Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 16 novembre 2017

L’HUMANITÉ EN PRIÈRE 1

Des nouvelles de l'état du monde (5).

LA UNE.jpg

LE MONDE, MARDI 14 NOVEMBRE

**********************************

1/4

CHANGER DE MODE DE VIE ?

Ils sont 15.000, cette fois, à avoir signé le message : un gros paquet de lanceurs d'alerte ! En vingt-cinq ans, reconnaissons-le, il y a eu un net progrès : en 1992, ils n’étaient que 1.700. Mais qui ça, « ils » ? Les scientifiques, voyons, et issus de 184 pays ! Et ils alertent sur quoi ? Toujours la même chose : l’avenir de la planète en général, et de l’humanité en particulier, qui leur paraissait déjà dramatiquement bouché il y a un quart de siècle, et pour lequel, aujourd’hui, ils n’ont plus trouvé de mots un peu nouveaux et assez forts pour réveiller encore une fois les attentions endormies et les consciences anesthésiées. Alors ils se sont dit qu'en s'y mettant à 15.000, leur voix aurait plus de chances d'être entendues et porterait plus loin. L’espoir fait vivre, paraît-il.

Car la situation, depuis ce temps (rétrospectivement béni), n’a cessé de se dégrader sur tous les fronts de l’environnement, excepté la couche d’ozone, qui a décidé de cesser de disparaître. Mais il n’y a pas que le réchauffement climatique, ce fléau dû à la débauche d’énergie consommée par des industries de plus en plus gourmandes et par de plus en plus de milliards d’individus, autant dans les « tâches » de production que de consommation : il y a aussi les forêts éradiquées (la déforestation a repris au Brésil), les vertébrés raréfiés (moins en nombre d’espèces (biodiversité) qu’en stock de chacune), l’eau douce rationnée (quelques guerres de l’eau pointent à l’horizon).

L'industrialisation à outrance de la pêche est en train d'envoyer les poissons marins dans un passé révolu (on prend des poissons de plus en plus petits, donc de plus en plus jeunes, au mépris de leurs cycles de reproduction, cf. Gilles Bœuf), et l'industrialisation à mort de l'agriculture d'exterminer les insectes (80% de moins en trente ans, du moins en Europe, comme en témoignent tous les jours les pare-brise de nos voitures). L'industrie totale est en train de convaincre le vivant de foutre le camp et de quitter le navire. Il ne reste guère que la population humaine (mais aussi la ruminante), les températures et les zones côtières mortes (dixit l'Avertissement des 15.000) pour croître, multiplier, en rétrécissant l'espace vital disponible, et à grandes enjambées pour arriver plus vite à la chute finale.

La planète va mal, on le sait : cela fait vingt-cinq ans que les gens qui savent nous le répètent à satiété, nous le rabâchent au point de nous soûler à force de sinistres prophéties. Aujourd’hui, tout le monde est au courant, même ceux qui ne sont pas au courant. Tout le monde, même ceux qui sont aux commandes – enfin, quand je dis « aux commandes », c’est façon de parler : qui peut se vanter d’être aux commandes de la machine incontrôlable qui gouverne la marche du monde ? Une machine faite de myriades de volontés tendues vers un même but : la croissance, l'efficience, la concurrence exacerbée, la productivité et la consommativité.

Et puis pire : que peuvent ceux qui savent, quand ceux qui auraient le pouvoir de faire ne font pas ? Car ceux qui savent ne datent pas d’hier, et ils ne sont pas restés inactifs, depuis le premier pavé jeté dans la mare de la richesse universelle promise, en 1962 (Rachel Carson, Printemps silencieux, et sans parler de Jacques Ellul, Günther Anders et les autres). Rendons-nous compte : trente ans exactement avant le « message d’alerte » de 1992 ! Et encore vingt-cinq ans depuis ! Et je ne compte pas les tentatives intermédiaires, comme La Gueule ouverte, de Pierre Fournier et ses copains d'Hara Kiri. Ce ne sont pas les voix qui ont manqué. Malheureusement, on le constate avec une amertume de métronome, ceux qui savent ne sont pas ceux qui peuvent, et ceux qui peuvent sont excessivement durs d’oreille. 

