12.02.2012
MALLARME, POETE, AVERS ET REVERS
STEPHANE MALLARMÉ, c’est entendu, c’est le poète symboliste, c’est l’hermétisme, c’est l’amphigouri inintelligible. Réservé à la délectation solitaire de quelque esthète vaguement efféminé, prenant une pose avantageuse, ne portant comme vêtement qu'un fume-cigarettes épouvantablement long entre deux doigts alanguis, devant sa psyché, autour de minuit si possible, pour se déclamer à lui-même le sonnet en X, cet étrange objet sonore dont tout le monde a peut-être entendu parler :
« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.»
Et voilà le travail, mesdames et messieurs, avec le triple saut périlleux arrière ! C’est-y pas bien enroulé ? On peut applaudir. Pour ceux qui n'ont rien compris, le beau chat tigré que vous voyez ici attend vos langues que vous avez déjà commencé à lui donner, merci pour lui, il en est friand.
Je ne vais pas me donner le ridicule de tenter l’exégèse de ce texte que certains considèrent comme une simple facétie ô combien raffinée de son auteur. En tout cas, on ne saurait nier qu’en même temps qu’une prouesse, il y a là, subtil certes, un jeu.

ON NE LE DIRAIT PAS, POURTANT, AVEC SON AIR BONHOMME
On est dans l’abstraction au carré, voire au cube, une abstraction qui se donne le plaisir d’enfermer le commentateur dans son cercle vicieux, et voulu. Quant à moi, je comparerais volontiers ce poème aux boutons de ceinture (en ivoire, en buis ou en corne) qui donnaient l’occasion aux sculpteurs japonais de déployer leur ébouriffante virtuosité de geste, et qu’on appelle netsukes, dont on admire un exemplaire ci-dessous.

OBSERVONS LA FINESSE DES DETAILS ET LA GRANDE PURETE DES LIGNES
Laissons ce diamant noir à son silence hautain, après avoir signalé qu’un autre, qui fut un temps poète symboliste, le nommé ALFRED JARRY, a rendu un hommage appuyé à STEPHANE MALLARMÉ, en lui consacrant, dans ses célèbres et méconnus Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, le chapitre « De l’île de Ptyx », qui commence ainsi : « L’île de Ptyx est d’un seul bloc de la pierre de ce nom, laquelle est inestimable, car on ne l’a vue que dans cette île, qu’elle compose entièrement » (III, 19).
MALLARMÉ n’était pas, quoi qu’un vain peuple en pense, campé dans sa citadelle des sommets poétiques. Sait-on assez, par exemple, qu’il donnait aussi du travail au facteur, non seulement parce qu’il écrivait à diverses personnes, mais par sa façon toute personnelle, sur l’enveloppe, de rédiger leurs adresses ?
Ecrit-il à JORIS KARL HUYSMANS (A Rebours, Là-bas, …) ? Cela donne :
« Rue (as-tu peur) de Sèvres onze
Subtil séjour où rappliqua
Satan tout haut traité de gonze
Par Huÿsmans qu’il nomme J. K. »
A ODILON REDON ?
« A la caresse de Redon
Stryge n’offre ton humérus
Ainsi qu’un succinct édredon
Vingt-sept rue, ô Nuit ! de Fleurus. »
A EDGARD DEGAS ?
« Rue, au 23, Ballu J’exprime
Sitôt Juin à Monsieur Degas
La satisfaction qu’il rime
Avec la fleur des syringas. »
Peut-être les facteurs recevaient-ils une formation spéciale pour ce genre de correspondance, lointain précurseur de ce que quelques prétentieux nommèrent, dans les années 1950, le « mail art », ou « art postal » ?
De même, l’habitude qu’il a d’offrir des fruits glacés (ou autres présents) au nouvel an, lui donne mainte occasion de jeux savants :
« Sous un hiver qui neige, neige,
Rêvant d’Edens quand vous passez !
