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samedi, 15 avril 2017

LE LOUIS XIV DE SAINT-SIMON

Chamillart est un personnage important, dans les Mémoires de Saint-Simon, au moins au point où j’en suis arrivé. Cet homme exerce des responsabilités vitales pour le roi, puisqu’il s’occupe de l’armée et des finances. Le mémorialiste, qui est de ses amis, se « raccommode » avec le roi, après l’avoir déçu pour avoir « quitté le service » (pour incompatibilité avec le chef de l’armée), mais après une entrevue qui dure une heure entière, au grand étonnement des courtisans habituels.

Ce qui est un peu horripilant, dans les Mémoires, c’est l’insistance de l’auteur à rendre dans le moindre détail les querelles de préséance, par exemple celle engagée par le duc de Luxembourg pour « avoir le pas » sur les ducs et pairs plus anciens et qui gagne son procès après d’infernales manœuvres. Il ne nous laisse rien ignorer non plus des luttes sordides pour les « tabourets des grâces », pour « manger » et « entrer dans les carrosses » (sous-entendu : avoir le droit de s’asseoir en présence du roi, de manger à sa table et de monter dans les carrosses des Grands).

Chamillart, après avoir travaillé avec le roi rapporte à l’auteur les propos de celui-ci. Il ressort de ces extraits une drôle d’image du caractère de Louis XIV. Attention, il ne faut pas craindre la longueur des phrases, et l’on ne s’étonne pas de celles de Marcel Proust, puisqu’il a appris à écrire en lisant Saint-Simon :

« Il m’apprit, au retour de son travail, qu’avant d’ouvrir son sac, le roi lui avait dit qu’il m’avait vu, conté toute la conversation, et paru tout à fait revenu sur moi, mais encore blessé contre les ducs, sans qu’il eût pu le ramener entièrement, tant la prévention, le faible pour M. le Grand et la préférence déclarée de sa Maintenon pour les princes contre les ducs, le tenaient obscurci contre l’évidence et contre son propre aveu d’être content de moi, dont la conduite ne pouvait toutefois être séparée des autres par les choses mêmes que je lui avait dites ; mais c’était un prince très-aisé à prévenir, qui donnait très rarement lieu à l’éclaircir, qui revenait encore plus rarement, et qui ne voyait, n’écoutait, ne raisonnait plus dès qu’on avait l’adresse de mettre son autorité le moins du monde en jeu, sur quoi que ce pût être, devant laquelle justice, droits, raison et évidence, tout disparaissait. C’est par cet endroit si dangereusement sensible que ses ministres ont su manier avec tant d’art, qu’ils se sont rendus les maîtres despotiques en lui faisant accroire tout ce qu’ils ont voulu, et en le rendant inaccessible aux éclaircissements et aux audiences ».

Il ajoute, deux pages plus loin :

« Je me suis peut-être trop étendu sur une affaire qui se pouvait beaucoup plus resserrer. Mais, outre qu’elle est mienne, il me semble que c’est plus par des récits détaillés de ces choses de cour particulières qu’on la fait bien connaître, et surtout le roi, si enfermé et si difficile à pénétrer, si rare à approcher, si redoutable à ses plus familiers, si plein de son despotisme, si aisé à irriter par ce coin-là, si difficile à en revenir, même en voyant la vérité d’une part et la tromperie de l’autre, et toutefois capable d’entendre raison quand il faisait tant que de vouloir bien écouter, et que celui qui lui parlait la lui montrait même avec force, pourvu qu’il le flattât sur son despotisme, et assaisonnât son propos du plus profond respect : tout cela se touche au doigt par les récits mieux que par toutes les paroles : c’est ce qui se voit bien naturellement dans celui-ci, et dans ce que j’ai raconté en son temps de l’affaire de madame de Saint-Simon, de madame d’Armagnac, et de la princesse d’Harcourt avec la duchesse de Rohan ».

Saint-Simon ne manque pas une occasion d'insinuer l'idée du pouvoir que le roi a laissé prendre sur son esprit par "sa Maintenon". Il dit que dans maintes circonstances Louis XIV réunissait ses ministres dans les appartements de la reine, où elle prenait part aux délibérations quand il y avait des décisions importantes à prendre.

C'est peut-être un trait de caractère transmis par le grand-père : son petit-fils, devenu roi d'Espagne, était lui-même, dit Saint-Simon, gouverné par son épouse, elle-même sous l'emprise de la princesse des Ursins, sa "camareira major" (= première femme de chambre, je suppose : « La reine avait un tel ascendant sur le roi son mari, et elle s'était si éperdument abandonnée à la princesse des Ursins ... »), elle-même étant de mèche avec madame de Maintenon (« Madame de Maintenon, dont la passion était de savoir tout, de se mêler de tout et de gouverner tout, se trouva enchantée par la syrène. Cette voie de gouverner l'Espagne sans moyens de ministres lui parut un coup de partie », la "syrène" désigne madame des Ursins). 

On perçoit bien l'intention de l'auteur : donner à entendre que ces femmes avaient un goût effréné pour le pouvoir, mais aussi une redoutable habileté manœuvrière. Il se plaît d'ailleurs à souligner, d'une manière quelque peu condescendante, la basse extraction de celle qui fut madame Scarron dans une première vie, avant d'épouser le roi. 

Ce "gouvernement des femmes" n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas l'histoire de Bigorne et Chiche-Face, qui nous fait remonter au moyen âge.

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Peinture murale au château de Villeneuve-Lembron (63), portant le "dit de la bigorne".

Bigorne était un monstre, qui devait d'être devenu obèse au fait que sa spécialité était de dévorer "les maris qui font le commandement de leur femme".

bigorne chiche face villeneuve lembron.jpg

Le "dit de la chiche-face" (ibidem).

Chiche-Face, en revanche, n'avait que la peau sur les os, parce qu'elle était vouée à croquer les femmes qui faisaient la volonté de leur mari. On voit que ça ne faisait pas lourd. C'est ce que disait Coluche : « Les riches auront à manger, les pauvres auront de l'appétit ». Bigorne faisait bombance tous les jours, alors que Chiche-Face n'avait que des oiselles trop rares à se mettre sous la dent. 

La domination féminine a été peu étudiée par Pierre Bourdieu et les spécialistes de sociologie statistique, l'homme qui scrute exclusivement les statistiques pour analyser les rapports entre les sexes, qu'il envisage de façon clairement unilatérale et dogmatique. La femme domine de façon trop subtile pour que le maître de la sociologie daigne y prêter la moindre attention. Pour autant, elle ne date pas d'hier. De quoi donner à réfléchir aux hommes qui se déclarent aujourd'hui féministes, ceux que Philippe Muray accuse d'être des traîtres (c'est dans Ultima necat I ou II, je ne sais plus).

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