Bon, c’est vrai, admettons : la « communauté scientifique » (comme on dit) a pris son temps pour tendre l’oreille à ces premiers vagissements de la cause, le train était un peu lourd pour la toute petite locomotive, mais il s'est mis en mouvement, tiré par des locos plus nombreuses et de ce fait plus puissantes, et il a trouvé aujourd’hui son rythme de croisière et avance crânement, de jour en jour plus sûr de son fait. Depuis, si on voulait énumérer les voix "autorisées" (je veux dire "qui savent de quoi elles parlent") qui se sont élevées, on n’en finirait pas : elles se présentent en bataillons serrés. La rubrique "Planète" du journal Le Monde, par sa qualité remarquable, est une preuve que le thème a largement infusé dans l'ensemble du bocal de la société.

De plus en plus de gens abordent le sujet de front dans les conversations, de moins en moins de gens osent s’afficher climatosceptiques (qui trouve normale l'énormité toute récente d'une tempête tropicale sur l'Irlande, pays situé entre 52° et 56° de latitude nord ?). Les gens qui savent sont de plus en plus nombreux à être au courant du désastre qui vient. Même les puissants font mine de tomber la veste pour se mettre au boulot, et mettent en scène le magnifique pavage de leurs bonnes intentions (COP 21) : c'est dire si la pression est forte (sûrement des élections en ligne de mire). Mais qu’est-ce que ça change ?

C’est sûr, on n’a pas le droit de faire la fine bouche : d’un certain point de vue (par rapport à ce qui était), nous allons dans le bon sens. Mais d’un autre point de vue (par rapport à ce qui vient), le doute est diablement permis. Le journal Le Monde (daté mardi 14 novembre), qui publie l’appel des scientifiques, formule en effet cette exigence (et c’est en « une ») : « "Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité", les scientifiques appellent l’humanité à changer radicalement de mode de vie ». Pas moins. Malheureusement, c’est précisément là que le bât blesse le baudet, qui n’en peut plus de braire dans le désert.

Ça veut dire quoi, changer de mode de vie ? C'est très simple : cesser de produire et de consommer comme des fous. Pour nous, c'est devenu tellement naturel et évident que nous l'avons oublié : consommer, c'est faire disparaître (il n'y a que la masse astronomique de nos déchets à ne pas disparaître). L'humanité est devenue un intestin. Remplacer un téléphone parce qu'il a deux ans ("Mais il est vieux, votre téléphone !", me disait, toute faraude et pleine de commisération, cette très jeune employée de la boutique Orange) est tellement entré dans les mœurs, que contester ce simple fait ressemble à une atteinte aux droits individuels.

Changer de mode de vie, ça commence par un truc impossible : cesser  de considérer comme un simple geste sans conséquence l'achat, la possession et l'usage de chacun de nos objets techniques quotidiens, tous éléments de notre confort, dont la plupart ont comme point commun d'être des machines, mues par l'électricité ou l'essence (même électrique, il n’y a pas de voiture propre : il faut bien que le courant soit produit quelque part, et c'est dans ce quelque part, charbon, pétrole ou nucléaire, qu'est le problème). Nous avons le plus grand mal à nous dire que cette possession et cet usage sont en soi un problème, à cause de toutes les implications énergétiques qui en découlent : ils nous rendent tellement de services pratiques et efficaces qu'il n'y a guère que nos fonctions naturelles (dormir, manger, excréter) qui ne sont pas dans la dépendance des machines (et encore). 

