Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 04 mai 2013

THE BEATLES AT WORK (fin)

Entendons-nous bien : ce que j’aime, chez les Beatles, c’est la musique qu’ils font. Il se trouve que les bonshommes qui la font sont ce qu’ils sont. Il ne me viendrait pas à l’esprit, je ne sais pas, de collectionner les moindres vinyles pirates ou, encore pire, d’acheter ce qu’on appelle les « produits dérivés », des « Pixi » ou je ne sais quoi d’autre.

 

Qu’il s’agisse de Paul Anka (qui se souvient de Paul Anka ?) ou des Beatles, j’ai toujours trouvé hallucinant qu’on puisse s’arracher les cheveux ou se griffer le visage par ferveur et adoration envers des « idoles », comme le faisaient les filles qui attendaient les Beatles à l’aéroport. Certains diront : « C’est juste des femmes. L'hystérie, ça les regarde ». Disons que, si l’on parle des Beatles, j’aime leur œuvre (je crois qu’en effet, on peut parler d’une « œuvre » des Beatles), pas l’image qu’ils donnent de leur personne. Encore moins leurs personnes. D'ailleurs, ils sont trop riches (tout au moins ceux qui ne sont pas morts).

 


 

 Il y a d’autres chansons que Rain qui me « parlent » de façon singulière. I Am the walrus (Je suis le morse) est de celles-ci. Lennon la construit autour de glissandos et d’une oscillation harmonique d’un demi-ton (do#-ré) qui donnent à l’auditeur l’impression de tanguer dans une embarcation bizarre un jour de houle. La structure musicale est obsessionnelle, une montée / descente perpétuelle contenant tous les accords majeurs naturels. Un sacré pied de nez en même temps que l'indécision et l'ambiguïté d'une trajectoire d'ivrogne.

 

Quant au texte, en dehors d’être bourré de résidus de suites de prises de LSD, il culbute d’un seul geste les souvenirs d’adolescence, la charge héroïque contre les institutions et le goût immodéré pour les jongleries surréalistes et nonsensiques. Résultat : c’est du très bon. Great stuff, déclare le client au chimiste, quand il tombe sur de la came de première, et qu’il allonge l’oseille sans barguigner.

 

Il faut être un brin inspiré pour écrire : « Yellow matter custard dripping from a dead dog's eye » (matière jaune, crème anglaise dégoulinant de l’œil d'un chien mort). Même si c'est inspiré d'une ancienne comptine, ça en jette, comme l’œil coupé au rasoir dans Un Chien andalou, de Luis Bunuel. C'est dans cette même chanson qu'on trouve ceci : « Mister City p'liceman sitting pretty little p'licemen in a row. See how they fly like Lucy in the sky » : visiblement, Lennon ne porte pas les forces de l'ordre dans son coeur.

 

C'est sûr, pour parler des Fab Four, que Lennon ne serait rien sans McCartney, et vice versa. Mais franchement, John me semble plus intéressant que Paul. Pour la raison que Paul est extraverti, indécrottablement positif, agaçant, pour tout dire. Après les Beatles, la première chose qu'il fait, c'est Ram : une collecte de chansonnettes sans autre portée que divertissante. Il n'est pas compliqué, Paul.

 

John, c'est un autre café. La première chose qu'il fait après, c'est Imagine. Pas seulement la chanson (tout à fait bien, avec sa litanie de "I don't believe", non, mes excuses, c'est à la fin de "God" : "I don't believe in Beatles, I just believe in me, Yoko and me"), mais tout le disque. Sans doute un problème de droits, puisque la chanson a été virée du disque (si j'ai bien compris), lui-même rebaptisé Plastic Ono Band, et qu'Imagine est devenu une compilation sans charme, et sans l'indispensable Working class hero. Il y a du Yoko Ono là-dessous. Bref, ce disque, aux arrangements sobres jusqu'à l'austérité, est bien plus personnel et innovant que Ram, très conventionnel et conformiste au fond.

 


 

Pour revenir à Lucy, on peut noter en passant que l’emblème médiatique du LSD –Lucy in the Sky with Diamonds, qui donna par-dessus le marché son prénom à notre ancêtre de 3,4 millions d’années – fut conçu par John Lennon à partir d’un dessin au pastel de son fils Julian, âgé de 4 ans, et que l’auteur fut étonné après coup, quand tout le monde y vit la preuve d’une dévotion au Diéthylamide de l’acide lysergique. Ce que tout le monde a pris pour un message, voire un hymne, était en réalité tout à fait fortuit. Je ne sais pas pourquoi, mais j'aime bien ces malentendus.

 

C'est l’inconscient, aurait peut-être dit papa Freud. J’ai parfois un petit retour de flamme à l’endroit des surréalistes, quand je me dis qu’ils étaient à même d’atteindre les nirvanas de l’imaginaire par le seul biais de l’écriture automatique, c’est-à-dire sans adjuvants. Mais à cet égard, c’est sûr qu’on n’est sûr de rien, d'autant que dans les résultats de l'écriture automatique, il y a autant de purée à chier que de chou à manger (la formule vient de Rabelais). La facilité avec laquelle Robert Desnos tombait en état de sommeil hypnotique pour produire les jeux de mots de Rrose Sélavy et de Langage cuit (je crois que c'est dans Corps et biens) était peut-être elle-même facilitée.

 

J’exagérerai sans doute si je dis que le peu d’italien qui m’est entré dans le ciboulot, je le dois aux opéras de Mozart (je suis resté ignare en italien, n’est-ce pas, R. ?) ; j’exagère beaucoup moins en soutenant que le peu d’anglais que j’aie gravé quelque part est dû aux Beatles. Plus précisément à Sgt Pepper’s …, pour l’excellente raison que les paroles étaient imprimées au dos.

 

M. T., professeur d’anglais qui faisait dormir son chien dans son lit (en tout bien tout honneur, enfin je crois) et qui cultivait dans sa classe un lierre tellement magnifique qu'il avait tout envahi, avait tout compris du révolutionnaire de cette méthode pédagogique, lui qui faisait apprendre par cœur les chansons de Boy George. Je ne suis néanmoins pas sûr que le niveau de langue auquel il parvenait à hisser ses élèves fût meilleur pour autant, mais je ne connais pas assez les textes de Boy George pour en jurer.

 

A vrai dire, je me fiche pas mal de savoir pour quelles raisons sûrement très savantes les Beatles ont ainsi régné sur toute la pop music pendant aussi longtemps.

 

Je sais juste que, à un niveau et à un titre différents de Georges Brassens, j’ai respiré Beatles assez durablement et profusément. Il est donc presque naturel que j'en aie l'épiderme et l'odorat définitivement imprégnés, et que les pores de ma peau en exsudent par bouffées et par intermittences quelque fragrance voluptueuse. Que les rétifs me pardonnent, s'ils peuvent.

 

S'ils ne peuvent pas, on fera comme j'ai dit.

 

Voilà ce que je dis, moi.

Les commentaires sont fermés.