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mercredi, 27 décembre 2017

2-LA PLANÈTE DES RICHES

Des nouvelles de l'état du monde (14).

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Egalité : la première ... et puis toutes les secondes.

La gauche cosmétique, sous son nez rouge et avec son couteau en carton entre les dents, a pris sa carte au parti capitaliste, adhère pleinement à l’économie de marché et a cessé de lutter contre les vraies inégalités. Même qu'il y a de vrais économistes (ceux qui gardent dans leur discipline sa facette éminemment politique) qui émergent pour donner un peu de publicité à une vérité qui aurait été jugée scandaleuse il n'y a pas si longtemps. Certains appellent ça une conversion, d’autres un reniement ou une trahison. Cela s’appelle aussi, en termes politiques, la droite.

Mais attention : « progressiste », cela va de soi. L’ultralibéralisme "gauchiste" (guillemets à cause du flou de cette "gauche") rejoint ainsi l’ultralibéralisme économique. Un seul principe les réunit : la dérégulation absolue, c'est-à-dire la destruction de toutes les normes – dans le commerce ou dans les mœurs – et de tous les critères de jugement. Tout doit être possible. Leur mot d’ordre : « Il est interdit de m’interdire quelque chose ». C’est mai 68 réactualisé : « Jouir sans entraves ! ». Aux uns le commerce et la finance, aux autres les mœurs et la police quotidienne au ras du bitume.

C’est fini, l’égalité à la grand-papa. Il faut lui donner un coup de jeune en la conjuguant au pluriel. Car l’égalité a fait des petits. Foin des inégalités sociales, dénonçons les inégalités sociétales ! Il convient de promouvoir désormais des égalités partielles, des égalités particulières, des croupions d'égalités, tout plein d’égalités spécifiques, un ramassis touffu d’égalités éparses qui se bousculent, se tirent la bourre, se courent après pour arriver sur le devant de la scène et briller enfin pour faire reconnaître dans la loi la légitimité de leurs justes revendications et le châtiment pour ceux qui les bafouent (handicapés, musulmans, noirs, femmes, homosexuels, arabes, etc. ad libitum). Dernière trouvaille en date : l’inénarrable « écriture inclusive ». Le "coup de jeune" donné à l'égalité à l'ancienne ressemble assez à « une bonne paire de claques dans la gueule » (Boris Vian et Henri Salvador, 1959).


C'est la très vieille technique du chiffon rouge ("rideau de fumée" n'est pas mal non plus, même si la réalité marine et militaire de la chose ne dit plus rien, concrètement, à personne), qui permet à des gens mal intentionnés, en suscitant des "débats de société" en phase avec l'air du temps, de faire oublier l'essentiel, la question qui englobe et conditionne les autres : la question des conditions globales qui sont faites à l'humain, à commencer par les conditions matérielles.

Il y en a que ça arrange, de voir la piétaille se chamailler sur des thèmes qui leur garantissent une tranquillité à toute épreuve. Ils sont même prêts à mettre l'huile qu'il faut à l'endroit où le feu ne demande qu'à prendre : les gens pris dans le gras de la masse ne deviennent dangereux pour leurs intérêts que s'ils se liguent une bonne fois. Ce n'est pas demain la veille : selon toute vraisemblance, leurs intérêts n'ont pas de mouron à se faire. Parler de l'égalité homme-femme, du sexisme, de l'islamophobie, de l'antisémitisme, du racisme ou de la tolérance, ça permet aux gens sérieux de parler affaires sans être dérangés. Les foules qui s'intéressent à la guerre des sexes, à la guerre des religions, à la guerre de la normalité, à la guerre des cultures (les médias et les réseaux sociaux raffolent de ces affrontements) laissent une paix royale aux gens riches, et qui entendent bien le rester en se dotant de tous les moyens pour accroître les écarts de richesse.

C’est quoi, les vraies inégalités ? Pour faire simple, je réponds : celles qui touchent les conditions concrètes, objectives, matérielles de la vie. Ce n’est pas la même chose, j’espère, que celles qui concernent les modes de vie et les relations entre les individus ou les groupes, forcément empreintes de subjectivité et de toutes sortes d’affects (émotions, sentiments, désirs, frustrations, agressivités, tendresses, culpabilités, etc.).

Si on laisse la bride sur le cou aux subjectivités, si on laisse libre cours aux affects, on a toutes les chances d’instaurer pour longtemps la loi de la rancœur, de l’hostilité, de la haine et du règlement de compte entre les gens. Tout le monde a quelque chose à reprocher à quelqu’un, tout le monde a quelque chose à réclamer. Personne n'est « l'ami du genre humain ». Un critère objectif est nécessaire. Tenir compte des vraies inégalités tangibles est garant d’une certaine pacification des relations. Il est moins nécessaire de lutter pour l'égalité que contre l'inégalité des conditions : pas le communisme, mais des mécanismes d'une redistribution raisonnable des richesses produites. Plus une société est inégalitaire, plus elle est régie par la violence.  

Or le déplacement de la gauche vers la « gôche », c'est-à-dire les yeux fermés sur la montée des inégalités, fait que le règlement de compte se répand. C’est ce qui est en train de se passer et que nous constatons jour après jour : la pression de plus en plus audible et visible des revendications spécifiques de groupes particuliers, a fait entrer la France dans l’ère de « la société de la plainte », où ceux qu’on entend le plus sont, de deux choses l'une, soit des plaintifs, soit des plaignants. Les uns implorent la pitié, les autres portent plainte. Dans un cas on réclame une indemnisation, dans l’autre des dommages et intérêts. Dans les deux, on est intouchable. C’est à qui sera, plus que les autres, victime d’un préjudice. Malheur aux malheureux qui ne sont victimes de rien : ils n’existent pas.

Dans la société de la plainte, les vraies inégalités passent à la trappe. Dans la société de la plainte, pendant que les bisbilles sociétales font diversion et qu'on s'invective entre  hommes et femmes, entre musulmans et chrétiens, entre handicapés et normaux, entre homos et normaux, entre blancs et noirs, entre Arabes et Européens, du moment qu'on a du débat de société à se mettre sous la dent, les plus riches s'enrichissent, achètent des tableaux hors de prix, jouent à la bourse, et mènent, somme toute, une existence pépère.

Dormez en paix, maîtres du monde. Dans la société de la plainte, le sommeil des puissants est puissant.

Voilà ce que je dis, moi.

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