Pourquoi, Madame Madier, n’ai-je
A donner que des fruits glacés… »
« Je ne crois pas qu’une brouette
D’espoirs, de vœux, de fleurs enfin
Verse à vos pieds ce que souhaite
Notre cœur, Madame Dauphin. »
« Eva, princesse ou métayère
Allumeuse du divin feu
En y posant cette théière
Saura le modérer un peu. »
Soyons sincère, n’aimerait-on pas brocher de tels bibelots en l’honneur d’une correspondante ? Et celle-ci ne devait-elle pas goûter l’offrande de ces petits mots ciselés ? Je voudrais terminer ce petit hommage à l’impeccable artiste que fut STEPHANE MALLARMÉ en recopiant pour vous un sonnet tellement discret qu’il échappe aux yeux pourtant les mieux avertis, et qui semble (au premier rabord) détonner, dans une production généralement considérée comme le comble du raffinement :
« Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,
Parce que d’un lit grand comme une sacristie,
Il voit sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,
Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :
Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte ! »

LE PORTRAIT DU GRAND HOMME PAR EDOUARD MANET
Je pense à « Philistins », de JEAN RICHEPIN, mis en musique par GEORGES BRASSENS : « Philistins, épiciers, pendant que vous caressiez vos femmes, en pensant aux petits que vos grossiers appétits engendrent, vous pensiez : ils seront menton rasé, ventre rond, notaires, mais pour bien vous punir, un jour vous voyez venir sur terre, des enfants non voulus, qui deviennent chevelus poètes ».
Il était de bon ton, en ces temps reculés, de brocarder le « bourgeois », son épaisseur, sa bassesse culturelle foncière, son matérialisme à tout crin, sa surdité affichée pour tout ce qui vous avait des airs spirituels. Ces époques obscures sont évidemment, désormais, révolues. N’avons-nous pas, pour remplacer avantageusement le « bourgeois », le nouveau héros de nos villes modernes : le BO-BO ?
Voilà ce que je dis, moi.
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22.09.2011
BRASSENS AU BONHEUR DE LA FORMULE
Puisque nous voici au 22 septembre, je tiens à faire une petite halte devant la tombe de GEORGES BRASSENS. Vous savez : « Un 22 septembre, au diable vous partîtes, et depuis chaque année, à la date susdite, je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous ».
GEORGES BRASSENS ne voulait pas être appelé poète. Peut-être bien qu'il avait raison, après tout. Il n’empêche qu’il avait tellement de respect, voire de vénération pour la langue française, qu’elle en acquérait à ses yeux les vertus sacrées d’une divinité. J’exagère évidemment, mais il est vrai qu’il polissait le texte de ses chansons avec amour, mais aussi avec une science consommée. Et certaines d’entre elles recèlent de véritables pépites, des trouvailles devant lesquelles l’auditeur n’a plus qu’à s’incliner en avouant : « Chapeau l’artiste ! ».
Prenez « A l’ombre du cœur de ma mie » : qu’est-ce qu’elle raconte, l’histoire ? Une jeune fille fait semblant de dormir (« d’être la belle au bois dormant »). Le garçon s’approche et dépose un baiser sur ses lèvres. La fille crie au viol. Et voici la merveille : « Aux appels de cet étourneau Grand branle-bas dans Landerneau, Tout le monde et son père accourt Aussitôt lui porter secours ». « Tout le monde et son père », il fallait le faire, non ?
Prenez « La fille à cent sous ». « Du temps que je vivais dans le troisième dessous, Ivrogne, immonde, infâme, Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous, M’avait vendu sa femme. » Mais visiblement, cette femme est anorexique ou souffre de malnutrition, et il la renvoie : « ça ne me concerne pas d’étreindre des squelettes ».
Mais après une gentille déclaration, faite "le regard en dessous" : « Alors moi tout ému, je la pris sur mes genoux Pour lui compter les côtes ». J’adore la formule. C’est certain, TONTON GEORGES apprécie un minimum de chair sur les os : « Va-t’en faire pendre ailleurs Ton squelette. Fi des femelles décharnées, Vivent les belles un tantinet rondelettes » (« Oncle Archibald »).
Prenez, dans « Le temps passé », « Les morts sont tous des braves types ». Personnellement, je ne suis pas d’accord, un salaud mort, reste un salaud. Mais bon, la formule est astucieuse. Et dans « La complainte des filles de joie » : « Il s’en fallait de peu, mon cher, Que cette putain ne fût ta mère », avec l’imparfait du subjonctif réglementaire, s’il vous plaît. Et dans « Les trompettes de la renommée » : « Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers de noblesse », pas mal, non ?
