Henri Vidal-(Chapier), énamouré, interroge béatement son grand homme, Bernard Jacques-(Lévy), qui lui répond toujours avec la certitude de celui que le moindre doute au sujet de sa valeur n’effleure strictement jamais. Malheureusement, quand l’émission prend fin, le grand homme prend sur le crâne un élément du décor du plateau : un énorme cerveau en plâtre. Il est écrabouillé. Quelqu’un conclut avec bon sens : « Les mauvaises langues diront qu’il est mort par là où il a péché ». Le titre de cette BD ? On achève bien les cons (2004, comme quoi la BD est impuissante sur le réel, sinon) ! BD réjouissante, comme on voit. Malgré tout. 

CASTAZA BHL 2.jpg

S’il n’y avait eu sur la couverture du livre que le nom de Bernard-Henri Lévy, j’aurais fait comme pour toutes ses autres publications : je l’aurais laissé, bien fermé, reposer en paix sur l’étal du libraire, éternellement. Mais voilà, au-dessus de ce nom figurait celui de Michel Houellebecq. Le livre date de 2008. Son titre : Ennemis publics (Flammarion / Grasset). 

Je ne me suis quand même pas précipité : j’ai attendu, pour l’ouvrir, qu’un ami me le prête. Mais, surprise, j’ai été assez intéressé pour faire la dépense : j’aime bien dans ces cas-là griffonner ce qui me vient à la lecture et souligner ceci ou cela, ce que je me serais interdit dans un livre non mien. 

Ennemis publics résulte d’un pari étrange : le projet de publication d’un livre contenant la correspondance que les auteurs ne se mettent à échanger que parce qu’ils savent qu’elle sera publiée. Ce livre, s'il n'est pas artificiel (y a-t-il des livres naturels ?), est donc le produit d'un artefact (d'où ma réticence, d'ailleurs).  Le statut des interlocuteurs s’en trouve évidemment modifié : chacun des deux écrit des lettres à l’autre, certes, mais forcément avec, à l’horizon, le futur public des lecteurs. C’est sûr : les compères ne perdent jamais de vue cette perspective. Le contenu de ce qu’ils écrivent s’en ressent. 

Je vous dis tout de suite ce qu’il en est : Michel Houellebecq ressort de la confrontation moins sympathique que je n’aurais souhaité, alors que Bernard-Henry Lévy en ressort moins antipathique que je n’aurais voulu. Un tout petit peu moins : n’exagérons pas. C’est que, entre la décision prise d’entreprendre ce travail commun (dans un restaurant, si j’ai bien compris) et la publication du livre, six mois se seront écoulés, vingt-huit lettres auront été échangées au total : le temps d’aller un peu au-delà de la question « Bonjour, ça va ? » qu’on pose sans attendre de réponse, surtout mauvaise. 

On ne s’engage pas dans un tel travail sans que les idées qu’on avait au départ se complexifient tant soit peu en cours de route. En se complexifiant, elles prennent des nuances qu’on n’envisageait pas au préalable. Le contraste violent du noir et du blanc sur la photo s’atténue et se charge de dégradés de gris qu’on n’apercevait pas en restant à distance.

J’imagine que c’est une sorte de règle du jeu : deux personnages publics pratiquent ici une mise en scène de soi. Mais on verra que la tonalité de l’un n’a rien à voir avec la tonalité de l’autre, même s’ils affirment essayer d’établir des passerelles : l’impression dominante, au sortir du livre, reste celui d’une distorsion. Une distorsion peut-être existentielle. Peut-être aussi due au caractère artificiel de toute la démarche.

Ce qui les sépare n'est jamais dit, c'est un signe. Il y a du mondain (du parisien ?) là-dessous. Du consentement. Peut-être de la connivence.

Voilà ce que je dis, moi.