Nous ne tenons aucun compte des conditions de leur production ou de leur destin de rebuts car, pour tout ce qui n'est pas "dormir, manger, etc.", ces objets se sont rendus indispensables, alors comment pourrions-nous envisager de nous en passer ? Ils ont assisté à notre naissance et nous tiennent lieu de milieu naturel bien davantage que les mécanismes de la biosphère, le cycle de l'eau, la photosynthèse et le rythme des saisons. Prétendre nous les interdire reviendrait à arracher sa prothèse à un unijambiste. C'est même plus qu'un besoin : nous y sommes aussi "accros" que le camé à sa piqûre. Sans eux, la vie nous semble impossible. Qu'on pense seulement à la panique quand un de ces appareils décide de se mettre en grève, alors imaginez le gros "black out" électrique que certains redoutent pour cet hiver. La Panne, quelle Angoisse !

« Quoi ? C'est ça, changer de mode de vie ? Vous voulez que je jette mon aspirobot ? Mon lave-linge ? Mon mixer ? Mon smartphone ? Mais vous n’y pensez pas ! » Eh oui ! Nous avons conscience, dans le meilleur des cas, de la catastrophe à venir mais, à part une élite morale composée de gens soucieux d’appliquer à leur existence la sobriété et la frugalité qu’ils jugent globalement nécessaires (Pierre Rabhi fait figure d’icône en la matière), qui parmi nous est prêt à renoncer aux facilités que lui procurent tous ces objets du quotidien qui lui épargnent tant de sueur et de fatigue, et qui lui procurent, disons-le, le plaisir d'avoir l'impression de maîtriser la situation ? George W. Bush l’avait d’ailleurs fièrement et martialement affirmé en septembre 2001 : personne n'a le droit de modifier quoi que ce soit de nos manières de vivre ! Il est vrai qu'il s'adressait aux seuls Américains, ces gavés de l'abondance (sauf les pauvres).

Et si les gens au pouvoir sont du même avis, c’est qu’ils savent que, s’ils prônent le « changement radical » réclamé par les scientifiques, ils peuvent tirer un trait sur leur réélection. Horresco referens ("je frémis rien que d'y penser") ! Ne nous leurrons pas : l’écrasante majorité des populations qui « vivent bien » aujourd’hui ne renoncera à aucun élément de son cadre confortable, tandis que celles qui « ne vivent pas bien » n’auront de cesse, ou bien de rétablir une situation dont le sort les a provisoirement chassés, ou bien d’acquérir coûte que coûte les éléments de ce confort. Avant les décideurs, ce sont les populations elles-mêmes qu’il faudrait convaincre. Et ce n’est pas gagné.

Car si notre mode de vie, à nous occidentaux, est horriblement coûteux, il demeure tout à fait enviable pour tous ceux qui n'en jouissent pas, et même pour les cohortes de pauvres que nos sociétés fabriquent allègrement. Quand je compare mon cadre de vie avec celui d'un SDF ou d'un habitant du Malawi (capitale Lilongwe), je suis plutôt satisfait de mon sort matériel. Nous avons fait ce qu’il fallait pour y parvenir. Nous y avons mis le temps, en boulottant, il faut le dire, le fromage des autres quand le nôtre a rétréci en Europe. Mais s’il est enviable, il ne faut pas s’étonner qu’il donne envie à tous ceux qui en étaient privés de s'asseoir à la table de la bombance perpétuelle.

D'autant que notre « morale démocratique » nous interdit de voir dans cette envie des pays pauvres la catastrophe qu'elle entraînera fatalement dans la réalité : le fromage planétaire, maintenant que tous les démunis du monde se sont vu reconnaître le droit légitime d'y croquer à leur tour, aura fini de fondre dans un avenir pas très lointain. C'est la morale du gâteau : plus on est de fous, plus vite il est avalé. C'est la loi, si le partage est équitable. Heureusement pour la Terre et pour nous, pourrait-on dire, il est encore très loin d'être équitable, et ça nous donne un peu de temps pour voir venir. A part quelques écervelés, l'homme n'est pas si partageux qu'il veut bien le dire, surtout quand il possède. Si j'étais cynique, je dirais merci aux inégalités.

C'est sans doute ce que se disent ceux qui possèdent infiniment plus que moi.

Les commentaires sont fermés.