Prenez « La ballade des gens qui sont nés quelque part », ces gens qui « Vous font voir du pays natal jusqu’à loucher » : ça, c’est de la formule. La chanson me fait penser à une page de CHAVAL, où un gros richard fait visiter son domaine à un quidam : « Mon château ; … mon écurie ; … mes chevaux ; … mes bois ; … etc ». Au dernier dessin, le quidam baisse son pantalon : « Et mon cul ! ».
Dans « Le blason », j’ai un regret, toutefois. TONTON GEORGES fait-il semblant d’ignorer l’étymologie du mot de trois lettres qu’il ne prononce à aucun moment, mais que tout le monde devine ? Ce mot vient du latin « cunnus ». « C’est la grande pitié de la langue française », la phrase tombe donc à plat. Et puis, la « grande pitié », la langue française elle-même pourrait protester véhémentement. Mon dictionnaire des synonymes aligne plus de 200 mots ou formules équivalents pour désigner la « chose », et encore, je me suis arrêté en route. Le mot de trois lettres lui-même s'en trouve défleuri.
Mais une fois admis ce coup de mou dans l’inspiration, rarissime, il faut bien l’avouer, admettons que tout le reste est de si haut niveau, qu’on vole à très haute altitude (voyez « Les oiseaux de passage », sur un texte de JEAN RICHEPIN). Tenez, que pensez-vous de : « Allons vers l’autre monde en flânant en chemin » ? C’est dans « Mourir pour des idées », où ceci n’est pas mal non plus : « Les Saint Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre, Le plus souvent d’ailleurs s’attardent ici-bas. Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire, C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas ». Je pense à cette chanson chaque fois qu’un type se fait exploser avec sa ceinture bourrée de TNT sur un marché très fréquenté ou dans un bus bondé.
J’aime bien, aussi, dans « A l’ombre des maris », qui célèbre la femme adultère : « …et me refuse à boire Dans le verre d’un monsieur qui ne me revient pas », et plus loin : « C’est vous mon cocu préféré ». Que dire, dans « Concurrence déloyale », qui dénonce les femmes qui couchent pour pas cher, mettant les « professionnelles » sur la paille : « Le métier de femme ne nour-Rit plus son homme ».
Dans « La religieuse », chanson narquoise, il faut apprécier à sa juste valeur « Et les enfants de chœur, branlant du chef, opinent ». Et « le char à bœufs », « Tiré par les amis, poussé par les parents » (« La marche nuptiale »), je la trouve goûteuse. Aussi goûteuse que : « Quand on est un sa-Ge et qu’on a du sa-Voir boire, On se garde à vue En cas de soif u-Ne poire » (« Le vin »). Et que : « Quand la sainte famille Machin croise sur son chemin Deux de ces malappris » (« Les amoureux des bancs publics »).
Voilà un bijou : « Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis, On s’aperçut que le mort avait fait des petits. » (« Les funérailles d’antan ») : des trouvailles comme s’il en pleuvait, car c’est dans la même : « Les gens avaient à cœur de mourir plus haut que leur cul ». « O que renaisse le temps des morts bouffis d’orgueil », ça me fait penser à l’agonie du châtelain qui, dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de RAINER MARIA RILKE, se fait balader en hurlant dans tout son château.
Et que pensez-vous de l’admirable « pauvre vieille de somme » (« Bonhomme ») ? Le registre n’est pas le même, mais que dites-vous de : « En se promettant d’aller des millions, Des milliards de fois, ET MÊME DAVANTAGE, Ensemble à la chasse aux papillons » ?
Je trouve admirable, mais incroyable, par exemple, qu’un individu se soit fait récemment agrafer par des gendarmes au prétexte qu’étant à sa fenêtre, il chantait : « En voyant ces braves pandores Etre à deux doigts de succomber, Moi je bichais, car je les adore Sous la forme de macchabées », au moment même où ils passaient en dessous (« L’hécatombe »). Ça vaut l’interpellation, dans je ne sais plus quelle gare, du quidam qui, en voyant des flics, se met à crier : « SARKOZY, je te vois ! ».
Mais là, on s’éloigne fort de l’univers de TONTON GEORGES. Toutes mes excuses.
09:00 Publié dans A-côtés musicaux, ELOGE, LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : georges brassens, chanson, littérature, chaval, jean richepin, rainer maria rilke, l'hécatombe


